Une plaie violacée qu’on ne peut pas recoudre (Zazie n. 67)

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Giovanni Merloni, Via del Pratello, acrylique sur carton 51 x 72 cm,
terminé en 2018

Une plaie violacée qu’on ne peut pas recoudre

Si j’ai cassé les ponts, je me dis,
si j’ai effacé les routes
si je suis en France, désormais,
il y a eu une raison,
un inconvénient sérieux
qui m’a brisé la vie.

Je me dis : c’est étrange
d’être ici, à Paris,
de m’endormir et me réveiller
parmi des gens qui parlent une langue
qui n’était pas la mienne,
loin de Bologne, de Rome, de la mer.

De là-bas, j’ai fui et ne sais plus y revenir.
Ma famille s’aventure désormais en deux mondes parallèles.

Je me dis : combien de morts se cachent
dans le sillage de mon exil doré :
ceux qui savaient que je ne reviendrais plus,
ceux qui ne savaient plus où me chercher,
ceux qui me considéraient comme mort.

Personne ne croyait que je serais vraiment parti.
Il n’y eut que Daisy à exclamer que c’était un adieu.

Je me dis : quelle grande illusion, l’Europe,
les frontières ouvertes, les voyages insouciants,
les échanges, les étreintes, les baisers !

Je me dis : cela n’a jamais été facile
de traverser la barrière invisible séparant
ce que j’étais de ce que je suis devenu.
Derrière nous une porte a claqué,
les voix sont devenues petites,
écrasées par le vent d’un changement ambitieux.

Mais je suis bien heureux, dans cette boîte pétillante
où j’ai pris l’habitude de remémorer et rêver
en portant, bien cachée dans les plis de mon cœur,
une plaie violacée qu’on ne peut pas recoudre.

On ne revient pas en arrière, et c’est embarrassant
devenir une ombre étrangère
pour quelqu’un ou quelqu’une qui disparaît là-bas
à Bologne, à Rome, au bord de la mer
ou alors qui sait où
dans la maison qui fut la nôtre
et ne saurais plus reconnaître
dans la rue familière
où nous apprîmes à aimer…

Giovanni Merloni

Le constat de l’absence (Zazie n. 66)

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Le constat de l’absence

Si l’on vous aime, vous en êtes forcément conquis et, avec le temps, de ce sourire désintéressé vous ne pouvez pas vous passer… Jusqu’au jour où ce sourire devient distrait, ce regard s’enfuit, cette présence encombrante devient une absence d’abord intermittente, ensuite irrégulière enfin définitive. Et vous devez trouver, vous, la force de couper le cordon ombilical qui vous allie désormais à une ombre, de vous inventer un sourire à vous, adapté à la nouvelle ère qui s’entame, que vous allez emprunter héroïquement, vous accrochant à la conviction que ce manque encombrant vous gâte encore, qu’il ne vous abandonnera jamais.

Giovanni Merloni

Violeta Parra : Gracias à la vida

La politique, unique possibilité pour résoudre les conflits humains… (Le Prix LICRA 2018 au « Parlement des cigognes » de Valère Staraselski)

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« La poésie est le miroir brouillé de notre société. Et chaque poète souffle sur ce miroir : son haleine différemment l’embue » (Louis Aragon).
Photo de Rodney Smith.
Image et vers empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

« C’était ainsi… Il me revient ce que m’a dit un jour Luka. Oui, Luka, un camarade. Avec lui, nous avons partagé la même cache… « Tu sais, Zygmunt, m’a dit un jour Luka, c’est drôle mais, dans le ghetto, j’avais peur des Allemands et, ici, je n’ai plus peur que des Polonais… Oui, parce que l’Allemand, il ne saura pas me reconnaître dans la rue, il n’ira pas flairer, alors qu’ici, dans ce grenier, il y a encore qui ont échappé à leurs meurtriers.
— Bon, d’accord, ai-je alors rétorqué, mais le Polonais, il n’est pas dangereux en soi. Il est juste dangereux parce qu’il peut te livrer aux Allemands. Donc, il ne faut pas l’accuser de la même manière que l’Allemand.
— Si, m’a alors répondu Luka, parce que l’Allemand, c’est mon ennemi alors que le Polonais, c’est mon compatriote. » »
(Valère Staraselski, Le Parlement des cigognes, Cherche midi 2017, page 81)

La politique, unique possibilité pour résoudre les conflits humains…

J’ai été particulièrement heureux d’assister le dimanche 27 mai à la Mairie du Ve, place du Panthéon, à la remise du Prix LICRA 2018 à Valère Staraselski pour son roman « Le Parlement des cigognes ».
Il s’agit d’un livre extrêmement clair et explicite sur le drame qui s’est passé en Europe et notamment en Pologne lors de l’Occupation allemande et de l’extermination massive des Juifs de la part des nazis.
Aujourd’hui, le prestigieux Prix de la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme en souligne davantage l’actualité et l’importance.
Cela laisse bien espérer pour une divulgation encore plus vaste du livre, avec son message de tolérance et de paix qui fait de Valère Staraselski l’un de rares écrivains français qui se chargent jusqu’au bout du respect de la vérité historique et de sa correcte interprétation.

Dans « Le Parlement des cigognes », Valère Staraselski évoque les évènements tragiques de la ségrégation dans le ghetto de Cracovie et des camps d’extermination en Pologne comme la preuve, on ne peut plus accablante des crimes et des horreurs que les hommes peuvent commettre sous le prétexte de la haine et de l’intolérance raciale et religieuse. Une preuve ayant la fonction d’avertissement pour le moment présent.
En fait, ce qui arrive aujourd’hui en plusieurs endroits de la planète — s’annonçant dangereusement aussi dans le cœur de l’Europe — ce n’est pas exactement le même phénomène évoqué dans le livre : le déclenchement de la Shoah de la part des nazis et le comportement lâche et complice d’une partie des Polonais qui, au lieu de réintégrer, après la Libération, leurs compatriotes juifs dans le cœur de la communauté nationale, ont continué à les persécuter pendant des années.
Et pourtant, au fur et à mesure des violences terroristes ou des actes de guerre ouverte qui s’affichent à l’horizon, une confrontation avec la lointaine tragédie polonaise est bien possible.
Dans « Le Parlement des cigognes », j’apprends donc que l’humanité est constamment confrontée à deux luttes indispensables : la lutte culturelle et morale contre l’intolérance et la haine ; la lutte politique contre tous ceux qui favorisent l’installation et la radicalisation d’un climat d’intolérance et de haine avant d’en profiter pour imposer un pouvoir qui se passe de la démocratie et du respect pour les exigences primordiales des êtres humains et de la nature.
Ce qui arriva en Pologne avant et après la Seconde Guerre s’est déclenché par exemple dans l’ex-Yougoslavie au lendemain de la chute du mur de Berlin et se déroule incessamment dans le Moyen-Orient où la Syrie est devenue aujourd’hui le théâtre d’une nouvelle apocalypse où les haines et les intolérances se multiplient et se croisent dans une spirale inépuisable de violence et de mort.
Cela a entraîné, depuis longtemps désormais, le douloureux phénomène de l’exode des populations chassées ou en fuite des pays en guerre. Elles essaient de trouver en Europe un havre d’espérance et de paix qu’elles ne trouveront pas. Nous assistons, au contraire, au crescendo de l’égoïsme et de l’indifférence, quand on n’a pas affaire à la méfiance et au rejet.
C’est la débâcle de tout principe de fraternité entre les peuples, mais c’est aussi la débâcle de la politique !

Prix LICRA 2018 : Valère Staraselski est le premier sur la gauche.

Avec sa profonde sensibilité d’écrivain engagé et d’observateur avisé, Valère Staraselski a bien saisi cette dérive impressionnante dans tous ses écrits, manifestant en plusieurs occasions publiques son inquiétude pour la mauvaise connaissance de l’Histoire de la part de nouvelles générations et aussi pour le rejet progressif de la politique dans nos sociétés occidentales qui ne sont pourtant pas à l’abri de dérives antidémocratiques sinon d’involutions de nature fasciste.
Dans le but de briser ce mur d’indifférence et réaffirmer l’importance des conquêtes sociales et culturelles que les générations précédentes nous ont livrées, Valère Staraselski a délibérément opté pour le « roman » comme moyen privilégié de communication. Une forme qui correspond bien sûr à son esprit poétique et dialectique à la fois, qu’en tout cas il adopte dans le but primordial de transmettre au lecteur le plus efficacement possible tout ce qu’il doit connaître.
Je suis complètement d’accord avec ce « choix de vie » de Valère Staraselski : tout en gardant le cap d’une écriture littéraire de grande force et beauté et d’un regard profondément sensible à la condition des exclus, des démunis et des marginaux, dans ses romans il réussit à faire revivre l’Histoire de façon que tout un chacun reconnaisse enfin la valeur irremplaçable de la politique comme unique possibilité pour résoudre les conflits humains de tout genre.
 l’occasion du Prix 2018 à Valère Staraselski, je me suis renseigné davantage sur la LICRA, et j’ai appris que cette association a été fondée à Paris en 1927, bien avant que la haine raciale et antisémite ne se déclenche en toute son ampleur homicide en Europe.
J’espère, au-delà de nombreux signaux assez redoutables que produit la réalité contemporaine, que cette rencontre de la LICRA avec Valère Staraselski marque un tournant dans la prise de conscience collective de la gravité du moment, que l’Histoire ne se répète pas avec le même insupportable scénario où le fascisme intolérant et raciste deviendrait partout l’allié naturel des intérêts égoïstes de minorités puissantes et sans scrupules. Et qu’ici, en Europe, demeurent finalement victorieux la tolérance tous azimuts et l’esprit de démocratie et liberté républicaine dont nous bénéficions, malgré tout !

Giovanni Merloni

J’ai relu le palimpseste de mes incapacités (Bologne en vers n. 15)

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J’ai relu le palimpseste de mes incapacités

1.
Dans ces poésies d’amours révolus,
l’ai relu le râle subtil, les chemins abstrus
s’efforçant durement de comprendre et penser.

j’ai traîné dans ces vers déchirés et déçus,
m’accordant l’insistance et l’abus
d’opiniâtres retours au théâtre
qui voyait nos deux corps se combattre
et sans gloire périr.

Dans ces mots sans honneur
de petites morts je fus collectionneur
tandis que ma petite vie y découvrait
le goût trompeur de l’ennui,
l’élégance gentille d’un corps inutile,
la saveur bien trompeuse
des étreintes empruntées
à l’amour des films d’amour,
l’odeur malicieuse
de l’amour des paroles d’amour
(ces paroles éloignées de la sagesse
exemptées de la force,
dépourvues de courage).

2.
Je collectionnais mes gestes et les tiens
comme autant de coups de sape
impatients de briser la sombre cape
de mon adolescence cruelle
me libérant de l’étreinte mortelle
du placenta rose de mes obsessions
ou sinon de l’inquiétante prison
d’une souriante photo de famille.

J’ai revu ton visage
en pose, ta figure nue
s’apprêter, craintive, aux assauts ;
j’ai touché de la main
(et de mon entière mémoire)
l’odeur de la couverture
le silence de la lumière filtrée
à travers la modeste fenêtre
l’inexplicable bien-être
de nos âmes mouillées.

Je te voulais, je venais
te chercher, je t’aimais,
mais te sous-évaluais
mais te surévaluais.

Dans notre silence tendu,
j’étais aux exordes désespérés
de mon ambition de bonheur
et cela fut un prétexte
pour que mon agressivité
se rue, à l’unisson
avec une imperceptible
pulsion de mort,
contre les murs bien subtiles
de notre foyer sans îles.

3.
J’ai relu mes histoires :
toujours, sur les rails de chaque train
mon veston s’accrochait à la nuit
et j’accrochais mon regard
aux champs aux poteaux aux maisons.
Je devinais par éclairs
que je n’existais pas,
que toi non plus tu n’existais.
Peut-être nous manquait-il le courage
d’accepter humblement le destin
de nos êtres enfantins.

Hier, au tournant d’une autre vie
qui s’affiche indigeste
j’ai relu le palimpseste
de mes incapacités :

je ne m’aimais pas vraiment,
en rien sérieusement
je ne m’engageais
et jamais je n’ai su t’aimer
ma longue, tendre, affectueuse
inexplicable écorce lisse de femme.

una moglie scocciata antique 72

Giovanni Merloni

C’était un compas (la contribution d’Élise L. à la Ronde du 15 mai)

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Bienvenus à la Ronde du 15 mai 2018 ! Cette fois-ci autour du « souvenir » ou des « souvenirs ». Avec grand plaisir, j’héberge ici Élise L., auteure du blog Même si  que j’apprécie vivement. Merci, chère Élise pour ta contribution !

c’était un compas
récupérer un bureau, de ceux qui trônaient sur les estrades aux temps jadis, dans un tiroir surprise d’un compas,

se souvenir des tableaux ravinés de trous et cicatrices, lire, écrire là, c’était pas si facile, « qui veut passer le chiffon » on se précipitait, horizontalement, verticalement, chacun sa méthode, mais s’appliquer, des traces il en restait toujours et après le coup d’éponge du soir aussi, « qui veut taper les brosses », la même hâte, la même impatience, zébrures de couleur sur le rebord de la fenêtre, c’était joli, on s’arrêtait, regardait, puis reprenait, un halo de poussière, on tapait dru, une odeur âcre, qui parlait d’allergie,

se souvenir aussi d’un matin France Culture, leçon du Collège de France, sommeiller à demi, il est encore tôt, voix un rien monocorde, soudain, oreille en alerte, comme des coups de bec, soupir d’aise, plaisir à reconnaître, bien sûr, c’est une craie, une craie qui picore le tableau, imaginer calculs, équations, croquis, et songer que les tableaux numériques sont entrés dans nos classes depuis moins de dix ans, on oublie vite.

Texte et photos : Élise L.

Aujourd’hui, la ronde tourne dans le sens suivant :

Marie-Noëlle Bertrand, Éclectique et Dilettante
chez Elise, Même si
chez Giovanni Merloni, le portrait inconscient
chez Serge Marcel Roche, chemin tournant
chez Dominique Autrou, la distance au personnage
chez Franck, à l’envi
chez Jean-Pierre Boureux, Voir et le dire, mais comment ?
chez Hélène Verdier, simultanées
chez Noël Bernard, talipo
chez Marie-Christine Grimard, Promenades en ailleurs
chez Marie-Noëlle Bertrand, etc.

Nous sommes là, côté cour côté jardin (Zazie n. 65)

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Giovanni Merloni, Nous sommes là, acrylique sur carton 50 x 65 cm, 2018

Nous sommes là, côté cour côté jardin

Nous sommes là
côté cour côté jardin
un cerf-volant sur l’estomac
une fleur sur la bouche
désireux de complices chansons
de frugales collations
d’innocentes liaisons.

Nous sommes là
toi et moi, rassasiés de lumière
réfugiés dans un coin de poussière
sous les branches d’une chêne
lors d’une journée sereine
côté cour côté jardin.

Nous sommes là
côté cour côté jardin
deux îles qui flottent
de plus en plus provisoires
dans un monde où chuchotent
d’autres humains comme nous
rassasiés de lumière
se perdant avec entrain
dans la même atmosphère
d’opiniâtre beauté.

Nous sommes là
côté cour côté jardin
au bout d’un sentier fleuri
au coin d’une rue bien garnie
de vitrines colorées
par la force vitale
qui remonte au jour le jour
la redoutable descente,
balançoire incertaine d’émois,
qu’on appelle existence.

Nous sommes là
riches ou pauvres
richissimes ou misérables
sur le promontoire extrême
côté cour côté jardin
d’où les vents de la Guerre
nous paraissent souffler
vers des gens malchanceux
et pourtant très honnêtes

qu’on nous dit bien coincés
dans une autre planète.

Nous sommes là
meurtris et moribonds
côté cour côté jardin
rassasiés de colère
et d’horrible impuissance :
« par quels mots d’espérance
réussirons-nous, tous ensemble
à rejeter le monstre débile
qui prétend imposer sans façon
du plus fort la raison ? »

Nous sommes là
côté cour côté jardin
recueillis sous un arbre
gigantesque et fragile
opiniâtrement accrochés
à cette idée de liberté
que nous ont confiée
Rousseau et Franklin
Kafka et Italo Svevo
Freud et Karl Marx
Georges Brassens et Bob Dylan
Courbet et Goya
Tolstoï et Pasternak
Dante et Shakespeare
Sénèque et Homer…

Nous sommes là
les gardiens d’un château détruit
les visiteurs d’un musée sans-abri
les spectateurs d’un théâtre maudit
côté cour côté jardin.

Giovanni Merloni

Pour un Premier mai sans gens en fuite !

Pour un Premier mai sans gens en fuite !

Tous les peintres n’aiment pas parler de leurs tableaux, raconter par quel étrange enchaînement de pulsions et de réflexions subliminales ils ont atteint tel résultat, telle image parfois inattendue et choquante… en raison de l’hypothétique sujet évoqué ou représenté, ou alors en conséquence d’une rupture apparente vis-à-vis de leur style bien connu et souvent unique…
Tous les peintres n’aiment pas parler ou écrire…

En fait, il vaut toujours mieux que l’observateur même exprime librement son ressenti en termes d’acceptation admirative ou de révolte.
Je ferais le même si je devais montrer mes tableaux dans une véritable exposition publique, c’est-à-dire dans un espace physique adapté.
Avec le blog, et sa façon tout à fait particulière de faire vivre les choses, la perspective change. Je peux en effet établir une distance ou même une dissociation (qui n’enlève pas mes responsabilités) entre l’auteur et son œuvre, de façon que celle-ci accepte de se laisser regarder et analyser comme un texte anonyme ou alors comme un texte collectif auquel tout le monde a participé…

Après ce long préambule, j’avoue sereinement que je demeure étonné devant cette scène assez dramatique et comme suspendue où ma peinture — jusqu’ici rayonnante et constellée de nuances portées à l’obsession — semble vouloir disparaître pour céder le pas à une forme tout à fait inattendue de Pop Art ou de Bande dessinée ! Je ne me surprendrais donc pas si quelqu’un qui connaît mes dessins ou tableaux précédents se déclarait scandalisé ou déçu pour l’abrupt « retour à l’essentiel » que ce tableau laisse soupçonner.

J’ai dû faire cela, parce que mes rêves, tout comme les rêves des Parisiens et de la plupart des habitants de l’Europe, ne peuvent pas se passer d’un sentiment de tragédie collective qui hante désormais notre quotidien et nos nuits insomniaques.
Certes, la partie n’est pas encore complètement jouée entre le Bien et le Mal dans les différents pays de la planète. Cependant, on est de plus en plus conscient de devoir subir une barbarie qui trouve la façon de contourner la démocratie et les primordiales attentes des peuples.
Sur une péniche joyeusement ancrée auprès du bassin de la Villette, il y avait une simple inscription, ô combien juste :

LA LIBRE CONCURRENCE TUE LA CULTURE !

La libre concurrence (qui d’ailleurs n’est pas libre du tout) tue, avec la culture, les civilisations, la solidarité sociale et le bonheur de l’amitié voire de l’échange désintéressé entre les humains.
Nous sommes tous responsables de cette dérive aussi violente qu’autodestructrice, parce que nous sommes tous faibles, victimes des chimères du progrès et du bien-être personnel et familial dont nous connaissons parfaitement le redoutable revers de la médaille.
Nous continuons à poursuivre le mythe américain, même si nous voyons bien ce que cela signifie. Le pays qui aurait sauvé l’Europe à la fin de la Seconde Guerre est maintenant le principal armateur de la violence dans le monde.
En insistant avec ses logiques impitoyables basées sur le pouvoir absolu de l’argent, nos bien-aimés États-Unis finiront pour nous entraîner dans un cauchemar irréversible qu’ils auront sans doute prévu dans l’un de leurs diaboliques films catastrophiques.

Voilà dans quel état d’âme j’ai imaginé de me réveiller dans une rue de Chicago ou de Dallas touchée par la peur. J’y ai rencontré des gens en fuite. Peut-être s’agissait-il d’une famille, ou alors d’un père avec sa fille, accompagnés par deux voisines de son immeuble. Apparemment, rien ne s’était passé. En train de s’éloigner de quelque chose de menaçant, ils étaient descendus dans la rue… Cependant, leurs visages n’étaient pas figés par la peur, ils affichaient au contraire une expression courageuse et confiante…

Aux « copains d’abord » d’Amérique ainsi qu’à vous tous je souhaite, le muguet à la main, un Premier mai de résistance et de lutte pacifique au nom de l’Amour et du Bien que les humains peuvent se faire réciproquement pendant longtemps encore !

Giovanni Merloni

Là-haut, que ferons-nous ma belle ? (Zazie n. 64)

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Giovanni Merloni, Là-haut,
acrylique sur carton 50×65 cm, 2018 (inachevé)

Là-haut, que ferons-nous ma belle ?

Depuis mon cagibi d’outils en vrac
je revois en passerelle
les silhouettes infidèles
de jours vivants, le patatrac
d’une existence sans portes
qui pourtant n’est pas morte.

Le jour où la pluie viendra
une femme sur les bras
(la tête perdue, le cœur brûlé
dans sa stupeur de petite fée)
je monterai aux étoiles
à cette chambre sans voiles.

Là-haut, que ferons-nous ma belle ?
Dans mon cagibi accroché au ciel
lors d’une éternelle lune de miel
nous gaspillerons bien de mots rebelles
les déposant sans façon
sur l’écran muet de notre passion.

Dorénavant, nos jambes se croiseront
nos bouches se dévoreront
nos mains des couleurs chercheront
nos yeux les contours devineront
de notre fuite inconditionnelle
à la poursuite des hirondelles.

Depuis mon cagibi croulant
je lancerai un adieu provisoire
à d’autres conversations illusoires
parce que je dois goûter l’instant
où, plongé dans un tableau vivant
je découvrirai le mystère

d’une femme fugitive
d’une peinture maladive
d’une vie à jamais combative.

Giovanni Merloni

Avec le temps (Col tempo sai…)

Avec le temps (col tempo sai…)

Si notre intelligence ne flanche pas, si notre mémoire réussit à garder le cap des choses indispensables, des lieux chéris et des visages qui ne cessent pas de nous sourire… une métamorphose physique est pourtant inévitable.
Au fur et à mesure des années qui s’enchaînent, il arrive toujours le jour où nous devons commencer de but en blanc à choisir… Quel pied fera le premier pas ? Quelle main osera s’aventurer sur le rocher à la recherche d’une saillie pour s’y accrocher ?
Des images nous traverseront à grande vitesse, telles des silhouettes insaisissables (féminines, dans mon cas) qui s’envoleront aussitôt dans le brouhaha de la vie. Des personnes qui auront des rendez-vous dont elles reviendront fatiguées, mais déjà prêtes à repartir, à faire, à défaire… montant et descendant l’escalier de notre immeuble tout en conversant avec nos voisins encore jeunes…
Nous ne sommes pas malades, pour l’instant. Et nous avons même des énergies à gaspiller…
Cependant, nous ne sommes plus en condition d’affronter la compétition de la vie avec des armes adéquates. Nous glissons inévitablement vers la solitude et la détresse même si nous avons beaucoup de choses à donner à ce monde blindé qui nous sépare des silhouettes (encore féminines) en train de courir sans qu’on sache où…
Nous avons bien de richesses… qui disparaîtront pourtant, avec tout ce qui a revêtu notre vie.
Peut-être, quelqu’un s’occupera de stocker quelque part (on ne sait jamais !) notre héritage de mots et d’images, avec les fragiles décors où des années de travail acharné se sont déversées.
Mais nous ne le saurons pas.
Jusqu’au dernier souffle, nous noircirons des feuilles, en y ajoutant des couleurs périssables comme le parfum des roses…

Giovanni Merloni

« Una cosa rara, bellezza e onestà » dans le dialogue ! (Extrait de la Ronde du 15 mars 2018)

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Le 15 mars dernier, en choisissant de m’adresser à l’ami Dominique Hasselmann pour exploiter, dans un « monologue dialoguant », le thème que la Ronde s’était donné pour cette échéance, je ne pouvais pas imaginer qu’il aurait bientôt décidé d’arrêter les publications de « Métronomiques » en y apposant le mot FIN !
Ce que je n’imaginais pas non plus quand j’ai décidé de relancer ici l’article qu’il avait chaleureusement accueilli sur son blog.
Évidemment, je demeure attristé et contrarié depuis cette date… où Dominique nous a communiqué sa décision. Surtout, parce que son blog reflétait profondément la personne de son auteur :
— avec sa façon, souvent transgressive et impertinente, de « dialoguer » avec la réalité de nos jours ;
— avec son fort penchant pour la modernité, dans la recherche infatigable d’un nouveau regard sur la « vie en mouvement ».

J’espère vivement qu’il reprendra ses publications, et qu’il trouvera aussi la façon de rendre cette œuvre unique (« Metronomiques » et « Le Tourne-à-gauche ») disponible pour tout le monde présent et futur.
Car son blog constitue l’une de plus brillantes et riches expériences d’auto-édition numérique qu’ai-je pu savourer et aimer pendant les années récentes, l’équivalent et même plus qu’un « Playtime » de Jacques Tati ou alors des découvertes cinématographiques de Georges Méliès ou des Frères Lumière. Paris et la France renaissent prodigieusement sous son regard ironique et désenchanté, tandis que ses mains habiles découvrent une forme tout à fait inusuelle et géniale pour les raconter.

Je suis sûr que cette œuvre trouvera sa façon « indépendante » de profiter du web et de nouvelles techniques numériques pour atteindre à nouveau les anciens lecteurs avec une foule grandissante de lecteurs de l’avenir.
Dans ce monde où nous sommes tous menacés de disparition avec nos rêves et nos preuves d’existences inspirées et communicantes, Dominique Hasselmann a donné vie à un exemple et prototype cohérent d’expression artistique, littéraire et philosophique ayant la chance de s’éterniser dans un seul objet, sous un abri précis et reconnaissable. J’espère pouvoir visiter parmi les premiers, avec lui, son « musée vivant » indélébile et indestructible (sur vinyle, par exemple) qui, tout en gardant les possibilités de consultation multiple du blog, offre au lecteur le loisir de parcourir librement ses pistes infinies. Qu’elles tournent à gauche ou pas, cela n’a pas d’importance !
G.M.

Giovanni Merloni, Dialogues contrariés, acrylique sur carton, 65 x 50 cm, 2018

« Una cosa rara, bellezza e onestà » dans le dialogue ! (1)

Cher Dominique,
Je t’avoue que depuis que je participe à la Ronde, une chose comme ça ne m’était jamais arrivée. Il s’agit sans doute de l’importance du mot « dialogue », qui demande, rien qu’à le prononcer, un engagement « à la hauteur du défi »…
Comme le « paysage » récemment évoqué et exploité dans une série d’admirables propositions, le « dialogue » et son opposé (« l’absence de dialogue ») font partie du quotidien de chaque être humain, intervenant aussi dans les rapports entre les États, les peuples, les cultures, les corps, les mentalités, les habitudes, et cætera.
Je me demandais, mon cher ami, pour quelle raison, au fur et à mesure de chaque Ronde, on découvre un mot plus grand, plus important et plus universel que le précédent. Dans cette mer infinie, je me noie, sans ressentir pour autant, hélas, la douceur dont parlait Giacomo Leopardi, ni le goût de la résignation que dicterait à ce propos un minimum de clairvoyance.

En me connaissant un peu, tu sais que je suis naturellement porté pour le dialogue, c’est-à-dire pour la recherche d’une vérité partagée. Et même aujourd’hui, profitant de la Ronde qui te demande de m’offrir un provisoire abri verbal et iconographique, je suis en train d’entamer un dialogue épistolaire avec toi, en espérant que tu es d’accord pour accueillir mes réflexions et digressions inopportunes…
Sans doute, pendant ces dernières années — plus que cinq — nous avons entretenu plusieurs dialogues entre nous, pour la plupart dans le domaine numérique ou télépathique. Cependant, nous avons eu aussi la chance de voir se développer en parallèle une amitié tout à fait traditionnelle, encouragée par notre commune appartenance au Xe arrondissement, où se détache notamment le canal Saint-Martin, avec son Pont tournant, ses écluses et ses mystérieux bateaux en course lente.
Nous avons partagé la phase héroïque (pour moi) des commentaires, souvent assez fouillés, que je consacrais à tes articles sur le « Tourne-à-gauche » et puis sur « Métronomiques ». Nous avons échangé quelquefois dans les vases communicants, dont nous sommes tous le deux redevables au génie insaisissable de François Bon, et puis, au jour le jour, nous nous sommes réciproquement « tenus au courant » au sujet de nos vies assez régulières et familiales ainsi que de nos éclats de fantaisie ou de désobéissance civile… toujours bien tempérée et maîtrisée, cette dernière, comme cette musique secrète que nous aimons tous les deux emprunter à la rue, aux passantes, aux vitrines, aux inscriptions plus ou moins séduisantes…
Nous avons partagé et partageons aussi la stupeur et la rage des citoyens obligés de survivre dans un monde qui évolue obscurément, dans une intermittence de beautés contradictoires et de violences contre notre vie même, véhiculant des menaces subliminales ou bien explicites à tout ce que nos ancêtres nous ont légué et nous avons contribué à bâtir nous-mêmes…

Mais je reviens, excuse-moi, à mon propos initial. Comme je te disais, je suis sincèrement porté pour le dialogue, le plus souvent parce que j’en ai besoin, ou alors c’est en raison de mon penchant spontané pour les autres qui m’a appris une certaine attitude à l’écoute. Et ce sont toujours des dialogues (non nécessairement basés sur les seuls mots) qui demeurent primordiaux dans la reconstruction mnémonique des rencontres en grand nombre qui ont marqué ma vie, lui imposant parfois des changements de direction e de sens, ou alors de haltes salutaires.
Il s’agit finalement et rétrospectivement d’un dialogue à deux échouant enfin dans un dialogue intérieur qui m’accompagnera toujours dans une alternance de jugements derniers et de phrases consolatrices ou encourageantes.
Par le dialogue, on n’atteint que très rarement une vérité convaincante et solide. Mais si le dialogue est sincère, il sera tout de même en mesure de nous octroyer ce qui est le plus rare à ce monde : un sentiment d’honnêteté et de propreté aboutissant à une beauté aussi sereine qu’indispensable.

J’avais un programme beaucoup plus vaste, mon cher Dominique, et regrette déjà de n’avoir pas eu le temps ni le bon courage pour exploiter les nombreuses suggestions venues à l’esprit au sujet du dialogue, et je regrette aussi de ne m’être pas accordé l’espace pour en dénombrer au moins les titres…

Autant que dire que la suggestion du dialogue s’est finalement traduite dans mon cas dans le silence !
Ou alors dans une grande question solitaire : « si le dialogue — un bien commun de plus en plus rare et difficile à pratiquer — échoue si spontanément dans le souvenir de dialogues perdus, inexorablement coincés dans des endroits éloignés et révolus de la mémoire, est-ce que nous plongeons à présent dans un obscur sentiment d’incommunicabilité, de difficulté ou même d’inutilité situé au bout de n’importe quel dialogue, puisqu’en principe ses deux interlocuteurs vont demeurer de plus en plus figés en leurs certitudes et privilèges ? Est-ce que nous devenons tous méfiants et égoïstes et cela nous amène à nous passer de tout effort de dialogue dont nous escomptons dès le départ la faillite ? »
Je pense, par exemple, à la désinvolture de nos ministres et de notre président dans une action gouvernementale qui se passe de plus en plus d’un dialogue honnête avec les citoyens… Cela trouve symétriquement son miroir dans l’illusion d’un dialogue libre et exhaustif que nous inoculent internet et les réseaux sociaux.
Mais, puisque le succès de tout dialogue dépend de chacun des deux interlocuteurs, il est possible qu’une sorte d’analphabétisme de retour touche aujourd’hui la partie de la population qui devrait être la plus intéressée à cet instrument d’émancipation envers lequel elle a perdu toute familiarité.
Il faut donc espérer dans un prompt réveil des consciences, dans un retour à l’essentiel qui ne se sépare pas de l’attitude socratique de la recherche de la vérité, voire d’une condition humaine inspirée à la beauté et à l’honnêteté.

En attendant ce réveil, plus modestement, cher Dominique, j’aurais envisagé, pour l’une de prochaines Rondes, le mot « souvenir (s) ». Avec la suivante suggestion personnelle :
« Existe-t-il dans notre passé un événement, un lieu ou alors une rencontre avec quelqu’un qu’on puisse appeler le plus beau souvenir de ma vie » ?

Giovanni Merloni, La ronde humaine, encre de chine sur papier 36 x 29,7 cm, 2018

Merci de ton accueil chaleureux, mon ami !

Giovanni Merloni

(1) « Una cosa rara. Bellezza e Onestà », opéra de Vicente Martin y Soler (1786) citée par Don Giovanni dans la scène finale de l’opéra éponyme de W.A. Mozart et Lorenzo da Ponte