Giovanni Merloni, On the road, acrylique sur toile 100 x 81 cm, 2019
S’agit-il d’une Motivation, ou alors avons-nous tous affaire à une Modification ?
Dans l’un de mes textes repères préférés, en faisant régulièrement la navette entre les deux Panthéons de Paris et de Rome, Léon Delmont, un Français très gentil, tout en « vous » adressant son monologue tout à fait adapté au rythme du train ainsi qu’aux déguisements sociaux que la vieille Europe lui imposait incessamment comme des tabous, se préparait à affronter une profonde modification dans sa vie. Puisqu’il s’agissait d’un (nouveau) roman à l’esprit ouvert et problématique, le lecteur n’était pas, en principe, obligé de lui croire : au-delà de la modification produite par une rupture personnelle et privée plus ou moins définitive, ce voyageur torturé découvrait « dans les choses » l’écroulement, autour de lui, d’un système de certitudes dont la certitude de l’amour ne se révélait qu’une miette. Une prodigieuse clairvoyance, celle de Michel Butor qu’en 1957 saisissait déjà la métamorphose profonde que les humains allaient subir par les mille sirènes d’un progrès soi-disant bénéfique et prometteur ayant au contraire en lui-même les instruments fatals de la désintégration et de la transformation des êtres pensants en robots… Bien sûr, s’inspirant à la magie d’une idéale proximité, ressemblance et même affinité entre les deux villes de Rome et Paris, ce roman ne se borne pas à proposer au lecteur une vision pour ainsi dire matérialiste de la modification en acte. Il contient une invitation à la spiritualité, religieuse dans le fond, aidant à entrevoir une possible sortie dans la beauté que malgré tout reproduit le rythme du train avec toutes les transitions, même redoutables et affreuses, qui menacent nos existences. Qu’il se dérobe ou pas, totalement ou partiellement, à cette modification annoncée, Léon renoncera, comme le Baptiste des Enfants du Paradis (1945), à l’amour de sa Garance à lui. Car le voyage n’a finalement pas le don de rapprocher jusqu’au bout, comme le peut la rêverie d’un instant, deux réalités lointaines et tout compte fait non assimilables. Le voyageur finira par soumettre ses glorieuses rêveries au rythme d’un train qui ne va nulle part. Ou alors il se déplacera à l’infini d’un pôle à l’autre de son univers, tout en sachant que ses déplacements ne changeront rien à son existence piégée ni à son destin escompté… Parce que la véritable modification n’est pas le résultat d’un acte libre ni d’un geste fou. Elle se produit invisiblement et durablement en chacun de nous comme une drogue nous ouvrant des paradis qui ne le sont pas.
video della « motivation » ::
« La motivation » (2009) avec Paolo Merloni.
Réalisation : Gabriella Merloni
Je viens de citer ce livre de Michel Butor qui m’avait profondément touché au temps de ma première installation à Paris — période caractérisée alors par plusieurs allers-retours de Paris à Rome sur le même Palatino dont se servait Léon Delmont — parce qu’en retrouvant une vidéo réalisée en 2009 par ma fille Gabriella au sujet de « La motivation », ayant pour unique acteur mon fils Paolo, la répétition obsessionnelle de ce titre emblématique m’a brusquement invité à réfléchir. D’abord, je me suis interrogé sur le rôle qu’une sincère motivation assume en chacune de nos actions délibérées. Ensuite, je me suis trouvé en forte difficulté devant une question plus philosophique : existe-t-il un rapport entre la motivation requise pour n’importe quelle candidature d’emploi et la motivation réelle des entreprises publiques et privées ? Enfin, une hypothèse a jailli tout à fait spontanément. Puisqu’on vit désormais plongé dans un monde changé ou, pour mieux dire, intimement modifié, est-ce qu’entre-temps, sous nos regards impuissants et forcément distraits, une modification s’est produite dans le mécanisme vertueux de la motivation ?
Aujourd’hui, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 mai dernier, autour du thème « désir/s », publié ce jour-là sur le blogJFrishdeJoseph FRISCH. G.M.
Giovanni Merloni, Le duo, acrylique sur toile 61×46 cm, 2019
Avant 1968, dans ma langue d’origine, le mot « désir » était presque un tabou, évoquant sans doute, sous l’empire absolu d’une église omniprésente, le « desiderio della mela » (désir de la pomme) dont Ève fut subjuguée, précipitant l’immense peuple des humains dans la faute et, par conséquent, dans les pièges du pouvoir absolu et de la censure. Certes, dans l’incontournable film en bande dessinée de Walt Disney, Cendrillon chantait de sa voix argentine :
Et, bien sûr, les personnes cultivées avaient retenu une notion plus ou moins vague de la leçon de Freud, ô combien sage et libératrice ! Les pauvres adolescents comme moi, tiraillés par les devoirs et les urgences brusques d’une nouvelle vie jaillissant sans transition des cendres de l’enfance, recherchaient les réponses dans les livres. Heureusement, dans notre appartement spartiate — que ma mère avait su quand même rendre élégant —, il y avait une bibliothèque où les livres maudits n’étaient pas cachés ! Mon premier maître d’insoumission ce fut le Boccace, prodigieux connaisseur des langues anciennes et courageux témoin d’une grande vitalité souterraine au sein d’une région — la Toscane au XIIIe siècle — où les préceptes de l’église cognaient contre une société en brusque évolution. Sa magistrale ironie ne se séparait de l’aspiration aux sentiments purs et élevés qu’en face de l’évidence des faits et des comédies que le désir provoque, surtout quand il est contrarié ou empêché. Par le biais de la dérision des prêtres ou des moines maladroits, de mes ingrats treize ou quatorze ans, j’apprenais l’innocence de cette force animale suscitée par le désir irrépressible d’aller à la rencontre de la différence. Mon deuxième maître a été Choderlos de Laclos. Ses « Liaisons dangereuses » à la couverture céleste, tout en m’ouvrant ce monde du XVIIIe siècle propice au dialogue épistolaire, révélèrent à mes yeux le véritable enjeu : ce que le désir déjouait c’était la possibilité d’être libre. En attendant la liberté, on s’accordait le plaisir d’être des libertins… Une façon peut-être de lutter pour avoir une orbite dans le firmament hiérarchiquement établi de la cour du Roi. Avec le temps et les lectures, où les romans occupaient la plus grande place, j’ai appris enfin que le désir ne peut pas être relégué au seul témoignage de notre vie amoureuse ou, pour mieux le dire, sexuelle.
Ensuite, avançant dans le chemin de la vie, on se voit au fur et à mesure démunis, hélas, face à certains genres de désir. Il y a pourtant une sorte de compensation : de nouveaux désirs remplacent les anciens. Ou, tout simplement, ils s’y ajoutent selon une progression directement proportionnelle à l’âge. Si après les 12-13 ans on n’a qu’un désir au monde, après 20 ans on en a deux, trois après les 30 ans et ainsi de suite…
Les sept désirs d’un septuagénaire
J’ai le désir de retrouver le souffle après la chute, renouant brusquement avec les surprises du jour.
J’ai le désir de changer en sourire de joie la grimace figée d’un émoi délétère.
J’ai le désir de remonter la montagne en écartant dignement les cailloux roulants.
J’ai le désir de nous frayer un chemin de liberté main dans la main avec mes camarades en colère.
J’ai le désir de sortir indemne de l’abrupt récit de notre histoire trahie, leurrée par la beauté des lieux où nous avons grandi.
J’ai le désir de partager le projet gigantesque d’un monde respectueux de lui-même, de peuples qui cessent de se suicider, de gens qui arrêtent de s’entretuer.
Et je désire enfin qu’on laisse vivre les poètes et les bêtes, les arbres et les Vénus en marbre, les insectes et les architectes, nos villes natales avec leurs cathédrales, les vérités des livres et des humains ivres !
« Mémoire comme citadelle préservant des amours en cage… »
« Dans l’univers de la poésie, le voyage est inégal. On se laisse plus facilement bercer par des rythmes connus, déclenchés au fur et à mesure par les strophes célèbres des Maîtres incommensurables, ou alors par les voix abruptes, en contre-chant, de quelques poètes maudits. Cependant, au cours de notre navigation, il nous arrive de frôler de nouvelles constellations, des voix inattendues qui d’un coup nous intriguent ou alors s’emparent de notre enthousiasme au fur et à mesure de leurs apparitions sur le plateau de la scène ouverte… » Voilà ce que m’a confié l’un des participants, vendredi dernier, le 24 mai, à la rencontre des Poètes sans frontières — au Hang’Art, 63 quai de Seine, 75019 Paris —, consacrée à Kim WAAG, une poète à part entière tout en étant depuis toujours chanteuse, musicienne, danseuse et plasticienne.
Dans le petit espace perturbé par les sirènes des ambulances et les bruits désormais familiers d’un local consacré à l’éphémère contemporain, il était difficile sinon impossible d’accueillir même un échantillon des performances musicales-poétiques dont Kim WAAG fait souvent cadeau au public médusé de la salle Pétrarque de Montpellier ou au sein de l’association CadenceArt Vocal qu’elle anime, avec le soutien du maire-poète, dans la commune de Palavas-Les-Flots. Au commencement, l’absence de Vital Heurtebize, actuellement au Canada, laissait serpenter une certaine inquiétude parmi les participants. Avec très peu de mots efficaces, Vital Heurtebize aurait d’emblée « situé » l’invitée et son monde poétique dans la dimension réelle, humaine, dont tout un chacun avait besoin pour apprendre jusqu’au bout la valeur de ce qu’elle allait nous partager. Heureusement, à la place de Vital Heurtebize, il y avait Christian Malaplate, un homme tout à fait à la hauteur de cette tâche, partageant, en tant que vice-président des Poètes sans frontières, le même esprit fondateur, engagé et engageant que Vital Heurtebize reconnaît à la poésie. En plus, à travers les émissions « Traces de lumières » (poésie et Carnets de voyage) qu’il anime auprès de RADIO FM PLUS 91fm, dont il est Président, Christian Malaplate consacre énormément d’énergies et d’intelligence au partage de la poésie avec le souci constant de l’approfondissement et de la qualité. Poète et écrivain reconnu, Christian Malaplate a mûri une grande expérience de passeur de poésie et d’animateur de scènes ouvertes où jusqu’ici quatre mille poètes ont pu s’exprimer, apprenant à mesurer leur univers intime à l’échelle branlante d’auditoires exigeants et sensibles.
Enfin, grâce aux lectures denses et pertinentes de Claire Dutrey et à la présentation illuminée de Christian Malaplate, ceux qui voyaient Kim WAAG pour la première fois ont été bien aidés à en entendre et savourer à fond le message poétique. Certes, l’envie demeure, en moi, d’assister prochainement à une performance poétique et musicale de Kim WAAG, comme « L’envol » par exemple, dont j’ai pu apprécier à la maison le splendide CD. En manque de la dimension spectaculaire, qui fait évidemment partie de la personnalité de notre invitée, elle a pu néanmoins dialoguer de façon approfondie avec les autres poètes présents, ce qui a rendu finalement cette rencontre chaleureuse et sincère.
Accompagnés par la voix incontournable de Claire Dutrey, vous lirez ci-dessous quelques-uns des poèmes publiés dans « Paix dans le cœur. Un chemin de poèmes rassemblés ». Ils correspondent, je crois, à une suprême exigence de décantation de l’essence et de l’essentiel de la vie, que Kim Waag a voulu extraire du magma d’une incessante création au service de la musique et de sa dimension théâtrale. Fille de Cécile Waag, elle aussi poète reconnue, Kim WAAG a suivi avec une rigueur tout à fait prodigieuse les deux parcours parallèles de la musique et du chant et celui des arts plastiques. À l’origine, elle chantait surtout et au fur et à mesure qu’elle apprenait à créer des musiques d’accompagnement (d’abord aux poèmes de sa mère) elle a atteint un niveau de maîtrise musicale et de familiarité avec les mots lui ouvrant les portes de la poésie, sous forme de paroles pour ses chansons ou de poèmes libres tout à fait autonomes. Je vois en ce parcours, et dans son penchant pour la mise en scène de spectacles au sens accompli, une véritable vocation théâtrale, la seule qui peut justifier d’ailleurs la cohabitation en elle de nombreux talents qui, en dehors de l’événement théâtral, se feraient réciproquement la guerre.
Je ne peux pas développer ici une trop longue réflexion que j’ai à cœur, sur le rapport entre la poésie et la chanson. Une grande partie des auteurs de chansons — Charles Trenet, Jacques Brel, Georges Brassens, Georges Gainsbourg, Léo Ferré et Barbara, par exemple — sont des poètes et même de grands poètes. En tout cas, tout en partageant ce qu’observe Christian Malaplate dans une émission de « Traces de lumières » consacrée aux poèmes en musique, je crois qu’en général la poésie n’ayant d’autre accompagnement que la musique des mots est finalement autre chose vis-à-vis de la chanson. Comme il arrive entre le roman et le film qui s’y inspire, il y a une distance, un décalage important entre la poésie et la chanson. Et aussi entre la chanson et la poésie accompagnée par la musique. Je crois que Kim WAAG, ayant tout expérimenté de ces trois possibilités expressives, mérite toute notre attention pour chacune d’elles. Est-ce qu’elle se prend jusqu’au bout au sérieux ? se dérobe-t-elle, au contraire, comme une jongleuse très habile, aux lourdes responsabilités que comporte l’être, par exemple, une poète ? Elle nous a confié que son but est la légèreté…
Par la seule musique des mots, dans ce recueil où le passé s’invite à petits pas, on découvre le désir irrépressible de revenir à l’intime, à la rêverie des « amours en cage » dont le dénouement, forcément caché, est quand même protégé par la mémoire.
Ce passage crucial de l’autodévoilement poétique de Kim WAAG me fait brusquement souvenir — pardonnez-moi de cette digression — d’une inoubliable promenade à Bruxelles, avec un couple d’amis très chers. Lui, un architecte totalement imprégné de culture française ayant eu une mère parisienne, nous conduisait avec légèreté et enthousiasme par les sentiers magiques de ses traversées universitaires, nous faisant découvrir de l’intérieur ce que Bruxelles était alors, dans les années 1970 et ce que cette ville extraordinaire demeure aujourd’hui, dans les années 2010. Notre promenade pleine de rires et de haltes aux comptoirs de la « Mort subite » s’échoua dans un petit café-bistrot derrière la Grande Place. Cette fois-là, nous ne nous arrêtâmes pas à boire : notre ami, à la vitesse d’un lièvre, nous invita à traverser des salles carrées combles de gens chuchotants… jusqu’à un petit escalier bien caché derrière un portemanteau très chargé.« Et puis, on montait là-haut ! » dit-il s’accompagnant d’un geste aussi inconsolable qu’élégant avant de faire demi-tour. C’est dans la communion des émotions et dans le partage de nos plus douloureux secrets que la poésie et la joie de vivre se déclenchent à l’unisson. Il suffit d’un seul geste, comme celui de mon ami de Belgique au bout d’une traversée fort évocatrice. Il suffit d’un seul vers, au milieu de la « Traversée » poétique où Kim WAAG nous convie :
« Serait-ce de mauvais augure De vouloir se débarrasser Des images les plus obscures Décramponnées à son passé ?
Mémoire comme citadelle Préservant des amours en cage S’attache à cette sentinelle Ridée… »
« Il y a de belles salles, à Montpellier et partout dans la France, pour des retours éphémères à l’âge d’or de l’Arcadie poétique… », m’a soufflé dans l’oreille mon voisin de banc. « Tandis qu’ici, à Paris, tout semble se rétrécir ! En tout cas, même ici, avec la contrainte de s’exprimer sur un seul pied comme les grues, la scène ouverte a marché aussi bien pour l’invitée que pour les poètes présents… »
Giovanni Merloni
Claire Dutrey lit « Les routes » et « Écriture » de Kim WAAG
Les routes
Il est des routes droites Rapides, attirantes Des chaussées peu étroites L’allure rassurante
Il est des routes courbes Qu’on parcourt solitaire Pour esquiver les fourbes On accroît le mystère
Il est des routes sombres Où l’on ne comprend pas Ce qui agit dans l’ombre Où s’égarent nos pas
Il est des routes fausses Souvent l’on se fourvoie Mais le destin nous hausse Vers de multiples voies
Il est des routes vertes Vibrantes de l’espoir Peuplées d’hommes alertes Toujours prêts à y croire
Il est des routes claires Qui s’ouvrent devant nous Dispensent la lumière Que le matin dénoue
Alors toutes ces routes Qui nous voient cheminer Accompagnent nos doutes Forment nos destinées
Kim Waag, Les routes, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 8-9
Kim WAAG etClaire Dutrey
Écriture
Rentrer en soi Respirer l’espace intérieur Cheminer le long de ses silences Traverser les sentiers du temps comme autant de possibles trajectoires : Terres inconnues de l’écrit Dont le mijotement tressaille au-dedans.
Nous, humbles créateurs de sons et d’images Avançons à tâtons vers le profond de notre être En pénétrant tout un monde mouvant.
Alors qu’on ne croit que décrire, Les phrases emmènent bien plus loin les pensées Dans des contrées encore inexplorées, en quête de vérité La musique des mots anime des paysages singuliers Qui notre vision transforme.
En ce voyage, Nul ne peut à l’avance connaître Étapes ni destination. Ainsi que l’Aimé toujours est inconnu Après bien des années traversées ensemble au coin du même feu, Nous sommes à nous-mêmes des inconnus À mesure que nous défrichons des terres nouvelles jusqu’alors ignorées
Se tromper, Hésiter, Mot à mot avancer comme pas à pas Ou se laisser aller dans un torrent de sensations en longues phrases échevelées, Revenir sur ses pas Et, dans l’interrogation d’un regard chercher encor et encore Quelle identité on ignore
Tandis que les poètes défunts s’amusent aimablement de Nos inquiétudes d’explorateurs amoureux de mots Et de rythmes Qui fouillent la nuit noire, Fébrilement nous inventons ces trésors porteurs de joie !
L’homme se cherche Et par moments se trouve Dans l’orchestration des paroles qui le façonnent
Pendant que la plume Dessine les traits de cet incantatoire trajet L’être s’épanouit dans une plénitude.
Kim Waag, Écriture, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 10-11
Claire Dutrey lit « Traversées » de Kim WAAG
Traversées
Voilà, ce matin j’ai brûlé Des pans entiers de mon passé Livrets pleins de mes écritures
De vieilles lettres abîmées Et des almanachs éraflés Des cahiers noircis par l’usure
Les flammes brûlaient mon visage Et je voyais Se consumer page après page Tout mon passé
Dans le cœur une égratignure Jusqu’à présent dissimulée Révèle comme une fêlure Une promesse effilochée
Un éclair tel une étincelle Un tourment d’avant l’orage Un souvenir infidèle Fumée
Un coup de vent a emporté Quelques feuillets tout enflammés Arrachés à quelques brochures
Et devant mes yeux affolés Un tas de brindilles allumées Mit le feu dans l’herbe en griffure
Les flammes brûlaient mon visage Et je tapais À toute force sur les branchages Entremêlés
Serait-ce de mauvais augure De vouloir se débarrasser Des images les plus obscures Décramponnées à son passé ?
Mémoire comme citadelle Préservant des amours en cage S’attache à cette sentinelle Ridée…
Quand le feu se fut arrêté Laissant la place nettoyée Pour la repousse de la nature
Sous les brindilles calcinées S’exhalait un air parfumé Prémices d’une vie future
Le soleil dorait mon visage Et je voyais Quelques morsures d’un autre âge Se refermer
J’ai respiré la démesure D’une soudaine étrangeté Plus de repères dans l’aventure Les tourments se sont envolés
Je ne me sens même plus frêle Pas docile et pas trop sage C’est la fête qu’une vie nouvelle Présage
Maintenant que j’ai déroulé Des pans entiers de mon passé Enfin je me sens plus légère
L’histoire n’est pas oubliée Mais les flammes l’ont épurée La vie présente est une fête !
Kim Waag, Traversées, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 31-33
Claire Dutrey lit « L’infini » de Kim WAAG
L’infini
Que dit le batelier quand il navigue au loin, Se laissant balloter au gré des vagues nues Il avance au revers de la mer qui l’accueille : Perpétuel roulis de la masse bleutée
Son regard se répand bien plus loin que la houle, S’il cherche une limite à cette immensité Alors sa vue se voile et son cœur est troublé, Qui peut voir au-delà de l’horizon sans fin ?
Parti tôt ce matin relever ses filets Dans le bercement calme, augure de l’aurore Il aimerait pouvoir voguer sans aucun but Se laisser dériver, explorer l’inconnu
Se remplir de lumière, accueillir les embruns Sur ses joues, sur ses mains, lécher sa peau salée, Se nourrir de soleil, sourire à l’Univers, Dormir tout éveillé en respirant le ciel
Et son âme s’élève en un rayon de l’aube Il revoit sa famille et ses amours passés Son enfance joyeuse et ses parents défunts Il rejoint tous les êtres, connus ou inconnus
Kim Waag, extrait de L’infini, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, page 47
Claire Dutrey lit « À la fin du jourL’infini » de Kim WAAG
À la fin du jour
À la fin du jour, Quand l’agitation se dissipe Pour laisser au crépuscule La primeur d’un apaisement
À la fin du jour Je m’étends près du tilleul Pour accueillir les premières lueurs de nuit
À la fin du jour Regarde les vols criailleurs des hirondelles avant la sombritude La silhouette des cèdres encore éclairés vers l’ouest
Les nuées de moucherons groupés Qui se déplacent en ondulant Dans un bruissement d’air Douceur de l’air, fraîcheur des plantes arrosées
Puis les chauves-souris au vol zigzagant Comme ivres ou affolés.
À la fin du jour, Les yeux perdus dans la vastitude du ciel Je revois pas à pas le film de la journée écoulée :
Tumultes d’actions enchaînées sans relâche Tâches accomplies, Projets à peine ébauchés
À la fin du jour Sous la voûte apaisante L’agitation se dissout
Le corps lentement se dénoue Il n’est plus temps pour les tracas
À la fin du jour Même les arbres se calment Et tous les petits insectes de l’herbe S’endorment dans le soir
Avec Vénus et les premières étoiles, Étincelles dans le noir Tremblant sous la voûte immense, Les oiseaux sont allés dormir
L’esprit s’élargit, la peau respire Les pupilles se dilatent Pour plonger dans l’océan de la voûte
Alors s’accueille avec bonheur Le Silence.
Un disque argenté Nage sur l’étang du soir La lune est tombée !
Kim Waag, À la fin du jour, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 64-66
Claire Dutrey lit « Faire silence » de Kim WAAG
Faire silence
Face aux pensées qui nous assaillent En éboulis d’émotions Faire silence
Devant les trop-pleins d’arrogance Dans les tourments de nos courroux Faire silence
Dans les fossés où la démence Parcourt ce monde en dissonance Faire silence
Devant la beauté du zénith Intuition d’une clairvoyance Faire silence
Au côté de l’être adoré Nourri de cette connivence Faire silence
Dans la nef d’une cathédrale Dont les vitraux au soir s’animent Faire silence
Au chevet d’un ami défunt Recueilli dans la souvenance Faire silence
Assis à l’ombre d’un tilleul Tout recueilli dans sa présence Faire silence
Faire silence Et habiter ce silence D’une paix tout en nuances.
Kim Waag, Faire Silence, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 68-69
Christian Malaplate présente « Paix dans le coeur » de kim WAAG
Le recueil « Paix dans le cœur » de Kim WAAG est la parfaite fusion des notes et des mots sur les chemins de vie. Et sur les rives de la mémoire il y a les chants de l’âme, malgré « les turbulences du temps ». Pour Kim WAAG l’essence de la vie, c’est le voyage intérieur. Parce que la vie est un mélange d’ombres et de lumières, elle écrit :
Rentrer en soi Respirer l’espace intérieur Cheminer le long de ses silences Traverser les sentiers du temps comme autant de possibles trajectoires : Terres inconnues de l’écrit Dont le mijotement tressaille au-dedans
Elle sait dessiner l’ondulation de la vie. Elle devine que la musique énonce un secret dans la portée où affluent nos désirs. Dans la poésie de Kim WAAG, les voix aussi sont une invitation à la danse et à une longue communion des sens. Un désir d’éveil continuel. Il y a aussi toutes ses vibrations intimes qui sont inséparables du sentiment de la nature amie, confidente et consolatrice que nous associons à nos joies et à nos peines. Il faut savoir s’élever comme le « Goéland » :
En vol ascendant dans l’air immense Plane, plane au-dessus de la mer.
Dans « Paix dans le cœur » la sonorité des mots est une création permanente d’images qui devient une méditation pour obtenir le calme de l’esprit et la paix du mental. Le moyen d’entrer en harmonie avec soi c’est aussi de savoir cultiver le silence.
Dedans, un monde de silence habité par l’esprit Je me relie à tous ces êtres Et retrouve en chaque lieu la paisible subtilité. C’est un moment de reliance au ciel et à la terre. À l’essentiel de la vie. Gratitude.
Christian Malaplate
Christian Malaplate
Kim WAAG, poète, membre de la Société des Poètes Français et des Poètes sans frontières, également musicienne, plasticienne et danseuse!
Livres déjà parus : « Mer Force 7 », « Peintures en Haïkus ». Et deux CD de ses compositions en chanson poétique : « MykiVe » et « Envol ».
Lauréate de prix de poésie, à Terres de Camargue et de trois prix aux jeux floraux de Narbonne.
Organise des soirées de poésie à Palavas-les-Flors, avec l’association Cadence Art Vocal.
Giovanni Merloni, Vivre une idylle, acrylique sur toila 61 x 46 cm, 2019
À qui, en quelle langue, raconterais-je mes abruptes déchirures et mes joies inconsolables ?
On ne parle que de la grande consolatrice…
Mais il y a aussi une petite consolatrice dont je ne pourrais pas me passer, c’est-à-dire la littérature sous forme d’écriture à un autre où nous recherchons et toujours retrouvons nous-mêmes. En écrivant à cet être, connu ou inconnu, nous nous délestons de nos peines quotidiennes d’où vont inévitablement jaillir nos questions inavouables et intimes. D’ailleurs, ce dialogue profond ne subissant pas les impatiences et les lassitudes typiques des colloques entre les humains est forcément hanté par la pensée de la mort comme contrebas constant de la vie, donc par l’attrait intermittent du passé qu’amènent la transfiguration du présent et l’évocation des rêves ou des cauchemars.
Des mannequins en vitrine boulevard Sébastopol, Paris
Dans mon désir de m’installer en France il y avait sans doute le charme irrésistible de l’ailleurs (« L’herbe du voisin est toujours plus verte »), mais aussi l’envie de revenir au rêve résistant et vif, déclenché bien avant du lycée par les rêveries de ma mère et de mes merveilleuses maîtresses de français : un rêve qu’ensuite alimentèrent les romans, les films et les chansons françaises où tout d’un coup, par-delà les décors que j’avais frôlé le nez en l’air lors de voyages aussi passionnants qu’interrompus, j’ai vu se cristalliser, comme dans une séquelle de films reconstitués par cœur, l’image d’un monde bien réel que je découvrais d’emblée familier. Il s’agissait d’un univers urbain, homogène et disparate à la fois, qui se laissait connaître jusque dans les endroits les plus reculés où chaque vue d’intérieur paraissait merveilleuse et désirable dans la langue qui le racontait et même dans le silence abrupt où la vie de tous les jours montait à la surface toute seule. Cette rêverie a laissé assez tôt la place à une véritable nostalgie de ce monde parallèle dont la vie se déroulait au-delà d’un miroir complice, tandis que cette nostalgie, elle, ressemblait au désir de retourner à l’enfance heureuse de mes premiers neuf ans, brisés irréversiblement par un banal changement de quartier. Un beau jour, cette nostalgie-là et ce désir-ci ont fusionné dans une seule envie : être accueilli dans une maison appartenant à cet autre monde parallèle de Paris. Et dans cette envie, il y avait la certitude que cette maison se révélerait fort ressemblante à celle de mon enfance. Mon désir de retrouver le monde de Balzac ou Prévert et Truffaut a échoué heureusement sur l’amour des Français pour leur passé qui résiste dans l’image de la ville aux décors « institutionnels » et dans le soin extraordinaire qu’ils consacrent aux moindres traces et témoignages, se révélant tout d’un coup familiers pour moi. En Italie, au contraire, je vois s’imposer de plus en plus le désir de tout effacer ou alors de stocker négligemment ce qui survit à la barbarie dans les caves d’un musée abandonné.
Des mannequins en vitrine boulevard Sébastopol, Paris
Ayant finalement ciblé la raison commune de mon transfert en France et de ma primordiale exigence d’expression, je pourrais désormais tourner la page et m’affranchir de la merveilleuse illusion envahissant mon esprit. Cependant, un dialogue — ayant pour thème l’indispensable résistance, surtout esthétique, à la barbarie — s’est installé désormais, en moi, entre mes deux maisons et patries. Je reconnais que cela est bien singulier, mais elle est pour moi d’importance vitale cette recherche désespérée de survie animant les choses que nos ancêtres nous ont confiées. Je ne peux pas raconter à l’Italie la France que je vis et apprends au jour le jour. Je risquerais de rédiger un guide assez maladroit et incomplet tout en percevant de l’incompréhension et de l’envie autour de moi. Ce sera alors la France, non l’Italie, l’interlocutrice attentive ou distraite du récit parfois méticuleux de mes abruptes déchirures et de mes joies inconsolables.
Principe de la Ronde : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui nous devons nous tenir au thème du : « désir ». J’ai le grand plaisir d’accueillir Marie-Christine Grimard (@GrimardC), auteur du blog «Promenades en ailleurs ». Ma propre contribution est publiée sur le blog JFrish de Joseph FRISCH Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde !
« Le désir est bien au-dessous de l’amour, et peut-être n’est-il même pas le chemin de l’amour. » Alain
Désir ou Amour
Le désir se niche dans les détails
Un battement de cil Un frôlement de mains Un parfum de jasmin Un bruit de pas sur les pavés
L’amour efface tous les détails
Un instant d’éternité Un goût d’immensité Un parfum d’infini Un partage sans limite
Le désir n’est qu’un pâle reflet de l’amour
Vouloir pour posséder Désirer pour avoir Gagner pour exister Obtenir pour annexer.
L’amour ne possède pas, Le désir convoité L’amour libère, Le désir asservit L’amour transcende, Le désir rapetisse L’amour donne Le désir prend L’amour suffit.
Paolo Merloni, « Le mariage de mes parents », acrylique sur toile, 2001
« Le mariage de mes parents »
Dans une année 1969 commencée avec le même esprit dictant à Serge Gainsbourg, au-delà des Alpes, une chansonnette débridée et irrévérencieuse, je tombai, il y a cinquante ans pile, dans le piège maladroit et trompeur de l’utopie, embouchant, avec une cohue de confrères emportés par le même optimisme dangereux que moi, la voie de la paternité précoce. Plutôt que se dérouler à l’enseigne de la liberté et de l’expérience (encore séparées, hélas, par la faible cloison d’un sentiment de culpabilité « non-catholique » profondément enraciné), cette année s’échoua pour moi dans la course folle d’Achille poursuivant une tortue ô combien difficile à rattraper ! Ce fut une année mémorable, dont je ne me souviens pourtant que de scènes courtes, amenant alternativement des rayons de soleil ou des foudres menaçantes… jusqu’à cet embarrassant poisson d’avril que mon frère m’apporta dans ce coin du bar d’en bas où j’avais pris l’habitude de me rendre, de temps en temps (avec un cher ami cette fois-là) pour jouer du flipper. Oui, le jour où j’appris que je serais père je m’acharnais nonchalamment sur ce truc diabolique, happé par le triste mirage d’une boule blanche pour recommencer ! Quelqu’un m’aura dit, ce jour-là, que j’avais fait « tilt » et dorénavant ma vie se précipiterait dans un changement obligé ressemblant moins à une catharsis héroïque qu’à un bagne. Mais la chose la plus difficile ce fut de parler à ma mère.
Toujours est-il que j’affrontai les joies conjugales avec l’élan d’un pionnier, réussissant en un seul mois à tout apprêter pour ce « mariage de mes parents » qui se déroula le 8 mai 1969. Un événement que mon fils Paolo, plus tard, immortalisa dans le tableau ci-dessus, successivement acheté par ma seconde épouse.
Ce fut sans doute l’amour qui nous amena le 29 novembre de cette année cruciale, presque deux ans pile après la disparition précoce de mon père adoré, son petit-fils homonyme, Raffaele, le premier de sept entre frères et cousins. Et, certes, dans cette époque lointaine et désormais révolue, il y avait autour de moi un univers d’hommes et de femmes de tous les âges avec qui j’entretenais des rapports exclusifs et profonds. Une longue passerelle de visages, de voix et de gestes typiques, pour la plupart disparus, auxquels je ne pouvais m’empêcher de faire recours comme à autant de sources inépuisables. Que reste-t-il, maintenant, d’un tel miracle de l’amour réciproque ? De l’amitié la plus sincère ? Il ne reste, je crois, que le désir impossible de revenir en arrière…
Sacrifice pointé dans le ciel d’un cierge incandescent se prosterne et sombre dans le brasier dévorant la forêt ancestrale.
Les larmes de plomb brûlent les regards dans une ferveur retrouvée.
Les samaritains à bout de bras aspergent le chemin de croix embrasé la couronne d’épines miraculée auréole d’espérances.
Marie Vermunt
Vital Heurtebize, Marie Vermunt et Claire Dutrey
Les non-dits du silence
Vendredi 26 avril, les locaux du Hang’Art accueillant Marie Vermunt, Présidente de l’association Renée Vivien et poète communicative et sensible, se sont interrogés au sujet de plusieurs questions ô combien profondes et difficiles. Cependant, les réponses ont été claires et nettes. Oui, ce lieu de rencontres improvisées autour d’un verre et d’échos musicaux — venant moins de Paris que de notre encombrante planète — n’était pas indifférent à la « tragédie patrimoniale » de Notre Dame ni à l’hypothèse qu’une telle « mutilation », peut-être irréversible, annonce quelque chose de plus grave encore : un manque qui va marquer pendant longtemps la vie de tout en chacun, en gravant dans nos cœurs le sentiment d’une plus vaste déchirure. Une main invisible voudrait rendre méconnaissables, avant de les effacer, les lieux-témoins de notre civilisation. Une civilisation ayant réellement existé, où la valeur de l’éternité a jusqu’ici relié entre elles toutes les générations dans un effort commun et bien sûr dans le respect pour le travail prodigieux d’hommes et femmes extraordinaires qui ont sacrifié leurs vies pour nous offrir des repères et des bornes. D’ailleurs, cet incendie maladroit qu’un inexorable vent de l’Est a voulu transformer en bûcher rapporte très vite à notre mémoire l’absurde « exécution » des journalistes de Charlie Hebdo ainsi que le massacre au Bataclan et dans les rues populaires de Paris. Même dans les différences, on marque en ces événements insupportables touchant au cœur de Paris et de la France la même indifférence iconoclaste, la même perversion obtuse ayant guidé les mains qui ont détruit Palmyre… C’est un phénomène inquiétant et vaste, touchant aux différentes civilisations de la planète, par lequel voudrait-elle s’imposer une sorte d’interchangeabilité entre les non-lieux de la vie quotidienne et les lieux imaginaires et inexistants que la fiction numérique nous impose. Ce qu’on nous annonçait dans Fahrenheit 451 de François Truffaut (1966) — et bien sûr dans le livre homonyme de Ray Bradbury (1953) — va-t-il donc se produire déjà, de façon visible ou invisible, devant nos yeux incrédules ? Comme dans le film, serons-nous obligés de nous retrouver clandestinement dans une forêt épargnée par la furie aveugle de l’ignorance et nous débiter les uns les autres ce que nous avons pu retenir par cœur de cet immense patrimoine d’expressions et de gestes dans lequel nous avons grandi ?
« Je crois qu’ici, dans cette salle, il n’y a personne qui ne connaisse par cœur une fable de La Fontaine ou les vers de Maurice Carème… » : à partir de cette phrase, Marie Vermunt nous a très simplement expliqué son parcours de « combattante de la poésie ». D’abord, la poésie féminine, si méconnue en France et ailleurs, même dans les cas les plus heureux. En parallèle, l’enseignement de la poésie aux jeunes de Picardie : un enseignement passionné et passionnant, basé sur l’échange et sur la force formative de la voix directe de maîtres plus ou moins reconnus qui peuplent l’univers des mots. Enfin, sa poésie : une sorte de contre-chant et de notation épurée vis-à-vis de cette polyphonie poétique, solennelle et intime, dont elle ressent depuis toujours un écho familier.
Je ne saurais pas dire mieux que Marie Vermunt ce qu’elle exprime dans ses vers en clair-obscur portés jusqu’à la limite du silence. En lisant librement ses poèmes ci-dessous, écoutant la vive voix de Claire Dutrey qui s’y accorde prodigieusement et observant les trois dessins de l’auteur que je viens de choisir, vous noterez sans doute que le silence « a cappella » que le poète évoque comme repère ou décor de ses errances n’est pas que le silence qui sert à la musique et aux mots pour exister. Il ne s’agit pas seulement d’un espace muet entre deux percussions ou deux éclats de voix hurlés ou murmurés. Marie Vermunt nourrit bien sûr ses mots d’une longue et assidue fréquentation de la musique classique — notamment de la musique qui remplit les moindres espaces et interstices des cathédrales pour en ressusciter la vraie vie —, et elle nous signale en fait, de temps en temps, un lien précis, historique, entre les événements musicaux cités et le jaillissement de son acte poétique. Cependant, je crois découvrir dans sa poésie une profonde souffrance, à peine dissimulée derrière cet amour évident pour le mot le plus approprié, pour le sens le plus fidèle. Mais aussi une irrépressible rébellion, avec le besoin de renverser, certes respectueusement, le donné escompté et toute vérité officielle.
Au bout de mes attentives lectures de deux recueils que Marie Vermunt nous a partagés vendredi dernier, je me suis convaincu que notre « militante de la poésie », comme l’a justement appelée Vital Heurtebize, a su profiter de la solitude de son dialogue silencieux avec ses « êtres disparus ». Dans sa cohabitation avec le silence, elle a mûri en elle-même un tel esprit de la mesure, une telle maîtrise de la langue poétique qu’elle a pu arracher au silence les réponses attendues ! Et finalement, en « traduisant » ces réponses dans son œuvre cristalline, elle a trouvé la façon de tout libérer, pour notre plaisir et élévation spirituelle, jusqu’aux « non-dits » du silence.
Giovanni Merloni
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016 : « L’élégance de l’écriture, richement imagée, fondée sur un lyrisme contenu exprime avec justesse une vision du monde, portée par une subtile émotion, une discrète mais évidente sensibilité » Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997 : « Un petit chef-d’œuvre de pensées poétiques ciselées dans la vie de tous les jours avec leurs images dessinées par l’auteur et leur musique choisie… »
Les mots, arrachés à l’hiver, se posent Sans un « je », sans un cri.
Et pourtant la fenêtre s’ouvre. Et toute la vie fleurit Du fond du terreau.
Cristaux en suspend, Ciselés sur le vers Mots posés sur ce recueil.
Cherchant le repos du regard Au-delà de la Terre, Au-delà de la mer.
Cette larme et ce cœur retenus Dans l’instant du silence A capella.
Incandescent… Marie Vermunt « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 9
Le poète, funambule,
Glisse sa plume À fleur d’âme Sur le vertige Des heures suspendues.
Le verbe vacille Dans la ronde sidérale Des images En incandescence. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 10
Vital Heurtebize et Marie Vermunt
Les mots se mêlent
Et s’entrelacent Au gré d’une plume inspirée.
Énigmatiques ils se croisent Dans les arcanes D’une grille vacante.
Au fil des regards Posés sur le monde Ils tissent le poème. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 11
Le concert des chiens errants
Émaillent le silence nocturne. Basse obstinée des aboiements Mélopée des hurlements Chant du coq à contre-temps.
Le sommeil différé aux aurores S’étire dans la moiteur diurne. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 15
Aurore
Le jour baille et s’étire. Les lambeaux de lumière déchirent la nuit Les labours exhument une brume pâle et glacée Dans les paysages estompés le silence s’anime Et la ronde du temps déroule les heures promises. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 17
Dans la chaleur écrasante du soir. Il caresse l’espace D’une fraîcheur bienveillante.
Les feuillages frémissent d’aise Puis s’agitent et se torsent Dans un chorégraphe dantesque. Sur le ciel menaçant une clarté éclate Et paraphé le crépuscule Alors que la foudre éructe sa colère Dans un effroyable crépitement,
Puis la fureur s’apaise Dans le silence ruisselant Des paysages ravivés. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 22
La nuit consume les braises
De la fournaise diurne.
La fraîcheur se languit D’une brise trop légère.
Le sommeil s’attarde Dans la moiteur des heures lascives. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 23
Marie Vermunt et Claire Dutrey
Ce soir
Le ciel paré d’étoiles Tire sa révérence.
Un dernier croissant de lune Love son silence endormi.
Sa présence, indéfectible, Enlumine vos mémoires somnambules.
Tandis qu’à l’orée de la forêt, Les rameaux caresseront les saisons Sur le marbre scellé par un long sommeil. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 25
Nuits blanches,
Pages blanches Où les jours se réécrivent À l’encre ombrageuse Des pensées ténébreuses.
Nuit blanche, page blanche Où les entrelacs raturés Ruminent les incertitudes.
Nuit blanche, page blanche Où se dessinent Les rêves colorés.
À l’aube, le sommeil Replie la page blanche Dans les lambeaux flamboyants De la nuit déchirée Par les premières lueurs du jour. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 28
Marie Vermunt
Le jour s’éteint,
Pianissimo Le sommeil se love Dans le drapé des tendresses partagées.
Les pensées noctambules Errent et se croisent De songe en songe. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 30
La lanterne de son visage éclaire sa mémoire
Au comptoir des mémoires oubliées Notre poète conversait avec la dame grise. Sa plume trempée dans la cendre froide Défiait l’injuste sceau de l’oubli. Dans le dédale des marbres assoupis Il pénétrait le silence infini.
La marquise des ombres a reployé ses ailes Sur sa mémoire déchirée. Enlacé tendrement, il s’est abandonné Au baiser analgésique et glacé…
…Et son silence s’est endormi. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 35
Les souvenirs,
Parfums de la mémoire Encensent le chagrin, Attisent l’émotion Exhalent l’absence Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 36
Dessin de Marie Vermunt
…suites poétiques d’un concert inspiré en l’Abbatiale de Saint-Ouen à Rouen
Dans un vaisseau de pierre glacé
Le chant perce le chœur du silence.
Les accords frappent les ogives Puis se répandent dans la nef Baignée de lumière sacrée.
Les mouches piquent la note Et volent l’écho du silence
La virgule apostrophe le verbe Offre la pause à portée de mots. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 40
Accroché à l’étrave
Du vaisseau de pierre, L’orgue fend l’espace et expire L’âme luthérienne Dans un choral rédempteur. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 41
Marie Vermunt
La musique fend l’espace à coup d’archet
Elle sculpte le silence en accords majeurs Puis elle se répand en arpèges virtuoses Dans un flot d’émotions partagées. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 42
Derrière un ciel sans tain,
Miroitent les « Musiques en lumières ». Elles éclairent notre chemin, Nous invitent à une fugue singulière. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 43
La nuit aphone,
Sature l’absence. La veille étire les instants complices L’aurore farde les songes somnolents. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 45
Quand les mains brisent le silence…
Silenciaires Les yeux écoutent La chanson de gestes berce les heures Une pantomime entendue dévoile le mystère Et les mains vocalisent l’âme aphone. Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 49
Dessin de Marie Vermunt
Départ
Le logis s’est déshabillé de mon enfance. Il expire mon âme dolente.
Jadis les passions giflaient ses murs, Mes rires les ont caressés.
La maison éteinte léthargique Attend son nouveau souffle. Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 43
Marie Vermunt
Absence
Les jeux et les rires se sont tus. Le courtil déserté s’est assagi. Il résonne de votre silence.
La frondaison siffle la fête.
L’escarpolette somnolente se languit, Elle encense mon âme du parfum commensal L’Absence. Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 34
Voilées
Une grâce drapée de ferveur se cloître. Les Écritures ont immolé son sourire. Le foulard sacré tamise ses désirs scelle ses mots.
À contre-jour, Son visage reclu se mire dans nos regards. Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 49
Cauchemar
Une sanguine démente a biffé ton sourire. Elle a paraphé sur ton visage, son rictus.
Dans la chambre exangue La douleur puise sa rage. Les cris de la chair couturée Éclaboussent mon âme glacée.
Mon souffle éthérise ta souffrance cajole tes plaintes.
Les murs pastellisés accueillent ta délivrance. Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 32
En proie à l’effroi on ne saurait dire rien de sensé en dehors des larmes brûlant nos yeux ou de cette poussière nous glissant des mains.
Puisqu’on nous défigure notre place la plus belle, notre maison la plus accueillante se révélant bruyamment l’édifice fragile de notre histoire, est-ce que nous trouverons la force de nous relever ?
Notre mort ne nous fait pas peur pourvu que jamais ne s’arrête la fabrique tenace de notre cathédrale.
Giovanni Merloni
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Il fragile edificio della nostra storia
In preda al terrore non si sa dire niente di sensato se non lacrime che bruciano gli occhi o questa polvere che scivola tra le mani
Se ci sfigurano la nostra piazza più bella la nostra casa più accogliente che rumorosamente si rivela il fragile edificio della nostra storia troveremo la forza di rialzarci ?
La nostra morte non ci fa paura se continuerà la fabbrica della nostra cattedrale.
Au profit de quoi, en France, allons-nous vivre dans une société où le travail, la justice et les bases culturelles de la civilisation seront de moins en moins garantis ?
Toujours en me demandant comment est-il possible que nous en soyons là — à la destruction systématique de biens et valeurs aussi primordiales qu’indispensables pour qu’une démocratie puisse se défendre des attaques venant de l’extérieur — je m’obstine à croire que les hommes et les femmes de France sauront arrêter la vague des actions négatives qui en défigurent l’image et le rôle en Europe et dans le monde.
Dans les récentes interventions gouvernementales concernant la justice, le travail et l’école — trois questions intimement entrelacées et interdépendantes depuis toujours — on perçoit la hâte d’empirer les équilibres existants, négligeant de garantir aux citoyens français cette partie essentielle de la « certitude du droit » qui vient du partage d’une vision commune au sujet des conquêtes et des valeurs de notre démocratie républicaine.
Giovanni Merloni
Sans ultérieur commentaire de ma part, je vous transmets deux entrevues animées par Valère Staraselski, écrivain et journaliste de l’Humanité dans l’émission « Libre parole »:
VITAL HEURTEBIZE — Comment es-tu venu à la poésie ? ALAIN MORINAIS — D’abord, je voudrais dire que je ressens une émotion très forte à être ici. C’est à la fois un honneur et une grande fierté aussi d’entendre Vital Heurtebize s’exprimer comme il vient de le faire… Quand on est dans son coin, tout seul, pour écrire, on imagine difficilement le lecteur et d’ailleurs, sincèrement, je n’écris pas pour être lu. J’écris simplement pour écrire. Après, bien sûr, quand quelqu’un, comme Claire, lit ce que vous avez écrit, c’est très surprenant parce que d’abord vous n’avez pas l’impression que c’est vous qui l’avez écrit et puis il y a une dimension nouvelle qui apparaît avec cette lecture, et c’est vrai que la voix donne une vue nouvelle, une vie différente. Alors, comment suis-je venu à la poésie. En fait, j’y suis venu par hasard. Je vais essayer de vous le dire. C’est compliqué. J’écrivais à cette époque-là le roman que ma femme m’avait demandé d’écrire. Elle était malade et elle voulait absolument que ce livre paraisse avant de disparaître. Et donc tous les matins je me levais pour écrire ce roman. Tous les matins – de cinq heures et demie jusqu’à l’instant où elle pouvait se lever – j’écrivais et il fallait écrire vite. Et le poids à la fois de la maladie et de l’écriture de ce roman, très lourd à porter, a fait qu’à un moment donné j’ai eu le besoin de respirer, de trouver un autre souffle et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire quelques vers. Tout au moins, j’essayais d’écrire quelques vers. L’objectif n’était pas d’écrire de la poésie, l’objectif était de trouver un autre style d’écriture qui était plus fulgurant et qui me permettait de respirer, tout simplement, d’échapper au poids de la situation. Et puis, petit à petit, j’ai terminé ce roman et j’ai continué à écrire des poèmes, des textes qui me paraissaient à l’époque comme pouvant être des poèmes. J’ai continué à les écrire et me suis aperçu, en persévérant, que ça devenait la forme d’écriture dans laquelle je me sentais mieux et où je pouvais véritablement, très très rapidement en fait, exprimer mes sentiments. Et depuis d’ailleurs, je n’écris plus de roman. Je ne peux plus écrire, je ne peux plus m’installer dans des histoires longues, j’ai besoin de la fulgurance de la poésie, de l’écriture. J’écris parfois en quelques minutes, parfois en quelques heures. Jamais beaucoup plus, parce que je ne sais pas ce que je vais écrire. Quand j’écris, je ne sais pas ce que je vais écrire. Je suis incapable d’écrire sur commande, je suis incapable d’écrire sur un thème. OLIVIER LACALMETTE : En songeant aux peintres… je dirais que vous êtes un poète « improvisionniste » ! ALAIN MORINAIS : Je ne sais pas si je suis un poète « improvisionniste ». Si vous voulez, quand j’écris, un mot appelle un autre mot, une phrase appelle une autre phrase. Je ne sais pas où je vais, sincèrement, dans la plupart des cas. C’est seulement arrivé peut-être à la moitié ou à plus de la moitié du texte qui est en train de s’écrire que je commence à percevoir un sens à ce que j’écris et arriver à lui trouver une chute… qui était pour moi imprévisible. VITAL HEURTEBIZE — Tu viens de nous définir un peu l’inspiration pour ce qui te concerne. Lorsque tu te mets devant ta page blanche, est-ce que tu as, sinon l’intention, du moins le besoin d’écrire ? ALAIN MORINAIS — Comme je ne peux pas écrire sur commande, je ne peux pas me mettre devant une page blanche si je n’ai pas une pulsion… Je suis en train d’observer quelque chose, j’écoute une musique, j’écoute quelqu’un, ou je lis un texte et brutalement une envie imprescriptible d’écrire apparaît. Je ne sais pas à quel sujet, mais il faut que j’écrive… Il apparaît un mot, il apparaît éventuellement une formule qu’immédiatement je couche sur le papier et ensuite se déroule ce qui doit se dérouler sans trop savoir encore une fois vers quoi cela va me conduire… C’est une sensation très bizarre, parce qu’en fait je dis souvent que quand j’écris un poème, le poème m’apprend plus sur moi… une fois que j’ai fini le texte j’ai appris quelque chose sur moi, que j’ignorais souvent avant de l’avoir écrite. Je découvre certaines choses en les écrivant alors qu’en réfléchissant tout simplement sans la plume ça ne vient pas toujours. PHILIPPE COURTEL — À l’origine de la poésie, en général c’est la mère du poète, et là c’est une femme. Cela échappe un peu, il me semble, à la règle générale… ALAIN MORINAIS — Ce qu’il faut savoir quand même c’est que je viens très tard à l’écriture. Entre l’âge de 22 ans et à suivre 38 ans d’activité professionnelle délirante, ne me permet pas un seul instant d’écrire un seul mot ni une seule ligne, encore moins. Je n’ai pas le temps, et la littérature est complètement éloignée de mes activités… Donc j’écris avant l’âge de 22 ans, je reviendrai à l’écriture à soixante ans passés. Je ne veux pas dire que je n’ai pas écrit pendant ce temps-là : j’ai écrit des textes commerciaux, des textes pédagogiques, plutôt que de la littérature. Donc je viens tardivement à l’écriture, à la littérature, mais je ne pense pas que ce soit le fruit d’une difficulté, d’un problème relationnel avec la mère ou avec le père. Je ne pense pas. Par contre, dans le dernier poème que Claire vient de lire, « L’enfance », j’exprime d’une certaine manière une des réalités de mon enfance. C’est vrai que dans l’écriture, par l’écriture on est amené à dire des choses que les mots ne savent pas dire… il y a la pudeur qui intervient… On n’oserait pas dire ce que l’on écrit, je crois… GIOVANNI MERLONI — Moi j’ai l’impression que ce que tu es en train d’écrire maintenant c’est un journal intime qui garde un lien strict avec ta précédente écriture en prose. Une fois accompli, fini, le roman dont tu nous as parlé demeure très important pour toi. Tu l’as abandonné, certes, mais il est resté dans toi, ne cessant de s’écrire, parce que ce roman était une charnière primordiale de ta vie projetée vers le futur. Selon ce que j’ai compris, ce roman a donc continué à produire des effets… Ce que je comprends en écoutant tes vers, c’est que tu entends avant tout ta propre voix : c’est ta voix qui donne le « la » chaque fois que tu te mesures à la page blanche, c’est ta voix qui te dit : « commence, écris… » Il y a un mot initial, une suggestion agissant comme une musique, une émotion qui doit urgemment s’expliquer. D’abord, j’avais pensé, c’est philosophique. Mais ce n’est pas philosophique, c’est une recherche qui démarre avec le premier mot, ce mot qui est la mouche qui traîne les chevaux et le char, c’est la mouche cochère… Après tu t’interroges… et c’est un nouveau parcours qui est aussi une continuation de ton premier roman. Au bout de ce parcours, tu auras écrit un autre grand roman, fait de fragments tenus par un fil rouge très cohérent. Un grand roman qui sera la satisfaction de ta femme ! ALAIN MORINAIS — C’est tout à fait juste. C’est bien vu. Ce roman c’est l’histoire de mon arrière-grand-mère. Elle a vécu 102 ans, elle est morte dans sa cent troisième année… Elle s’est endormie le soir et ne s’est pas réveillée le lendemain matin et, jusqu’à l’âge de ses 102 ans, je parlais avec mon arrière-grand-mère. Elle me racontait le Paris des becs à gaz, des tram à chevaux… Elle était aussi capable de me parler de la recherche spatiale de Yuri Gagarin à l’époque, du Sputnik… C’était une femme exceptionnelle… dont j’avais envie de raconter la vie. 102 ans à cette époque-là… Entre 1865 et 1967, elle avait traversé trois guerres, elle avait traversé des événements considérables, elle avait vécu une vie incroyable qui était en même temps, pour moi, un résumé de la condition féminine, et j’avais envie de raconter son histoire pas simplement pour la petite histoire. Une véritable histoire de la condition féminine… Il s’agissait donc d’un sujet qui me tenait à cœur parce que j’avais découvert au travers d’elle la réalité de la vie des femmes à la fin du XIXe siècle, et jusqu’au milieu du XXe encore. D’ailleurs, si l’on regarde, maintenant il y a parfois des choses qui n’ont pas beaucoup changé. C’est ce roman qu’il fallait absolument produire. Puis, intégrée à l’écriture de ce roman, est venue une manière d’écrire différente, qui a débouché sur une forme poétique, totalement libre. Je n’écris qu’en vers libres. JEAN-YVES CUÉNOD — C’est une poésie vibrante. La question que je voulais vous poser est la suivante : quel est le moteur primordial de votre écriture, le « sens » du mot ou le « son » du mot ? ALAIN MORINAIS — Sincèrement, je ne pourrais pas répondre. Parce que c’est un mot qui vient tout seul ou un vocable… mais je ne sais pas si c’est le son, si c’est le sens, je n’en sais rien. Par contre ce que je sais, c’est que quand j’écris je me parle. Je ne sais pas écrire dans le silence. Je me parle intérieurement. En écrivant un mot, deux mots, trois mots, je n’arrête pas de me lire et de me relire, certainement pour trouver le rythme à l’oreille… Sans doute là, à ce moment-là, c’est plus le son, le rythme, que le sens. Le sens vient certainement beaucoup plus tard. Mais, pour répondre à votre question, au départ je n’en sais rien. Peut-être est-ce le sens, peut-être est-ce le son : je ne sais pas pourquoi à ce moment-là tel mot, telle lumière, telle couleur ou tel reflet de la mer me donnent envie d’écrire quelque chose. Sincèrement, je n’en sais rien.
Une houle d’idées confuses Déferle marée montante Écumant ma mémoire Ballotée de vagues à l’âme
C’est à l’heure de basse mer Quand le flot des questions se retire Qu’apparaissent les tables Chargées de gangues à trier d’eaux vives
Comme l’océan s’en remet aux caprices de la lune Le poème s’écrit aux fantaisies de ma plume Les pieds englués de paroles inutiles Qu’un vocable insensé soudain illumine
Et la mer reprend se droits d’amertume Emportant avec elle ce qu’aujourd’hui ne rime Ces mots embourbés soumis à ratures Qu’une lune nouvelle nous rendra confondants
Écrire un poème n’est-ce pas arrêter le temps L’espace d’un instant et pour longtemps donner l’espace au temps
Écrire un poème n’est-ce pas faire d’ici au delà un ailleurs sans savoir où ni comment ici devient là-bas
Écrire un poème n’est-ce pas murmurer l’à présent à l’oreille du vent rêvant d’un temps outre-songes découvrant ses ombres des passés
Mais, écrire un poème n’est-ce pas trouver les mots de l’instant espérant comprendre encor pourquoi le temps d’apprendre à lire
Alain Morinais, ibidem, page 24
Vital Heurtebize et Alain Morinais
La page
Blanche de silence Papier Glacé d’absences
Vide mémoire à l’écrit Des mots Des mots dits en confidences Faux-semblant d’isoloir
L’empressement de lui dire Et puis l’angoisse de Se trahir
Un mot donne à voir À présent à s’entendre Ou se méprendre
Alain Morinais, ibidem, page 28
Vivre
Vivre C’est ramasser les pierres en chemin En sachant que chacune peut nous apprendre d’elle Et les reposant dans la mémoire du monde Se faire une fête de l’avoir compris
Alain Morinais, ibidem, page 37
Alain Morinais
L’enfance
Les mots se cognaient aux cloisons de verre de ses silences
Le théâtre des grands lui semblait des jeux d’enfants
Les jeux des enfants une invention de parents sans doute Pourquoi aiment-ils toujours les bêtises
Lui ne comprenait pas ce que l’on attendait de lui
Quand il était Ce qu’il voulait On lui disait Mais qu’est-ce qu’il te prend Quand il était ce qu’on voulait On ne lui disait plus rien
Alors il a décidé d’être dedans Comme il l’entend Mais les mots se cognaient aux cloisons
Le verre de ses silences
Alain Morinais, ibidem, page 39
Cliché d’avent
À la brune Des cendres de brume Encrassent l’orée des nuits de décembre Et les rideaux se ferment Sur la froidure embuée des fenêtres
Dedans S’oublient les bégaiements d’un hiver d’avance Dans la douceur feutrée d’un chant de Noël Rayonnant de sourire dans les yeux des enfants Brillants de guirlandes aux couleurs électriques
Senteur de sapin parfumé d’orange Bruissant de papiers d’or et d’argent froissés Chaude saveur des chocolats Mémoire d’âge tendre embaumé de joie.
Alain Morinais, ibidem, page 41
L’infini
Seul Dans l’intimité de la plage L’horizon brûlait à retarder la nuit La marée découvrait ses dessous Le sable s’élongeait sous les caresses d’océan Le miroir désormais eaux baignait le ciel L’astre embrasait la terre, la mer et le cieux L’immensité doutait de ce qui est des reflets
Ce soir-là m’a dit vivre à l’infini
Alain Morinais, ibidem, page 60
L’adieu
Tu savais et tu n’en as rien dit Je savais mais je n’ai pas voulu qu’il soit dit
Tes lèvres faisaient semblant de parler sans trembler Ta langue de banquise glaçait tes maux de silence
Ma bouche mâchait des cailloux brûlants Mes yeux coloriaient les images aux crayons des enfants Mer regards reflétaient des histoires sans y croire
Le béton nous coulait des oreilles à ne plus rien entendre du plus simple à comprendre
Alain Morinais, ibidem, page 71
5 août
Quelques notes d’hier à faire danser l’amer Marée montante d’un sanglot aux bouffées d’oublis revenus Reflet d’étrange lumière crue à jamais pourtant disparue
Vagues à lames au fil tranchant de pas glissés à contretemps Dans l’éclat de rire de tes yeux La nuit sera tango jusqu’au miroir fané du matin clair
Alain Morinais, ibidem, page 87
Fenêtre ouverte sur un matin rieur
Fenêtre ouverte sur un matin rieur Ce sont pourtant des pleurs qu’ils prédisaient tout à l’heure Un couple de linottes est venu se poser Le ciel était si lourd à porter En ce printemps prisonnier de l’hiver L’horizon était même tombé dans la mer Mais le long de la route les fossés sont restés verts À cause sans doute des plaies d’un été de travers Enfin peut-être Je ne sais pas Je ne sais plus Toujours est-il que les fossés sont verts Et le bleu bitumineux rend le chemin joyeux Et le chant des linottes mélodieux
Alain Morinais, ibidem, page 98
À la rencontre du bonheur
Et puis, graver dans la mémoire du temps l’émotion d’un présent qu’emporte le vent à balayer chaque instant, sans pouvoir arrêter l’heure de l’éphémère à la rencontre du bonheur
Alain Morinais, ibidem, page 107
Marcher
La pierre émerge immobile Chargée d’histoire des dessous ensevelis Il faudra le vent, la pluie à lui faire dévaler les pentes Les rouleaux d’océan à découvrir les côtes L’emporter vers d’autres mondes et transporter le sien
L’arbre grandit sur place S’enracine, s’élève et s’en remet au ciel La tempête l’arrache à ses certitudes Disperse son présent au souffle des vents Offre au futur cette empreinte nouvelle née du mouvement
Choisir son lendemain Rose cardinale au poing Libre de fouler l’espace selon le temps qui passe Aller au devant même au contraire du vent Le chemin ne s’ouvre qu’à ceux qui marchent
Alain Morinais, ibidem, page 113
Le tilleul tremble À Janine
Trois marches à descendre image d’hier Le miroir de la chambre Il y a tant à refaire
Le rire de ses yeux Le rire de sa voix À l’orée du parcours Le rire de son pas Le rire de son rire
Toujours Elle me revient du temps d’avant
Rien ne s’écrit au présent Demain ne se dit maintenant Nous ignorons tout de la route Et le pas nous conduit
Bien au-delà du doute
Alain Morinais, ibidem, page 126
Énième reprise
Sous les coups du soleil Le ciel a des bleus
Les bleus du ciel son bleus Des bleus lumineux
Des bleus ciel, pommades de lumière Protégés des coups du soleil D’un baume sur sa peau veinée de ciel clair
Jaune clair Le jaune dans le ciel se pommade les bleus En pleine lumière Avant que ne s’achève la reprise Sans connaître l’issue du combat Quand bien même, fatigué Le soleil s’apprête à succomber Laissant la place à l’orangé
Les bleus, les jaunes s’estompent En ces soirs d’écorce d’orange Marbré de miel, coulé de cire huilée de noix
Bientôt couleur mandarine Les bigarades se font sanguines Les coups se portent à présent tachés de sang
Le combattant suprême s’écarlate Explose les rouges venus d’enfer Enflamme l’olympe d’incarnats Empourpre les cuivres incandescents
Mais un déluge d’outre-mer étouffe l’incendie couvert de bruns amers
Dans un dernier sursaut L’horizon se déchaîne La forge rougit ses fers et le libère Avant qu’il ne tombe à la mer
Entraîné en ténébreuses profondeurs L’astre ne peut résoudre nos peurs La nuit l’emporte et ensevelit avec lui Nos rêves, d’un éternel oubli
Pourtant Tant qu’un lendemain reverra le soleil L’horizon déchaîne ne saurait y sombrer
Énième reprise Ce n’est que partie remise
Alain Morinais, ibidem, pages 154-155
Vendredi 22 mars 2019, au Hang.Art, la rencontre des Poètes sans frontières avec Alain Morinais a ouvert des horizons nouveaux. D’abord, les réponses, on ne pouvait plus sincères qu’Alain Morinais a fourni à Vital Heurtebize et aux autres participants, nous ont fait comprendre que la poésie est une chose extrêmement simple. En même temps, elle représente un but très difficile sinon impossible à atteindre. Ou, plus précisément, la poésie ne peut jamais se configurer comme un but. La poésie, chez un poète vrai comme Alain Morinais, jaillit toute seule, à partir d’un mot ou d’une nébuleuse d’émotions. Ensuite, on a bien appris que chacun doit trouver la façon de s’exprimer qui lui correspond le mieux. Alain Morinais nous a expliqué que son roman sur la condition féminine à cheval de deux siècles passés avait été, pour lui, une épreuve dure et assez contraignante, à laquelle il avait finalement réagi, s’adonnant à l’écriture libre de la poésie. Son témoignage m’a fait revenir à l’esprit un long cortège de poètes qui se sont efforcés d’écrire des romans en y déversant forcément leur langage poétique dense et visionnaire. Je pense d’abord à des exemples italiens, tels Ugo Foscolo ou Cesare Pavese, qui nous laissent quand même des chefs d’œuvre inoubliables. Je pense aussi à l’un de mes préférés, Alvaro Mutis, qui a suivi un processus créatif tout à fait unique, achevant d’abord les poèmes ayant pour personnage principal le gabier Maqroll, réécrivant successivement les romans de Maqroll en prose. Dans le cas d’Alain et de sa poésie extrêmement limpide et moderne, j’admire aussi la cohérence dans la recherche de sa véritable vocation, de son authentique registre, et je suis vraiment touché par son courage : il n’a pas hésité à choisir pour le mieux ! Enfin, nous avons constaté que l’on peut entreprendre l’art de la poésie à n’importe quel âge. C’est la vie même qui décide. Marguerite Yourcenar disait qu’il faut attendre cinquante ans avant d’entreprendre un premier roman. C’est exactement ce qu’a fait Alain Morinais. Pour écrire, il faut savoir créer une distance vis-à-vis des faits, des lieux et des personnages qu’on a envie de rendre éternels. Il faut créer autour de soi un rideau invisible pour y nourrir une vie parallèle à l’enseigne de la liberté. Et voilà comment Alain Morinais l’entend, sa liberté. Dans une poésie, très emblématique, consacrée à son enfance, il nous confie son plus intime secret : « Quand il était/Ce qu’il voulait/On lui disait/Mais qu’est-ce qu’il te prend/Quand il était ce qu’on voulait/On ne lui disait plus rien/Alors il a décidé d’être dedans/Comme il l’entend/Mais les mots se cognaient aux cloisons… »
Tout au long d’un intervalle consacré au travail « délirant », les mots du poète sont restés accrochés à ces cloisons, au « verre de ses silences », jusqu’au moment où il a découvert que sa poésie pouvait briser les verres de ces cloisons et en même temps, se réjouir de ce coin solitaire, le lieu mieux adapté pour s’exprimer librement et y revivre petit à petit les miracles de la vie.