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Vital Heurtebize et Alain Morinais

« Mais les mots se cognaient aux cloisons… »

VITAL HEURTEBIZE — Comment es-tu venu à la poésie ?
ALAIN MORINAIS — D’abord, je voudrais dire que je ressens une émotion très forte à être ici. C’est à la fois un honneur et une grande fierté aussi d’entendre Vital Heurtebize s’exprimer comme il vient de le faire… Quand on est dans son coin, tout seul, pour écrire, on imagine difficilement le lecteur et d’ailleurs, sincèrement, je n’écris pas pour être lu.
J’écris simplement pour écrire. Après, bien sûr, quand quelqu’un, comme Claire, lit ce que vous avez écrit, c’est très surprenant parce que d’abord vous n’avez pas l’impression que c’est vous qui l’avez écrit et puis il y a une dimension nouvelle qui apparaît avec cette lecture, et c’est vrai que la voix donne une vue nouvelle, une vie différente.
Alors, comment suis-je venu à la poésie. En fait, j’y suis venu par hasard. Je vais essayer de vous le dire. C’est compliqué. J’écrivais à cette époque-là le roman que ma femme m’avait demandé d’écrire. Elle était malade et elle voulait absolument que ce livre paraisse avant de disparaître. Et donc tous les matins je me levais pour écrire ce roman. Tous les matins – de cinq heures et demie jusqu’à l’instant où elle pouvait se lever – j’écrivais et il fallait écrire vite. Et le poids à la fois de la maladie et de l’écriture de ce roman, très lourd à porter, a fait qu’à un moment donné j’ai eu le besoin de respirer, de trouver un autre souffle et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire quelques vers. Tout au moins, j’essayais d’écrire quelques vers. L’objectif n’était pas d’écrire de la poésie, l’objectif était de trouver un autre style d’écriture qui était plus fulgurant et qui me permettait de respirer, tout simplement, d’échapper au poids de la situation.
Et puis, petit à petit, j’ai terminé ce roman et j’ai continué à écrire des poèmes, des textes qui me paraissaient à l’époque comme pouvant être des poèmes. J’ai continué à les écrire et me suis aperçu, en persévérant, que ça devenait la forme d’écriture dans laquelle je me sentais mieux et où je pouvais véritablement, très très rapidement en fait, exprimer mes sentiments. Et depuis d’ailleurs, je n’écris plus de roman.
Je ne peux plus écrire, je ne peux plus m’installer dans des histoires longues, j’ai besoin de la fulgurance de la poésie, de l’écriture. J’écris parfois en quelques minutes, parfois en quelques heures. Jamais beaucoup plus, parce que je ne sais pas ce que je vais écrire. Quand j’écris, je ne sais pas ce que je vais écrire. Je suis incapable d’écrire sur commande, je suis incapable d’écrire sur un thème.
OLIVIER LACALMETTE : En songeant aux peintres… je dirais que vous êtes un poète « improvisionniste » !
ALAIN MORINAIS : Je ne sais pas si je suis un poète « improvisionniste ». Si vous voulez, quand j’écris, un mot appelle un autre mot, une phrase appelle une autre phrase. Je ne sais pas où je vais, sincèrement, dans la plupart des cas. C’est seulement arrivé peut-être à la moitié ou à plus de la moitié du texte qui est en train de s’écrire que je commence à percevoir un sens à ce que j’écris et arriver à lui trouver une chute… qui était pour moi imprévisible.
VITAL HEURTEBIZE — Tu viens de nous définir un peu l’inspiration pour ce qui te concerne. Lorsque tu te mets devant ta page blanche, est-ce que tu as, sinon l’intention, du moins le besoin d’écrire ?
ALAIN MORINAIS — Comme je ne peux pas écrire sur commande, je ne peux pas me mettre devant une page blanche si je n’ai pas une pulsion… Je suis en train d’observer quelque chose, j’écoute une musique, j’écoute quelqu’un, ou je lis un texte et brutalement une envie imprescriptible d’écrire apparaît. Je ne sais pas à quel sujet, mais il faut que j’écrive… Il apparaît un mot, il apparaît éventuellement une formule qu’immédiatement je couche sur le papier et ensuite se déroule ce qui doit se dérouler sans trop savoir encore une fois vers quoi cela va me conduire…
C’est une sensation très bizarre, parce qu’en fait je dis souvent que quand j’écris un poème, le poème m’apprend plus sur moi… une fois que j’ai fini le texte j’ai appris quelque chose sur moi, que j’ignorais souvent avant de l’avoir écrite. Je découvre certaines choses en les écrivant alors qu’en réfléchissant tout simplement sans la plume ça ne vient pas toujours.
PHILIPPE COURTEL — À l’origine de la poésie, en général c’est la mère du poète, et là c’est une femme. Cela échappe un peu, il me semble, à la règle générale…
ALAIN MORINAIS — Ce qu’il faut savoir quand même c’est que je viens très tard à l’écriture. Entre l’âge de 22 ans et à suivre 38 ans d’activité professionnelle délirante, ne me permet pas un seul instant d’écrire un seul mot ni une seule ligne, encore moins. Je n’ai pas le temps, et la littérature est complètement éloignée de mes activités…
Donc j’écris avant l’âge de 22 ans, je reviendrai à l’écriture à soixante ans passés. Je ne veux pas dire que je n’ai pas écrit pendant ce temps-là : j’ai écrit des textes commerciaux, des textes pédagogiques, plutôt que de la littérature. Donc je viens tardivement à l’écriture, à la littérature, mais je ne pense pas que ce soit le fruit d’une difficulté, d’un problème relationnel avec la mère ou avec le père. Je ne pense pas. Par contre, dans le dernier poème que Claire vient de lire, « L’enfance », j’exprime d’une certaine manière une des réalités de mon enfance.
C’est vrai que dans l’écriture, par l’écriture on est amené à dire des choses que les mots ne savent pas dire… il y a la pudeur qui intervient… On n’oserait pas dire ce que l’on écrit, je crois…
GIOVANNI MERLONI — Moi j’ai l’impression que ce que tu es en train d’écrire maintenant c’est un journal intime qui garde un lien strict avec ta précédente écriture en prose. Une fois accompli, fini, le roman dont tu nous as parlé demeure très important pour toi. Tu l’as abandonné, certes, mais il est resté dans toi, ne cessant de s’écrire, parce que ce roman était une charnière primordiale de ta vie projetée vers le futur.

Selon ce que j’ai compris, ce roman a donc continué à produire des effets… Ce que je comprends en écoutant tes vers, c’est que tu entends avant tout ta propre voix : c’est ta voix qui donne le « la » chaque fois que tu te mesures à la page blanche, c’est ta voix qui te dit : « commence, écris… » Il y a un mot initial, une suggestion agissant comme une musique, une émotion qui doit urgemment s’expliquer.
D’abord, j’avais pensé, c’est philosophique. Mais ce n’est pas philosophique, c’est une recherche qui démarre avec le premier mot, ce mot qui est la mouche qui traîne les chevaux et le char, c’est la mouche cochère… Après tu t’interroges… et c’est un nouveau parcours qui est aussi une continuation de ton premier roman. Au bout de ce parcours, tu auras écrit un autre grand roman, fait de fragments tenus par un fil rouge très cohérent. Un grand roman qui sera la satisfaction de ta femme !
ALAIN MORINAIS — C’est tout à fait juste. C’est bien vu. Ce roman c’est l’histoire de mon arrière-grand-mère. Elle a vécu 102 ans, elle est morte dans sa cent troisième année… Elle s’est endormie le soir et ne s’est pas réveillée le lendemain matin et, jusqu’à l’âge de ses 102 ans, je parlais avec mon arrière-grand-mère. Elle me racontait le Paris des becs à gaz, des tram à chevaux… Elle était aussi capable de me parler de la recherche spatiale de Yuri Gagarin à l’époque, du Sputnik… C’était une femme exceptionnelle… dont j’avais envie de raconter la vie. 102 ans à cette époque-là… Entre 1865 et 1967, elle avait traversé trois guerres, elle avait traversé des événements considérables, elle avait vécu une vie incroyable qui était en même temps, pour moi, un résumé de la condition féminine, et j’avais envie de raconter son histoire pas simplement pour la petite histoire. Une véritable histoire de la condition féminine… Il s’agissait donc d’un sujet qui me tenait à cœur parce que j’avais découvert au travers d’elle la réalité de la vie des femmes à la fin du XIXe siècle, et jusqu’au milieu du XXe encore. D’ailleurs, si l’on regarde, maintenant il y a parfois des choses qui n’ont pas beaucoup changé.
C’est ce roman qu’il fallait absolument produire. Puis, intégrée à l’écriture de ce roman, est venue une manière d’écrire différente, qui a débouché sur une forme poétique, totalement libre. Je n’écris qu’en vers libres.
JEAN-YVES CUÉNOD — C’est une poésie vibrante. La question que je voulais vous poser est la suivante : quel est le moteur primordial de votre écriture, le « sens » du mot ou le « son » du mot ?
ALAIN MORINAIS — Sincèrement, je ne pourrais pas répondre. Parce que c’est un mot qui vient tout seul ou un vocable… mais je ne sais pas si c’est le son, si c’est le sens, je n’en sais rien. Par contre ce que je sais, c’est que quand j’écris je me parle. Je ne sais pas écrire dans le silence. Je me parle intérieurement. En écrivant un mot, deux mots, trois mots, je n’arrête pas de me lire et de me relire, certainement pour trouver le rythme à l’oreille… Sans doute là, à ce moment-là, c’est plus le son, le rythme, que le sens. Le sens vient certainement beaucoup plus tard. Mais, pour répondre à votre question, au départ je n’en sais rien. Peut-être est-ce le sens, peut-être est-ce le son : je ne sais pas pourquoi à ce moment-là tel mot, telle lumière, telle couleur ou tel reflet de la mer me donnent envie d’écrire quelque chose. Sincèrement, je n’en sais rien.

Claire Dutrey

22 mars 2019, Claire Dutrey lit quelques poèmes d’Alain Morinais
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Inspiration

Une houle d’idées confuses
Déferle marée montante
Écumant ma mémoire
Ballotée de vagues à l’âme

C’est à l’heure de basse mer
Quand le flot des questions se retire
Qu’apparaissent les tables
Chargées de gangues à trier d’eaux vives

Comme l’océan s’en remet aux caprices de la lune
Le poème s’écrit aux fantaisies de ma plume
Les pieds englués de paroles inutiles
Qu’un vocable insensé soudain illumine

Et la mer reprend se droits d’amertume
Emportant avec elle ce qu’aujourd’hui ne rime
Ces mots embourbés soumis à ratures
Qu’une lune nouvelle nous rendra confondants

Qui sait

Alain Morinais, « Résonnances », AMs éditions 2018, page 13

Écrire un poème

Écrire un poème
n’est-ce pas arrêter le temps
L’espace d’un instant
et pour longtemps donner l’espace au temps

Écrire un poème
n’est-ce pas faire d’ici au delà
un ailleurs sans savoir où
ni comment ici devient là-bas

Écrire un poème
n’est-ce pas murmurer l’à présent à l’oreille du vent
rêvant d’un temps outre-songes
découvrant ses ombres des passés

Mais, écrire un poème
n’est-ce pas trouver les mots de l’instant
espérant comprendre encor pourquoi
le temps d’apprendre à lire

Alain Morinais, ibidem, page 24

Vital Heurtebize et Alain Morinais

La page

Blanche de silence
Papier
Glacé d’absences

Vide mémoire à l’écrit
Des mots
Des mots dits en confidences
Faux-semblant d’isoloir

L’empressement de lui dire
Et puis l’angoisse de
Se trahir

Un mot donne à voir
À présent à s’entendre
Ou se méprendre

Alain Morinais, ibidem, page 28

Vivre

Vivre
C’est ramasser les pierres en chemin
En sachant que chacune peut nous apprendre d’elle
Et les reposant dans la mémoire du monde
Se faire une fête de l’avoir compris

Alain Morinais, ibidem, page 37

Alain Morinais

L’enfance

Les mots se cognaient
aux cloisons de verre de ses silences

Le théâtre des grands lui
semblait des jeux d’enfants

Les jeux des enfants une invention
de parents sans doute
Pourquoi aiment-ils toujours les bêtises

Lui ne comprenait pas ce
que l’on attendait de lui

Quand il était
Ce qu’il voulait
On lui disait
Mais
qu’est-ce qu’il te prend
Quand il était ce qu’on voulait
On ne lui disait plus rien

Alors il a décidé d’être dedans
Comme il l’entend
Mais les mots se cognaient aux cloisons

Le verre de ses silences

Alain Morinais, ibidem, page 39

Cliché d’avent

À la brune
Des cendres de brume
Encrassent l’orée des nuits de décembre
Et les rideaux se ferment
Sur la froidure embuée des fenêtres

Dedans
S’oublient les bégaiements d’un hiver d’avance
Dans la douceur feutrée d’un chant de Noël
Rayonnant de sourire dans les yeux des enfants
Brillants de guirlandes aux couleurs électriques

Senteur de sapin parfumé d’orange
Bruissant de papiers d’or et d’argent froissés
Chaude saveur des chocolats
Mémoire d’âge tendre embaumé de joie.

Alain Morinais, ibidem, page 41

L’infini

Seul
Dans l’intimité de la plage
L’horizon brûlait à retarder la nuit
La marée découvrait ses dessous
Le sable s’élongeait sous les caresses d’océan
Le miroir désormais eaux baignait le ciel
L’astre embrasait la terre, la mer et le cieux
L’immensité doutait de ce qui est des reflets

Ce soir-là m’a dit vivre à l’infini

Alain Morinais, ibidem, page 60

L’adieu

Tu savais et tu n’en as rien dit
Je savais mais je n’ai pas voulu qu’il soit dit

Tes lèvres faisaient semblant de parler sans trembler
Ta langue de banquise glaçait tes maux de silence

Ma bouche mâchait des cailloux brûlants
Mes yeux coloriaient les images aux crayons des enfants
Mer regards reflétaient des histoires sans y croire

Le béton nous coulait des oreilles
à ne plus rien entendre du plus simple à comprendre

Alain Morinais, ibidem, page 71

5 août

Quelques notes d’hier
à faire danser l’amer
Marée montante d’un sanglot
aux bouffées d’oublis revenus
Reflet d’étrange lumière
crue à jamais pourtant disparue

Vagues à lames au fil tranchant
de pas glissés à contretemps
Dans l’éclat de rire de tes yeux
La nuit sera tango
jusqu’au miroir fané du matin clair

Alain Morinais, ibidem, page 87

Fenêtre ouverte sur un matin rieur

Fenêtre ouverte sur un matin rieur
Ce sont pourtant des pleurs qu’ils prédisaient tout à l’heure
Un couple de linottes est venu se poser
Le ciel était si lourd à porter
En ce printemps prisonnier de l’hiver
L’horizon était même tombé dans la mer
Mais le long de la route les fossés sont restés verts
À cause sans doute des plaies d’un été de travers
Enfin peut-être
Je ne sais pas
Je ne sais plus
Toujours est-il que les fossés sont verts
Et le bleu bitumineux rend le chemin joyeux
Et le chant des linottes mélodieux

Alain Morinais, ibidem, page 98

À la rencontre du bonheur

Et puis, graver dans la mémoire du temps l’émotion d’un présent qu’emporte le vent à balayer chaque instant, sans pouvoir arrêter l’heure de l’éphémère à la rencontre du bonheur

Alain Morinais, ibidem, page 107

Marcher

La pierre émerge immobile
Chargée d’histoire des dessous ensevelis
Il faudra le vent, la pluie à lui faire dévaler les pentes
Les rouleaux d’océan à découvrir les côtes
L’emporter vers d’autres mondes et transporter le sien

L’arbre grandit sur place
S’enracine, s’élève et s’en remet au ciel
La tempête l’arrache à ses certitudes
Disperse son présent au souffle des vents
Offre au futur cette empreinte nouvelle née du mouvement

Choisir son lendemain
Rose cardinale au poing
Libre de fouler l’espace selon le temps qui passe
Aller au devant même au contraire du vent
Le chemin ne s’ouvre qu’à ceux qui marchent

Alain Morinais, ibidem, page 113

Le tilleul tremble
À Janine

Trois marches à descendre
image d’hier
Le miroir de la chambre
Il y a tant à refaire

Le rire de ses yeux
Le rire de sa voix
À l’orée du parcours
Le rire de son pas
Le rire de son rire

Toujours
Elle me revient
du temps d’avant

Rien ne s’écrit au présent
Demain ne se dit maintenant
Nous ignorons tout de la route
Et le pas nous conduit

Bien au-delà du doute

Alain Morinais, ibidem, page 126

Énième reprise

Sous les coups du soleil
Le ciel a des bleus

Les bleus du ciel son bleus
Des bleus lumineux

Des bleus ciel, pommades de lumière
Protégés des coups du soleil
D’un baume sur sa peau veinée de ciel clair

Jaune clair
Le jaune dans le ciel se pommade les bleus
En pleine lumière
Avant que ne s’achève la reprise
Sans connaître l’issue du combat
Quand bien même, fatigué
Le soleil s’apprête à succomber
Laissant la place à l’orangé

Les bleus, les jaunes s’estompent
En ces soirs d’écorce d’orange
Marbré de miel, coulé de cire huilée de noix

Bientôt couleur mandarine
Les bigarades se font sanguines
Les coups se portent à présent tachés de sang

Le combattant suprême s’écarlate
Explose les rouges venus d’enfer
Enflamme l’olympe d’incarnats
Empourpre les cuivres incandescents

Mais un déluge d’outre-mer étouffe l’incendie couvert de bruns amers

Dans un dernier sursaut
L’horizon se déchaîne
La forge rougit ses fers et le libère
Avant qu’il ne tombe à la mer

Entraîné en ténébreuses profondeurs
L’astre ne peut résoudre nos peurs
La nuit l’emporte et ensevelit avec lui
Nos rêves, d’un éternel oubli

Pourtant
Tant qu’un lendemain reverra le soleil
L’horizon déchaîne ne saurait y sombrer

Énième reprise
Ce n’est que partie remise

Alain Morinais, ibidem, pages 154-155

Vendredi 22 mars 2019, au Hang.Art, la rencontre des Poètes sans frontières avec Alain Morinais a ouvert des horizons nouveaux.
D’abord, les réponses, on ne pouvait plus sincères qu’Alain Morinais a fourni à Vital Heurtebize et aux autres participants, nous ont fait comprendre que la poésie est une chose extrêmement simple. En même temps, elle représente un but très difficile sinon impossible à atteindre. Ou, plus précisément, la poésie ne peut jamais se configurer comme un but. La poésie, chez un poète vrai comme Alain Morinais, jaillit toute seule, à partir d’un mot ou d’une nébuleuse d’émotions.
Ensuite, on a bien appris que chacun doit trouver la façon de s’exprimer qui lui correspond le mieux. Alain Morinais nous a expliqué que son roman sur la condition féminine à cheval de deux siècles passés avait été, pour lui, une épreuve dure et assez contraignante, à laquelle il avait finalement réagi, s’adonnant à l’écriture libre de la poésie. Son témoignage m’a fait revenir à l’esprit un long cortège de poètes qui se sont efforcés d’écrire des romans en y déversant forcément leur langage poétique dense et visionnaire. Je pense d’abord à des exemples italiens, tels Ugo Foscolo ou Cesare Pavese, qui nous laissent quand même des chefs d’œuvre inoubliables. Je pense aussi à l’un de mes préférés, Alvaro Mutis, qui a suivi un processus créatif tout à fait unique, achevant d’abord les poèmes ayant pour personnage principal le gabier Maqroll, réécrivant successivement les romans de Maqroll en prose.
Dans le cas d’Alain et de sa poésie extrêmement limpide et moderne, j’admire aussi la cohérence dans la recherche de sa véritable vocation, de son authentique registre, et je suis vraiment touché par son courage : il n’a pas hésité à choisir pour le mieux !
Enfin, nous avons constaté que l’on peut entreprendre l’art de la poésie à n’importe quel âge. C’est la vie même qui décide. Marguerite Yourcenar disait qu’il faut attendre cinquante ans avant d’entreprendre un premier roman. C’est exactement ce qu’a fait Alain Morinais. Pour écrire, il faut savoir créer une distance vis-à-vis des faits, des lieux et des personnages qu’on a envie de rendre éternels. Il faut créer autour de soi un rideau invisible pour y nourrir une vie parallèle à l’enseigne de la liberté.
Et voilà comment Alain Morinais l’entend, sa liberté. Dans une poésie, très emblématique, consacrée à son enfance, il nous confie son plus intime secret : « Quand il était/Ce qu’il voulait/On lui disait/Mais qu’est-ce qu’il te prend/Quand il était ce qu’on voulait/On ne lui disait plus rien/Alors il a décidé d’être dedans/Comme il l’entend/Mais les mots se cognaient aux cloisons… »

Tout au long d’un intervalle consacré au travail « délirant », les mots du poète sont restés accrochés à ces cloisons, au « verre de ses silences », jusqu’au moment où il a découvert que sa poésie pouvait briser les verres de ces cloisons et en même temps, se réjouir de ce coin solitaire, le lieu mieux adapté pour s’exprimer librement et y revivre petit à petit les miracles de la vie.

Giovanni Merloni