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Dessin de Marie Vermunt

Claire Dutrey lit « Notre Dame » de Marie Vermunt
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Notre Dame

Notre Dame
Immolée sur l’autel de la Miséricorde

Sacrifice pointé dans le ciel
d’un cierge incandescent
se prosterne et sombre
dans le brasier dévorant
la forêt ancestrale.

Les larmes de plomb
brûlent les regards
dans une ferveur retrouvée.

Les samaritains
à bout de bras
aspergent le chemin de croix embrasé
la couronne d’épines miraculée
auréole d’espérances.

Marie Vermunt

Vital Heurtebize, Marie Vermunt et Claire Dutrey

Les non-dits du silence

Vendredi 26 avril, les locaux du Hang’Art accueillant Marie Vermunt, Présidente de l’association Renée Vivien et poète communicative et sensible, se sont interrogés au sujet de plusieurs questions ô combien profondes et difficiles. Cependant, les réponses ont été claires et nettes.
Oui, ce lieu de rencontres improvisées autour d’un verre et d’échos musicaux — venant moins de Paris que de notre encombrante planète — n’était pas indifférent à la « tragédie patrimoniale » de Notre Dame ni à l’hypothèse qu’une telle « mutilation », peut-être irréversible, annonce quelque chose de plus grave encore : un manque qui va marquer pendant longtemps la vie de tout en chacun, en gravant dans nos cœurs le sentiment d’une plus vaste déchirure. Une main invisible voudrait rendre méconnaissables, avant de les effacer, les lieux-témoins de notre civilisation. Une civilisation ayant réellement existé, où la valeur de l’éternité a jusqu’ici relié entre elles toutes les générations dans un effort commun et bien sûr dans le respect pour le travail prodigieux d’hommes et femmes extraordinaires qui ont sacrifié leurs vies pour nous offrir des repères et des bornes.
D’ailleurs, cet incendie maladroit qu’un inexorable vent de l’Est a voulu transformer en bûcher rapporte très vite à notre mémoire l’absurde « exécution » des journalistes de Charlie Hebdo ainsi que le massacre au Bataclan et dans les rues populaires de Paris. Même dans les différences, on marque en ces événements insupportables touchant au cœur de Paris et de la France la même indifférence iconoclaste, la même perversion obtuse ayant guidé les mains qui ont détruit Palmyre…
C’est un phénomène inquiétant et vaste, touchant aux différentes civilisations de la planète, par lequel voudrait-elle s’imposer une sorte d’interchangeabilité entre les non-lieux de la vie quotidienne et les lieux imaginaires et inexistants que la fiction numérique nous impose.
Ce qu’on nous annonçait dans Fahrenheit 451 de François Truffaut (1966) — et bien sûr dans le livre homonyme de Ray Bradbury (1953) — va-t-il donc se produire déjà, de façon visible ou invisible, devant nos yeux incrédules ?
Comme dans le film, serons-nous obligés de nous retrouver clandestinement dans une forêt épargnée par la furie aveugle de l’ignorance et nous débiter les uns les autres ce que nous avons pu retenir par cœur de cet immense patrimoine d’expressions et de gestes dans lequel nous avons grandi ?

« Je crois qu’ici, dans cette salle, il n’y a personne qui ne connaisse par cœur une fable de La Fontaine ou les vers de Maurice Carème… » : à partir de cette phrase, Marie Vermunt nous a très simplement expliqué son parcours de « combattante de la poésie ». D’abord, la poésie féminine, si méconnue en France et ailleurs, même dans les cas les plus heureux. En parallèle, l’enseignement de la poésie aux jeunes de Picardie : un enseignement passionné et passionnant, basé sur l’échange et sur la force formative de la voix directe de maîtres plus ou moins reconnus qui peuplent l’univers des mots. Enfin, sa poésie : une sorte de contre-chant et de notation épurée vis-à-vis de cette polyphonie poétique, solennelle et intime, dont elle ressent depuis toujours un écho familier.

Je ne saurais pas dire mieux que Marie Vermunt ce qu’elle exprime dans ses vers en clair-obscur portés jusqu’à la limite du silence. En lisant librement ses poèmes ci-dessous, écoutant la vive voix de Claire Dutrey qui s’y accorde prodigieusement et observant les trois dessins de l’auteur que je viens de choisir, vous noterez sans doute que le silence « a cappella » que le poète évoque comme repère ou décor de ses errances n’est pas que le silence qui sert à la musique et aux mots pour exister. Il ne s’agit pas seulement d’un espace muet entre deux percussions ou deux éclats de voix hurlés ou murmurés. Marie Vermunt nourrit bien sûr ses mots d’une longue et assidue fréquentation de la musique classique — notamment de la musique qui remplit les moindres espaces et interstices des cathédrales pour en ressusciter la vraie vie —, et elle nous signale en fait, de temps en temps, un lien précis, historique, entre les événements musicaux cités et le jaillissement de son acte poétique. Cependant, je crois découvrir dans sa poésie une profonde souffrance, à peine dissimulée derrière cet amour évident pour le mot le plus approprié, pour le sens le plus fidèle. Mais aussi une irrépressible rébellion, avec le besoin de renverser, certes respectueusement, le donné escompté et toute vérité officielle.

Au bout de mes attentives lectures de deux recueils que Marie Vermunt nous a partagés vendredi dernier, je me suis convaincu que notre « militante de la poésie », comme l’a justement appelée Vital Heurtebize, a su profiter de la solitude de son dialogue silencieux avec ses « êtres disparus ». Dans sa cohabitation avec le silence, elle a mûri en elle-même un tel esprit de la mesure, une telle maîtrise de la langue poétique qu’elle a pu arracher au silence les réponses attendues ! Et finalement, en « traduisant » ces réponses dans son œuvre cristalline, elle a trouvé la façon de tout libérer, pour notre plaisir et élévation spirituelle, jusqu’aux « non-dits » du silence.

Giovanni Merloni

Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016 : « L’élégance de l’écriture, richement imagée, fondée sur un lyrisme contenu exprime avec justesse une vision du monde, portée par une subtile émotion, une discrète mais évidente sensibilité »
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997 : « Un petit chef-d’œuvre de pensées poétiques ciselées dans la vie de tous les jours avec leurs images dessinées par l’auteur et leur musique choisie… »

Claire Dutrey lit les poèmes de Marie Vermunt (1)
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Sous la lampe qui vacille,

Les mots, arrachés à l’hiver, se posent
Sans un « je », sans un cri.

Et pourtant la fenêtre s’ouvre.
Et toute la vie fleurit
Du fond du terreau.

Cristaux en suspend,
Ciselés sur le vers
Mots posés sur ce recueil.

Cherchant le repos du regard
Au-delà de la Terre,
Au-delà de la mer.

Cette larme et ce cœur retenus
Dans l’instant du silence
A capella.

Incandescent…
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 9

Le poète, funambule,

Glisse sa plume
À fleur d’âme
Sur le vertige
Des heures suspendues.

Le verbe vacille
Dans la ronde sidérale
Des images
En incandescence.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 10

Vital Heurtebize et Marie Vermunt

Les mots se mêlent

Et s’entrelacent
Au gré d’une plume inspirée.

Énigmatiques ils se croisent
Dans les arcanes
D’une grille vacante.

Au fil des regards
Posés sur le monde
Ils tissent le poème.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 11

Le concert des chiens errants

Émaillent le silence nocturne.
Basse obstinée des aboiements
Mélopée des hurlements
Chant du coq à contre-temps.

Bestiaire cacophonique,
Troublante symphonie sérielle.

Le sommeil différé aux aurores
S’étire dans la moiteur diurne.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 15

Aurore

Le jour baille et s’étire.
Les lambeaux de lumière déchirent la nuit
Les labours exhument une brume pâle et glacée
Dans les paysages estompés le silence s’anime
Et la ronde du temps déroule les heures promises.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 17

Marie Vermunt et Claire Dutrey

Claire Dutrey lit les poèmes de Marie Vermunt (2)
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Le zéphyr se faufile

Dans la chaleur écrasante du soir.
Il caresse l’espace
D’une fraîcheur bienveillante.

Les feuillages frémissent d’aise
Puis s’agitent et se torsent
Dans un chorégraphe dantesque.
Sur le ciel menaçant une clarté éclate
Et paraphé le crépuscule
Alors que la foudre éructe sa colère
Dans un effroyable crépitement,

Puis la fureur s’apaise
Dans le silence ruisselant
Des paysages ravivés.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 22

La nuit consume les braises

De la fournaise diurne.

La fraîcheur se languit
D’une brise trop légère.

Le sommeil s’attarde
Dans la moiteur des heures lascives.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 23

Marie Vermunt et Claire Dutrey

Ce soir

Le ciel paré d’étoiles
Tire sa révérence.

Un dernier croissant de lune
Love son silence endormi.

Sa présence, indéfectible,
Enlumine vos mémoires somnambules.

Tandis qu’à l’orée de la forêt,
Les rameaux caresseront les saisons
Sur le marbre scellé par un long sommeil.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 25

Nuits blanches,

Pages blanches
Où les jours se réécrivent
À l’encre ombrageuse
Des pensées ténébreuses.

Nuit blanche, page blanche
Où les entrelacs raturés
Ruminent les incertitudes.

Nuit blanche, page blanche
Où se dessinent
Les rêves colorés.

À l’aube, le sommeil
Replie la page blanche
Dans les lambeaux flamboyants
De la nuit déchirée
Par les premières lueurs du jour.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 28

Marie Vermunt

Le jour s’éteint,

Pianissimo
Le sommeil se love
Dans le drapé des tendresses partagées.

Les pensées noctambules
Errent et se croisent
De songe en songe.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 30

La lanterne de son visage éclaire sa mémoire

Au comptoir des mémoires oubliées
Notre poète conversait avec la dame grise.
Sa plume trempée dans la cendre froide
Défiait l’injuste sceau de l’oubli.
Dans le dédale des marbres assoupis
Il pénétrait le silence infini.

La marquise des ombres a reployé ses ailes
Sur sa mémoire déchirée.
Enlacé tendrement, il s’est abandonné
Au baiser analgésique et glacé…

…Et son silence s’est endormi.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 35

Les souvenirs,

Parfums de la mémoire
Encensent le chagrin,
Attisent l’émotion
Exhalent l’absence
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 36


Dessin de Marie Vermunt

…suites poétiques d’un concert inspiré en l’Abbatiale
de Saint-Ouen à Rouen

Dans un vaisseau de pierre glacé

Le chant perce le chœur du silence.

Les accords frappent les ogives
Puis se répandent dans la nef
Baignée de lumière sacrée.

Les mouches piquent la note
Et volent l’écho du silence

La virgule apostrophe le verbe
Offre la pause à portée de mots.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 40

Accroché à l’étrave

Du vaisseau de pierre,
L’orgue fend l’espace et expire
L’âme luthérienne
Dans un choral rédempteur.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 41

Marie Vermunt

La musique fend l’espace à coup d’archet

Elle sculpte le silence en accords majeurs
Puis elle se répand en arpèges virtuoses
Dans un flot d’émotions partagées.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 42

Derrière un ciel sans tain,

Miroitent les « Musiques en lumières ».
Elles éclairent notre chemin,
Nous invitent à une fugue singulière.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 43

La nuit aphone,

Sature l’absence.
La veille étire les instants complices
L’aurore farde les songes somnolents.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 45

Quand les mains brisent le silence…

Silenciaires
Les yeux écoutent
La chanson de gestes berce les heures
Une pantomime entendue dévoile le mystère
Et les mains vocalisent l’âme aphone.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 49


Dessin de Marie Vermunt

Départ

Le logis s’est déshabillé de mon enfance.
Il expire mon âme dolente.

Jadis les passions giflaient ses murs,
Mes rires les ont caressés.

La maison éteinte
léthargique
Attend son nouveau souffle.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 43

Marie Vermunt

Absence

Les jeux et les rires se sont tus.
Le courtil déserté s’est assagi.
Il résonne de votre silence.

La frondaison siffle la fête.

L’escarpolette somnolente se languit,
Elle encense mon âme du parfum commensal
L’Absence.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 34

Voilées

Une grâce drapée de ferveur se cloître.
Les Écritures ont immolé son sourire.
Le foulard sacré tamise ses désirs
scelle ses mots.

À contre-jour,
Son visage reclu se mire dans nos regards.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 49

Cauchemar

Une sanguine démente a biffé ton sourire.
Elle a paraphé sur ton visage, son rictus.

Dans la chambre exangue
La douleur puise sa rage.
Les cris de la chair couturée
Éclaboussent mon âme glacée.

Mon souffle éthérise ta souffrance
cajole tes plaintes.

Les murs pastellisés accueillent ta délivrance.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 32

Marie Vermunt