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Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une apocalypse littéraire (lecture VI/VII)

02 samedi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une apocalypse littéraire

Je me souviens que le sujet le plus fréquent dans les dissertations aux écoles moyennes et jusqu’au lycée c’était « votre saison préférée ». La plupart de mes camarades choisissaient l’été, la période du maximum de liberté et d’insouciance et surtout de vacances. Moi, je choisissais l’automne, même si je haïssais le jour de la rentrée à l’école, qui tombait le premier jour d’octobre. Car j’étais mélancolique. J’aimais les feuilles mortes. « Vous avez raté le devoir, disait le maître, c’est le printemps la saison que vous auriez dû choisir. La saison de l’épanouissement de la fleur, donc de la vie, la saison du commencement, de l’espoir et de l’idée de liberté ». D’ailleurs, cette « idée de liberté » n’avait rien à voir avec la fausse liberté qu’on laisse aux troupeaux de paître dans un champ d’herbe brûlée.
Ainsi, le jour du printemps est « culturellement » reconnu comme le jour plus beau, celui qui donne du sens à cette vie sinon insensée. Certes, le moins adapté pour mourir.
Je me souviens pourtant d’un vers latin : « Dulce et decorum est pro patria mori/mors et fugacem persequitur virum/nec parcit inbellis iuventae/poplitibus timidove tergo » (Horace, les Odes, III.2.132), qu’en français résonne ainsi dans ma tête : « Il est doux et honorable de mourir pour sa patrie :/La mort poursuit l’homme qui s’enfuit,/ni n’épargne les jarrets ou le dos lâche/Des jeunes gens peu aguerris » (texte souvent évoqué par les partisans de la Première Guerre mondiale, à ses débuts).
Tout de même, dans une scène incontournable du film Little Big Man d’Arthur Penn (avec Dustin Hoffmann, 1970), je ne peux pas oublier l’expression tout à fait séraphique du vieux chef des Indiens peau rouge qui s’étend sur un rocher en se disposant avec confiance à la mort avant de dire : « Aujourd’hui c’est un beau jour pour mourir ! » Cette idée à la fois fataliste et héroïque de la mort fait partie désormais d’un bagage intérieur dont j’aurais de la peine à me débarrasser. Car j’ai toujours le sentiment, en général, que la mort ne fait qu’un avec la vie. D’ailleurs, jusqu’à la fin de la vie, comme si bien disait le marquis de La Palice, on est encore vivants : « il mourut le vendredi/le dernier jour de son âge/s’il fût mort le samedi/il eût vécu davantage » (chanson populaire, XVIIIe siècle).
Et alors, puisqu’on doit vivre jusqu’au dernier moment, dans l’attente incertaine de la mort ou d’un peu de vie encore, pourquoi ne pas fixer cet horizon de la mort dans un moment précis de l’année, celui qui symbolise au plus haut degré le triomphe de la vie ?
C’est peut-être à partir de cette évidence que Stéphanie Hochet — en alternative à la date sombre et antipathique que le catastrophisme dominant impose — a décidé de choisir pour « sa » fin de monde le 21 mars 2012. Cette « échéance », au lieu de nous apporter une vraie apocalypse, nous fait cadeau de son huitième roman, Les Éphémérides (Rivages, 2012). Ce livre, ayant dépassé déjà la date fatidique, se trouve maintenant sain et sauf dans mes mains. Je l’ouvre avant de commencer vraiment à le lire. À la page 95 je trouve ces mots : « Je me demande ce que c’est. Ils ont dit que ça se passerait le 21 mars, pendant l’équinoxe de printemps. Pourquoi pas ? C’est une belle date pour mourir. Si j’avais eu le choix, sans doute que j’aurais préféré cette date à une autre. En tout cas je ne suis pas triste, puisque je l’ai retrouvée. »

Les Éphémérides c’est un « nouveau commencement », après un premier cycle, déjà important, d’œuvres homogènes dans les sujets et dans le style. Une positive « rupture » avec le passé, mais aussi une systématisation, dans une nouvelle perspective, des sources primordiales de son inspiration.
Stéphanie Hochet s’écarte nettement vis-à-vis des écrivains français de sa génération. Elle est une « outsider » mais aussi une « championne ». D’un coté elle possède un monde à soi, qu’elle élabore de façon tout à fait originelle — et ouverte aux « autres ». De l’autre côté elle maîtrise une langue où la poésie n’est pas sacrifiée à la prose, ni la prose à la poésie. Déjà dans les romans qui précèdent Les Éphémérides on reconnaît un parcours créatif où les thèmes des histoires racontées — et les caractères des personnages choisis — s’évoluent au milieu d’une cohérence formelle et poétique du texte littéraire tout à fait impressionnante.
Cela se traduit en de choix constants et rigoureux : une vision désenchantée de la réalité de nos jours, toujours accompagnée d’une merveilleuse capacité poétique d’y cueillir quelques fragmentaires beautés ; le choix de sujets toujours étrangers aux problématiques individuelles de l’auteur, comme un fait divers pris de la chronique, ou aussi quelque chose dont on parle, qui arrive ici ou là dans le monde — des prétextes, en général, auxquels l’auteur ne semble pas donner trop d’importance ; le choix de personnages difficiles et inadaptés dont le malaise — qui se traduit souvent en méchanceté — est toujours conséquence de l’abandon familial et/ou de la ségrégation sociale ; l’assignation du rôle de protagoniste à personnages de n’importe quel sexe, habitude et usage, n’affichant, elle, aucune difficulté à se plonger dans des figures parfois à l’opposé vis-à-vis de sa sensibilité personnelle ; l’ouverture envers « le point de vue de Caïn », c’est-à-dire la disponibilité à regarder aussi le Bien que le Mal sans préjugés ni préconçus ; un penchant particulier pour le thème de l’apocalypse, présent déjà dans Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007) et, encore avant, dans L’Apocalypse selon Embrun (Stock, 2004), récit, selon Amélie Nothomb, « d’une maturité stupéfiante, [où] Stéphanie Hochet excelle à distiller, à la manière du Polanski de Rosemary’s Baby, un climat de subtile inquiétude métaphysique. » ; la présence constante d’une idée positive de « guérison » ou quand même de « survivance active » ; l’assomption du « combat » comme outil du quotidien pour aller au-delà de tout cercle vicieux et immobilisant, sans craindre les ruptures, si inévitables ; le défi permanent, sur le plan de l’écriture. Petite Trotzki de la littérature, Stéphanie Hochet, sans jamais trahir ses sources primordiales, semble toujours prête à révolutionner, jusque de la base, ce qu’elle vient juste d’atteindre.

Le « retour sur les lieux »
La merveilleuse continuité du parcours narratif de Stéphanie Hochet est à la base de sa décision de situer Les Éphémérides en Écosse et à Londres. Le peu de biographie qu’on connaît de cette écrivaine toujours « en dehors de la mêlée », nous certifie qu’avant de sortir avec son premier roman (Moutarde douce, Robert Laffont 2001), elle a vécu et travaillé pendant une longue période en Écosse.
Ensuite, dans son cinquième livre, Je ne connais pas ma force, Karl Vogel, le protagoniste, voudrait traverser la Manche pour « repartir à zéro » dans une nouvelle vie, loin de la famille et de nombreux fantômes dont il doit s’affranchir.
Cinq ans après, Les Éphémérides s’ouvre avec le monologue de Tara, une jeune Écossaise que la vie a rendue capable, finalement, de s’imposer à tout le monde, ne faisant recours qu’à une enviable maîtrise d’elle. Tara, après une séparation de trois ans, accepte d’accueillir à Glasgow Alice, une jeune Française qui, pressée par l’Annonce de la « fin du monde », trouvera enfin la force de la rejoindre.
On ne peut pas éviter de constater que Karl Vogel, en son roman de 2007, n’avait pas eu assez de force pour le faire lui-même. Nous songeons aussi à l’hypothèse de la fascination pour cet ailleurs écossais — ainsi différent vis-à-vis du contexte et des paysages français — qui aurait à plusieurs fois poussé notre écrivaine à « revenir sur les lieux ». Peut-être la difficulté d’aller à la rencontre de son propre passé, qui comporte toujours une transgression et un défi assez engageant, a entraîné l’idée du danger. C’est le mythe d’Orphée : revenir en arrière c’est toujours briser un tabou. Et alors c’est bien possible que dans la fantaisie créatrice de Stéphanie Hochet il y ait eu un relais entre le désir — et la peur — de briser un tabou désormais cristallisé en elle et l’idée d’une explosion terrible qu’une transgression peut provoquer.

Du « je » à la polyphonie
Au point de vue strictement littéraire, les motifs inspirateurs des romans de Stéphanie Hochet — pour la plupart centrés sur la phénoménologie du malaise de l’âge enfantine et de l’adolescence — ont beaucoup évolué avec l’adoption (à partir de Je ne connais pas ma force) du « je » à la place de la troisième personne.
L’adoption du « je » — qui vient de loin, de Montaigne et Rousseau, en passant par Gide et Mauriac — se traduit pour la plupart des écrivains en libération vis-à-vis de l’écriture. Pour Stéphanie Hochet, au contraire, ce choix se configure plutôt comme une forme d’engagement, autant plus nécessaire que ladite « phénoménologie du malaise » l’oblige à donner une particulière visibilité à ses personnages. Grâce au « je », ils ont finalement la chance de s’exprimer, non seulement dans leurs actions physiques et verbales, mais aussi à travers leurs rêves les plus inavouables.
En même temps, avec l’adoption de ce « je » le lecteur est engagé dans une participation active à la structuration de l’histoire et de son sens en relation au contexte. Songeant à cette participation, je me figure une torche qui cherche des objets dans le noir. Cette torche, à la lumière faible ou aveuglante selon l’énergie des batteries, est pour moi la voix du personnage qui raconte, en se racontant. Dans son parcours, par hasard, la torche peut rendre visible un  interrupteur. C’est alors au lecteur de déclencher la lumière générale et aussi d’en régler l’intensité. Il pourra ainsi acquérir des éléments d’objectivité qui sont nécessaires à rééquilibrer le sens de l’histoire et à mieux expliquer son dénouement.
Dans les deux  premiers romans consacrés au « je » et au « combat intérieur » (Je ne connais pas ma force ; Le combat de l’amour et de la faim, Fayard 2009), Stéphanie Hochet avait frôlé aussi l’autobiographie, avançant, comme Jean Jacques Rousseau, dans une alternance de rêverie et réflexion, à la recherche de réponses à de questions difficiles, parfois intimes. Dans ces romans elle avait partagé son « patrimoine de questions et de troubles » avec des personnages engagés dans la recherche d’eux-mêmes. Grâce à la « mesure » littéraire de Stéphanie Hochet (capable de modérer la démesure « humaine »), les personnages de Karl et Marie — plus proches à l’esprit de Dostoïevski qu’à celui de Rousseau — ont enfin atteint une identité positive, tandis que le lecteur a pu déverser, dans leur même creuset, les souvenirs touchants de son propre passage à l’âge de raison.
Entre Le combat de l’amour et de la faim et Les Éphémérides, un roman mitoyen, La distribution des lumières (Flammarion 2010), tout en gardant certains sujets dudit « malaise de l’adolescence », introduit des éléments nouveaux. À côté d’un garçon et d’une fille qui doivent leur malaise à l’égarement familial et social dans une banlieue de Lyon, un personnage adulte entre en jeu et se raconte avec son « je ». De là la première expérience polyphonique ou, si l’on veut, rapsodique de Stéphanie Hochet.
Dans le final de cet avant-dernier roman Stéphanie Hochet trouve un point de fugue pour toutes les histoires racontées, comme dans une perspective classique. Le récit fonctionne et le final est touchant et poétique. Cependant, quelque chose d’inachevé reste dans l’esprit du lecteur.
Quelque chose que dans Les Éphémérides a trouvé un merveilleux aboutissement.

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Une apocalypse littéraire
Je ne veux pas ici trop fouiller dans les exemples passés et, en particulier, dans L’école des femmes d’André Gide, que je considère le livre de référence pour cette nouvelle forme de dramatisation d’histoires touchant plusieurs personnes que Stéphanie Hochet a adoptée. Dans ce texte classique, évidemment, comme il arrive aussi dans Crime et châtiment de Dostoïevski ou dans L’Étranger de Camus, il y a au fond l’idée d’un procès, l’attente d’un jugement où le lecteur serait un des 12 jurés appelés à condamner ou absoudre.
Dans Les Éphémérides de Stéphanie Hochet toute question de jugement semble rester suspendue. Pourtant une tragédie menaçant la planète à la date prévue du 21 mars 2012, juste au commencement du printemps, va rendre nécessaire une « escalation » dans la dramatisation polyphonique : ce monde fou fou fou, comme on l’appelle à page 17 (It’s a Mad, Mad, Mad, Mad World est le titre d’un célèbre film américain de Stanley Kramer, 1963), sera effacé en un seul jour par une explosion bactériologique incontournable. Dans ce qui doit arriver selon l’Annonce, ce sont les hommes les seuls responsables. Et les hommes qui doivent s’y confronter (Tara et Simon Black in primis) en sont pleinement conscients. D’ailleurs, que pourraient-ils faire ? Il est trop tard pour n’importe quelle réaction.
C’est le thème de la « mort collective annoncée » et de sa chronique, à la fois passionnante et objective. Une « fin de monde » partielle, concernant « l’Occident de l’Europe », épargnant peut-être les autres Continents, qui semble avoir son épicentre en Angleterre, concernant Paris aussi.
Comme nous dit très efficacement Amélie Nothomb, « tout cela semble délirant, mais chaque fois qu’on se demande où l’auteur veut en venir, on est forcé de constater que c’est exactement ce qui se passe maintenant. La fin du monde se déroule sous nos yeux et personne ne réagit autrement que par des projets personnels dérisoires… [et] Stéphanie Hochet suggère avec panache et drôlerie que la fin du monde pourrait bien ne rien révéler… » (Le Monde, vendredi 30 mars 2012).
Derrière cette « apocalypse » il y a une idée de globalisation qui n’a rien à voir avec les anciens affrontements, en France et en Europe, entre idéologies et cultures rigidement séparés, ni avec toutes les fabriques d’illusions de l’Occident, qui voudraient, encore aujourd’hui, nous faire croire durable un bonheur qui ne peut être qu’éphémère.
En même temps, chaque vie humaine est une petite étoile qui brille pour son plaisir et pour le restreint bonheur — ou malheur — de ses proches. Avec l’explosion de la mort collective l’idée du néant, du trou noir fabricateur de galaxies s’affirme. Je vois alors les personnages éphémères du roman de Stéphanie Hochet — choisis par l’auteure en raison de leur force symbolique — devenir une nouvelle constellation d’Éphémérides dans le firmament post-contemporain.
Nous vivons aujourd’hui dans une époque extrêmement dérangée, schizophrène et surtout solitaire où le mal-être peut facilement déborder dans le malfaire ; où, en général, chacun finit par se fabriquer un monde à lui, où les critères de la morale classique sont de plus en plus bouleversés, sinon complètement mis de coté. Et souvent les drames individuels, liés à ces solitudes, ne réussissent pas à briser le mur sourd d’un manque généralisé d’attention, devenu de plus en plus insurmontable.
Dans l’esprit de Stéphanie Hochet un tel genre de « fin du monde » peut engendrer des fabuleuses possibilités narratives. C’est une véritable contrainte, moins stricte par rapport à celle que Georges Pérec s’était obligé à respecter, en écrivant, avec La disparition (Denoël 1969) un entier livre ne comportant pas une seule fois la lettre « e ». Mais, en tout cas, c’est une contrainte dont on doit profiter.
D’ailleurs, cette particulière idée de « mort collective » peut aisément assumer la fonction de relativiser les sentiments et les passions des acteurs du drame dans une fresque capable de les unifier, tandis que la polyphonie des trois « je » qui racontent leurs derniers moments de vie, va se lier strictement à cet élément de l’Annonce, quoiqu’il soit vague, invisible et insaisissable.
En définitive, dans Les Éphémérides, en faisant rencontrer l’apocalypse individuelle (endémique et souterraine) avec l’apocalypse collective (épidémique et évidente), Stéphanie Hochet trouve aussi une façon positive de mettre en relation les différentes voix de la rapsodie, en lui donnant  ainsi un rythme passionnant et mélancolique.

L’apocalypse et ses témoins
Dans un autre commentaire (« Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une partition théâtrale ») j’ai développé une analyse plus détaillée du texte des Éphémérides. J’en ai tiré, en définitive, l’idée d’une fresque où le témoignage doit nécessairement prendre le dessus par rapport aux histoires personnelles, du moins à travers un décor de fond et un climat psychologique qu’on respire à contre cœur. Je me suis alors souvenu des merveilleuses pages de Pline le Jeune, du récit effrayant de l’éruption du Vésuve, le 24 août du 79 après J.C. : « Il était à Misène et dirigeait lui-même la flotte… Ma mère me montre vers la septième heure [environ 13 heures] qu’il lui apparaît un nuage d’une grandeur et d’un aspect inhabituels… Un nuage montait (pour ceux qui l’observaient de loin, il était incertain de quelle montagne il venait; on sut par la suite qu’il provenait du Vésuve); et aucun autre arbre que le pin n’y ressemblait davantage à son image et à son aspect… En effet, en s’élevant sous la forme d’un tronc très long, il s’élargissait dans les airs en rameaux, je crois, parce que, une fois emporté par un vent nouveau, ensuite abandonné par le vent qui s’affaiblissait, ou même vaincu par son propre poids, le nuage se dissipait en largeur, blanc de temps à autre, parfois sombre et sale, selon qu’il soulevait de la terre ou des cendres… Déjà les cendres tombaient sur les bateaux; plus ils approchaient, plus elles devenaient chaudes et denses; déjà aussi c’étaient des pierres ponces et des cailloux noirs, carbonisés et brisés par le feu; déjà le fond de la mer semble se soulever et le rivage fait obstacle par les éboulis de la montagne… Pendant ce temps, des flammes très larges et de gros incendies luisaient en plusieurs endroits du mont Vésuve; leur éclat et leur clarté étaient avivés par les ténèbres de la nuit… Déjà ailleurs c’était le jour, mais ici la nuit était plus noire et plus dense que toutes les nuits; et pourtant de nombreuses torches et diverses lumières l’atténuaient. » (Pline le jeune, lettre à Tacite au sujet de la mort de Pline le vieux)
En relisant aujourd’hui cette lettre — racontant une apocalypse qui submergea toute la plaine de Naples jusqu’au Cap Misène, en faisant disparaître (pour mieux la conserver !) la ville entière de Pompéi sous une couche épaisse de cendres —, j’y retrouve quelques images ou plutôt quelques sensations évoquées dans le livre de Stéphanie Hochet.
Voilà. Après lecture, ce roman choral ne cesse de chanter dans ma tête. Les personnages — que la sage mise en scène de Stéphanie Hochet a dû de quelque façon limiter, en les sacrifiant à l’économie générale et au succès théâtral et musical de la « pièce » —, reviennent à la mémoire, pour expliquer le possible sens caché dans leurs prénoms, ou pour signaler l’importance de leur contribution à la réussite finale.
Tara, pour commencer, est aussi le nom de la ferme du célèbre film américain Autant en emporte le vent (Gone with the Wind, Victor Fleming, 1939).
Alice passe de la France à l’Angleterre comme une autre inoubliable Alice à travers son miroir (dans Les Aventures d’Alice au pays des merveilles — Alice’s Adventures in Wonderland, Lewis Carrol 1865).
Simon Black c’est parfait pour un peintre, tandis qu’en Ecuador le prénom absorbe tout, jusqu’à l’image physique incertaine de cette femme aussi fatale que fragile. L’amour passionné de Simon, que cette femme du mystère partage vivement, devient un hommage inattendu à la littérature d’amour et cela dépend peut-être du fait que cet amour n’est pas vraiment décrit ni imposé à la vue.
Quant à Ludivine, dont le nom est peut-être inspire à la jeune hollandaise immortalisée par le célèbre écrivain de la décadence J.K. Huysmans dans son livre Sainte Lydwine de Schiedam (1901), est très intéressant ce que nous dit Amélie Nothomb : « Freud signale que l’enfant peut devenir pervers polymorphe. Stéphanie Hochet absolutise ce constat : dans son œuvre, tous les enfants sont des monstres malfaisants. Les Éphémérides ne fait pas exception ». Et voilà ce que A. Nothomb avait déjà dit en 2004 à propos de L’Apocalypse selon Embrun et de…, son personnage principal : « Mais non, protestera le meilleur de nous-même, un enfant ne peut pas être le Mal. A l’instant où nous refusons d’y croire, la part la plus obscure de notre être nous rappellera la petite nièce odieuse ou le gosse que nous baby-sittions en brûlant de le jeter par la fenêtre tant il était gratuitement abject. Des enfants imbuvables, nous en avons tous connu plusieurs. Nous réglions la question de généreuse manière : Ce sont des victimes, c’est la faute des parents, d’une mauvaise éducation, de la télévision, de la société, etc. […] Oui, bien sûr. Là encore, la part la plus obscure de notre être nous rappelle que la petite nièce odieuse avait une grande sœur charmante qui avait pourtant reçu une éducation identique, que tel môme défenestrable était adorable avec tous sauf avec nous, et autres signes troublants de la perversité de certains enfants. C’est sur ce constat inavouable que fonctionne le roman de Stéphanie Hochet. […] Son texte est jubilatoire, mais l’auteur a l’élégance et l’intelligence de ne pas abuser de ce qui pourrait être une aubaine narrative : le thème de l’enfant maléfique n’est pas ici surexploité. »

Après le déluge, les mots de Saramago
Comme j’avais dit, Stéphanie Hochet a un particulier penchant pour le point de vue de Caïn et les Apocalypses. Dans Les Éphémérides elle parle d’une Arche (de Noé) et des animaux (du déluge universel) qu’y entrent. En prenant cela comme prétexte et petite provocation — car je trouve qu’après la « fin du monde » ici exploitée, de l’Arche ne sortiront que des chiens noirs — je crois que la scène finale, imaginée par José Saramago (Prix Nobel 1998) pour son Caïn (Seuil 2011), pourrait très efficacement décrire ce que peut se passer après le déluge des Éphémérides : « Le lendemain, l’embarcation toucha terre. On entendit alors la voix de dieux, Noé, noé, sors de l’arche avec ta femme et tes fils et les femmes de tes fils, retire aussi de l’arche les animaux de toutes espèces qui sont avec toi, les oiseaux, les quadrupèdes, tous les reptiles qui rampent à terre, afin qu’ils s’éparpillent dans le monde et se multiplient partout. Il y eut un silence, puis la porte de l’arche s’ouvrit lentement et les bêtes commencèrent à sortir. Elles sortaient, sortaient interminablement, les unes grandes comme l’éléphant et l’hippopotame, les autres petites comme les lézardes et la sauterelle, d’autres de taille moyenne comme la chèvre et la brebis. Quand les tortues, qui furent les dernières, s’éloignaient, lentes et solennelles, comme c’est dans leur nature, dieu appela, Noé, noé, pourquoi ne sors-tu pas. Venu de l’intérieur sombre de l’arche, caïn apparut sur le seuil de la grande porte. Où sont noé et les siens, demanda le seigneur. Par là, morts, répondit caïn, Morts, comment cela, morts, pourquoi, Sauf noé, qui s’est noyé librement, volontairement, les autres, je les ai tués. Comment as-tu osé, assassin, contrarier mon projet, est-ce donc ainsi que tu me remercies d’avoir épargné ta vie quand tu as tué abel, demanda le seigneur. Le jour devait venir où quelqu’un te placerait devant ton vrai visage, Alors la nouvelle humanité que j’avais annoncée, Il y en a eu une, il n’y en aura pas d’autre et personne ne la regrettera. Tu es caïn, le méchant, l’infâme meurtrier de ton propre frère, Pas aussi méchant et infâme que toi, rappelle-toi les enfants de sodome. Un grand silence se fit. Puis caïn dit, Maintenant, tu peux me tuer, Je ne peux pas, dieu ne revient pas sur sa parole, tu mourras de mort naturelle sur la terre abandonnée et les oiseaux de proie viendront délirer ta chair, Oui, après que toi tu m’auras d’abord dévoré l’esprit…»

Giovanni Merloni

« Je ne veux plus de l’impossibilité de transmettre »

01 vendredi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats, mes contes et récits

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Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes, Valère Staraselski

Mes chers lecteurs,
en cette journée du premier mai, une sorte de « dimanche exceptionnel des travailleurs » je ne peux pas m’empêcher de remonter à cette année 1945, cruciale pour ma naissance, quelques mois depuis, cruciale aussi pour l’Europe. En particulier, je remonte spontanément à deux dates très proches : le 25 avril et le 1er mai. Toujours, au cours de ma vie, ces deux dates ont été l’occasion pour manifestations ou célébrations, en Italie, plus ou moins convaincues et heureuses. Elles sont liées pour moi à l’idée de Liberté dans la démocratie, Fraternité dans le travail, Égalité et solidarité dans la société.

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Turin, mai 1945 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Soixante-dix ans après…
J’ai le même âge de la Libération et du premier 1er mai libre après de décennies !
Soixante-dix ans d’espoir, de travail et, malheureusement, de contradictions aussi !
Mais reste vive en nous tous l’idée de liberté et de respect réciproque que nos pères nous ont donnée avec le silence et le sang.
Après soixante-dix ans, le monde change vite, dans la mauvaise direction, hélas !
On nous a enlevé le travail ainsi que les lieux de travail. On voudrait nous enlever les livres et aussi, petit à petit, la parole.
Et nous ne savons faire de mieux que bavarder à vide, nous couper réciproquement la parole, car nous devenons incapables de bâtir une stratégie quelconque de vie en commune, solidaire et humaine…
Je ne veux pas croire jusqu’au bout à tout cela, je veux espérer qu’aujourd’hui nous saurons trouver la façon et la voie pour nous réveiller, pour nous rebeller pacifiquement, retrouvant notre générosité et notre courage.
Oui, pourquoi pas ? C’est une question de bonne volonté et d’intelligence aussi. Il ne faut pas mépriser les hommes honnêtes de bonne volonté !
Cherchons alors de voir, pour commencer, dans ces soixante-dix ans qui se sont écoulés, combien de choses positives ont été faites. Que reste-t-il du travail acharné de millions d’hommes et femmes honnêtes ?
Libération et Libertè, vous existez encore, cela veut dire que même dans le désastre extrême quelque chose résiste et donc chacun de nous peut faire beaucoup de choses pour arrêter cette dérive, pour vaincre l’indifférence, pour remettre debout les principes fondateurs de nos républiques menacées.
Alors, bon courage citoyens ! C’est à nous tous de redonner la dignité et l’haleine à nos nations blessées et abandonnées à elles-mêmes comme des radeaux à la dérive.

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

« Je ne veux plus de l’impossibilité de transmettre » (1)

Dans cette date d’aujourd’hui, le 1er mai — évoquant en moi, encore aujourd’hui, quelque chose d’important et d’intime —, je voudrais savoir répondre à une question immédiate que cette date m’a suggérée : « Où sont les usines ? Où sont-ils les travailleurs ? Où sont-elles les organisations syndicales et les partis qui devraient défendre le travail et les travailleurs ? »
Revenant en arrière dans notre histoire récente, il faut bien sûr reconnaître les fautes et les délits qu’on a commis dans la plupart des pays communistes. D’ailleurs, il ne faut pas oublier, en Italie comme en France, le rôle assumé par les partis de la gauche tout au cours de l’histoire républicaine des deux pays.
En Italie, par exemple, cela aurait été impensable une véritable démocratie  sans le parti communiste qui a toujours défendu notre liberté, même à l’opposition. Il suffit de citer le nom d’Antonio Gramsci pour comprendre le parcours idéal de notre gauche, qui a choisi sans équivoque, dès le début, la voie de la démocratie parlementaire en réalisant des conquêtes primordiales, non seulement dans le monde du travail et de la justice sociale, mais aussi dans les institutions, dans la culture et dans les droits civils.

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

En 1989, la chute du mur de Berlin a été un passage historique que les hommes et les femmes de gauche en Europe ont salué comme une deuxième Libération. Car le système soviétique avait partout imposé, jusqu’au plus reculé des pays satellites, des régimes totalitaires. En même temps, la défaite — ou l’implosion — du redoutable géant communiste au-delà du rideau de fer n’a pas déclenché, ni à l’Ouest ni à l’Est un procès de « réécriture » démocratique des principes du socialisme lors de l’inévitable compromis avec le système capitaliste.
De but en blanc, j’ai la sensation de me retrouver dans un monde profondément changé, où tout s’est renversé, à partir du droit au travail jusqu’au droit à la retraite. Un monde où celui qui a travaillé durement est devenu un privilégié, tandis que les jeunes sont coincés en avance dans un autre univers, obligés d’avancer sans garantie…

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Mais je veux dire aujourd’hui, le cœur dans la gorge, hélas, une chose vraiment très douloureuse pour moi : « est-ce que nous sommes en train de glisser dans un nouveau totalitarisme sans retour, celui de l’argent, qui se sert de tous les régimes possibles et imaginables pour s’installer de plus en plus diaboliquement dans l’Europe et dans le monde ? Est-ce que nous sommes déjà plongés, ici en France ou là en Italie, dans un contexte où tout le monde a le droit de parler, mais personne ne trouvera de réponses ? Qu’avons-nous fait, ou oublié de faire, pour atteindre cette rive redoutable ? »
On ne peut pas dire que les manifestations populaires au cours des derniers soixante-dix ans depuis la Libération ont toujours été des démonstrations de force, de cette force imbattable de la classe ouvrière et des travailleurs en général. Pas du tout. Elles étaient en tout cas la preuve de l’existence de gens responsables qui, même en prenant des risques, ne se dérobaient jamais au devoir de hurler leur rage et de manifester pacifiquement leur besoin de justice et de paix.

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Rome, 1er mai 2005

Où trouverais-je, aujourd’hui, un exemple pareil de sacrifice et de cohérence, parmi les écrivains ? Je crois que Valère Staraselski, dont j’ai essayé de suivre dans les dernières années le parcours, peut nous aider à retrouver l’espoir ! Voilà ci-dessous deux textes que jai extraits respectivement du premier et du dernier roman que Staraselski a écrit jusqu’ici, dont je vais bientôt vous proposer un commentaire. En vingt-cinq ans, dans lesquels il a publié huit romans, un fil rouge relie sans faille un monde d’émotions et de convictions qui s’enrichissent sans jamais se démentir, soutenus par une écriture envoûtante et poétique qui ne se sépare jamais d’une rigueur morale et idéale vraiment exemplaire :
« Écrire ce livre est revenu à construire un mur que j’aurais dû démolir cinq, six, sept fois... Le ciment durci obligeant à porter des coups de masse sur ce qu’on avait bâti du mieux qu’on pouvait, en y croyant. Puis, il fallait ramasser les gravats, aller les jeter hors de vue, balayer et recommencer, le cœur neuf. La paroi enfin reconstruite, on découvrait les grossières malfaçons, invisibles, pendant le travail… Non, ceci ne regarde pas que moi ! J’ai dû écrire ce roman à cause de ceux qui, comme moi, ont cru ces dernières années pouvoir participer à une transformation réelle de la société. Et qui se sont retrouvés le bec dans ce désastre. Oui, c’est bien de la France dont il s’agit !
À eux, j’adresse ce livre afin qu’ils ne tiennent pas pour vraie la nullité de leur combat émancipateur.
Et depuis quand le roman n’en est-il pas ? »
Valère Staraselski (2)

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

« Je ne veux plus de l’impossibilité de transmettre. De se concentrer. Du refus d’accepter la frustration. Oui, cette frustration sans laquelle, sans le consentement à laquelle nous n’aurions plus grand-chose d’humain… Je ne veux plus de ce qui n’est pas sage, c’est-à-dire humble, moral et altruiste… Je ne veux plus de la toute puissance du marché, qui entend changer la nature même du travail en le niant, en le tuant… De ce qu’il impose partout comme étant les valeurs d’aujourd’hui… De la culture manipulée par les seuls intérêts commerciaux… Des mômeries de l’ex-trader new-yorkais, Jeff Koons, dans le parc du château de Versailles… »
Valère Staraselski (3)

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Giovanni Merloni

(1) Phrase de Valère Staraselski, extraite de son roman « Sur les toits d’Innsbruck, Le Cherche Midi, 2015
(2) Lors de la publication du roman « Dans la folie d’une colère très juste » (Harmattan, 2003) en avril 1990, Valère Staraselski avertissait le lecteur avec cette poignante déclaration.
(3) Sur les toits d’Innsbruck, Le Cherche Midi, 2015

« La distribution des lumières » de Stéphanie Hochet (lectures V/VII)

30 jeudi Avr 2015

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001_lumières 180« La distribution des lumières » de Stéphanie Hochet

« La distribution des lumières » de Stéphanie Hochet est un très beau et important roman polyphonique, qui tourne autour des chimères, des obsessions, ou, si l’on veut, des idées fixes de quatre personnages, dont trois ont la parole – Pasquale, « l’Italien déçu » ; Auréle, « la jeune fille de banlieue » ; Jerôme, « le demi-frère idiot » — tandis que le quatrième — Anna Lussing, « la belle musicienne », le clou de cette terrible histoire — ne s’exprime pas en première personne.
Dans un singulier crescendo qui ne laisse pas respirer le lecteur, on assiste à la juxtaposition de trois récits assez différents les uns des autres : le journal « contradictoire » de Pasquale ; l’épanchement « rationnel » d’Aurèle ; la rêverie « visionnaire » de Jerôme. L’étalage de vies ordinaires, apparemment tranquilles, qui sont bientôt saisies par le drame, par une tragédie sans issue.
Avec ce livre, Stéphanie Hochet semble vouloir ouvrir une nouvelle piste dans la façon d’écrire et de se représenter le réel. Elle garde toujours cet esprit de vérité et de clarté qu’on retrouve dans ses livres précédents et surtout dans « Combat de l’amour et de la faim ». Mais elle pousse plus loin, vers des horizons nouveaux. Ici, par exemple, on voit que la « distribution des lumières » correspond à la distribution des parties entre les personnages : chacun lutte pour le rôle de protagoniste, car chacun des personnages – consciemment ou non – voudrait qu’on écoute son histoire, qu’on s’en charge, qu’on l’aide à en sortir.
Mais, au-delà de ça, Stéphanie Hochet met en place une structure complexe, basée sur certains mots et phrases « stratégiques », une structure qui lui sert à contredire, à balancer ou plutôt à bouleverser tout ordre logique pour lequel le lecteur pourrait avoir de l’affection. C’est une structure verticale, très ressemblante à la tour Eiffel (d’ailleurs cité à pag.183). En cette conception, la première partie du livre est consacrée à la montée, à la prise de conscience de soi. En cette phase les personnages restent plutôt loin l’un de l’autre. On ne peut pas imaginer qu’il y aura une liaison entre eux. Avant d’arriver au sommet, un événement apparemment extérieur éclate, qui n’a rien à voir avec ces personnages. On est un peu agacé pour cette intrusion. Après on commence à comprendre. Au sommet de la tour, on sait déjà beaucoup, on est porté à s’attendre d’ici peu le dénouement et la fin. Ce n’est pas ça. On doit descendre. Et la descente sera « vertigineuse », fatale (concept anticipé à page 11 et répété aux pages 142-143). Avec la deuxième partie du livre, ce n’est plus le cas d’une prise de conscience. On se mesure plutôt avec des témoignages, avec des soupçons, avec tout ce qui donne à la fatalité, au tragique, l’espace et l’occasion de se réaliser sans contrôles et sans brides.
Cette structure transgressive, basée sur des phrases et des mots qui sont des véritables bombes à retardement, a sans doute le pouvoir d’inverser tout ce qui arrive d’habitude en justifiant comme tout à fait réelle une histoire qui est pourtant assez paradoxale et idéologique.
J’avance une interprétation. Tous les personnages – l’Italien déçu, la jeune fille obsessionnelle, le demi-frère perturbé, et aussi la musicienne pleine de bonne volonté – manquent d’une famille. Pour les deux jeunes, c’est la conséquence d’un abandon qui se répète tous les jours. Pour Pasquale c’est un refus qu’il n’explique pas et qui l’opprime beaucoup. Pour Anna la famille d’origine, la seule qu’elle a eue, c’était une série de devoirs et d’obligations qui l’ont coupée en deux. Elle voudrait une famille à soi, pour ouvrir finalement la cage où ses esprits vitaux sont cachés. Tous les quatre sont des « sans-familles ».
À partir de cette réalité, Stéphanie Hochet travaille ses personnages comme dans un laboratoire. L’Italien déçu et incertain est de plus en plus entrainé dans un deuxième rapport conjugal avec Anna. Aurèle cherche en Anna quelqu’un qui lui ouvre le chemin de la vie, peut-être une mère. Mais Pasquale déverse sur Anna toutes ses contradictions existentielles et amoureuses et Aurèle voudrait faire payer à la nouvelle « mère » tout le mal que ses parents lui ont causé. Entre les deux personnages majeurs, un rôle stratégique est assigné à Jerôme, le puceau, le maboul, l’idiot. Il n’est pas du tout idiot, il voit assez claire une frontière entre le bien et le mal (voir page 108). C’est à l’équilibre de Jerôme que tout est consigné. On le sent, on le voit. Si la distribution des lumières, voire des attentions, eut été plus équilibrée, en donnant à Jerome ce qu’on lui devait, peut-être les événements se seront très différemment écoulés.
Stéphanie Hochet a besoin de ces « enfants diaboliques » et de ce monde aveugle et sourd de la banlieue pour réaliser une véritable tragédie grecque, tout en la jouant avec le style littéraire d’un André Gide et la classe incontournable d’un Hitckock ou d’un Spielberg. La tragédie d’Electre se joue en famille. Et tout personnage du livre converge vers une famille. Cela peut alors justifier le comportement de Pasquale, son sacrifice ou, du moins — puisqu’on ne sait pas ce que le procès dira —, son élan envers ces petits déjà condamnés par leur vie même. Le comportement d’un père.

Giovanni Merloni

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TRADUCTION EN ITALIEN

« Rage against the machine » de Stéphanie Hochet (lecture IV/VII)

29 mercredi Avr 2015

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« Rage against the machine » : le dernier conte de Stéphanie Hochet sur le site de La Revue des Ressources

Je sors de la lecture du dernier conte de Stéphanie Hochet, « Rage against the machine », avec deux sentiments contreposés. Le premier, je l’ai ressenti « au cours » de la lecture. Le deuxième s’est formé « après ».
J’ai lu avec de l’intérêt et de la véritable passion cette histoire « américaine », cette description rythmée sur la rumeur de fond d’une voiture voyageant de façon incertaine et sur l’absence d’éclat d’un paysage presque dépourvu de vie. Du moins, c’est ce que nous transmet l’homme au volant du 4×4. Un sentiment de mort. Il est excité, même survolté, il rêve aussi, en s’égarant de soi-même. De temps en temps, il se rassure, il se raconte des histoires. Mais, on découvre bien tôt qu’il y a un animal mort dans sa voiture, il nous raconte que cette biche a cogné contre la carrosserie en se cassant mortellement la tête. D’un moment à l’autre, le voyage devient sanglant et puant de cadavre, tandis qu’au-dehors l’asphalte et l’anonymat du paysage contribuent à nous rappeler nos déplacements incommodes, nos espoirs déçus, nos difficultés d’hommes lorsque le monde extérieur devient d’un coup malveillant envers nous. Combien de déplacements « solitaires » se sont déroulés au long de cette distance monocorde entre Paris et Lyon ? En tout cas, ce n’est pas un voyage de l’autre siècle, ce n’est pas la course folle de Gassman et de Trintignant sur la « Giulietta sprint » sans capote du « Fanfaron » de Dino Risi (1962), qui ne ressemble pas du tout à l’obsession qui pousse l’homme au volant à défier toute règle de bon sens, jusqu’à…
Nous sommes en plein 2011. Stéphanie Hochet pointe son objectif sur le GPS, cet instrument diabolique dont personne ne saurait se passer. Elle lui donne une vie ou, du moins, une voix. Une voix qui au cours de la journée se transforme, jusqu’à prendre le rythme et les reflets d’une voix humaine. De cette voix, jaillit l’idée clou, une idée autant paradoxale — à la Boulgakov — que cohérente avec tout ce que le « progrès » technologique peut nous donner. C’est à partir du moment où le GPS devient un interlocuteur, un passager inquiet — comme Trintignant vis-à-vis du personnage charmant et antipathique qui veut l’entraîner au plus loin possible du centre de sa vie — que la courte histoire du voyageur subit une accélération vers le dénouement et la fin. Cela nous a donc intrigués, au cours de la lecture, mais nous a frappés aussi. Nous aussi, comme Trintignant et peut-être la femme cachée derrière le GPS, nous aurions voulu descendre.
Après la lecture, on réfléchit. On a connu le sens dramatique de cette course vers le néant, une espèce de voyage à rebours vers son propre néant qui met en relief une véritable folie, une rupture dans l’équilibre qu’on ne pourra pas soigner ni panser après. Donc, on comprend qu’on nous a plongés dans une histoire particulière, tout à fait possible, qui serait un sujet parfait pour un film. Et l’on comprend aussi la raison de cette scène uniforme et dépouillée de couleurs et de vie — sauf le sang —, qui entoure la solitude de ce véhicule. Parfois, le paysage est le reflet de notre âme, de notre malheur ou de notre bonheur. Et cela est essentiel pour une histoire terrible qui se déroule dans un si bref temps de lecture. Stéphanie Hochet a su donc entraîner l’attention du lecteur en lui donnant aussi beaucoup d’éléments sur lesquels réfléchir. J’en signale ici un. Dans le coffre, il y a un deuxième cadavre, caché comme dans une arrière-pensée, dans une coulisse de la mémoire. Il est peut-être une conscience muette, qu’on voudrait éloigner et s’en débarrasser, tandis que la voix du GPS devient de plus en plus une conscience parlante…
Cependant, après avoir lu ce conte noir digne d’Hitchcock, une grande nostalgie m’a pris à la gorge. L’idée des anciens voyages avec les cartes routières qu’il fallait ouvrir en sortant de la voiture, en s’appuyant sur le capot ! L’idée de se perdre heureusement et surtout l’idée d’une société moins dure, moins envahissante, qui laissait peut-être aux hommes et aux femmes les mains et les bras libres pour se connaître, pour inventer, pour dialoguer avec le cerveau. Car on a l’impression que ce qu’on nous oblige d’adopter ce ne sont plus des outils plus ou moins utiles, mais, au contraire, des instruments pour nous infliger de tortures, nous soumettre et nous enfoncer de plus en plus dans nos vies faibles et solitaires.

Giovanni Merloni

« Le combat de l’amour et de la faim » de Stéphanie Hochet (lectures III/VII)

29 mercredi Avr 2015

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« Le combat de l’amour et de la faim » de Stéphanie Hochet, Fayard 2008, Prix Lilas 2009.

Ce n’est pas seulement le combat de l’amour et de la faim. C’est surtout le combat de la mesure et de la démesure.
À mon avis, la qualité la plus remarquable de ce roman nous vient de la mesure dont Stéphanie Hochet a une véritable maîtrise, c’est-à-dire d’une admirable économie des mots sur un rythme dépouillé et parfois austère, qu’on retrouve à chaque page et qui s’appuie sur un langage simple qui sait toujours trouver l’endroit précis où le mot qui frappe, ou qui donne l’envie de lire encore et d’en savoir plus doit s’installer. Jusqu’au moment où l’on est tout plongés dans « Le Blanc et le Noir » de façon qu’on est tous inconditionnels de Marie, un personnage très fascinant qu’on pourrait considérer le dernier enfant de la lignée de notre héros stendhalien.
Cette mesure ne fait qu’augmenter le rôle et l’importance de la démesure dans ce roman. Car la démesure envahit au pied de la lettre les parties blanches du livre, tout ce qui reste invisible parmi les mots imprimés, commençant par l’esprit de ce personnage doux et violent — qu’on accepte avant de comprendre — « obligé à vivre » qui se rendra compte à la fin de son parcours qu’il a vécu le même cliché de vie que sa mère.
À travers ce combat, entre la mesure et la démesure Stéphanie Hochet nous aide à comprendre, à lier les différents moments de ce déplacement éternel, de ville en ville, d’hôtel en hôtel et en même temps elle nous donne une petite « mesure de la démesure » des sentiments et des désirs — de joie, ou de faim ou même de justice — en train de bouleverser ce jeune homme qui va devenir bientôt un vieux jeune homme.
Donc, ce livre se déplace du sud au centre des États-Unis et situe l’histoire terrible de ce fils désespéré dans la géographie et l’histoire de ce pays au commencement du siècle passé, jusqu’à la crise du 1929. Une histoire qu’on nous a racontée et montrée dans une montagne de films et documentaires, un pays que les Européens connaissent par cœur sans avoir une nécessité absolue d’y aller. C’est pour cela peut-être que Stéphanie Hochet a soigneusement évité de surcharger les descriptions et d’expliquer au-delà du strictement utile au récit. Elle n’a pas eu besoin non plus de mettre en piste des policiers, des procès, des dialogues concernant les vols ou le possible meurtre de l’ami de June. Tout ça, on peut l’imaginer, le deviner et reconstruire : ne pas en parler aide beaucoup à la mesure et légèreté du texte.
Et au déchainement de tout ce qui se déroule au-dessous de la page. La force irrationnelle de la vie qui explose bruyamment et tragiquement suivant, en même temps, une logique.
Car l’escalade des actions mauvaises de Marie Shortfellow correspond, au fond, à une quête de justice. La haine que Marie ressent envers Tomberry, le frère d’Heather, c’est la même haine qu’il prouve envers son unique véritable victime, Walter, le copain de June. Et c’est la troisième fois qu’une espèce d’inceste s’affiche à ses yeux. Car Tomberry était amoureux de sa sœur Heather, tandis que John Clemens était peut-être amoureux de sa fille May…

002_combat 180 C’est la faim, selon ce livre, la seule et simple faim qui emmène le protagoniste à sacrifier l’amour jusqu’à descendre aux abîmes de toute moralité. Mais avec la faim il y a aussi quelque chose de très compréhensible et raisonnable qui le pousse à agir de sa façon : il n’a pas eu d’incestes dans sa vie, il est tout à fait normal, il voudrait seulement, comme sa mère, trouver un abri, une pause. Il la trouvera dans sa cellule de prison.
C’est un livre d’exception, écrit par une femme qui se raconte en homme à la première personne. Et cet homme porte sur soi un prénom de femme. Le plus tragique possible : Marie.

Giovanni Merloni

La poésie dans la prose de Stéphanie Hochet : « Je ne connais pas ma force » (lectures II/VII)

28 mardi Avr 2015

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La poésie dans la prose de Stéphanie Hochet : « Je ne connais pas ma force », Fayard 2007 

Vous trouverez ci-dessous un article que j’avais d’abord publié le 9 janvier 2012 sur « La Toile de Pandore » et ensuite, avec son approbation, le 26 février 2012, sur mon ancien blog littéraire. Lors de cette publication je n’avais pas lu le bel article d’Amélie Nothomb, « Führer de son corps » paru sur Libération le 13 mars 2008.

1. « Qui a peur de Stéphanie Hochet ? »
J’espère qu’on me pardonnera la citation provocatrice de la pièce Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee (1962), d’où on tira en 1966 un fameux film avec Elizabeth Taylor et Richard Burton. Dans le titre de la pièce et du film, on jouait sur l’assonance entre Woolf (le nom de Virginia) et Wolf (le méchant loup des fables : Who is afraid of big bad wolf ?, Qui a peur du grand méchant loup ?). En ce temps-là, j’étais jeune et ne connaissais pas encore les livres de la grande écrivaine et polémiste anglaise. Donc, le fait que Virginia Woolf faisait peur pour ses critiques féroces me suffisait.
La lecture — quatre ans après sa publication — de Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007) de Stéphanie Hochet me pousse à reformuler une question pareille : « Qui a peur de Stéphanie Hochet ? », ou plutôt, « Quelle fonction a-t-elle, la peur, dans ses écrits ? ». Car la peur existe dans la plupart de ses textes et cette écrivaine s’est peut-être gagné une réputation de créatrice d’histoires dures, menaçantes, désespérées jusqu’au dénouement final. Comme c’est le cas pour Je ne connais pas ma force, dont le titre pourrait aussi représenter très efficacement la nature et l’esprit de la plupart des personnages animant ses romans.
Mais, au contraire de ses personnages, Stéphanie Hochet connaît bien « sa » force, qui ne réside pas dans les chocs que souvent provoquent les histoires qu’elle invente. Car son but n’est jamais celui de nous bouleverser ou faire peur sans une raison. La véritable force de cette écrivaine est dans le courage de son regard. Elle ne se dérobe jamais à la vue de ce qui se passe dans le film quotidien qui coule dramatiquement devant ses yeux. Au contraire, elle ose carrément y entrer pour en extraire ses personnages, qui sont à l’origine bien réels. Elle les observe de l’intérieur, pour en maîtriser les pulsions et les rêves, pour les comprendre et les faire comprendre. Elle en a parfois peur. Car tout ce qu’on ne connaît pas peut faire d’abord peur, à elle aussi.
D’ailleurs, ses choix démontrent qu’elle n’a aucun intérêt à s’occuper de maux qui restent impunis ou de gens perturbés qui restent figés dans des situations qui n’évoluent pas. Stéphanie Hochet cherche les fleurs qui jaillissent du mal pour en faire des romans sombres, psychologiques et poétiques tout à fait particuliers, où l’on nous contraint à des passages de plus en plus difficiles et nous oblige, enfin, à espérer.

2. Je ne connais pas ma force  
Avant de m’exprimer de façon spécifique sur Je ne connais pas ma force, un livre que j’ai beaucoup aimé et juge une petite perle de la littérature française contemporaine, je me permets d’ouvrir une parenthèse sur le premier impact que ce livre a eu sur moi.
Je n’ai aucune difficulté à avouer mon tempérament craintif quant aux situations extrêmes — comme c’est le cas de la mort annoncée par une tumeur touchant des organes vitaux —, à avouer aussi une intarissable phobie pour les animaux morts, en particulier les oiseaux (je fais toujours des bonds en arrière quand je vois un pigeon écrasé par une voiture dans la rue). Donc, quand j’ai pris dans mes mains le roman de Stéphanie Hochet, j’ai dû d’abord enlever la couverture avec le canari raide mort et rester ensuite « en garde » face à la possibilité de rencontrer les redoutables situations que ce mot « tumeur au cerveau » suggérait à mon esprit délicat.
Mais, après quelques pages, la lecture de ce livre a coulé parfaitement et je me suis trouvé tout à fait rassuré. En fait, ce livre ne parle pas de « tumeur au cerveau » ni d’oiseaux morts. Ou bien, il en parle, mais dans les limites strictes de la nécessité. En plus, l’acceptation de la mort et de toutes les horreurs possibles ne comporte aucune complaisance envers la réalité de nos jours, souvent plate et sans espoir. D’ailleurs, les livres de Stéphanie Hochet ne se servent jamais d’effets spéciaux : ils reconduisent chaque histoire à la dimension temporelle et corporelle d’une vie humaine.
Cependant, j’ai dû faire face à une troisième provocation, qui, au cours de la lecture de ce livre, allait pourtant se révéler un de ses primordiaux points forts. Après l’entrée en scène de cette tumeur, « foncée et poreuse comme une truffe » et, ensuite, du sentiment qu’un destin tragique touchera tôt ou tard le canari Tristan — autrement dit Sale Besogne —, un fait encore plus bouleversant s’invite dans la vie du protagoniste, Karl Vogel, un jeune français de 15 ans. Karl décide d’accueillir en lui des anticorps capables de prendre part à la terrible guerre contre le « corps étranger » de la tumeur : il décide « … de lutter contre ce malaise métaphysique en puisant de la force dans le plus grand conteneur d’énergies primitives : l’armée… Dès lors, je devins le Führer de mon corps. ». Il adopte sans hésitation une nouvelle identité, tout à fait inacceptable pour son cercle familial, en épousant sans réserve l’idéologie nazie de l’extermination.
D’ailleurs, au cours de la lecture, on est conduit, de façon tout à fait « agréable », à donner le juste poids aux choses, à ne pas se faire épouvanter par ce qui se passe — de façon réelle ou tout à fait imaginaire — dans le corps et dans l’âme de cet être de quinze ans qui est obligé, en définitive,  de créer un filtre entre le monde extérieur et lui-même. Et sa « course aux armes » se traduit en une pensée qu’il n’a pas honte de d’énoncer noir sur blanc : « J’ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ».
Cette idée d’un corps humain qui devient champ de bataille est un très brillant point de départ. Car il n’y a pas de bataille plus incertaine que l’affrontement entre la vie et la mort. Mais aussi parce qu’en cette bataille, où évidemment « tous les coups sont permis », au sujet concerné — et au lecteur avec lui — il peut bien arriver de voir s’installer aussi, dans ce même champ, un Tribunal appelé à porter un jugement sur les forces en train de s’affronter.
Et c’est avec cette idée de bataille que Je ne connais pas ma force m’a conquis, en me rappelant d’abord l’importance de la mémoire, des souvenirs de toutes les horreurs que l’humanité a subies, ensuite la valeur du doute, qu’on ne doit jamais sacrifier sur les autels de fois absolues et inoxydables, enfin le courage, qu’il faut avoir devant les faiblesses ou les méchancetés des autres.
Ce choix « inquiétant » de Stéphanie Hochet n’a d’ailleurs rien à voir avec certaines œuvres littéraires, cinématographiques ou théâtrales de nos jours, où la dimension de l’horreur se révèle souvent gratuite et où le négationnisme de la Shoah risque de regagner du terrain, en accréditant une réécriture impossible de l’Histoire. Ce livre dit le contraire, du début à la fin, car il nous aide à exploiter notre mémoire. Et parfois, en lisant certaines pages de ce roman à contre-jour, on a même l’impression d’entendre les vers poignants de Primo Levi (Si c’est un homme, Primo Levi, Julliard 1987) :

Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous

Je trouve donc tout à fait correct et intelligent cet effort de Stéphanie Hochet, qui, pour essayer d’en comprendre l’origine et le parcours néfaste, a eu la force d’assumer comme des maux nécessaires les risques que la seule mémoire des atrocités nazies peut entraîner. D’un côté parce que le phénomène néo-nazi, surtout chez les jeunes, se présente cycliquement dans nos sociétés, toujours avec la même gueule redoutable. D’un autre côté parce que les pulsions de destruction et d’autodestruction sont des conséquences typiques de toute rupture interpersonnelle et sociale.

3. Une Apocalypse laïque
Le long monologue qui accompagne Karl Vogel, un adolescent de 15 ans, dans sa « traversée dans le désert », est une Apocalypse laïque où l’on ressent toujours la menace, pour lui, d’un jugement dernier n’excluant pas de sentiments religieux : je m’autorise à utiliser ce mot redoutable « Apocalypse » pour ce livre au registre tout à fait humain et agréable parce que, comme j’essayerai de l’expliquer par la suite, beaucoup d’éléments structurant le texte et l’histoire mènent à une telle image.
Karl Vogel, fils cadet d’une famille plutôt traditionaliste, aux convictions immuables, souffre d’un tempérament sensible et rebelle. L’amour de sa mère Victoire — qui n’a jamais eu la force de contredire son mari Mathieu et de contrebalancer son penchant pour Armel, le fils aîné — ne lui permet même pas de briser le mur d’incompréhension qui de plus en plus s’installe au sein de leur foyer.
Au rythme même d’une pendule, ce roman se balance entre deux affirmations très fortes. La première, au milieu des pages initiales : « J’ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ». La seconde, « Je ne connais pas ma force », donnant du sens au dénouement final. Au beau milieu de ce mouvement pendulaire, il y a un gouffre épouvantable.

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4. Premier Acte
Karl Vogel tombe évanoui et rouvre les yeux à l’hôpital. Le médecin lui explique la gravité de son mal : il est touché par une maladie mortelle, là où tout se déclenche — le cerveau. À partir de ce moment-là, il subira une transformation ou, si l’on veut, une véritable mutation : puisque la tumeur a décidé de s’installer dans son corps, il est vite conscient du défi qui l’attend au passage : « Je redoutais mon mal, mais j’appris à l’aimer — il devint une sorte d’emblème totémique. Après tout, cette tumeur avait choisi de croître dans mon cerveau, elle me distinguait. À moi d’être à la hauteur ». La famille s’efforce de le distraire et de réduire les dégâts de l’hospitalisation. Il se laisse un peu gâter, et plonge dans le désespoir lorsque « l’odeur de désinfectant… [dissipe] le parfum de [sa] mère ».
Mais Karl sait bien qu’il est seul dans sa lutte et se fabrique son propre appareil défensif, qui est le contraire de ce que son père, par son exemple silencieux, lui a appris. Il change de « cadence » vis-à-vis de ce qu’il était avant la maladie : « Quand un garçon n’est pas sportif, il pense qu’il sera tenu à l’écart de la vie héroïque, il se sent obligé de compenser sa nullité par un don de l’esprit — chez moi, c’était la poésie : je m’étais reporté sur une autre forme de cadence. Mais au fond, il demeure frustré… ». Il abandonne donc « son » Apollinaire et le rythme des vers pour prendre celui de l’exercice physique et de la marche : « J’avais commencé à évoluer… observer un adolescent de quinze ans changer d’engouement comme on change de chemise, mépriser la poésie de Guillaume Apollinaire qu’il avait aimée pour sa simplicité lumineuse et se passionner exclusivement pour les chants martiaux… c’était le début d’un bouleversement hors du commun. ».
Plongé en enfer, il essaie de trouver un allié aussi féroce que sa maladie. En même temps, il sent le besoin de se détacher de sa famille, surtout parce que le « manque de force » de ses parents s’apparente à un fatalisme qui n’a aucune chance contre ce mal « qui tout pourrit ». Il dévore de plus en plus de livres et de films de guerre, qui n’ont rien à voir avec À l’ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque que son père lui envoie : « Je détestais le dégoût de l’auteur pour le conflit… Ce type partiellement féminin, comme l’indiquait son nom. »
Il voit son père en victime d’une idéologie fausse et « lénifiante » (« cet adjectif… je l’avais rapproché de Lénine, personnage abhorré »), ce communisme au visage inhumain qui arborait en France les caractères d’idéologie « de la défaite ». Comme Karl raconte, « Les Vogel croyaient au Parti… Ma mère… s’était ralliée à la cause de son mari pour avoir la paix — elle fuyait les discussions politiques de fin de repas… mon père… s’était imaginé en soldat français de la Grande Guerre parce qu’il avait accompli son service militaire à Verdun. Il avait fait Verdun ».
Pour s’opposer aux convictions politiques et au comportement familial de son père Mathieu — qui n’a jamais caché son penchant pour son frère aîné, Armel —, Karl a besoin d’un appareil idéologique aussi féroce et aveugle, et il croit le trouver dans une nouvelle forme de nazisme selon sa mesure : « … J’avais résolu de lutter contre ce malaise métaphysique en puisant de la force dans le plus grand conteneur d’énergies primitives : l’armée… Dès lors, je devins le Führer de mon corps. […] Ma force croissait à mesure que je diminuais l’importance des autres… ».
Lorsque la maladie devient moins aigüe, on sort Karl de son isolement en lui donnant l’occasion d’expérimenter et d’extérioriser son délire d’omnipotence inspiré du Führer. Dans le dortoir, parmi les quatre nouveaux camarades de son âge, il essaie d’abord de soumettre à son autorité François, puis Angelo, l’Italien mordu de foot ayant de nombreux de points en commun avec lui, et qui semble partager son exaltation.
C’est alors que Karl lance son défi au monde des adultes : « J’ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ». Cette phrase, longuement analysée et bien sûr enregistrée dans le livre noir, sera le premier pas d’un crescendo qui aboutira au projet d’ôter la vie à un malade du deuxième étage en phase terminale. « … L’idée ignoble dansa devant moi ; nous nous affolions mutuellement. Nous étions ivres, d’une ivresse taboue qui nous brûlait le corps ; jamais nous n’avions ressenti ça : l’exaltation de la mort, la frénésie des bourreaux. — Mort aux faibles, dit Alberto au creux de mon oreille. Je répétai. »

5. Deuxième Acte
Le deuxième acte s’ouvre sur la « mission de guerre » avec Alberto : « Accoucher d’une telle résolution aurait dû nous épouvanter, nous inspirer une méfiance réciproque. Ce ne fut pas le cas. L’horreur nous soudait… De ma vie, je n’avais rien connu de plus réconfortant que cette complicité bestiale, je m’y engageai tout entier. Sans doute Alberto se croyait-il protégé par moi autant que je m’imaginais l’être par lui. On ne pouvait plus reculer. »
La veille de passer à l’action, Karl revient sur un passage crucial de sa vie passée. Un jour, dans le sud, lors d’une promenade en Zodiac sur le lac, il avait jeté son frère par-dessus bord. Après, à l’hôpital, son père « … évitait de poser les yeux sur moi, ses regards balayaient la pièce. Au fond de son âme, il savait. Il savait dans quel état de conscience j’avais agi. J’avais tenté d’assassiner son héritier, son fils chéri, la plus narcissique image de soi jamais inventée. »
Il est évident, après une deuxième lecture de ce passage, qu’en ce moment d’exaltation qui le poussait à commettre une action criminelle, Karl avait besoin de fouiller dans le passé pour y trouver les raisons de son égarement, en dehors de la maladie ; ou bien pour signaler le fait qu’à ce moment-là, ni son père ni sa mère ne l’avaient puni ou réprimandé. Il avait été blanchi. On ne l’avait pas arrêté. Donc il avançait encore, jusqu’au moment où quelqu’un prendrait bien en charge son cas.
La scène-clou du deuxième acte se déroule comme dans un film noir américain des années 50. Les deux complices arrivent près d’un homme au bout du rouleau, un « homme inutile » dont « on disait, avec beaucoup de sous-entendus, qu’il avait toute une histoire derrière lui ». Karl veut lui « retirer » la vie, tout simplement pour faire un geste cohérent… Cependant, son fidèle Alberto n’est pas totalement « fiable » — comme d’ailleurs tous les Italiens, selon l’avis des Allemands d’Hitler. Il refuse de tuer un homme, d’aller au-delà d’un geste seulement symbolique : « — Ça sentait la mort, déjà… Je n’aurais pas cru que ça ressemblerait à ça. ». C’est l’échec du couple Karl-Alberto.
Le lendemain, Alberto ne veut plus s’engager dans cette action qu’il considère désormais comme grotesque. Mais Karl a toujours besoin d’une transgression violente et même autodestructrice. Il monte au deuxième étage, déconnecte le fil de la vie… mais son acte mortel est déjoué. Il doit changer de dortoir. Séparé d’Alberto, entouré de trois « garçons… au mieux les uns avec les autres », Karl essaie de se barricader dans le mutisme. Cette attitude, qui est la même que celle de son père, caractérise une longue phase de son enfermement. Il ne supporte même plus la voix de son seul ami, le canari nommé Sale Besogne, et s’autorise la « sale besogne » de son exécution, un geste de « pure violence », mais aussi, paradoxalement, d’amour.
Resté complètement seul, Karl conserve la bienveillance de Martha, l’infirmière. Il découvre aussi, petit à petit, les charmes féminins de la docteure False. Mais personne ne le protège de la haine montante de ses nouveaux camarades. Une nuit, deux des trois garçons le frappent violemment, le plongeant dans un coma profond qui durera plusieurs heures.

6. Troisième Acte
Le troisième acte ne pouvait commencer dans un climat plus sombre et désespéré que celui-là. Cependant, comme dans une pièce de théâtre au rythme serré, on peut s’y réjouir d’un dénouement aussi surprenant que généreux.
Grâce aux soins de la docteure False, Karl sort du coma. Ensuite, grâce à la ruse du docteur Greff, il commence à sortir aussi de sa paranoïa. Cet homme invisible et clairvoyant oblige Karl à avouer le fou geste qui aurait pu provoquer la mort du malade en phase terminale du deuxième étage. Heureusement, sans le savoir, Karl avait attenté à la vie d’un vieux SS que personne n’aimait dans l’hôpital. Comme dans le cas du grave incident où son frère Armel, par sa faute, avait risqué la vie, Karl sera blanchi ou plutôt acquitté. En même temps, la discussion avec le docteur Greff dégonflera en un seul instant la boule nazie dont il s’était servi pour se donner la force de combattre. Avec cet ancien tortionnaire, responsable de la mort d’innombrables innocents, qui en face de la mort n’avait su assumer aucune forme de dignité, une catégorie entière de super hommes montrait une dégoûtante lâcheté.
Sorti de l’hôpital, Karl ne peut pas revenir à la vie comme si de rien n’était. Dans son for intérieur, il ne peut pas accepter d’avoir été « blanchi » après l’assassinat raté du frère Armel ni, maintenant, d’avoir été « acquitté » sans procès pour la tentative de meurtre d’un malade en phase terminale. Cependant, Karl peut profiter, sinon d’une victoire, d’une trêve d’armes. Pour le moment, le mal est arrêté.
D’ailleurs, il ne peut pas revenir en arrière comme si de rien n’était. Il n’est plus le même qu’avant l’hospitalisation et, sans repères ni mythes auxquels s’accrocher, il se sent poussé à « repartir à zéro », loin à jamais de sa famille.
C’est le moment clé du roman. Il se rend compte qu’il n’a pas vraiment lutté contre cette maladie étrangère et implacable, car avant d’en être atteint il était déjà touché par une autre maladie, très grave elle aussi, qui l’empêchait de vivre : l’indifférence et la déception de son père qui, en l’excluant de la famille par un jugement inexorable et définitif, avaient tragiquement marqué son destin. C’était donc en cette perturbation grave et profonde que sa vraie maladie consistait, c’était elle le corps étranger qui, comme une tumeur des plus envahissantes, allait définitivement compromettre sa vie.
Comme les juifs de la Shoah, même après les camps d’extermination, il aurait dû garder un chiffre marqué au fer blanc sur sa peau, une fiche avec un profil postiche. Il avait combattu à l’intérieur d’un système concentrationnaire, celui que les malentendus familiaux avaient fabriqué. Au cours de ce combat, il avait pu mesurer la force de ses ennemis par rapport à la sienne. Maintenant, il se sentait démuni après avoir vu en un instant se dégonfler comme un ballon plein de trous la terrible machine de guerre de son imagination.
On peut finalement dire, à ce point-ci, que le mal physique a été conjuré ou qu’il s’est révélé franchement inexistant. En revanche, le mal psychique reste aux aguets. Karl pense qu’il n’aura jamais la force de se rebeller et de renverser cette montagne de jugements qui ont rendu immuables les équilibres familiaux. Il n’a pas non plus la force de se tuer, de disparaître de ce monde pour « faire plaisir » à son père. Il décide alors de faire mourir, de façon symbolique, l’enfant prodigue, de l’enterrer avec son faux profil et, en même temps, de se donner la chance de renaître dans un nouveau contexte où, inconnu parmi des inconnus, il pourra retrouver sa véritable identité.
On pourrait conclure ce récit avec un exemple, celui d’un rendez-vous important, très important. Dans le cas de Karl Vogel, c’est le rendez-vous avec son père qu’il désire et qu’il craint, avec la même terreur et la même force d’attraction que peut exercer un immense gouffre. Il est rare que deux personnes arrivent toutes les deux à l’heure. Il y a toujours quelqu’un qui attend. En général, celui-ci est très patient, parfois même trop patient. Il peut attendre des heures, qu’il remplit de réflexions, de songes, de propositions et de suspects. Il est très patient, mais il arrive toujours un moment où il ne supporte plus le retard de l’autre, où il s’impatiente et décide de s’en aller. Mais où aller, si un rendez-vous important comme celui-là n’a pas lieu ?
Dans les avant-dernières pages de ce livre magnifique, le rendez-vous avec le père est reporté à jamais : Karl échappe au contrôle de la mère et se dérobe violemment à ce passage insupportable. Il est convaincu que sa rentrée au bercail ne sera ni plus ni moins qu’une farce inacceptable, à laquelle s’ajoutera un enfermement plus dur que jamais. Il préfère imaginer mourir et renaître ailleurs, n’importe où dans le vaste monde, pourvu que ce ne soit pas dans sa famille.
Mais dans cette décision extrême reste un fond d’opiniâtreté. Il lance à son père un signal, sans trop y croire : « Quand tu écouteras ce message, je serai mort. Je suis à Étretat, à quelques mètres des falaises où je vais me libérer de cette existence infecte. Je ne manquerai pas de faire le saut de l’ange. Tu m’as sans doute déjà oublié, je suis ton fils Karl. Adieu. »
Après ce texto, le premier de sa nouvelle vie, Karl se rend effectivement sur la côte, à deux pas du Havre, d’où il a décidé de partir pour l’Angleterre. Ici, toute la beauté douloureuse de la vie remonte à la surface : « Je gravis à tout petits pas le sentier qui menait aux falaises, laissant derrière moi la suite désespérante des jours passés et tout ce que les civilisations ont conçu de pire. J’étais bouleversé d’entrer dans l’immensité du vertige. Je m’approchai du bord, observai un long moment la rigueur du paysage qui chute et s’escarpe jusqu’à perte de vue. En bas, la mousse se gorgeait sur les rochers humides. Soixante-dix mètres me séparaient de la mer, mais cette distance semblait diminuer puis augmenter la seconde d’après à force d’être fixée. Le vent jouait avec mon corps, je me ressaisis juste avant de tomber ».
Je ne peux pas m’empêcher, ici, de songer au Comte de Montecristo ou au Feu Mathias Pascal de Pirandello, un homme qui feint d’être mort pour chercher une nouvelle vie. Karl organise sa disparition, en dispersant ses vêtements sur les rochers d’Étretat. Après, il assiste, au milieu de l’angoisse collective, au spectacle de sa mort présumée et s’aperçoit de la gravité de son geste. C’est à ce moment-là qu’il dit : « Je ne connais pas ma force ». Avec cette phrase, il sort de l’adolescence et devient un homme. Il n’a peut-être pas encore « l’âge de raison » dont parle Jean-Paul Sartre, mais il est sur la bonne voie.
Il survit donc après cette mort imaginaire et pourrait bien, comme tant d’autres jeunes, poussés par la rébellion et aimantés par l’aventure, poursuivre dans son projet. L’Angleterre l’attend. Cependant, il y a encore ce vieux compte non réglé avec la famille. Il allume son portable et lit : « Si tu entends ceci, c’est que tu es encore en vie. Je m’accroche à cet espoir. Ta mère aussi. Ta mort serait ce qui nous arriverait de pire. Demande-moi quelque chose s’il n’est pas trop tard. S’il te plaît. » C’est la voix de son père. Il se rend alors compte que les rapports peuvent évoluer. Et, peut-être…
« Quelle leçon entendrai-je quand je serai de retour à la maison ? » se demande-t-il tandis qu’il revient chez les siens. « Je m’attendais au moins à une série de remontrances. J’étais paré. Mais alors, pitié, qu’ils la fassent courte. »

7. Le rôle des noms attribués
Dans Je ne connais pas ma force, rien ne semble avoir été laissé au hasard, même les noms des personnages. Ces noms ne se bornent pas à « ajouter » des caractères à la narration. Ils en sont, au contraire, les moteurs.
Le jeune protagoniste, Karl Vogel, porte un prénom allemand (et un nom allemand) tandis que sa famille est française. Son frère aîné s’appelle Armel, tandis que sa mère se nomme Victoire. Son médecin s’appelle Greff, tandis que son infirmière s’appelle Martha. False est le nom qu’une autre docteure, une femme, porte sur elle. Aussi prestigieux que les autres, ce sont ensuite les noms que Karl a donnés à son bien aimé canari lors des deux périodes de leur vie en commun : Tristan et Sale Besogne.
Le nom de son père, enfin, mérite une réflexion à part : Mathieu.
En rencontrant ces personnages, on est amenés à faire des hypothèses. Pour commencer, Karl et Armel semblent être une réincarnation de Caïn et Abel; le prénom Victoire (de leur mère) serait un oxymore, puisqu’elle ne représente, jusqu’à la fin, qu’une série de victoires ratées. (Ensuite, on aura l’impression que ce prénom avait peut-être une véritable force, car enfin un miracle se produit : celui de la « victoire » sur la maladie la plus implacable, avec la sortie de son mari — le père de Karl — d’un mutisme mêlé de convictions immuables.)
Le nom du docteur Greff — chef d’un service hyper-réputé — est très proche de l’idée de greffe ou de transplantation et possède une grande force symbolique. Ce docteur presque invisible (comme Karl le dira de son père) n’a pas seulement le mérite d’avoir soigné une maladie physique (réelle ou imaginaire), mais surtout celui d’avoir su brider la course folle de ce « crazy horse » jusqu’à le reconduire, par l’évidence des circonstances, à la raison et à la vie.
Martha, l’infirmière, porte, dans les Évangiles, le même prénom que la sœur de Marie-Madeleine et de Lazare. Elle assiste à la résurrection de son frère et après, à la mort du Christ. « Dans ma vision de la société idéale », dit d’elle Karl Vogel, « elle occupait parfaitement la place que j’attribuais aux femmes. »
La docteure False porte dans son nom une idée d’ambiguïté qui correspond efficacement à la métamorphose, signe de santé et de retour à la vie, qui s’active positivement dans le corps et dans l’âme de Karl dès qu’il reste seul, sans ami ni complice et apprend peut-être à mettre ainsi en relation son extrême solitude avec un « autre ». Dans sa mentalité empêchant tout épanouissement, Karl, qui encadre Martha dans un cliché traditionnel, doit nécessairement appeler False, celle qui réveille en lui un dérangement majeur qui pourtant pourrait le sauver.
En hommage à Wagner, Karl avait appelé son canari Tristan, avant de tomber malade. Cela marque un fort penchant pour toute culture de l’absolu et de l’homme supérieur. Après, en apportant le canari à l’hôpital, il l’appelle Sale Besogne en référence au mal qui l’y attend. On dirait que Sale Besogne est d’abord le gardien de la personnalité que Karl ne veut pas partager ni surtout soumettre à des règles communautaires, pour devenir ensuite son allié et sa victime (tout ce qui se passe pour Karl est, en fin de compte, une « sale besogne »).
Quant au personnage de son père, son prénom, Mathieu, n’arrive qu’à la page 24, indirectement, lorsqu’il pense d’abord à sa mère : « Depuis quelque temps, elle semblait accompagnée d’une présence invisible qui la suivait comme son ombre […] Elle avait gardé de moi l’image du faiseur de vers officiel de la famille Vogel… Elle m’admirait pour cette raison ; quant à Mathieu, sitôt qu’il me voyait écrire autre chose que mes devoirs, il respectait une ligne de démarcation invisible et s’éloignait, la mine contractée. ». Mathieu, le seul des quatre évangélistes à être qualifié d’« homme ». (Selon la tradition chrétienne, Mathieu n’a pas seulement abandonné en un clin d’œil son devoir de compteur d’argent pour suivre Jésus, il a aussi été l’auteur et le diffuseur de l’un des quatre évangiles, celui que Pasolini a choisi pour son chef d’œuvre.)
Et voilà le portrait que Karl peint de son père : « Mon père fut la première victime de cette entreprise de démolition. […] Je le revoyais rentrer du travail chaque fin d’après-midi, déposer sa lourde sacoche en cuir sur l’établi, ranger ses outils. Il était garagiste… Jamais il n’avait remis en cause la prose officielle du Parti. Mathieu Vogel approuvait ce qu’il était dit, critiquait ce qu’il fallait critiquer, il était conforme à l’art d’être anticonformiste… Souvent, le soir, je le trouvais seul au salon, lisant L’Humanité debout — il posait les feuillets sur la table, les paumes à plat sur chaque extrémité. Rien ne l’aurait diverti de sa lecture… […] Se demanda-t-il seulement un jour qui respirait près de lui quand il s’affairait ? … Les moments où nous vivions à trois, mon père, mon frère et moi, sans Victoire, étaient les plus pénibles. Nous étions à couteux tirés. Mon envie de fuir était irrépressible. Je sortais dans la rue avec l’obscur désir d’y faire de mauvaises rencontres. Ce qui n’arrivait jamais… ».

8. La poésie dans la prose de Stéphanie Hochet
Je ne connais pas ma force (Fayard 2007), cinquième roman de Stéphanie Hochet, est un roman de formation, mais aussi de transgression, où la formation et la transgression ne concernent pas seulement le sujet — d’importance vitale pour l’écrivaine — avec son déroulement dense et dynamique, mais aussi la prose poétique qui le soutient. Si d’un côté, on remarque le passage, avec ce roman, de la troisième à la première personne, on y découvre aussi le premier lancement de l’idée du combat.
C’est le combat éternel entre la Vie et la Mort, mais c’est aussi l’affrontement entre Père et Fils, qui peut atteindre des niveaux d’extrême gravité ou bien se résoudre favorablement en fonction de raisons qui ne sont jamais banales, ni toujours classables en fonction de cas connus. L’incompréhension réciproque n’aboutit pas nécessairement à la mort du Fils ou du Père.
Le sujet de ce roman, quant aux positions politiques et idéologiques s’affrontant au sein d’une famille, évoque le film Mon frère est fils unique de l’Italien Daniele Luchetti, inspiré du roman Il fasciocomunista d’Antonio Pennacchi (2003), présenté à Cannes la même année, en 2007. Dans le film comme dans le livre, le père, comme toute la famille, est communiste, tandis que l’enfant cadet devient fasciste.
Dans ce roman, un combat idéologique grossier et aprioriste, que notre auteure juge très négativement, s’ajoute donc aux deux autres combats primordiaux et cela a pour conséquence l’enfermement de tous les sujets traités — la Vie, la Mort, le Père, le Fils, le Communisme et le Nazisme — dans une douloureuse immobilité (il suffit de songer d’un côté à l’immobilité de Karl, saisi par un mal terrible et capricieux, et d’un autre à l’éloignement volontaire du père, qui devient une figure « invisible »).
Dans cet immobilisme, une prose objective, précise, sans concessions, est agressée par la poésie de mots élégants, qui vont se situer stratégiquement dans les points les plus inattendus de ce texte menacé, piégé ou, pour mieux dire, occupé.
Cette idée du combat, qui va au-delà du sujet pour s’emparer de l’écriture, sera reprise dans le roman suivant de Stéphanie Hochet, Le Combat de l’amour et de la faim, où j’avais déjà observé un « combat entre la mesure et la démesure ». Dans Je ne connais pas ma force, la démesure est dans la transgression extrême — poussant cet adolescent à couper tous les ponts derrière lui pour se lancer dans un inconnu pas du tout rassurant —, plutôt que dans la prose qui raconte, sans aucune indulgence pour l’héroïsme du protagoniste, l’enfermement concentrationnaire de l’hôpital.
Ici, le combat de la Vie — et de la Lumière — contre tous les éléments ténébreux et statiques de cet « Enfermement général », est confié à des noms symboliques — comme Victoire, le nom de sa mère — ou bien à de petites phrases chargées d’apporter un peu d’oxygène dans nos narines.
D’ailleurs, par le trouble de fond et le langage mélancolique qui caractérise cet enfermement, ce roman évoque le monde et l’écriture de François Mauriac. Stéphanie Hochet semble adopter consciemment ce modèle de prose poétique au rythme battant et à l’esprit tourmenté. Je pense à deux romans, en particulier : du côté familial Le nœud de vipères et du côté du protagoniste Thérèse Desqueyroux.
Mais, au fur et à mesure que le gigantesque « noeud » se débrouille, et que cet adolescent devient homme, de plus en plus attaché à la « beauté » de la vie, le modèle de Mauriac ne suffit plus. Il faut respirer à fond. Et voilà qu’une écriture dense et légère prend finalement le dessus : c’est Le silence de la mer de Vercors, c’est la libération de l’ennemi qui jusqu’ici nous enfermait dans nos propres maisons.
Avec la mise en place d’un véritable « combat » entre ces deux écritures — toutes les deux miracles d’équilibre entre poésie et prose, joie de vivre et douleur de vivre —, Stéphanie Hochet revient toute seule, juste à ses trente ans, à la rencontre d’une tradition qu’on aurait pu estimer séparée et lointaine, du moins pour les écrivains de sa génération.
Chapeau !

Giovanni Merloni

Les mots : des cailloux blancs dans le labyrinthe de Stéphanie Hochet (lectures I/VII)

27 lundi Avr 2015

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Les mots : des cailloux blancs dans le labyrinthe de Stéphanie Hochet

« Moutarde douce » (éditions Robert Laffont) est le premier roman de Stéphanie Hochet, publié en 2001, il y a donc dix années désormais. Après celui-ci, six autres romans (« Le Néant de Léon », éditions Stock, 2003 ; « L’Apocalypse selon Embrun », éditions Stock, 2004 ; « Les Infernales », éditions Stock, 2005 ; « Je ne connais pas ma force » éditions Fayard, 2007 ; « Combat de l’amour et de la faim » éditions Fayard, 2008 ; « La distribution des lumières », Flammarion, 2010) se sont écoulés dans un crescendo qui rend peut-être chaque nouveau livre meilleur par rapport au précédent.
Cela se lie strictement à la logique de la « rentrée littéraire », du passage de l’achèvement au commencement : tout ce qui appartient au passé s’efface, tout ce qui s’aventure dans le futur brille de sa propre lumière comme une étoile. Ce serait le cas d’analyser cette « rentrée » française, cette ritualisation des rendez-vous avec la culture que je perçois comme une ritualisation de bonnes et justes valeurs à défendre (la « rentrée » d’automne est aussi la reprise du travail, la rentrée à l’école, aux bons sentiments), par rapport à ces pays qui n’ont pas de rentrées, qui ritualisent chaque événement au dehors de toute mesure de temps, de saison. Je parle de l’Italie où, certes, il y a encore le Festival de Spoleto et la Mostra du Cinéma de Venise, mais l’on préfère — encore ! — fêter les vacances plutôt que ritualiser les moments qu’on devrait consacrer « collectivement » au devoir.
Je laisse tomber, pour manque d’espace et de documentation, et je reviens tout de suite à Stéphanie Hochet, l’encore jeune écrivaine — jeune bien sûr par rapport à l’âge et à son esprit combattant —, qui a déjà publié sept magnifiques romans sur la solitude et la lutte parfois désespérée de chaque humain pour atteindre un statut d’existence et de reconnaissance, avant de vivre des véritables rapports avec d’autres humains.
Je n’avais lu, jusqu’ici, que les deux derniers, « Le combat de l’amour et de la faim » et « La distribution des lumières », dans lesquels j’avais surtout essayé de dénouer les sources de l’inspiration et du style de Stéphanie Hochet, plutôt que d’y rechercher une progression, une évolution « indispensable » vers le mieux.
On a bien compris que j’ai un penchant contradictoire envers ce système de la « rentrée », qui d’un côté bien sûr valorise l’engagement, le travail et le mérite, mais de l’autre côté, entraîne le consentement à l’oubli, à la disparition précoce des livres des librairies et des réseaux de vente. Le bouquin devient livre pour une parfois fulgurante saison pour redevenir trop tôt bouquin.
Je me suis donc donné le but de lire tous les « précédents » de « La distribution des lumières » et j’ai commencé par le premier, le livre d’exorde, « Moutarde douce ».
Dix ans exactement se sont écoulés. En prenant ce livre dans mes mains, j’ai dû me souvenir de cette année 2001, proche ou lointaine selon l’importance des mémoires que ce moment de notre vie nous relance. J’étais venu alors en France en touriste, j’étais hébergé près des amis à Paris, rue Keller ; maintenant j’y habite depuis quatre ans, et je commence à en connaître l’esprit. L’esprit qui ne fait qu’un avec cette langue charmante et parfois difficile. Dix ans de ma vie… dix ans de la vie d’une jeune écrivaine.
Mais pourquoi me suis-je arrêté sur cette question du temps ? Mais évidemment parce que ce premier livre de Stéphanie Hochet est un beau livre. Un livre qui pousse le lecteur à réfléchir, à se plonger dans des rêveries utiles, à comprendre le monde autour de lui et soi-même.
Je songe en particulier aux journées parisiennes, qui s’écoulent rapides, inexorables parmi des humains comme nous toujours en quête de quelque chose de qu’ils n’ont pas — ou pas encore — atteint. Je réfléchis sur la difficulté de briser la glace des rapports avec nos proches, de toutes ces façons de nous dévisager qui cachent parfois l’indulgence, ou la perplexité, ou la peur, ou encore la concentration sur soi. Je ne peux pas dire qu’il y a trente ou trente-cinq ans la société humaine était le paradis en terre. À l’époque où Stéphanie Hochet naissait, on parlait déjà beaucoup d’aliénation et des dommages, qu’une technologie aveugle nous aurait apportés. Mais peut-être grâce à l’absence de téléphones mobiles et d’internet, on était obligés de se chercher « physiquement ». Donc le « physique » qui s’engageait dans les rencontres entre humains ce n’était pas seulement le « rapport physique », voire amoureux, ou sexuel qu’il nous resterait aujourd’hui comme unique possibilité, après ce crescendo de « rapports virtuels ». Je me souviens, par exemple, qu’on plaisantait, entre copains, de « l’amour vertical », c’est-à-dire de l’amour des couples sans abri, qui se déplaçaient en discutant dans les villes et les jardins, qui rarement s’asseyaient sur les bancs publics pour s’embrasser et se chérir. « L’amour horizontal » c’était notre chimère, longuement rêvée et longuement vécue, au moment donné. Maintenant, on pourrait dire que même l’amour n’existe plus, que son mystère est en train de disparaître. Une époque dure et difficile, cela est sûr.
« Moutarde douce » ou moutarde « dure » ? Voilà la petite question que Sonia Rossinante, dans ce livre très intrigant, propose à Marc Schwerin, jeune écrivain qui a déjà écrit, en 1996-97, les sept livres de succès que Stéphanie Hochet a écrits maintenant. Il y a aussi avec cela, dans ce livre, une autre question sous-entendue : l’écriture doit-elle représenter la vie tout court, avec sa violence, ses mensonges, ses accords de pouvoir, ces alliances pour le bien ou pour le mal ? Ou bien, doit-elle entraîner le lecteur dans une évasion agréable, dans les mystères de l’histoire d’une seule vie ?
Allons voir. Le livre de Stéphanie Hochet est très bien structuré. Le choix du roman épistolaire, qui veut représenter la multitude des voix et des points de vue qui tourmentent notre quotidien jusqu’à le combler, se marie très efficacement à une façon très originale de rechercher « une » vérité — ou « la » vérité — et d’y emmener le lecteur : on dirait le Sherlock Holmes de Conan Doyle ou le Docteur Jeckill de Stevenson qui se rencontrent avec André Gide.
D’ailleurs, on connaît la biographie de Stéphanie Hochet, qui a vécu une importante expérience en Angleterre dont elle a beaucoup ressenti, surtout dans ce premier livre. Un dualisme en fait s’installe entre la doublure du personnage masculin, Marc Schwerin avec son ami-frère Mustapha et celle du personnage féminin, Sonia, qui a son double en Odette Heimer. Ce dualisme, qui trouve son contrepoint dans la rapsodie des voix multiples de lecteurs et lectrices qui continuent à exprimer des jugements même après le dénouement de l’histoire, se retrouvera aussi développé et de plus en plus conscient, dans les deux derniers livres de Stéphanie Hochet.
Mais ici, dans « Moutarde douce », le message est déjà fort. Le contexte c’est-à-dire un repère culturel et politique clair, évident est en train de disparaître. Du moins, la période entre les deux siècles se présente dépourvue d’idéaux et de certitudes. La société est de plus en plus fragmentée, tandis que survivent encore quelques institutions, quelques règles extrêmes parmi lesquelles le livre semble-t-il représenter un pilier primordial. Ici, à Paris, les personnages se cherchent et se jugent de façon très grossière. Ça suffit de ne pas répondre à une lettre ni au téléphone. C’est un monde où l’on peut très bien éviter de se rencontrer. Cependant à travers leurs lettres Sonia et Odette, avec leurs personnalités opposées, ont le pouvoir enfin de serrer leur cible et victime désignée dans un étau. Un étau virtuel ou un étau réel ?
C’est là la véritable question qui en entraîne une autre : quel rapport y a-t-il entre l’amour — ce besoin basique de nous mélanger avec nos semblables — et le désir d’un écrivain « d’entrer » officiellement dans le monde de la littérature, avant de participer à ses successives « rentrées » ?
Une première réponse est dans la caractérisation du personnage principal, Marc Schwerin. Il s’exprime toujours en première personne. Car, pour vraiment exister, il a toujours besoin des autres « je » qui le recouvrent d’attentions épistolaires. C’est un homme qui se révèle en ronde-bosse, puis se peint dans le « vers du nez » — lorsqu’il écrit son sensationnel livre-vérité au titre homonyme — ou bien se cache dans un privé où même le lecteur n’a aucune envie d’entrer. C’est un homme qui se transforme, ou bien un écrivain sage aux deux visages : la facette extérieure n’étant qu’un miroir sur lequel toute provocation se répercute ; la facette intérieure, seulement une certaine Camille peut vraiment la connaître (Camille est l’unique personnage, dans ce roman bruyant de voix, qui n’ait pas le droit de parole, comme l’Anna Lussing de « La distribution des lumières »).

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Et voilà la réponse finale aux questions qu’un lecteur comme moi a pu avancer : la provocation, voire la contestation est l’indispensable moteur pour donner le réveil à ce monde conformiste et distrait et surtout bien serré dans ses convictions qui est le monde littéraire. Une provocation basée évidemment sur une connaissance profonde de cette constellation très compliquée. La conviction de Sonia Rossinante d’avoir tout compris — elle aussi imprégnée, comme Stéphanie Hochet, de la culture anglo-saxonne —, conviction qui l’emmène à aimer terriblement celui qui est devenu sa cible, est peut-être une force positive. Une force qui l’aidera enfin à atteindre son but littéraire, tandis que l’écrivain affirmé survivra, grâce aux provocations qu’il a su métaboliser et transformer en un livre qui deviendra un « best-seller ».
J’ai enfin retrouvé une cohérence formidable, et même une prévoyance qui est dans ce premier livre et se retrouve encore dans le dernier. Cohérence de sujet — toujours une lutte toujours une cible — et cohérence de style. À propos de style, j’ai retrouvé dans « Moutarde douce » le même suspense créé par la langue que les livres suivants. Stéphanie Hochet, comme Arianne, choisit toujours de petits mots à part – anciens, littéraires, argotiques ou parfois inventés — qu’elle dépose sur notre route de lecteurs comme des cailloux blancs, qui nous aident, dans la nuit sombre et dangereuse où nous nous sommes librement aventurés, à trouver la sortie du labyrinthe.

Giovanni Merloni

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P.-S. Je voudrais ajouter quelques mots sur les « nouvelles correspondances » à cartes découvertes qui ont fait de « facebook », à présent, un miroir diabolique de nos souffrances solitaires qui ressemblent tellement à celles que Stéfanie Hochet écrivait quand « facebook » n’existait pas encore. La solitude et le besoin d’en sortir avec une reconnaissance convenable sont encore le sujet primordial de tout rapport humain, réel ou virtuel. Malheureusement, il faut commencer par le virtuel, s’entêter dans notre idée fixe…

G.M.

Nostalgies croisées : « l’accent est l’âme du discours ». Dissémination avril 2015

24 vendredi Avr 2015

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Dissémination webasso-auteurs

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Nostalgies croisées : « l’accent est l’âme du discours ». Dissémination avril 2015 

« Le web est ter­ri­ble­ment bavard, tour de Babel où l’on croise cent langues et plus encore d’idiomes et de par­lures à por­tée d’oreille, sans évi­ter tou­jours le dia­logue de sourds. Quelle ins­pi­ra­tion les blogs lit­té­raires y trouvent- ils ? Quelles voix font-ils entendre ? On peut y pui­ser matière à poly­pho­nie. On peut ini­tier un dia­logue. On peut même « entendre des voix ». Ou les écou­ter très sérieu­se­ment. Autant de che­mins et bien d’autres encore à explo­rer pour la dis­sé­mi­na­tion du 24 avril… »
Avant d’entamer ma première dissémination sur le thème que Noëlle Rollet et Laurent Margantin de la webassociation des auteurs ont gentiment lancé dans le web littéraire francophone, je me dois d’une question qui me semble cruciale. Est-ce que les humains — membres de quelques communautés privilégiées ou coincées dans des culs-de-sac, selon les points de vue — ont eu, tout au long de l’Histoire, un moment de tranquillité ? Y a-t-il eu des époques, qui ont réellement existé, où les hommes se sont retrouvés dans un même milieu, calés dans une seule langue, gâtés par une extrême facilité de dialogue et de compréhension réciproque ?
Oui, peut-être, chacun de nous a vécu un moment ou une époque de bonheur qui pour la plupart est lié au partage d’une langue commune, de traditions communes ainsi que de contestations connues envers la tradition tout comme envers les rigueurs de la langue. Et chacun de nous, quand il se déplace pour changer de pays et de langue, tombe inévitablement dans la nostalgie de cette facilité perdue. Une facilité qu’il appelle « identité » ou « racines », ou tout simplement « patrie ».
Je me rends parfaitement compte de la délicatesse d’un tel sujet lorsqu’on lui donne un rôle majeur dans le thème de la dissémination d’aujourd’hui.
D’un côté, on ne peut pas négliger ce qui se passe en cette époque-ci, où l’on assiste, partout dans l’Europe, à d’immenses déplacements de gens de toutes les nationalités. Des gens pour la plupart désespérés, obligés de fuir à la faim et à la peur, risquant et parfois rencontrant la mort avant d’attraper une rive accueillante qui ne sera qu’en toute petite partie ce qu’ils avaient imaginé.
De l’autre côté, le thème de la dissémination semble concerner moins le dialogue en général que le dialogue — littéraire et plus spécifique — entre les blogs.

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Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

D’ailleurs, je considère comme très intéressantes les propositions qui sont à la base de « J’ai un accent », un blog qui se fonde justement sur la question inépuisable de la langue comme nœud essentiel, d’où se déroulent les destins réciproques des peuples situés en deçà et au-delà d’un pont, d’un fleuve, d’une frontière.
Presque inutile de lancer un pont entre deux mondes si l’on ne trouve pas la façon de dialoguer et de se connaître réciproquement, plus en profondeur.
J’avais déjà fort admiré le travail d’Hervé Lemonnier avec son blog « era da dire » qui avait lancé, à travers une splendide expérience de twittérature, très fouillée, un laboratoire d’échange textuel en plusieurs langues.
Dans un blog à plusieurs facettes — ayant comme but la rencontre entre France et Italie, Français et Italiens autour du théâtre, du cinéma, de la chanson et de l’histoire de l’art — les rédacteurs de « J’ai un accent » ont mis au centre de leur travail — dans la catégorie « accent tonique » — la question des langues et des efforts réels qu’il faut faire pour déclencher une compréhension réciproque de plus en plus profonde entre ces deux peuples, si strictement liés depuis leurs origines. Un regard décomplexé à la langue, au dialecte et à l’accent depuis l’intérieur de la langue même. Avec l’idée d’une « langue démystifiée », d’une langue « orale » avant que « littéraire », ouverte au dialogue avec les autres langues, qu’on propose de voir surtout comme outil pour le rapprochement réel des humains. Ci-dessous, je fais suivre le dernier article publié sur « J’ai un accent » à ce sujet.
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Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

L’originalité de cet article consiste d’abord dans la mise en valeur du « physique » de la langue, à partir de l’évidence que la langue, formée de mots, de sons et d’accents réside dans la langue formée de muscles, de veines, de nerfs et de salive !
Une telle visuelle nous aide à comprendre les raisons de la « lenteur », d’abord physique, de l’apprentissage d’une deuxième ou troisième langue. La raison de la résistance de l’accent.
En même temps — puisque chaque langue est le reflet d’une culture, voire d’une mentalité qui se fige assez rigidement en chacun de nous —, cela nous fait aussi comprendre combien d’efforts nous devrions faire pour surmonter les différences nationales, même à l’intérieur de l’Europe, même à l’intérieur des pays qui ont une mère langue commune importante comme le Latin…
Subjectivement, on souffre pour cette espèce de réserve mentale qui n’est pas vraiment un mur ni une cloison, mais ressemble beaucoup à la salle d’attente d’un cabinet médical…
Objectivement, il est tout à fait compréhensible que chaque communauté ait besoin de faire valoir en bloc — et prévaloir en bloc, en Italie comme en France, en Allemagne comme en Espagne — sa langue et son vocabulaire, ainsi que ses attitudes spontanées pour ce qui concerne la compréhension et l’attention envers les étrangers.
Pourtant, le dialogue s’impose. C’est une nécessité de survie pour tous. Un chapitre à part devrait alors s’exploiter pour évaluer la sincérité et l’efficacité des efforts qu’on fait dans les milieux littéraires de chaque pays pour connaître les voix des poètes et des écrivains étrangers, pour en apprécier vraiment, à fond, la valeur expressive originaire.
Ce que « J’ai un accent » nous propose, est très intéressant. Ce n’est pas seulement la « défense de l’accent » que chacun de nous porte en soi comme extrême marque distinctive à l’époque de l’homologation et du cynisme marchand. C’est la défense de la langue comme expression, pensée, poésie. C’est exactement ce que prêchait, très efficacement, Jean-Jacques Rousseau (dans « L’Émile »,) : « …le peuple et les villageois… parlent presque toujours plus haut qu’il ne faut… en prononçant trop exactement ils ont les articulations fortes et rudes… ils ont trop d’accent… ils choisissent mal leurs termes… Mais… attendu que la première loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute qu’on puisse faire est de parler sans être entendu. Se piquer de n’avoir point d’accent, c’est se piquer d’ôter aux phrases leur grâce et leur énergie. L’accent est l’âme du discours ; il lui donne le sentiment et la vérité. L’accent ment moins que la parole ; c’est peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C’est de l’usage de tout dire sur le même ton qu’est venu celui de persiffler les gens sans qu’ils le sentent. À l’accent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules, affectées, et sujettes à la mode, telles qu’on les remarque surtout dans les jeunes gens de la cour. Cette affectation de parole et de maintien est ce qui rend généralement l’abord du Français repoussant et désagréable aux autres nations. Au lieu de mettre de l’accent dans son parler, il y met de l’air. Ce n’est pas le moyen de prévenir en sa faveur. Tous ces petits défauts de langage qu’on craint tant de laisser contracter aux enfants ils sont rien, on les prévient ou l’on les corrige avec la plus grande facilité : mais ceux qu’on leur fait contracter en rendant leur parler sourd, confus, timide, en critiquant incessamment leur ton, en épluchant tous leurs mots, ne se corrigent jamais… ».
Giovanni Merloni

« J’ai gardé l’accent ou pas ? »

Vous venez d’où ?
Beaucoup de gens que je rencontre me disent des choses très différentes : « ah oui cela s’entend que vous avez l’accent italien », « vous avez un petit accent… vous venez de quel pays ? », « vous êtes de quelle partie de la France ? », « vous parlez un parfait français, un peu dire que vous n’avez pas d’accent », etc.
C’est à partir de cette expérience personnelle, que j’ai commencé à m’interroger de plus près sur la complexité du bilinguisme : pourquoi certains étrangers conservent un accent très marqué alors que, d’autres, au contraire, ont presque perdu leur accent ?
Je vais essayer de répondre à cette question. Les scientifiques sont nombreux à affirmer que le bilinguisme s’apprend dans la petite enfance (deux langues sans qu’il y ait d’interférence entre elles, c’est-à-dire sans qu’une d’entre elles s’inscrive comme langue de « base » en matière de prononciation) alors que, à l’inverse, si nous avons vécu toute notre jeunesse dans notre pays d’origine, une fois installés dans le pays d’accueil, nous avons plutôt tendance à apprendre la deuxième langue en la « superposant » à des habitudes phonologiques de notre langue maternelle. Il semblerait également très difficile pour l’adulte de parvenir à une prononciation sans accent. Comme si la langue maternelle était un patrimoine génétique insurmontable…
Et pourtant, malgré cela, il existe sur terre des caméléons qui arrivent presque à défier la science ! C’est le cas du personnage de Liza Doolittle — créé par le dramaturge Georges Bernard Shaw dans la pièce Pygmalion, représentée en 1914   — une fleuriste appartenant à la classe ouvrière londonienne qui, après un apprentissage forcené mené par le professeur Higgins, impressionne par son élégance et sa grâce les bourgeois et les aristocrates présents au bal de l’ambassade de Transylvanie. Un linguiste réputé, d’origine hongroise, affirmera avec assurance qu’elle est, sans l’ombre d’un doute, « hongroise » et de « sang royal » !

J’ai un accent 

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« Bonjour, Anne », un livre de Pierrette Fleutiaux consacré à Anne Philipe

19 dimanche Avr 2015

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Écrivains français

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« Bonjour, Anne », un livre de Pierrette Fleutiaux consacré à Anne Philipe
Actes Sud 2010.

On dit « bonjour » tous les jours à beaucoup de monde. Mais il y a un « bonjour » spécial, que chaque être amoureux est ravi de dire à la personne aimée au moment du réveil. Il (ou elle) est surtout heureux (ou heureuse) de partager ce réveil, de se pencher sur quelqu’un qui « vit encore ». En disant « Bonjour, Anne » Pierrette Fleutiaux imagine de parler « à son Anne à soi », comme on parlerait avec quelqu’un qui existe dans le même présent. [Le titre « Bonjour, Anne » nous rappelle aussi le chef d’œuvre de Françoise Sagan, « Bonjour tristesse », publié en 1954 par Juillard, la maison d’édition où Anne travaillait.] Réussira alors ce livre – chronique exacte et romanesque ou plutôt roman tout court – dans son parcours complexe et aussi risqué, à redonner la vie à Anne Philipe, la prolongeant dans le présent ? Cette vie est occultée maintenant par les couches boueuses des actualités successives et mise à l’écart par les changements historiques et les transmutations structurelles engendrées de la globalisation médiatique. Cependant, Anne Philipe a été un personnage de premier plan en France jusqu’à sa mort, en 1990. Ethnologue, écrivaine et éditrice, elle fut aussi la femme de Gérard Philipe, le plus grand acteur français dans les années 50 — qui ne se souvient pas de « Fanfan La Tulipe » ? Mais elle eut la force et la constance de suivre son parcours — autonome et original — avant, pendant et après son heureux et douloureux mariage. D’ailleurs, comme nous a appris Pierrette Fleutiaux, Anne Philipe disait souvent, en citant Spinoza, que « la tristesse est le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection » et qu’il faut donc « s’efforcer de vivre avec élégance », toujours, parce que l’essentiel c’est « d’être soi, le plus possible ». Quel était-il, au fond, cet « être soi » d’Anne Philipe ? Dès les premiers mots de ce livre courageux, Pierrette Fleutiaux déclare son amitié sans réserve envers cette femme qui n’a pas eu le seul mérite d’approuver son premier manuscrit  (« Histoire de la chauve-souris », 1975) — en lui écrivant simplement, « J’aime » — et de la lancer dans le monde des livres. Anne Philipe ne s’est pas bornée non plus au rôle de guide bienveillant et de maître attentif. Elle fut une figure exemplaire, unique. Une figure exemplaire pour Marguerite, la jeune écrivaine qui joue le rôle de Pierrette Fleutiaux dès son séjour aux États-Unis jusqu’à la fin des années quatre-vingt, un personnage vis-à-vis duquel la Pierrette Fleutiaux d’aujourd’hui se sentirait désormais détachée. Exemplaire aussi pour un vaste univers de lecteurs — aujourd’hui presque disparu —, qui à son temps avait vivement apprécié le style d’Anne Philipe, sa discrétion et honnêteté intellectuelle, qui sont peut-être les raisons profondes de son oubli actuel. À partir de sa formation d’ethnologue et voyageuse hardie (« Caravanes d’Asie », 1955 ; « Promenade à Xian », 1980) et de son ouverture très rare envers les autres, Anne a été une écrivaine libre, qui a su garder son équilibre et, en même temps, vivre et exprimer ses sentiments et ses passions, trouvant toujours les mots justes pour parler de l’amour et de la mort (non seulement dans « Le temps d’un soupir », 1963, son grand roman du deuil, mais aussi dans les romans successifs : « Les Rendez-vous de la colline », 1966 ; « Ici, là-bas, ailleurs », 1974 ; « Roman interrompu », 1991). Mais Anne Philipe n’a pas été seulement une femme aux multiples talents. Elle a été aussi un personnage discret, au fond solitaire, presque indifférent au succès personnel, qui a beaucoup donné. Elle s’est toujours engagée pour soutenir ceux qu’elle estimait. Là aussi elle avait un grand talent. Vingt ans après la mort d’Anne, Pierrette Fleutiaux est finalement prête à parler de cette femme exemplaire, exceptionnelle. Elle veut lui adresser un hommage qui puisse servir aux générations futures. Dans les pages émouvantes de ce livre — à lire d’un souffle, à relire attentivement et à consulter de temps en temps, pour toutes ces informations moins intéressantes sur les faits que sur les personnages et l’atmosphère qu’on respirait à Paris et au sud de la France en ces années perdues —, Pierrette Fleutiaux tombe parfois dans le pessimisme : tout va finir, mourir, disparaître, d’abord l’actualité des années 50, 60, 70… Elle dit plusieurs fois qu’Anne Philipe a disparu à jamais dans ce néant. Mais elle fait cet effort extraordinaire de lui rendre hommage en la rappelant aux lecteurs et à soi-même, en reconstruisant son image, son portrait « accompli », sa voix, sa figure, son esprit, son âme. Donc, cet effort, qui nous engage, qui nous emporte, est une chose possible. C’est surtout une chose nécessaire, car la voix d’Anne Philipe peut nous parler encore, en nous communiant des émotions à la valeur universelle. Mais le but est quand même ambitieux, Pierrette Fleutiaux le sait bien. Elle maîtrise désormais tous les instruments pour une écriture appropriée à ce but. Elle a aussi l’autorité pour proposer la récupération du « bien culturel Anne Philipe », qui risque vraiment d’être définitivement perdu. Mais… il ne suffit pas de donner à cette écrivaine morte une bonne adresse pour se faire publier à nouveau. Il faut l’accompagner. Il ne suffit pas non plus de l’accompagner, d’ailleurs. Il faut s’occuper d’elle, lui donner des conseils, se mêler dans tout ce qui peut se passer après. C’est exactement ce que Anne Philipe a fait pour Marguerite-Pierrette à la moitié des années soixante-dix. Donc, Pierrette Fleutiaux comprend qu’il faut se mettre personnellement en jeu. De là une véritable invention narrative. Trois personnages sont appelés à se raconter ou à se laisser raconter : Anne Philipe, bien sûr ; mais avec elle Marguerite (Pierrette du vivant d’Anne) devra agir. Et ici, dans le présent, obligé à tout revivre et maîtriser dans un juste effet de perspective, la Pierrette d’aujourd’hui, l’écrivaine qui a finalement achevé le long livre qui l’inquiétait (« Nous sommes éternels », 1990) et qu’elle envoyait à Anne sans en recevoir une réponse, la Pierrette Fleutiaux qui a obtenu avec ce livre le Prix Femina 1990 et qui, même en écrivant et publiant de nouveaux livres de plus en plus beaux, reste en équilibre avec le monde, dont elle connaît désormais le côté vain et illusoire. Il ne faut pas trop croire au succès, mais il faut toujours se souvenir de ceux qui nous ont ouvert une porte : au fond de ce livre riche de suggestions, c’est surtout cela qu’on ressent. Et je crois que la grande reconnaissance de Pierrette envers Anne peut se synthétiser dans ce modèle de vie qu’Anne a donnée en cadeau à Pierrette, comme un témoin dans une course : humilité et générosité. Deux choses très rares que l’amour contient en soi. Et c’est par un acte d’amour que la littérature, le théâtre et le cinéma peuvent faire le miracle de faire revivre et rendre parfois éternel un personnage disparu. L’auteure de « Bonjour, Anne » a vécu à côté d’Anne Philipe pendant plusieurs années, elle peut donc raconter beaucoup de choses qui nous aident à la « voir », à en comprendre la valeur. Mais Pierrette Fleutiaux veut qu’on arrive au « véritable » portrait de cette femme « parfaitement accomplie » qui, à cause aussi de la différence d’âge, ne lui a pas ouvert complètement son cœur. Elle-même veut la connaître mieux. C’est bien là la vraie raison de cette recherche, de l’hommage qu’elle nous confie à la fin de son très beau livre. : « Ce que j’aimerais, c’est vous retrouver aujourd’hui… pour être à l’égalité, nos âges devenus semblables, et vous parler comme je n’ai jamais pu vraiment le faire ». Une véritable réciprocité est donc à la base de ce livre : s’il n’y avait eu Anne Philipe, Marguerite (Pierrette jeune) ne serait peut-être pas devenue, une écrivaine reconnue en France et ailleurs. Maintenant, vingt ans sont passés après la mort d’Anne. Pierrette, ayant à peu près l’âge qu’Anne avait le jour de leur connaissance, s’engage dans l’entreprise de lui redonner la vie et avec la vie, la gloire qu’elle mérite. Cette dette de reconnaissance envers Anne, qui impose à Pierrette de s’exposer, de se mettre en jeu, de parler de soi, c’est le même mécanisme qui a lié Dante à Virgile, ou Montaigne à La Boétie. Virgile emmène Dante dans l’Enfer et dans le Purgatoire, il est son guide dans le voyage dans le passé où Dante retrouvera le sens de sa vie, de ses idéaux et de sa foi. Le voyage de Pierrette — dans son passé et dans les morceaux de la vie d’Anne qu’elle a pu reconstruire – est aussi une recherche de soi, une prise de conscience et, en même temps, le miracle de recréer la vie. Et ce miracle, évidemment, comme dans les exemples du passé, jaillit de la dialectique, du « dialogue entre-deux ». Montaigne, de son côté, exalte la valeur de l’amitié avec La Boétie pour préparer soi-même et ses contemporains à la première autobiographie de l’histoire littéraire. : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » Plusieurs fois, dans ce beau livre on lit des phrases qu’on pourrait reconduire à ce que dit Montaigne : « parce que c’était elle ; parce que c’était moi. »

002_buongiorno anne002 180 À partir de cette base, se fondant sur cette structure de la mémoire qui alterne les souvenirs récents aux faits plus lointains, Pierrette Fleutiaux, transformée à sa fois en Virgile ou Montaigne, nous emmène dans une histoire de plus en plus fascinante et émotionnante qui se développe selon un flux unitaire de la narration. Les vacances d’été à Ramatuelle, par exemple, sont situées à moitié du livre, comme une pause entre plusieurs événements qui nous touchent, nous angoissent ou nous font assez comprendre de ce qui se passe dans un certain passé, ou dans le monde de la littérature, dans les maisons d’édition, et cetera. « Bonjour, Anne » est un livre qu’on ne peut trop facilement raconter — et c’est là aussi une de ses grandes qualités. Il va largement au-delà de tout portrait littéraire. Je connais beaucoup d’écrivains qui ont connu dans leur vie de gens de talent et de génie, des personnalités extraordinaires que la vie ou l’histoire ont abandonnées à l’oubli. S’ils avaient fait, même en petite partie, ce que Pierrette Fleutiaux a fait pour la mémoire d’Anne Philipe, notre petit monde aurait fait un grand pas en avant ; la littérature cesserait d’être une consolation pure et simple devant la solitude et la mort. On a de plus en plus besoin de sortir du virtuel et de ces fausses fictions ou tristes photographies – violentes et minimalistes – de tragédies autour de nous, qu’on nous dit inévitables et qu’on nous oblige à accepter. À côté des mémoires douloureuses, nécessaires – il ne faut surtout pas oublier ! –, nous avons besoin de mémoires positives, heureuses : des hommes et des femmes qui — grâce à leur intelligence et talent, à leur conduite sage, équilibrée, généreuse — ont réussi à faire prévaloir sur les maux du monde une vision positive de la vie. Ils se sont efforcés, comme nous dit Anne Philipe, avec sa simplicité touchante, « de vivre avec élégance, toujours, parce que l’essentiel c’est d’être soi le plus possible ». Et toute reconstruction « créatrice » de cette humanité bienveillante est beaucoup plus qu’une mémoire tirée des livres et des journaux. Cela a fait pour nous aujourd’hui Pierrette Fleutiaux, avec sa force tranquille.

Giovanni Merloni

TEXTE TRADUIT EN ITALIEN

Voyage dans la langue du père, un texte captivant de Barnabé Laye II/II

17 vendredi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Barnabé Laye, Poètes et Artistes Français

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Voyage dans la langue du père, un texte captivant de Barnabé Laye II/II

« Père, Mère, Pays, Cocotier, Calebasse, Lagune, Savane, Femme… », voilà des mots qui se retrouvent souvent, très souvent chez « Une femme dans la lumière de l’aube », le roman d’exorde de Barnabé Laye dont j’ai amorcé hier un rapide reportage.
Un roman consacré à la femme, donc à toutes les femmes. Un roman dédié en réalité à une seule femme, la mère. Une femme de quelque façon ressuscitée et réincarnée en une autre femme prénommée Germaine.
Mais, comme on a déjà pu l’entendre, l’immense charme de Germaine consiste dans son « rôle charismatique » à l’intérieur d’une communauté fort liée aux traditions où le respect entre les humains est reconnu comme le plus important des trésors.
Ce roman est aussi celui de la responsabilité du nom, de l’héritage d’un devoir parfois embarrassant et terriblement exigeant : celui de « continuer » ce que le père a pu faire de bien dans le monde au cours de sa vie. Le devoir de ressembler au père…

« Un soir s’en est allé un enfant du lignage. Un soir s’en est allé un enfant, de l’autre côté de l’océan. Un sacrifice. Un holocauste. C’est l’époque qui veut ça…
…Alors mon père s’en est allé de l’autre côté de la mer. Premier garçon d’une famille de treize enfants, il n’eût pas été convenable que l’on désignât quelqu’un d’autre. » (page 21)

Comme j’avais écrit hier, j’ai ressenti fortement cette « affinité du chapeau et du père » entre Barnabé Laye et moi. Mais, il n’y a pas que cela. Il y a aussi le tiraillement, parfois déchirant, entre la poésie et la narration — sommes-nous davantage des poètes ou alors des narrateurs ? —, s’ajoutant à la recherche constante d’un flux qui soit affabulation, flux de la mémoire, flux de la pensée, rêverie, mais aussi clarté cartésienne, tandis que notre éducation sévère nous impose des ingrédients indispensables : la rigueur, la logique et la cohérence entre les actes (en ces cas-ci, les écrits) et les paroles (les mots que nous utilisons pour nous frayer un chemin dans la vie)…

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

Dans ce premier roman de Barnabé Laye, on ne pourrait pas distinguer où finit la poésie pour laisser la place au roman et vice versa :

« La femme, c’est la terre, c’est l’arbre, c’est le ventre où vient dormir les soirs de pleine lune l’esprit du pays » (page 12)

Mais ensuite, dans les oeuvres plus mûres, les deux expressions deviennent plus autonomes, tout en restant liées, comme deux soeurs affectionnées.
Il est d’ailleurs inévitable que la poésie se radicalise, qu’elle se cale de plus en plus dans une forme spécifique. Ce n’est pas le même langage et rarement des écrivains-poètes ont le même équilibre et la même maîtrise de Victor Hugo en passant du roman au sonnet (ou à l’ode) et vice versa.
Je pourrais faire une longue liste de poètes adorés qui n’ont pas eu la même désinvolture d’Hugo. Le Zibaldone de Leopardi, par exemple, quoique merveilleux, est très lourd pour un lecteur de romans, tandis que ses Canti sont légers, parfaitement coulants de la bouche qui les profère à l’oreille qui les entend. Le même discours s’adapte parfaitement à Ugo Foscolo, à Baudelaire, à Cesare Pavese. En vérité, les Ultime lettere di Jacopo Ortis, tout comme le Spleen de Paris ou La bella estate ce sont de la première page jusqu’à la dernière des poèmes en prose.
J’ai d’ailleurs fort admiré la démarche de Àlvaro Mutis, reconnu comme un des plus grands poètes de l’Amérique du Sud, qui a « réécrit » en prose ses romans courts — centrés sur la figure de Maqroll le Gabier, son personnage charismatique — à partir des textes qu’il avait déjà exploités dans une épopée poétique.
La plupart des romans écrits par des poètes sont forcément courts. Ceux de Mutis comme ceux de Baudelaire, Foscolo, Pavese, et cetera.
Il y a d’ailleurs des écrivains à l’écriture extrêmement poétique comme Antoine de Saint-Exupéry ou Gabriel Garcia Marquez, bien sûr sous l’emprise de personnalités différentes et de civilisations différentes. Et Saint-Exupéry, quant à lui, n’était-il pas un pilote, un grand voyageur, fasciné par ces mêmes mondes lointains au-delà de l’océan d’où jaillit comme fontaine d’eau pure et sauvage l’affabulation luxuriante des auteurs latino-américains ?
Y a-t-il un rapport strict entre la poésie et l’affabulation, cette forme de narration basée éminemment sur l’expression orale, qui se perd parfois dans les mille pistes des dialectes… tandis que dans le cas des auteurs de langue espagnole et portugaise elle parvient à briser l’écran, à traverser les océans d’une part et de l’autre ?
Oui, il y a un rapport sinon une identification.

« …le soir descend en rideau de plus en plus sombre et je marche comme un étranger, dans la rumeur assourdie de la ville, au milieu de ces gens, au milieu des vélos qui bringuebalent et se dandinent, mulets à deux roues portant l’homme sur la selle, la femme en amazone et, sur le porte-bagages, un grand panier de lattes de palmier, comme un ventre rond. Une forte odeur d’épices et la poussière… » (page 14)

Avec ce « voyage dans le pays du père » de Barnabé Laye cette identification entre la poésie et l’affabulation trouve sa source primordiale : la langue. La langue de son pays, qu’il a assimilé à travers les rêveries du « père-mère » et cette répétition de mots magiques : « Père, Mère, Pays, Cocotier, Calebasse, Lagune, Savane, Femme… »

« Germaine dit : c’est la concession, ses deux frères, un cousin et le vieil oncle y habitent, chacun chez soi, avec les épouses, les gosses, les neveux et les nièces, les chiens et les chats et même un âne qui rêve à l’ombre et que taquinent les gamins. » (page 23)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

La langue maternelle ne peut pas s’effacer de l’esprit rêveur de Barnabé Laye, comme il est impossible que s’effacent de la mémoire et du geste de Ghani Alani, par exemple, les caractères d’une calligraphie millénaire.
La langue du pays ne peut pas s’effacer… D’autant plus si cette langue ne se condamne pas à l’isolement dialectal, si elle trouve sa force dans la mise en valeur des traditions, des histoires, des fables.
Pour faire ressortir de toute son évidence l’importance de ce trésor de la langue vivante, Barnabé Laye a voulu nous faire vivre son drame le plus profond et caché. Celui de la perte graduelle du contact avec le pays lointain.
Au fur et à mesure de la disparition des personnes plus proches, on se détache des lieux, on a de moins en moins envie de s’y rendre. Mais justement, la musique envoûtante de la voix du père nous aidera à panser toutes les blessures…

« — Comment t’appelles-tu ? dit-elle dans un long soupir. Ça se voit, tu n’es pas du coin… De toute façon, ils sont obligés de nous relâcher… Il faut faire de la place pour ceux qu’ils vont embarquer aujourd’hui. C’est comme ça. Ils ont l’impression de travailler. Pendant ce temps, le chauffeur de l’accident court toujours… » (page 18)
« Elle m’a dit : Mon nom est Germaine, mais tout le monde m’appelle Tati Germaine, par politesse, eu égard pour mon âge. Elle dit : elle aurait pu être ma mère, donc elle pourrait être ma tante. Et puis un nom, c’est magique, le raccourci d’une destinée, c’est une projection dans le futur, le nom est à chaque instant ce que l’on devient… » (page 19)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

La voix du père est d’ailleurs la pointe d’un iceberg identitaire, auquel nous devons la force et la beauté de ce roman. Un roman qui résiste au temps en vertu de sa poésie et de sa narration prodigieuse.

« Tu vois… petit… c’est une fumée, c’est tout. Tu comprends, rien qu’une fumée. Le temps d’exister, et plus rien. Elle retourne à l’air, se dilue, elle est lavée par l’air et il n’y a plus de fumée. Elle est cendre que la terre reprend et malaxe. L’homme… cendre et terre à jamais… Tu comprends ? » (page 21)

Barnabé Laye est donc une figure majeure pour sa faculté de transformer la langue populaire, évocatrice et riche d’affabulations, en véritable langue littéraire.
Il suffit de citer les « livres frères » de « Une femme dans la lumière de l’aube », par exemple « Le radeau de pierre » de José Saramago, ou alors « Ilona arrive avec la pluie » de Àlvaro Mutis.

« Un bruit soudain. Quelqu’un heurte à la porte. Dans l’embrasure apparaît le visage poivre et sel du vieil oncle.
— Oh ! je vous dérange… Ce n’est pas urgent. Je reviendrai demain.
Il fit volte-face et son œil droit décrivit un demi-cercle éclair. Avant de refermer la porte, il écrasa à plate semelle un cancrelat qui rêvait sur le carrelage. Le battant claqua dans un bruit de gifle sèche et le silence s’installa debout comme une statue de bronze.
Germaine se détacha et laissa tomber :
— Après tout, tant pis.
…Puis elle se mit à rire d’un rire nerveux, bref, saccadé. Pour conjurer la fièvre, pour se protéger du mauvais œil, pour bander l’œil du vieil oncle, ce point d’interrogation au ventre du soupçon. Elle rit encore, rire humide comme une éponge pour effacer le trouble secret que vient d’éveil le le jeune homme à califourchon sur ses genoux. » (pages 45-47)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

Il est clair et certain qu’il y a un lien, une grande affinité d’esprit et de style entre le patrimoine expressif que Barnabé Laye hérite de son pays natal, qu’il transforme en un monde narratif tout à fait original et celui qu’on retrouve partout chez les auteurs de l’Amérique latine. D’ailleurs, il y a une impressionnante coïncidence, quant à la latitude terrestre, entre le Bénin de Barnabé Laye et les pays entre Chili, Colombie et Cuba. Il faut savoir aussi que Barnabé Laye avait écrit, avant ce roman, en 1985, un livre consacré à « La cuisine antillaise et africaine »…

« Le jour maintenant marchait à notre rencontre, la route traversait les plantations de palmiers nains alignés comme des sculptures végétales, leurs larges palmes vertes présentaient vers le soleil encore pâle des grappes de noix rouge et or. Un peu plus tard, une odeur de vase, de crevettes séchés, les marécages venaient à nous, faisant frissonner leurs cheveux de roseaux et de bambou, la mangrove aux arbres géants dormait encore d’un sommeil de palétuvier.
Soudain, un sifflement strident. Une lumière violente projetée sur le camion depuis les bas-côtés surprit le chauffeur… » (page 65)

La culture afro-cubaine ou afro-américaine, qu’on évoque pour nombreuses formes de musique « révolutionnaire », est d’ailleurs une culture reconnue — parallèle vis-à-vis de la littérature européenne, française en particulier — que j’aime et partage énormément, tout en la reconnaissant différente et parfois antagoniste par rapport au modèle européen.

« La maison va et vient au rythme des messagers, des annonciateurs, elle va de nouvelle en nouvelle. Et puis, las de tout cela, de tant parler, de tant écouter, las de pleurer — rire pour ne pas s’inquiéter —, chacun s’en retourne au point zéro de sa misère, de sa solitude… Le crépuscule couvre lentement les rumeurs de la ville, verrouille l’angoisse fermée des portes et des fenêtres et les loupiotes vacillantes s’allument une à une dans les demeures pour chasser la peur de la nuit. » (pages 52-53)

Dans un de ses interview, Barnabé Laye semble se dérober à toute parenté poétique et littéraire. Quitte à déclarer l’importance de la sincérité de l’expression :

« Après avoir lu le roman du Sud-Africain Alan Paton, « Pleure, ô pays bien-aimé », j’ai refermé le livre, complètement bouleversé, comme si je venais d’avoir une révélation… Je me suis dit : C’est cela qu’il faut faire, écrire dans une langue simple et dépouillée ; laisser la musique des mots épouser l’ardeur des sentiments ; traduire la fragilité des existences et la détresse au cœur de l’homme… J’avais quinze ans. Peu de temps après, j’ai dit à mon père que je voulais être écrivain. Il m’a répondu, un peu gêné : Mon fils, ce n’est pas un métier pour un Noir, ce n’est pas un métier pour nous. J’ai toujours obéi à mon père que je considère comme un des hommes les plus intelligents que j’ai jamais rencontré… Alors, j’ai choisi de devenir médecin comme mon oncle maternel que mon père admirait et citait en exemple. En lui annonçant mon choix, mon père me dit à l’oreille, comme une confidence : Et puis, ton oncle, lui, il change de voiture tous les deux ans et il est marié à la plus belle femme du pays ! avant de s’en aller en riant dans sa barbiche. Par ailleurs, pour des raisons que je ne saurais expliquer, je trouvais que la médecine était un métier très… poétique. »

Je crois pourtant qu’il y a objectivement un extraordinaire rapprochement de style, voire de façon de voir le roman et la vie, entre Barnabé Laye et ses contemporains — aînés ou cadets — d’au-delà de l’océan. C’est une piste qu’on devrait fouiller, d’abord pour éviter un classement de ce roman, original et sincère, à l’intérieur d’autres genres de livres suivant l’actualité. Ces livres peuvent être considérés comme importants pour leur intérêt politique ou de témoignage, mais rarement ils ont aussi un véritable intérêt littéraire.
C’est un peu revenir à ma petite (et unique) critique initiale au titre et, surtout, à cette couverture « publicitaire » qui pénalise beaucoup, à mon avis, la portée universelle de « Une femme dans la lumière de l’aube ».

Giovanni Merloni

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