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Le roman de Germaine, un texte prémonitoire de Barnabé Laye I/II

16 jeudi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Écrivains français, Barnabé Laye, Poètes et Artistes Français

001_laye 1 seghers001 180 Le roman de Germaine, un texte prémoni-toire de Barnabé Laye I/II

« Une femme dans la lumière de l’aube » de Barnabé Laye est un livre profond et juste, dont le message moral et humain va bien au-delà de cette image du titre…. Une image élégante, mais assez « légère », à mon avis, par rapport à la valeur poétique ainsi qu’au contenu réel du roman.
D’ailleurs, cette « femme » évoquée s’appelle Germaine. Guide charismatique tout au long du « voyage dans le pays du père », elle n’est pas du tout une femme quelconque.
(Ce livre aurait d’ailleurs mérité une couverture plus sobre et moins envahissante. Mais j’expliquerai après, avec mon enthousiasme, les raisons de cette toute petite observation…)

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L’année dernière, j’avais assisté, près de l’Espace Mompezat (siège de l’Association des Poètes français) à la lecture, qui m’avait touché, du recueil de poèmes « Par temps de doute et d’immobile silence » de Barnabé Laye ayant comme thème la nostalgie du pays natal et protagoniste absolu le Nil. J’avais même cru que ce poète était égyptien, tellement intense et dramatique, dans l’assistance, résonnait la voix de Claire Dutrey en train de dire ses vers par cœur.
Barnabé Laye est né à Porto-Novo dans le Bénin (1), ce petit pays traditionnellement lié à la France qui s’accoude sur le Corne d’Afrique tout en gardant à son intérieur d’énormes trésors de beauté artistique et naturelle.
D’ailleurs le Nil — cette longue cravate d’eau bénéfique venant du cœur du continent africain pour se jeter d’un air hautain et solennel dans la Méditerranée — représente pour notre Auteur une deuxième patrie africaine, un point de repère de l’espérance.

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Ensuite, j’avais lu quelques-unes de ses poésies, en y découvrant une grande force et cohérence. Une expression assez simple, très proche de la langue parlée, illuminée d’ailleurs par des éclats d’originalité absolue. Mais je ne savais encore rien de cet homme au chapeau, très gentil et toujours souriant, que j’entendais lire ses poèmes d’une voix envoûtante et persuasive… la voix d’un père, d’un guide qui assume ses responsabilités avec un fatalisme joyeux… avec cette capacité de sortir du quotidien d’un instant à l’autre par le coup de queue d’un seul mot, d’une seule phrase remontée subitement à la mémoire…
Récemment, on s’est trouvés par hasard autour d’une table dînatoire et l’on a profité pour échanger sur plusieurs sujets. Ce fut d’ailleurs une rencontre entre deux hommes au chapeau, avec le même attachement fétichiste et fataliste à cet outil primordial.
Peut-être, le petit Borsalino a plané sur la tête de Barnabé de la même façon où le chapeau à la Indiana Jones est devenu indispensable pour moi. Comme mes lecteurs affectionnés le savent, mon penchant exagéré pour le chapeau vient surtout de l’image hiératique de mon grand-père paternel — dont j’ai trouvé rarement des photos tête nue —, tandis que « Père » est le premier mot-clé qui affleure aux lèvres lorsqu’on s’aventure dans le monde poétique et romanesque de cet Auteur exceptionnel pour ne pas dire tout de suite Grand.

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À partir de cette « affinité de chapeaux », j’ai délibérément transformé notre rencontre conviviale en interview. Cela a fait déclencher mon engagement d’esquisser un portrait de Barnabé Laye à travers son œuvre. Je lui ai donc demandé de me parler de ses romans, plutôt que de sa vie.
Il a choisi son premier roman publié en 1988 par Seghers — « Une femme dans la lumière de l’aube » — très adapté au but de retracer le parcours d’une vie consacrée à la poésie et à la littérature.
La liste de ses publications est d’ailleurs assez longue. Des textes importants avaient déjà circulé en France avant ce roman. D’autres livres, dont deux romans, ont été publiés après.
Donc, je dois faire attention et le lecteur aussi. On n’a pas le droit de trancher un jugement ou même une impression à partir d’un seul livre, même s’il est peut-être le plus important de sa vie.
Oui, dans la tradition des patriarches, l’enfant aîné demeure pendant quelque temps le fils unique, celui qui nous cause la plupart des appréhensions et des surprises. Mais après, on s’affectionne aussi à l’enfant cadet, à la fille qui arrive en troisième devenant la coquine du père…
Et pourtant, fermant les yeux après la lecture de ce livre-aîné, j’ai le sentiment d’avoir touché à une œuvre vraiment exceptionnelle. Car je vois là-dedans une heureuse synthèse entre poésie et prose ainsi qu’entre les différentes âmes et formes expressives de cet Auteur prodigieux. Il me semble que cela représente déjà le pivot et le primordial point de repère des créations successives, même si la poésie jouera dans le temps un rôle de plus en plus autonome.

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Dans « Une femme dans la lumière de l’aube » — qu’on pourrait titrer aussi bien « Le roman de Germaine » —, on découvre en filigrane des faits et des circonstances de la vie de Barnabé Laye qui expliquent le rôle primordial que la poésie assume dans la création de sa prose évocatrice et fabuleuse qui ne déborde pourtant jamais d’une architecture narrative solide et cohérente.
D’abord, il y a l’événement crucial du changement brusque de ciel et de vie en 1961, à l’âge très jeune et délicat des 20 ans à peu près, quand Barnabé, ayant reporté le premier prix au bac français dans son lycée au Bénin, eut la chance de partir à Bordeaux pour y suivre ses cours universitaires à la faculté de Médecine, avant de s’installer, en 1971, définitivement à Paris.
Ce serait intéressant d’imaginer la double existence de ce jeune hématologue à la Pitié-Salpêtrière, qui profite de tous les petits intervalles pour écrire des poésies renouant, à travers elles, les fils coupés de sa destinée tout à fait spéciale.
Mais je préfère me plonger avec vous dans cette « odyssée » donnant lieu à une seconde naissance, destinée à remplacer son sentiment de déracinement et d’exclusion vis-à-vis de ses origines intimes…
Je vais donc remémorer dans ma tête les nombreux plans de cette narration « sans exclusion de coups », au rythme envoûtant et serré, où l’on évoque l’importance de la tradition orale et, en même temps, du dialogue intérieur.

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Comme on a pu bien comprendre, ce texte de Barnabé Laye jaillit spontanément, comme une cabale, des mots magiques et solennels du père.
Cependant, ce roman de l’amour du père pour son enfant, que celui-ci partage avec une dévotion sans bornes est aussi le roman de l’amour, aussi réciproque, entre la mère et le fils.
On dirait que ce voyage dans le pays du père est aussi le voyage où l’on espère de ressusciter la mère morte et de reconstruire, à travers elle, l’esprit et l’âme de la patrie.
Un véritable voyage à la « découverte de soi », où trois voix s’alternent et se mêlent dialectiquement :
— la voix du père, qui est aussi la voix du pays ;
— la voix de Germaine, cette femme charmante et charmeuse qui pourrait être une tante ;
— la voix intérieure du jeune protagoniste, qui incorpore en elle la voix et la figure invisible de la mère…

« C’est peut-être cela une mère, cette chose que je ne connais pas… …Ma mère est morte en couches. Les médecins n’y ont rien compris. C’est le cœur. C’est le cœur qui a lâché. L’amour de l’enfant a grandi dans ce cœur, il a grossi, au-delà de toute mesure. L’enfant attendu, après tant d’années de mariage…. Elle a pris l’enfant dans ses bras, l’a couché sur son ventre, l’a recouvert de ses mains et puis son cœur a explosé. Le cœur gros, trop gros, rempli de l’enfant. Et mon père, comme un arbre desséché, est devenu à la fois père et mère pour ce berceau blessé. Cela s’est passé, un soir de novembre, à Villacoublay… Certains soirs, je le sais, au sortir du bureau, il faisait le détour par le cimetière. Mais, de cela, il ne parlait pas. » (pages 24-25)

Pour fondre cette polyphonie en un seul train narratif, basé sur l’unité de l’espace et du temps, Barnabé Laye a dû évidemment recourir à la fiction et au renversement des rôles entre personnages réels et personnages imaginaires.
Dans cet esprit, l’Auteur projette certaines circonstances de son propre destin sur la figure du père tandis que le fils, protagoniste et narrateur à la première personne, serait né en France, à Villacoublay, dans la banlieue parisienne. Donc, au commencement de cette histoire, Celui-ci arrive en Afrique pour la première fois. Il a presque le même âge que l’auteur du roman lors de son décisif départ en France.
Ce renversement est d’ailleurs indispensable pour créer un pont vers les nouvelles générations, en évoquant le drame des gens originaires de pays lointains qui sont gâtés par un contexte fort évolué comme celui de la France, mais sont aussi confrontés au « devoir » de renouer leur lien identitaire avec leurs racines (2).
Bien sûr, il n’y a pas que ce devoir « rituel », imposé de l’extérieur, par quelqu’un qui ne nous connait pas et ne nous connaitra jamais.
Chacun de nous est spontanément sensible à l’hypothèse d’un retour idyllique aux origines, engendré par la nostalgie sincère de notre langue maternelle et de nos propres habitudes refoulées.
Barnabé Laye ressent vivement et intimement ce rappel du pays du père et de la mère.
Il éprouve toutefois un malaise, un poids psychologique, le sentiment d’une situation contradictoire, d’une déchirure qu’on ne guérira jamais.
Voilà pourquoi il décide d’envoyer le fils… à sa place. Car évidemment il n’est pas possible de renouer ce qui a été coupé, désormais. Revenir en arrière c’est une illusion et retourner sur le « lieu du délit » ce serait une faute encore plus grave.
Il décide alors de faire éclater les contradictions liées à l’impossibilité de « faire la navette » entre deux réalités étanches. D’autant plus que cette condition « d’éternel étranger », s’ajoutant aux drames familiaux, se traduit pour ce jeune homme inquiet en empêchement de vivre pleinement une vie normale.

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Dès la première page du roman, ce jeune homme noir se voit catapulté dans son pays d’origine, soudainement perturbé par une tentative de coup d’État et une répression tout à fait inattendue. À son drame personnel s’ajoute, sans transitions, la tragédie d’un pays qui subit de but en blanc une violente transformation l’effondrant dans la détresse et la peur :

« …dans les regards inquiets, les salutations dérident les rires figés : — Que le jour te soit bon. Attention au couvre-feu. — Que le jour te soit bon aussi. Couvre-toi bien, répond l’autre. Puis il lui prend la main et lui parle tout bas de ces choses qui ne peuvent se dire à voix d’homme, il y a eu une réunion secrète hier dans la nuit, tous les ministres étaient présents autour du grand patron, chacun armé jusqu’aux dents, la décision a été prise de frapper fort, de frapper les réactionnaires, tous les mous, les tièdes, les opposants, les étudiants, frapper tous ceux dont le silence et les yeux ne se peuvent supporter… Déjà deux mille cinq cents personnes arrêtées… Couvre-feu, couvre-toi, le frère ! » (page 58)

Au cours de cette « rapatriée » qu’il avait prévu tout à fait pacifique, il se trouve au contraire pris au piège jusqu’à perdre le nord et même à négliger son statut d’étudiant universitaire positivement installé dans une réalité fort équilibrée et progressive. Les événements externes le bouleversent, en l’empêchant de poursuivre le but primordial de sa visite en Afrique.
Heureusement, au beau milieu de cet égarement douloureux, une belle surprise éclate. Il rencontre Germaine et, à travers elle, la voix de la réalité. Une réalité extrêmement dure, mais aussi dense de découvertes et de saveurs.
Dès l’atterrissage de son avion, le jeune protagoniste avait été très mal accueilli par le pays longuement rêvé : on lui avait volé la valise avec tous ses documents, il était tombé dans un piège lors d’un accident de voiture, il était fini en prison.

« — Sujet de sexe masculin, âge 21 ans environ, arrivé d’Europe ce jour par le vol UTA 256, affirme venir dans le pays de son père pour la première fois… Devait loger chez son oncle, mais ce dernier a quitté la ville sans laisser d’adresse… Appréhendé pour vagabondage sur la voie publique et participation à attroupements non autorisés par le préfet de police… » (page 17)

Les perspectives deviennent sombres, jusqu’au moment où il rencontre une silhouette féminine qui lui adresse la parole.
D’une génération plus âgée que lui, Germaine adopte d’instinct le jeune homme l’entraînant dans sa petite communauté.
Elle partage avec bienveillance les souhaits de son hôte qui voudrait rencontrer son oncle quelque part dans le pays ainsi que son père. Mais la petite sérénité initiale, qui avait rempli de curiosité et d’embarras le jeune « étranger », est brusquement interrompue.
Dans une séquelle d’événements de plus en plus menaçants et inattendus, on apprend la mort de l’oncle politiquement engagé et on commence à endurer une crise qui se termine dans un invisible et pourtant évident coup d’État.
Bien tôt, Germaine aussi est menacée et doit quitter son quartier, abandonnant la ville près de la grande lagune.

« Le regard rieur du chauffeur rompt la monotonie des trois pensées parallèles qui vont chacune leur petit bonhomme de chemin… » (page 67)

La partie centrale du livre se déroule ensuite, sur le fond de l’angoisse et de la peur, avec la mise en valeur du charisme du personnage de Germaine, à l’origine une commerçante très vivante et populaire, qui évolue au fur et à mesure, se transformant en guide courageuse et, finalement, en véritable « mère Courage ».

« Au fur et à mesure que le véhicule monte, nous arrivant comme les échos de tam-tams chantants, des voix en chœur prennent corps telles des silhouettes sortant des brumes vers la lumière. »

Tandis que le paysage de ce coin d’Afrique particulièrement exubérant et beau est offusqué par l’escalade militaire et policière du premier ministre, Germaine — telle la femme de l’ophtalmologue de « Aveuglement » de José Saramago — se déplace dans le territoire avec son jeune protégé tout en lui faisant découvrir, en décalage, avec un esprit même gai et insouciant, les traditions des familles et des clans locaux lors d’événements comme des fiançailles, des guérisons et des enterrements.

« Le chauffeur accompagne des lèvres la trépidation de plus en plus distincte qui s’engouffre dans la cabine. Puis, un peu excité, il dit : — Il y a un tam-tam femelle qui fait l’amour… Oh oui ! C’est un tam-tam de peau d’agneau qui vient de Sakéta. Écoutez-moi ça, il y a de l’amour dans l’air, c’est un tam-tam de fiançailles… » (page 68) « Le chef de famille, le cousin Oladé… avait envoyé à Germaine une lettre pour la mander de venir aux fiançailles, cela fait plus d’un mois, la lettre n’est jamais arrivée à destination. Tout marche mal dans le pays. Mais Dieu est grand. Germaine est là, malgré tout. » (page 70)

Entre Germaine et le jeune homme se déclenche, en raison de la différence d’âge, un rapport assez chaste et platonique, jusqu’au moment clou du livre…
Pendant leurs excursions euphoriques et angoissées, la nouvelle éclate de la prochaine arrivée du père. Le jeune homme l’attend longuement à l’aéroport mais ne réussit pas à le rencontrer…
(Et dans ce vide de l’attente, le lecteur s’interroge : depuis combien de temps le fils n’avait-il plus revu le père ? Ce père qui lui avait fait de père et de mère en lui inculquant la voix profonde du pays ?)
Finalement, le père arrive, mais les obtus policiers l’arrêtent et l’interrogent par tous les moyens pendant une nuit. Lorsque finalement le fils retrouve le père, celui-ci meurt.
La séquence accélérée des événements justifie alors le fait le plus inattendu : le jeune fils sans larmes fait l’amour à Germaine sur un petit lit à côté de celui où repose le cadavre du père…
Si je parlais d’un film, je dirais que le climax ayant touché le diapason on pouvait bien s’arrêter là, quitte à faire jouer aux acteurs un « post-scriptum » avec la scène de la disparition violente de Germaine qui, entre-temps, avait engendré l’enfant dont elle avait inutilement rêvé au cours de toute sa vie difficile.
L’auteur avait d’ailleurs besoin d’exploiter le thème de la vengeance pour la mort violente du père. Cela se traduit en une digression ou, si l’on veut, dans une parenthèse où le jeune homme abandonne momentanément Germaine pour rejoindre, en Égypte, un ami italien qui l’aiderait à devenir un révolutionnaire combattant.
Cette parenthèse sans Germaine se transforme rapidement en vision objective d’une réalité dépourvue de charme et de vie. C’est peut-être par le regret de l’ambiance chaleureuse de son pays retrouvé que notre héros découvre son inaptitude complète : il ne sera jamais un révolutionnaire parce qu’il ne peut rester indifférent à la douleur du monde…

«…Il faut que l’homme ait un frère, une sœur, un père, une mère, il faut que l’homme ait une femme, un cousin, une cousine, un neveu, une nièce. Il faut que l’homme ait un chien. Attention… Ne pas oublier le chien, l’homme et le chien, c’est spécial… Il faudra ajouter ça dans la Bible. » (page 122)

Mais il est vraiment harcelé par une destinée hostile. À la rentrée de l’Égypte il est à nouveau arrêté. Ensuite il tombe dans son même piège, se trouvant presque obligé d’achever son propos de « venger le père »… Il prend le couteau que Germaine lui a miraculeusement apporté… et poignarde le premier ministre…
En refermant le livre sur la mort de Germaine… cette femme courageuse jusqu’à l’inconscience, cette femme cultivée qui ne pouvait pas du tout partager ce sentiment obscur d’une vengeance hors de la loi…; en constatant qu’elle est tuée par les policiers parce que jugée coupable de l’agression au premier ministre… je découvre finalement la raison de son nom : elle s’appelle Germaine parce qu’elle n’est pas une mère ni une tante, mais plutôt une sœur, une sœur siamoise !

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Pour conclure ce premier reportage sur « Une femme dans la lumière de l’aube » de Barnabé Laye, je dois signaler l’extrême actualité de ce livre encore aujourd’hui.
Je dis cela, bien sûr, en considération de tout ce qui se passe de terrible et d’horrible en Afrique et dans le reste de la planète de ce temps. Toutes ces tragédies insupportables trouvent dans ce texte d’inquiétantes prémonitions.
Mais aussi, dirais-je, pour cette vision dramatique, que Barnabé Laye nous confie, de l’homme coupé en deux qui voudrait voir autour de lui un monde qui revient aux sources, à l’humain, à la simplicité des communautés ancestrales, au rite de la parole et du geste.

Giovanni Merloni

(1) Au lieu de mettre le lien, je préfère copier ce que je lis dans le web…. à propos du Bénin : « Lagunes et plages bordées de cocotiers au sud, douces collines plantées de savane arborée au centre, monts arides au nord… » « Le Bénin offre un étonnant condensé de paysages africains… Mais sa richesse, c’est surtout son immense patrimoine culturel, ses traditions variées (une bonne quarantaine d’ethnies), son histoire dense et tumultueuse, bien antérieure à la présence coloniale. » « Les voyageurs le savent bien, et lorsqu’ils choisissent de visiter ce pays, c’est bien souvent pour y chercher quelque chose, faire une sorte de pèlerinage, de retour aux sources… » « Le Bénin, c’est aussi la terre du « vodoun », culte « animiste » toujours prégnant qui a essaimé au Brésil, en Haïti, à Cuba. D’ailleurs ce pays « a été marqué par la traite des esclaves, dont des millions furent déportés depuis ses côtes. » « On y rencontre aujourd’hui nombre d’Afro-américains, venus marcher sur les traces de leur histoire. » « Le Bénin vibre enfin d’une réelle vie intellectuelle et artistique. On l’avait d’ailleurs surnommé le Quartier Latin de l’Afrique. » « Quant aux amoureux des grosses bébêtes, ils pourront pousser jusqu’au nord du pays, abritant deux parcs animaliers (dont un partagé avec le Burkina Faso et le Niger). » « À signaler également : le Bénin est le seul pays d’Afrique de l’Ouest francophone à avoir effectué depuis l’indépendance des transitions politiques sans violence. »

(2) Cela arrive à tous, aux Italiens aussi. Les amis français, tout en étant fort hospitaliers et solidaires, ne cesseront jamais de nous rappeler nos origines : « vous allez en vacances en Italie, cet été, n’est-ce pas ? » « Votre bouquin se déroule en Italie, non ? »

G.M. 

L’amour au temps de la Libération : À défaut d’Amérique de Carole Zalberg II/II

15 mercredi Avr 2015

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Écrivains français

 

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L’amour au temps de la Libération
Deux femmes — Suzan et Fleur — se parlent à travers les pages du livre ou, si l’on veut, à travers un mur invisible nommé Océan Atlantique. Chacune d’elles dispose de trente-six répliques pour atteindre son but intime. À chaque réplique, l’une et l’autre lancent et relancent un boulet contre ce mur. On dirait qu’elles jouent à la pelote basque. La plupart des fois la petite sphère rebondit en arrière, mais il arrive aussi, de temps en temps, que l’Amérique vienne à Paris ou que Paris se déplace pour un séjour bref en Amérique. En ces cas uniques, le boulet a réussi à percer le mur. Mais les deux mondes ne peuvent vraiment se parler, parce que ce n’est pas seulement la géographie qui creuse les sillons et fabrique les distances. C’est surtout la vie qui sépare, lentement, insensiblement même les plus opiniâtres des amants perdus.
Et voilà le prétexte, la première occasion qui pousse l’Américaine Suzan et la Française Fleur, chacune de sa rive, à se retourner vers le passé pour y retrouver un sens à son existence : c’est un grand amour. Un amour qui n’a pas pu s’épanouir et s’exploiter au moment de la première rencontre d’Adèle avec Stanley, à Paris, tout de suite après la Libération. Cependant, en restant suspendu dans l’air comme un fruit interdit, cet amour avait fini pour se « cristalliser », comme dirait Stendhal, en déclenchant une nostalgie presque impossible à cicatriser.
« My name is Stanley. Il avait saisi la main d’Adèle et dans cet instant, ne voyant plus que le sourire et le regard de ce garçon, son corps tout entier rassemblé dans ses doigts qu’elle le laissait étreindre, elle oublia qu’elle était une mère dévastée, une épouse aimante en charge d’un destin, une femme déjà prise et pas qu’un peu ». (Page 167)
Suzan et Fleur, entre les lignes, se posent une question : « Y a-t-il eu peut-être, en 1945, en quelque forme un ménage à trois entre Adèle, Stanley et Louis ? » C’est la seule chose dont on ne parle pas dans le livre. D’ailleurs, ce serait difficile d’imaginer cette rencontre américaine d’Adèle et Stanley — à la distance de cinquante ans, à peu près — sans que rien soit passé entre eux.
Toutes les deux recherchent, peut-être, les fameuses « lettres compromettantes », mais elles ne les trouvent pas. Cependant, cette question du « grand amour » les inquiète : « Que serait-il arrivé — se demande Suzan — si mon père avait abandonné sa carrière pour suivre cette Française capricieuse ? Je ne serais pas née… Mais ! » De l’autre côté de l’occident Fleur, en revanche, se demande : « Que serait-il arrivé si ma grand-mère avait abandonné mon grand-père pour suivre ce Yankee musclé ? »
En fait, le roman est net sur ce point. Dès la première rencontre, Adèle n’avait pas caché l’existence d’un lien amoureux dont elle n’aurait pas pu se passer :
« Et puis elle avait dit “avec Louis, mon mari” et il avait su sans comprendre le mot lui-même qu’il était en retard d’une vie. Les images heureuses et brûlantes avaient voleté encore un peu en bourdonnant sous son crâne. Il avait failli se trouver mal et Adèle s’en était aperçue. Are you OK ? avait-elle réussi à demander. Vous êtes blanc comme un drap ! Venez, nous sommes à deux pas de chez moi. Je vous donnerai à boire. Pas question que je vous laisse repartir avant de vous avoir remis sur pied ». (Page 168)
Le « grand amour », qu’on appelle par ce titre de « grand » pour avoir subi quelques empêchements (comme Juliette Drouet avec Victor Hugo), ou pour avoir été décidément fauché (comme Abélard avec Héloïse) rarement s’achève dans le bonheur inoffensif, comme il arrive pourtant à Fermina Dàza et Florentino Ariza dans L’amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marquez. Car il devient le plus souvent (comme dans le cas de Baptiste et Garance des « Enfants du paradis ») un long et obsessionnel « roman de la mémoire » pour les directs intéressés et une espèce de boîte miraculeuse pour la multitude de curieux et de spectateurs qui voudraient y trouver un reflet de leur « grand amour » personnel. Ou bien, comme c’est le cas de la grand-mère Emma, qui choisit de ne pas y renoncer, c’est un bonheur dangereux et producteur de désastres. Par conséquent il est conditionné, piégé et de toute part menacé.
D’ailleurs, même dans le couple pionnier de Kreindla et Szmul il y a eu un moment critique aussi redoutable que les preuves infinies venant de la persécution, de la détresse et de l’exil. Et c’est l’amour qui l’a provoqué. L’amour presque innocent de Szmul et Mira, qui toutefois a hanté le destin de cette jeune famille, fraîche immigrée, comme une bombe à retardement capable de produire des dégâts irréversibles.
S’il n’y avait eu la volonté et la générosité de Kreindla, le destin de Szmul se serait peut-être rapproché à celui d’Emma, la fille d’Adèle que nous avons connue comme grand-mère de Fleur. Ainsi celui d’Adèle. S’il n’y avait pas eu les emportements de Louis, son mari jaloux et pourtant compréhensif. Toute dérive vers le désastre et la solitude passe toujours par l’absence de compréhension et de pardon de nos proches.

Le nouveau regard de Carole Zalberg
Notre auteure a bien sûr considéré la question de la diminution de l’écoute et de l’attention de la plupart des lecteurs de romans, en France et dans le monde.
Cependant, je crois que c’est surtout le thème de l’amour — de la difficulté d’en parler de façon équilibrée, se dérobant à toute envie d’indiscrétion et de la nécessité, au contraire, de se borner au maximum de respect possible — ce qui a dicté les contraintes que Carole Zalberg s’est obligée à suivre dans la quête de vérité et de chaleur familiale qui prend des formes différentes en passant d’un roman à l’autre de la Trilogie des tombeaux.
Cette nouvelle « mise en scène » littéraire, ce bouleversement dans la forme, la longueur et la structure même de l’écriture que Carole Zalberg réalise, s’organise à travers une fragmentation picto-filmique (Mondrian et les peintres futuristes pour les arts plastiques ; L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais [1961], The hours de Stephen Daldry [2001] et Short cuts de Robert Altman [1993] pour le cinéma). Mais ce bouleversement ressent aussi, sur le plan littéraire de la leçon : de Virginia Woolf pour cette rêverie vertigineuse liée au flux du temps ; de José Saramago et Jerôme Ferrari pour le rythme, la récupération de la tradition orale de la langue, la disparition des virgules et de tout tiret ou guillemets.
Avec cet esprit, à commencer par La mère horizontale, un « nouveau roman » est né. Et, chose vraiment surprenante, dès que ce premier livre est publié, la trilogie évolue, se transforme et prend des formes nouvelles au fur et à mesure que le sujet de la narration, d’un livre à l’autre, nécessairement change. Et change aussi le regard de Fleur, la dernière née, que son prénom désigne justement comme « le meilleur » dans sa famille.
Dans La mère horizontale, le regard de Fleur ne saisit presque jamais les personnages dans une action qui se déroule au dehors de sa mémoire et de son imagination. En suivant son regard, à la fois très rapproché de sa mère et très éloigné des autres personnages — selon des séquences qui rappellent de près le cinéma d’Alain Resnais —, le lecteur devient de plus en plus « libre » de juger et de pardonner, redonnant enfin à chaque histoire racontée leur dignité et vérité.
À cet éloignement du regard, Carol Zalberg ajoute un deuxième éloignement, en déplaçant les évènements racontés au dehors de toute chronologie et précision narrative. C’est un critère « transgressif » et inhabituel, qui sert à raconter des histoires « par tableaux de vie », tout en réclamant la participation du lecteur à la recherche d’un ordre qui puisse le satisfaire. Tout cela correspond d’ailleurs au sentiment magnanime de Fleur, à son esprit tout à fait démocratique.
Avec Et qu’on m’emporte, une espèce de règlement de comptes généalogique s’achève, qui avait été un des soucis de Fleur. En tout cas dans ce deuxième roman la quête de vérité et de pardon trouve une forme différente vis-à-vis du précédent. Fleur n’est plus seule à voir et raconter. Il y a un deuxième pilote. Une deuxième voix. Carole Zalberg trouve ici une solution de compromis entre la croissante exigence de fiction et le regard magnanime, respectueux et éloigné de Fleur ou, pour mieux dire, entre la demande de visibilité des personnages et les contraintes dictées par ses tabous sur les secrets de famille.
Mais la digue commence à se briser et finalement le personnage cible de ce deuxième volet, Emma, grand-mère de Fleur, raconte, explique, avoue, demande pardon, pardonne à sa fois. Elle est un personnage très discuté, le plus difficile de toute la lignée. Emma se défend, au nom de cet amour sans lequel elle serait morte. Pour cette partie du triptyque, dans laquelle les plans de la mémoire s’entrecroisent librement — avec une présence de l’auteure encore plus passionnée —, j’ai pensé au film de Stephen Daldry, The hours, soit pour la structure narrative du film soit pour les références à Mrs Dalloway et à Virginia Woolf. L’écrivaine à laquelle Carole Zalberg est en train de s’approcher de plus en plus.
Dans À défaut d’Amérique, une révolution copernicienne s’affirme avec le doublement du regard que notre écrivaine met en place donnant la parole — et l’action — à Suzan, faisant sortir ainsi cette histoire de sa dimension strictement familiale et mettant en cause toute l’architecture narrative précédente.
Maintenant, Fleur et Suzan ont le même espace et le même temps pour s’exprimer. Mais cette nouveauté dans les règles du jeu déclenche un procès à chaîne qu’on ne peut plus arrêter, lié au choix du numéro deux. Ce numéro décrit d’abord l’essence d’un couple — deux amants qui deviennent deux parents —, l’éternel affrontement du Bien contre le Mal, et aussi la séparation et la difficulté de dialogue entre les peuples.
Emblématique, sur ce propos, l’image de cette Amérique survivante à ses gloires passées qui vit son quotidien dans les pages de gauche, tandis que dans les pages de droite une Europe en difficulté essaie de maîtriser les suites centrifuges de l’écroulement du mur de Berlin. Au centre, là où le lecteur serre le livre de son pouce, bouillonne l’océan.
Mais ce numéro deux aide aussi notre écrivaine à balancer, comme dans une partition musicale, le rôle du soliste — joué la plupart des fois par Suzan — et le rôle du chœur ou de l’orchestre, dirigé par Fleur. Il éclaircit aussi les diverses fonctions narratives : Suzan agira sur le destin, essayant de le changer ou quand même d’en ralentir le rythme implacable, Fleur recommencera l’histoire de la famille « da capo », c’est-à-dire à partir des premiers pas de la petite Adèle qui en définitive n’est qu’une lointaine arrière-grand-mère. Les deux femmes n’ont pas trop de temps à disposition. Suzan doit raconter la visite à Palm Beach, qu’elle-même a provoquée, de la vieille Adèle, veuve et libre, que son père Stanley n’a cessé d’aimer. Fleur doit raconter l’après-Grande Guerre, le déplacement à Paris, la tragédie de l’Europe. Tandis que Fleur redescend du passé vers le présent, Suzan se déplace sur le passage du millenium fouillant elle aussi, sans aucun souci d’ordre chronologique, dans le passé de Stanley, pour se raconter pour la énième fois comment s’est passée la fameuse rencontre avec Adèle. Parfois, avec un hasard très bien maîtrisé, Carole Zalberg nous rapproche, d’une page à l’autre, d’une rive à l’autre, des souvenirs qui se touchent, se reconnaissent et se confrontent. À la page 73, par exemple, elle nous peint admirablement Stanley sur son lit de mort, en train de pleurer sur les photos abîmées d’Adèle, tandis que tout de suite après, à la page 74, elle nous parle de Louis, celui qui fut le mari d’Adèle, en train d’arriver lui aussi à Paris, jeune et fort, le banjo à la main.
Carole Zalberg a su faire front à un défi énorme. Comme dans la peinture, où il suffit de changer un particulier d’une main, d’un pied, passer une couche de bleu sur un petit coin qui était rouge, et le tableau se déséquilibre, elle s’est trouvée devant un nouveau vide à combler, une énième course à engager.
Mais ce n’était pas, pour elle, un problème à se creuser les méninges. Car la structure qu’elle avait créée, même dans sa complexité, lui donnait la possibilité de lancer une contre-offensive de la parole, et, surtout, une révolte des émotions. Elle a su faire ressortir ainsi — fragment après fragment — l’émotion et la pulsion authentiques de chaque personnage et de chaque histoire, leur redonnant la vie comme à des figures jaillissant d’un immense tableau. Des figures en train d’atteindre la rive, accrochées à des tessons de couleurs comme à des épaves dans un bénéfique naufrage.

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Deux personnages masculins : Stanley et Szmul
Dans un des premiers commentaires à ce dernier roman de Carole Zalberg, Emmanuelle Caminade  a écrit dans son blog (« L’or de livres ») qu’ici « les hommes ne sont pas absents, mais plutôt pâles et faibles ». Cela est possible. Cependant, les personnages masculins du roman sont surtout justes et nécessaires.
Ils font d’ailleurs de pendant à Fleur, l’invisible et presque muette messagère d’amour virtuel, en faisant souvent démarrer les passages les plus importants de l’action narrée : l’Américain Stanley, entrant dans le foyer meurtri de rue Beaubourg comme un éléphant dans une vitrine ; Szmul, mettant en marche, avec son ami Mendel, le petit « train de vie » en exile ; Louis emmenant la force et la joie de vivre des gitans errants.
Sur Louis je n’ai pas trouvé, ni cherché, trop de suggestions sur la fonction narrative de son prénom, qu’en revanche j’avais trouvé pour la plupart des personnages du livre (de Fleur à Emma ; de Suzan à Sabine ; de Lisa à Kreindla, et cetera), avec des traces très intéressantes sur Stanley et Szmul.
Stanley c’est le prénom de ce héros du débarquement en Normandie qui avait goûté la gloire dans ce Paris libéré qui fêtait la joie de vivre, de cet Américain qui, pendant cinquante ans, n’avait cessé de songer à rattraper cette Adèle perdue. Probablement, Carole Zalberg a choisi ce prénom en hommage au protagoniste d’Un tramway nommé Désir de Tennessee William, dont Elia Kazan tira le film homonyme en 1951 (L’invention du désir est d’ailleurs le titre d’un roman récent de Carole Zalberg).
En vérité, en lisant le roman, on ne pense pas à la silhouette et à la grimace de Marlon Brando. Mais le personnage du film, Stanley Kowalsky, ouvrier américain d’origine polonaise, peut bien rappeler le Stanley du livre — d’origine polonaise et fanatique des États-Unis lui aussi. On trouve aussi de fortes ressemblances entre Stella, femme de Stanley dans le film et Lisa, femme de Stanley et mère de Suzan dans le roman. Intéressante est aussi la coïncidence que prévoit l’arrivée à La Nouvelle-Orléans de Blanche Dubois (Vivien Leigh), venue de la France pour rejoindre sa sœur. Un voyage analogue à celui qu’Adèle aussi a fait aux derniers temps de sa vie et qui représente la situation clou du roman.
« La garce ! n’avait pas pu s’empêcher de penser Suzan chaque fois que son père avait repris son récit nostalgique. Tout ça pour le laisser en plan. Et lui qui n’éprouvait pas le moindre petit soupçon de rancœur. Mais tout ce rituel était pour lui si éprouvant qu’ensuite il s’endormait là, sur le canapé du salon, le grand album des retrouvailles recouvrant ses jambes tel un plaid anguleux. Si Suzan, afin qu’il puisse s’étendre, cherchait à le lui ôter, il parvenait, du fond de son sommeil, avec une force qu’en le voyant ronfloter le menton sur la poitrine on n’aurait pas attendue de lui, à lui saisir le poignet pour arrêter son geste. Suzan n’insistait pas. Que faire à part repartir chaque fois en pestant ? Son père devait aimer sentir le poids du souvenir sur ses genoux ». (Page 73)
Avec cette image tout à fait possible d’un double de Marlon Brando vieux, assisté par sa fille dévote, qui scrute les photos de son rêve échoué, Carole n’aurait pu nous donner d’images plus touchantes et douces que celles-ci sur cet homme au couchant de sa vie.

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Quant à Szmul, il est le héros caché du roman : « J’ai tué d’autres juifs dans leur guerre. C’est ce que Szmul a dit quand il est finalement rentré rue Nalewky ». (Page 25) Déjà, la Grande Guerre lui ouvre les yeux : « J’ai tué d’autres juifs pour eux et qu’est-ce qu’ils on fait, Kreindla, ces ignorants qui donnaient les ordres, ces pelures d’hommes qui se prennent pour des dieux ? Tu le sais, Kreindla, ma femme, ce qu’ils ont fait quand ils m’ont trouvé en lamentation, à me tordre les mains et m’arracher les cheveux sans espérer le pardon ? Tu sais ce que ces bien moins qu’hommes ont fait, Kreindla ? Ils ont ri, quoi d’autre ? Ils m’ont craché dessus. Et moi, j’ai pensé : Encore, et piétinez-moi, même. Parce que le fusil, Kreindla, c’est moi qui le tenais. J’avais le choix. Dieu laisse toujours le choix. J’aurais pu retourner le fusil contre moi ». (Page 26)
Il est sensible plus que beaucoup d’autres. Donc il prévoit en avance ce qui arrivera en Pologne et en Europe, d’abord pour les juifs, qu’on coincera de plus en plus dans les ghettos en les empêchant de vivre une vie normale. Heureusement, il n’est pas seul. Il peut se confier avec un ami, Mendel, moins sensible que lui, mais prêt à partager ses inquiétudes et se faire promoteur de tous les efforts nécessaires pour s’en sortir. Szmul et Mendel sont comme deux frères. Ils partagent tout, même le parapluie. Leurs femmes sont soudées. Lorsque Mendel (dont le prénom d’un grand homme de science marque un très positif esprit « évolutionniste ») trouve la piste de l’Amérique dans laquelle s’engager pas seulement pour survivre, mais pour vivre mieux, « L’heure venue, il a pourtant suivi son compagnon de parapluie » (Page 31)
Par la suite, Carole peindra Szmul comme un homme brisé, tourmenté. Un poisson hors de l’eau. Mais pas du tout un héros. Jusqu’à sa mort, tout à fait « banale » : « Mon Szmul est mort de toux ! et sa vieille bouche, elle était encore ouverte et tordue et comment je fais, moi, pour que les mouches et les esprits mauvais, ils n’y entrent pas ? » (Page 107)
Cependant, ici la recherche sur le prénom a été plus directe, moins hasardeuse et beaucoup plus touchante. Avec Szmul, nous n’avons pas affaire avec un personnage de film (Stanley) ou une lointaine figure de la Bible (Suzan).
Szmul Zygielbojm a vraiment existé. J’ai trouvé aussi, sur Google, une photo de ce héros au visage plein de souffrance. Polonais, il avait laissé Varsovie avec d’autres camarades après l’occupation allemande, pour essayer d’organiser quelques actions de résistance. Mais, au fur et à mesure que la situation du ghetto de Varsovie devenait la Shoah, il n’eut plus envie de rester en vie. Et voilà la lettre qu’il écrivit à Londres avant de se donner la mort le 12 mai 1943 (cf. Hiltel Seidman, « Du fond de l’abîme, Journal du ghetto de Varsovie », Pion, 1998. Traduit de l’hébreu et du yiddish par Nathan Weinstock.) :
« Derrière les murs du ghetto se déroule à présent le dernier acte d’une tragédie sans précédent dans l’Histoire. La responsabilité du forfait consistant à exterminer la totalité de la population juive de Pologne retombe au premier chef sur les exécutants ; mais, indirectement, elle rejaillit également sur l’humanité tout entière. Les nations et les gouvernements alliés n’ont entrepris jusqu’ici aucune action concrète pour arrêter le massacre. En acceptant d’assister passivement à l’extermination de millions d’êtres humains sans défense — les enfants, les femmes – et les hommes martyrisés — ces pays sont devenus les complices des criminels. […] Je ne puis me taire. Je ne peux pas rester en vie alors même que disparaissent les derniers restes du peuple juif de Pologne dont je suis le représentant. Mes camarades du ghetto de Varsovie ont succombé, l’arme au poing, dans un dernier élan héroïque. Il ne m’a pas été donné de mourir comme eux, ni avec eux. Mais ma vie leur appartient et j’appartiens à leur tombe commune. Par ma mort, je désire exprimer ma protestation la plus profonde contre la passivité avec laquelle le monde observe et permet l’extermination du peuple juif. Je suis conscient de la valeur infime d’une vie humaine, surtout au moment présent. Mais comme je n’ai pas réussi à le réaliser de mon vivant, peut-être ma mort pourra-t-elle contribuer à arracher à l’indifférence ceux qui peuvent et doivent agir pour sauver de l’extermination — ne fût-ce qu’en ce moment ultime — cette poignée de juifs polonais qui survivent encore. Ma vie appartient au peuple juif de Pologne et c’est pourquoi je lui en fais don. Je désire que l’infime résidu des millions de Juifs de Pologne resté en vie puisse survivre assez longtemps pour connaître, avec les masses polonaises, la Libération et qu’il puisse respirer dans un pays et un monde de liberté et de justice socialistes pour toutes ses peines et ses souffrances inhumaines. »

Giovanni Merloni

De la mélancolie de l’exil à l’orgueil de la vie : À défaut d’Amérique de Carole Zalberg I/II

15 mercredi Avr 2015

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Le nouveau regard de Carole Zalberg : À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012)

Après La mère horizontale (Albin Michel, 2008) et Et qu’on m’emporte (Albin Michel, 2009), À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012) représente le troisième volet de la Trilogie des tombeaux, que Carole Zalberg a voulu consacrer à l’histoire des femmes (Sabine, Emma et maintenant Adèle) qui on marqué, une génération après l’autre, le destin de la famille dont Fleur (fille de Sabine, petite-fille d’Emma et arrière-petite-fille d’Adèle) est témoin et narratrice. À défaut d’Amérique est un roman qui mérite d’être marqué d’une pierre blanche. Il représente un passage très significatif dans le parcours expressif de Carole Zalberg. Avec cela, elle va bien sûr occuper une place de premier rang dans la littérature française contemporaine. Ce roman — inspiré à la mélancolie de l’exil et à l’orgueil de la vie — s’écarte de toute vision traditionnelle et prend le large dans un contexte nouveau que l’écrivaine découvre et contribue à créer en même temps. C’est une clé, un style particulier dont l’écrivaine profite d’une façon prodigieuse, qui m’étonne et me touche profondément. « D’où viennent ces émotions soudaines ? » je me suis demandé. « D’où jaillit cette capacité de toucher et, en même temps, de corriger le tir avec l’ironie, la simple force de la vérité ? D’où vient cette capacité de « tenir » la galaxie centrifuge des fragments de mémoire qui poussent partout comme de la mauvaise herbe ? » J’ai eu besoin de temps, pour arriver à comprendre que cette clé de l’expression, ce rythme unique n’avait pas affaire qu’en très petite mesure avec une invention issue de la technique littéraire. Il y avait un regard et une voix qui faisaient agir tout ce manège magique me rappelant quelqu’un de très proche. Un signal de fumée très bien connu. D’un coup j’ai pensé à ma mère. Elle était de la même génération d’Adèle, protagoniste du roman. Elle avait grandi dans une famille d’intellectuels « libres penseurs » et antifascistes, avant de rester aux côtés de mon père socialiste et de mon oncle, communiste — son frère —, tandis qu’ils participaient activement à la Résistance de Rome. Sans être directement concernée par les persécutions qui frappaient ses amis juifs — dont quelques-uns se sauvaient au Guatemala et au Mexique, ou aussi dans la province italienne —, a-t-elle donc vécu les mêmes tragédies qu’Adèle, les mêmes espoirs que l’alternance de guerre et paix provoquait, en France comme en Italie, tout au cours du siècle dernier. Elle a vu les souffrances atteindre le sentiment du non-retour, de la fin de l’Histoire. Elle en a vu les traces réfléchies dans la vie de la multitude des gens auxquels elle s’est toujours intéressée et bien sûr dans sa nombreuse famille, qui s’ajoutait à la famille de mon père, aussi nombreuse, vivante et active au niveau intellectuel que la sienne. Elle aussi a dû « survivre », ayant sa famille à elle, devant s’occuper des trois fils nés l’un après l’autre, tandis que la guerre s’achevait dans le sang et l’Italie abandonnait son roi « sans moelle » pour devenir une République « fondée sur le travail ». Elle n’a pas été la seule, d’ailleurs, qui se soit spontanément obligée à ensevelir à jamais son identité intime, son talent à fleur de peau. Ma mère s’est sacrifiée dans un acte d’amour envers « les autres », à commencer par ses propres enfants. Et l’on dirait que ses mémoires, ses récits fabuleux ont jailli la première fois, comme un soufflard incontrôlable, au cours de ses rêveries, de ses nuits auprès de ses enfants malades ou insomniaques. Après, ce fut un fleuve, dont malheureusement très peu de traces sont restées, à part les nombreuses photos jaunies. Car ma mère se bornait à la « tradition orale » en se dérobant à la tâche de mettre noir sur blanc ses mémoires et de redonner ainsi la vie à son bouillonnant monde de morts. Avec cela, je ne veux pas dire qu’elle ait consciemment « renoncé » au statut de narratrice, ne fût-ce que pour raconter autour de soi l’histoire de famille. Au contraire, j’ai souvent pensé qu’il y avait, en elle, un souci « superstitieux », une sorte de peur de perdre les souvenirs en les consignant aux feuilles de papier. Ou aussi qu’elle préférait « interpréter » ses fantômes plutôt que les éterniser au dehors de sa personnelle représentation. Il est vrai que, dans la richesse de sa rêverie et de sa formidable mémoire, elle réussissait à transmettre à ses amis et à ses proches des multitudes d’histoires, qu’elle savait raconter avec le naturel et la vivacité d’un Eduardo De Filippo et l’élégance juste un peu hautaine d’une Franca Valeri. Cependant, elle n’était pas à proprement dire une écrivaine, ni une conteuse de fables à jet continu. Elle était la gardienne de la mémoire de cette grande et fascinante famille, constellée de personnages intéressants, dont je descends et que probablement je trompe. On peut donc bien comprendre la raison de mon étonnement devant ce roman, me reportant d’emblée à la joie infinie que j’éprouvais en écoutant, jusque dans l’âge adulte, les récits de ma mère ou aussi certaines de ses phrases, capables d’elles-mêmes de ressusciter un monde entier. Cela ne m’était arrivé, jusqu’ici, qu’en lisant Les Buddenbrook et Cent ans de solitude, ou encore, récemment, certains passages des Misérables. Évidemment, il y a une ressemblance, une affinité même, entre Carole Zalberg et ma mère, dans la façon de revivre les histoires de famille et la vie même. Après cette petite digression personnelle, qui me rapproche davantage de ce dernier roman de Carole Zalberg, je considère encore plus extraordinaire, et même miraculeux, ce que cette écrivaine a su faire. D’un côté, à travers son passionnant parcours initiatique, elle a fini pour ressembler comme une goutte d’eau à Adèle et même pour s’identifier en elle. De l’autre côté, elle a trouvé la force et les moyens expressifs pour donner pleine voix et juste espaceà ces pauvres morts qui, devenant des personnages « à tutto tondo », ont gagné finalement leur éternité.

« A egregie cose il forte animo accendono/ L’urne de’ forti, o Pindemonte e bella/ E santa fanno al peregrin la terra/ Che le ricetta… » (Ugo Foscolo, Les tombeaux, 1807)

« À nobles choses les forts esprits excitent/Les urnes des forts, ô Carole, et belle/Et sainte au pèlerin en est la terre/qui les accueille… » (la traduction est à moi.)

À défaut d’Amérique… et de Gérard Philipe

Ce titre magnifique explique et évoque en même temps. Il explique que Szmul et Kreindla, un couple de juifs venant de Pologne, au moment de la décision d’abandonner Varsovie, de plus en plus menacée par les lois antisémites, avaient envisagé partir aux États-Unis, mais qu’au cours de la quête des moyens pour réaliser ce projet, la possibilité de s’installer en France s’était révélée comme concrète et surtout immédiate. Ils choisirent Paris à défaut de l’Amérique. Cela évoque le sentiment d’un destin inachevé, un paradis perdu avant de l’attraper. C’est le mythe de ce monde lointain, riche et hyper civilisé, que toute l’Europe de l’Ouest partageait sans réserve jusqu’aux années quatre-vingt du siècle dernier. Pourtant, à en juger de ce roman, aussi réaliste que passionné, ce nom « Amérique » évoque encore aujourd’hui, comme le visage immortel de Marylin ou « la voix » de Frank Sinatra, un sentiment de profonde nostalgie. On est tous orphelins de cette Amérique incarnant le progrès et la confiance dans la capacité de l’homme de s’en sortir toujours. Moi, je partage bien ce propos. Il est aussi une provocation envers le monde d’aujourd’hui, piégé par un américanisme « triste », un peu méchant et redoutable aussi. Car maintenant l’Amérique est partout chez nous, partout parmi nous, mais elle n’a rien à voir avec l’Amérique de Charlie Chaplin, Bob Dylan ou Dustin Hoffmann. Mais je comprends moins le manque d’Amérique quand on a Paris. Et je ne peux pas oublier ce que Paris a représenté tout au cours du siècle dernier, dans le monde. Et chez ma mère aussi. À Rome, lorsqu’elle sortait avec mon père pour participer à ses « après-dîners » des années cinquante, elle disait, pour nous rassurer : « N’ayez pas peur ! Je ne pars guère en Amérique ». D’ailleurs, elle conservait très soigneusement une coupure de journal avec la photo de Gérard Philipe. Elle nous emmenait en visite aux châteaux de la Loire. Et fondait en larmes toutes les fois que le disque 78 tours, exprès pour elle, apportait la voix d’Yves Montand en train de chanter « Le galérien ».

La Trilogie des Tombeaux

À défaut d’Amérique se présente tout à fait « autonome » vis-à-vis de deux premiers livres de la Trilogie des Tombeaux. Donc, quiconque peut bien lire ce roman en premier, pour découvrir après la qualité des livres qui le précèdent. Mais, quelle est la réaction du lecteur qui se lance dans sa lecture ayant lu les autres ? Il est peut-être convaincu de faire déjà partie de la « famille de Fleur », dont il connaît la plupart des membres, de ne pas risquer, donc, de se perdre dans le labyrinthe des générations, même s’il devra nécessairement rencontrer de nouveaux personnages tout à fait inconnus. Cependant, dès les premières pages, il s’aperçoit d’une métamorphose inattendue. Il se sent légèrement égaré, car les personnages qu’il croit connaître sur le bout de ses doigts semblent habiter dans une autre histoire. Comme si la visite au monde de leurs ascendants les avait changés. À ses yeux, la langue et le rythme aussi semblent assumer une différente allure. Certes, cela le fascine et le touche vivement : cette nouvelle écriture, plus rapide et intense que jamais, se présente aussi comme une nouvelle lecture de l’histoire de la famille de Fleur. Quelques nœuds se sont défaits, une clé qui ouvre toutes les portes a été miraculeusement trouvée. Cela ne peut que passionner le lecteur, qui se confie à cette écriture magique, à cette nouvelle allure qui si bien s’adapte à représenter la cadence de la vie et à s’en abstraire aussi. Mais pourquoi, se demande-t-il, Carole Zalberg, au lieu de se borner tout simplement à ajouter deux autres générations à l’arbre généalogique jusqu’ici connu, a-t-elle voulu réécrire de fond en comble toute l’histoire ? Parce que d’un côté, je crois, l’écrivaine s’est vite aperçue qu’un troisième volet tout court — comme le Vicomte de Bragelonneou Le côté de Guermantes — n’aurait pas eu de sens. D’ailleurs, les deux histoires enchaînées de Sabine (la mère horizontale) et de sa mère Emma (la protagoniste de Et qu’on m’emporte) avaient été déjà très efficacement — et poétiquement — exploitées. De l’autre côté, les retrouvailles d’une quantité de documents et photos de famille tout à fait inédits, dont les lettres qui prouvent l’existence d’une liaison entre Adèle — arrière-grand-mère de Fleur — et l’Américain Stanley, donnent à Carole Zalberg l’idée géniale d’introduire un nouveau point de vue, celui de Suzan, fille de Stanley. Dorénavant, Suzan et Fleur partageront les mémoires d’Adèle, dans lesquelles elles fouilleront séparément, sans s’échanger les données. À Suzan, seule privilégiée dans toute la trilogie, il sera consenti de vivre dans le présent, de dénouer son drame personnel à travers l’action, de connaître et se connaître. D’ailleurs, elle est une étrangère qui observe de très loin, elle est donc autorisée à vivre à la lumière du soleil. Cette décision, tout à fait révolutionnaire, semble amoindrir l’importance de Fleur en la rétrocédant au rôle de co-protagoniste du roman. Cela, au contraire, la renforce, si on considère qu’elle n’est plus seule, même si elle ne le sait pas. D’ailleurs, Suzan ne décidera d’agir « politiquement » que dans les dernières pages du livre, tandis que Fleur trouvera, dès le début, le courage nécessaire pour avancer dans sa quête de vérité jusqu’à assumer ses responsabilités face à l’Histoire : « Je n’avais pas passé le relais, moi : j’avais eu des garçons. … J’étais mère, quand même. Ça suffisait à me maintenir aux aguets. Au début, je cherchais dans mes actes et mes paroles des répétitions. J’aurais triomphé, presque, très amèrement, si j’avais pu dire voilà, je suis comme elles [les femmes de la famille]. C’était tout ce que je connaissais…. Et puis ils ont grandi… Auprès de mes fils, auprès de Julio, leur père, qui sans faillir m’arrime à son monde à lui, je me suis désengluée de la transmission. La mauvaise. Celle dont on ne veut pas et qui vous hante. Alors j’ai pu décider de tirer sur le fil. C’était même impérieux. Je voulais prendre la mesure de ma libération. » (Page 14) Voilà les raisons qui ont poussé Carole Zalberg — en se donnant la chance d’affronter une énième descente à l’enfer et de remonter ainsi vers le « big bang » à l’origine d’un destin commun, encore plus vaste et redoutable que celui d’une seule famille — à provoquer une véritable rupture dans la continuité de son propos narratif. Et cette « rupture » me pousse à considérer À défaut d’Amérique moins comme le troisième volet d’une trilogie que comme le premier roman d’une génération tout à fait nouvelle.

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De la mélancolie de l’exil à l’orgueil de la vie

En se lançant, d’une rive à l’autre de l’océan, cette Adèle tourmentée et imprévisible — sans jamais se décider à lui donner un statut solide — Suzan et Fleur apaisent leur mélancolie avec l’orgueil qui deviendra, à la fin de cette traversée du désert, une façon de vivre généreusement dans leur temps. Ayant cherché leur futur dans le passé elles auront trouvé dans le présent le véritable sens de leur vie. En fait, À défaut d’Amérique est traversé dès le début par les pulsions opposées et complémentaires de l’orgueil et de la mélancolie. Je parle évidemment de l’orgueil d’hommes et de femmes qui ne se prennent jamais pour des héros ou des héroïnes, qui pourtant luttent désespérément pour une vie heureuse. C’est l’orgueil de la naissance quoiqu’elle en soit, de ses origines, de son histoire. Je parle, de l’autre côté, de la mélancolie de l’exil qui est l’évènement primordial que tous les personnages du roman partagent, mais aussi de la mélancolie qui accompagne dans le quotidien les vies difficiles et douloureuses, et peut se déclencher même pour un rien, pour un mot, pour une petite incompréhension. C’est la mélancolie qui entraîne Suzan et Fleur vers ces photos réconfortantes et rassurantes. Car le passé, même le plus horrible et douloureux, ne peut plus changer. Ses ombres et ses lumières, bien qu’apparentes et floues, sont de vraies ombres et de vraies lumières. « Lorsque je me suis lancée dans ces recherches, ou plutôt ces songeries autour des femmes de ma famille — c’est Fleur qui parle —, j’ai voulu, entre autres, rassembler des photographies. Je les préfère aux témoignages qui vous offrent un point de vue précieux, mais vous laissent en dehors de l’histoire ». (Page 81) En remontant en arrière, Fleur n’a plus tellement d’envie d’analyser la mauvaise terre qui nourrit la mauvaise graine. Le dicton populaire « telle mère, telle fille » selon lequel « les fautes des parents retombent sur leurs enfants » l’intéresse moins. Elle n’a plus de comptes à régler. Car elle a grandi. Et, au fur et à mesure que le drame de sa mère Sabine s’éloigne avec la personnalité aussi dérangée que contradictoire de sa grand-mère Emma, elle trouve un premier point de repère dans le personnage d’Adèle, l’arrière-grand-mère franco-polonaise, et en son mari Louis. Mais avant de se plonger dans son incertaine parenthèse d’amour avec l’américain Stanley, d’origine polonaise lui aussi, elle trouve chez Adèle d’autres traces encore plus passionnantes : à travers la brèche par où elle entrevoit son arrière-grand-mère, toute petite, en train de faire ses premiers pas, elle voit entrer tout d’un coup l’Histoire. Elle n’a maintenant qu’une dernière barrière à franchir pour remonter encore, jusqu’à tomber finalement sur le couple des parents d’Adèle : Kreindla et Szmul. Ils sont les véritables pionniers de la famille, qui ont eu la désespérée clairvoyance, tout de suite après la Grande Guerre, qui les a poussés à abandonner leur Pologne aimée pour chercher fortune ailleurs. C’est la même histoire de douleur et d’espoir que d’entières générations d’Europe partagent, dont beaucoup d’écrivains parlent, mais qui rarement trouve quelqu’un vraiment capable d’y entrer l’esprit humble et d’en sortir l’âme confiante. C’est au moment précis où l’Histoire s’affiche en se précisant dans le « temps retrouvé » des personnages majeurs — Kreindla, Szmul et leur fille Adèle — que Carole Zalberg devient de plus en plus consciente de la nécessité d’assumer, en tant qu’écrivain, la tâche du témoignage et de l’indispensable passage du relais entre les générations.

Giovanni Merloni

(continue)

« Et qu’on m’emporte », deuxième volet de « la trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg

15 mercredi Avr 2015

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« Et qu’on m’emporte », deuxième volet de « la trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg. Albin Michel, 2009.

« Oui, je m’en rends compte maintenant, cet amour-là, à partir du jour où tu as failli te noyer, le jour lumineux et laid du caillou rose et de ta voix brisée, je me suis évertuée à l’étouffer. Alors que tu sombrais, je l’ai dit, j’avais été saisie par un désespoir si profond, j’avais senti monter en dedans comme une marée noire où j’étais restée si totalement engluée, incapable d’un mouvement vers toi, que j’en aurais vomi. Je voulais vivre moi ! »
Voilà — à page 49 de ce deuxième roman — l’explication affreuse du destin de Sabine, quasi morte dans les eaux de la Marne quand elle était toute petite, morte ensuite plusieurs fois avant de disparaître la première – avant sa mère et sa grand-mère – en sortant finalement d’une vie de plus en plus désastreuse.
Ce second volet de la trilogie, encore plus émouvant, si possible, de celui qui le précède, consiste en un long monologue dans lequel Emma, en s’adressant à sa fille morte, nous raconte. Ce monologue n’est pas une « confession » ni une « défense » devant le tribunal moral de sa famille et devant nous. C’est un véritable « j’accuse », qu’elle lance contre la rigidité des mécanismes qui règlent cette société humaine, sourde et aveugle, qui ne nous donne jamais le moyen de nous arrêter pour réfléchir et essayer de rattraper nos fautes.
Nous rentrons dans une narration traditionnelle, qui nous facilite la compréhension ou, mieux, la mise à jour, comme on dirait pour un logiciel, de toutes les informations que nous avions déjà « engrangées ».
Cela me donne aussi la possibilité de reprendre certains points que j’avais laissés de côté pour manque d’espace.
D’abord l’histoire du caillou rose. C’est à ce moment que la personnalité d’Emma se révèle ou, si l’on veut, se transforme. Elle a été toujours une rebelle, une contestataire. Jusqu’à ce moment-là, elle s’était bornée au minimum de ruptures indispensables – avec la famille d’origine, surtout – en se prenant de petites libertés, tout en essayant de rester dans les règles.
La naissance de sa fille ainée, Sabine, avait été pour elle un contresens. Cependant, elle avait des sentiments en soi, elle aimait la petite. En somme, elle était continument déchirée par une lutte intérieure. Emma Bovary, tout au long du roman de Flaubert, se préoccupe seulement de ses fictions amoureuses. Elle ne ressent aucun sentiment, aucune affection pour sa seule fille, elle la déteste. Cela arrive, pour l’Emma de Carole Zalberg, seulement après l’accident de la Marne. Elle devient méchante comme Emma Bovary, pour des raisons tout à fait similaires.
À la fin du roman. Emma, mourante à l’hôpital, demande continument qu’on lui apporte ce caillou rose recueilli au fond de la Marne par la petite Sabine, preuve flagrante d’un délit manqué qui a gravé ensuite plusieurs existences, à partir de sa vie même.
On devine, quand il est trop tard pour le récupérer, que ce caillou se trouve probablement chez Fleur, la petite fille d’Emma. C’est alors que finalement Emma délivre une dernière confession dans son dialogue extrême avec sa fille morte : « Est-ce que Fleur sait que je n’ai pas bougé ? Tu lui as raconté, n’est-ce pas ? »
Voilà une surprenante ressemblance avec ce que Mauriac nous raconte à propos du drame de Thérèse Desqueyroux. Elle aussi n’a pas bougé quand son mari a risqué de mourir empoisonné : « Bernard rentre enfin : — pour une fois, tu as eu raison de ne pas t’agiter : c’est du coté de Mano que ça brule… Il demande : — est-ce que j’ai pris mes gouttes ? Et sans attendre la réponse, de nouveau il en fait tomber dans son verre. Elle s’est tue par paresse, sans doute, par fatigue. Qu’espère-t-elle à cette minute ? “Impossible que j’aie prémédité de me taire.” »
La Thérèse de Mauriac détestait son mari « avant » cet épisode clou du roman. Notre Emma se détache de sa fille « après » la noyade manquée de justesse de Sabine. Mais le sentiment des deux femmes est le même, face au danger de mort de leur conjoint.
Le mari est un obstacle pour Thérèse, tout comme sa fille pour Emma. Car ces deux femmes ont surtout le sentiment de n’avoir pas encore vécu, de se trouver coincées dans une situation sans issue. Tandis qu’elles désirent « être emportées » ! « Rien n’égale l’abandon, cette exaltation qu’on éprouve à se laisser emporter sans savoir où ».
On devrait fouiller encore pour exprimer la qualité exquise de ce deuxième volet de la « trilogie des tombeaux ». Autour des trois femmes, on rencontre d’ailleurs de personnages mineurs qui sont indispensables eux aussi pour comprendre à fond l’esprit anticonformiste et sage de cette quête de vérité et de justice.
Il y a enfin l’Histoire. Car ce n’est pas du tout vrai, je crois, ce qu’on dit dans la couverture de « La mère horizontale », qu’avec ces romans on creuserait « un chemin singulier, celui des égarés de l’Histoire ».
Au fur et à mesure que le lecteur « entre » dans ces deux romans, il s’aperçoit, au contraire, de l’importance du monde qui vit autour de la scène racontée.
D’abord, on ne peut pas accepter que toutes les responsabilités de ce qui se passe soient attribuées à ces femmes qui ne savent pas faire les mères. Ensuite, on apprend que dans la chaîne des événements privés il y a eu deux guerres, la peur, les persécutions, la mort précoce d’un fils aimé, les changements plus récents, subis ou salués avec enthousiasme…
Moi j’ai aimé beaucoup ces deux romans soit pour leur écriture musicale juste et élégante, soit pour le rôle que l’Histoire, jamais indifférente, y assume.

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Giovanni Merloni

« La mère horizontale », premier volet de la « trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg

15 mercredi Avr 2015

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« La mère horizontale » premier volet de la « trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg, Albin Michel, 2008

En occasion de la sortie du roman « L’invention du désir », dont j’ai parlé hier, j’ai acheté aussi deux livres de Carole Zalberg — « La mère horizontale », « Et qu’on m’emporte » — constituant deux volets d’une « Trilogie des tombeaux » qui sera prochainement complétée par un troisième roman.
« La mère horizontale » est le livre de départ d’une « recherche » de contemporanéité dans le temps et l’amour perdu.
Comme on lit aussi dans le dos de la couverture du deuxième livre de Carole Zalberg — « Et qu’on m’emporte » –, cette écrivaine « poursuit son étonnante remontée narrative dans une histoire familiale où les femmes sont incapables d’aimer ».
Cette « étonnante remontée » à travers le désir et le sentiment de culpabilité n’a pas, à mon avis, le but de dénouer une fois pour toutes une vérité absolue et définitive. Elle aspire plutôt à reconstituer, avec le lecteur, une sorte de « rapatriée posthume » entre les divers personnages de l’histoire d’une famille souffrante.
Une aspiration à la « rencontre » qui a besoin d’une bonne dose de compréhension, mais aussi de justice. Cela vient de la dernière-née, une jeune femme d’aujourd’hui, qui vit la contrainte de sa petite famille nucléaire, dans un monde où la famille se pulvérise. Mais cette femme — qui s’appelle Fleur, probablement en hommage aux « fleurs » que Baudelaire a fait jaillir du « mal » — ne peut pas feuilleter son album de famille, ses cahiers de souvenirs, sans se sentir obligée à reconnaître qu’elle est concernée par une pulvérisation familiale venant de loin.
Elle remonte : aux douloureuses vicissitudes de sa mère sabine ; au comportement « égoïste » de sa grand-mère Emma ; aux absences de plus en plus graves de son arrière-grand-mère Adèle.
À travers la contemporanéité textuelle de sa reconstruction des différents passés de ces personnages, en rapprochant entre elles les situations et les expériences que chacun a vécues, Fleur verra s’ouvrir des portes qu’on avait soigneusement fermées. Cela fera déclencher le salutaire flux de la vérité. Du moins la vérité que chacune des femmes de la famille se sentira obligée finalement à avouer.
Dans ce livre dramatique et vrai, agrémenté par une technique visuelle et cinématographique très efficace, la géométrie et le numéro trois assument un rôle primordial. Mais son élégante beauté est due surtout à la force des sentiments ainsi qu’à l’honnêteté intellectuelle de Fleur, le personnage-clé à la première personne qui trouve au fur et à mesure le courage de « remonter » dans l’histoire de famille.
Une histoire qui tourne d’abord autour de cette idée géniale de l’horizontalité, c’est-à-dire de la position étendue que Sabine, la mère de Fleur, adopte — sur un lit ou à même le sol — au fur et à mesure que sa souffrance lui devient de plus en plus insupportable. Une condition existentielle qui reflète de toute évidence l’abandon et la solitude psychologique et morale.
La pénible parabole de Sabine commence par la marginalisation subie de la part de sa mère Emma. Par réaction instinctive et désespérée, elle se plonge dans la contestation et ensuite dans l’autodestruction, jusqu’à la naissance de la petite Fleur qui semble représenter pour Sabine une pause, une bouffée d’air pur ainsi qu’une occasion pour réagir et retrouver la force de vivre. Mais ce n’est qu’un sursis : l’amour de sa fille et la bonne volonté de son mari Jean Marc ne peuvent pas l’empêcher d’une chute encore plus grave lorsque son incapacité se révèle évidente devant les engagements demandés à une véritable mère.
Les mères normales restent debout la plupart du temps, avant de se pencher le soir sur les enfants pour les rassurer contre le noir de la nuit, comme le dit souvent Fleur au cours de son récit. Elle a beaucoup souffert pour l’absence d’une mère à la hauteur de cet engagement indispensable.
Pourtant, jusqu’à l’âge de douze ans, Fleur a eu avec sa mère un rapport amoureux. D’ailleurs, Sabine, même dans les moments plus terribles de son autodestruction par l’alcool — qui a substitué, après la naissance de Fleur, les drogues encore plus dangereuses — a gardé toujours son immense amour pour sa fille.
Cet amour ancestral se joue aussi dans l’horizontalité,
cette horizontalité qui donne à l’auteur la possibilité de rapprocher le lecteur des corps de Sabine et de sa petite fille, comme dans un film japonais se jouant sur les premiers plans.
En général, une certaine lenteur accompagne toutes les scènes qui roulent autour des corps. Comme si le passage de la réalité sociale – ou asociale – à la réalité de l’amour, devait toujours être marqué par le passage de la verticalité à l’horizontalité, du rythme frénétique et insensé de la vie extérieure au rythme attentif et lent des moments où la joie de vivre s’affirme en jaillissant.
À tout cela s’ajoute l’importance du numéro trois.
Trois femmes – Emma, Sabine, Fleur – aux trois différents âges comme les trois personnages du célèbre tableau de Klimt. Trois enfants d’Emma – Sabine, Caroline et Thibault. Trois objets gardés dans un tiroir par Max, le père de Sabine, le jour où elle a risqué de noyer dans les eaux de la Marne… Enfin trois coupures du récit qui lui donnent une alternance de plus en plus passionnante : les souvenirs directs de Fleur ; l’histoire d’Emma et de ses trois enfants ; l’histoire de Sabine jusqu’à la naissance de Fleur.
Le lecteur doit subir la petite contrainte de ne pas suivre la longue histoire de famille de façon chronologique. Cela a une raison et une nécessité : il doit réfléchir, observer, noter, partager les émotions, pour avoir ensuite les instruments pour « continuer » selon son esprit cette histoire qu’il aura si bien assimilée.
Avec cette partition en « triptyque musical », le lecteur participe donc au dévoilement progressif de la vérité des faits. Il doit pourtant faire attention aux rares éléments — dates ou lieux — qu’on ne fournit que pour l’indispensable. Il doit s’efforcer d’« entrer » dans l’esprit d’un récit à plusieurs vitesses jusqu’à en découvrir le message universel.
Nous avons devant les yeux une humanité qui devient, à travers les années et les générations, de plus en plus égoïste et distraite. Nous voyons, par exemple, le comportement coupable d’Emma, la grand-mère de Fleur, trouver justification et même approbation dans une société qui donne raison aux plus forts, aux gagnants, et abandonne les plus faibles, les perdants. En regardant cela de tout près, on risque de s’arrêter aux sensations plus affreuses et aux mauvaises odeurs ou se tromper jusqu’à devenir incapables d’une vision d’ensemble — ou quand même d’une petite action positive. Mais on peut bien s’éloigner, réfléchir, prendre son temps.
C’est cela que Fleur a appris et nous apprend. Elle prend son temps, elle réfléchit, avant d’arriver à ses conclusions : le manque d’amour, et surtout de l’amour de notre père et de notre mère, apporte toujours des conséquences, des réactions contre soi mêmes ou contre les autres ; le monde où nous vivons est plutôt indifférent, tous les gens étant piégés par ce mécanisme d’action et réaction qui naît du manque d’amour ; nous vivons donc frôlant les murs, en attendant toujours le pire ; le jour où la positivité arrive avec un amour capable de tout remplacer et de tout effacer…, on a peur d’y croire. Fleur oblige Julio à réfléchir, à attendre, car elle aussi doit attendre et réfléchir.
Elle nous transmet un courageux message de prudence à partager sans réserve, car au-dedans de cette prudence il y a bien sûr un esprit de résistance, sinon de révolte. Dans la société où nous vivons, nous assistons au jour le jour aux mêmes malaises que subit cette famille d’Emma, Sabine et Fleur. Il y a certainement un manque d’amour entre les exigences d’un peuple adulte et le pouvoir. Peut-être, quelque chose ne va pas dans le mécanisme même de nos démocraties occidentales. Donc, la prudence de chaque individu, avec le maximum d’exploitation de sa capacité d’amour et de solidarité, peut être déjà une bonne base pour espérer, au moins.

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Mais le plus grand mérite de ce livre de Carole Zalberg — qui en a vraiment beaucoup — est dans cette langue qui est la vraie protagoniste du roman.
Avec son rythme variable, qui correspond toujours aux différentes géométries du récit, cette langue « juste » et toujours « vivante » oblige le lecteur à lire en même temps trois textes parallèles : d’abord celui de l’égoïsme d’Emma et de ses parents Adèle et Louis ; ensuite celui de l’autodestruction de Sabine et de sa sœur Caroline ; enfin celui de l’espoir et de l’équilibre de Fleur et de tous ceux qui savent attendre et résister.
Ces trois textes s’entremêlent et de temps en temps se dévisagent réciproquement comme des images juxtaposées.
Ainsi de récits différents se rapprochent l’un de l’autre, même s’ils se déroulent à différentes époques, dans le parallélisme des situations. On suit par exemple la grossesse de Sabine, en 1981, tout à côté de celle de Fleur. On raconte les drames successifs des rencontres de plus en plus pénibles entre la famille d’Emma et Sabine, son frère et sa sœur et, presque tout de suite, les très rares occasions où la même famille daigne voir la petite Fleur qui vient juste de naître.
D’un côté, on souligne que certains mécanismes sociaux se répètent. De l’autre, on montre les petites différences qui font que chaque destin humain soit unique.
Parmi ces récits douloureux, parfois angoissants, des images émergent de temps en temps, des petites scènes qui s’écartent nettement. Comme l’arrivée de Sabine, bouleversante et charmante au mariage d’un cousin ; comme la petite photo que lui impose son père. Enfin, c’est une polyphonie pleine d’harmonie.
Cette polyphonie retrouve enfin, après lecture, dans le cœur du lecteur qui continue mentalement à en vivre l’histoire, sa cohérence et son sens moral. On est finalement emmenés à réfléchir que la technique adoptée — visuelle et cinématographique — vient d’un esprit d’observation profond et aigu qui à sa fois vient de l’expérience de la vie, des joies perdues et des douleurs qui font croître.
Toute une humanité passe à côté du gouffre et peut d’un coup y précipiter. Mais cela est moins facile lorsqu’on a un but, une petite étoile devant les yeux. Quand on sait garder son sens esthétique et moral.
« Errare umanum est, perseverare diabolicum » : on peut toujours se tromper, mais il ne faut pas insister dans l’erreur. Cela serait vraiment diabolique, dangereux pour quelqu’un de nos proches.
Il faudrait surtout s’arrêter, avant que ce soit trop tard. Mais Carole Zalberg nous donne un fil d’espoir : il suffit d’arriver avant que ce soit tout fini. Pour Sabine mourante, l’arrivée et la présence continue de sa mère coupable suffiront peut-être à apaiser un peu son angoisse, à l’aider à mourir sereine.
Ou bien il suffit d’y être dans les moments les plus nécessaires.

Giovanni Merloni

« L’invention du désir » de Carole Zalberg

15 mercredi Avr 2015

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« L’invention du désir » de Carole Zalberg, Chemin de fer 2010, lu par Micky Sébastian à « La terrasse de Gutenberg » à Paris.

Un livre très beau et très bien écrit, cette « Invention du désir » où Carol Zalberg, comme on lit dans le quart de couverture, « célèbre avec lyrisme et sans culpabilité le désir amoureux et les plaisirs de l’adultère ».
En privilégiant le point de vue d’une femme, elle nous raconte les émotions, les sensations et les péripéties de l’intelligence et de la fantaisie quand cet « événement » mystérieux éclate. Avec la grande douleur physique et morale qui arrive toujours quand on essaye d’isoler les « moments de l’amour » de cette « unique » histoire d’amour qui en est le moteur vague. Qu’est-ce qu’on peut faire quand on y est pris dedans ?
Selon Carole Zalberg on est emmenés à « inventer le désir ». Plutôt que le subir, ou le sublimer. Une forme de conscience de soi ? Une confession ?
Parmi les nombreux commentaires qu’on a écrit sur ce livre, je partage vivement les jugements de Stéphanie Hochet et Pierrette Fleutiaux. D’après le style narratif de cette auteure, c’est en tout cas le lecteur qui doit faire vivre le livre. C’est lui qui doit d’abord décider s’il est en train de lire un petit roman avec un probable final – triste ou joyeux —, ou bien s’il a devant lui une lettre ouverte, dès le début très courageuse, d’une femme qui à travers la passion amoureuse va se découvrir elle-même.
Quant à moi, j’essayerai de me tenir sur un état d’esprit moyen. En acceptant de suivre l’ardeur « scientifique » de cette « exploration » libre de préjugés et, en même temps, en quête des situations et des circonstances, indispensables — selon mon intérêt de lecteur « sentimental » — pour y retrouver un sens. En plus, après la lecture des précédents romans de Carole Zalberg, je veux voir s’il y a ici quelques mémoires des histoires que j’ai lues avec autant d’intérêt dans ses romans précédents, qui ne cessent de bouger dans ma tête.
D’ailleurs, on ne peut pas vraiment « inventer » le désir. On peut, certes, le débarrasser des chaînes, des équivoques, des fausses visions. Il faut, bien sûr, l’affranchir de toute littérature imbécile, et surtout de toute réduction du désir à chose vulgaire, répétitive et obsessionnelle.
Voilà. Cette petite merveille de Carole Zalberg va immédiatement au-delà d’un discours déjà vu sur l’amour et le désir. On peut dire, au contraire, par sa mesure et maîtrise de la langue, qu’elle réussit à raconter le désir d’une façon tout à fait nouvelle et inattendue.
Avec notre grand plaisir, dans ce « récit imaginaire » il n’y a jamais de la pornographie, ni même du facile érotisme dont on connaît de millions d’exemplaires.
D’ailleurs, la femme qui nous parle dans ce livre ne se refuse pas de dire ce qu’il se passe au-delà de la « porte blanche » de la chambre où son amant l’a enfin rencontrée. Par rapport aux désirs sous-entendus que Stendhal fait vivre dans la chambre aveugle de Clelia de « La chartreuse de Parme » ou Flaubert dans le carrosse agité de « Madame Bovary », le récit de Carole Zalberg ne cache rien.
La nouveauté est donc dans le mélange entre le récit explicite de ces moments d’amour — à propos desquels l’on ne comprend jamais s’ils « ont été » vécus ou pas, s’ils « seront » vécus ou pas — et la réticence voire la prudence de cette femme par rapport aux faits réels, aux lieux et circonstances.
On en trouve très peu de traces.

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L’action du livre se déclenche à partir de la rencontre de deux mains. Pendant le temps de la narration, ces mains sont un élément stable, très important sinon central dans cette histoire du désir. Mais nous voudrions en savoir plus.
À page 11 on nous parle d’une « gare » ;
à page 19 d’un « téléphone portable… au centre de la pièce » ;
à page 32 d’un « train » qui tôt ou tard emporterait la femme qui nous parle ;
finalement, à page 33, on a l’impression de toucher du solide : « C’était à l’heure de l’avant-guerre, à l’époque précédant nos mains ».
Ce fut en cette occasion la première rencontre : « Nous étions placés côte à côte et très conscients d’une proximité insensée… Tu m’avais déjà annexée ».
C’était probablement avant « l’annexion », la « Bérézina » et la « guerre éclair » des premières pages. Un temps de paix, avant le déchaînement du désir….
À page 59 notre « inventrice du désir » semble prendre une décision, en nous donnant une clé réelle de cette histoire. Son choix est tout à fait différent de celui qui a emmené Emma, dans un de ses romans, à abandonner trois fils, dont la fille ainée, Sabine, qui lui était particulièrement attachée.
Ici elle parle « à toi » — son amant – de « lui », son mari :
« Lui n’est pas, comme tu l’es, fait pour moi de toute évidence, un homme somme exacte de mes espoirs, de mes rêves, de mes émois. Mais il est devenu tellement plus que cela… Il est un havre, un pilier, un toit… Et surtout, surtout, les enfants, qui lui ressemblent tant, qui nous ressemblent lui et moi dans le moindre de leurs éclats… »
En relisant le livre, on pourrait trouver d’autres traces de réalité. Mais le sens de l’histoire est finalement clair : la femme sans nom renoncera à donner un toit définitif à son grand amour, mais, peut-être, elle ne renoncera jamais à cette personne avec laquelle elle est « un ».
Elle se délivre enfin de son « sentiment de culpabilité », en avouant à tout le monde qu’aimer deux personnes est pour elle parfaitement possible.
Mais elle a aussi le courage – que tout esprit honnête devrait partager — de « sanctifier » ce rapport vrai et absolu : « Je veux oublier tout ce que je sais, tout ce que mon corps a saisi de la vie au hasard des années, et ainsi dépouillée, m’offrir. Être l’innocence reconquise et seule digne de me guider. Je veux que tu comprennes cette virginité… » Elle veut aussi « être le temple pur », « devenir cette page absolument blanche pour ta signature et trembler toujours ensuite de m’en savoir gravée ».
Cette lecture nous laisse finalement entrevoir un passage très intéressant de la « recherche » de Carole Zalberg. Peut-être, certains personnages féminins reviendront dans les prochains livres pour nous dire la vérité ou alors une nouvelle vérité. Nous les attendons avec impatience. Mais ici, dans ce petit grand livre, on a gravé une pensée qui assume une valeur universelle. À travers une « invention du désir » comme celle-ci, libre et anticonformiste, on peut retrouver et reconnaître une nouvelle dignité aux sentiments humains au-delà des vestes que de gré ou de force on insiste à leur donner.
Il faut, d’accord, protéger ceux qui nous aiment, essayant surtout de ne pas être égoïstes. Et bien sûr entre deux amours il faut choisir. Cependant, on doit s’accorder le droit de se souvenir et de revivre le désir qui a rendu uniques certains moments de notre vie. Si on arrivait vraiment et jusqu’au bout à cela, dans cette société qu’on dit évoluée et laïque, on pourrait résoudre beaucoup de problèmes, encore plus graves, qui bloquent tout espoir de progrès, de civilisation et de paix dans la planète. Tandis que des montagnes de banalisations et culpabilisations obtuses au sujet de l’amour et du désir résisteront pour beaucoup de temps encore, sans que la littérature, hélas, puisse y changer grand-chose.

Giovanni Merloni

Les « présences absentes » d’Isabelle Tournoud

14 mardi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Poètes et Artistes Français

Mes chers amis,
j’espère que vous ne me reprochez pas trop pour le fait de proposer à nouveau, avec quelques ajouts ici et là, des articles publiés il y a trois ou quatre ans dans mon précédent blog, que je vais bientôt supprimer.
Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas tout proposer de la même façon… Les articles qui reflètent, hélas, l’écoulement du temps seront publiés à une date ancienne et tout à fait fictive, regroupés logiquement.
Je vous propose dans l’actualité juste les textes gardant un certain intérêt, que la plupart de vous n’ont pas eu l’occasion de lire.
Parfois, les articles de cette époque refoulée étaient longs, très ou trop fouillés. Je les écrivais dans un esprit différent vis-à-vis d’aujourd’hui, en prenant chaque fois le temps nécessaire pour exploiter à fond le thème choisi.
Pourtant, en dépit de cette fastidieuse « longueur », je n’irai pas les couper pour les rendre plus agiles. Car cela serait vraiment exagéré, sinon diabolique. Je laisse une telle attitude aux rédacteurs d’ARTE, que d’ailleurs j’estime énormément !
Heureusement, je n’ai pas que mes anciens commentaires à vous proposer. Je vous demande seulement de patienter un peu de jours, m’aidant à réaliser ainsi un corpus homogène de mes textes critiques que je ne trouve pas tellement étrangers par rapport aux textes plus habituels et typiques de ce blog.
Merci !
Vous trouverez ci-dessous un article consacré à Isabelle Tournoud, que vous avez déjà connue lors d’une successive rencontre occasionnée par la lettre U de l’alphabet renversé de l’été 2013.

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Les « présences absentes » d’Isabelle Tournoud

« Je cherche dans mon travail à donner à voir une trace sensible du passage de la vie, a dit Isabelle Tournoud dans un entretien en novembre 2007. Je travaille sur la mémoire. Mémoire de corps qui ont été et qui ne sont plus. Peut-être ont-ils grandi ou sont-ils ailleurs ? Ou bien sont-ils morts ? Il s’agit pour moi de donner à voir l’absence. » Isabelle Tournoud, née en 1969 à Angers, est une artiste renommée qui expose depuis quatorze ans dans le monde de l’art contemporain en France et à l’étranger. Citée dans nombreuses publications, elle a exposé dans différentes manifestations culturelles, dans des centres d’art, des centres culturels, des galeries, mais aussi des festivals, des expositions collectives et de nombreuses Biennales dont la plus récente, en 2008, s’intitulait : « Les environnementales », à Jouy en Josas.
J’ai vu la première fois les œuvres d’Isabelle Tournoud en novembre 2007, dans une petite galerie de Vincennes et, tout de suite après, dans un très joli centre culturel de la banlieue parisienne, à Gentilly. Même sans connaître le parcours déjà important qu’Isabelle avait derrière soi, je m’aperçus immédiatement de la valeur de cette artiste, qui allait bien au-delà de l’originalité de son expression.

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Les sculptures d’Isabelle Tournoud correspondent à un choix primordial : attirer ceux qui les observent dans une réflexion ou plutôt dans une rêverie. L’artiste propose un thème à la fois réel et irréel, concret et symbolique, en ébauchant une idée, en suggérant une trace, en donnant ainsi aux visiteurs la possibilité d’utiliser cette idée ou trace pour développer un travail personnel. Elle offre une image générée par sa mémoire qui peut devenir après le corps et l’âme que chacun peut évoquer ou reconnaître.
Elle se rapporte à son public comme un vrai romancier devrait se rapporter à son lecteur : elle lui laisse la totale liberté de continuer son œuvre, d’y ajouter du sien ou encore de l’utiliser pour imaginer ce qu’il veut.
Comme un bon romancier qui sait garder le silence, en donnant au silence et au vide entre les mots la même importance qu’il faut donner aux mots, Isabelle Tournoud fait des sculptures « vides ».

008_isabelle x 180 « Les sculptures que je réalise représentent souvent des vêtements. Ces vêtements semblent garder l’empreinte d’un corps qui les aurait habités. Ils sont comme des secondes peaux. On peut aussi les voir comme des mues. L’absence naît du vide autour duquel ils prennent forme. De ce vide surgissent des images. Des images heureuses, douloureuses. Des rêves d’enfance. Il s’agit aussi pour moi d’évoquer la fragilité de l’existence. »
C’est donc le vide — le silence, le non-dit, le corps qui se dérobe avant de disparaître, la nature même qui se dérobe et disparaît — le premier élément de l’œuvre d’Isabelle Tournoud dont on doit marquer l’importance.
Avec le vide il y a le choix de matériaux tout à fait particulier. L’artiste ne fait pas de patchworks, ou de collages, ou d’assemblages plus ou moins hasardeux. Elle refuse d’un côté toute écriture surchargée, tout étalage de bravoure facile et surtout la confusion qui peut venir d’une récolte d’objets divers et porteurs de messages contradictoires. De l’autre côté, pour représenter certaines émotions, elle n’utilise pas le blanc pour la neige, ou le noir pour la nuit. On devrait dire, si ce n’était pas un paradoxe, qu’elle utilise la neige pour évoquer le blanc et la nuit pour évoquer le noir. En dehors de boutade, cette artiste va à la rencontre de la nature, où elle trouve les graines de coquelicots, la monnaie du pape, les coquilles d’œufs, même le sucre. Elle utilise des fragments ou des entités microscopiques que la nature lui offre, avant de les appuyer sur une surface.

007_ds peau d'ange2 180 « C’est pourquoi j’utilise pour réaliser ces sculptures, des végétaux. Que je les choisisse doux, sensuels ou légers, ces végétaux transformés en mues disent la précarité d’être au monde. J’associe humain et végétal pour parler de leur évanescence mutuelle. »
C’est donc le choix de ces éléments naturels le deuxième point de force de l’art d’Isabelle Tournoud. Le troisième est cette idée de la surface. Une surface mobile, comme la vie. La surface d’un corps en mouvement, d’un corps devant le miroir, la surface d’un pied, d’une main. « Un vêtement, une mue ». Mais on sait bien que le vêtement ne se tient pas debout tout seul tandis qu’on ne saurait imaginer une forme quelconque pour une mue d’animal. Ce que nous voyons chez Isabelle Tournoud ce sont de « vides habillés », des « enveloppes sans corps ».
Pour expliquer ce que me suggèrent ces « surfaces animées » d’Isabelle Tournoud, j’ai essayé de les marier avec des situations et des personnages de mon imaginaire, qui me conduisent toujours à des réflexions profondes.
D’abord la « haie » chantée dans « L’infini » de Giacomo Leopardi ; ensuite la « balustrade » des « Mayas » de Goya ; enfin le « chevalier inexistant » d’Italo Calvino.
L’image de la haie me fait plonger dans l’idée de la séparation entre l’homme (son intériorité, son corps, ses rêves) et la nature qu’il a devant (un paysage vaste, articulé, infini).
La balustrade me donne l’émotion plus directe d’une séparation — « théâtrale » — entre le spectateur qui se trouve en deçà de la balustrade et les deux hommes qui sont en train de faire connaissance avec les deux Mayas.

005_sottoveste 180 Le chevalier de Calvino ce n’est qu’une carapace blanche et lourde qui vit et partage les gloires de Charlemagne, même si au-dedans, au lieu d’un corps humain il y a un vide total. Cela provoque en moi l’idée d’une séparation intime, pas seulement entre le corps et l’âme, mais plutôt entre le corps disparu et la carapace bien existante.
Les images de l’infini de Leopardi et de la balustrade de Goya correspondent parfaitement à tout ce qui est à la base de l’œuvre d’Isabelle Tournoud, tandis que le chevalier inexistant de Calvino pourrait être le chef de file de tous ses personnages. Mais celui-ci est justement un personnage qui sort d’un livre, un monument à la déception, à la haine envers la guerre et la violence homicide. Un modèle, même dans son abstraction, trop défini, qui serait donc étranger à l’œuvre de notre artiste qui va bien au-delà d’un pareil thème « d’inexistence fabuleuse. »

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Ce n’est donc pas nécessaire de chercher encore d’autres exemples. Car le noyau central de l’inspiration d’Isabelle Tournoud est là, dans ces sentiments contradictoires — d’égarement et d’exaltation —, qui s’emparent de toute âme sensible se penchant sur un vaste paysage, sur la vie des autres ou sur soi-même.
Cela je le rencontrai dans l’extraordinaire installation « Instants dérobés » qu’Isabelle Tournoud avait très efficacement réalisée en mars 2010 dans le Temple de Pentemont à Paris. Les sculptures de notre artiste, discrètement insérées selon un parcours thématique dans l’église et dans les espaces au fond de la nef, pouvaient dialoguer avec la sensibilité et la fantaisie des visiteurs encore mieux que dans les autres expositions que j’avais vu. Il suffit de relire les titres des œuvres exposées dans les différents endroits, avec les renseignements essentiels sur les matériaux adoptés.
Transept : « Adieu mes pieds » (graines de coquelicots), « Alice » (graines de coquelicots), « Manteau d’enfant en peau de roseau » (roseaux et cuir) ;
salle au fond de la nef, rez-de-chaussée : « Mauvaises graines » (graines de coquelicots), « La sagesse » (monnaie du pape), « Bonne patte » (monnaie du pape), « Pas de Chaperon » (graines de coquelicots), « La botte de Sept lieux » (graines de coquelicots) ; étage des garnements : « Le coin des mauvaises graines » (cinq sculptures en graines de coquelicots) ; étage des nouveaux nés : « Dans la peau d’un ange » (monnaie du pape), « La petite fille du vent » (monnaie du pape), « Pas d’aile » (monnaie du pape), série « Les mauvais rêves » (monnaie du pape) ; étage de la femme : « Chemise de lune » (monnaie du pape), « L’oie blanche » (coquilles d’œufs), « Marcher sur deux œufs » (coquilles d’œufs), « Matrice » (sucre). Au terminus de l’exposition, au dernier étage de ce parcours de rêve Isabelle Tournoud nous offre une série de dessins (encre rouge sur papier) au titre allusif : « Danser la vie ».

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Dans un prochain article, je voudrais m’amuser à raconter les émotions que ces sculptures m’ont provoquées dans ce Temple presque dépourvu de décors et même ironique, lui aussi, dans la solennité de son rôle. Je me limiterai à citer la première et la dernière de ces réactions de spectateur. Installées dans deux niches en haut dans le transept, les sculptures « Adieu mes pieds » et « Alice » (en graines de coquelicots toutes les deux) ressemblaient à deux statues. C’était aussi la longueur de leur jupe qui exaltait leur caractère somptueux et même ascétique. J’étais ravi par la force de ces deux figures, devant l’équilibre immédiat qui s’installait entre elles et le grand espace du transept surmonté d’une coupole. Il n’y avait aucun décalage, ni disproportion ou sentiment d’infériorité. En plus, si je peux le dire, les deux « reines » ou « dames à l’âme noble » imposaient une joie de vivre où la solennité n’était pas rituelle et escomptée et le regard vers le surnaturel n’était pas nécessairement un élan religieux. Au fond du parcours, appuyées sur les murs de la petite pièce en haut, des jambes rouges dansaient seules et libres le cancan. Cela me donna une sensation nouvelle, une perception spéciale du travail d’Isabelle Tournoud, comme si elle me disait : « Je peins, je dessine aussi. Un jour, peut-être, mes sculptures se mettront en marche. Elles retrouveront leurs corps et rentreront dans la vie de tous les jours ! »
Avec ses œuvres extraordinaires, notre artiste veut nous rappeler que « la beauté est menacée », que « la vie même est menacée » et cela a besoin d’un matériau à la hauteur de ce sentiment et de cet esprit dramatique et ironique à la fois. Un matériau doué d’une force symbolique : « À l’instar du sable, les graines de coquelicot évoquent le passage du temps. Pour un instant agglomérées, elles pourraient s’égrener. Le souvenir même de la vie, de ces sculptures faites de cette matière, pourrait sombrer dans l’oubli. Mais les graines sont un formidable réservoir d’énergie vitale. Du néant renaîtra la vie… »
Avec ses graines de coquelicot ou ses coquille d’œuf, matériaux qui constituent en soi un véritable défi au passage du temps — vu la difficulté énorme à les protéger, à les garder inaltérés —, notre artiste s’écarte nettement du pop art ou de ses récupérations possibles. On devrait plutôt parler, ici, d’un « minimalisme sublime ». C’est-à-dire d’une sculpture insaisissable, sans poids et presque dépourvue de matière, qui se révèle par contre très proche aux transparences d’une peinture légère et insaisissable : « La monnaie du pape, dit-elle par exemple, est très intéressante pour la lumière qu’elle renvoie, pour sa légèreté et sa relative malléabilité ».

009_vestitino 180 Inspirée de la poétique sublime et vitaliste des « petites choses » la sculpture d’Isabelle Tournoud s’engage dans une lutte sourde et inexorable contre les « fabriques » et les matériaux qui tuent physiquement et psychologiquement l’homme et l’environnement.
Donc, ce n’est pas par hasard qu’Isabelle Tournoud emprunte à la nature ces matériaux cachés et presque invisibles qui n’ont plus de fonctions sinon devenir déchets et disparaître avant de paraître. La récupération de ces matériaux veut d’ailleurs signifier, par leur fragilité, la fragilité de la nature et de la vie humaine, mais aussi celle des objets et des œuvres d’art : toute créature naturelle et tout objet créé par l’homme est condamné tôt ou tard à la mort : « Chaque végétal porte en lui son sens et sa poétique, c’est de là que je pars. Je prolonge ce potentiel qui existe en chacun d’eux, mais toujours avec cette même idée : figer l’enveloppe charnelle de l’être avant qu’elle ne s’évanouisse. »
On revient par là à l’absence. Car à travers l’absence des corps — disparus on ne sait où —, ces « coquilles vides » deviennent de plus en plus présentes.
Une circularité s’installe, donc une raison de vie en plus, entre ces présences « hic et nunc » — ici et maintenant — et leur installation égarée au dehors de l’espace et du temps. Car le sens primordial de l’existence, qu’Isabelle Tournoud voudrait fixer à jamais sur ces très fragiles surfaces, est toujours ce dialogue entre fantômes qu’on appelle recherche de soi-même ou d’un autre qui « existait hier » et « n’existe plus » aujourd’hui. Une éternelle quête d’un moment de notre vie « qui existait et maintenant n’existe plus », d’un sens à donner à la vie « passée » qui, désormais, « n’existe plus ».
Cependant, les « présences absentes » d’Isabelle Tournoud passent devant nous et parmi nous comme une « démonstration sublime » que la vie existe. Voilà à quels résultats peut arriver la création humaine !
« La poésie toujours ! nous dit Isabelle Tournoud. Peut-être parfois avec une touche d’humour qui tourne au noir ou au cynisme, mais toujours et avant tout, la poésie, le rêve, la beauté, l’aérien, la lumière ! »

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Giovanni Merloni

Avec Valère Staraselski, dans les pas de La Fontaine

12 dimanche Avr 2015

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Écrivains français, Valère Staraselski

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Avec Valère Staraselski, dans les pas de La Fontaine

Le maître du jardin, dans les pas de La Fontaine (Cherche Midi, 2011, pages 192), est un roman de Valère Staraselski (auteur aussi de nombreux essais, dont Aragon, la liaison délibérée, de plusieurs nouvelles et des romans Un homme inutile, Une histoire française, Nuit d’hiver, L’Adieu aux rois, Sur les toits d’Innsbruck.)
« Le roi — Louis XIV — regardait… les fables comme un genre mineur et La Fontaine comme un écrivain de peu d’importance. Il savait parfaitement que le roi ne l’aimait guère. Le monde est ainsi fait que les véritables créateurs toujours provoquent le rejet et souvent l’ostracisme. » Voilà une déclaration qui revient souvent, en désignant le but primordial de Valère Staraselski dans ce livre : rendre « justice » à l’homme La Fontaine et, en même temps, proposer un nouveau regard sur son œuvre. Pour cela, il donne généreusement plusieurs clés pour comprendre l’immense valeur, aussi bien dans les nuances qu’en profondeur, de la vie et de l’œuvre poétique de La Fontaine, en s’adressant non seulement aux experts et passionnés des classiques de la langue et de la littérature française, mais aussi aux lecteurs contemporains.
Pour réaliser son but — et pour se dérober au risque bien réel d’une représentation déséquilibrée de la figure et de l’œuvre de La Fontaine, ce personnage aussi discret dans les intentions que débordant, au final — Valère Staraselski a délibérément adopté une forme de récit hybride entre l’essai littéraire, le roman et la représentation théâtrale où, dans l’unité de temps, de lieu et d’action, le jeu des personnages se déroule. Un œil extérieur suit attentivement la scène, tandis qu’un souffleur, qui connaît par cœur toute l’œuvre de La Fontaine, se charge de leur rappeler les répliques.
À cette nouvelle forme littéraire, le « roman-reportage », s’ajoute la cohérence morale et esthétique de l’auteur — un des rares journalistes militants contemporains —, qui se traduit en attitude d’extrême sévérité envers lui-même.
Sur La Fontaine des fleuves d’encre se sont répandus, en donnant de lui une image parfois figée et irréelle. Un « bonhomme » (comme l’appelle Molière). Un sujet à la conversation peu intéressante ou ennuyeuse, menant une vie à part, aspirant quand même à plaire « à tout le monde et à son père » et aussi aux plaisirs de l’aristocratie. Un homme très ambitieux aussi, capable de piller sans scrupules dans les textes antiques, voire de les copier.
Heureusement, cette image tout à fait mensongère de La Fontaine a été substituée, de nos jours, par un portrait de l’homme, à travers son œuvre, beaucoup plus rassurant. Il suffit par exemple de lire Marc Fumaroli : « Lieu d’affleurement de tant de richesses contradictoires de la tradition poétique française, les Fables s’offrent… le luxe de réverbérer dans toute leur diversité les saveurs de la poésie romaine à son point de suprême maturité. Il y a bien quelque chose de pantagruélique dans l’art de La Fontaine, le plus érudit de notre langue; mais ce qui se voyait chez Rabelais, ce qui était voyant chez Ronsard, s’évapore chez lui en une essence volatile et lumineuse, où des visions dignes d’Homère apparaissent, et ne se dissipent pas. Le génie d’une langue et celui d’une culture millénaire se concentrent ici en un point où la justesse de la voix et celle du regard suffisent à tout dire d’un mot. » (Le poète et le roi. Jean de la Fontaine en son siècle, Éditions de Fallois 1997.)  Ou encore la récente introduction aux Fables d’Alain-Marie Bassy :   « Derrière la conversation s’esquisse une construction. Ce souci profond d’un ordre dissimulé sous les apparences volontiers trompeuses du “papillonnement” n’a pas de quoi nous étonner… La quête de La Fontaine est là : dans la recherche d’un ordre qui soit à la fois évident et transparent comme l’eau claire. Cet ordre est tout entier à reconstituer, sous l’apparente agitation des “atomes” que sont les fables. Pour les distinguer, il faut savoir laisser reposer la boue qui trouble l’eau au fond du verre… » (Flammarion, Paris, 1995)
Jean de La Fontaine aimait bien sûr les lourdes perruques dont on se décorait au XVIIe siècle. Son visage a été fidèlement photographié en 1690 par le grand peintre Hyacinthe Rigaud (le Van Dick français). Et les caricatures verbales que ses contemporains ont laissées de lui, même les plus malveillantes, sont très efficaces aussi.
Mais dans tous ces portraits de La Fontaine, bien qu’assez fidèles, il manque quelque chose. Peut-être un indispensable détail, une façon d’en ressusciter l’être en chair et os. Valère Staraselski a su cueillir ce vide de l’émotion et de l’histoire littéraire. Son roman-reportage s’écarte de tout cliché et nous apporte de l’air nouveau.

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Un portrait fidèle : les stratégies adoptées

Partant du motif primordial — faire ressortir un portrait ressemblant de l’homme La Fontaine et de son œuvre en quatre moments de sa vie — Valère Staraselski a opéré des choix stratégiques qu’on peut cueillir dans : le titre du livre ; le rôle central de l’Histoire ; le plongeon dans la langue cultivée au XVIIe siècle ; la narration cinématographique et théâtrale ; l’adoption de la forme du roman.
Le titre. Le titre de ce livre est divisé en deux : « Le maître du jardin », évoque à la fois « le jardin d’Épicure, donc la philosophie » et l’ancienne charge de Maître des eaux et forêts de Château-Thierry que La Fontaine avait héritée de son père ; « Dans les pas de La Fontaine » synthétise l’esprit que ce roman-reportage va finalement assumer.
En général, je ne considère pas comme très important le titre adopté. Car c’est toujours le livre en soi qui m’intéresse. Cependant, en ce cas-ci, la première partie de ce titre élégant et complexe pousse le lecteur à chercher quelque chose qu’il ne trouve pas immédiatement. Peut-être pense-t-il que ce « jardin », dont La Fontaine est « maître », a affaire avec les « animaux » dont il est le chantre. Très peu de lecteurs sont d’ailleurs en condition d’envisager un lien entre la philosophie (les dialogues de Platon se déroulant dans un idéal « jardin ») et l’inspiration des personnages et des situations des Fables. Donc, en général, cette image du « maître du jardin » suspendue dans les attentes des lecteurs sans vraiment correspondre au sens que va prendre la narration s’évanouit au fur et à mesure que l’image réelle de La Fontaine s’impose. Reste, très vivante et efficace, dans l’imagination du lecteur, l’autre partie du titre : « Dans les pas de La Fontaine ». Elle « fait découvrir plus qu’elle ne montre », en redonnant à ce roman sa force et son indubitable originalité.
Le contexte historique. On est absorbé dans l’époque où La Fontaine a vécu et opéré : Paris au XVIIe siècle sous Louis XIV. Dans ce livre on n’évoque qu’une fois seulement l’expression « roi Soleil », qui est pourtant au fond du roman. En attendant « les » lumières (du XVIIIe siècle), dont on perçoit les symptômes, l’Europe — marquée par la Contre Reforme et l’art baroque — semble plonger dans le sombre. Une seule lumière, même aveuglante, se dégageait, en France, de ce Roi ultrapuissant et de sa Cour. (Qui sait si La Rochefoucauld avait pensé à Louis XIV lorsqu’il écrivait « le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement » ?) Cette lumière passe à côté de La Fontaine sans jamais l’échauffer. Cela ne dépendit pas d’un manque d’attention à la valeur de sa poésie, mais, objectivement, de l’esprit de liberté (en plus de fraternité et égalité « ante litteram ») qu’on y respire partout.
La langue. La « question de la langue » au XVIIe siècle est le prétexte auquel on recourt le plus fréquemment pour trancher des jugements souvent grossiers et inexacts sur La Fontaine. On sait bien de nos jours qu’il a beaucoup « modernisé » la langue française à travers soit le recours aux classiques, grecs et latins (surtout Platon, Ésope et Phèdre), soit un long travail de transformation « de l’intérieur » de la langue de ses antécédents (Clément Marot, Malherbe, Honoré d’Urfé). Pour nous faire comprendre le décalage entre la langue « claire et compréhensible » de La Fontaine (et de Molière) et celle de ses contemporains, Valère Staraselski réalise une véritable « fiction linguistique ». Il se contraint soi-même à raconter « l’histoire de La Fontaine » avec le même timbre et rythme qu’aurait adopté un écrivain du XVIIe siècle.
Avec ce but, il réalise enfin un « court hypertexte », qui fait ressortir en filigrane, à travers l’écriture « à l’ancienne » une lecture décalée, extraordinairement moderne.
Le flash-back chronologique. Dans le but d’emmener Jean de La Fontaine en personne devant nous, habitants distraits d’un XXIe siècle âgé de douze ans à peine — et de briser le tas de mensonges et de fausses évaluations qui en accompagnent l’œuvre —, Valère Staraselski réalise une narration « cinématographique » que l’auteur fait correspondre aux saisons de l’année grâce à la vérité historique (en décembre 1694, par exemple, le grand fabuliste fut sur le point de mourir).
Le roman. Au lieu de l’essai critique, qu’il maîtrise toujours de façon impeccable, Valère Staraselski opte pour le roman, en nous plongeant dans un « film » divisé en cinq épisodes (quatre saisons de la vie de La Fontaine et un épilogue après sa mort). Cependant, si d’un côté il nous rappelle l’allure de certains chefs-d’œuvre du cinéma — un film avec Gérard Philipe (le printemps), puis Rohmer (l’été), Truffaut (l’automne) et Tavernier (l’hiver et l’épilogue) — de l’autre côté ce livre est tellement ancré à la tradition de la parole, qu’en réalisant un film sur ce sujet on est portés à imaginer, après la FIN, des relectures critiques autour de nombreux passages. Un mélange très suggestif entre film et reportage qui nous permet de voir de près La Fontaine en chair et os (et perruque) et d’en écouter même la voix. (il ne faut surtout pas oublier que Valère Staraselski est journaliste en plus qu’écrivain et spécialiste des rapports entre la politique et la littérature — il suffit de citer son immense travail sur Aragon pour attester cela).

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Les saisons de La Fontaine

Au fur et à mesure que les saisons de la vie de La Fontaine s’écoulent, ce roman-reportage — qui est aussi une remarquable somme de suggestions de lecture parallèle des vers du grand fabuliste — fait glisser dans l’esprit du lecteur une émotion et un goût tout à fait particuliers.
À chaque « volet » (printemps 1652 ; été 1668 ; automne 1680 ; hiver 1693), dans sa proposition primordiale de ressusciter à « tutto tondo » l’homme La Fontaine, Valère Staraselski fait « passer », comme dans une pièce de théâtre, un différent message, concernant une phase de l’évolution soit de la personnalité du poète soit de la nature de son inspiration.
Dans le premier volet du reportage de Valère Staraselski, qu’on pourrait rebaptiser « dans les pas du cheval de La Fontaine », on a l’impression que le jeune cavalier il est encore en déça de son vrai épanouissement : il s’exprime, à l’âge de ses trente-deux ans, à travers les vers de ses premiers maîtres (Malherbe, Clément Marot, Honoré d’Hurfé) ; il avoue son unique aspiration à la poésie à son protecteur (Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, second fils du duc de Bouillon, prince de Sedan) ; il confie au lecteur ses rêves d’amours dangereux. Si on pouvait faire une comparaison entre le volume de la voix du ténor et celui de l’orchestre, on dirait qu’ici la voix du solo peine un peu à dépasser les voix (et les bruits) qui l’entourent.
D’abord parce qu’il n’est pas seul. Il y a la guerre, dont Château-Thierry, sa patrie familiale, a été plusieurs fois la cible et la victime : « La rage des hommes, cet inexplicable excès qui se transforme en fureur meurtrière, il l’avait découverte il y a quelque temps déjà ». Son rôle de protagoniste sur scène est en fait subordonné à la force du baryton, c’est-à-dire du très recherché homme d’armes — le Grand Turenne — qu’il accompagne.
Ensuite, parce que, surtout dans les premières pages du livre, le souci d’une représentation efficace des temps et des lieux, fondée sur un très approprié recours aux formes et nuances de la langue parlée au XVIIe siècle, prend le dessus. Cela produit un bruit de fond, un chant souterrain qui marche avec l’histoire : « … Entendant les rires énormes qui sortaient de dessous les tentes où les soldats chopinaient, il ajouta que, en regardant ses hommes, il les voyait marcher, courir même à des morts il est vrai glorieuses et belles, mais sûres cependant, et quelquefois cruelles ».
Dans ce premier volet, le jeune La Fontaine doit se contenter de l’attention que Turenne lui donne dans les intervalles de ses devoirs de chef militaire. Il est vrai aussi que sa poésie naissante ne pourra se passer de l’assimilation préalable de l’esprit poétique des Marot et des Malherbe, auteurs que son interlocuteur à cheval tout simplement adore.
Si donc ce premier portrait est encore un peu flou, comme dans un tableau où la réalité est représentée comme en rêve, cela correspond au statut encore embryonnaire de ce grand homme en devenir. D’ici peu, le rêve de Jean de La Fontaine touchera sa fin : « … la nuit vient sur son char conduit par le silence ».
Dans le deuxième volet, nous sommes en été, dans le jardin du palais d’Orléans, c’est-à-dire dans « notre » jardin du Luxembourg. Deux étudiants un peu au-dessus de la ligne, voire débordés et ambitieux comme d’habitude, rencontrent, sans le savoir, La Fontaine en personne. Cette image est parfaite, avec le silence du jardin, rarement interrompu par quelques passages à côté du petit groupe. Le roman pourrait commencer ici. Il « … se déplaçait d’un pas nonchalant, la tête baissée, l’air absent ou plutôt employé dans quelque pensée. Son pourpoint de couleur bleu tendre s’alliait à sa culotte qui, elle, tirait sur le bleu roi, ainsi qu’à ses bas, bleus eux aussi…. Sous son chapeau, sa perruque à la binet, soyeuse et de qualité, pourvue de longues mèches brunes, luisait au soleil, renvoyant parfois des reflets fugaces. »
Entre ce camarade supposé de La Fontaine et les deux étudiants se déroule un dialogue serré. Le lecteur a la sensation d’avoir beaucoup assimilé des difficultés quotidiennes que l’homme de lettres devait affronter pour subsister — avec l’attitude d’une cigale déguisée en fourmi et vice versa — avant de se consacrer à la poésie, dans toutes les minutes de liberté qu’il pouvait arracher. « … Il ne faut point se méprendre, cet auteur ne rédige pas au fil de la plume, il lui en coûte ! Il me dit et me répète à satiété qu’il se heurte souvent au principe de l’uniformité du style… » Cet homme, maintenant âgé de quarante-sept ans, est le précurseur du personnage d‘Arlequin serviteur de deux maîtres de Goldoni. Dans ses continus déplacements du côté cour (où il doit se conformer aux lois et aux caprices d’un système de pouvoir aux règles très strictes) au côté jardin (sa véritable dimension de vie créatrice) il doit toujours cacher son visage, devenant maître de la moquerie de soi-même, jusqu’à s’annuler, parfois, derrière un double ou un prête-nom. Des mots qu’il prononce, on comprend que cela lui plaît. Il a d’ailleurs besoin des deux conditions et situations opposées — richesse ou détresse, pouvoir ou égarement — pour y trouver son inspiration : « Allez, je le connais bien, du moins je le crois, si notre ami, comme tout homme de bien et d’esprit, n’est pas insensible aux honneurs, il ne voit en définitive que par ses ouvrages. Je puis vous l’assurer ! Et gageons que, sans l’apport de ses livres quant à son âme, mais également rapport à sa bourse, il souffrirait le diable. » D’ailleurs, comme Valère Staraselski dira plus avant en son nom : « Il ne faut jamais se moquer des misérables, car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?… Certaines gens sont si peu chrétiens : ils ne savent pas voir un être malheureux sans le discréditer. »
Dans cette rencontre — très facile à imaginer pour tous ceux qui connaissent un peu Paris — ce personnage qui feint ne pas être La Fontaine nous donne aussi le plaisir d’apprécier sa naïveté, sa sincérité hors du commun lorsqu’il lance un petit conseil de sagesse aux deux jeunes inexperts : « Tout est mystère dans l’amour… Fort heureusement qu’il vous reste, pardon, que nous avons cela ! Ainsi que l’assure le sieur de La Fontaine: À qui donner le prix ? Au cœur, si l’on m’en croit. Et bien que — vous l’apprendrez toujours assez tôt — les plus grands de nos maux soient les rigueurs de nos belles. C’est ainsi. Mais soyez tout de même amants, car vous serez inventifs!… »
Dans le troisième volet — on est en automne, dans des rues de Paris fort ressemblantes à celles d’aujourd’hui —, un des amis plus fidèles de La Fontaine, François Maucroix, va lui faire visite. C’est une rencontre très émouvante. Finalement, notre poète ne cache pas son identité ni ses pensées intimes. Assis l’un devant l’autre avec une bougie appuyée sur un tabouret entre eux, La Fontaine, qui a maintenant cinquante-neuf ans, se plaint de la méconnaissance qu’il doit subir de la part du Roi. Son ami le rassure : « Les grands n’ont jamais ignoré l’ancienne méthode de négliger la personne en estimant ses écrits… ». Après, il lui dit qu’à bien y réfléchir « … il fallait convenir que si le roi se piquait d’ignorer l’intérêt et même l’écriture des Fables, tout compte fait et paradoxalement, cette attitude royale le mettait, lui, Jean de La Fontaine, à l’abri. » Cette rencontre est d’ailleurs constellée de citations de morceaux de La Fontaine et aussi de considération sur le sens de son œuvre.
Très intéressant est ici l’épisode de « La chambre du sublime », petit théâtre de la grandeur d’une table où Mme de Thiange « avait voulu que La Fontaine eût une place parmi les plus grands, car elle l’en croyait digne ! Le roi, qui, disait-on, s’en était amusé, n’avait point, quant à lui, émis d’avis défavorable. Bien sûr, quand il l’avait apprise, cette nouvelle avait eu pour conséquence instantanée de raccommoder promptement Jean avec la joie de vivre. Ça n’était après tout que justice ! »
Le quatrième volet se déroule toujours à Paris, dans un modeste appartement pas loin du Louvre. L’abbé Pouget de la paroisse de Saint-Roch fait tous les jours visite au poète — âgé de soixante-douze ans — frappé d’une maladie qui devrait le conduire à la mort. Ce chapitre très touchant et beau, où tous les personnages sont mis à nu dans un portrait réaliste à la manière de Flaubert ou de Gide aussi, fait mieux que tous les autres connaître Jean de La Fontaine. D’abord, celui qui accompagne l’abbé Pouget chez La Fontaine la première fois, se sent en devoir d’en faire le portrait : « … avec les gens qu’il ne connaissait point, ou qui ne lui convenait pas, souventefois il offrait un visage triste et rêveur. En revanche, dès que la conversation l’intéressait et qu’il prenait parti dans la dispute, ce n’était plus un homme rêveur, c’était un homme qui s’exprimait alors beaucoup et bien. C’était La Fontaine, tel qu’il était dans ses livres ! Voilà, il ne pouvait pas mieux dire ! »
Après les premiers jours de méfiance réciproque La Fontaine réussit à gagner la confiance de l’abbé qui, en échange, obtient ce qu’il veut : l’accord du poète pour une condamnation définitive de ses Contes, jugés par les Académiciens et le Roi comme œuvre scandaleuse et immorale.
Mais ce qui m’a le plus touché c’est le chagrin destructif que la maladie et la mort de Madame de la Sablière provoquent en La Fontaine. Dans son dévouement amoureux pour sa dernière protectrice, il atteint des expressions très belles et nobles jusqu’à sortir finalement de lui même. Cela m’a rappelé de près la mort de Don Quichotte, une des plus belles pages de la littérature mondiale. Et, fait incroyable, mais, en fin de compte, très logique, la dévotion pour Madame de la Sablière est enfin le sentiment qui l’emmène à se rapprocher de Dieu, de se confesser et d’accepter avec quelques convictions les extrêmes sacrements.
Selon l’histoire et la reconstruction assez fidèle de Valère Staraselski, il est sur le point de mourir, absorbé dans une espèce d’exaltation à la manière de don Quichotte, tandis que le monde extérieur (représenté de l’abbé Pouget, mais aussi par Boileau et par Racine, venus en délégation de l’Académie) voudrait le condamner comme don Giovanni. La mort tarde. Après lui avoir donné les sacrements le matin, l’abbé Pouget est appelé, l’après-midi même, chez La Fontaine, en train de guérir. C’est qu’il vient de recevoir une importante somme d’argent du duc de Bourgogne, l’héritier du trône ! La Fontaine est ravi, euphorique. Il reprend à espérer.
Ce final, très humain et même prosaïque, ressemble à celui du don Giovanni de Mozart. L’homme diabolique vient de disparaître dans les feux de l’enfer, au milieu d’un crescendo assourdissant et sombre. Il ne se passe qu’une seconde. Tout de suite après, une musique gaie se déclenche, en communiquant l’esprit joyeux de la vie qui continue.

Giovanni Merloni

« Art » de Yasmina Reza : l’amitié, est-elle un bien durable ? existe-t-elle encore ?

11 samedi Avr 2015

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Portrait d'un tableau, Théâtre et cinéma

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Un tableau de Lucio Fontana

« Art » de Yasmina Reza : l’amitié, est-elle un bien durable ? existe-t-elle encore ?

Vendredi 20 mai 2011, dans la grande salle de fêtes au rez-de-chaussée du Cercle national des Armées — 8, place Saint-Augustin (Paris VIIIe) — j’ai assisté à une réplique vraiment remarquable d’une pièce de Yasmina Reza, « Art », qu’on ne jouait pas à Paris depuis 1994. Comme le metteur en scène Pierre Troullier a souligné à la fin du spectacle, Yasmina Reza, qui n’écrit ces pièces que pour d’acteurs vrais, voire d’interprètes « haut de gamme » — comme Pierre Vaneck, Fabrice Luchini, Pierre Arditi ou Jean-Louis Trintignant —, n’avait jamais donné son accord pour la mise en scène à Paris de cette pièce universellement appréciée qui lui avait valu d’ailleurs en 1994 deux « Molières » : meilleur spectacle privé et meilleur auteur. Mais trois élèves de l’École navale — Florian Leguy, Pierre-Marie de Reboul et Arnaud Signoret — ont communiqué leur passion à leur professeur Pierre Troullier, qui a su déclencher avec eux un travail de mise en scène et d’acteurs très original. Je ne sais pas si Yasmina Reza a eu le temps de connaître un peu ce travail, en tout cas elle a donné l’autorisation et tout le public qui a assisté à cette soirée d’exception lui en sera reconnaissant.

L’art en jeu L’idée tout à fait originale d’où cette pièce se déclenche est l’arrivée dans l’appartement de Serge (Pierre-Marie de Reboul), « un rat d’exposition », d’un tableau blanc. Une toile des années 1970, œuvre « rare » d’un certain Antrios, que Serge achète pour 200.000 francs. Ce tableau provoque l’indignation jusqu’à la rage de son ami Marc (Florian Leguy), « l’adepte du bon vieux temps ». Leur ami commun, Yvan (Arnaud Signoret), est « un être hybride et flasque ». Il adopte une position moyenne. Il n’aime pas beaucoup ce tableau, mais respecte le choix de Serge. L’idée de la « page blanche » ou du « tableau blanc » n’est pas une « invention » de l’art abstrait ou conceptuel. Je me souviens d’une aventure de Till l’espiègle, par exemple, qui me toucha beaucoup dans mon enfance impatiente. Ce personnage tantôt charmant tantôt insupportable, qui aimait se plonger dans les difficultés pour s’en tirer de façon parfois maladroite, se prit un jour pour un grand peintre. Avec son savoir-faire et ses allures de dragueur, il eut un jour la hardiesse de convaincre un Seigneur riche et ambitieux à le charger d’une fresque. Je revois encore cet énorme escabeau au centre de la grande salle, Till l’espiègle qui passe des heures à nettoyer les pinceaux et à tracer de grands gestes dans le vide. Il faisait cela pour manger bien et beaucoup, et le Seigneur lui laissait le temps de trouver la bonne « inspiration ». Après quelque temps le Seigneur et ses amis commencèrent à le harceler, car Till ne voulait que personne ne regardât son œuvre. Jusqu’au jour où il y eut une irruption dans la salle et les gens, qui avaient si patiemment attendu, virent le plafond vide, dépourvu d’une décoration quelconque, tout à fait blanc. Aux temps évoqués par cette histoire on pouvait risquer la galère et la mort pour un manque de parole semblable, ou, si l’on veut, pour une moquerie comme celle que Till s’était inventée. Poussé aux cordes, Till se mit à parler : « Ne voyez-vous pas, Messieurs, cette scène de chasse, ces chiens courant derrière un renard à la queue brune ? Ne voyez-vous pas, ici, dans ce coin rose et céleste, cette femme au miroir, qu’un Amour chérit ? » Et, puisque ces gens restaient bouche bée, incapables de répliquer, il insistait : « Monsieur, c’est vrai, cette fresque n’est pas celle de la chapelle Sixtine, que Michel Ange a peinte, mais il y a l’amour sacré à côté de l’amour profane… » Lucio Fontana fut le premier à donner une signification à la toile blanche, en la coupant net avec un couteau. Mais dans son œuvre il y avait déjà un signe, une action d’artiste, comme dans les tableaux « noirs sur noir » de Burri, qui ont en vérité une incroyable richesse de couches superposées qui proposent une lecture « dialectique » : d’un côté l’art conceptuel, de l’autre le retour à la matière. Le tableau « blanc sur blanc » que Serge achète dans une galerie très renommée « faisant tendance » peut apparaître au spectateur comme le niveau extrême de la provocation. On dirait en effet que c’est une toile blanche tout juste traitée pour y peindre, qui vient d’être achetée dans un magasin de beaux-arts. Mais elle pourrait avoir deux lignes noires ou colorées et ce serait aussi un bon point de départ pour une discussion plus ou moins déchirante sur le sens de l’art depuis toujours. En fait, il y a eu toujours de réactions différentes au même tableau. N’oublions pas les échecs de Van Gogh, le choix des Impressionistes d’exposer dans le Salon des « Refusés », l’accueil contradictoire des œuvres cubistes de Braque et Picasso, mais aussi la sous-évaluation de Délacroix, chef de file d’une liste interminable de peintres qui ont eu une fortune posthume. C’est toujours le problème de la lutte réciproque entre ce qui est déjà affirmé et codifié et tout ce qui est « nouveau ». D’ailleurs, il arrive de plus en plus souvent que le « nouveau » soit utilisé « contre le vieux » — pour le détruire, même s’il ne le méritait pas — par quelqu’un qui trouve ainsi la façon de s’imposer et d’imposer une nouvelle « vague » d’expression artistique.

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Tableau abandonné près du boulevard Magenta à Paris

Les personnages C’est au nom de cette lutte, du reste éternelle, que les trois amis se confrontent. Ils sont dans la quarantaine, au tournant de leurs vies. Marc et Serge se connaissent depuis 15 ans. Yvan est arrivé plus tard, en transformant le duo en trio. Marc est ingénieur s’occupant d’aéronautique. Il flirte avec Paula. Serge est dermatologue, divorcé de Françoise. Il a deux enfants. Pour remplir ce vide, il a commencé à fréquenter le monde de l’Art. Yvan se présente comme ça : « Je m’appelle Yvan. Je suis un peu tendu, car après avoir passé ma vie dans le textile, je viens de trouver un emploi de représentant dans une papeterie en gros. Je suis un garçon sympathique. Ma vie professionnelle a toujours été un échec et je vais me marier dans quinze jours avec une gentille fille brillante et de bonne famille ». Les trois personnages vivent de façons différentes de crises existentielles interchangeables. Ce qui les fait apparaître différentes c’est le « style » de chacun des trois. Marc règle sa vie et ses rapports selon un style « traditionnel », d’ailleurs, comme dit Serge de lui, « il n’a pas d’humour. Avec toi [Yvan], je ris. Avec lui, je suis glacé. » Serge adopte un style moderne, problématique, mais en même temps il croit dans le progrès et dans la créativité. Yvan est « éclectique », il partage le passé et le futur de ses amis pour s’évader, lui aussi, du présent. Autour du tableau se déclenche une dispute de plus en plus acharnée qui va révéler la nature profonde de chacun de trois, ouvrant des aperçus sur leurs existences malheureuses. Donc, le tableau blanc est un prétexte, que Yasmina Reza a emprunté de longs et ennuyeux débats sur l’art pour parler d’un thème éternel et privilégié de toute littérature. L’homme, le sens des choix que l’homme même fait dans l’amour, dans l’amitié, dans le travail et en général dans l’expression de soi-même. Mais cette « invention » du tableau blanc n’est pas seulement un prétexte. D’un côté, voyant cette pièce, j’ai pensé aux Latins, qui disaient : « de gustibus non est disputandum ». On ne doit pas se mêler des goûts d’autrui, ni des choix que font nos amis et, en général, tous les autres avec qui nous avons affaire. De l’autre côté j’ai réfléchi à la fonction narrative d’une simple et seule négation dans un texte. Le « non », dont José Saramago est, à mes yeux, le paladin le plus brillant et prolifique. Dans le « siège de Lisbonne », l’introduction d’une inversion de l’histoire jusque-là connue — l’aide des croisés au portugais que Saramago s’amuse à nier — donne vie à une histoire moins héroïque et pourtant pas moins dramatique et fascinante. Dans cette pièce de Yasmina Reza, l’arrivée du tableau blanc crée un choc, imposant d’abord une double attention du spectateur — obligé à s’intéresser au tableau, contraint à relativiser les drames humains qui se déroulent dans l’histoire des trois personnages, porté enfin à « disputer » sur les goûts humains sans plus donner une priorité absolue aux questions « de vie et de mort ».

Un hymne à l’amitié Et c’est moins pour le ton « minimaliste » de la pièce que pour cette « inversion » de la visuelle qui s’ouvre au spectateur que cette dispute sur les goûts » de chacun redonne l’espace que mérite au thème de l’amitié. Je comprends, à ce point-ci, pourquoi Yasmina Reza a dit : « Je ne pourrais jamais écrire pour des acteurs médiocres. Mon écriture fait une confiance totale à l’acteur. Avec un acteur médiocre, il ne reste rien d’une pièce, plus de sous-texte, plus de densité dans les silences, plus aucune perversité, rien. » Car l’amitié est une question extrêmement compliquée, difficile à reconstruire dans un récit littéraire comme dans une pièce. Peut-être le thème plus difficile pour un auteur dramatique. Pourrait-on, par exemple, faire revivre « le couple étrange » de Jack Lemmon et Walter Mattau avec d’autres interprètes ? C’est pourquoi le défi qu’ont relevé Pierre Troullier et ses trois élèves de l’École navale — Florian Leguy, Pierre-Marie de Reboul et Arnaud Signoret — a été vraiment terrible. Pourtant, ils en sont sortis de façon excellente. Sont-ils déjà de grands acteurs ? Peut-être. Ce qui est sûr, ils sont amis entre eux, ils ont visiblement acquis un niveau de complicité et de solidarité qui les ont rendus capables d’une prestation ainsi difficile. Car parfois un duo ou un trio d’amis peut devenir invincible. Moi, depuis le commencement, j’ai eu la sensation — de façon plus convaincue lors de l’entrée en scène d’Yvan —, de connaître déjà ces trois amis et de m’être moi-même assis plusieurs fois à ce même canapé. Et c’est sûr qu’à la salle de fêtes du Cercle national des Armées nous avons vu jouer des amis qui en raison de leur « confiance à trois » ont su brillamment briser le « quatrième mur » entre le public et la scène. Je veux ici citer à propos de l’amitié ce qu’en disait Montaigne dans un passage célèbre : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelques occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » Et c’est surtout ce sentiment d’amitié, libre et désintéressée, qu’on ressentit dans cette pièce, de façon particulière dans l’interprétation parisienne du dernier 20 mai. Le succès mondial de l’œuvre de Yasmina Reza vient probablement de cette idée simple d’une page blanche sur laquelle les petites joies de l’amitié prennent corps. Et je crois que cette attitude spécifique de l’homme, ce besoin aussi de s’améliorer à travers les autres, traverse aujourd’hui une crise insupportable. Cela dépend moins de l’égoïsme que de l’aliénation provoquée par un progrès devenu régressif. Et alors, puisque dans cette pièce on parle de goûts et de choix dont on doit absolument discuter, après avoir parlé d’art obsolète et d’œuvres « durables », est-ce que l’amitié est encore un bien durable ? N’est-elle, par hasard, un bien en voie d’extinction ?

Une pièce minimaliste ? Pour conclure, je n’ai pas su me passer d’une confrontation entre « Art » et « Les bonnes » de Jean Genet. Le minimalisme d’un côté, le décor baroque de l’autre. Dans chacune de deux pièces, il y a un triangle. Ici, trois amis. Là, deux bonnes et Madame. Ici, la jalousie éclate, occasionnée par l’achat d’un tableau qui bouleverse les équilibres qui pouvaient sembler éternels. Là, la jalousie est envers cette Madame qui emprisonne les bonnes, plus ou moins consciemment, dans un étau mortel, avant de les abandonner pour rejoindre le quatrième personnage, Monsieur. Les mécanismes de l’amitié et de l’amour sont les mêmes. Dans la pièce de Yasmina Reza, le rôle de Madame est confié à Yvan, l’ami commun, le troisième ami qui ne se dérobe jamais à ses obligations. Il est le « messager d’amour » entre Marc et Serge. Et, comme dans les « Bonnes », l’équilibre se brise lorsqu’une quatrième figure se présente à l’horizon. Et cette figure est le tableau blanc, une chose tout à fait imprévue et neuve qui va occuper une partie de l’attention de Serge, jusque-là encadrée dans le « système » d’évaluation des choses et des faits de la vie que Marc avait sans difficulté imposé. La première différence entre « Les bonnes » et « Art » est dans la façon de présenter cette « rupture » du cadre. Dans la pièce de Genet, on comprend, bien après, quand le rideau est tombé depuis longtemps, que les deux sœurs étaient jalouses de Madame et ne supportaient pas cet « intrus » de Monsieur. Dans la pièce de Yasmina Reza, on comprend immédiatement, dès que le rideau est levé, que le tableau avec son entrée en scène va briser un équilibre. La deuxième différence est dans le dialogue et dans le rôle du troisième personnage. Tandis que Madame s’enfiche des drames des deux sœurs et ne fait rien pour les résoudre, Yvan s’engage avec tous ses moyens pour recoudre la blessure entre Marc et Serge. La troisième différence est dans la conclusion. Les « Bonnes » ont une issue tragique, même si surréelle et de quelque façon légère. « Art » a une fin surprenante qui est un hymne à « l’irrationnel » : Marc, qui avait été le plus rigide dans son intolérance, décide d’un coup « d’aimer » ce tableau blanc. Comme les clients naïfs et grossiers de Till l’espiègle, il a su trouver dans son imagination ce qu’il ne pouvait pas voir de ses propres yeux. Mais les deux pièces ont en commun un motif caché, qui est d’ailleurs ce qui pousse toujours les amants du théâtre à sortir de maison pour aller aux spectacles. Ce motif s’exprime dans l’amour pour la vie, dans le goût indicible qui vient de l’expérience quotidienne et même seulement du plaisir d’avoir un corps qui se lève et s’assied sur un canapé, qui entre et qui sort, qui vit en se regardant vivre…

Giovanni Merloni

C’est l’heure rousse, intemporelle : la rêverie se veut « intuitiste »

29 dimanche Mar 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Poètes et Artistes Français

Aujourd’hui, au moment d’accomplir mon tour du monde intuitiste — au bout de 20 jours seulement, dans les doubles draps de Passe-partout et de Phileas Fogg —, je peux finalement déclarer, avec un certain soulagement, de façon solennelle, que j’ai franchi une porte. Après avoir exploré les mers et les montagnes qui faisaient le décor et la substance imaginative du monde extérieur des intuitistes, j’ai été admis dans la salle des fêtes (pour me plonger dans leurs musiques) avant d’être autorisé à errer dans les cuisines (pour y respirer les odeurs et goûter les saveurs uniques de leurs œuvres)…
On m’a accueilli et je peux déclarer de ma part que les ingrédients sont sains et les propositions sincères. On ne triche pas chez les intuitistes !
À présent, il ne me reste qu’à expliquer ce que j’ai deviné ou compris… Où était-elle cachée la clé qui m’a ouvert le cœur ardent et l’esprit clairvoyant des amis intuitistes ?
Et bien, jusque de mes premiers pas dans cette jungle merveilleuse, j’avais pu constater l’existence d’un riche patrimoine d’expériences et de rêves qu’on n’hésitait pas à partager. Les artistes et poètes intuitistes ne perdaient pas leur temps à hisser des palissades, ils faisaient spontanément don de leur don, c’est-à-dire de leur talent inné et de leur gigantesque travail.
Mais j’ai commencé à m’approcher de l’essence psychologique et philosophique de l’intuitisme quand je me suis autorisé à suivre librement mon intuition.
Oui, une simple intuition, un petit déclic… Le même claquement des mains ou des doigts qui fait déclencher, chez les intuitistes en même temps un procès de création et de connaissance. Un rapide battement des cils pour ouvrir les yeux à la stupeur, mais aussi pour faire démarrer la pensée.
Oui, la force fédérative de l’intuitisme naît de la force de l’intuition… de ce premier pas indispensable pour activer immédiatement l’intelligence et l’attention vers quelque chose qui nous attend hors de nous.
C’est un acte d’amour qui jaillit moins d’une règle idéologique que d’une découverte.
Je trouve que Pier Paolo Pasolini, Jean-Jacques Rousseau et Abélard aussi ont suivi tout au long de leurs vies prodigieuses, une démarche intuitiste.
Oui, d’accord, il faut savoir copier les maîtres qui nous attendent dans les salles du Louvre. Mais il faut savoir aussi se libérer de ce bagage lourd et contraignant qui conduit souvent à la frustration, à la sensation que tout va se reproduire sans éclat ni originalité…
Il faut se rebeller surtout aux « autorités » soi-disant capables de juger et de compiler des listes.
Un esprit de partage, d’amour et de liberté est, au contraire, la primordiale raison d’être de l’intuition créative.
Mais il faut ajouter à tout cela un point essentiel, si l’on veut éviter de se perdre en considérations académiques et stériles.
J’ai trouvé cela, cette clé indispensable, intuitivement et par hasard, dans deux textes de Michel Bénard, une poésie et une réflexion que vous trouverez ci-dessous, d’où j’ai extrait symboliquement deux phrases : « c’est l’heure rousse… intemporelle » et « la rêverie se veut intuitiste »…
Songeant à cette « heure rousse (aux feux d’automne…) » de Michel Bénard, j’ai tout de suite vu devant moi la « luna rossa » (la lune rousse), jaillissant d’une inoubliable chanson napolitaine. Il s’agit en vérité du disque du soleil, à l’aube et au couchant… Deux moments cruciaux du passage de la conscience à l’inconscience, ou alors de la vie à la mort. Et vice-versa.

Era già l’ora che volge il disio
ai navicanti e ‘ntenerisce il core
lo dì c’han detto ai dolci amici addio;
e che lo novo peregrin d’amore
punge, se ode squilla di lontano
che paia il giorno pianger che si more…
(1)

comme le dit Dante (1). Le moment dramatique et doux de la nostalgie déchirante d’une patrie lointaine et insaisissable, d’une femme perdue qui pourtant nous sourit :

C’était l’heure déjà où tourne le désir
de ceux qui sont en mer quand attendrit leur cœur
le jour où ils ont dit aux doux amis adieu ;
l’heure qui blesse d’amour le nouveau pèlerin,
s’il entend au loin le son d’une cloche
qui semble pleurer la lumière qui se meurt…
(2)

Je me souviens encore une fois d’une expression que mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste, aimait répéter : « la rêverie de la mère allume la volonté de l’enfant… »
Évidemment, dans l’esprit de cette vision freudienne, la rêverie de la mère ne fait qu’un avec l’affabulation et le décryptage pas totalement conscient de la rêverie même qui se déroule au cours de sa traduction en mots. Cela évoque le bouillon de culture, le liquide amniotique où notre esprit retrouve l’assurance qu’il lui faut pour avancer et combattre.
Quand l’heure rousse sonne, le poète se réveille. Bercé par cette nostalgie dévorante, il suit spontanément ses intuitions, écrit des mots sur le verre de la fenêtre, creuse des sillons aux formes étranges dans cette boue anonyme qui de but en blanc assume pour lui une signification tout à fait inattendue.
Voilà, le cercle se referme. Le poète — « fanciullino », tout en évoquant les rêveries de ses nombreuses mères ainsi que de ses maîtres aimés, explore par l’intuition ce monde mystérieux qui l’entoure jusqu’au moment où une volonté créative se déclenche. Une volonté bénéfique, pacifique, altruiste, amoureuse, ouverte.
Giovanni Merloni

001_Champs de signes

Edith Cohen-Gewerk, Champs de signes

C’est l’heure rousse

C’est l’heure rousse
Aux feux d’automne,
Où la gangue fragile
Des châtaignes éclatent.
C’est l’heure intemporelle
Où les soies du ciel
Caressent l’éternité.
C’est l’éclaboussure
Des feux porteurs
Des prémices hivernales.

Michel Bénard

002_Silhouetes nocturnes 02

Edith Cohen-Gewerk, Silhouettes nocturnes

Rêverie autour d’un signe

…Par le simple jeu d’un trait, en plein ou délié, d’une trace d’encre noire, il nous devient possible d’accéder aux différents degrés d’un monde secret. Il suffit de se laisser emporter vers cette fabuleuse destinée évanescente.
C’est la tentation « intuitiste » de fixer l’impermanent pour quelques fractions de seconde.
Nous demeurons dans le mystère du geste, la magie calligraphique qui nous emporte au travers d’une errance insoupçonnée, d’une rêverie inattendue.
Nous embarquons pour un fabuleux voyage, nous découvrons de vastes paysages, le calame se fait baguettes de coudrier. Le poète devient sourcier !
Nous décryptons les manuscrits anciens, traduisons les incunables, interrogeons les empreintes pariétales, réinventons les incisions cunéiformes.
La rêverie est au bout du chemin et gravite partout autour de nous.
La rêverie appartient au mystère de l’enluminure éternelle.
La rêverie se veut « intuitiste ».

Michel Bénard

003_L'image cachee

Edith Cohen-Gewerk, L’image cachée

Badinage

Voyez, comment, au jardin des nuées, tendrement tyrannisé d’un souffle vernal, un ciel polisson, perd sa chemise. Ici, sur l’herbe attendrie, dans un chamaillis de brise, elle se pose lande laineuse en frisson de nuage. Heureuse, elle s’effiloche, s’éparpille, ne laissant dans l’air que la soie de ses rubans et de ses filandres blancs et argentés, gris et bleutés.
Allons, ma mie, ne soyez plus si sage car, c’est ainsi qu’au jardin dénudé s’envoleront les lacets de votre corsage.

Béatrice Pailler

Fontaine

Franceleine Debellefontaine, Fontaine

Eaux

Eaux primordiales
Eaux d’avant toute chose
Êtes-vous eaux du commencement
Eaux mères de toute vie ?
Eaux démentielles
Eaux guillotines inexorables
Êtes-vous feux et glaives
Eaux tueuses des destinées ?
Eaux mouvantes
Eaux malléables
Eaux sensibles
Eaux sensuelles
Parlez-nous de l’Atlantide oubliée
Eaux liantes
Vous êtes eaux multiformes
Monumentales sculptures insaisissables.

Barnabé Laye (3)

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Auguste Haessler, Enfants, guerre, rêve

Saisons

Au canal embué, sous l’haleine gourmande d’un baiser matinal, éclosent de pâles flamandes. Brumes en bouquets et vapeurs pommelées se déprennent de l’onde. Ces rondes pelotes peignées de vent, s’épanouissent en corolles blondes. Ici, au ciel clarifié, elles viennent, blancs nonchaloirs, écheveaux dénoués, jouer au carreau de l’aube dentelière. Petite main aux doigts de fée, dans sa paume, la lumière égrappée roule ses grains, se lie de fraîcheur. Au ciel étonné, elle tisse la beauté. Ici, sur sa toile de miel aux lueurs tiédies, s’émerveillent les nuées attendries.

Béatrice Pailler

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Michel Bénard, Glaces

Avec pour seule rumeur

Avec pour seule rumeur,
L’intime caresse de la soie
Du pinceau glissant amoureusement
Sur le lin de la toile,
Semblable à la pensée effleurant
Les contours du corps
De l’âme aimée.

Michel Bénard

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Jacques-François Dussottier (4) Essai numéro 15 

Nocturne

Les jours assassinent
sur la pointe des mots
la nuit qui s’enfuit dans les étoiles.
A la lisière de nos songes
les cris de l’aube
dans un fourmillement d’ombres
s’offrent au soleil naissant
sous des vents d’espérance.

Jacques-François Dussottier

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Jean-Claude Bemben, Le cercle

J’irai boire le feu

Derrière l’écran noir des fumées d’usines
Je monterai sur la longue échelle
Pour allumer le soleil.
Et j’irai boire le feu
Avant la traversée des catacombes
Pourquoi passer des heures à coudre
les souvenirs d’autrefois
Et sentir dans sa gorge comme des nœuds
à la queue-leu-leu
Qu’il faudrait avaler. Et puis s’étouffer ?
J’irai
Moudre les paroles arides
Comme le sel
Comme le sable
J’irai moudre les lourdes mémoires d’entraves
Et attendre que vienne enfin dans ma nuit
Une indicible clarté
Comme une aube qui effleure le bord du jour.

Barnabé Laye

009_dussottier 180

Jacques-François Dussottier (4), Film

Petite fugue

Être égaré par effraction
j’habite l’instant
de mon absence.
Gestes désappris
à la déliure des choses,
j’ai laissé fuir mes mots
pour mieux les apprivoiser.
Je porte mon seuil
au bord du dire.
Longues errances
en des nuitées nomades,
le temps n’est qu’une impatience
en l’espace perdu de ma solitude.

Jacques-François Dussottier

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Franco Cossutta, Traversée en jaune

(1) Dante, Purgatorio, canto VIII.

(2) Dante, Le Purgatoire, chant VIII, traduction de Jacqueline Risset, Flammarion, Paris, 1988-2005.

(3) « Barnabé Laye, regarde la vie comme un fleuve qui s’écoule, de la même manière que l’on suivrait des yeux le passage d’une femme.
Le poète doit tourner son regard vers le monde afin de mieux s’imprégner de ses secrets, de ses rythmes, des ses chants de la terre qui accompagnent la musique des sphères.
Et si comme la voudrait Barnabé Laye, la poésie était un grand éclat de rire et de bonheur qui ricocherait sur les dômes d’encre de nos nuages noirs, de nos stigmates ?
La poésie comme la voudrait Barnabé Laye, c’est comme une main tendue vers les fruits de l’espérance et qui s’adresse aux hommes de toutes obédiences, de toutes races, couleurs, religions avec ou sans «  dieu », à tous les citoyens de la terre.
La poésie est sans frontières, sans barrières, elle ne sépare pas, ne cloisonne pas, mais rassemble, relie, engendre la connaissance et l’osmose. Elle est partage.
Par la poésie, peut-être sortirons-nous du désespoir pour aller vers l’Amour. »
Michel Bénard

(4) « Art virtuel, fractionné, éphémère, artificiel tout autant qu’évanescent, ce nouvel outil de communication est une ouverture sur le monde où toutes les frontières sont abolies, grâce à l’implantation dans le monde entier de galeries virtuelles où chacun peut présenter ses travaux de recherches …laissons nous porter l’instant d’un clin d’œil dans ce rêve « fractalisé » et sublimé, beau comme l’irisation d’un vitrail au soleil couchant. »
Michel Bénard

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