Ciseaux (Avant l’amour n. 14)

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Ciseaux

À quoi bon nous rendre otages
de cet inquiétant bavardage
que ce bruit de ciseaux provoque
détruisant le courage ?

À quoi bon guetter les sursauts
de nos pages sanglantes
de nos voix percutantes,
de nos héroïques fardeaux
mis en lambeaux ?

À quoi bon suivre la chute,
au ralenti,
de ces plumes de hibou
sur nos maigres genoux ?

À quoi bon nous rebeller
à cet effondrement
de nos rêves pionniers
glissant sur le gravier
au milieu de nos cahiers
jaunis ?

À quoi bon nous résigner
aux coups de ciseaux
de nos opiniâtres cerveaux
anxieux de réfréner
l’explosion exagérée
de nos animalités
inévitables?

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Mignonne, si ces ciseaux
à la cadence grave
coupent nos têtes en deux,
dans ces ruisseaux d’épaves
coulent pourtant, sans crainte
nos larmes retenues
et nos joyeuses étreintes.

Giovanni Merloni

P.-S. Oui, tu as de beaux yeux, des lèvres rouges, des mains blanches. Oui, de ton cou se dégage un parfum sauvage, plus fort que mille paires d’opiniâtres ciseaux anxieux de déchirer notre destin en deux. À chaque coup, sur tes luisants genoux tombent les mots confus de mes lettres passagères. À chaque coup les ciseaux font jaillir de ma sagesse éphémère le cruel souvenir. Dans cette grotte sombre nous accueillons nous-mêmes morceaux de petites ombres et d’illusions extrêmes.

Merci à Marie-Christine Grimard, qui a participé avec une grande générosité et sensibilité au travail de révision de ce texte.

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Chant du berger ayant perdu son troupeau (Avant l’amour n. 13)

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Ma mère

Chant du berger ayant perdu son troupeau

Par cette fente subtile
par cette blessure dans le rocher
je passe, solitaire berger
avec mon bâton long et inutile.

À l’orée du bois, sans vertige
une croix lourde se fige :
aux épaules du Christ un manteau,
à ses pieds, uniforme, un troupeau
va et vient, doucement,
aux mouvances d’une vague de vent.

J’ai posé mon bâton près d’un lierre,
j’ai creusé le terrain sous la pierre,
j’ai enfoui dans un coffre les trésors
que j’avais dans ma poche cachés :
tout l’argent que j’avais gagné
ta belle lettre scellée,
tes cheveux d’or.

J’ai tout enseveli dans la terre
juste en dessous de la pierre.
J’ai cru alors au matin, à cette lumière
qui m’entourait,
à cette voix sincère
qui me parlait.

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Ma mère

Charnelles
comme autant de bras féminins,
s’agitaient les branches nues
de ce grand olivier : « Quel chagrin
te conduit-il jusqu’au bout du désert ? »
m’a soudain demandé ce concert
de voix solennelles.

« Je cherche mon troupeau. »

Devant moi, s’adonnant
à l’écho du couchant,
à la danse heureuse
des étoiles et de la mer,
comme des cheveux dans la tempête
en ce jour de fête,
les frondaisons s’inclinent, balayant les sables
pour les rendre propres.

« Pourquoi ces sentiers blancs,
ces heures de doute affreux,
et cette montagne sans flancs ?
Pourquoi Dieu ? »

Ce désert de poussière
cet endroit reculé, inconnu,
où s’effondre mon chant retenu
c’est un temple de lumières,
la cage invisible et éphémère
d’oiseaux rouges et noirs
voletant sans cesse
autour de nos misères.

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Ma mère

Là-haut Dieu,
parmi les feuillages, se tait
parce que nous vénérons volontiers
ceux qui se taisent
ou alors tonne tout-puissant
parce que nous ne savons obéir
qu’à ceux qui hurlent avec force.

Depuis là-haut
elle ne me voit même pas
cette lumière aveuglante
prétendue divine
cette masse d’opaline
brûlant les toutes petites feuilles
et les nids des oiseaux.

Je suis ici, seul,
assez loin de ce Dieu obéi
prêt à ensevelir sous la terre
mes quelques riens
et moi même.

Giovanni Merloni

Merci à Elisabeth Chamontin, qui a participé avec amitié et bienveillance au travail de révision de ce texte.

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Le soldat (Avant l’amour n. 12)

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Le soldat

Il gît à même l’herbe,
encore chuchotant,
ignare de la mort.
Il sourit
au ciel disparu
aux étoiles perdues.
Ses cheveux lui caressent les dents.
Par le tourbillon de la nuit
mille feuilles sont tombées
sur ses yeux écarquillés
imprégnés de poussière et de boue.

Il a juste eu le temps
pour écouter, le soir venu
le bruit sec, impromptu
de fusillades éloignées
se perdant
au milieu de chansons.
Il n’a pas reconnu,
au milieu du silence,
le bruissement soudain
la cruelle embuscade.
Par la mort indolore
il s’est juste affaissé,
encore riant,
encore débitant
le récit insouciant de sa vie.
Il n’a pas eu le temps
d’adresser à tout-venant
le récit de sa mort.

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Voyez-vous comme il dort
sur son lit de poussière !

Suivez-la,
l’ avalanche légère
qui roule sans poids
au fond de la vallée,
encore scrutant,
les yeux grands ouverts,
vers la porte fermée.

Voyez-vous,
une seule branche l’arrête.
À présent, il se penche
dans l’oubli,
sur ses lèvres, légère
s’attarde la rosée,
souvenir de l’ardeur
d’un baiser
trace ultime de la fraîcheur
du bon pain.
Et pourtant, dans sa bouche
s’engloutissent
de longs fusils
de rudes cartouches
et ce vent de poussière.

Cesse de regarder, ô soldat,
ces maisons, ces hommes,
ces amas inutiles
qui te survivent,
cette terre
qu’on te jette dessus,
ne juge pas ces êtres maigres
priant sur ta pierre
ni cette guerre
qui t’envole
sans un mot.

Sur le parapet
de ta bouche noircie
une rose s’accoude, souriante.

Giovanni Merloni

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Merci à Florence Z., qui a assisté de façon innovative et propositive à mon travail de révision de ce texte.

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Foulard céleste (Avant l’amour n. 11)

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Foulard céleste

Elle a
deux yeux de chat
pour un seul jour,
deux lèvres de corail
pour un seul souffle,
deux mains habiles
rien que pour moi.

Elle a
un foulard céleste
pour me frapper à mort,
des mots délicats
pour arroser l’amour
de larmes sincères.

Elle a
des pas ouatés
pour me surprendre,
des gestes hardis
pour me rassurer,
des dents d’ivoire
pour m’enchanter.

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Elle a
la pâleur voilée
de la lune
son sourire ineffable
l’obscurité de ses mers
le silence de ses volcans.

Elle est la dernière lune
se perdant dans la chaleur du jour.

Elle est
ce coin reculé
où nos voix s’égosillent
et nos corps se croisent
encore une fois.

Elle est
notre lit endormi
où nos ombres silencieuses
s’effondrent.

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Giovanni Merloni

Merci à tous ceux qui ont lu ce texte.

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Drive-In Movie-Goers

Metro Drive In, Rome, années 1960 photo Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Le jour d’un instant (Avant l’amour n. 10)

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Le jour d’un instant

Le ciel du matin gris
enveloppe les toits
d’une couche d’éternité
ennuyeuse.

À chaque crissement du tramway
à chaque pas qui traverse,
un tel ciel me convie
au dernier bruissement de la vie
se volatilisant invisible
au tournant
de ce jour pénible.

Sans élégance,
mon ciel de plomb arrose
tous ces journaux mouillés,
abandonnés
aux klaxons du trottoir
d’où s’échappe un cortège
d’épitaphes quotidiennes
de longs nécrologes grisâtres
d’ateliers d’écriture
au sujet de la mort
soudaine ou attendue,
de quelqu’un comme nous.

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Nous aurons chanté ou dessiné
inspirés ou pas,
nous mourrons, nous aussi,
accrochés au désir
de rester immortels
dans le cœur de quelqu’un
qui mourra.

Nous mourrons,
éloignés du monde,
écartés de nous mêmes,
et pourtant
le jour d’un instant
on nous confiera
de silencieux regards
et l’on ser plongera
dans le destin fuyard
de nos ultimes semblants
et de nos noms mêmes
du moins jusqu’au couchant
de notre jour extrême.

Giovanni Merloni

Merci à Hélène Verdier, qui a participé de façon aussi discrète que sensible au travail de révision de ce texte

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Que c’est facile et léger… (Avant l’amour n. 9)

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Que c’est facile et léger…

Que c’est facile et léger
te parler avec franchise
si tes pupilles s’éclipsent
scrutant dans la brise.

Que c’est lourd et difficile
penser à toi, à ce qui se déclenche
si tu demeures insensible
à mes étoiles blanches.

Que c’est facile et léger
partager avec toi
mes souvenirs enchevêtrés
si la mer te débarrasse
de tes secrets soucis,
si la pluie sans angoisse,
s’épand dans tes yeux ravis
comme une vague amoureuse.

Que c’est lourd et difficile
voir la lune mourir
pâle et noble
sur tes pas invisibles
sur tes gestes évanouis.

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog.

Merci à Nicole PeterNoël Bernard et Hélène Verdier pour leur lecture de mon texte.

Il m’est facile et léger (Vers un atelier de réécriture poétique n. 19)

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Viale Libia, Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Il m’est facile et léger (Vers un atelier de réécriture poétique n. 19)

212_Il m’est facile et léger (Avant l’amour n. 19)

Comme déjà communiqué dans la précédente publication concernant mon atelier d’écriture, dans ce « deuxième tour » j’assume mes responsabilités en publiant directement le nouveau texte sans activer en avance une consultation approfondie.
Pour la poésie d’aujourd’hui, que j’ai beaucoup retravaillée pour aller à l’essence (en quête de cohérence vis-à-vis du texte italien d’origine), j’ai invité trois amis de Twitter — Nicole PeterNoël Bernard et Hélène Verdier — à intervenir sur mon blog, lors de la publication, avec des conseils, des suggestions ou des commentaires.

Giovanni Merloni

LE CORBUSIER … LA COINCIDENZA E IL SOTTOSCALA …

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Le Corbusier, la coïncidence et la soupente

Cher Giorgio, je me suis beaucoup amusé en traduisant pour mes correspondants français ta charmante poésie , justement indignée pour la mauvaise fin, dans une soupente, du pauvre Corbu…sier.

Inconsciemment, je voulais raconter dans les détail le « fait » à mes amis français. En particulier, je pensais à Nicole Peter. je ne sais pas si je le ferai…
Je fréquente toujours avec plaisir le blog de Nicole Peter, Passages, déjà en raison de son nom séduisant et accueillant aussi. Nicole Peter, à son tour, m’honore de ses visites régulières et pleines d’humour… Pourquoi utilisé-je ce terme « humour », avec ce peu d’éléments que notre « société d’inconnus fraternels » nous offre ? Je ne sais pas. C’est une intuition. Elle aime le paradoxe, tout comme moi aussi je l’aime. Elle démystifie même les colonnes portantes voire les clichés les plus enracinés dans nos esprits obéissants, par exemple Le Corbusier. Oui, elle a le courage — que j’admire, bouche bée — de dire qu’à la fameuse Ville Savoie il y a « trop blanc ». Si je pense combien d’années de timidité et de résignation avons-nous vécues dans la stricte observance de cette « clarté » qu’on ne pouvait pas mettre en discussion… devant cette « rationalité » légèrement abstraite ayant la présomption de tout maîtriser ! C’est grâce à Nicole que je me suis rendu dans le blog-encyclopédie de Giorgio Muratore, où j’ai trouvé, entre autres, un intéressant reportage sur les « larmes de Le Corbusier ». Je ne peux pas le traduire ici, mais là aussi on respire un air salutaire de désacralisation, comme dans l’article de Nicole Peter.

Le Petit Enfant et le retour à la Montagne. Randonnée chez les artistes « intuitistes » II/III

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Gerard Stricher, L’intuituiste

Le Petit Enfant et le retour à la Montagne. Randonnée chez les artistes « intuitistes » II/III

Quelle différence entre « avoir à écrire » et « avoir déjà écrit » ! Voilà une chose que mes amis intuitistes n’éprouveront jamais et que j’ai vécue pourtant, pauvre Christ n’ayant pas encore été touché par la furie d’une telle expression aussi foudroyante qu’immédiate !
Cet après-midi, plus épuisé que d’habitude, je suis tombé dans un sommeil intermittent, mais profond, qui m’a donné l’illusion d’y être… et ensuite la cuisante déception de n’y être pas…
J’avais mentalement commencé à noter des mots-clés… Le premier mot était  « Petit Enfant » (« Fanciullino ») ; le deuxième « Cosmos » ; le troisième « Alphabet » ; le quatrième « Jet » et le cinquième mot « Montagne »…
Sur la belle page, que j’avais juste devant mes yeux, ces mots se mariaient fort bien les uns aux autres, laissant jaillir des phrases, des conclusions mêmes brillantes… qui pourtant se sont volatilisées !
Au bout de deux heures d’apnée, ma conscience s’est réveillée avec l’étrange sensation que je n’arriverai jamais à produire de nouveau des considérations comme celles que l’abandon et l’inconscience m’avaient inutilement dictées. Quel gaspillage ! Et quelle déception !

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Eliane Hurtado Incendie sur l’eau

Ce que j’avais promis mardi dernier lors de la première étape de ma « randonnée intuitiste » risquait d’être mis en pièces ! Déjà ? Avant que je touche le camp de base ? Devais-je me décourager, avant d’entamer avec les sherpas (1) la réunion prévue, indispensable pour la préparation d’une véritable escalade au sommet de la montagne ?
Devant la beauté de ce que j’avais écrit dans le vide, sans prendre des notes, hélas, le travail à refaire me semblait gigantesque, voire impossible…
Je savais bien, désormais, le rôle qu’allait assumer, dans la vie de tous les jours, la page virtuelle d’un ordinateur ou d’un smartphone quelconque… Et combien regrettais-je la page réelle, physique, avec toutes ses merveilleuses contraintes d’espace, d’ordre et de propreté !
Mais je n’avais pas assez réfléchi à l’importance de la page qu’on écrit dans un rêve… Oui, le rêve, ce beau mot usagé, auquel on n’attribue qu’une connotation positive ! Puisque le rêve possède son contraire, le cauchemar, avec son immanquable négativité, on ne peut pas dire impunément « rêve » de façon minimaliste, juste pour désigner cette phase d’inconscience qui suit à la fatigue excessive, où l’on glisse sans transition en fermant les yeux. Le mot rêve désigne forcément une évasion gratifiante… du moins, lorsqu’on le prononce, on est obligés de s’attendre à quelque chose de beau… Il faudrait trouver un autre terme, ou alors élargir le concept de rêve, en fouillant dans son côté trompeur… pour admettre, finalement, que si souvent le rêve a une fonction bénéfique, son interruption peut être traumatique, tragique même…

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Alain Béral, Profil rêveur en contre-jour

Dans mon sommeil « blanc » et joyeux, caressé du dehors de la fenêtre par une rare journée de soleil constant à Paris, j’étais donc en train de réfléchir aux atouts du mouvement intuitiste — à partir des témoignages de quelques-uns de ses membres, qui avaient réagi (favorablement) à mon premier article —, essayant de faire déclencher « une procédure intuitiste pour parler de l’Intuitisme »… J’avais déjà accompli la partie plus difficile, le « socle dur » de mes petites découvertes et de mes réflexions modestes. Il me semblait avoir déjà saisi les deux ou trois points de force des intuitistes, leurs tendances primordiales :
— leur besoin de revenir, en tant qu’êtres humains, à l’essence profonde et intime (voire à l’enfance libre et omnipotente) trouve un glorieux précurseur dans le « Petit Enfant » (« fanciullino ») qui est au centre de toute la poésie de Giovanni Pascoli : « est poète celui qui sait écouter la voix de l’irrationnel que chacun porte en soi mais que l’on oublie, le plus souvent, à l’âge adulte. Le poète est ce « fanciullino », jeune enfant extatique qui ne cesse de redécouvrir les choses les plus usuelles, autour de soi. Avec la fraîcheur de l’émerveillement, l’enfant-poète sait restituer — grâce à une langue anti-littéraire, à laquelle il confère rytjme et musicalité, mais aussi au paysage, toujours protagoniste chez Pascoli — le mystère des choses et de l’existence même. La poésie consiste à “trouver dans les choses leur sourire et leurs larmes, écouter leur frémissement » (2). C’est exactement ce qu’a dit par d’autres mots un des artistes intuitistes : “le peintre intuitiste est cette personne qui retrouve son âme de petit enfant, libre comme l’air, devant la toile, pour réinventer son monde !” (Jean-Claude Bemben) ;

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Nadine Amiel, Nuit aux Caraïbes

x— une forte ressemblance avec tous les mouvements artistiques et littéraires qui ont essayé d’ancrer leur désir de liberté d’expression à l’idée du « retour » à la spontanéité primordiale, au geste : « … l’intuitisme reflète un dialogue avec l’intime de l’artiste et rien ne saurait un jour remplacer la main qui elle seule est capable de transmettre toutes les subtilités venant des profondeurs de l’être. » (Franceleine Debellefontaine) ;
— il faut considérer enfin un autre « atout » qui peut aider le mouvement intuitiste, en dépit de sa variété expressive, à briser l’écran où se déroule le débat artistique et littéraire pour y occuper une place majeure. Les intuitistes prêchent — tout à fait sincèrement et sans cesse — un esprit « amoureux et confiant » de partage de l’expérience artistique, sans « exclusions a priori ». En même temps, ils demandent « rigueur et travail » à tous. Ceux qui ont le plus à donner, ceux qui travaillent depuis longtemps pouvant vanter un long artisanat et une application constante, adhèrent en premiers au mouvement intuitiste. Cette vision d’une création collective prodigieuse et généreuse, se multipliant à l’infini, fait déclencher en moi l’idée de « la montagne ». Un géant pointant au milieu des nuages qui est aussi une mine bourrée de trésors. Une montagne creusée par d’infinis labyrinthes, une casbah d’ateliers en pleine activité. Un plein de suggestions ascensionnelles et célestes qui est aussi « rempli », voire comblé d’indispensables expériences…

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Jean-Claude Pommery Le Château

La montagne intuitiste n’a rien à voir avec la redoutable montagne enchantée de Thomas Mann ni avec la décevante tour de Babel ! Le parcours qu’il faudra suivre pour gagner son sommet, bien sûr constellé d’oeuvres intuitistes, ne sera pas une « via crucis » pour mettre des complexes à de pauvres pécheurs pénitents.
La montagne intuitiste n’est rien d’autre que le travail qui se cumule : un trésor inestimable. Même si cela pourrait apparaître dépourvu de logique verbale, l’intuitisme ne peut pas se pratiquer en dehors d’une application constante et opiniâtre, chacun dans son atelier : on ne s’improvise pas « artistes capables d’improviser » !

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Jean Zorko Nature verticale

Voilà, autour de ces trois mots — « fanciullino » « retour » et « montagne » —, auxquels j’aurais bientôt ajouté les autres deux — « jet » et « cosmos » —, on peut tout de suite entamer une petite confrontation avec les glorieux mouvements du XIXe et du XXe siècle :

Pour cette idée de retour au primitif… j’ai pensé aux Demoiselles d’Avignon

Pour cet esprit spontané et anticonformiste… j’ai pensé au manifeste dadaïste

Pour cet orgueil de la vitesse du geste… j’ai pensé aux futuristes, à leur provocation, au défi extrême et impossible qu’ils déclenchaient contre le pouvoir des « monstres mécaniques » en train de tout transformer de façon radicale…

Pour ce besoin de faire « tabula rasa » et repartir à zéro… j’ai songé à la rupture de l’art abstrait comme réaction alors salutaire à l’art figuratif devenu du jour au lendemain stérile et déplacé, survivant à lui-même.

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Jean-Claude Bemben La sirène

Toutes les époques ont eu besoin d’un mouvement antagoniste vis-à-vis des impositions d’une réalité au pouvoir grossière, brutale, ennemie de la fantaisie jusqu’à la destruction…
Cela entraîne une petite objection, que je ne peux pas omettre, qui pourtant m’aidera à faire évoluer la réflexion d’aujourd’hui : en général, les avant-gardes artistiques et littéraires se sont formées dans un contexte précis. Si l’impressionnisme et le surréalisme sont nés sans doute à Paris, le futurisme russe et le futurisme italien, liés entre eux d’une incroyable parenté, sont nés peut-être à Moscou ou à Milan, avant de se réfugier à Paris pour s’y transformer dans le but de survivre quelques années encore.
Mais déjà l’exemple de l’Art nouveau montre le contraire. Celui-ci a été un mouvement international à plusieurs facettes sur un fond d’inspiration commune. En Italie, par exemple, comme le dit Wikipedia, ce mouvement « adopte le nom générique de Stile Liberty (du nom du magasin londonien) à la fin du XIXe siècle. Au départ, influencés par l’explosion créatrice autrichienne (Sezessionsstil), britannique (Arts and crafts), française et belgo-néerlandaise (Nieuwe Kunst), les artistes italiens développent leur propre vision moderniste, s’ouvrant également à de nombreux créateurs étrangers. »
Sans compter le pop art nord-américain : son influence a été énorme en Europe et dans le reste du monde… Il y a bien sûr un lien et un échange international entre les différentes écoles et leurs maîtres, même si chacune d’elles reste ancrée à son territoire, à son contexte primaire d’inspiration et de vie…

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Patrick Davido Une rencontre posthume ou aérienne

Mon rêve intuitiste

…J’étais donc dans les tréfonds du sommeil le plus inspiré lorsqu’une phrase s’est affichée sur l’écran blanc :

« L’intuitisme est POUR l’amour et la confiance, CONTRE les barrières entre les arts et les artistes ! Dès le début, l’intuitisme est ennemi de toute surcharge de justifications intellectuelles ! L’intuitisme tend à l’essence émotive, s’écartant de l’art abstrait tout court, qui privilège le côté rationnel de l’acte créatif ! »

Cet écran était dissimulé dans un inoubliable tableau-collage de Robert Rauschenberg, que j’avais admiré un jour dans le Musée d’Art contemporain du palais des Diamanti à Ferrare… Tout d’un coup, je me suis réveillé. Le rideau blanc de l’artiste avait disparu, avec tous ces mots et hiéroglyphes compliqués. Devant mes yeux écarquillés, une montagne s’affichait, solennelle et avenante.

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Auguste Haessler Le miroir

Et voilà, je suis déjà en train de me promener dans une forêt épaisse où se nichent des citadelles fourmillantes de trésors… Au fur et à mesure que j’atteins la sortie du bois me frayant un chemin dans cette nature prodigieuse… je m’aperçois de l’existence de différentes populations d’artistes, installées depuis longtemps sur les flancs de cette montagne. Malgré leurs langages « spécifiques », ils cohabitent tout à fait pacifiquement, dans l’esprit du partage et de l’échange continu de leurs points de vue réciproques. D’ailleurs, cette inter-aide ne se referme pas dans une mentalité autarcique et méfiante envers l’étranger (ou « l’extraterrestre » que je suis) : une belle file de cailloux blancs a été déposée sur mon sentier, juste pour moi, pour m’aider à trouver plus tard la voie du retour.

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Franceleine Debellefontaine Le feu

Voilà. Je suis sorti du bois. Dans ce « limbe » entre colline et montagne, les cailloux blancs ne sont plus nécessaires. Devant une espèce de refuge alpin, un homme m’attend. Je suis invité, je partage avec le groupe assis à la longue tablée le pot-au-feu fumant, le vin rouge et la grappe italienne dont le patron au comptoir est très orgueilleux. La conversation est très stricte, essentielle et même abrupte, comme il convient aux gens de montagne :

« L’intuitisme « répond » à une nécessité reconnue par la plupart des artistes. Devant la réalité de nos jours, difficile et riche de suggestions à la fois, ce mouvement essaye de réagir, à travers la création d’un « grand fleuve fédératif », d’un gigantesque atelier de l’esprit créatif où l’art ne se soumet à d’autres disciplines qu’à la rigueur d’une création cohérente » ;
« le point de convergence de toutes les formes d’intuitisme est une sorte d’écologie de l’art se traduisant en défense acharnée de la spontanéité voire de la liberté de l’artiste, contre… »

Je n’ai pas entendu faire allusion à des ennemis ou des cibles, auxquels adresser une éventuelle critique.
Mais je pourrais ajouter que la plupart des artistes, intuitistes ou pas, vivent dans une condition pénible.
Non seulement au point de vue « professionnel », de la pleine reconnaissance de l’activité artistique dans le monde du travail en général, mais aussi pour une véritable « dictature » exercée par les artistes gagnants et leurs sponsors publiques et privées.
Ce qui trouble l’art n’est pas l’invention, la nouveauté, l’expérimentation, et cetera. C’est plutôt cette sorte de totalitarisme qui autorise l’existence — voire la survie, avec leurs élites de représentants — de certaines formes d’art seulement.
De façon implicite, sans recourir à la rhétorique et contre toute conceptualisation abstraite de l’art, les intuitistes soutiennent donc une bataille pour renverser cette condition d’immobilisme et, en même temps, pour encourager les gens à se former des paramètres de jugement tout à fait libres et indépendants.

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Franco Cossutta L’univers dans mon jardin

« Vous verrez qu’il y a trois diverses sensibilités parmi les peintres et sculpteurs intuitistes », me susurre l’homme que j’avais rencontré à l’entrée du refuge :
« — l’art s’inspirant au cosmos, aux archipels de l’inconscient, dont Franco Cossutta est l’un des représentants les plus significatifs (rien que pour cela, on pourrait le considérer comme le « père moral de l’Intuitisme ») ;
« — le retour au geste mécanique, où l’esprit intuitiste se rencontre, en tout cas, avec une formation d’atelier maîtrisée. Il suffit de regarder les œuvres de Michel Bénard pour constater une grande vitalité dialectique entre la « nouvelle liberté » de l’intuitisme et l’exigence de structures invisibles pour endiguer ou mieux diriger le geste à l’intérieur d’une grille psychologique de « contraintes stimulantes ». Pour cet artiste c’est la calligraphie, toujours sous-jacente dans ses œuvres, le motif central de sa recherche expressive ;
« — l’esprit ressuscité de l’art nouveau international, c’est à dire le retour à l’identité entre art et artisanat. Dans notre civilisation déchirée, en réaction à la reproduction répétitive, qui banalise tout, cela répond à la nécessité de défendre l’unicité et en même temps le caractère artisanal de chaque œuvre d’art qu’elle soit peinture, dessin ou sculpture. Ce sont surtout les sculpteurs, dont Jean Zorko et Franceleine Debellefontaine, qui s’imposent naturellement à la tête de cette composante expressive du mouvement… Mais aussi des peintres, comme Auguste Haessler, Eliane Hurtado, Jean-Claude Pommery, Gerard Stricher, Alain Béral, Nadine Amiel, Patrick Davido et Jean-Claude Bemben. Ce dernier nous a dit : « réhabilitons l’intuition avec la pensée, par les mains pour peindre ou sculpter… dans la liberté d’un enfant en prise avec le maniement de ses premiers crayons de couleur, et le choix spontané de couleurs qui lui plaisent un jour, puis s’exprime dans une autre harmonie le lendemain, guidé uniquement par son intuition…! » »

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Michel Bénard Le soldat

Quant à moi, peintre et poète ordinaire et sans « —ismes », je sors sens dessus dessous de cette immersion cosmique et profonde dans l’univers « intuitiste », mais fort rassuré par la ferveur créatrice de cette multitude d’hommes et de femmes à l’esprit fraternel. Enthousiaste même, devant cette incroyable possibilité d’échange et de soutien réciproque. Je veux fêter cette rencontre avec une petite anticipation du troisième volet, prévu pour dimanche prochain. Une poésie intuististe de Barnabé Laye :

C’est la vie

Ça commence comme une caresse
Ça finit comme un couperet
Ça vient comme une acclamation
Ça finit comme une désolation
Ça vous pénètre comme une aiguille
Ça irradie comme une ivresse

Ça va
Ça vient
Au petit bonheur du jour
Pendule balancier
Imperturbable sablier
Aujourd’hui envol de grains de riz
Demain coulées de larmes amères

Ça va
Ça vient
Au petit bonheur la joie
Au petit malheur le deuil
Et ça s’incruste dans la peau
Au plus tendre de la chair
Et ça trace sur les chemins du pèlerinage
Des labyrinthes de blessures et de cicatrices
Et ça blanchit au niveau du cortex
Et ça s’accumule sur le vertex
Et ça s’arcboute sur des cannes de bois
Ça plie encore mais ne rompt pas

Ça va
Ça vient
L’automne et puis l’hiver
On n’y peut rien

Ça va
Ça vient
Berceau et puis tombeau

On dit que c’est la vie.

Bernabé Laye

(1) depuis Wikipedia : « …Pour les Occidentaux, le terme Sherpa désigne aussi les guides qui mènent les alpinistes sur les sommets himalayens et, par extension, en diplomatie, les hommes et femmes de l’ombre qui préparent les grandes réunions internationales de dirigeants. »
(2) Pascoli, Patrimoine littéraire européen, Vol. 12

Giovanni Merloni

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