le portrait inconscient

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Archives de Catégorie: mes contes et récits

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Rome ce n’est pas une ville de mer (dont Cent jours)
Portraits d’amis disparus

Nous devons devenir ennemis de nous-mêmes, jusqu’à nous prendre pour des inconnus (La pointe de l’iceberg n. 2)

27 vendredi Juil 2018

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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La. pointe de l'iceberg

Giovanni Merloni, La pointe de l’iceberg, acrylique sur carton, 2018

Nous devons devenir ennemis de nous-mêmes, jusqu’à nous prendre pour des inconnus

Dans une de ses chansons les plus connues (« On est tous de passage »), le chansonnier Franco Battiato constate le bruit de fond qui dérange de plus en plus notre existence, pas seulement en Italie, en nous enlevant le temps et même l’envie de réfléchir lucidement à notre vie intime :

E intanto passa, ignaro
Il vero senso della vita (1)

Heureusement, on peut se rebeller et se forger une vie à côté de la plaque avant de découvrir qu’on ne sera pas seuls. En dehors des escalades au succès et au pouvoir de l’argent on pourra atteindre le bonheur dans une petite ou grande communauté de récalcitrants comme nous.
Mais, qu’est-ce qui nous pousse à écrire un journal pour y ressusciter le « véritable sens » de notre vie passée après l’avoir longuement cherchée au-delà d’un miroir cassé ?
Est-ce que notre vie passée était heureuse, extraordinaire, unique ? Est-ce qu’on a appartenu à une minorité d’exclus qui ont su quand même profiter de la vie ? Est-ce que le monde a changé et la société est en train de perdre ses prérogatives de « lieu central » pour l’échange entre les humains désireux d’évoluer sans faire de mal à une mouche ? Est-ce que mon existence, donnant vie à plusieurs personnages ayant juste quelques petits traits en commun, pourrait être utile pour un portrait collectif de cette époque révolue qui pourrait même n’avoir pas vraiment existé ?
Si j’essaie de recomposer ce qui flotte dans la mémoire de mon existence contrariée et souvent difficile, je reviens à un étrange puzzle aux couleurs vivantes où je vais toujours chercher ce que je viens d’appeler le véritable sens de ma vie, avec la cohérence – là où elle existe – de mes inquiétudes et de mes enthousiasmes. Une recherche qui exige un équilibre entre le souvenir vain de mes prouesses (et de rares élans d’altruisme que l’amour ou l’orgueil m’ont dictés) et la reconnaissance pour ceux qui m’ont donné la vie ou me l’ont redonnée, en me tendant la main pour que je puisse remonter la pente et sortir du gouffre.

Donc, chaque journal répond à une nécessité tellement forte de consolation et de catharsis qu’on s’y consacre sans retenue, sur n’importe quel support, profitant des parenthèses que nous offre le hasard, jusqu’à se contenter, comme Ferdinand-Pierrot le fou, d’une écriture fragmentaire et délabrée.
On écrit alors au journal, à une feuille de papier ou à une coquille fossile comme si c’était une personne totalement étrangère qui se révèle enfin familière et fidèle. S’il n’est pas brûlé, notre journal sera retrouvé et livré à un notaire méticuleux qui en confiera une copie à des anthropologues passionnés.

J’écris au jour le jour le journal de notre vie difficile pour qu’il en reste une trace, parce que finalement il ne s’agit pas que de ma vie à moi. Il s’agit de la vie d’une entière génération d’hommes et de femmes, me ressemblant ou pas, ayant traîné, comme moi, dans une famille exiguë ou nombreuse, dans un quartier laid ou beau, dans une ville grande ou petite.
Des personnes que j’ai connues, qui me demeurent pourtant inconnues à plusieurs égards, tout comme je le suis, connu et inconnu pour tant d’autres et moi-même.
Des personnes qui ont essayé, comme moi, de pactiser avec le monde et de s’y creuser un destin.
Des personnes qui ont ressenti, comme moi, l’urgence de changer, de briser les ponts et se sauver ailleurs pour y entamer une nouvelle vie.

Écrire alors librement et légèrement — comme me suggérait avec bienveillance Giorgio Barberi Squarotti —, laissant aux mots mêmes le choix de devenir les roues, le moteur ou la carrosserie de cet étrange véhicule en forme d’escargot séché qui voudrait à tout moment partir en voyage en direction de l’essentiel et du beau.

Mais comment pourra-t-elle me devenir familière, une page électronique ? Et puis, quand je me découvrirai soudé pour la vie à cette page réelle et inexistante à la fois, comment ferai-je à éviter sa disparition tout à fait probable ?
Peut-être faut-il vraiment écrire en temps réel, sous les yeux de tout le monde, profitant de la distraction de la plupart des gens et s’accordant l’humble espoir d’un coup de foudre qui se déclenche (bruyamment, à l’improviste et à mon insu) dans le cœur de quelqu’un qui décidera, en sauvant mes mémoires, d’écouter patiemment, à travers la mienne, la voix de ceux qui ont donné vie aux mondes que j’ai habités.
Dans mon blog… sera-t-il possible de réaliser une chose comme ça ? Oui, ce sera possible, à condition de sauter au fur et à mesure les pages où la douleur ou la joie pourraient paraître trop évidentes, s’efforçant de brider le désir de tout dire avec le goût quelque peu diabolique de créer des vides.
Oui, si l’on veut transmettre ces quelques traces d’universel qui sillonnent nos petites vies, nous devons devenir ennemis de nous-mêmes jusqu’à nous prendre pour des inconnus.

Giovanni Merloni

(1) Entre-temps, passe, ignare, le véritable sens de la vie.

Mes cher lecteurs, je vous prie de pardonner la mise en page non justifiée… à cause des travaux en cours sur mon ordinateur. Merci à mon iPad, qui a su quand même remplacer le Maître !
G.M.

Un insoumis raisonnable (La pointe de l’iceberg n. 1)

20 vendredi Juil 2018

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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La. pointe de l'iceberg

Giovanni Merloni, Les deux îles, acrylique sur carton 54 x 78 cm, 2018

Un insoumis raisonnable

Quand j’étais dans le plein de mes forces, je trouvais toujours dans mon esprit la façon de faire front aux ruptures et aux tempêtes que mon destin d’insoumis raisonnable me préparait au fur et à mesure de mes inévitables tournants de vie.
Dans mon for intérieur, je me fabriquais un antidote aussi puissant que désespéré venant de deux mots clés : « la quête d’un ailleurs » où je pouvais recommencer derechef ma vie ; « l’amour pour une femme » surgissant de cet ailleurs. Une femme qui serait la raison même de mon changement.
Et cet amour a toujours réussi soit à soigner les blessures que j’avais accumulées avant, soit à m’octroyer de nouvelles citoyennetés… même si cela a souvent entraîné d’écrasantes bombes à retardement qui ont explosé bruyamment dans mon corps et mon âme brisant mes certitudes et ma naturelle insouciance.
Par conséquent, j’ai toujours été un insoumis qui ne savait pas l’être jusqu’au bout, un peu comme Baptiste, l’inoubliable funambule des Enfants du paradis…

Maintenant, depuis que les forces ne sont plus tout à fait les mêmes, mon désir de changement et d’intégration dans un monde nouveau cognerait inexorablement avec le manque de quelque chose que je n’ai pas oublié d’avoir eu, mais je n’ai plus.
Donc, je ne bouge pas. Mais si jamais je devais brusquement déménager et me sauver ailleurs, ma vie future serait probablement hantée par l’impossibilité de profiter jusqu’au bout de l’amour pour vaincre la solitude…

Giovanni Merloni

Avec le temps (Col tempo sai…)

22 dimanche Avr 2018

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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Avec le temps (col tempo sai…)

Si notre intelligence ne flanche pas, si notre mémoire réussit à garder le cap des choses indispensables, des lieux chéris et des visages qui ne cessent pas de nous sourire… une métamorphose physique est pourtant inévitable.
Au fur et à mesure des années qui s’enchaînent, il arrive toujours le jour où nous devons commencer de but en blanc à choisir… Quel pied fera le premier pas ? Quelle main osera s’aventurer sur le rocher à la recherche d’une saillie pour s’y accrocher ?
Des images nous traverseront à grande vitesse, telles des silhouettes insaisissables (féminines, dans mon cas) qui s’envoleront aussitôt dans le brouhaha de la vie. Des personnes qui auront des rendez-vous dont elles reviendront fatiguées, mais déjà prêtes à repartir, à faire, à défaire… montant et descendant l’escalier de notre immeuble tout en conversant avec nos voisins encore jeunes…
Nous ne sommes pas malades, pour l’instant. Et nous avons même des énergies à gaspiller…
Cependant, nous ne sommes plus en condition d’affronter la compétition de la vie avec des armes adéquates. Nous glissons inévitablement vers la solitude et la détresse même si nous avons beaucoup de choses à donner à ce monde blindé qui nous sépare des silhouettes (encore féminines) en train de courir sans qu’on sache où…
Nous avons bien de richesses… qui disparaîtront pourtant, avec tout ce qui a revêtu notre vie.
Peut-être, quelqu’un s’occupera de stocker quelque part (on ne sait jamais !) notre héritage de mots et d’images, avec les fragiles décors où des années de travail acharné se sont déversées.
Mais nous ne le saurons pas.
Jusqu’au dernier souffle, nous noircirons des feuilles, en y ajoutant des couleurs périssables comme le parfum des roses…

Giovanni Merloni

Une étrange immobilité

23 vendredi Fév 2018

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Giovanni Merloni, Le voyageur (1990), encres sur bois 70 x 50 cm.

Une étrange immobilité

Quand j’étais enfant, et ma mère se passait le fard sur le nez — et l’on entendait la piqure d’un parfum connu se propager dans l’air —, je tombais dans une étrange immobilité.
J’observais les gestes de ses préparatifs avec une appréhension mêlée d’admiration et d’enthousiasme.
Inconsciemment, je me préparais à mes sorties, à la fois douces et brusques, avec une femme de ma vie qui se serait longuement interrogée devant une glace elle aussi.
Je savais aussi qu’il pouvait m’arriver un jour, plus tard, dans l’âge adulte ou pendant ma vieillesse, de me retrouver encore dans une telle situation de détresse et chagrin.
« Je ne pars pas en Amérique ! » fredonnait plusieurs fois ma mère, dansant devant le
miroir invisible qui l’accompagnait jusqu’à l’entrée. Elle ne réussissait jamais à refermer son collier de « fausses perles » et en demandait à mon père, qui attendait quant à lui la dernière minute pour exhiber sa classe exquise.
« Je ne pars pas en Amérique ! »

Ensuite, la vie a été bien généreuse avec moi. Et c’était moi qui partais en Amérique, du moins au point de vue figuré, parce que je partais en vérité pour d’épuisantes tournées de travail en de riches contrées tout autour de villes hantées par le brouillard. Lors de ces absences, accompagnées par un sentiment pénible d’éloignement, moins de ma femme que de moi-même, je devais souvent endurer le brusque ennui d’interminables après-midis que les discussions et le vin ne pouvaient pas alléger du tout.

« Est-ce que partir c’est mourir ? Vraiment ? »

« Est-ce qu’au contraire partir c’est vivre, revivre et même naître à nouveau ? »

Assis au fond de bureaux poussiéreux, je ressentais souvent l’avant-goût froid d’une solitude promise qui ne serait pas un cadeau.
Un jour, dans ce confus futur que je voyais courir, insaisissable, quelques mètres au-delà de mon pare-brise, je vis nettement la silhouette d’une femme gentille — le fruit douloureux de ma fantaisie galopante — en train de préparer une valise avant de se passer le fard sur le nez :
« Tu sais, je pars en Amérique, mais ce n’est pas si loin que ça ! N’aie pas peur, mon cher ami. Dors tranquille, et je serai là à ton réveil ! Veux-tu que je t’emmène Marilyn, mon chou ? »

Giovanni Merloni

Procida, Bologne, Paris : essayant de prendre le couchant en contrepied…

06 vendredi Oct 2017

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Procida, Bologne, Paris : essayant de prendre le couchant en contrepied...

Tout au cours de ma vie, j’ai toujours poursuivi la liberté d’aimer et de m’exprimer jusqu’au bout, ayant le même sentiment qui pousse les humains de mon genre à poursuivre le soleil dans un Ouest éternel, la joie de vivre dans l’éternel féminin.

Procida (avec son soleil) ; Bologne (avec mon premier véritable impact avec le « métier de vivre ») et Paris (avec le défi de m’aventurer dans une nouvelle vie), ce sont trois endroits de primordiale importance pour moi, qui s’inscrivent dans l’état d’esprit d’un élan continu, avec la tension de tout mon être vers un but connu et inconnu à la fois.

Évidemment, il s’agissait pour moi de découvertes plutôt que d’inventions.

Il y avait en moi ce désir inné, que j’avais découvert à Procida, de vaincre la tristesse de la mort et ressusciter la vie, en essayant de prendre le couchant en contrepied.

Il y avait aussi le désir sincère, que l’air même de Bologne communiquait, de partager l’utopie morale des gens forts et civilisés que j’y avais rencontrés. Un rêve de la réalité, se synthétisant en une aspiration pleine de bon sens à conjuguer la Liberté avec le Soleil de l’avenir.

Il y avait, à Paris, des valeurs profondément enracinées où la liberté individuelle ne faisait qu’un avec l’aspiration citoyenne à un progrès humain et humanitaire, démocratique et républicain…

Giovanni Merloni

« Le papier me manque pour te dire combien c’est beau » (Débris de mon Atelier de vacances en Normandie)

01 dimanche Oct 2017

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Atelier de vacances

« Le papier me manque pour te dire combien c’est beau »

« Je me hâte, chère amie, de finir cette lettre. De Dieppe je suis allé au Havre, et du Havre je suis descendu jusqu’à Elbeuf par le bateau à vapeur. C’est un beau couronnement à mon voyage que ces admirables bords de la Seine.
Ce matin à quatre heures le bateau sortait du Havre. La mer était houleuse, il faisait encore nuit ; au point du jour nous atteignions Honfleur et au soleil levant Quilleboeuf. À midi nous étions à Rouen.
Je n’avais encore vu le cours de la Seine que par la route de terre. Le papier me manque pour te dire combien c’est beau, je te le dirai de vive voix à Paris. Par moments il y a des petites falaises qui imitent les grandes et des petites vagues qui copient les grosses. Ils ont aussi, vers Tancarville, des petites tempêtes et des grands naufrages. Pendant des lieues les collines, hautes et escarpées, ont des ondulations gigantesques. On croirait côtoyer des fosses de Titans. »

Victor Hugo

Lettre à Adèle Foucher, 10 septembre 1837. Correspondance. France et Belgique, Alpes et Pyrénées : Voyages et excursions, Oeuvres complètes : En voyage vol. II, Paris, Ollendorff, 1910, p. 141.

Et seule la nuit devint urgente

« C’était une soirée triste, le garçon était seul.
La ville n’avait pas soulevé sa chape.
La place entre le volcan et la bibliothèque dessinait, vue du ciel, un oiseau. Un oiseau de béton, l’idée l’avait amusé.
Alors il était entré dans ce restaurant, là sous l’aile de la colombe. Il espérait un envol, Il a trouvé des boites sur les tables, c’était nouveau.
Mettre des petits plats dans des boites en bois. On les ouvrait et on découvrait.
La jeune patronne à la beauté slave l’avait salué avec enthousiasme à son arrivée.
Un instant il avait cru qu’elle allait l’embrasser mais elle s’était reprise.
En vérité, elle n’était pas physionomiste, alors dans le doute elle accueillait chacun comme un ami.
Le soir descendait, sur la boite qu’on lui présentait maintenant il était écrit « boite de de nuit », il eut comme un étonnement qui se transforma vite en surprise: Aussitôt la boite ouverte, les lieux ont commencé à se transformer, une boule est sortie du plafond, des danseurs ont fait leur apparition, et puis un chanteur. Et puis un orchestre.
A chaque bouchée il se sentait mieux.
Que mettaient-ils dans leurs plats? On s’est mis à lui parler, à l’inviter, il ne comprendra jamais comment il s’était retrouvé dans cette drôle de tenue, à danser tard sur l’estrade.
En regardant l’heure, une inquiétude le traversa à l’idée de tout ce qu’il avait à faire mais il sourit en pensant à l’architecte des lieux (1) qui, à 105 ans, sur son lit d’hôpital, avait dit: Je dois sortir j’ai pris du retard dans mon travail. Et seule la nuit devint urgente. »

Anecdotes en vitrine – Au Restaurant La Colombe 8, place Oskar Niemeyer (sur le thème du Volcan)

(1) Oskar Niemeyer

Le Havre, Vue panoramique depuis la montée à Notre-Dame des Flots

Le Havre, Notre-Dame des Flots

Le Havre, Les Jardins suspendus.

Le Havre, Maison de l’Armateur

Le Havre, Maison de l’Armateur

Le Havre, Vue du Port depuis la Maison de l’Armateur

Giovanni Merloni

Une, dix, cent, mille villes flottantes ! (Atelier de vacances n. 8)

29 vendredi Sep 2017

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Atelier de vacances

Une, dix, cent, mille villes flottantes !

Je n’ai pas visité le musée ni les lieux du débarquement en Normandie du 6 juin 1944. Je le ferai sans doute si j’aurai la chance de me rendre encore en cette extraordinaire région, qui cache ou révèle ses trésors au fur et à mesure que l’intérêt à les découvrir se révèle faible ou, au contraire, monte de façon tumultueuse. Pourtant j’avoue en avance mon indomptable tristesse devant le nombre de morts que la Libération de l’Europe a exigé et, en général, une certaine méfiance face à la nostalgie de tout ce qui existait « avant ».
Je suis consterné, comme tout le monde, quand je tombe sur des villes qui avaient été complètement détruites par les bombes — comme Le Havre et Saint-Malo par exemple —, mais j’accepte sans sourciller, en chacun des cas, les différents critères qui en ont guidé la reconstruction. Je ne m’adonne pas très facilement aux courants du regret, car si j’aime évidemment les architectures des villes que je découvre épargnées par les destructions opérées par la Nature ou les hommes — il suffit de penser à Venise ou à Florence pour comprendre la fragilité de tout miracle de beauté —, j’accepte aussi les reconstructions nécessaires.
Devant tous les changements traumatiques dont je prends connaissance la chose plus importante, pour moi, c’est le respecte des morts. Si une église s’écroule en province de Macerata ou de Perugia, je me demande d’abord si quelqu’un est mort sous les débris. Pour les œuvres qui témoignent notre civilisation, il faut bien sûr bosser pour qu’elles survivent nous aidant à espérer en des paysages durables, à croire à des mondes qui résistent à l’effacement et qu’on puisse espérer de transmettre d’une génération à l’autre. Mais il ne faut pas se faire avoir par une espèce de paralysie ! La vie continue et les hommes honnêtes et civilisés, tout en gardant la mémoire de ce qui va se perdre, peuvent bien se charger de quelques transformations indispensables.

Jusqu’ici, à ce que j’avançais dans les précédentes étapes de cette escapade, j’ai ajouté quelques considérations concernant strictement le paysage terrestre, les villes et les campagnes rencontrées pendant ce tour en Normandie qui va maintenant se conclure. Je n’avais pas osé m’aventurer au large de la Manche ni physiquement ni à la poursuite de ma fantaisie effrénée. J’avais, il est vrai, fait le tour des bassins formant le port d’Honfleur avec une joyeuse barque touristique prénommée Calypso. Cependant, je n’en avais pas parlé… tellement avait-elle été modeste cette expérience.

Par contre, le port du Havre existe bien au-delà des sorties régulières des pêcheurs professionnels : il ne cesse pas d’exercer son rôle primordial dans le complexe système des échanges, surtout de marchandises, entre les continents.
On a déjà parlé de la presque disparition des transatlantiques, remplacés à présent en petite mesure par les bateaux qui partent en croisière. Dans la vie à bord des uns et des autres demeure encore une certaine atmosphère d’évasion et de jeu, mais évidemment tout un monde d’inventions spectaculaires s’est désormais volatilisé…

Les mythiques paquebots répondant aux noms de Normandie, Viet Nam, Île-de-France, Georges Philippar, France, Ville d’Alger, Washington, Colombie, Gange, Mariette Pacha — dont j’ai vu très bien décrite l’histoire parfois tragique dans l’exposition « Villes Flottantes » et que j’ai vu glisser sur des rails à peine visibles dans une scénographie nocturne — s’inscrivent dans la mémoire du Havre comme autant de mondes impossibles à reproduire et donc à revivre jusqu’au bout. Si les maquettes, bien que suggestives, ne sont pas suffisantes à atteindre ce but, les anciens films documentaires, avec leur atmosphère renfermée en une époque désormais révolue, ne sont pas en mesure non plus de nous redonner ce que c’était voyager pendant plusieurs jours dans un transatlantique, notamment dans un paquebot faisant la navette entre Le Havre et New York.
Peut-être Fellini a-t-il réussi à s’approcher de cela, avec le charisme de son cinéma où la fantaisie se mêle toujours à la rêverie de la mémoire, dans des films tels « Amarcord » et « Et vogue le navire »… D’autres films, tel « La légende du pianiste sur l’océan » ou le fameux « Titanic », ont donné aussi une image efficace de la vie à bord de ces immenses palais à plusieurs étages (et relatives discriminations sociales) en donnant au passage l’impression d’une vie entre parenthèses où les voyageurs seraient presque obligés à se distraire, voire à se consoler de tout ce qui pouvait menacer leur longue traversée.

Je n’ai jamais eu une expérience semblable, n’ayant pas eu de ma vie l’occasion de partir en croisière, même concentrée en une poignée de jours. J’ai traversé la mer Adriatique et la mer Ionienne pendant la nuit pour me rendre la première fois sur la côte dalmate à Spalato et Dubrovnik et la deuxième fois dans l’île de Paxos en Grèce. J’ai d’ailleurs traversé plusieurs fois la mer Tyrrhénienne pour me rendre en Sardaigne. Toujours, mes voyages n’ont duré qu’une nuit ou au maximum un jour et une nuit seulement. Donc sur les paquebots que j’ai arpentés, très spartiates, il n’y avait rien de ce qu’on trouvait, selon ce que les photos d’archives racontent avec nombre de récits fabuleux, dans les transatlantiques.
Je peux quand même affirmer, sans peur d’être démenti, que je suis monté une fois, à Gênes, sur un bateau assez grand, spécialement armé et équipé pour des croisières confortables aux Caraïbes ou alors au Madagascar.
On était en 1977. J’habitais alors Bologne, je venais de me séparer de ma première femme et j’étais parti avec mes deux enfants à Pegli, une commune intégrée dans la ville métropolitaine de Gênes, pour rendre visite à ma sœur qui venait de s’y marier.
Lino, le frère aîné de mon beau-frère Giovanni, grâce à son talent de dessinateur technique, travaillait avec de plus en plus de reconnaissances auprès de l’entreprise de Costa, un armateur très connu encore aujourd’hui. À Gênes, grâce à Lino, qui nous a guidés, nous avons eu la chance, mes enfants et moi, de découvrir de l’intérieur comment ça fonctionne un navire de croisière. Nous avons appris aussi combien de solutions techniques et de décors doit-on apprêter pour rendre amusant et confortable le long voyage dans la mer. Au luxe des hôtels à cinq étoiles s’ajoutait donc la recherche spasmodique de la surprise sinon du scandale, comme si ces hôtels de luxe flottant sur les océans devaient forcément se transformer en théâtres ou en studios cinématographiques où le mot d’ordre était « gaspiller », c’est-à-dire dépasser toutes les limites de la vie ordinaire.

Lino était très orgueilleux de ses inventions, du choix des matériaux et des solutions techniques les plus appropriées, tandis que moi je me demandais à quoi servait tout ce volume de jeu : à s’affranchir de la sensation d’enfermement ? À détourner habilement l’ennui ? À reléguer quelque part la peur de la mort ?
Il est vrai que le pont d’un bateau est un lieu de liberté par excellence, d’où l’on peut vomir à loisir ou alors danser, les pieds nus, pour fêter ou conjurer la tempête…
Et le port de Gênes, tout comme celui du Havre, ne cesse pas d’exercer sur moi le charme irremplaçable d’un immense travail qui demande du talent, de la ténacité et du sacrifice : ce sont des Génois, par exemple, qui ont réalisé dans les moindres détails, profitant des chantiers de ce port prestigieux, la plateforme centrale du nouveau pont de Bordeaux. Cela m’exalte, imaginer le travail qu’on fait pour construire une pièce unique qui doit ensuite s’adapter à la perfection à ce que d’autres mains fabriquent ailleurs, très loin. Et je suis avec la dévotion rétrospective de l’imagination cette plateforme qui quitte le port de Gênes avant de traverser la Méditerranée, dépasser le détroit de Gibraltar et longer ensuite les côtes portugaises et espagnoles, remontant enfin, à la faveur du courant du Golfe jusqu’à l’embouchure de la Gironde…

Dans la section du Grenier des Docks Vauban qu’on avait consacrée à l’exposition « Les villes flottantes » il y avait beaucoup moins de monde que dans la pénible allée marchande et psychédélique qu’on avait traversé avant. Deux salles en tout, installées à l’étage, avaient été sagement aménagées à l’enseigne de la liberté évoquée par la mer et d’un sincère hommage au travail immense et prodigieux, dont je viens de reconnaître l’importance, qu’une multitude d’hommes de talent a exploitée rien que pour des beautés éphémères, rien que pour un inoubliable voyage…
Il est vrai que quelques-uns de ces transatlantiques ont eu une vie relativement longue, mais combien de transformations, combien de caprices on a dû satisfaire de temps à autre pour donner l’envie à des gens riches ou à des aventuriers d’emprunter la passerelle et partir vers l’inconnu plus ou moins connu ?

«… Les noms de ces paquebots mythiques résonnent dans les mémoires du Havre. Nés dans la lumière et la fierté, ils ont parfois disparu de façon tragique, incendiés, sabordés, coulés… Les navires des compagnies françaises comme la Compagnie Générale Transatlantique ou les Messageries Maritimes ont sillonné les mers et les océans, transportant des millions de femmes et d’hommes de part et d’autre du monde. De ces géants des océans et de leur vie à bord, il reste de multiples traces : photographies, objets, documents, films…, que French Lines rassemble et préserve au Havre. On y décèle les grandes et les petites histoires de ces villes flottantes. »

Les photos bien rangées et sagement étalées et illuminées dans la première salle au-dessous de la charpente confirmaient l’impression un peu embarrassante d’un monde définitivement perdu. Le monde de longs voyages plus ou moins inconfortables, sous la menace d’une mer toujours prête à se rebeller et à tout casser, que les avions à réaction de toutes les tailles et puissances ont survolé, ridiculisé et enfin transformé en quelque chose d’inaccessible et finalement d’inutile.
Dans cette disparition de tous les Titanics d’autrefois je vois aussi la disparition d’un certain monde du travail aussi dur que l’actuel, bien sûr, pour les gens exploités jusqu’à la lie qu’on a toujours traités d’esclaves. Ce monde désormais effacé était quand même moins dur envers toutes ces figures alors nécessaires adaptant leurs mains habiles à n’importe quels métiers ou tâches. Je pense aussi au monde de grands studios cinématographiques… À Cinecittà, par exemple, où Federico Fellini fabriquait au jour le jour ses films en véritable dictateur, se prenant bien sûr tous les mérites, mais profitant aussi — et combien ! — du travail et des idées d’une foule incroyable de personnes indispensables.
À cette époque, où tout était bien sûr soumis au pouvoir de l’argent, le capitalisme n’avait pas encore évolué dans une mondialisation aussi poussée qu’aujourd’hui et dans cette dérégulation comportant entre autres régressions le remplacement des hommes créatifs par des hommes obéissants ou alors par des robots.
Elle survivait encore dans les théâtres, dans les arts visuels, dans le cinéma, dans l’architecture provisoire des évènements et des fêtes tout comme dans la fabrication des décors pour donner de l’éclat aux grands hôtels transatlantiques, une sorte de « capitalisme mineur », ouvert à la fantaisie et à l’initiative d’équipes soudées et généreuses.

Quelqu’un dira que tout cela était décidé en avance, bien avant qu’explose la révolution industrielle à la moitié di XIXe siècle. Quelqu’un dira aussi que le capitalisme qui armait les transatlantiques était le même capitalisme violent et injuste qui fabriquait les armes qui ont servi à tuer et à détruire les villes et les campagnes d’Europe lors de deux guerres mondiales. Il s’agissait, en tout cas, d’une époque où existait encore une classe ouvrière qui se faisait entendre, tandis que les patrons du capitalisme se voyaient obligés à reconnaître l’existence d’interlocuteurs avec qui pactiser… Maintenant, on a affaire à un capitalisme invisible et sans interlocuteurs, parce qu’à travers la mondialisation et les déplacements des usines en fonction des convenances de chaque entreprise (qu’aucun gouvernement ne contrôle ni empêche), la classe ouvrière est en train de disparaître.
Voilà la raison pour laquelle je suis indulgent et même nostalgique envers une époque dans laquelle le travail était quand même plus respecté et protégé qu’à présent. Revenant aux transatlantiques, un courant d’affection sincère me porte donc à regretter la beauté de l’immense travail des hommes et des femmes qui, en véritables artistes, ont donné vie, dans les moindres détails, à des mondes de carton-pâte dont se sont nourries d’entières générations. Des mondes qui vivaient en deçà du plateau théâtral ou d’autres gens devaient jouer, comme autant de marionnettes gâtées. Moi j’aurais sans doute aimé participer à cette formidable fabrique collective, tandis que, sincèrement, je n’ai aucune envie pour ceux ou celles qui « faisaient la croisière » pour vaincre l’ennui, ô combien insupportable, du train train de la vie…

Je me suis enfin glissé dans la salle sombre, où des navires en miniature traversaient un océan où je devenais un géant marchant le corps dans l’eau jusqu’à la taille. Avec ces merveilleuses compagnes de voyage, j’ai quitté Le Havre et sa plage lumineuse. En m’éloignant, je me suis rendu compte que j’avais trop dit sans rien dire de vraiment intéressant, sans surtout répondre à une utilité quelconque. Sans donner finalement tous les renseignements ni les adresses, ou les noms et les titres… En fait, au fur et à mesure que je m’éloigne d’un souvenir, je ressens fort la nécessité de l’ensevelir un peu sous le sable, de ne pas tout dire pour ne pas tout gâcher. Tandis que, comme vous avez pu le voir, des souvenirs antagonistes jaillissent d’époques encore plus éloignées revendiquant la parole : « tu n’as pas parlé de l’époque où tu faisais partie de la Commission chargée des immeubles croulants ! »

Laissez-moi dire adieu à ce coin de Normandie où j’espère de revenir, un jour !

Giovanni Merloni

Auguste Perret au Havre : une utopie soumise aux contraintes de la mémoire (Atelier de vacances n. 7)

27 mercredi Sep 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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Auguste Perret au Havre : une utopie soumise aux contraintes de la mémoire

Sortant de l’appartement-témoin avec l’architecte qui nous avait fait de guide, on a échangé quelques mots avec elle, une inconditionnelle de l’œuvre d’Auguste Perret, qui a voulu souligner aussi le caractère exceptionnel de la présence de celui-ci, pendant des années, au Havre. Si c’est vrai qu’on a dû attendre quelques années après sa mort, en 1954, pour que son travail soit pleinement accompli, il est sûr et certain aussi que l’équipe de ses continuateurs lui a été bien fidèle et que Perret même, de son vivant, avait eu l’occasion de réaliser de son génie et de ses mains presque tout ce qu’il y avait à reconstruire dans le centre-ville du Havre : la Mairie, les immeubles résidentiels et l’église de Saint-Joseph. Quant à cette dernière, les éloges de notre accompagnatrice se mêlèrent à une explication analytique de la méthode constructive ainsi que de la qualité des matériaux adoptés, où le souci de privilégier le ciment se traduit en une architecture belle et durable à la fois…
Dans cette « utopie réalisée » par Auguste Perret, il y a eu sans doute des moteurs, tels : l’orgueil national pour une reconstruction rapide et de haut niveau et le rêve américain lié au port des transatlantiques, auxquels la victoire des Alliés donnait un nouvel essor. Cependant, la réponse de Perret, redonnant d’abord la ville à ses habitants, a ajouté une sorte d’élégance discrète à ce projet, où je vois un profond respect pour les morts, pour ceux qui ont perdu leur maison et leur famille…

Une parenthèse devrait s’ouvrir ici à propos du mariage prodigieux et redoutable à la fois qui a fait rencontrer un jour le ciment et l’acier. Devenu ce jour-là une seule chose, le ciment armé se développe avec la même vitesse de la bombe atomique, de l’asphalte et des matériaux plastiques… Avec l’absence de forme ou la menace de sa désintégration, s’introduit dans notre cerveau l’idée que tout est possible et n’importe quel rêve peut se matérialiser. Si la plastique rencontre heureusement des limites en son expansion, le ciment armé peut prendre les formes les plus bizarres et illogiques par rapport aux critères statiques auxquels on est tous inconsciemment habitués.
Certes, cette technologie a donné la chance à des grands architectes et ingénieurs de se dépasser, réalisant des œuvres charismatiques, comme le Volcan de Oskar Niemeyer ou le pont de Normandie de Michel Virlogeux. Mais la « liberté » qu’octroie l’alliance du ciment et du fer exige une capacité de contrôle de la part des collectivités urbaines bien plus sévère qu’au temps de l’alliance entre la brique, la pierre, le bois et le fer. Avant l’arrivée du ciment armé, les canons de l’ordre architectural voire les règles qu’il fallait respecter pour bâtir des constructions durables allaient avec le système structurel et constructif où la distribution des poids entre les piliers, les poutres et les murs porteurs devait toujours se soumettre à des contraintes sévères. Le contrôle statique avait toujours une influence sur la validation du choix esthétique et vice versa, tandis qu’avec cette technologie allant au-delà de la forme, la hardiesse de la proposition réussit souvent à se passer de critères esthétiques incertains et faibles.
Je ne veux pas revenir à ce que je disais à propos de la ville italienne de Pescara, par exemple, qui se vérifie d’ailleurs dans la plupart des banlieues contemporaines où la liberté de presque tout faire n’est que très rarement synonyme d’engagement pour la qualité. Je pense seulement qu’Auguste Perret, quoiqu’il fût un visionnaire et qu’il croyait dans les chances immenses que le ciment armé laissait entrevoir, n’a pas voulu aller trop au-delà. Surtout pour des îlots d’habitations collectives, il aurait été un risque esthétique énorme que se dérober aux contraintes mûries dans des siècles. Ce « révolutionnaire » a alors préféré se déguiser en homme d’ordre (architectural) : si d’un côté il inscrit ses nouveaux quartiers havrais dans un modèle qui profite bien sûr de tous les avantages que les nouveaux matériaux offrent — notamment le plan libre avec la chance de placer les cloisons n’importe où dans chaque appartement, de l’autre côté il garde dans ses façades et dans les masses des édifices la mémoire de la ville du Havre avant la destruction et en général l’image de la ville française qui se développe au passage entre XIXe et XXe à l’école du baron Haussmann : Auguste Perret a donc réalisé son utopie se soumettant aux contraintes de la mémoire…

Mais la grandeur tout à fait particulière du Havre ne s’épuise pas seulement dans le charme discret du tissu d’immeubles en ciment anobli que Perret a su imposer. Que serait-il le centre du Havre sans le « Volcan » d’Oskar Niemeyer ? Que serait-elle cette pause hautement poétique dans la prose suggestive qui l’entoure s’il n’y avait l’eau des bassins et l’autorité des Docks ? Que serait-elle la ville du Havre s’il n’y avait pas cette plage merveilleuse et ce port fourmillant de mémoires ?
S’il n’y avait pas l’extraordinaire géométrie et le grand souffle des bassins d’eau, quiconque se plaindrait du manque retentissant d’arbres et de jardins… S’il n’y avait pas l’immense lumière de la Plage du Havre et le « bien commun » du Port, cette ville, en dépit de sa légèreté et de son équilibre uniques, étoufferait !

Sous la pluie battante, nous avons eu juste le temps de nous acheter trois sandwichs dans une boulangerie vaguement ressemblante à l’une de nos boulangeries préférées de Paris, avant de tout grignoter à l’abri rassurant de la voiture blanche. Là-dedans, pour ne pas nous faire avoir par l’humeur grise, nous avons décidé de nous rendre au Grenier des Docks Vauban pour y visiter, selon ce que promettait le programme, une exposition de maquettes des bateaux ayant voyagé à travers les océans dans les années glorieuses où le port du Havre était considéré comme le plus grand de France et l’un de majeurs ports en Europe.

Plus tard, avec quelques difficultés en vérité, nous avons finalement atteint, dans les Docks Vauban, la bonne porte… même si, sincèrement, je n’ai pas du tout aimé la séquelle de magasins et boutiques qu’on a installés dans cet immense espace voûté ayant longuement servi d’entrepôt maritime. Je me sens suffoquer quand je me vois obligé à traverser une telle concentration de choses prêtes : prêt-à-porter ; prêt-à-manger ; prêt-à-empocher, peu importe si le nombre d’objets inutiles dépasse celui des nécessaires, peu importe si la superpuissance des grosses marques impose ce qu’elle veut sans se soucier du mauvais goût ou carrément de la vulgarité…
Donc, si l’architecture des Docks garde à l’extérieur le charme et l’équilibre qu’on reconnaît sans effort aux œuvres nécessaires, je trouve absolument décevante la façon qu’on a adoptée d’utiliser leur espace intérieur. C’est en fin de compte un énième hommage à l’esprit américain : « tu achèteras ce que je mettrai sous ton nez ; tu mangeras sans protester tout ce que je fabriquerai pour toi ; tu n’auras aucune tutelle ni solidarité ; tu n’auras pas le droit à la retraite… donc éveille-toi, sort de ton être une certaine dose d’agressivité et cours ! » Bien sûr, il ne faut pas oublier les efforts merveilleux de Barak Obama et d’autres hommes et femmes qui luttent aux États-Unis pour que le désastre n’arrive pas complètement à détruire notre planète. Mais il est vrai que le capitalisme provincial de ce côté-ci de l’Atlantique, tout en grandissant au profit de l’injustice, n’avait pas encore ces mêmes caractéristiques au lendemain de la Libération. J’arrête ici, m’accordant juste un souvenir italien. Bien plus loin du centre de Rome que le Périphérique du centre de Paris, la ville des empereurs et des papes est entourée par un cercle parfait qu’on appelle GRA (Grande Rocade Annulaire). Au long de cette autoroute, un nombre épouvantable de magasins spécialisés ont surgi autour du passage du siècle dernier, ne cessant de s’y installer depuis. Par conséquent, si l’on avait besoin d’un imperméable ou d’une blouse ou des chaussures aussi, on partait à l’aventure suivant cette piste redoutable à la recherche de la bonne flèche.
C’était d’ailleurs préférable d’y aller accompagnés par quelqu’un. Parmi nos amis, la plus experte était Cristina. Mais elle ne cessait de tisser les éloges de cet endroit magnifique, incontournable même : « J’aime le GRA ! » disait-elle, tout en montrant du doigt la meilleure adresse pour s’acheter ceci et cela…

Revenant aux Docks du Havre, le cauchemar de cette traversée dans le déjà trop vu s’est terminé quand, juste à la hauteur d’un solennel guichet consacré aux Informations, on nous a indiqué une porte ouvrant sur le quai des Antilles : un bassin tranquille, on dirait même abandonné de Dieu et des hommes. C’était là que l’exposition des « Villes flottantes » nous attendait…

Giovanni Merloni

N’est-il pas, cela, un merveilleux exercice de style ? (Atelier de vacances n. 6)

24 dimanche Sep 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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Atelier de vacances

N’est-il pas, cela, un merveilleux exercice de style ?

Au petit matin de mardi 8 août, les hurlements des mouettes ajoutaient quelque chose de sinistre à notre condamnation annoncée. Puisqu’il y aura la pluie et même l’orage s’alternant à de toutes modestes éclaircies, la voiture blanche ne nous sera pas utile, quitte à nous offrir un abri de fortune dans les intervalles des visites plus éloignées.
Le temps mauvais nous obligeait donc à marquer une pause « culturelle », fouillant dans l’histoire des 500 ans de l’une des plus jeunes villes de France… la ville que François Ier avait bâtie en 1517 en fonction du prestigieux port sur la Manche et qu’il avait laissée grandir sans règles jusqu’en 1540… lorsqu’il donna les pleins pouvoirs à un architecte Italien, le Siennois Girolamo Bellarmato (1493-1555) (1), qui ne se borna pas à protéger des inondations (comme il avait vu faire et fait lui-même à Venise), mais donna aussi une forme très rationnelle et des fortifications adéquates à la nouvelle ville et au port…
Je laisse tout de suite cette fascination du temps éloigné de la Renaissance et des suggestions qui venaient sans doute de la toute récente découverte de l’Amérique… J’aurais été capable de m’aventurer dans la vie de ces personnages et de ces mondes révolus qui marquent d’ailleurs très favorablement la figure de François Ier, un roi clairvoyant et illuminé… Mais j’ai préféré, tel un papillon en vacances, flâner d’une étape à l’autre du parcours, très efficace d’ailleurs, que les organisateurs de la célébration des 500 ans d’existence du Havre ont tracé pour moi.

En fait du vieux Havre de Grâce bâti par François Ier et transformé dans les siècles, on a presque tout perdu au-dessous des ruines fumantes des bombardements alliés.
« Cela fait une drôle d’impression, avait dit Raymond Queneau au lendemain de la reconstruction de la ville nouvelle, c’est un curieux spectacle de revoir une ville où l’on retrouve un fantôme de topographie. C’est très beau d’ailleurs cette nouvelle ville. »
La Normandie n’a pas été que la glorieuse plage du débarquement des Anglo-Américains venus au secours de l’Europe continentale occupée par les Allemands d’Hitler. Cette opération qui nous a rendu la liberté a provoqué en septembre 1944 la presque totale destruction de la ville du Havre. C’est un peu le même qui s’était passé à Messine en 1943 et bien sûr dans la plupart des villes allemandes.

Ce constat cruel me reporte à l’été 1957, lors de mon premier voyage à l’étranger. Il y a 60 ans, on était sept personnes sur la Fiat1100 noire que mon père conduisait d’un seul doigt. Puisqu’il n’y avait pas encore cette interdiction, sur le siège avant, à côté du chauffeur, il y avait une cousine de ma mère que nous appelions zia Licia et son mari Mario, un homme aux cheveux blancs, le « Magnante » (qu’en français on appellerait « le Mangeant »). Serrés en quatre avec ma mère dans le siège derrière, nous n’avions pas trop de problèmes en vérité, car ma sœur n’avait que treize ans, j’en avais presque douze tandis que mon frère en avait dix. Et l’on était tous assez maigres…
Je me souviens très bien de l’autoroute allemande en ciment blanc, interrompue par des joints noirs d’asphalte, où notre voiture avançait prudemment. C’était aussi mon premier contact avec cette espèce de piste pour pilotes où les kilomètres coulaient vite l’un après l’autre, tandis que ces enseignes blanches aux inscriptions noires nous anticipaient des noms abstrus ou redoutables…
Chaque fois que nous entrions dans une ville, le Magnante levait la main hors de la vitre et, d’un air assuré, demandait aux passants : « Bitte, Bahnhof ! » « S’il vous plaît, la Gare ! » Ensuite, suivant les indications — « links », « rechts » ou « geradeaus » — on atteignait immanquablement le quartier mieux fourni d’hôtels ou de « zimmer zu vermieten ». Il faut dire que le Magnante était un militaire à la retraite assez silencieux pendant le voyage qui se contentait d’affirmations tout à fait innocentes, telles « Salut à vous, jeunes aux belles espérances » ou « Longue reconnaissance, longue arme ; courte reconnaissance, courte arme »…
Bref, en 1957 l’Europe était encore en train de lécher ses blessures et de compter ses morts. J’imagine à cette époque le quartier de Notre Dame au Havre qui renaissait comme le phénix de ses cendres… tandis que le centre-ville de Munich, Nürnberg, ou Stuttgart paraissait encore en un état de suspension et d’attente. Je me souviens en particulier de Munich, que j’ai successivement revue en 1975, en 1992 et en 2006… Cette première fois, combien d’îlots vides, combien de terrains vagues ressemblants à des mâchoires sans dents ! Seuls le Rathaus et la grande Cathédrale aux tours sombres se détachaient contre les toits survécus !
Plus tard, Munich a trouvé une façon assez intelligente de conjuguer le passé avec le futur… et j’ai pu retrouver, là-dedans, l’unique boutique alors survécue au coin de deux rues, où mon père m’avait acheté un appareil photo adapté à mon âge de débutant.
Au Havre, les pleins pouvoirs qu’on a donnés à Auguste Perret pour la reconstruction de la Mairie et des quartiers centraux du Havre font immédiatement songer à ce qu’a pu faire de son temps le Baron Haussmann à Paris. Ici, le démiurge démocratique du XXe siècle devait réaliser au moins trois rêves : le premier, celui de remettre debout le port d’Europe, ou plus proprement le port d’où les transatlantiques devaient reprendre leurs traversées pour l’Amérique et notamment pour les États Unis ; le deuxième, celui de redonner aux habitants du Havre une maison assez confortable et économique ; le troisième, celui d’abandonner les matériaux traditionnels, dont la pierre de taille et les briques, dans la construction de nouvelles habitations.
Je reviendrai une autre fois sur le premier but, partagé, je crois, par toute la France, que l’évolution soudaine du trafic aérien a assez tôt effacé…
Quant aux deuxième et troisième buts, je dois avouer qu’à la première vue, descendant du tram juste en face de la mairie du Havre, chef d’oeuvre d’Auguste Perret, je n’avais pas aimé la rue de Paris : avec ses arcades maigres de ciment dépouillé de tout ornement, cela me rappelait une ou deux rues de Bologne et de Milan où les arcades avaient été refaites avec tous leurs édifices, à cause des bombardements en proximité des gares. J’arrivais d’ailleurs au Havre en pleine saison estivale, pendant l’horaire de fermeture des magasins et des boutiques. J’étais sans doute gâté par l’horaire continu de Paris et ne me rendais pas compte du rythme d’une ville normale.

La veille, mon amie de Rouen nous avait conseillé de nous rendre à l’office de tourisme où l’on nous aurait donné un rendez-vous pour visiter l’appartement
« témoin ». Cette occasion m’intriguait même plus que celle de flâner dans la bibliothèque au sous-sol du Volcan d’Oskar Niemeyer ou alors de monter jusqu’au dernier étage du curieux édifice en forme de lanterne qu’on appelle « Maison de l’Armateur ».

Dans cette journée pluvieuse et rigide, la visite à l’un des appartements conçus par Auguste Perret et son équipe exceptionnelle a eu deux effets principaux sur moi : j’ai eu le bonheur d’être cordialement accueilli dans une maison du Havre et j’ai beaucoup appris de tout le système d’architecture et d’urbanisme que depuis cette cellule exemplaire se déclenchait. On était une quinzaine de personnes et notre guide précise et gentille avait du mal à nous laisser déambuler sans conséquence parmi les meubles et les portes, mais au bout d’une description fouillée et d’une conversation sympathique, le noyau de cette idée forte de Perret s’est imposé en toute son évidence, sans recourir forcément à des déclarations solennelles des principes d’une nouvelle façon de construire la ville et d’y vivre. Grâce à l’extrême gravité du bombardement subi et à l’importance de la ville du Havre et de son port, Auguste Perret a obtenu ce que tout architecte désire et toute société devrait obtenir : transformer une ville selon un projet unitaire et flexible à la fois.
Si je ferme les yeux et je les rouvre sur Pescara, par exemple, une ville à laquelle la guerre a complètement ôté le centre historique, je ne vois à présent que des immeubles disparates, dont quelques-uns s’efforcent, inutilement, d’exhiber leur modernité, demeurant laids comme la plupart des autres, qu’on a bâtis à la hâte sans autre souci que celui de l’argent facile. Ce qui me réconcilie donc avec les utopies des architectes visionnaires comme Auguste Perret c’est que celui-ci n’a pas eu que la satisfaction de créer un nouveau quartier : il a redonné à chacun des habitants d’une vaste partie du Havre les clés de la ville !
Voilà alors qu’en regardant mieux je découvre que la typologie adoptée pour chacun de nouveaux îlots hérite d’un côté des immeubles haussmanniens avec le long balcon au deuxième étage et cette idée de masse architecturale dialoguant avec les rues de différentes tailles et, de l’autre côté, des palais de la Rue de Rivoli avec leurs arcades correspondant au rez-de-chaussée et au premier étage. Une typologie, cette dernière, qu’on retrouve largement à Turin et dans les quartiers bâtis par les Piémontais à Rome.
Tout comme pour Le Corbusier, le défi esthétique du ciment se traduit dans l’architecture d’Auguste Perret en une véritable partition musicale où l’intérieur se projette à l’extérieur sans qu’il y ait besoin de la transparence des baies vitrées…

Dans le quartier de Notre Dame du Havre, les façades affichent en fait un ciment à la fois résistant et agréable à la vue où l’on a le sentiment de retrouver les traces des pans de bois des maisons à colombages traditionnelles de Normandie, et aussi de la Belgique, d’où Perret était originaire et où son père avait appris l’art de tailler la pierre.
Un colombage réalisé par la juxtaposition de « bâtons » de ciment traités différemment les uns des autres : on dirait un hommage à « l’architecture totale » de Piet Mondrian !

Mais cette partition qui donne lieu à d’infinis « appartements-témoins » différents entre eux, mettant en déroute tout risque d’uniformité contemporaine ; cette contribution équilibrée et généreuse à faveur de « l’aurea mediocritas » (2) dont Horace fut le précurseur, ne sont-ils pas l’hommage dévot et sincère à Raymond Queneau de la part d’Auguste Perret et de chacun de ses habitants ? N’est-il pas cela, un merveilleux exercice de style ?

Giovanni Merloni

(1) héritier de l’oeuvre de Francesco di Giorgio Martini (1439-1502), siennois lui aussi ainsi que de l’exemple du génois Leon Battista Alberti (1404-1472).
(2) apologie de la phisosophie du juste milieu

L’important, c’est de s’aimer, tout le reste n’est que du silence ! (Atelier de vacances n. 5)

19 mardi Sep 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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Atelier de vacances

L’important, c’est de s’aimer, tout le reste n’est que du silence !

Lundi 7 août, lors du petit déjeuner, j’avais reçu les protestations de la propriétaire de l’hôtel :
— Mais il ne faut pas aller à Honfleur le dimanche ! Il y a trop de monde !
Je lui répondis qu’on n’avait pas eu de choix, puisque dimanche c’était une belle journée ensoleillée et que la Météo prévoyait des orages déjà mardi, le lendemain donc !
La patronne avait alors pris la parole pour nous proposer tout de suite une escapade du côté de chez elle :
— Je suis Dieppoise, c’est là qui habite ma mère ! Vous devez absolument faire un tour par-delà, voir Varengéville sur mer par exemple ! Rien que 5 kilomètres à l’ouest de Dieppe. C’est très beau : en haut de la falaise, vous resterez étonnés par l’église Saint-Valéry et le cimetière marin tout attaché, où est enterré Georges Braque…
J’avais déjà lu que Braque avait étudié, tout comme Raymond Queneau, au lycée François Ier du Havre…
— Braque a réalisé lui-même les vitraux de cette église, ajouta la propriétaire, une femme énergique et gentille à la fois, prête à rêver riant.
Elle expliqua qu’on devait faire le même parcours qu’on avait fait pour aller à Honfleur, jusqu’au point où nous trouverions la flèche DIEPPE : — c’est très facile ! ajouta-t-elle.
Et je croyais avoir compris. J’ai donc suivi le parcours auquel je m’étais déjà affectionné — c’est-à-dire prendre à gauche la rue de Paris, jusqu’à la hauteur du « Volcan » d’Oskar Niemeyer, tourner à droite et longer les bassins lumineux et caractéristiques de cette ville qui ne manque pas de souffle — et j’étais déjà sur la bonne route quand quelque chose d’inattendu est arrivé…
Il faut dire que je n’ai plus la même familiarité avec routes, autoroutes, rondpoints et flèches que j’avais avant de devenir un piéton parisien. Toujours est-il que je m’étais convaincu que la déviation pour Dieppe m’avait échappé (« Dieppe s’échappe, Dieppe s’échappe… ») et, quand j’ai vu la flèche qui annonçait imminent à droite le pont de Normandie, j’ai cru faire bien en prenant l’autoroute à gauche…
Je ne voulais absolument pas parcourir à nouveau et sans raison le pont qui m’avait tant inquiété le jour avant ! C’était une question de principe : impossible qu’on doive passer par Honfleur pour aller à Dieppe !
J’avais fait, hélas, fausse manœuvre ! Si j’avais passé le fameux pont, j’aurais trouvé tout de suite après la route pour Dieppe… Tandis qu’au contraire, l’autoroute où je m’étais lancé pointait sur Rouen !
— On va à Rouen, alors ? D’accord, on va à Rouen ! Même si cette ville est si proche de Paris, ils se sont écoulés de décennies depuis la seule fois où nous y étions venus pour admirer en vrai la cathédrale peinte par Claude Monet…
En m’approchant de mon nouveau but, une très chère amie m’est venue à l’esprit qui habite dans une des communes aux alentours de Rouen. J’aurais voulu lui faire une surprise, comme j’avais fait un grand nombre de fois lors de mes passages à Bologne ou à Parme. « Cependant, elle est sans doute partie en vacances, ai-je pensé. Sinon elle aurait répondu au message concernant mon projet d’une semaine au Havre, où l’on aurait pu se rencontrer… »
Nous avons facilement trouvé la façon de nous garer en plein centre de Rouen, juste à côté de la cathédrale. Et après une poignée de minutes d’hésitation, nous étions déjà à l’office de tourisme et, 5 minutes après l’un de parcours conseillés était au-dessous de nos pieds.
La ville de Rouen est très belle et je veux y revenir quand elle sera plongée dans la vie ordinaire, pour avoir le temps de voir tout ce qui peut me toucher, mais aussi, surtout, pour y flâner sans but, pour me perdre avant de me retrouver… pour avoir ainsi la chance de m’affectionner à tel coin ou telle vitrine…
Dans cette balade au mois d’août il y avait quelque chose d’étrange qui me gênait imperceptiblement. Nous en avons parlé et finalement on a juré que dorénavant nous n’irions plus dans une ville grande comme Rouen sans avoir au moins deux journées pleines à disposition. En plus, autour de midi, les églises étaient fermées…
S’il n’y avait pas eu ces trois jeunes femmes qui bavardaient gaiement devant moi, si elles n’avaient pas parlé de ce petit restaurant avec autant d’enthousiasme, mon escapade à Rouen aurait été un échec.
Quand je les ai vues s’asseoir sur la terrasse et que j’ai réalisé qu’elles n’avaient pas cessé de m’être spontanément sympathiques, j’ai pointé les pieds :
— Regardez ! Il est une heure ! Ici, on dirait qu’on y mange bien !
On a profité d’une pause bien confortable… non seulement pour le repas excellent et honnête qu’on nous a servi, mais aussi pour cette ambiance qu’on ne pouvait plus française. Tandis que la patronne et les serveuses ne s’accordaient pas de pause tout en gardant une expression rassurante et combative, les gens autour de nous semblaient partager nos mêmes sentiments.
J’ai toujours aimé « manger hors de chez moi », m’asseoir avec des amis et même seul dans un restaurant, dans une pizzeria ou dans un bistrot. J’aime les endroits très spartiates et pourtant je ne me scandalise pas si je me trouve dans un local élégant et un peu figé… Tout va bien si l’on est dans ce fabuleux anonymat d’une table grande ou petite où nous séjournons pendant un laps de temps insignifiant qui demeure important pour nous. Parce qu’à cette table, en mangeant, en buvant, surtout si l’on est en compagnie de gens sincères, on finit pour s’oublier de soi-même, on finit pour dire et entendre des choses importantes, des vérités universelles.
Comme il m’arriva à Bologne, quand un homme âgé à l’air perturbé, s’approcha de la table où je buvais un verre de vin et dit :
« L’IMPORTANT, C’EST DE S’AIMER, TOUT LE RESTE N’EST QUE DU SILENCE ! »
Voilà. Cette salle à manger de Rouen — si joliment constellé d’objets, photos et affiches évoquant une époque qu’on dit révolue, que pourtant nous avons vraiment vécue, où les rapports entre les gens étaient plus faciles et spontanés — m’a fait revenir à Bologne et aussi à la simplicité d’une petite trattoria de Venise, qu’un ami m’avait signalée, au-delà de la Giudecca. Une simple salle rectangulaire qui prenait d’un côté la lumière aveuglante de l’immense canal et, du côté opposé, la lueur engourdie d’une petite cour où trônait un magnolia. Dans ce lieu tout était suranné et poussiéreux, de la vieille radio aux chaises en paille abîmées. Mais l’on avait l’impression d’être invités par une tante silencieuse et empressée.
Cette dernière nostalgie augmente le regret pour cette ville de Rouen qui nous a enfin si bien accueillis…
Sortis de cette invitation somptueuse, nous étions en train de suivre l’ancien proverbe latin :
POST PRANDIUM MANEBIS AUT LENTO PEDE DEAMBULABIS ! = Après le déjeuner, tu demeureras ou alors, à pas de tortue, tu déambuleras…
quand mon portable a retenti bruyamment.
C’était Elle, mon amie ! Celle qui habite pas loin de Rouen et que j’imaginais en vacances qui sait où. Elle m’appelait le jour même où nous étions à Rouen pour l’incroyable hasard de n’avoir pas voulu grimper sur le pont redoutable une deuxième fois !
Elle nous a alors invités lui rendre visite. Malgré notre inexpérience et l’absence de GPS sur la voiture louée, nous avons bénéficié d’une étoile comète qui nous a amenés chez elle par la seule force de l’amitié.
Avant de rejoindre notre amie et passer avec elle des heures heureuses, nous avions traversé la Rouen piétonne du premier après-midi envahie par des touristes comme nous… Ah non, nous ne sommes pas des touristes ! Nous sommes des Parisiens de passage qui reviendront bien sûr, pour une visite plus fouillée !

Giovanni Merloni

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