le portrait inconscient

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« Chaque siècle fera son œuvre, aujourd’hui civique, demain humaine… » (Claire Dutrey et Jean d’Albi à Saint-Lubin des Joncherets pour le centenaire du 11 novembre 1918 )

11 vendredi Jan 2019

Posted by biscarrosse2012 in Théâtre et cinéma

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Claire Dutrey, d'Écrivains et d'Artistes, Portraits de Poètes

Il y a deux mois, le 11 novembre 2018, c’était le centenaire de l’Armistice qui annonça la fin de la Grande Guerre entre la France et l’Allemagne.
J’avais déjà entendu, au cours de ma vie, raconter et fantasmer avec d’infinis accents différents la chronique et l’histoire de la plus grande tragédie européenne, où l’Italie était concernée aussi, avec son épouvantable tribut de morts et de blessés ; avec la participation de quelques-uns de mes ancêtres tandis que d’autres entre eux s’exprimèrent publiquement pour qu’on recherchât une solution pacifique des conflits en Europe.
Sinon, j’ai lu des livres inoubliables et vu des films à bout de souffle qui m’ont aidé à assimiler l’essence profonde de cette guerre monstrueuse : un véritable carnage qui n’a nulle part apporté la paix quitte à renforcer pour le bien ou pour le mal les sentiments identitaires de chacun des peuples concernés.
En Italie, on a dit que cette guerre horrible a été le ciment de l’unité nationale bien au-delà de ce qu’avaient pu faire le Risorgimento et les opéras de Giuseppe Verdi. Si « Va pensiero su l’ali dorate » avait été le véritable hymne de la jeune nation italienne après la troisième guerre d’indépendance, la prise de Rome (1870) et le transfert là-bas de la capitale, « Il Piave mormorò/ non passa lo straniero » fut le chant d’un pays qui réagissait finalement à l’unisson aux attitudes impérialistes et belliqueuses des anciens occupants en quête de revanche.
En France, le sentiment patriotique se conjugue toujours à une grande civilisation où fusionnent la tolérance et l’amour de la « vie en paix ».
J’ai aimé la France pour plusieurs raisons, dont quelques-unes sont liées à la fascination de sa langue, véhiculant en moi tout un monde de personnes et de choses que la langue même embellissait : un pays que j’avais gardé dans un écrin, sous une subtile couche de poussière… Un jour, ce pays est sorti de sa boîte miraculeuse et s’est mis à danser autour de moi, profitant de la musique douée de corps et d’esprit d’un immense carillon… Au fond — et je sais que je ne me trompe pas —, j’aime la France parce que je reconnais au peuple français une nature aussi fière qu’ouverte à la connaissance et au respect des autres. Et je découvre un fil rouge qui relie entre eux les esprits fondateurs de cette culture — de Abélard à Montaigne, de Montesquieu à Diderot, de Voltaire et Rousseau à Victor Hugo, de Sartre et Camus à Gilles Deleuze —, le même fil qui relie les Français à travers les générations, malgré tous les accidents qui ont « dérangé » son parcours. Au temps de la « globalisation », chaque pays résiste à sa façon au nivellement des comportements tout comme à l’uniformité de l’injustice sociale que voudrait de plus en plus imposer un capitalisme désormais structuré selon le modèle nord-américain avec ses ondoiements et ses crises. Les Français essaient de se défendre en faisant appel à leur culture, à la voix de leurs poètes, de leurs écrivains, de leurs hommes de théâtre. Il s’agit heureusement d’un peuple assez cultivé, qui est capable de mettre en scène la réalité de nos temps, s’interrogeant à fond, voire dialectiquement, sur la destinée, même la plus dramatique, de notre civilisation, en retenant mon admiration dévouée et sincère.
Cependant, j’ai à présent le redoutable sentiment de vivre, dans notre monde occidental et en France aussi, dans une époque qui va se terminer… de façon assez traumatique pour les populations concernées. Il y a cent ans, comme nous l’a rappelé Claire Dutrey en lisant la célèbre « Petite auto » de Guillaume Apollinaire, une autre époque aussi se terminait avec la guerre…
Aujourd’hui, je me demande comment a-t-il été possible que des guerres horribles aient pu se dérouler dans le cœur même de cette Europe dans laquelle j’aimerais maintenant pouvoir reconnaître une seule grande patrie. En même temps, j’ai peur de rêver : puisque l’Europe unie et politiquement solidaire serait une force culturelle et économique prodigieuse par rapport aux autres continents de la planète et que ses adversaires visibles et invisibles font le possible pour empêcher son évolution positive en essayant de la diviser, j’ai peur que les difficultés internes à chaque pays provoquent un jour des pas en arrière, voire des incompréhensions et rivalités dangereuses entre les nations européennes. Je m’interroge alors au sujet du sentiment patriotique de chacun des peuples d’Europe… Est-ce que le patriotisme appartient de façon exclusive aux gens qui aiment la guerre ou considèrent la guerre, en ses multiples facettes, comme la seule façon de résoudre les conflits entre les nations ? Est-ce qu’on peut avoir, au contraire, des sentiments patriotiques profonds tout en étant irréductiblement contraires à la guerre en toutes ses formes ?

11.11.2018, Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Claire Dutrey, Jean d’Albi et le Chœur d’hommes de trois vallées : «  La Française » : chant héroïque, musique Camille Saint-Saëns, paroles Miguel Zamacoïs

« En avant contre la traîtrise
Des bandits sans honneur et sans foi !
Les alliés ont pour devise
La Justice et le Droit. »

Quand Claire Dutrey m’a invité à Saint-Lubin des Joncherets pour la Célébration de l’Armistice du 11 novembre 1918, je savais dès le départ que j’y aurais retrouvé le même esprit, la même conception et les mêmes sentiments patriotiques et pas du tout belliqueux que j’éprouve envers mon pays d’origine et mon pays d’adoption.
Comme en d’autres occasions je m’attendais à une espèce de dîner de Babette que Claire allait préparer… Depuis des mois, elle travaillait avec Jean d’Albi aux « lettres des poilus », d’abord pour faire un choix extrêmement difficile, ensuite pour savourer et pénétrer en profondeur dans l’âme de chaque texte, qu’elle lisait et relisait à l’infini… Elle m’avait parlé avec enthousiasme de ces lettres comme d’un véritable laboratoire littéraire sur le thème douloureux et délicat de la nostalgie et du mystère de la mort. Moi, j’avais tout de suite pensé au sentiment de solidarité et de pitié que suscite la voix d’un homme obsédé par l’attente de ce qui se passera demain, au moment de l’assaut ou d’une action quelconque. Se console-t-il dans l’hypothèse d’une fin glorieuse… ou alors crache-t-il bruyamment sur « cette guerre infâme » ? Est-il en mesure de penser à l’avenir ?

11.11.2018. Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Chœur d’hommes dirigé et accompagné au piano par Jean d’Albi : « Verdun », chanson de Michel Sardou

Pour celui qui en revient,
Verdun, c’était bien.
Pour celui qui en est mort,
Verdun, c’est un port.
Mais pour ceux qui n’étaient pas nés,
Qu’étaient pas là pour apprécier,
C’est du passé dépassé,
Un champ perdu dans le nord-est,
Entre Epinal et Bucarest,
C’est une statue sur la grand place.
Finalement Verdun,
Ce n’est qu’un vieux qui passe.
Même si l’histoire nous joue souvent
Le mouvement tournant par Sedan,
C’est du passé.
C’est la chanson des Partisans,
C’est 1515, c’est Marignan,
Dépassé.
Une guerre qui s’est perdue sans doute
Entre Biarritz et Knokke-le-Zoute,
C’est une statue sur la grand place.
Finalement la terreur,
Ce n’est qu’un vieux qui passe.
Pour ceux qu’on n’a pas revus,
Verdun, n’est plus rien.
Pour ceux qui sont revenus,
Verdun, n’est pas loin.
C’est un champ brûlé tout petit,
Entre Monfaucon et Charny,
C’est à côté.
C’est une sortie dans le nord-est,
Sur l’autoroute de Reims à Metz.
On y va par la voie sacrée.
Finalement, Verdun,
C’est un vieillard rusé.
J’ai une tendresse particulière
Pour cette première des dernières guerres,
Dépassée.
Bien sûr que je n’étais pas né.
Je n’étais pas là pour apprécier
Mais j’avais un vieux à Verdun
Et comme je n’oublie jamais rien,
Je reviens,
Je reviens,
Je reviens.
Parolier : Michel Charles Sardou

Comme la plupart de mes lecteurs le savent, désormais, je connais Claire Dutrey depuis à peu près six ans, l’ayant rencontrée la première fois en octobre 2012 à l’Espace Mompezat lors de mon exposition picturale auprès de la Société des Poètes français. Depuis ce premier rendez-vous, nous avons partagé d’inoubliables moments artistiques, poétiques et humains : la rencontre avec les jeunes peintres ukrainiens, invités par Claire et Vital Heurtebize après leur voyage poétique en Crimée ; le livre consacré à Jean-Jacques Travers, initiative à laquelle je demeure très attaché ; enfin, le véritable atelier d’écriture poétique autour de mes poèmes de jeunesse et de leur traduction à l’origine assez abrupte qui, grâce à l’intelligence interprétative de Claire, ont trouvé une façon de sortir du gué… Pendant ce temps, j’ai eu la chance d’être souvent emporté par l’enchantement de la voix récitante de Claire, qui nous transmettait à chaque rencontre les vers prophétiques de Vital Heurtebize… ou alors la voix même de Rimbaud, de Baudelaire, de Verlaine et Apollinaire…
Je fus énormément touché par le premier spectacle musical et poétique que Claire, accompagnée au piano par le « maestro » Jean d’Albi, avait consacré au « Temps d’aimer » de Vital Heurtebize auprès de la Mairie du 6e, place Saint-Sulpice.
Je compris alors que dans le cas de Claire on n’avait pas affaire qu’à une nature, c’est-à-dire à la grande sensibilité d’une lectrice très douée. Claire est une véritable actrice de théâtre : elle en a tous les moyens et la personnalité passionnée et intègre. En plus, c’est elle qui choisit, c’est elle qui établit les temps et les décors d’une mise en scène essentielle et riche à la fois. Parce qu’elle connaît la musique des mots, le poids des mots, l’importance du silence entre les mots. Comme plusieurs d’entre nous, pendant une période de sa vie, Claire a dû sacrifier à la famille et au travail son talent d’artiste et sa vocation théâtrale. Sans pourtant s’en éloigner. Trouvant, au contraire, la force et les moyens de s’organiser toute seule presque, tel un « atelier ambulant ».
Si l’on devine les échanges poétiques très fertiles qui se sont déroulés entre Claire et Vital Heurtebize par exemple, on peut jurer qu’une sorte de symbiose artistique s’est installée aussi, depuis des années désormais, entre Claire et Jean d’Albi. Donc, sans être forcément poétesse ou musicienne, personne ne peut nier que Claire ajoute toujours quelque chose d’unique et irremplaçable à la poésie de Vital ainsi qu’à la musique de Jean.

« Chanson de Craonne » Marc Ogeret — paroles anonymes (1917) sur une musique de Charles Sablon/ Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Chœur d’hommes dirigé et accompagné au piano par Jean d’Albi :

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C’est nous les sacrifiés!

Cependant, le spectacle conçu et réalisé par Claire Dutrey et Jean d’Albi — avec la participation du chœur d’hommes de trois vallées — pour la célébration de l’Armistice du 11 novembre 1918 a été encore plus bouleversant et beau que celui que j’avais admiré à la Mairie du 6e.
D’abord parce qu’il y avait très peu d’officiel ou de rituel dans ce qui se passait devant mes yeux. En dehors de toute rhétorique, on offrait au spectateur une sorte de reportage oral à plusieurs voix des événements et des vicissitudes déclenchées par la guerre. Une véritable dialectique assez spontanée entre la voix de Claire, la musique de Jean et le chœur d’hommes. On a finalement assisté à une double direction d’orchestre ayant un chef dans le pianiste assis au beau milieu du chœur puissant et magnifique et l’autre chef dans l’actrice-lectrice, debout sur le côté droit de la scène.
Je devrais plus correctement parler de parfaite intégration réciproque entre le récital poétique et le concert que nous ont offert le piano et le chœur, mais je parle exprès de double direction parce qu’en fait les chansons et les chants militaires ne sont jamais séparés des récits de la guerre que la voix de Claire a fait vivre…
Cela a été une réussite absolue où les deux auteurs (Claire Dutrey et Jean d’Albi) et les trois interprètes (Claire Dutrey, Jean d’Albi et le chœur d’hommes) ont mis autant d’engagement et de passion dans la préparation et mise en scène que dans la réalisation concrète du spectacle. Toutes les personnes présentes à Saint-Lubin des Joncherets le 11 novembre dernier connaissaient déjà l’immense talent musical de Jean d’Albi, un homme aussi brillant que courageux qui ne cesse d’étonner et d’émouvoir le public de France et d’Europe avec ses directions d’orchestre, ses solos de piano et d’orgue et sa voix magnifique. C’est tout à son mérite la grande souplesse du chœur ainsi que la parfaite intégration de la musique et des voix soient-elles la voix récitante de Claire Dutrey ou la voix chantante du chœur d’hommes.
Tout au long de cette magnifique performance, où tout a marché à l’unisson, nous étions tous emportés par un sentiment profond de partage où finalement la guerre 14-18, jugée en pleine et soufferte objectivité, demeurait un patrimoine inaliénable de la nation française qui en était sortie victorieuse. Un message d’amour et de paix que les auteurs et les interprètes de cette « Célébration » ont réussi à faire passer, avec la douceur des larmes et l’énergie des cœurs.
Et la réussite de ce spectacle — qui va bien au-delà de ce qu’on pouvait attendre pour une célébration se mesurant forcément à des sentiments très enracinés dans la totalité du public — réside aussi dans le courage et l’énergie vitale dont Claire s’est chargée pour prendre sur elle-même, au pied de la lettre, toute la souffrance du monde.
Je n’exagère pas. Claire est une mère généreuse et prête à se sacrifier pour les autres. Donc, tout à fait naturellement, elle a saisi jusqu’à l’intime la tragédie de chaque famille attrapée par la guerre ou alors le désespoir de chacun des poilus en train d’envoyer, au pur hasard de la poste militaire, l’avant-dernière ou la dernière lettre aux siens. Faut-il plus de courage pour courir au dernier combat, ou pour dire à sa femme et à ses fils que tout va bien ? Cependant, Claire n’est pas qu’une femme et une mère. Elle est une véritable grande artiste. Elle sait donc qu’on doit être toujours prêt à traverser la douleur et même à s’en remplir la gorge et les poumons tandis qu’il ne faut pas exhiber son propre chagrin !
Une fois, j’ai raconté un épisode concernant ma mère que m’avait raconté Claudia Lama, l’une de ses élèves parmi les plus intelligentes et dévouées. Professeur d’italien, latin, histoire et géographie aux écoles moyennes, ma mère était assez sévère et charismatique et, d’habitude, dans sa classe ne volait même pas une mouche. Un jour, lisant une des lettres des condamnés à mort de la Résistance, elle ne sut retenir ses larmes et ses sanglots, ce que son élève très sensible critiqua, comme s’il s’agissait d’une sorte de chantage moral.
— Et non, il ne faut pas faire ça ! me dit Claire, s’accompagnant par un sourire.

Giovanni Merloni

11.11.2018 Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Claire Dutrey lit « Déclaration de guerre » de Vital Heurtebize

Tandis que, sur le mur, le brigadier placarde,
rouge, « l’appel de la Patrie » à ses enfants,
que la foule accourue, incrédule et hagarde,
se bouscule, à celui qui prendra les devants,

de mon balcon de pluie où je monte la garde,
mains dans mes pantalons et cheveux à tous vents,
j’écoute la rumeur qui monte, et je regarde
sous mes pieds s’agiter tous ces spectres vivants.

Car ils sont déjà morts, ces fils de la Patrie !…
dix fois, vingt fois, cent fois ! et leur carne pourrie
se mélange à la boue en de puants magmas,

depuis longtemps !… Mais n’allons pas gâcher la fête,
car, pour l’heure, il vaut mieux qu’ils ne le sachent pas
et qu’ils aillent au feu, fleur à la baïonnette…

Vital Heurtebize, « Déclaration de guerre », sur « Le temps des hommes » 2014. Éditions Nouvelle Pleïade

11.11.2018 Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Claire Dutrey lit « La petite auto » de Guillaume Apollinaire

Le 31 du mois d’Août 1914
Je partis de Deauville un peu avant minuit
Dans la petite auto de Rouveyre

Avec son chauffeur nous étions trois

Nous dîmes adieu à toute une époque
Des géants furieux se dressaient sur l’Europe
Les aigles quittaient leur aire attendant le soleil
Les poissons voraces montaient des abîmes
Les peuples accouraient pour se connaître à fond
Les morts tremblaient de peur dans leurs sombres demeures

Les chiens aboyaient vers là-bas où étaient les frontières
Je m’en allais portant en moi toutes ces armées qui se battaient
Je les sentais monter en moi et s’étaler les contrées où elles serpentaient
Avec les forêts les villages heureux de la Belgique
Francorchamps avec l’Eau Rouge et les pouhons
Région par où se font toujours les invasions
Artères ferroviaires où ceux qui s’en allaient mourir
Saluaient encore une fois la vie colorée
Océans profonds où remuaient les monstres
Dans les vieilles carcasses naufragées
Hauteurs inimaginables où l’homme combat
Plus haut que l’aigle ne plane
L’homme y combat contre l’homme
Et descend tout à coup comme une étoile filante
Je sentais en moi des êtres neufs pleins de dextérité
Bâtir et aussi agencer un univers nouveau
Un marchand d’une opulence inouïe et d’une taille prodigieuse
Disposait un étalage extraordinaire
Et des bergers gigantesques menaient
De grands troupeaux muets qui broutaient les paroles
Et contre lesquels aboyaient tous les chiens sur la route

Et quand après avoir passé l’après-midi
Par Fontainebleau
Nous arrivâmes à Paris
Au moment où l’on affichait la mobilisation
Nous comprîmes mon camarade et moi
Que la petite auto nous avait conduits dans une époque
Nouvelle
Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs
Nous venions cependant de naître.

Guillaume Apollinaire, « La petite auto », dans « Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre » 1918

11.11.2018. Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Chœur d’hommes dirigé et accompagné au piano par Jean d’Albi : « Non, non plus de combat » chanson anonyme écrite dans les tranchées au moment des mutineries de 1917

Non, non, plus de combats !
La guerre est une boucherie.
Ici, comme là-bas
Les hommes n’ont qu’une patrie
Non, non, plus de combats !
La guerre fait trop de misères
Aimons-nous, peuples d’ici-bas,
Ne nous tuons plus entre frères !

« Chaque siècle fera son œuvre, aujourd’hui civique, demain humaine… » 

Au bout de cette journée extraordinaire, j’ai eu la sensation précise d’une émotion partagée profondément et sincèrement où la condamnation de la guerre-boucherie ne faisait qu’un avec la pitié que chacune des lettres des poilus avait provoquée. Pitié et bien sûr questionnements en chaîne sur ce dialogue avec la mort mystérieuse et imminente… Tout cela m’a fait souvenir de la scène finale (1) d’un des romans les plus lucides et clairvoyants de Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, où m’avaient justement étonné la profondeur et le tempérament de deux personnages — Cimourdain et Gauvain — fort emblématiques de cette époque marquée par la Terreur et pourtant dense des valeurs fondatrices d’un monde nouveau. Cette scène se termine avec une phrase de Gauvain qui serait inimaginable sur la bouche de n’importe quel condamné qui va bientôt mourir : « je pense à l’avenir. »
Neveu du marquis de Lantenac, homme phare de la contre-révolution en Vendée, Gauvain avait rejoint l’armée républicaine où son aîné Cimourdain l’avait accueilli comme un fils. Au bout du roman, après une série impressionnante d’actes d’héroïsme, Gauvain se trouve condamné à mort par la même loi qu’il a signée en ordonnant de l’afficher sur les murs, parce qu’il a libéré son oncle Lantenac, un vieillard « meurtrier de la patrie » qui avait pourtant sauvé trois enfants. À la veille de l’exécution, une discussion acharnée se déclenche entre Gauvain qui professe son credo et son « père d’adoption » et maître Cimourdain qui, tout en ayant décrété sa mort, est toujours fasciné et fort troublé par ses utopies.

« – Gauvin, reviens sur la terre [lui dit Cimourdain]. Nous voulons réaliser le possible.
— Commencez par ne pas le rendre impossible.
— Le possible se réalise toujours.
— Pas toujours. Si l’on rudoie l’utopie, on la tue. Rien n’est plus sans défense que l’œuf.
— Il faut pourtant saisir l’utopie, lui imposer le joug du réel, et l’encadrer dans le fait. L’idée abstraite doit se transformer en idée concrète ; ce qu’elle perd en beauté, elle le regagne en utilité ; elle est moindre, mais meilleure. Il faut que le droit entre dans la loi ; et, quand le droit s’est fait loi, il est absolu. C’est là ce que j’appelle le possible.
— Le possible est plus que cela.
— Ah ! te revoilà dans le rêve.
— Le possible est un oiseau mystérieux toujours planant au-dessus de l’homme.
— Il faut le prendre.
— Vivant.
Gauvain continua :
— Ma pensée est : Toujours en avant. Si Dieu avait voulu que l’homme reculât, il lui aurait mis un œil derrière la tête. Regardons toujours du côté de l’aurore, de l’éclosion, de la naissance. Ce qui tombe encourage ce qui monte. Le craquement du vieil arbre est un appel à l’arbre nouveau. Chaque siècle fera son œuvre, aujourd’hui civique, demain humaine. Aujourd’hui la question de droit, demain la question du salaire. Salaire et droit, au fond c’est le même mot. L’homme ne vit pas pour n’être point payé ; Dieu en donnant la vie contracte une dette ; le droit, c’est le salaire inné ; le salaire, c’est le droit acquis.
…
Et il reprit :
« – Ô mon maître, voici la différence entre nos deux utopies. Vous voulez la caserne obligatoire, moi, je veux l’école. Vous rêvez l’homme soldat, je rêve l’homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous fondez une république des glaives… […] je fonderais une république d’esprits.
Cimourdain regarda le pavé du cachot et dit :
— Et en attendant que veux-tu ?
— Ce qui est.
— Tu absous donc le moment présent ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est une tempête. Une tempête sait toujours ce qu’elle fait. Pour un chêne foudroyé, que de forêts assainies ! La civilisation avait une peste, ce grand vent l’en délivre. Il ne choisit pas assez peut-être. Peut-il faire autrement ? Il est chargé d’un si rude balayage ! Devant l’erreur du miasme, je comprends la fureur du souffle.
Gauvain continua :
— D’ailleurs, que m’importe la tempête, si j’ai la boussole, et que me font les événements, si j’ai ma conscience !
…
Cimourdain reprit [sur un thème précédemment abordé par Gauvain] :
— Société plus grande que nature. Je te le dis, ce n’est plus le possible, c’est le rêve.
— C’est le but. Autrement, à quoi bon la société ? Restez dans la nature. Soyez les sauvages… […] contentez-vous du travail comme la fourmi, et du miel comme l’abeille. Restez la bête ouvrière au lieu d’être l’intelligence reine. Si vous ajoutez quelque chose à la nature, vous serez nécessairement plus grand qu’elle ; ajouter, c’est augmenter, c’est grandir. La société, c’est la nature sublimée. Je veux tout ce qui manque aux ruches, tout ce qui manque aux fourmilières, les monuments, les arts, la poésie, les héros, les génies ! Non, non, non, plus de parias, plus d’esclaves, plus de forçats, plus de damnés ! Je veux que chacun des attributs de l’homme soit un symbole de civilisation et un patron de progrès ; je veux la liberté devant l’esprit, l’égalité devant le cœur, la fraternité devant l’âme. Non ! plus de joug ! L’homme est fait, non pour traîner des chaînes, mais pour ouvrir des ailes. Plus d’homme reptile. Je veux la transfiguration de la larve en lépidoptère ; je veux que le ver de terre se change en une fleur vivante, et s’envole. Je veux…
Il s’arrêta. Son œil devint éclatant…
…
Un certain temps se passa ainsi. Cimourdain lui demanda :
— À quoi penses-tu ?
— À l’avenir, dit Gouvain.

Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, Le Livre de Poche Classique, 2001, pages 508-512

Excusez-moi pour cette digression, qui a sans doute alourdi mon récit de cet après-midi plein d »émotions à l’orangerie du château de Saint-Lubin des Joncherets. Cela me donne en fait la chance de développer une des questions primordiales qui montent à l’esprit lorsqu’on parle de condamnés à mort.
Gauvain (qui confie à Cimourdain ses idéaux les plus profonds) et le poilu (qui écrit à sa femme la veille de la bataille), ce sont tous les deux des condamnés à mort qui désirent transmettre, plus ou moins consciemment, leur testament moral ou alors l’inscription qu’ils voudraient voir gravée sur leur tombeau.
Mais, qu’ils soient croyants où qu’ils ne le soient pas, ils savent parfaitement que d’ici peu tout finira dans le néant tandis que leur corps sans souffle ne pourra transmettre — à ceux qui se souviendront d’eux et surtout à ceux qui les auront aimés — que la nouvelle de leur fin physique.
Le poilu qui est en train d’écrire aux siens ne sait pas si sa lettre atteindra son but ou si elle sera brûlée sur le chemin, mais sa confiance inébranlable envers la poste de guerre française lui octroie la tragique certitude que ses derniers mots seront lus et jalousement gardés, avec les témoignages de ses camarades survivants, de façon que sa mort physique ne tombe pas dans l’anonymat le plus total.
Devant le dernier acte de la tragédie de Gauvain — il ne proteste pas contre le vent de mort que tout emporte et s’apprête héroïquement à la guillotine tout en consacrant ses dernières énergies au dialogue extrême avec Cimourdain où il débite par le menu son credo merveilleux — le lecteur demeure contrarié puisqu’il devine que cet immense effort se révélera inutile, puisque celui qui devrait prendre le relais du testament idéal de Gauvain, totalement réfractaire à l’écoute, paraît figé sans remède dans l’obéissance à une loi brutale.
Ensuite, face au coup de théâtre final, qui prouve le contraire, le lecteur même se voit obligé de s’interroger sur la durabilité et le sens du mot « avenir », parce qu’en fait au même instant où la guillotine tombe sur le cou du condamné Gauvain, Cimourdain se suicide par un coup de pistolet sur la tempe. Cimourdain avait laissé entrouverte la porte du cachot pendant son long colloque avec Gauvain, mais personne parmi les survivants à cette double mort de 1793 n’aura pu écouter et puis raconter ce que les deux révolutionnaires échangèrent lors de leur dernière nuit.
Et Victor Hugo, au moment de transmettre cet extraordinaire message de civilisation et de progrès, aura été sans doute bien conscient d’accomplir un acte de foi dans le futur puisqu’il lançait ses fragiles feuilles de papier au-delà de la barrière du temps.

« Chaque siècle fera son œuvre, aujourd’hui civique, demain humaine… » : je crois qu’avec ces mots de Gauvain, Victor Hugo nous a laissé une prophétie qui n’est pas loin de s’être avérée, au-delà de nombreuses contradictions et preuves contraires, tout au long du siècle passé. Maintenant, nous en sommes derechef au siècle civique, ou, pire, à l’époque où une impressionnante vague d’analphabétisme de retour nous fait brusquement revenir à l’idée du « possible » que prêchait Cimourdain : une idée imprégnée de sauvagerie et de brutalité même plus qu’en 1793. Toujours est-il que le spectacle dont Claire Dutrey et Jean d’Albi nous ont fait cadeau — et le public a si vivement applaudi — nous laisse bien espérer, puisqu’il exprime de fond en comble la même aspiration à un nouveau « siècle humain » dont le sublime Gauvin de Victor Hugo n’avait été qu’un de ses premiers porte-parole.

Rentrant lundi soir à Paris, encore profondément touché par le magnifique spectacle et l’invitation de Claire dans sa maison au bord de l’Eure, je ne pouvais pourtant pas me libérer de la perception, sans doute partielle et contingente, que j’avais eue dimanche en traversant les lieux aux alentours du spectacle. On était dimanche, bien sûr, et jour de fête nationale en plus, et ces endroits étaient tout à fait nouveaux et inconnus pour moi… Cependant, en arrivant de Paris avec ma toute neuve voiture louée, j’avais imaginé de trouver un peu de vie à mon arrivée, à midi, dans la commune où j’avais réservé une chambre pour dormir… ou alors juste après 19 h, dans les deux villages attachés de Nonancourt et Saint-Lubin des Joncherets… Rien. Aucun confort, aucune enseigne de restaurant ou de pizzeria. Tous les habitants étaient retranchés chez eux. Donc, à midi, puisque la boulangerie n’avait pas envie de nous faire un sandwich, nous avons mangé des « paninis » enveloppés dans l’aluminium dans un « snack » à côté, tandis qu’au soir, nous nous sommes livrés à la gentillesse expéditive d’un traiteur chinois. Cela nous a fait épargner de l’argent, bien sûr… Toujours est-il que nous nous sommes demandé si tous les habitants de Nonancourt et Saint-Lubin étaient encore là, regroupés dans la salle que la voix de Claire et le chœur d’hommes dirigé par Jean d’Albi avaient pendant deux heures remplie de vie…

Giovanni Merloni

(1) L’échafaud est aussitôt dressé devant le château, et le marquis Lantenac, condamné rapidement par une commission militaire que préside Gauvain, son neveu, est prévenu qu’il mourra le lendemain au lever du jour. Pendant la nuit, Gauvain se rend au corps de garde où le marquis est détenu, essuie sans rien dire les reproches que le vieux chef des chouans lui jette à la figure et, quand il a fini, lui tend son manteau et son chapeau de soldat. Lantenac accepte, et le matin, quand Cimourdain vient chercher sa proie, c’est Gauvain, son fils d’adoption, qu’il trouve à la place du vieux rebelle. Il faut pourtant que force reste à la loi. Gauvain est condamné à mort sur les réquisitions du proconsul. Il monte sur l’échafaud préparé pour son oncle. Au moment où le couperet s’abat, un coup de pistolet se fait entendre : Cimourdain s’est brûlé la cervelle. Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, résumé.

Pierangelo Summa : son génie généreux et clairvoyant marche avec nous

06 samedi Fév 2016

Posted by biscarrosse2012 in Théâtre et cinéma

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Portraits d'ami.e.s disparu.e.s, Théâtre et cinéma

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Il m’arrive souvent de constater que les gens de génie, au bout de leur existence, sont punis par une maladie qui les touche, inexorablement, dans le point le plus vivant et essentiel de leur expression artistique.
Parfois, la nature se trompe, en privant par exemple Edward Hopper de l’ouïe au lieu de la vue ou de l’usage des mains, en lui donnant, pour ainsi dire, en échange, la possibilité de raconter à la postérité son étrange univers ouaté, sa vision « égarée » des rapports humains en deçà et au-delà d’un gouffre.
Même Homère, complètement aveugle, a pu tout de même développer sa dramaturgie poétique, apprenant et débitant par coeur ses édifiantes batailles, tandis que Tirésias, pour mieux regarder dans le futur, pouvait renoncer sans trop de tragédies à sa vue d’homme ou de femme.
Mais je ne pourrais jamais amoindrir le poids de la souffrance de Ludwig van Beethoven, frappé dans l’organe le plus important pour un musicien… ou de ce grand coureur des cent mètres qui finit sur un fauteuil roulant… ou d’Auguste Renoir, qui tomba de bicyclette, compromettant son épine dorsale tout en perdant progressivement l’usage de la main.
Certes, Renoir peignit jusqu’à la mort, tandis que Beethoven réussit à voir dans le noir de sa surdité les notes de sa neuvième symphonie, sans en perdre une mesure ni la moindre nuance.
Par contre, combien devait-il souffrir ce grand peintre italien du XXe, Carlo Levi, quand, devenu désormais aveugle, il essayait tout de même de laisser une trace de son travail interrompu, peignant à l’intérieur d’un filet suspendu au-dessus de la toile qu’il appelait « cahier en forme de grille » ?
D’autres grands hommes, comme Michelangelo Antonioni, ont dû passer les dernières années de leur vie dans un état de confusion ou d’absence, ayant perdu par le seul déclic d’une maladie invisible la force aiguë et inépuisable de leur raisonnement, de leur faculté d’inventer, de scandaliser, de renverser les paramètres donnés et finalement de transmettre une forme nouvelle d’art et de culture.

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Pierangelo Summa : son génie généreux et clairvoyant marche avec nous

Pierangelo Summa a été l’un de ces génies uniques et extraordinaires dont le généreux parcours artistique a été interrompu par un mal sournois qui ne se borne pas à toucher un seul organe ou un seul sens, mais agresse progressivement tout le corps. Il était justement un artiste ayant dans le corps son primordial instrument de communication et d’expression : le corps humain dans ses élasticité et adaptabilité aux différentes actions ou émotions ; les corps en masque des marionnettes ou des pantins, plus ou moins élastiques ou sans moelle, qu’il réalisait de ses mains ou bien qu’il faisait revivre dans les corps d’acteurs vrais ou improvisés. En mettant en valeur la « seconde vie » de chacun de nous, c’est-à-dire la vie du corps, Pierangelo Summa a inventé et fait connaître un théâtre — « à l’envers » ou « à l’improviste » — où l’ancienne tradition de la « commedia dell’arte » italienne fusionne « dialectiquement » et « ironiquement » avec le théâtre engagé, depuis la tragédie grecque jusqu’à Jean Genet.

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Créateur de masques et animateur de spectacles de rue par vocation spontanée, Pierangelo Summa a été sans doute un des chefs de file du mouvement théâtral italien des années 70, exploitant la plupart de ses activités artistiques en Lombardie, où une richissime tradition de chants et spectacles populaires trouvait un repère en des figures charismatiques comme Giorgio Strehler et Dario Fo, entre autres. Si la fameuse mise en scène de « Arlequin serviteur de deux maîtres » ne fut pas indifférente au jeune Summa, en raison de l’importance qu’on y accordait au rôle du masque, le « théâtre du mot » de Dario Fo, avec son formidable travail de récupération du mélange linguistique des dialectes de la vallée du Pô, devint le deuxième pôle de la formation du Summa plus mûr et ouvert au nouveau. Mais, il faut attendre un événement assez important, que j’appellerais crucial pour le développement organique du style le plus typique de la mise en scène théâtrale de Pierangelo Summa: son déplacement à Paris. Peut-être, la pleine conscience de l’importance dialectique et ironique du corps par rapport au masque et au mot n’aurait-elle eu un développement si prodigieux en lui si l’artiste ne s’était pas plongé à fond dans la culture française aussi que dans son vaste et stimulant univers théâtral.

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Pierangelo Summa à Radio Aligre, Paris 2011

Pierangelo Summa et son frère jumeau, Massimo, ont grandi, étudié et travaillé à Como, mais ils font partie d’une famille originaire de Casalvieri, un petit village de la « Ciociaria » (en province de Frosinone) au sud de Rome, situé au beau milieu d’un paysage de montagne paisible et sauvage encore aujourd’hui. Donc, tous les étés, la famille Summa se rendait à Casalvieri pour y passer de longues périodes de vacances en pleine liberté. Vis-à-vis de la « ville » moyenne de Como, léchée de l’un de plus beaux lacs d’Italie, Casalvieri représentait la nature dans son état primitif, ancestral. Avec l’affection chaleureuse d’une belle famille traditionnelle, les frères Summa trouvèrent à Casalvieri leurs premières « fiancées ». De sa plus tendre adolescence, Pierangelo y rencontra Mirella, sa cadette de trois ans. Mirella, née à Paris, où elle vivait pendant le reste de l’année avec sa famille qui s’y était récemment installée, parlait depuis toujours un français parfait, sans accent, tout en étant parfaitement bilingue, sa mère lui ayant transmis l’italien et peut-être quelques phrases du dialecte de Ciociaria aussi. En été, l’appel de Casalvieri valait aussi pour la famille de Mirella qui ne manquait pas d’y accourir toutes les années.

Version 2 Pierangelo Summa avec Patrizia Molteni de Focus In, Parigi 2011

Dès lors, Mirella a été la compagne de la vie de Pierangelo Summa. Pendant à peu près vingt ans, ils ont vécu à Como, où travaillaient tous les deux. Pierangelo, dans les heures libres de son emploi « alimentaire », fabriquait des masques magnifiques et montait des spectacles où le théâtre « improvisé » et le théâtre de rue s’ajoutaient aux exhibitions plus typiques des cirques, peuplées de mangeurs de feu et de funambules avançant sur des échasses. Mirella, la « mathématicienne » de la famille, suivait avec enthousiasme son mari en toutes ses initiatives théâtrales, en participant activement, entre autres, à un travail important et fouillé de récolte de chants traditionnels et de contes populaires en plusieurs réalités locales du Nord de l’Italie. En cette période, Pierangelo Summa fut chargé pour la première fois de la direction de la Fête di Isola Dovarese, qu’il remplira pendant des années. Dans ce village, pendant une semaine se succèdent encore aujourd’hui des spectacles théâtraux et musicaux avec d’autres attractions « improvisées ».

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Le jour où Mirella rentra à Paris pour y travailler à l’université, Pierangelo la suivit avec leurs deux enfants Sara et Robin, en décidant de consacrer tout son temps à la mise en scène de spectacles théâtraux, avec l’intention d’y introduire des masques et des marionnettes empruntés à son riche univers fantastique.
Sans jamais interrompre les liens avec le monde fabuleux de son inspiration originaire, qu’il fit connaître et apprécier aux nouveaux amis français aussi, Pierangelo Summa découvrit à Paris et en France un contexte extrêmement favorable à ses interprétations originales des textes d’auteurs en eux-mêmes originaux. C’est le cas des « Bonnes » de Jean Genet. Une pièce que Summa a rendue encore plus provocatrice et explosive à travers le paradoxe du remplacement du personnage de Madame par un pantin-marionnette de taille humaine, qu’il avait fabriquée de ses mains.

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C’est le cas aussi de Dario Fo… Pour cela, je peux me réjouir d’un souvenir personnel, remontant au dernier trimestre 2011. Sous la direction de Pierangelo Summa, ma fille Gabriella a interprété alors le rôle de Maria dans « Une femme seule » de Dario Fo au théâtre des Déchargeurs à Paris. Avec l’aide artistique et manuel de mon fils Paolo, j’ai participé moi même à cette expérience, réalisant tant bien que mal, selon les indications de Pierangelo, toujours claires et bienveillantes, les très simples décors qu’il avait conçus : deux ou trois encadrements vides, peints en rouge ; une espèce de « carreau suédois » destiné au bout de la scène ; un tabouret ; un téléphone gris avec le fil et finalement un pistolet jouet. Tout cela a été plus que suffisant…
Je ne peux pas oublier la voix de Pierangelo, ni son intense regard bleu céleste (« Piero » était-il un « Angelo » ?) capable d’écouter les autres, dissimulant son courage au-dessous d’une patine d’incessante ironie et auto-ironie.
À cette époque-là, notre metteur en scène combattait déjà avec le Parkinson, cette maladie qui se sert d’un nom presque amusant… et au contraire, hélas, se manifeste comme l’une des plus terribles tortures à endurer pour un être humain.
Pendant le spectacle de Gabriella, couronné au final par le succès et la reconnaissance de la critique, Pierangelo ne manquait jamais au rendez-vous : attentif, exigeant, parfois sévère, il était toujours souriant. Nous étions devenus amis. Il dit une fois, peut-être en raison de notre âge très proche, que j’aurais pu être pour lui comme un frère. Mais son affection allait surtout à Gabriella et à Paolo.
Après le spectacle, à cause de devoirs en grand nombre, et aussi pour des préoccupations et des deuils familiaux, on s’est perdus de vue.

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J’allai avec ma famille au complet rendre visite à Pierangelo et Mirella Summa vers la fin 2014. Nous fûmes tous ravis de nous rencontrer, émus et contrariés en voyant sur le visage serein et indomptable de cet homme généreux les traces évidentes d’une aggravation de son état de santé. Malgré la fatigue et l’émotion, Pierangelo eut un mot affectueux pour chacun de nous. On réussit aussi à nous dire « cin cin » à l’italienne et aussi à « rencontrer » via Skype sa fille Sara, qui était en ce moment-là à Berlin.
Ensuite, Mirella se chargea de parler pour tout le monde, en nous racontant tout ce qui s’était passé et, en même temps, en nous transmettant fidèlement ce que Pierangelo aurait voulu, j’en suis sûr et certain, dire lui même. Mirella fit le récit du calvaire que son mari était en train de subir, mais aussi des extraordinaires activités artistiques qu’il avait su accomplir, avec la complicité de sa fille Sara, qui d’ailleurs avait admirablement joué dans ses dernières pièces tout en l’aidant aussi dans un autre projet plus important, lancé vers le futur… Il ne renonçait pas à transmettre, jusqu’au dernier souffle, son savoir courageux.

2015 a été une année épouvantable pour tous. Mais elle a été particulièrement cruelle avec Pierangelo Summa, que la maladie rendait de plus en plus faible en raison des difficultés croissantes de boire et de manger.
J’ai eu d’ailleurs l’impression qu’il ait été « laissé mourir » par les institutions hospitalières. Jusqu’au dernier instant, ce pauvre corps si difficile à diriger et à maîtriser aurait voulu vivre en paix, tandis que son âme sensible n’aurait désiré que les soins normaux qu’on adopte pour combattre la fièvre, la faim et la soif.

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Pierangelo Summa à Radio Aligre, Paris 2011

Lors d’une des dernières hospitalisations à Paris, le fameux « protocole » qu’on établit pour « éviter des soins excessifs ou inutiles » pouvait se lire dans une phrase sur son dossier médical : « le patient Pierangelo Summa ne parle pas français ». Un faux qui servait de prétexte pour ne pas donner au malade, entre autres soins, une assistance psychologique quelconque.
Une telle attitude correspond peut-être à l’une des nombreuses préventions ancestrales qu’on ne peut pas discuter, comme les traditions orales ou les proverbes. Une idée reçue comme celle de renfermer deux Italiens dans la même chambre avec le préjugé qu’ils seront aussitôt amis et qu’ils s’aideront l’un l’autre. (Tandis que mon amitié réciproque avec Pierangelo, par exemple, est sans doute une exception à la règle qui dit le contraire…).
Pierangelo Summa vivait de façon stable à Paris depuis plus que trente ans, Paris étant une ville qu’il aimait et connaissait très bien même avant sa définitive installation. Donc, quand la psychologue, un peu récalcitrante, traînée par Mirella, se rendit à son lit, en lui disant :
— De quoi avez-vous besoin, monsieur Summa ?
Pierangelo avait immédiatement répondu, en parfait français :
— Je voudrais que quelqu’un m’aide à faire un pacte avec ce cerveau qui voudrait sortir d’ici par lui-même…
Tout le monde peut bien être d’accord au sujet de ce qu’on appelle « acharnement thérapeutique », mais sans renoncer à ce minimum d’humanité qui fait la différence : il suffirait parfois de très peu !

« Pierangelo Summa, sculpteur de masques et de marionnettes et metteur en scène, a fermé les yeux le mercredi 15 juillet 2015, a écrit Sara Summa, sa fille aînée, comédienne et metteuse en scène. Ceux qui l’auront connu savent que, désormais aussi léger que l’air, il reste avec nous pour toujours par tout ce qu’il nous a transmis, et que nous sommes chargés de cette force créatrice qui l’animait à jamais. »

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Pierangelo Summa avec Gabriella Merloni, Paris 2011

Songeant aujourd’hui à cet ami qui a tant souffert, je reste abasourdi au souvenir des marionnettes à taille humaine de Pierangelo Summa que j’ai vues dans « Les Bonnes » de Jean Gênet et ensuite dans « Œdipe Roi » de Sophocle de 2012. Ces masques « mous » ou sans moelle, qu’on n’avait pas créés pour qu’elles demeurent debout comme des statues, mais qu’on traînait avant de les embrasser, malmener, accrocher au clou ou adosser au dossier d’une chaise… ces masques nés pour contester, renverser le sens escompté des choses, ils étaient, sans que leur créateur le sût jusqu’au bout, un présage presque surnaturel de ce qui serait arrivé à son corps. Son corps naguère sain et souple allait devenir de plus en plus taquin et incontrôlable avec la progression de la maladie. Métaphoriquement, il allait se transformer lui-même en l’un de ses « pantins humains ». Tandis que sa pensée, heureusement pour lui et pour tous ceux qui l’aimaient, demeurerait toujours nette, efficace, sereine, attentive jusqu’au dernier instant, toujours désireuse de cueillir chaque passage de cette merveilleuse occasion de découvrir quelque chose de beau qu’on appelle la Vie.
Si donc ce « vrai artiste » a été touché dans l’endroit le plus important pour le développement de son travail d’artisan et de maître — son corps, dont il s’était servi tout au long de sa vie pour « enseigner » aux acteurs en chair et os tout comme aux marionnettes, comment interpréter, « à l’envers », le mystère de la représentation théâtrale — on doit constater que son intelligence, intacte jusqu’au dernier jour, a su d’une certaine façon « se moquer » du corps même, renversant pour une fois la procédure qu’il avait créée pour son époustouflant « contrethéâtre au visage humain ».

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Mirella Summa, Paris 2011

Dans le mois de novembre 2015, Mirella Summa a « emmené à nouveau » Pierangelo, symboliquement, d’abord sur les berges du lac de Côme — où tous les parents et les amis de Lombardie sont accourus, y compris les acteurs et les figurants d’Île Dovarese, pour saluer dans un esprit de fête, par une passerelle en masque, le sourire de cet homme extraordinaire — ensuite sur les montagnes de Casalvieri. Là-bas, tous les amis italiens et français ont fait revivre la voix inoubliable de Pierangelo, avec la représentation d’un extrait des « Géants de la montagne » de Luigi Pirandello, adapté et réalisé pour l’occasion, de façon vive et poignante, par Mirella Summa.

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À présent, émus et égarés pour la perte d’un ami et d’un maître — qui avait le sourire insouciant et le regard perçant d’un guide, inspiré comme le Jésus qui riait de ses miracles de « L’Évangile selon Jésus » de José Saramago —, nous sommes attristés aussi par la conscience que volontiers nous aurions suivi Pierangelo jusqu’au bout du monde avec notre complicité tout à fait innocente, tandis que, hélas !, ce « chemin charmant » a été brusquement interrompu.
Quoi faire, alors ? Il ne nous reste qu’à œuvrer pour que l’immense et délicat travail de création et de réflexion de Pierangelo Summa soit rassemblé, protégé, étudié, reproduit et divulgué à tous les jeunes qui voudront suivre son chemin.

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Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

Le problème n’est pas là ! (Dissémination juin 2015)

26 vendredi Juin 2015

Posted by biscarrosse2012 in Théâtre et cinéma

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Dissémination webasso-auteurs, Théâtre et cinéma

001_in 180 Le problème n’est pas là !

« J’ai rêvé que tu écrivais un roman policier. L’assassin habitait chez toi… » Mon désir de participer à la « dissémination » de juin, répondant à la suggestion lancée par Renaud Schaffhauser et Laurent Margantin, m’amènera peut-être à sortir du thème ou alors à rater, du moins partiellement, l’esprit de l’échange qui est à la base de cette dissémination même. Car je n’ai pas trouvé dans notre univers un auteur de romans policiers pour lui soumettre le cas. J’ai envisagé alors de me caler dans un roman ou dans un film où le meurtre s’exploite dans les quatre murs d’une famille ou d’un couple… Cependant, j’ai la nette sensation que l’énonciation de départ — « l’assassin habitait chez toi » — ne veut pas suggérer une situation traditionnelle ou banale, par exemple une histoire de tromperie ou d’insatisfaction conjugale. Il y a quelque chose de plus intime et redoutable à la fois dans cette idée du rêve qui met en jeu un écrivain de romans policiers jusqu’à l’impliquer dans un délit qui se déroule « chez lui ».
Avec cette hypothèse « ouverte », je peux alors imaginer que Renaud Schaffaufer a voulu nous inviter à aller au-delà de la proposition initiale pour en faire déclencher une autre : « je rêve que quelqu’un commette un délit contre mon rêve… »

002_in 180 Pour essayer de trouver de réponses, je me suis déplacé mentalement dans mon Italie, où les romans policiers abondent, moins dans les librairies ou dans les kiosques des journaux que dans la réalité.
J’ai pensé d’abord à ce vieux film d’Elio Petri, cette extraordinaire « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon » avec le grand acteur disparu Gian Maria Volonté et son inquiétante partenaire, Florinda Bolkan.
Dans ce film, le délit se déroule dans l’appartement de la victime, Augusta Terzi, via del Tempio, mais tout de suite après le lancement de l’enquête, cet appartement, comme blindé, ne fait plus qu’un avec la centrale de Police, comme si l’homicide, le chef de la police à l’époque des bombes et des attentats, avait tué chez lui. La situation tout à fait réelle de ce délit s’inscrit donc dans cette loi absurde de l’impunité, qui résonne longuement dans nos têtes comme une hypothèse surréelle, même beaucoup de temps depuis la sortie du film. (1)
Car celui qui conduit les enquêtes, arrêtant des gens au hasard de ses humeurs et presque sans contrôle, assume de plus en plus le pouvoir d’influencer la justice, qui va devenir dans ce contexte un « corps étranger », autorisé à trancher de décisions de plus en plus arbitraires. Le « délit parfait », ici, est encore celui du loup qui éventre l’agneau, même si ce dernier ne boit pas l’eau limpide de la source, se contentant de l’eau polluée en aval.
Rien de vraiment paradoxal dans ce film. On a à faire, au contraire, avec un film courageux, ayant tout simplement le but de s’interroger sur le rôle de la corruption dans la dérive des institutions publiques, donc de la difficulté extrême d’envisager une voie pour s’en affranchir.
Quand le film de Petri sortit, en 1970, je fus choqué par cette idée du policier qui tue et laisse des traces partout, dans le but de se faire découvrir en obligeant le « système » à faire justice, en se mettant en discussion.
On était dans un tournant critique, où l’espoir de s’en sortir était encore debout. Maintenant, il me semble qu’on est allés plus loin. Non seulement dans les domaines qui profitent d’une d’impunité plus ou moins absolue, là où se déroulent les homicides d’État dans le monde ainsi que dans tous les cas similaires à celui qu’invoque le film cité.

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Récemment, j’avais cru savoir qu’on avait rendu justice à la pauvre Marilyn Monroe, décédée depuis cinquante-trois ans désormais. Mais j’ai assisté à une nouvelle tromperie. On profite de la soif de justice, encore debout, pour jeter de la boue sur cette éternelle victime, en disant, parmi d’autres mensonges, qu’en plus des frères Kennedy elle aurait eu « des rapports » avec Fidel Castro aussi… Le manque de justice envers Marilyn m’agace particulièrement, si seulement je pense à toute la génération d’acteurs et de cinéastes américains à laquelle elle appartenait, à ce que ce monde extraordinaire a donné, nous délivrant une côté très positif des États-Unis. Elle survit, avec son image qui se laisse encore aimer, nous transmettant quelque chose de vraiment unique. Car sa beauté était imparfaite, sa bravoure d’actrice alterne. Et pourtant elle brise le coeur, elle frôle l’éternité… aidant son pays ingrat à s’éterniser, lui aussi, à travers ce charisme physique et psychologique sans égal. Pourquoi alors cette icône en chair et os qui nous parle dans ses films incontournables ne peut-elle trouver la paix dans sa sépulture ? Doit-elle vivre à jamais et mourir pour toujours ?
La raison du plus fort est toujours la meilleure, si quelqu’un peut dire, en solo et en chœur, que toutes les idéologies sont mortes depuis l’écroulement du mur de Berlin… tout en agitant, de façon rétrospective et légèrement anachronique l’épouvantail de Fidel Castro.
 Je ne crois pas que les hommes puissent se passer des idéaux et des idéologies. Le modèle de développement capitaliste où nous sommes tous plongés, par exemple, ne se base-t-il pas sur une idéologie sinon sur une véritable religion ? D’ailleurs, cette présumée « crise des idéologies » se marie fort bien à la nouvelle barbarie qui traverse la planète, pas seulement dans le cas des tueries et des meurtres qui entraînent des vies humaines.
Je serais heureux si l’on rendait finalement justice à Marilyn, symbole incontournable de la meilleure Amérique. J’en serais ravi même si cela devait signifier qu’elle redevient ainsi normale, une commune mortelle comme toutes les autres… Cela signifierait que ce grand pays est capable de s’ouvrir vraiment au monde qui change.
Au cours de cinquante ans de progrès technologique extraordinaire, combien de conquêtes, de valeurs et de certitudes ont régressé… Nous avons bien assimilé la leçon de Fahrenheit 451 pour ce qui concerne les livres, et pourtant les livres vont être tués sous nos yeux ! Nous voyons des êtres humains tuer sans aucune nécessité ni justification d’entières espèces animales. On attaque les forêts, on change le visage aux villes et aux campagnes. On détruit même les statues et les monuments uniques que nous héritons de civilisations millénaires !
Qu’est-ce qu’il arrive, au juste ? Où est le délit ? Qui se chargera de le découvrir et punir les coupables ? Existe-t-il encore le châtiment ? Et, s’il a changé d’efficacité et de poids, qu’est-ce que ça veut dire, aujourd’hui, le délit ? Et, pour revenir au rêve qui nous est indispensable pour vivre, qu’est-ce qu’on va faire contre les délits qui tuent la parole ?

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J’ai entendu récemment une phrase qui m’a touché dans l’intime : elle disait à peu près qu’il y a de plus en plus de gens qui font le mal de façon « décomplexée », agissant en dehors d’un sentiment et d’une éthique quelconque, dans une impunité qui est garantie au départ, n’ayant même pas besoin d’une idéologie de soutien. Car on trouve toujours (sur internet ?) une idéologie — ou une religion — pour justifier le délit.
Avant de commencer cette plaidoirie (« contre qui » je ne le sais plus), j’avais envie de développer un petit récit sur le thème du hara-kiri. Car j’ai l’impression que l’assassin qui habite chez moi, ou chez toi… c’est moi, ou c’est toi ! C’est à nous tous la responsabilité de la planète qui glisse comme une quille sur une surface lisse et savonneuse avant de cogner contre le vide… C’est à nous tous la faute, si quelqu’un peut trop facilement nous boucher la bouche en nous disant « Taisez-vous ! Le problème n’est pas là ! »

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Le film d’Elio Petri, situé à Rome, rentrait à plein titre dans le cinéma engagé — comme Main basse sur la ville (Napoli, 1963) de Francesco Rosi, par exemple —, où la dénonciation s’exprime aussi bien par la fiction que le récit ou le reportage direct du réel. Ce qui est le plus important, dans ces films on affronte le thème de l’ambiguïté, car on ne peut pas l’éviter, tout en gardant une cohérence et une intransigeance sans failles. Il suffit de se caler dans les biographies d’Elio Petri, de Francesco Rosi ou du grand acteur Gian Maria Volonté pour avoir de preuves infinies de cette cohérence. Je pourrais rechercher d’autres exemples dans l’histoire du meilleur cinéma italien, jusqu’aux films de Pier Paolo Pasolini, Marco Bellocchio, Ermanno Olmi, Bernardo Bertolucci et Nanni Moretti, où les réalisateurs « ne se mêlent pas », ne se font pas complices de l’assassin.
Malheureusement, si d’un côté le pouvoir (ou les pouvoirs), pour avoir carte blanche, fait de plus en plus recours à la corruption et à la confusion identitaire — entre corrupteur et corrompu, victime et bourreau —, on voit de l’autre côté se réduire la capacité d’opposition de la part de ceux qui gardent leur capacité de « voir » et réagir, du moins intérieurement.

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Lorsqu’on a de plus en plus besoin de contre-autels costauds et généreux qui fassent mur contre l’ambiguïté corruptrice d’un système « assassin », incapable de se réformer, quel est le service que peut encore nous rendre la culture qui se réclame pourtant à des valeurs éthiques primordiales comme la paix, la fraternité, la solidarité… la vie contre la mort de l’homme et de l’âme ?
Que devront-ils faire les écrivains, les metteurs en scène, les réalisateurs honnêtes et travailleurs sinon continuer avec leur témoignage civique et moral, ayant déjà une valeur indiscutable de digue hollandaise contre les plus graves ravages ? Bien sûr, il faut continuer, résister. Cependant, il faut aussi trouver la façon de se libérer de ce qui entrave l’espoir d’une halte salutaire et, pour mieux dire, d’une significative inversion de tendance dans la situation actuelle.

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Je n’ai pas, ici, l’espace ni le temps pour développer de A à Z un raisonnement exhaustif sur le « délit contre la parole » et sur la nécessité primordiale de rétablir le « droit à la parole même ». Surtout dans certains pays, où l’on a profité de la confusion des langues et des propositions, ayant déjà dépassé le niveau de garde, pour « souffler sur le feu », en transformant les mots en armes destructives dont la presque totalité des habitants vont forcément devenir les utilisateurs et donc les complices. Par exemple…
En nous accoudant au balcon pour regarder ce qui se passe dans ce merveilleux pays d’en face qu’on appelle l’Italie… cette « dérive verbale » est évidente, rien qu’à visionner les films policiers, les « sceneggiati » télévisés (émissions à épisodes structurées sur des scénarios de théâtre) ou alors les films plus ou moins « désengagés » de ladite « comédie à l’italienne ». Combien de réalisateurs célèbres, ayant laissé des traces ineffaçables de leur talent, se sont pourtant rendus véhicules de cette ambiguïté du pouvoir, de ce plaisir à se caler dans les recoins les plus intimes de la méchanceté voire de la malhonnêteté humaine où l’utilisation désinvolte de la langue assume au fur et à mesure un rôle majeur ? Combien d’acteurs de cinéma ont accepté sans trop réfléchir l’équation par laquelle la vulgarité ainsi que la dérision tout court plairaient au peuple, désormais habitué et même anxieux de subir de fausses vérités et des pièges ? N’est-ce pas de la complicité, cela ? Et si par l’utilisation incorrecte et réitérée de la parole on réduit les gens au silence assourdissant de voix biaises, qui s’entrecroisent sans jamais réussir à dialoguer, n’est-ce pas, tout cela, un délit contre nous-mêmes qui se déroule chez nous, où l’assassin, comme dans les plus classiques des romans noirs d’Agatha Christie, est forcément « quelqu’un d’entre nous » ?

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Sans compter les grands acteurs comme Ettore Petrolini — prêchant, sous le fascisme, le « oui », c’est-à-dire la soumission euphorique ; poussant en même temps la dérision aux extrêmes conséquences par exemple dans la parodie de Nerone — on reste toujours étonnés devant le cynisme débonnaire d’Alberto Sordi, l’un des acteurs les plus performants de l’Italie d’après-guerre. Celui-ci — en dehors de quelques perles comme «I Vitelloni» de Federico Fellini ou «La vita difficile» de Dino Risi — n’a pas hésité, dès le début, à rendre agréable et même sympathique le personnage du perdant agressif, de l’opportuniste prêt à tout. Personne n’ose mettre en discussion Alberto Sordi, bien sûr. D’ailleurs, il n’est pas le seul exposant d’une petite foule de comédiens rusés et sans doute doués qui ont « mis en valeur » le côté artistique de la « parolaccia » (le « mot sale ») et d’une certaine grossièreté populaire qui l’accompagne. C’est un phénomène peut-être secondaire, un effet plutôt qu’une cause de ce jeu au massacre qui a amené mon pays — avec une forte accélération à partir des années 1980 des télévisions privées et de la dérégulation planifiée par Berlusconi — à un colossal « illettrisme », voire à l’incapacité d’une grande partie de la population de raisonner à fond, à tous les niveaux, sur les questions les plus vitales tout en gardant l’esprit tolérant et solidaire qui faisait partie depuis toujours de notre ADN.

009_in 180 Avec la mort dans le cœur je vois l’Italie comme un pays continûment dérangé, voire perturbé par le bruit de fond qu’il se fabrique tout seul au jour le jour : « Nous ne cessons de nous faire du mal » dit Nanni Moretti, consterné, dans une scène inoubliable de « Bianca ». On se rencontre, on se parle, mais chacun essaie d’écraser l’autre, de façon automatique et même involontaire. S’adresser la parole devient de plus en plus inutile. On est allé bien au-delà de l’incommunicabilité dont parlait Michelangelo Antonioni dans ses films avec Monica Vitti. Tout cela a meurtri notre imagination, nous empêchant de faire de véritables projets de vie, nous plongeant dans une condition assez défavorable…

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J’aime mon pays et mes compatriotes. Donc si j’accusais quelqu’un j’accuserais moi-même. Nous avons eu la chance et la disgrâce de naître dans un pays trop beau, trop convoité et trop facilement accessible, au centre géographique de la Méditerranée (berceau de plusieurs civilisations) pour n’avoir pas été depuis toujours la proie ininterrompue d’une séquelle infinie d’envahisseurs armés, plus ou moins illuminés et bénéfiques ou, au contraire, tragiquement destructeurs. La nature physique de ses régions, avec ces montagnes souvent inaccessibles, ces vallées étroites, ces eaux bizarres et violentes ont favori l’installation défensive d’une hiérarchie assez complexe de pouvoirs ayant à l’origine une correspondance précise avec la structure des villes grandes et petites, des villages, et cetera. Aujourd’hui, les périphéries engloutissant la plupart des villes, cette hiérarchie identitaire va se faner. Les dialectes se mêlent, les villes perdent leur charisme, le territoire est de plus en plus exploité en dehors des règles morales et esthétiques. Les gens parlent, hurlent, essayent de faire quelque chose, mais ils ne réussissent plus à dialoguer. Au lieu de la conversation respectueuse et pacifique, c’est la raison du plus fort, encore une fois, qui s’impose. De but en blanc, le « rêve italien » s’est muté en cauchemar. Chacun essaie de se bâtir une réflexion, entame une petite phrase pour essayer d’ouvrir une discussion, dans l’espoir d’être écouté, voire entendu, voire compris. On espère toujours qu’un dialogue constructif se déclenche. Tôt ou tard, sur notre route prudente et tenace nous trouvons un barrage : déviation ! D’autres déviations s’en suivent jusqu’au moment où quelqu’un nous dit : « le problème n’est pas là ». Si « le problème n’est pas là » où est-il, alors, le problème ?

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Giovanni Merloni

(1) On dit (cfr. Wikipedia) qu’Elio Petri se réfugia à Paris quand Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon sortit en Italie. Le cinéaste avait montré le mixage final à Cesare Zavattini, Mario Monicelli et Ettore Scola : « fuyez ! », lui avaient-ils dit.

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« Art » de Yasmina Reza : l’amitié, est-elle un bien durable ? existe-t-elle encore ?

11 samedi Avr 2015

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Portrait d'un tableau, Théâtre et cinéma

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Un tableau de Lucio Fontana

« Art » de Yasmina Reza : l’amitié, est-elle un bien durable ? existe-t-elle encore ?

Vendredi 20 mai 2011, dans la grande salle de fêtes au rez-de-chaussée du Cercle national des Armées — 8, place Saint-Augustin (Paris VIIIe) — j’ai assisté à une réplique vraiment remarquable d’une pièce de Yasmina Reza, « Art », qu’on ne jouait pas à Paris depuis 1994. Comme le metteur en scène Pierre Troullier a souligné à la fin du spectacle, Yasmina Reza, qui n’écrit ces pièces que pour d’acteurs vrais, voire d’interprètes « haut de gamme » — comme Pierre Vaneck, Fabrice Luchini, Pierre Arditi ou Jean-Louis Trintignant —, n’avait jamais donné son accord pour la mise en scène à Paris de cette pièce universellement appréciée qui lui avait valu d’ailleurs en 1994 deux « Molières » : meilleur spectacle privé et meilleur auteur. Mais trois élèves de l’École navale — Florian Leguy, Pierre-Marie de Reboul et Arnaud Signoret — ont communiqué leur passion à leur professeur Pierre Troullier, qui a su déclencher avec eux un travail de mise en scène et d’acteurs très original. Je ne sais pas si Yasmina Reza a eu le temps de connaître un peu ce travail, en tout cas elle a donné l’autorisation et tout le public qui a assisté à cette soirée d’exception lui en sera reconnaissant.

L’art en jeu L’idée tout à fait originale d’où cette pièce se déclenche est l’arrivée dans l’appartement de Serge (Pierre-Marie de Reboul), « un rat d’exposition », d’un tableau blanc. Une toile des années 1970, œuvre « rare » d’un certain Antrios, que Serge achète pour 200.000 francs. Ce tableau provoque l’indignation jusqu’à la rage de son ami Marc (Florian Leguy), « l’adepte du bon vieux temps ». Leur ami commun, Yvan (Arnaud Signoret), est « un être hybride et flasque ». Il adopte une position moyenne. Il n’aime pas beaucoup ce tableau, mais respecte le choix de Serge. L’idée de la « page blanche » ou du « tableau blanc » n’est pas une « invention » de l’art abstrait ou conceptuel. Je me souviens d’une aventure de Till l’espiègle, par exemple, qui me toucha beaucoup dans mon enfance impatiente. Ce personnage tantôt charmant tantôt insupportable, qui aimait se plonger dans les difficultés pour s’en tirer de façon parfois maladroite, se prit un jour pour un grand peintre. Avec son savoir-faire et ses allures de dragueur, il eut un jour la hardiesse de convaincre un Seigneur riche et ambitieux à le charger d’une fresque. Je revois encore cet énorme escabeau au centre de la grande salle, Till l’espiègle qui passe des heures à nettoyer les pinceaux et à tracer de grands gestes dans le vide. Il faisait cela pour manger bien et beaucoup, et le Seigneur lui laissait le temps de trouver la bonne « inspiration ». Après quelque temps le Seigneur et ses amis commencèrent à le harceler, car Till ne voulait que personne ne regardât son œuvre. Jusqu’au jour où il y eut une irruption dans la salle et les gens, qui avaient si patiemment attendu, virent le plafond vide, dépourvu d’une décoration quelconque, tout à fait blanc. Aux temps évoqués par cette histoire on pouvait risquer la galère et la mort pour un manque de parole semblable, ou, si l’on veut, pour une moquerie comme celle que Till s’était inventée. Poussé aux cordes, Till se mit à parler : « Ne voyez-vous pas, Messieurs, cette scène de chasse, ces chiens courant derrière un renard à la queue brune ? Ne voyez-vous pas, ici, dans ce coin rose et céleste, cette femme au miroir, qu’un Amour chérit ? » Et, puisque ces gens restaient bouche bée, incapables de répliquer, il insistait : « Monsieur, c’est vrai, cette fresque n’est pas celle de la chapelle Sixtine, que Michel Ange a peinte, mais il y a l’amour sacré à côté de l’amour profane… » Lucio Fontana fut le premier à donner une signification à la toile blanche, en la coupant net avec un couteau. Mais dans son œuvre il y avait déjà un signe, une action d’artiste, comme dans les tableaux « noirs sur noir » de Burri, qui ont en vérité une incroyable richesse de couches superposées qui proposent une lecture « dialectique » : d’un côté l’art conceptuel, de l’autre le retour à la matière. Le tableau « blanc sur blanc » que Serge achète dans une galerie très renommée « faisant tendance » peut apparaître au spectateur comme le niveau extrême de la provocation. On dirait en effet que c’est une toile blanche tout juste traitée pour y peindre, qui vient d’être achetée dans un magasin de beaux-arts. Mais elle pourrait avoir deux lignes noires ou colorées et ce serait aussi un bon point de départ pour une discussion plus ou moins déchirante sur le sens de l’art depuis toujours. En fait, il y a eu toujours de réactions différentes au même tableau. N’oublions pas les échecs de Van Gogh, le choix des Impressionistes d’exposer dans le Salon des « Refusés », l’accueil contradictoire des œuvres cubistes de Braque et Picasso, mais aussi la sous-évaluation de Délacroix, chef de file d’une liste interminable de peintres qui ont eu une fortune posthume. C’est toujours le problème de la lutte réciproque entre ce qui est déjà affirmé et codifié et tout ce qui est « nouveau ». D’ailleurs, il arrive de plus en plus souvent que le « nouveau » soit utilisé « contre le vieux » — pour le détruire, même s’il ne le méritait pas — par quelqu’un qui trouve ainsi la façon de s’imposer et d’imposer une nouvelle « vague » d’expression artistique.

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Tableau abandonné près du boulevard Magenta à Paris

Les personnages C’est au nom de cette lutte, du reste éternelle, que les trois amis se confrontent. Ils sont dans la quarantaine, au tournant de leurs vies. Marc et Serge se connaissent depuis 15 ans. Yvan est arrivé plus tard, en transformant le duo en trio. Marc est ingénieur s’occupant d’aéronautique. Il flirte avec Paula. Serge est dermatologue, divorcé de Françoise. Il a deux enfants. Pour remplir ce vide, il a commencé à fréquenter le monde de l’Art. Yvan se présente comme ça : « Je m’appelle Yvan. Je suis un peu tendu, car après avoir passé ma vie dans le textile, je viens de trouver un emploi de représentant dans une papeterie en gros. Je suis un garçon sympathique. Ma vie professionnelle a toujours été un échec et je vais me marier dans quinze jours avec une gentille fille brillante et de bonne famille ». Les trois personnages vivent de façons différentes de crises existentielles interchangeables. Ce qui les fait apparaître différentes c’est le « style » de chacun des trois. Marc règle sa vie et ses rapports selon un style « traditionnel », d’ailleurs, comme dit Serge de lui, « il n’a pas d’humour. Avec toi [Yvan], je ris. Avec lui, je suis glacé. » Serge adopte un style moderne, problématique, mais en même temps il croit dans le progrès et dans la créativité. Yvan est « éclectique », il partage le passé et le futur de ses amis pour s’évader, lui aussi, du présent. Autour du tableau se déclenche une dispute de plus en plus acharnée qui va révéler la nature profonde de chacun de trois, ouvrant des aperçus sur leurs existences malheureuses. Donc, le tableau blanc est un prétexte, que Yasmina Reza a emprunté de longs et ennuyeux débats sur l’art pour parler d’un thème éternel et privilégié de toute littérature. L’homme, le sens des choix que l’homme même fait dans l’amour, dans l’amitié, dans le travail et en général dans l’expression de soi-même. Mais cette « invention » du tableau blanc n’est pas seulement un prétexte. D’un côté, voyant cette pièce, j’ai pensé aux Latins, qui disaient : « de gustibus non est disputandum ». On ne doit pas se mêler des goûts d’autrui, ni des choix que font nos amis et, en général, tous les autres avec qui nous avons affaire. De l’autre côté j’ai réfléchi à la fonction narrative d’une simple et seule négation dans un texte. Le « non », dont José Saramago est, à mes yeux, le paladin le plus brillant et prolifique. Dans le « siège de Lisbonne », l’introduction d’une inversion de l’histoire jusque-là connue — l’aide des croisés au portugais que Saramago s’amuse à nier — donne vie à une histoire moins héroïque et pourtant pas moins dramatique et fascinante. Dans cette pièce de Yasmina Reza, l’arrivée du tableau blanc crée un choc, imposant d’abord une double attention du spectateur — obligé à s’intéresser au tableau, contraint à relativiser les drames humains qui se déroulent dans l’histoire des trois personnages, porté enfin à « disputer » sur les goûts humains sans plus donner une priorité absolue aux questions « de vie et de mort ».

Un hymne à l’amitié Et c’est moins pour le ton « minimaliste » de la pièce que pour cette « inversion » de la visuelle qui s’ouvre au spectateur que cette dispute sur les goûts » de chacun redonne l’espace que mérite au thème de l’amitié. Je comprends, à ce point-ci, pourquoi Yasmina Reza a dit : « Je ne pourrais jamais écrire pour des acteurs médiocres. Mon écriture fait une confiance totale à l’acteur. Avec un acteur médiocre, il ne reste rien d’une pièce, plus de sous-texte, plus de densité dans les silences, plus aucune perversité, rien. » Car l’amitié est une question extrêmement compliquée, difficile à reconstruire dans un récit littéraire comme dans une pièce. Peut-être le thème plus difficile pour un auteur dramatique. Pourrait-on, par exemple, faire revivre « le couple étrange » de Jack Lemmon et Walter Mattau avec d’autres interprètes ? C’est pourquoi le défi qu’ont relevé Pierre Troullier et ses trois élèves de l’École navale — Florian Leguy, Pierre-Marie de Reboul et Arnaud Signoret — a été vraiment terrible. Pourtant, ils en sont sortis de façon excellente. Sont-ils déjà de grands acteurs ? Peut-être. Ce qui est sûr, ils sont amis entre eux, ils ont visiblement acquis un niveau de complicité et de solidarité qui les ont rendus capables d’une prestation ainsi difficile. Car parfois un duo ou un trio d’amis peut devenir invincible. Moi, depuis le commencement, j’ai eu la sensation — de façon plus convaincue lors de l’entrée en scène d’Yvan —, de connaître déjà ces trois amis et de m’être moi-même assis plusieurs fois à ce même canapé. Et c’est sûr qu’à la salle de fêtes du Cercle national des Armées nous avons vu jouer des amis qui en raison de leur « confiance à trois » ont su brillamment briser le « quatrième mur » entre le public et la scène. Je veux ici citer à propos de l’amitié ce qu’en disait Montaigne dans un passage célèbre : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelques occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » Et c’est surtout ce sentiment d’amitié, libre et désintéressée, qu’on ressentit dans cette pièce, de façon particulière dans l’interprétation parisienne du dernier 20 mai. Le succès mondial de l’œuvre de Yasmina Reza vient probablement de cette idée simple d’une page blanche sur laquelle les petites joies de l’amitié prennent corps. Et je crois que cette attitude spécifique de l’homme, ce besoin aussi de s’améliorer à travers les autres, traverse aujourd’hui une crise insupportable. Cela dépend moins de l’égoïsme que de l’aliénation provoquée par un progrès devenu régressif. Et alors, puisque dans cette pièce on parle de goûts et de choix dont on doit absolument discuter, après avoir parlé d’art obsolète et d’œuvres « durables », est-ce que l’amitié est encore un bien durable ? N’est-elle, par hasard, un bien en voie d’extinction ?

Une pièce minimaliste ? Pour conclure, je n’ai pas su me passer d’une confrontation entre « Art » et « Les bonnes » de Jean Genet. Le minimalisme d’un côté, le décor baroque de l’autre. Dans chacune de deux pièces, il y a un triangle. Ici, trois amis. Là, deux bonnes et Madame. Ici, la jalousie éclate, occasionnée par l’achat d’un tableau qui bouleverse les équilibres qui pouvaient sembler éternels. Là, la jalousie est envers cette Madame qui emprisonne les bonnes, plus ou moins consciemment, dans un étau mortel, avant de les abandonner pour rejoindre le quatrième personnage, Monsieur. Les mécanismes de l’amitié et de l’amour sont les mêmes. Dans la pièce de Yasmina Reza, le rôle de Madame est confié à Yvan, l’ami commun, le troisième ami qui ne se dérobe jamais à ses obligations. Il est le « messager d’amour » entre Marc et Serge. Et, comme dans les « Bonnes », l’équilibre se brise lorsqu’une quatrième figure se présente à l’horizon. Et cette figure est le tableau blanc, une chose tout à fait imprévue et neuve qui va occuper une partie de l’attention de Serge, jusque-là encadrée dans le « système » d’évaluation des choses et des faits de la vie que Marc avait sans difficulté imposé. La première différence entre « Les bonnes » et « Art » est dans la façon de présenter cette « rupture » du cadre. Dans la pièce de Genet, on comprend, bien après, quand le rideau est tombé depuis longtemps, que les deux sœurs étaient jalouses de Madame et ne supportaient pas cet « intrus » de Monsieur. Dans la pièce de Yasmina Reza, on comprend immédiatement, dès que le rideau est levé, que le tableau avec son entrée en scène va briser un équilibre. La deuxième différence est dans le dialogue et dans le rôle du troisième personnage. Tandis que Madame s’enfiche des drames des deux sœurs et ne fait rien pour les résoudre, Yvan s’engage avec tous ses moyens pour recoudre la blessure entre Marc et Serge. La troisième différence est dans la conclusion. Les « Bonnes » ont une issue tragique, même si surréelle et de quelque façon légère. « Art » a une fin surprenante qui est un hymne à « l’irrationnel » : Marc, qui avait été le plus rigide dans son intolérance, décide d’un coup « d’aimer » ce tableau blanc. Comme les clients naïfs et grossiers de Till l’espiègle, il a su trouver dans son imagination ce qu’il ne pouvait pas voir de ses propres yeux. Mais les deux pièces ont en commun un motif caché, qui est d’ailleurs ce qui pousse toujours les amants du théâtre à sortir de maison pour aller aux spectacles. Ce motif s’exprime dans l’amour pour la vie, dans le goût indicible qui vient de l’expérience quotidienne et même seulement du plaisir d’avoir un corps qui se lève et s’assied sur un canapé, qui entre et qui sort, qui vit en se regardant vivre…

Giovanni Merloni

« Je suis venu pour jouer, je suis venu pour aimer, secrètement pour danser »

29 jeudi Jan 2015

Posted by biscarrosse2012 in Théâtre et cinéma

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Artistes de tout le monde, d'Écrivains et d'Artistes, Portraits de Poètes

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« Je suis venu pour jouer, je suis venu pour aimer, secrètement pour danser… »
Une soirée avec Paolo Conte
 

Le soir de mardi 27 janvier, contre mon habitude sédentaire et paresseuse, j’avais accepté l’invitation de mon fils Paolo et m’étais rendu avec lui au Grand Rex.
Rien de plus confortable que de se glisser vers la Mairie du Xe, emprunter la rue du Château d’Eau, traverser le boulevard de Strasbourg, atteindre le coin de la rue du faubourg Saint-Denis avant de nous lancer sur la gauche vers la porte homonyme, dans ce quartier encore fort animé dans ce début de soirée. Avant de toucher de nos mains l’Arc de triomphe qui bouche la rue, nous nous sommes carrément faufilés dans la rue de l’Échiquier… entamant une promenade à zigzag parmi les gens, arrêtés devant les bars, qui s’est bientôt terminée au croisement avec la rue du faubourg Poissonnière. Voilà, sur la gauche s’imposait avec sa tour à la Tatline ce théâtre fantasmagorique dont je n’avais jamais franchi la porte, tout en imaginant la richesse des espaces à l’intérieur, ainsi que la grandeur de la salle des spectacles.
Le nom Paolo Conte court sur la façade de façon discrète, tandis qu’une petite file s’est déjà formée. Comme conseillés par le vendeur des billets nous sommes là avec une heure d’avance. Tout le monde est calme, souriant. Un rendez-vous qui se répète désormais assez fréquemment à Paris : Paolo Conte, chansonnier et poète très aimé en Italie, est connu et aimé en France aussi. Étant parmi les premiers, nous occupons une des meilleures places dans le « balcon haut ». Nous sommes au centre. Juste une file de fauteuils rouges devant nous, rentrant dans le « balcon bas ». Sinon, en dehors de ces deux têtes prévues en dessous de nos genoux, la ligne des yeux va courir tout droit jusqu’au piano, placé au centre du plateau, où Paolo Conte chantera en jouant du piano.
Les deux balcons — haut et bas — précipitent, avec la galerie en forte pente, sur le parterre complètement caché, qu’on peut imaginer gigantesque. Au-dessus des places qui se remplissent doucement et silencieusement, on peu admirer une véritable coupole, un peu kitch, où se projette un ciel étoilé. Le plateau, encadré par un grand cercle rouge shocking, illuminé à point, héberge autour du grand piano un orchestre muet, en attente. Je me souviens alors du mot « golfo mistico » figurant dans une des chansons de Paolo Conte : « Il n’y a rien de plus séduisant qu’un orchestre excité et nymphomane, renfermé dans la fosse (golfo mistico) qui bouillonne de tempête et liberté » (1)
J’avoue que je suis calme, assez détaché et encore préoccupé pour mes articulations supérieures et inférieures que l’étroitesse de ma place empêche tout à fait de mouvoir. Heureusement, mon fils peut encore se plier sur sa gauche vers la place encore vide, me donnant ainsi la chance d’allonger les jambes de temps en temps.
Je ne connais pas les derniers albums de ce créateur unique, dont mon fils est intime connaisseur depuis toujours. Une fois, dans les années quatre-vingt-dix, dans un moment de découragement, mon Paolo avait même appelé Paolo Conte au téléphone. Celui-ci avait été très indulgent avec ce jeune inconnu et l’avait brièvement rassuré…
Ce mardi je n’étais pas là, au Grand Rex, pour découvrir encore mieux les raisons de l’attachement de mon fils à la chanson de Paolo Conte. Je suis moi aussi un sincère admirateur de cet homme doux et amer, triste et pourtant riche d’une vitalité débordante. Faisant partie de la génération qui a connu surtout ses premières chansons, mon souci de spectateur dans un théâtre français, c’était de voir comment Paolo Conte avait su garder la cohérence de son monde poétique en transmettant au public parisien son extraordinaire ironie toujours remplie d’humanité. Car en fait le contexte où ses histoires sont nées et ont grandi a été tout à fait différent.
Mais je n’ai pas eu le temps de me souvenir de tous les titres que j’aurais aimé entendre de nouveau, ici à Paris. Car l’heure était arrivée. Paolo Conte était là.

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Je regrette de n’avoir pas pensé aux jumelles, que ma femme a caché qui sait où. Car mes lunettes, de moins en moins bonnes, m’enlèvent le plaisir des détails. De si loin, par cette faible lumière, même les photos de mon iPhone résultent imprécises et incomplètes. Je vois quand même que Paolo Conte tient debout et garde son esprit brusque et envoûtant même avec les cheveux blancs de neige et l’allure d’homme un peu fatigué.
Le spectacle est merveilleux. S’alternant dans plusieurs formes d’expression — le chant ; la simple récitation ;  l’émission de sons ou de mots estropiés par le biais d’un presque invisible instrument qu’il appuie furtivement aux lèvres — sa voix rauque s’installe toujours au centre de cette « fosse » où les guitares fusionnent avec le saxophone, le violon et le xylophone. Il nous raconte. Ce sont des histoires presque incompréhensibles, pour les Français comme pour les Italiens massivement présents dans le théâtre. Avec mon fils, nous reconnaissons bien sûr la presque totalité des chansons proposées, nous en devinons des passages célèbres, en général incontournables et tellement connus qu’ils font partie désormais de notre langue ou de notre course nostalgique aux trésors persistants de notre extraordinaire culture. Et pourtant, on a ici affaire à de petits passages, à des évocations symboliques et même intimes. Car le primat a été volontairement donné à la musique, à l’orchestration sublime, à la bravoure des musiciens concernés. Car en fait Paolo Conte, en dirigeant l’orchestre derrière lui avec un élégant et souple ondoiement des bras et des épaules — souligné ou coupé par les gestes secs et amoureux des mains ainsi que par les indicibles attitudes de cette petite tête capable de se courber jusqu’à la dernière touche du clavier —, réalise un « pont ». Un pont physique et mental entre ses premières chansons, s’inscrivant parfaitement dans l’esprit rebelle, décalé et mélancolique de l’école de Gènes — très proche de la chanson française de son époque, de Brassens et de Brel en particulier — et la chanson populaire qui évolue avec la danse, la rencontre extra-muros, les endroits décadents et aventureux que l’imaginaire installe volontiers dans ces interminables voyages à travers l’Atlantique. Le Brésil ou l’Argentine de la « rumba » ou de la « verte milonga » (2) sont d’ailleurs un miroir complice où peuvent se refléter les passions sentimentales et érotiques des jeunes impatients de la « campagne » submergée par le brouillard au milieu de la plaine du Pô :

« Je suis venu pour jouer
je suis venu pour aimer
secrètement pour danser... »

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Un solide fil rouge relie entre eux les deux mondes du jeune Paolo Conte, timide auteur de chansons que d’autres ont lancées et de ce Paolo Conte qui vient d’accomplir ses soixante-dix-huit ans et reste pourtant au centre d’une vague dansante où la mémoire et l’histoire des hommes (et des femmes) sont ancrées à jamais.
Une fois réalisée cette liaison indispensable, chaque chanson que j’ai entendue au Grand Rex ne pouvait que confirmer cette émotion. Dans ce minuscule plateau, il y avait un monde énorme qui pulsait avec ces va-et-vient vers la splendide mer de Gènes, vers la sérieuse Turin, vers la vivante Milan qui fut elle aussi une patrie indispensable de la chanson italienne. Si maintenant Paolo Conte voyage avec ses chansons dans d’autres mondes, plus ou moins exotiques, le rythme de son crescendo mélancolique et déchirant est toujours le même qu’on pouvait savourer dans un bal de n’importe quel village de la province italienne des années soixante et soixante-dix.
C’est un monde perdu, désormais. Comme il arrive aussi en France, où la voix d’une Édith Piaf, par exemple, serait peut-être anachronique, aujourd’hui.
Mais la « come di » et la « journée à la mer » (3) resteront dans la tête de chacun, des incomparable berceuses pour les hommes mûrs et les femmes rêveuses.

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En nous éloignant du Grand Rex pour rentrer dans notre quartier — hanté à présent de pulsions et de voix où la rébellion et l’anticonformisme assument un sens tout à fait différent — je remercie vivement Paolo Conte, mon aîné de presque neuf ans, pour ce témoignage incontournable. La chanson italienne est très importante comme le cinéma, elle devrait être connue davantage à l’étranger et particulièrement en France. Il a eu la force et l’intelligence de faire le premier pas. Il a très bien représenté d’autres « frères » (Luigi Tenco, Gino Paoli, Fabrizio De André, Giorgio Gaber, Enzo Jannacci, Lucio Dalla, Francesco Guccini…), auxquels son œuvre n’a jamais été insensible.

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Sotto le stelle del jazz (Paolo Conte)

Sotto le stelle del jazz (Paolo Conte)

Giovanni Merloni

(1) de Il maestro è nell’anima :

Niente di piu’ seducente c’e’
di un’orchestra eccitata e ninfomane
chiusa nel golfo mistico
che ribolle di tempesta e liberta’

Paolo Conte

(2) Alle prese con una verde milonga (1981)

Alle prese con una verde milonga
il musicista si diverte e si estenua…
E mi avrai verde milonga che sei stata scritta per me
per la mia sensibilità per le mie scarpe lucidate
per il mio tempo  per il mio gusto
per tutta la mia stanchezza e la mia mia guittezza.
Mi avrai verde milonga inquieta che mi strappi un sorriso
di tregua ad ogni accordo mentre mentre fai dannare le mie dita…
Io sono qui sono venuto a suonare sono venuto ad amare
e di nascosto a danzare…
e ammesso che la milonga fosse una canzone,
ebbene io, io l’ho svegliata e l’ho guidata a un ritmo più lento
così la milonga rivelava di se molto più,
molto più di quanto apparisse la sua origine d’Africa,
la sua eleganza di zebra, il suo essere di frontiera,
una verde frontiera …
una verde frontiera tra il suonare e l’amare,
verde spettacolo in corsa da inseguire…
da inseguire sempre, da inseguire ancora,
fino ai laghi bianchi del silenzio fin che Athaualpa
o qualche altro Dio non ti dica descansate niño,
che continuo io… ah …io sono qui,
sono venuto a suonare, sono venuto a danzare,
e di nascosto ad amare …

Paolo Conte

(3) Una giornata al mare (1974)

Una giornata al mare
solo e con mille lire
sono venuto a guardare
questa acqua e la gente che c’e’
e il sole che splende piu’ forte
il frastuono del mondo cos’e.
cerco ragioni e motivi
di questa vita
ma l’epoca mia sembra fatta
di poche ore.
cadon sulla mia testa
le risate delle signore
guardo una cameriera
non parla e’ straniera
dico due balle ad un tizio
seduto su un’auto piu’ in la’
un’auto che sa di vernice
di donne e di velocita’.
laggiu’ sento bimbi gridare
nel sole o nel tempo chissa’
mi fermo a guardare
palloni danzare.
tu sei rimasta sola
dolce madonna sola
nelle ombre di un sogno
forse in una fotografia
lontani dal mare
con solo un geranio
e un balcone.
ti splende negli occhi
la notte
di tutta una vita
passata a guardare
le stelle lontane dal mare
e l’epoca mia e la tua
e quella dei nomi dei nonni
vissuta negli anni a pensare.
una giornata al mare
tanto per non morire
nelle ombre di un sogno
forse in una fotografia
lontano dal mare
con solo un geranio
e un balcone.

Paolo Conte

C ou Casque d’or IV/IV (alphabet renversé de l’été 2013 n. 30)

11 vendredi Oct 2013

Posted by biscarrosse2012 in Théâtre et cinéma

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alphabet renversé de l'été, Théâtre et cinéma

c ou casque_dor_480Dans le noir, un vacarme assourdissant de roues sur les rails conclut la parenthèse de l’engagement politique et moral et des questions philosophiques les plus difficiles. À sa place, une petite inscription rouge s’installe au centre de l’écran blanc. Blanc ? Qu’est-ce qu’il arrive ? Je me lève et dans l’étrange lueur Chantilly je m’aperçois que ma chambre est devenue un champ de bataille. Le lit a remonté le mur du dossier et maintenant demeure vertical, tandis que les livres sont à terre… Les livres que j’avais rangés avec autant de soins dans l’étagère derrière l’écran ! Je suis abasourdi, imaginant les réactions de ma femme.
Je m’approche de l’inscription et finalement je lis : « Rien ne va plus ! Les jeux sont faits ! Rendez-vous demain au guichet du métro Bastille. On vous enlèvera le Ciné-Clic en quelques minutes. La Compagnie de voyages C-C vous prie d’enlacer vos ceintures. Attendez l’atterrissage de l’avion, avant de descendre vous-mêmes sur la piste. »
Comment interpréter un message semblable ? D’un côté, ils m’ont notifié, par un langage assez obscur en vérité, que cette expérience unique va bientôt terminer et que je devrai restituer le truc que j’ai dans la tête. De l’autre côté, je suis soulagé à l’idée que tout va finir.
Je commence à m’interroger sur le sens de ces deux journées et de cette nuit mitoyenne où mon pacte avec le Diable n’a abouti à rien. Je n’ai pas rencontré celle que je cherchais parce que je lui ai donné le temps de se déguiser en quelqu’un d’autre ou parce que je l’ai exposée à une passerelle trop dure. Elle n’est même pas là, peut-être, cachée dans une poche secrète de cet écran blanc…

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Peut-être la Catherine de Jules et Jim  [1] est une femme incommode. Mais je la comprends tout à fait. Si Gustave Flaubert osait déclarer qu’il était, lui-même, Madame Bovary (comme pareillement c’est le cas de François Mauriac à propos de Thérèse Desqueyroux) je peux dire sans hésitations que Catherine… c’est moi. Évidemment une cohabitation infinie de deux amours différents n’est pas humainement possible. Mais, il y a toujours, dans la vie de plusieurs, des périodes difficiles que je n’appellerais pas d’incertitude mais de recherche de soi. Une recherche souvent acharné et sans répit, toujours nécessaire. Qui peut emmener au compromis, comme dans le cas de la dame au petit chien, à la séparation déchirante comme il arrive à Baptiste et Garance, ou à la mort, comme il arrive à Jim et Catherine. Une mort qui s’installera à jamais dans le survivant du trio, Jules, comme il arrive pour tous ceux qui ont la chance de sortir de soi pour vivre l’amour, un sentiment qui s’empare de nous, auquel nous nous adonnons parfois contre nous mêmes. Cela existe pour l’homme à l’identique que pour la femme. Et le visage unique de Jeanne Moreau, rien que pour le regarder, j’aurais passé volontiers une vie entière à le contempler.

Indiscretions 480

Même si moins proposé chez le cinéphiles d’aujourd’hui, je suis très affectionné à Katherine Hepburn, une actrice tout à fait différente vis-à-vis de Jeanne Moreau, par exemple, mais habituée elle aussi des rôles anticonformistes comme celui de l’orgueilleuse Tracy dans ces Indiscrétions [2] avec Cary Grant et James Stewart que je considère comme un véritable joyau. Même si le scénario presque théâtral aide beaucoup à analyser le dualisme d’une personnalité s’accrochant aux certitudes et refusant de se mettre en cause, qui se résoudra évidemment dans le final aussi orageux qu’inattendu, Tracy, tout en négligeant de se prendre pour une femme fatale, exploite admirablement son naturel et sa sensualité caché. Elle ne serait pas un « love at first sight » comme aurait dit Frank Sinatra, ni surtout un flirt passager. Elle incarne l’idéal de l’amour durable et, en même temps, de la promesse que cet amour ne sera jamais une prison.

harold et maude 480

Je ne me suis jamais trouvé dans la condition d’aimer une femme de quinze ou vingt ans plus âgée que moi. Tandis qu’à mes quatre ou six ans je voulais carrément épouser, entre autres, une amie et une cousine de ma mère, jeunes et belles. Donc à partir de cela je comprends et apprécie beaucoup le Choix de mon régisseur subliminaire. Car en fait le thème de Harold et Maude [3] est surtout celui de la liberté et bien sûr de l‘art de la rencontre. En fait, je me sens très proche de Harold, qui avait mis à point une forme de théâtre un peu extrême lorsqu’il feignait de très fantaisistes formes de suicide pour briser l’indifférence de sa mère. Je n’ai pas eu une mère indifférente, au contraire. Mais je vivais le double souci de ne pas être sûr de son attention totale et celui de devoir correspondre à des attentes, les siennes, qui n’étaient pas toujours à la portée de ma sensibilité complexe. Et je me suis sauvé, tout en gardant ma dévotion et son amour, grâce à la fréquentation quotidienne de mes vice-mères, des êtres familiers et sacrés, mais pour la plupart libératoires. Je ne pourrai jamais oublier mes excursions au cinéma avec zia Augusta, ma tante, ni nos promenades sans queue ni tête autour de la Biblioteca Nazionale à Rome, où elle travaillait. Avec elle, je me sentais libre de rire, de critiquer, de franchir la distance de l’âge en me moquant d’elle, affectueusement, bien entendu. J’ai pensé à cette liberté, à la joie de découvrir la beauté et l’unicité de lieux qui ne rentraient pas, a priori, dans une liste approuvée par une autorité quelconque : ce n’est pas beau ce qui est beau, c’est beau ce qu’il nous plaît. Alors que les premières rencontres entre Harold et Maude se déroulent dans un cimetière ; Harold est très jeune, Maude très vieille, mais c’est justement cette distance qui fait déclencher deux catharsis parallèles : Harold, sortant de lui-même pour s’aventurer dans l’univers de l’amour découvre la valeur de la survie ; Maude, depuis toujours très attachée à la vie, trouve son apaisement dans le désir de la mort.
Ces deux personnages me fascinent aussi pour leur anticonformisme vis-à-vis des clichés imposés aux États-Unis par une morale assez stricte et tranchante. Tandis qu’il faudrait toujours respecter l’amitié et l’amour, deux aspects de l’humain qui souvent se mêlent, tandis qu’il reste toujours difficile de creuser une frontière entre eux. D’ailleurs, il n’y aurait pas société s’il n’y a pas d’infinis liens affectifs qui se croisent dans l’air de plus en plus en dépit des règles codifiées. Ou alors il y aurait des sociétés subjuguées par la pulsion de mort qui depuis en plus souvent accompagne des régimes aussi totalitaires qu’indifférents à la dimension humaine. Heureusement, il y a l’amitié, l’amour qui nous emporte et bouleverse, nous entraînant là où nous n’aurions jamais envisagé de nous rendre. Il ne faut donc pas hésiter devant une impulsion sincère, surtout si l’on est libres d’en affronter les conséquences. Je sais bien qu’à la pulsion amoureuse s’accompagne souvent une pulsion de mort. Et j’arrive à comprendre comment cette mort, de plus en plus évoquée dans les disputes des amants extrêmes, ne comporte pas la négation de l’amour et de la vie, mais, au contraire, devient l’élément central d’une forme de vie amoureuse tout à fait possible.

guerra e pace

Guerre et paix [4] est un film que j’ai vue plusieurs fois dans ma vie. Toujours, je me suis identifié en Pierre Bezukov, toujours j’ai vu en Natasha une jeune fille éternelle, me rappelant les amies de ma sœur, pour la plupart belles et gaies, que ma sœur m’interdisait de regarder parce que j’étais « petit » même s’il n’y avait entre nous, qu’un an et demi. Donc pour danser avec Natasha je serais toujours trop petit, tandis que pour l’aimer je me sentirais sans remèdes vieux.

La ragazza con la valigia - Film 1961

La Claudia Cardinale de la Fille à la valise [5] à été pour moi la première « donna vera » du cinéma. Moins destructrice de Brigitte Bardot, dans ce film la Cardinale vous fait tomber amoureux. En plus, le jeune personnage qui a la chance de avoir une liaison d’été avec elle, avait presque mon âge quand j’ai vu le film la première fois. Est-ce que j’ai rencontré moi même une CC dans une plage au seuil des dix- huit ans ? Je ne sais pas. Une chose est sûre : ce film pouvait m’aider à incarner le rôle du soupirant gentile et plein d’attentions, l’accompagnateur sur la petite Fiat cinquecento…

un été violent - 480

La femme qui tombe amoureuse de Trintignant dans Été violent [6] ne m’aurait daigné d’un seul regard, au temps des grandes plages de Romagne. Mais la force de son interprétation, la vérité de son portrait d’italienne qui trouve la force d’assumer son propre destin, la rend idéalement abordable. Je connais des femmes comme ça et je les estime toutes.

La Dolce Vita 2 480

J’aime énormément Fellini et je ne pouvais pas me passer d’inviter Anita Ekberg sur mon écran bâti sur un nuage sombre. Dans La Dolce vita [7], elle est belle et vivante, mais je ne saurais pas capable de l’entretenir comme le fait admirablement Marcello Mastroianni. Pourtant, si jamais m’eût arrivé de rencontrer ses faveurs, il est sûr que j’en serais tombé gravement amoureux.

garance et jeanne 180 480On était « sous l’aube», à l’heure qu’Anna Jouy préfère, au moment solennel du réveil pas encore mûr, lorsqu’on croit voir tout clair, et qu’on n’a pourtant la promptitude d’esprit de tout transcrire sur une feuille de papier quelconque. L’heure des mots d’ailleurs très fragiles, qu’on devrait saisir au vol comme des papillons avant de les renfermer dans une malle solide.
J’étais épuisé par toutes ces visions et ces voix féminines, par ce mélange inévitable entre images et souvenirs… par cette idée de l’heure « x », toujours redoutable dans la petite dimension d’une histoire privé qui nous semble parfois infinie et insaisissable, ou étrangère, comme dans la trop vaste dimension de l’Histoire dont on partage rarement le sentiment d’y participer mais dans la plupart du temps se décide ailleurs…

casque d'or def 480

Ce fut à ce point-ci qu’un carrosse tiré par deux chevaux traversa mon écran surpris. Le cocher s’arrêta. La dame habillée en blanc passa la tête par la petite ouverture. Elle lui demanda par un petit geste s’il pouvait rentrer un moment dans la boutique du charpentier. On est à Belleville, juste à la fin du XIXe siècle, dans une belle journée de lumière. Le cocher, très gentil, frappe à la porte vitrée. Félix (Serge Reggiani) est assis à table avec son patron et, je crois, sa jeune fille. C’est le repas de midi qu’ils prennent dans le même local où Félix le charpentier travaille… et dort aussi. Émerveillé, mais pas trop, pour l’interruption inattendue, Félix s’excuse, referme poliment la porte, avant de se tourner et reconnaître, au sommet de la petite butte d’en face, la belle Marie (Simone Signoret), appelée par tout le monde Casque d’or [8], la femme qu’il a connu un dimanche dans une guinguette de banlieue.
Ils avaient dansé, et ce peu de temps avait suffi pour faire déclencher une sympathie réciproque. Ensuite, un ami de Félix, responsable de lui avoir fait connaître Marie, invite Félix à s’asseoir à la table des voyous où Marie traîne sans éclats. Mais cette rencontre a été totalement négative. Félix est un homme honnête, un travailleur, croyant dans l’amitié et tout à fait direct dans ses sentiments.
Félix vole à la rencontre de Marie. Ils se regardent d’une façon inoubliable (pas seulement pour eux). Ils s’embrassent. Mais ils n’ont pas le temps pour s’accorder, pour envisager quelques choses, parce que la fille du patron, très gentille d’ailleurs, intervient, en révélant la vive contrariété d’une femme amoureuse. Juste pendant un instant, elle traite Marie de putaine. Celle ci réagit. La jeune fille insiste pour récupérer Félix et le ramener au laboratoire. C’est alors que Marie flanque une gifle contre la joue de son aimé, avant de partir, résolue à la renonce.
Voilà qu’une étreinte ravie et une gifle de déception brûlent en un seul bref midi de soleil la vie de deux êtres trop entiers, tous les deux. C’était déjà l’heure « x », avant de commencer vraiment leur histoire d’amour et de mort. Mais, il auraient dû trouver la façon de se dérober aux chaînes perverses et hostiles du pouvoir, de l’envie, de la misère humaine.
Je ne me lève pas des yeux le regard de Simone Signoret, ainsi que celui de Serge Reggiani. Ici, ils ressemblent beaucoup à Arletty et Jean-Louis Barrault dans Les Enfants du Paradis. D’ailleurs il y a beaucoup de parenté dans les deux sujets. On pourrait aussi dire qu’ici on essaie d’exploiter une deuxième possibilité, celui de la détermination dans le choix. Si Baptiste renonce, Felix se lance courageusement en avant. Pourtant leur amour s’inscrit, lui aussi, dans la longue liste des amours impossibles…

parete di fronte mattino

Fini le dernier film, Ciné-Clic ne m’épargna une dernière surprise. Dans un Paris complètement bouleversé par un curieux mélange de siècles, je vis Simone Signoret et Liz Taylor se disputer l’amour d’une statue, placé au centre de place de la Bastille à la place de la Colonne de juillet. C’était au cours d’une manif de 1968, bien sûr. Les deux femmes, fatigués, s’étaient assises sur un banc public et une foule de curieux les entourait. Les cheveux noirs de Liz ou les cheveux blonds de Simone ? Cléopâtre ou Casque d’or ? Ce fut à ce point-la que la pellicule a pris feu. Je la regardai brûler extasié, Enthousiaste pour l’odeur acre du celluloïds qui se décomposait dans le noir…

Giovanni Merloni

[1] de François Truffaut (du roman du même nom de Henri-Pierre Roché) avec Jeanne Moreau, Oskar Werner et Henri Serre (1962)

[2] (titre original : The Philadelphia Story), avec Katherine Hepburn, Cary Grant, James Stewart et John Howard est un film américain réalisé par George Cukor en 1940 

[3] est un film américain réalisé par Hal Ashby sorti en 1971, avec Ruth Gordon dans le rôle de Maude et Bud Cort dans le rôle de Harold. Musique de Cat Stevens.

[4] de King Vidor (d’après le roman de Léon Tolstoï) avec Audrey Hepburn, Henry Fonda et Mel Ferrer (1956)

[5] de Valerio Zurlini, avec Claudia Cardinale et Jacques Perrin (1962)

[6] de Valerio Zurlini avec Eleonora Rossi Drago et Jean-Louis Trintignant (1959)

[7] de Federico Fellini, avec Anita Ekberg et Marcello Mastroianni (1960)

[8] de Jacques Becker, avec Simone Signoret et Serge Reggiani (1952)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 octobre 2013

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C ou Crimes d’amour et de guerre III/IV (alphabet renversé de l’été n. 29)

10 jeudi Oct 2013

Posted by biscarrosse2012 in Théâtre et cinéma

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alphabet renversé de l'été, Théâtre et cinéma

000_C_enfants paradis 480

J’ai encore dans les yeux le Mépris et l’arrivée soudaine de cette Cigale blonde à la taille de guêpe, capable de faire le vide dans les têtes, contraignant tout le monde à oublier tout de ce qu’on disait, pensait et espérait. Moi, comme les autres, je ne regarde personne en dehors d’elle, je n’attends que son regard, le cadeau de sa compagnie… jusqu’à ce que sur l’écran s’affiche le mot

INTERVALLE.

J’en profite pour consulter les instructions du Ciné-Clic. Heureusement, j’y trouve confirmés mes suspects et aussi mes souhaits. Dans l’évolution sophistiquée et inexorable de ces trucs d’ordinateurs, des GPS et du Wi-Fi, on a tellement profité de la paresse et de la duperie humaine qu’on ne se borne plus à la localisation de chacun de nous et, je crois, à l’accumulation de dossiers de plus en plus inquiétants, voire écrasants, sur notre compte. On devine nos besoins, on nous prévient avec des propositions tellement promptes qu’elles nous semblent même inattendues. Tandis qu’elles ne le sont pas.
Donc, j’ai trouvé dans le manuel de Ciné-Clic un mot-clé : « Curiosité ». Derrière ce mot se Cache, bien sûr, un logiciel ultra avancé qui permet de Classer les morceaux des films Choisis et d’en tirer des Conséquences. Pendant un instant, une violente Colère s’empare de moi : c’est moi, le Curieux ? Ou, au contraire, sont eux ? Eux… Je m’arrête. Car je ne me suis pas aperçu que pendant le premier temps des projections (jusqu’à cette heure profonde, que je ne veux même pas savoir)… le Choix des films et des relatives vedettes ce n’était pas celui que j’avais envisagé avant de me rendre au sous-sol du métro Bastille pour me faire cette microlobotomie volontaire.
Il y avait eu des changements importants, soit dans l’ordre soit dans les titres. Par exemple, Zabriskie Point — un des rares films où l’amour, sans jamais glisser dans la pornographie ni dans l’érotisme vide, s’exprime avec une évidence qui touche — s’était vivement imposé dans la bagarre avec Zazie dans le métro, que j’avais envisagé en premier, tandis que Souffle au cœur avec Lea Massari avait substitué Sept ans de réflexion avec Marilyn Monroe.

rue de la lune antique 480Ces gens-là, comment pouvaient-ils savoir qu’au-delà de mes retours nostalgiques à rue de la Lune et au quartier où habitait Philippe Noiret, l’oncle de Zazie, la fuite rebelle des deux jeunes Américains, de mon même âge, dans la vallée déserte de Zabriskie point, serait plus adaptée et cohérente ?
Et le mythe de Marilyn, était-il le fruit d’un élan sincère ? Pourquoi ne pas l’admettre ? Lea Massari, avec sa dualité de mystère et d’affectivité désarmante, et ses yeux noirs, peut être bien considérée comme un des archétypes de mon imaginaire caché. Mais, comment ont-ils su que je tenais particulièrement à Louis Malle et à son esprit indépendant ?
Enfin, en commençant par la non-actrice Daria Halprin, ils ont terminé avec Brigitte Bardot. N’ont-ils pas voulu me signaler l’importance de l’amour physique, espèce de bête en cage que nous tous emmenons en voyage dans une roulotte brinquebalante ? Cela exalte, peut-être, le sentiment de la fuite comme pulsion ou de l’amour comme exception, parenthèse, luxe.
Ils, ils… c’est un peu inquiétant que ces personnages se soient mis en jeu dans une étrange dialectique de bon et de mauvais, d’honnête ou de malhonnête, ou sinon d’ambigu… Qu’es-ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on a dit de Cléopâtre depuis deux milles ans ? Était-elle vraiment une manipulatrice ? 

001_arletty et barraultTout d’un coup, l’obscurité devient encore plus épaisse. L’amour de Garance (la belle et mélancolique Arletty) pour Baptiste (l’élégant et insaisissable Jean-Louis Barrault) dans Les enfants du Paradis [15] représente pour moi une pierre milliaire non seulement cinématographique.. C’est le paradigme du véritable amour et, dans la plupart des cas, de l’amour impossible, dont je ne voyais jusqu’ici qu’un aspect, celui de l’amour absolu de baptiste et Garance, que je voulais voir libéré de tout autre lien et contrainte.
Auparavant, je l’avoue, je ne voulais pas accepter les raisons de Nathalie, la belle et poétique femme de Baptiste, Maria Cazarès. Tandis que maintenant je vois défiler deux histoires parallèles, deux possibilités ouvertes et refermées d’un jour à l’autre. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Ne crois-je plus au grand amour, au destin unique ? Non, c’est justement le film même qui s’ouvre à une double interprétation, qu’il sollicite d’ailleurs. On pourrait théoriquement et même effectivement aimer deux êtres différents — ayant pourtant plusieurs choses en commun —, mais on ne peut pas vivre avec la même intensité deux vies parallèles. Ça ne peut pas durer.

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Une réponse possible à ce drame du trio avait été formulée très élégamment dans le premier des films inspirés au conte de Tchecov, La dame au petit chien en noir et blanc du réalisateur russe Iossif Kheiflitz Une histoire touchante, racontée de façon stricte et efficace. Le protagoniste, un homme marié, une fois tombé amoureux de sa Dame unique, qui lui correspond pleinement, se tourmente avec l’hypothèse d’un impossible changement de vie. Les amis de son club, assez cyniques, lui conseillent tout banalement de louer une garçonnière pour y rencontrer de temps en temps cette « maîtresse ». Il se rebelle, s’emporte jusqu’à frôler le désespoir. Jusqu’au moment où, finalement, les deux amants se résignent à « continuer comme ça », par une vie cachée que la société censure. Il donne donc raison à ses conseillers. Mais cette leçon amère ne se traduit pas, en fin de compte, dans une tragédie majeure. Comme dit bien Don Alfonso dans Cosi fan tutte de Mozart : « ne pouvant avoir ce qu’il veut, chacun voudra ce qu’il peut ».

le due vie 91 480

Vis-à-vis du conte d’Anton Tchekhov, Les enfants du Paradis [15], basés sur le scénario de Jacques Prévert, est le théâtre d’un drame plus subtil. Celui des affinités électives et de l’amour unique qui naît justement d’une nécessité secrète se révélant d’emblée, au moment même de la rencontre cruciale. Peut-être, Baptiste, avant de connaître Garance, était heureux avec sa femme dévouée et positive. Certes, derrière sa timidité se cachait une souffrance profonde, une rupture intérieure que seule Garance pouvait dénicher et soigner. Mais, aurait-il, Baptiste, continué dans ses succès artistiques, s’il avait eu la présence d’esprit de cueillir l’instant fatal ? Quant à Garance, elle se déclare une femme libre, une artiste :

Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Quand j’ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J’aime celui qui m’aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n’est pas le même
Que j’aime chaque fois
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi…

En fait, elle est libre parce qu’elle n’aime personne. Cela lui donne un charisme absolu, mais aussi un certain fatalisme. Pour elle l’art de la rencontre ne fait qu’un avec l’art de l’adieu. Toujours souriante, elle souffre énormément après la première séparation de son unique amour.
Mais, dans ce film, en plus des deux amants perdus et de cette Marie qui ne cède même pas d’un millimètre, il y a un quatrième personnage : la foule du boulevard du Crime (à deux pas de chez moi, dans l’actuel boulevard du Temple, le premier trait du parcours entre République et Bastille). Cette foule d’abord unit les frais amoureux, en rendant extrêmement facile leur rencontre, mais au final, lorsque les temps sont devenus stricts pour se trouver dans une action commune, la foule même devient une barrière insurmontable, un étau inexorable.

la déchirure 480

Je ne crois pas que le régisseur, d’en haut de sa cabine, ait voulu empirer mon égarement venant de l’empathie sincère que j’ai prouvé en assistant de près à la déchirante séparation entre Garance et Baptiste…
Pourtant ma chambre est secouée de fond en comble par le bruit étourdissant d’un train qui passe à mon côté. Un train lancé vers la déportation avec la presque certitude de la mort. C’est le sentiment brûlant que Baptiste éprouve, je crois, lorsque la foule le bloque. Garance ressentira, peut-être plus tard, le même chagrin. Sans doute, elle souffrira le plus, au jour le jour, au fur et à mesure qu’elle s’en rendra compte, d’être plongée dans le labyrinthe de l’absence :
« Quand vous serez bien vielle, au soir à la chandelle… ». Combien de fois cette ritournelle s’est-elle répétée dans nos vies, tel un typique chantage ou menace venant de cet amour désormais lointain et perdu, même si rigoureusement silencieux ?

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Mais pourquoi un film italien engagé des années soixante sur les camps d’extermination nazis ? Qui a décidé ça ? Pendant les premiers instants, je suis furieux, vis-à-vis de la grossièreté de ceux qui ont transformé mon libre choix (la petite opération près du guichet de place de la Bastille) en séquestration chez moi.
Je commence à me demander aussi où est ma femme, pourquoi m’a-t-elle laissé seul (j’aurais dit libre, il y a une heure). Est-ce qu’elle aussi est prisonnière dans la chambre des hôtes, en train de subir, elle aussi, la programmation d’une série alphabétique ayant au centre des hommes ? Mais j’abandonne tout de suite cette hypothèse symétrique. J’ai peur. Je suis terrorisé par cette situation apparemment tranquille, mais je n’ai pas le courage de réagir, en sortant de ma chambre, car le film m’attrape à la gorge.
C’est un film terrible sur un camp nazi, avec cette pulsion de mort et de violence de plus en plus exhibée et même fière de son atrocité… où des femmes juives aux cheveux rasés à zéro essaient de survivre en recouvrant les rôles de Kapò [2]. Cette contradiction, le fait de partager activement la barbarie qu’elles sont en train de subir, donne lieu à des situations touchantes qui percent au fond de l’âme de chacun. Voyez-vous les larmes de Susan Strasberg coulantes sur son visage désespéré ? Elles réclament l’attention et le respect pour l’orgueil extrême d’une petite collectivité d’humains qui réussit à survivre è des conditions de plus en plus terrifiantes et incroyables.

parete di fronte mattino 480

Cela me contrarie de devoir l’admettre, mais ce film m’a aidé à relativiser et à comprendre aussi le film précédent, tout à fait calé dans la paix (même s’il fut tourné au temps de la même guerre). Cela m’a donné en plus l’envie de dire un mot sur l’heure « x ».
D’abord, le message de Prevert-Carné est un message d’espoir. À condition que l’on accepte de donner un rôle décisif au hasard, sans devenir par cela des fatalistes ou des lâches. La relativité dans la considération des destinées humaines peut nous aider à aller au-delà de la seule disponibilité à accepter les échecs et les ruptures comme des conséquences inévitables des manques de volonté et de cohérence.
Celle de Prévert est une idée de relativité positive, où l’homme reste encore au centre, le seul forgeron de son propre futur. Car la vie ne se décide que très rarement comme ça, sur les deux pieds.
Pourtant l’heure « x » existe, tout comme l’étincelle qui peut faire déclencher une révolution. Une rafale ou une brise légère qui vient à notre rencontre. Et voilà le point qui m’intéresse. Il n’y a pas que l’heure « x » où Baptiste, ayant la possibilité de saisir au vol le bonheur amoureux avec Garance, ne le fait pas. Il y a aussi l’heure « x » que l’Histoire accorde aux hommes et aux peuples pour réagir à de redoutables perspectives de changement. D’un côté, le gouffre d’une nouvelle vie s’accrochant à l’amour ; de l’autre côté, le gouffre de la destruction, de la régression et de la mort que quelqu’un pourrait préparer pour une entière société, en équilibre précaire, mais heureuse.
Le champ de déportation de Kapò m’oblige à revenir au drame de la Shoah. Aurait-on pu l’éviter ? Y a-t-il eu une heure « x » où les Allemands et les autres Européens pouvaient défaire les plans d’Hitler, l’empêcher de continuer dans son action criminelle ? Quand était-ce ? Avant la guerre d’Espagne, peut-être ?
Il y a bien sûr un moment où le « changement », voire la dérive destructive devient irréversible. Car cela se prépare pendant longtemps. D’ailleurs, on ne s’aperçoit pas toujours de l’arrivée soudaine de l’heure « x » des changements négatifs. Celui-ci se manifesta assez sournoisement, s’appuyant sur des raisons et justifications « logiques » qui apparemment allaient à la rencontre des exigences du peuple allemand. En fait, les Allemands ont eu tout le temps de s’apercevoir ce qu’Hitler leur préparait, mais ils n’ont pas su voir ni cueillir l’heure « x » où tout cela pouvait s’arrêter.

Winston_Churchill_1941 480Heureusement, il y a eu la rébellion soudaine du général de Gaulle au lendemain de l’invasion de la France qui a déclenché une lente, mais sûre revanche des nations européennes. Mais, s’il n’y avait pas eu Winston Churchill et sa détermination sans bornes contre Hitler, je ne sais pas si le gouffre n’aurait été jamais conjuré.
Combien de temps a elle duré l’heure « x » pour Winston Churchill ?
Même pour le petit gouffre italien il y a eu bien sûr une heure « x », où la vertu de certains hommes conscients aurait pu avoir le dessus sur la violente déstabilisation démocratique, politique et culturelle de l’Italie au fur et à mesure que Berlusconi en devenait l’arbitre et le patron. Malheureusement, une grande partie de mes compatriotes ont accordé à Berlusconi un temps infini, le laissant libre de perpétrer des dégâts même plus graves vis-à-vis de ce qu’avait fait avant la Démocratie chrétienne. Les Italiens ont été amenés à croire — comme Pinocchio (notre héros national) — d’avoir plongé dans un éternel « Pays des jouets », aussi vulgaire qu’illusoire. Ils se retrouvent maintenant dans une espèce de camp d’extermination ou goulag en temps de paix où des ordres absurdes se croisent sans produire aucun résultat.
Mais nous avons eu deux ou trois fois la chance de conjurer une telle dérive. La dernière fois, c’était en 2006, avec l’élection de Romano Prodi. On l’a laissé seul. On n’a pas compris le danger et la gravité de cette heure « x » que le hasard nous offrait sur un plat d’argent.
Mais pourquoi pensé-je cela ? Mais pourquoi dis-je cela ?

Giovanni Merloni

(vous trouverez la quatrième C vendredi 11 octobre)

[1] de Marcel Carné d’après un scénario de Jacques Prévert avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Maria Casarès et Pierre Brasseur (1945)

[2] de Gillo Pontecorvo avec Susan Strasberg, Emmanuelle Riva, Didi Perego, Paola Pitagora et Laurent Terzieff (1961)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 octobre 2013

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C ou Chien de la petite dame II/IV (alphabet renversé de l’été n. 28)

08 mardi Oct 2013

Posted by biscarrosse2012 in Théâtre et cinéma

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alphabet renversé de l'été, Théâtre et cinéma

c ou cinema prive

Dans le noir verrouillé de mon Cagibi privé, je découvre finalement ce que je vais faire : parcourir à nouveau, le temps d’une nuit, une dernière fois, les étapes de mon voyage dans le monde de l’alphabet, arpenter des provinces reculées de la mémoire où la langue est rarement réglée par des lois démocratiques, mais l’on peut découvrir des choses inattendues. Je ne sais plus si Elle aime encore voyager ou pas et j’ignore jusqu’à quel point elle s’effondrerait dans les coins sombres, elle qui pourtant a toujours cherché avec acharnement la consolation du soleil. Où s’est Cachée sa silhouette unique ? Derrière quelles ressemblances ou vies vécues ? Se déguise-t-elle en Claire, Corinne, Clémence, Catherine, Christine, Cécile, Charlotte ?

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A-t-elle pris le nom de Zazie, celui de Thérèse Desqueyroux ou d’O., celui d’Héloïse ? Endosse-t-elle une Chemise ou bien a-t-elle une jupe très Courte au-dessus du genou ?
Est-elle la jeune étudiante dont on tombe amoureux en la voyant libérée dans Zabriskie Point ? [1]

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A-t-elle des Yeux noirs [2] comme ça ? Se promène-t-elle avec un petit chien houppe de poils sur la rive de la mer de Crimée tout en hochant la tête voilée avant de prononcer un seul mot, « Dommage » ?

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A-t-elle quelques ressemblances avec la femme de Xavier Cugat [3], c’est-à-dire la danseuse explosive répondant au nom d’Abbe Lane ? A-t-elle perdu ses attitudes de garçon manqué toujours au centre de la piste, que son visage de velours inexorablement dément ?

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A-t-elle joué encore une fois le rôle de Juliette, ou celui du personnage inoubliable de West side story ? [4] Et lorsque c’était moi le grand échalas étendu à même les marches de l’ancien escalier de pierre, étais-je vraiment moi son Roméo ? Se souvient-elle de mes longs discours pour la convaincre à sourire, de mes soliloques inutiles, du moment qu’elle avait tout prétendu et accordé en avance ?

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(J’ouvre une petite parenthèse pour expliquer aux lecteurs-spectateurs comment se déroule mon spectacle privé. En fait, ce n’est pas du tout la perfection. L’écran invisible et immatériel n’est pas aux normes, soit dans les deux dimensions principales soit dans l’épaisseur. On dirait un vieux drap ou les vêtements usés d’un fantôme, traversés par un vent bizarre et tout à fait spontané. Cela peut rendre parfois floue l’image, ou faire ressortir à l’improviste des ombres ou des éclats de lumière. En échange de cette précarité de pionniers et de clandestins d’un cinéma tout à fait nouveau… surprise ! Merveille ! Je reçois jusque dans mes bras des scènes de vie qui me touchent directement… comme si j’étais le souffleur ou un personnage invisible étendu au milieu d’un plateau de tournage… Ou même plus, car la scène n’est plus le fragment d’un patchwork inachevé, elle est déjà la vie, l’action, la situation. Je devrais me faire lier au mât de ma barque et coller des couches de jambon sur mes oreilles pour me dérober à l’épreuve. Oui, Daria et Mark faisaient l’amour derrière mon dos [j’avais juste eu la présence d’esprit de tourner la tête ailleurs]. Oui, la dame au petit chien me disait tout bas « Sobatchkoï », presque en posant ses lèvres sur les miennes. Oui, Abbe Lane me provoquait, en dansant tout près de moi. Elle chantait des litanies tellement envoûtantes que j’étais emporté par un rire idiot. Oui, Juliette ne souriait qu’à moi. Elle restait apparemment figée, indifférente au sommet de l’escalier menant à son balcon. J’étais complètement enfoui dans le lierre (donc je la voyais de biais) tandis que le Roméo officiel occupait sa place institutionnelle. Pourtant Juliette, tout en restant imperturbable, lançait de temps en temps son regard exprès vers moi. Elle secouait la tête, pour souligner sa déception, en s’accompagnant par des petits gestes… Oui, elle me souriait !)
(Vous comprendrez dorénavant, n’est-ce pas ? Ce n’est pas la peine que je vous explique, tous les moments, mes cauchemars techniques !)
(En général, je ne sais pas si ce Ciné-Clic fonctionnera pour tout le monde. D’abord à cause de cette force d’emportement qui frôle la violence… Mais, pour moi, je suis sûr que je n’oublierai pas une Chose comme ça…)

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D’un coup, je ressens de véritables sueurs froides. Quelque chose d’encore plus nouveau et d’inattendu qu’avant me touche vivement. Kim, la femme ressuscitée de Vertigo [5], s’adresse à moi, juste pour me demander une cigarette. Mais je ne fume plus depuis 1979, je réponds. C’est beaucoup, observe-t-elle, avant de m’inviter à danser, ne faisant qu’un avec elle et son décolleté parfumé. Ensuite, je la suis, comme un petit chien, dans l’escalier en colimaçon… J’entends un cri…

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La chambre est grise. Il pleut à verse. Je suis étendu sur le coffre blanc. Nous venons de quitter la plage de Deauville. Trintignant est au volant, comme d’habitude. De dehors, je regarde sa bouche qui cherche les mots et celle d’Anouk qui se mord les lèvres. Un homme et une femme [6]. Elle est belle, élégante, profonde, tout à fait plongée dans une pluie d’émotions qui hantent l’habitacle de la Ford Mustang. Elle ne se soucie pas de ma présence encombrante ; il ne me voit pas non plus, tellement usé qu’il est à la pluie, d’ailleurs tellement expert de la rue qu’il pourrait conduire les yeux fermés. J’essaie alors de me convaincre que ce n’est pas elle, Anouk, celle que je cherche, que je ne souffrirai pas de la disparition de son visage, tellement ressemblant à celui d’une autre femme voyageant jadis à côté de moi, que je savais prisonnière du passage d’une histoire à l’autre, d’une vie à l’autre…

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Ce matin, il m’est arrivé une énième coïncidence, assez inquiétante. Dans la brève attente de la petite opération au cerveau qui devait se dérouler chez les très gentilles employées du métro « Bastille », j’ai trouvé confirmé, dans un magazine, ce que j’avais depuis toujours ressenti vis-à-vis d’une scène de Tirez sur le pianiste [7] de Truffaut. Tellement belle qu’elle m’avait donné une suggestion pour les derniers passages de mon deuxième roman. La voiture qui avance dans la neige sans faire de bruit. Truffaut déclarait dans l’article qu’il avait fait le film justement en fonction de cette scène, merveilleusement décrite dans le roman américain de David Goodis auquel Truffaut s’est inspiré. Et maintenant, sans aucune préparation, Ciné-Clic me place devant une voiture très ordinaire, où je découvre la malheureuse dernière femme du personnage incarné par Aznavour en train de s’adresser à lui d’une expression familière, intime.
(Je me demande si ce truc qu’on m’a installé au-dessus du sourcil gauche a été programmé pour exaucer mes envies les plus secrètes. Certes, il suit une séquence tout à fait arbitraire et même tranchante. Pourtant, je ne peux pas nier que, jusqu’ici, ce que Ciné-Clic a choisi pour moi correspond très bien à mes attentes secrètes.)
La simplicité de la discussion en face de moi ne laissant pressentir aucune tragédie imminente, je trouve le temps de me souvenir. Moi aussi j’ai voyagé dans une voiture comme celle-ci, au milieu des montagnes, avec quelqu’un qui parlait sans cesse du rien qui nous remplit la vie, de choses qu’inévitablement nous oublions. Le bonheur reste adossé à nos corps, pendant des mois, des années. Un beau jour, tout cela nous manque horriblement. Nous n’avons rien dans la poche, même pas une photo froissée pour avoir le droit de regarder ce regard, de caresser ces cheveux, de souffler encore une fois, comme dans un jeu d’enfants, sur cette bouche.

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J’ai toujours aimé Lea Massari de façon secrète et exclusive. Un visage unique, des yeux merveilleux, un regard traversé par le doute, une vitalité au bout de souffle. Une résistante, une femme secrète dont on aimerait devenir le partenaire public. Ici, dans le Souffle au cœur [8], elle exploite d’un tel naturel la partie d’une mère morbide que cela devient une chose finalement supportable jusqu’à ce que la douleur ne dérive pas du jugement du monde, mais du mal de vivre qui reste lorsque les coeurs brisés essayent de trouver une voie de fuite !

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Avec la Silvana Mangano de Riz amer [9] je me serais appliqué à la suivre, à l’accompagner, à essayer de la contenter. Toujours, pendant une vie entière. Et je n’aurais eu aucune gêne ni aucun souci à l’attendre. Je crois qu’en échange elle m’aurait demandé un rapport profond et simple. Pour elle, j’aurais renoncé bien sûr à mes aspirations personnelles. Cela pouvait me suffire que de correspondre à un être qui n’avait besoin, je crois, que d’aimer.

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Ce film incontournable me dépasse, je les suis pas à pas, Jean Gabin et cette jeune femme aux yeux clairs, mais je reste dehors, incapable de voir une brèche pour franchir la distance de ma dévotion et me sentir concerné. Je ne me séparerais jamais du visage lumineux de Michèle Morgan, de la force de cet être essentiel, concentré dans l’assomption délibérée de son propre destin. Pourtant, je n’ai pas le courage de me promener avec elle sur le Quai des brumes [10]. D’ailleurs, je ne suis pas jaloux de l’homme qu’elle aime : je réussis très bien à me faufiler dans ses draps tandis qu’il l’embrasse dans un passage sombre et lui dit : Tu as de beaux yeux, tu sais…

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Je ne crois pas être gâté et légèrement vaniteux comme l’écrivain Pierre Lachenay (interprété par Jean Desailly), protagoniste de La Peau douce [11] avec la très mignonne Nicole Chomette (interprétée par Françoise D’Orléac). Pourtant je n’aurais pas réussi, à sa place, à agir de façon différente, une fois venu le moment de la vérité. De peur de ne pas être capable de vivre un amour simple ? Tiens, j’ai parlé de simplicité. Y a-t-il quelque chose de simple, dans l’amour ?

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Par contre, l’amour d’Onegin [12] correspond assez bien à l’esprit que j’aimerais découvrir en moi-même, avec tout ce mélange de situations livresques et très éloignées. D’ailleurs, l’amour de loin inspire toujours, de même que les voyages impossibles, les traversées infinies, le défi héroïque de la fatigue et de la mort, rien que pour se faire dire « Non, c’est trop tard ».
D’ailleurs, la Tatiana aimée par Onegin a quelques points en commun avec la dame au petit chien créée par Anton Tchekhov et aussi avec Lara, l’héroïne du Docteur Jivago de Boris Pasternak.
Je ne peux pas éviter de voir moi-même comme un personnage de film, au terminus de la traversée de la Russie et de la Sibérie. Que ferais-je si j’y rencontrais une Tatiana — ou une Lara au petit chien — prête à m’accueillir dans sa Dacia ? Resterais-je auprès d’elle ? Serais-je capable de m’effacer du monde comme une multitude de soldats de la Seconde Guerre l’a fait et couper net, en laissant toute ma vie à mes épaules ?

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Une fois disparues les musiques incontournables de Tchaicovski, la classe et la force d’Ingrid Bergman suggèrent une sorte d’inaccessibilité. Mais ce n’est pas la même inaccessibilité caractérisant certains personnages de Kim Novak. Il y a des différences énormes entre elles. Et je ne sais pas lequel de leurs partenaires envier le plus. Car dans Vertigo James Stewart avait affaire avec une femme alternant une élégance gelée et inaccessible avec un attirail physique, voire érotique, sans bornes. Tandis que la beauté d’Ingrid dans Notorious [13] s’exploite surtout dans la sensualité du visage, dans le profil unique, dans son air sérieux qui peut s’ouvrir d’un moment à l’autre dans une embarrassante et touchante explosion de sincérité.

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Je ne peux manifester que de l’enthousiasme absolu vis-à-vis de B.B., la « diva » qui a longuement occupé une position centrale dans mon imaginaire juvénile. Et je la trouve très adaptée au rôle frustrant et frustré que Godard lui assigne dans Le Mépris [14], car cela n’empêche pas le réalisateur de créer autour d’elle un filtre ou une vitrine à la Hopper, au-delà de laquelle on peut toujours apprécier ses qualités, même exaltées par la nonchalance obligée de son rôle. Pourtant, si Ciné-Clic m’en donne le temps, je ressens avec urgence le besoin d’exprimer une petite critique, vaine et déplacée, mais sincère. En fait, je ne comprends plus le sentiment décalé et froid de Moravia, écrivain qu’un jour j’aimais, auteur du roman homonyme auquel Godard s’était inspiré. Parmi les auteurs des années cinquante et soixante, je préfère maintenant les écrivains comme Natalia Ginzburg, Dino Buzzati et Giorgio Bassani. En ce dernier, je découvre de grandes affinités avec Antonioni. À l’aliénation du Mépris, où Godard semble se complaire, de quelque façon, des malaises existentiels qu’il décrit, je préfère l’incommunicabilité amoureuse dont parle Antonioni, qui trouve d’ailleurs en Monica Vitti une alliée extrêmement positive.

Giovanni Merloni

(vous trouverez la troisième et la quatrième C jeudi 10 et vendredi 11 octobre)

[1] de Michelangelo Antonioni, avec Daria Halprin et Mark Frechette (1970) de Louis Bunuel (1967)

[2] de Nikita Mikhalkov, avec Elena Safonova, Marcello Mastroianni et Silvana Mangano (1987)

[3] Xavier Cugat, musiciste, travaillait en couple avec sa femme, Abbe Lane (années 1950)

[4] de Robert Wise et Jerome Robbins (adaptation cinématographique du drame musical américain crée en 1957 par Leonard Bernstein, Stephen Sondheim et Arthur Laurents inspiré de la tragédie Roméo et Juliette de William Shakespeare) (1961)

[5](Sueurs froides) de Alfred Hitchcock avec Kim Novak et James Stewart (1958).

[6] de Claude Lelouch avec Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant (1966)

[7] de François Truffaut avec Marie Dubois, Charles Aznavour, Nicole Berger, Michèle Mercier et Jean-Jacques Aslanian (1960).

[8] de Louis Malle, avec Lea Massari et Benoît Ferreux (1971)

[9] de Giuseppe De Santis, avec Silvana Mangano et Vittorio Gassmann et Raf Vallone (1949)

[10] de Marcel Carné (du livre de Pierre Mac Orlan), avec Michel Morgan, Jean Gabin, Michel Simon et Pierre Brasseur. Scénario de Jacques Prévert (1938).

[11] de François Truffaut avec Françoise D’Orléac et Jean Desailly (1964)

[12] de Martha Fiennes (du roman en vers Eugène Onéguine de Pouchkine) avec Liv Tyler et Ralph Fiennes (1999)

[13] de Alfred Hitchcock, avec Ingrid Bergman et Cary Grant (1946)

[14] de Jean-Luc Godard (du roman de Alberto Moravia), avec Brigitte Bardot (1963)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 octobre 2013

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C ou Cherchez la femme I/IV (alphabet renversé de l’été n. 27)

06 dimanche Oct 2013

Posted by biscarrosse2012 in Théâtre et cinéma

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alphabet renversé de l'été, Théâtre et cinéma

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« Cherchez la femme ! » C’est une expression typique d’Hercule Poirot, figurant dans la presque totalité des romans d’Agatha Christie, où celui-ci joue le rôle du sournois trouble-fête. Une espèce d’œuf de Colomb freudien. Un mobile aussi banal que caché, le plus soigneusement caché dans la plupart des hommes, se révélant tôt ou tard de réels ou potentiels assassins par amour.
Et c’est maintenant que tout cela se révèle, juste à l’avant-dernière lettre de cet incomplet et bizarre alphabet renversé, sans attendre le dénouement final ni respecter non plus les règles du rythme et du format. Un personnage encombrant, qui hante désormais, comme un fantôme inquiet et rebelle, les Coins les plus reculés de ma vie fictive, a finalement voulu que l’impatience la plus invétérée prenne le dessus.
 Que se passe-t-il ? Quoi d’autre se cache-t-il dans cette C. Complice, qui veut Courir Coûte que Coûte  au Commissariat pour Confesser ?
Est-elle, la C., la lettre Clé de ma vie ? Ou, au contraire, en est-elle le Clou fastidieux, le tourment souterrain et durable, le Cadavre dans le placard, le Corps secret ? Et de quel Corps s’agit-il, de mon propre Corps, usé, Connu et sans éclats ? Ou plutôt du Corps rond et indéfinissable d’une femme Colonne, d’une Copine inlassablement Chérie et Convoitée, tellement réelle que les Coïncidences et le Circonstances de sa vie — et de celle de mon personnage principal — l’ont enfin Contrainte à devenir une espèce de Catharsis ambulante dans les méandres vides de mon labyrinthe mental ?
Je ne veux et peut-être je ne peux dire plus. Car, même si je l’ai rencontrée plusieurs fois, même si elle ressuscite comme le phénix dans d’autres regards et d’autres sourires, même si parfois elle se daigne de me tenir Compagnie dans une Camaraderie Calme ou Cochonne, elle voudrait se dérober à tout Croisement, Contact, Caresse ou Coup de fil.

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À Rome, on dit « pezzo di Marcantonio » lorsqu’on veut parler d’un homme grand et Costaud que les femmes sont obligées d’aimer, devenant d’emblée victimes d’un Coup de foudre aussi inexorable que périssable et banal.
D’ailleurs, c’est toujours comme ça que les Choses de l’amour se présentent si on les observe de l’extérieur, c’est-à-dire d’une position Commode.
L’amour entre Marc Antoine et Cléopâtre [1] représente un Cas typique qui n’est pas banal du tout, un Cliché qui va se répéter éternellement, toutes les fois que l’amour et le pouvoir se croisent : le pouvoir de l’amour — c’est-à-dire de la femme sur l’homme et vice-versa — et le pouvoir sur les hommes en général. Aujourd’hui, on appellerait ce deuxième « pouvoir politique » ou « gloire sur terre », ou…
Mon personnage n’a pas de nom. Toujours engagé dans sa quête impossible, peut-être narcissique et sans répit, dans des labyrinthes où sa Copine Chérie n’est jamais à sa place, comme la Marinette de Brassens, il ne s’appelle pas Marc Antoine, tandis qu’elle n’est pas une Cléopâtre. Il ne ressemble pas à Richard Burton tandis qu’elle n’a que quelques lueurs secrètes dans les yeux en commun avec Elizabeth Taylor…
Pourtant Cléopâtre, avec son air de sphinx en Chair et os, pourrait efficacement correspondre à la femme cherchée par Hercule Poirot. Ainsi, cette petite divagation servira, mes chers lecteurs, à jeter un rayon de lumière sur le sens ultime de cet alphabet renversé, que je considérerais comme la recherche d’un Corps ou, plus exactement, de deux Corps perdus. Une recherche proustienne, oisive et parfois obsessionnelle.

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Hier soir, en songeant à cette femme sans Corps et sans nom, je suis redevenu enfant. Car j’aurais voulu appeler mon âme jumelle et goutte d’eau par un mot désignant une activité humaine qui va disparaître elle aussi et que j’aime de façon spasmodique : la belle Calligraphie. Cela me fait souvenir de ma Classe, de mes Camarades, de la Craie dessinant des Consonnes arrondies sur l’ardoise, du Crayon rouge et bleu de notre maîtresse posé nonchalamment sur la Chaire, des Cahiers où tout cela se fixait sur les pages, se multipliait, jusqu’à en Corner les Coins…
À l’âge où la belle Calligraphie était la chose la plus importante, pour la peur des reproches ou même des châtiments on remplissait des pages et des pages de lettres arrondies ou étroites ou Courbées, essayant de leur donner une personnalité exquise. Et l’on repartait « da Capo », derechef, toutes les fois que quelques accidents arrivaient dans le parcours vers la gloire d’une soupe chaude. La Coquille c’était une tache d’encre que la gomme à plume ne réussissait pas à effacer. Une jambe en plus ou des Copeaux inattendus dans des lettres distraites… On se faisait des illusions, déjà à cet âge d’objective innocence. On espérait effacer la « faute originelle » en remplissant un nouveau cahier de lettres polies, ordonnées de façon militaire, impeccables…
Hier soir, à cet âge spéculaire — lorsqu’il me manque à vivre peut-être les mêmes six ou sept années que je venais alors de cumuler, ou même moins — j’ai ressenti le besoin de parcourir à nouveau mon alphabet pour comprendre les Causes de ce Conflit intérieur Contraignant mon Cargo à s’arrêter.
Je devais remonter à nouveau vers la source et parcourir toutes les étapes de mon voyage à la recherche des traces d’un Corps et d’un nom, perdus les deux ensemble derrière un D, ou un F, ou un U… Ou enfin, atteindre ce Z tracé avec l’épée de Zorro, pour effacer ou jeter les traces dans la poubelle…
Une fois horizontal, dans mon lit, je me suis tout de suite rendu compte que je n’aurais pas dormi. Un long travail m’attendait.
D’ailleurs, à force de progrès, après une suite d’outils de plus en plus sophistiqués — comme les smartphone, le wi-fi et la clé-3G — on avait inventé ce qu’il me fallait. Beaucoup plus performant vis-à-vis de la machine pour faire l’amour que Woody Allen avait inventé dans le Dormiglione. Je l’avais déjà envisagé un truc comme ça, en Italie, au temps où j’avais « inventé » la trottinette-parapluie (le « monopattino-ombrello »). J’avais appelé ce miraculeux machin « fantaschermo buio ».
Aujourd’hui, on peut installer cet outil assez facilement. On le trouve partout, c’est gratuit et n’a pas de prix. Il suffit d’éteindre la lumière en créant l’ambiance noir fondu d’un cinéma. Oui, des rideaux occultant du BHV peuvent suffire…
C’est un truc qu’on installe directement dans notre cerveau au cours d’une séance de quinze secondes qui peut se tenir aussi bien chez Darty que dans les bureaux d’accueil des principales stations du métro parisien.
On m’avait assuré que je n’aurais rien ressenti. Je me suis donc rendu l’esprit confiant dans le confortable sous-sol du métro Bastille, je me suis assis dans un fauteuil rose foncé et j’ai attendu sans bouger.
Sortant à l’extérieur, dans une journée pluvieuse comme d’habitude, j’ai eu l’impression que la colonne avait changé de place. Rien d’autre, à part un sous-fond d’agitation qui me Coupait les jambes et le souffle. J’aurais voulu partager avec mon frère l’émotion de cette nouvelle chance cinématographique qui s’ajoutait. Mais, j’ai eu peur qu’il ne me croirait pas. Ou alors qu’il m’aurait dit que cela n’existerait pas s’il n’y avait pas eu les frères Lumière, s’il n’y avait pas eu la Calligraphie, s’il n’y avait pas eu la main…
Apparemment, la main ne servira plus. À part les étreintes amoureuses, destinées elles-mêmes à disparaître. On ne vivra que d’images… et d’obsessions !
Hier soir, j’essayais de me souvenir de ce drôle de voyage où chaque Carrosse avait dû Contenir des Contes, des noms Célèbres, des souvenirs Célestes… Je comprenais vaguement que je n’aurais jamais franchi la porte de Charenton si je n’avais pas présenté au Contrôleur la liste des passagers du train Caen-Cannes. Et je me préparais à déclarer aux policiers : « Oui, je me suis voué Corps et âme à la contrainte alphabétique, mais je n’aime pas du tout les listes. Car chaque choix, même le plus constructif, comporte aussi des exclusions. Sans considérer les listes ayant le but d’identifier l’un et l’autre pour le persécuter ou le tuer… »
Juste à ce point il arriva quelque chose à mes épaules. C’était le Déluge, l’Envie de Fuir, la Gêne de vivre, la Honte, le sentiment d’Inutilité, le Jacassement d’un Koala ou d’un Loup, la Mort même… Non, je n’Oublie Pas les Questions Ridicules Soulevées dans le Train Unique Voyageant vers la Waterloo …. X, Y et Z…

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Hier, j’étais dans mon lit. Seul. Devant moi, une nuit étrange m’attendait. Je regardais la paroi devant moi et j’essayais de remonter vers la source de mon fleuve alphabétique sans vouloir réfléchir à la véritable origine de mes maux. Petit à petit, je comprenais qu’on m’avait laissé faire, on m’avait laissé libre de parcourir à rebours cette route que tout le monde entame par le juste lieu, par la juste station. Je devais considérer qu’il y aurait eu, tôt ou tard, un passage douloureux, une fourche Caudine…
Avant de déclencher mon Ciné-Clic, version évoluée du « Fantaschermo buio », je suivis les instructions :
Fermez bien la fenêtre ou les fenêtres
Assurez-vous que vos rideaux occultant ne laissent pas entrer la lumière de dehors.
Éteignez toutes les sources d’illumination à l’intérieur du lieu choisi
Asseyez-vous ou bien étendez-vous juste en face d’une paroi quelconque, à condition que vous ne voyiez rien, grâce à l’étanchéité totale du noir que vous auriez réalisée.
Donnez-vous une contrainte quelconque pour obtenir la concentration du cerveau et sa disponibilité à voyager dans le labyrinthe de votre choix.
Enfin, lorsque vous serez bien plongé dans votre obsession, vous pouvez tranquillement faire démarrer Ciné-Clic…
J’écris sur une ancienne tablette à laquelle je suis très affectionné, j’écris ce dernier passage, très délicat :
Quand vous serez prêt, fermez les yeux. Comptez jusqu’à trois avant d’ouvrir l’œil gauche. Restez comme ça pendant quinze secondes, puis refermez les yeux. Réfléchissez un moment à ce que vous vous attendez vraiment puis ouvrez grands les yeux. Vos sourcils auront fait deux déclics. Le premier pour mettre en marche le programme qui flotte dans le nuage invisible de l’Iciné-Cloud, le deuxième pour faire démarrer votre séance.
Sans trop m’arrêter sur le sens menaçant de ce terme – séance – glissé nonchalamment dans les instructions, je me fais courage, avant de prononcer dans mon esprit un nom quelconque : Anna. Je continue : Arbre, Alouette, Amitié, Amour, Aventure…

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J’ouvre l’oeil gauche. Je le referme, je compte, essayant de rester calme. Tout de suite après, j’ouvre grand les deux yeux et je vois Monica Vitti dans L’Avventura [2] de Michelangelo Antonioni (1960)… Mais ce n’est qu’un flash, juste le temps de voir un visage très jeune, égaré, surpris et comme endormi.

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J’ose continuer ce qui aurait été normal de faire bien avant d’entamer ce voyage en contre-courant sur les rails abandonnés… B comme Brume, Bonté, Beaujolais nouveau, Beauté… Belle de jour [3] de Louis Bunuel (1967) ! Et je vois Catherine Deneuve lorgner dans un petit trou…

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Non, ça ne marche pas. Depuis sept ou huit minutes, je replonge dans le noir. Apparemment, Ciné-Clic, ce truc ultramoderne au nom légèrement rétro ne marche pas. Je m’interroge longuement et m’inquiète, même si je n’ai rien payé. Où est le Caillou qui a empêché le passage du liquide invisible ayant le pouvoir de tout ressusciter, même les Cailloux ? C’est peut-être un mot, c’est-à-dire un nom, ou tout simplement un prénom qui commence par C ?
La porte s’ouvre. C’est ma femme. L’enchantement est Coupé, Cassé, surtout Censuré. Mais quelques échos de mes déclics brisent l’embarras du moment : tu es en train de faire l’amour avec ton alphabet ? me Crie Claudia avant de refermer la porte.

Giovanni Merloni

(continue mardi 8 et jeudi 10 octobre)

[1] de Joseph L. Mankiewicz avec Elizabeth Taylor et Richerd Burton (1963).

[2] de Michelangelo Antonioni (1960)

[3] de Louis Bunuel (1967)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 octobre 2013

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Liberté chérie, un film de Mika Gianotti

15 samedi Juin 2013

Posted by biscarrosse2012 in Théâtre et cinéma

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Théâtre et cinéma

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Liberté chérie, un film de Mika Gianotti

Dixième création de Mika Gianotti — qu’elle a produit avec la société qu’elle a créée, Act Media Diffusion et Les Films d’un Jour —, Liberté chérie c’est le deuxième film de Mika Gianotti que j’ai eu la chance de voir. Dans celui-ci, comme dans le précédent (« Zones d’ombre », avec Dominique Schaffhauser), le thème philosophique qui est au fond assume bien sûr le rôle de protagoniste.
Dans « Zones d’ombre » c’était d’abord question de l’exercice de la justice, entraînant au cours du film plusieurs questions sur le sens profond d’une « justice juste » par rapport à la nature humaine et au besoin de justice de chacun.
Dans « Liberté chérie », sur un canevas de départ extrêmement ouvert, des gens sensibles aux questions de liberté et aux Droits de la personne (Iza, Horacio, la Famille Brajtman, Eloïse, Tatiana et le dessinateur « humaniste » PIEM) s’interrogent sur les questions universelles de la liberté, face aux droits plus fragiles et vulnérables qui sont toujours menacés, dans la vie de chacun. Au passage de moments critiques inévitables — comme la mort ou la vieillesse, souvent accompagnée par des limitations plus ou moins graves. Mais aussi au passage de traumatismes évitables, comme l’avortement, les ruptures familiales et amoureuses, la perte du travail et cetera.
D’ailleurs, dans ce film-essai, même plus que dans les précédents, on est amenés à considérer combien la liberté pour s’enraciner vraiment dans une société a besoin de la vérité (vérité indispensable dans une idée de « justice juste ; vérité qui devient carte de tournesol de toute proposition ou déclaration de liberté).
« La liberté ce n’est pas se sauver au sommet d’un arbre »,  comme chantait Giorgio Gaber dans les années 1970, « la liberté est dans la participation ». Participation qui devrait conjurer toute exclusion.
Car une société libre est surtout une société qui n’abandonne à eux-mêmes les gens ni les animaux.
Emblématique à ce propos est le final extrêmement dramatique et apparemment sans espoir de l’euthanasie d’un chien « au bout du rouleau ». L’exemple de l’animal « aidé à mourir » rentre dans une vision positive et humaine d’une société qui se charge de l’accompagnement des êtres qui ont perdu leur autonomie et, en mourant avant de souffrir — sans qu’il y a ni espoir de survie ni raison aucune — profite aussi d’une mort assez digne.
Paradoxalement les rôles se sont inversés entre l’homme et l’animal qui lui est le plus proche, jusqu’ici ce sont les humains qui meurent comme des chiens…
Ce serait incomplète ou déplacée une analyse des films de Mika Gianotti — et de ce dernier « Liberté chérie » en particulier —, qui se passât de cette conception universelle et solidaire de la liberté.
Cependant, j’ai vu dans ce film, j’ai entendu dans la voix de personnages qui se sont fait connaître et aimer, quelques chose d’encore plus universel que la justice et la liberté même, des valeurs qui risqueraient de se figer dans une espèce d’abstraction en dehors de nous, s’il n’y avait pas de sens dans l’existence. S’il n’y avait pas de volonté et de but.
« Aller jusqu’au bout du bout ! » Voilà le message de fond qui relie dans un sentiment commun tous les personnages qui animent dans le film une véritable « discussion sur le sens de la vie » qui n’est pas un hymne à la pure rationalité ni à la « prise de distance » vis-à-vis des cauchemars, tabous ou faux idoles qui seraient en nous avec le seul but de nous paniquer.
La liberté que Mika Gianotti revendique c’est surtout la liberté de dire non, la liberté de suivre nous-mêmes. Et, plus en général une valeur qu’on ne doit pas coincer dans une dimension individuelle, un droit que toute une société doit partager.
Et aussi dans la façon de tourner ce film-documentaire la réalisatrice opte pour un critère de liberté : d’abord elle pose aux interlocuteurs choisis les multiples questions essentielles sur le thème, ensuite elle filme-enregistre leurs réactions de manière décalée dans le temps, pour se donner et donner au public un temps de réflexion. Dans une récente interview que j’ai lue sur le web, elle s’explique : « Je voulais que ce soit un film où chaque mot compte, en quelque sorte. On était sur une réflexion importante, profonde, quelquefois enfouie, qui nécessitait du temps pour émerger. On ne filmait pas la réponse spontanée. On reprenait le lendemain, le temps que s’approfondisse la pensée. »
Je crois que ce ne soit pas un hasard si cette excellente réalisatrice a choisi pour Iza, le personnage principal du film, une ancienne copine des temps glorieux du théâtre Aleph.
En fait, nulle volonté ne se déclenche sans une rêverie quelconque. D’ailleurs, pour atteindre des bribes de liberté, il faut toujours avoir envie de vivre, être capables d’entretenir notre volonté de vivre. Et la rêverie qui coule sous les pont de cette difficile liberté contemporaine se relie forcément à la mémoire des années des expériences heureuses et des choix primordiaux.
Même une réalisatrice à l’esprit objectif et rigoureux — essayant toujours de s’effacer derrière le filtre du récit, du reportage ou de l’essai — a besoin de relier sa propre volonté d’aller « jusqu’au bout du bout » à la première étincelle qui a fait déclencher son talent d’ouverture humaine et sociale.
C’est le plateau du théâtre Aleph, où elle aussi a joué et appris pour la première fois le sens et la valeur inestimable de la vie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 juin 2013

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