Révélation divine ou Étrange élégie (Avant l’amour n. 26)

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Révélation divine ou Étrange élégie
I.
Je bâtirai un palais entièrement d’or,
dit Bonté.
J’y installerai mille chaises de taille identique
et mille personnes qui s’aimeront éperdument.

Chaque jour
une fête y sera donnée
en Mon honneur.

II.
Je creuserai une tanière dans les entrailles de la terre,
dit Méchanceté.
Dans ses tréfonds,
j’installerai une vierge et un eunuque.

Chez Moi,
il n’y aura que rochers à grignoter,
hommes et femmes n’auront pas le droit de s’aimer.

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III.
Je creuserai mille tanières,
dit Dieu,
par-delà les entrailles de la terre,
un ange et un diable les surveilleront.
Chacun devra battre sa coulpe
tout en vaquant parmi sourires et révérences
sans jamais ni savoir ni comprendre.

Et pour que tous se souviennent
du mal et du bien qu’ils M’ont fait,
j’enchaînerai fermement Bonté et Méchanceté.
Je ne dirai à quiconque où trouver
ni la méchanceté sans bonté,
ni la bonté sans méchanceté.

Chacun aura alors la révélation
du plein et du vide,
du commencement et de la fin.
Et ils cesseront enfin de Me chercher.

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Giovanni Merloni

Merci à Marie-Noëlle Bertrand pour sa contribution à une meilleure traduction du texte italien original, donnant ainsi un important soutien à mon travail de réécriture.

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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La ballade d’un pendu (Avant l’amour n. 25)

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La ballade d’un pendu

Je monte
sur les planches de l’échafaud
au-dessus d’une foule énorme
dont on ne voit que les narines
et le blanc des yeux.

Puisque rien ne va dans le bon sens
même si je suis accusé et condamné
pour GRAPHOMANIE,
je suis libre d’emporter,
pour dernière volonté,
quelques feuilles et un stylo.

Le juge instructeur,
un type laconique,
ne connaît d’autre mot
que Silence !
mais, qui sait combien de livres
écrits par lui
secrètement, dans la nuit
se dérobent impunément
dans son ventre en étui.

Gens honnêtes, les jurés
ont tout lu
de mes contes farfelus :
je les ai entendus
rire par vagues forcenées
pendant le mois interminable
qu’ils ont passé
ces galants hommes
dans la chambre verrouillée.

« Quant à la loi… »
avait-on hurlé au moment du verdict
tandis que les autres jurés
« Ah ! Ah ! Ah ! »
ricanaient.
Elle fut longue et pénible
leur méfiante traversée
parmi les graphismes
de ma poésie blessée,
tandis qu’on confiait
mon esprit triste et voyeur
au salaud fossoyeur
de modeste envergure.

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Le soleil est bien haut, maintenant.
Pour faire bref, je résume…
s’il me restait du temps,
je vous aurais conté
les propositions sinistres
du ministre
prétendant me condamner
à l’écriture sempiternelle
sur du papier toilette
juste avant qu’on le jette
dans la cuvette…

Je vous aurais relaté
cette haine sans honte
envers mes habitudes affreuses,
désinvoltes
et bien sûr dangereuses…
moi, être sociable
et même socialiste
équilibriste de renom
je deviens espion !
Et pourtant je retrouve,
ô merveille !
toutes réunies en cette veille
leurs sombres liaisons,
leur gueules vulgaires
(de fauteuil électrique)
que j’avais bien vu danser
devant moi
dans mon texte elliptique…

Je dois vous parler encore
du boycottage, de la corruption ! —
Mais… au secours !
On me ferme la bouche…
j’ai ENCORE UNE MAIN
pour écri…

Giovanni Merloni

(1) Un « tweet » de Noël Bernard à mon intention.

Merci à Noël Bernard, qui a partagé avec élégance et rigueur mon travail de révision de ce texte.

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Dans mon film de gueules sombres (Avant l’amour n. 24)

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Dans mon film de gueules sombres 

Dans mon film de gueules sombres
projetées dans le noir
les chrysanthèmes se fanent, vaincus
par les réverbères du soir,
tandis que tu observes
ton ombre muette frôler le mur,
tandis que plein d’espoir
je demeure à genoux
devant cette lumière,
ce reflet du couchant
ayant l’air de glisser
sur ton regard ardent
sur ces feuilles sincères
où s’endort sans appui
mon rêve évanoui.

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Dans mon cortège de gueules perdues
jaillissant en manège d’un pays disparu
ancestral, provincial,
à jamais résigné aux barrières
d’une Église douce-amère,
passent les bonnes femmes
deux à deux
devant le confessionnal,
croisement crucial
pour d’autres couples
solitaires
et d’autres existences
liminaires
coulant inexorables
avant de s’arrêter,
deux à deux,
dans l’espoir spasmodique
de se sauver
ailleurs.

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Sur ma passerelle de gueules dérangées
il fait nuit pour les sans-but
allant venant
le long des quais glacés,
tandis que le chapelain du couvent, égaré
croit effleurer
un sein mouillé,
une joue charnue :
la page du bréviaire,
tandis que l’hiver
paraît, disparaît
dans les yeux d’une mère
au nez empourpré
tandis que des foules
avancent, silencieuses
sous ses lèvres
et que ses oreilles
entendent retentir
la gêne sourde du monde.

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Sur mon écran noir
d’où les gueules chuchotantes
se sont évanouies,
la glace a envahi la fenêtre
et je cesse d’attendre
dans mon fauteuil croulant :
jamais plus ne reviendra
le moment attendu,
jamais plus tes yeux gris
ne franchiront le silence
bousculant mes ardeurs…

Tandis que…

Giovanni Merloni

Merci à Serge Marcel Roche, qui m’a encouragé et aidé avec profonde sensibilité et patience dans le travail de révision de ce texte.

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Notre histoire à nous tous (Avant l’amour n. 23)

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Notre histoire à nous tous

I
D’innombrables fois
j’ai écrit mon histoire,
ton histoire, notre histoire,
une histoire que tout le monde raconte,
une histoire qu’on raconte partout :
nos promenades en long et en large
près d’un fleuve,
notre étreinte dans une barque,
notre déclaration,
tes caresses, tes cheveux, tes yeux,
ton sourire, ton nez…
et, j’oubliais… ton cou, tes épaules :
« Tu es belle »
« Que je t’aime ! »
« Tu es ma vie même »
« Tu es ma mort même ».

Combien de cahiers
avais-je remplis
le soir de notre première histoire !
Parmi ces mots exagérés
enthousiastes, compulsifs
tu paraissais jeune,
amoureuse,
ravie, taquine, superbe,
imprévisible, hautaine
éloignée,
déjà prête à partir,
sur le palier du train,
déjà prête à mourir
sans moi…
Nous ne voyions même pas
la route
parce que le monde même
n’était que nous-mêmes.

II
Maintenant,
les cahiers ont changé de couleur
comme nos cheveux
notre peau
et l’intensité de nos yeux.

S’éloignant de son fleuve,
de son lit de mystères,
notre histoire au couchant,
oubliant ses chimères,
ses épreuves amères,
a raté tous les trains
a glissé dans la boue
d’une mort floue
d’un esprit tordu
d’un destin fichu.

Anéanti
par la force ressuscitée
de nos amours,
je suis un survivant
aux veines vieillies,
désormais indifférent
aux présages avilis
dans des lits de velours.

Le monde s’effondrant
dans une vague
d’amertume
et de questions inquisitrices,
je vais perdre, hélas ! la plume
et l’envie d’inscrire
dans une bague
les extraordinaires délices
de ton histoire,
de mon histoire,
de notre histoire…

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Giovanni Merloni

Merci à Françoise Gérard, qui a participé avec enthousiasme au travail de révision de ce texte.

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Une belle fille (Avant l’amour n. 22)

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Une belle fille

Une belle fille
ne devrait pas regarder
un vieux comme moi.

Si l’on exclut le monde
qui nous entoure,
notre femme qui ne nous plaît pas,
notre fils qui nous déplaît
notre fille qui se bécote
avec notre fils
(je dis « notre » pour dire :
ma fille qui se bécote
avec ton fils) ;
si l’on exclut la laideur
des grains de beauté
des plaies
des rides
il ne reste que l’éclat
de « ses » yeux jeunes
il ne reste que la joie
de « sa » silhouette
lumineuse…

Et pourtant
c’est justement à cela
qu’il faut se dérober
fuyant la vie
comme si c’était la mort.

Je ne veux pas voir
ni être vu,
j’aime bien traîner
d’une ombre à l’autre,
d’une flaque à l’autre,
en me réjouissant
de mon costume gris,
en me perdant
dans les coulisses sombres
d’histoires opaques.

Mais, si l’on exclut
tous les souvenirs
des espoirs,
des hontes,
des attentes,
des baisers
désinvoltes,
maladroits,
éphémères…
que me reste-t-il
de beau
sinon regarder
la silhouette et les yeux
d’une belle fille
désinvolte,
maladroite,
éphémère ?

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Giovanni Merloni

Merci à Brigitte Célérier, qui a participé très aimablement au travail de révision de ce texte.

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Des guitares sans cordes (Avant l’amour n. 21)

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Des guitares sans cordes 

Au printemps, de bonne heure
des guitares sans cordes
se parlent de la lune.
Près du comptoir du bar
les gens causent, savourant
le parfum des croissants
des jambes élancées
des promesses brisées.

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En été, vers midi
des guitares sans cordes
se passent de la lune.
À la terrasse du bar
les gens pleurent, avalant
les rumeurs de la rue
au milieu de robes foncées
et de contes de fées.

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Photo : Claudia Patuzzi

En automne, vers le soir
des guitares sans cordes
se moquent de la lune.
Derrière la vitre du bar
les gens s’effleurent, lorgnant
les reflets des passants
des dames pomponnées
et des tristes pensées.

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En hiver, dans le noir
des guitares sans cordes
s’en fichent de la lune.
Dans la salle du bar
les gens rient, poursuivant
la fumée du tabac
parmi de jolis décolletés
et de rêves embrouillés.

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Giovanni Merloni

Un grand merci à José Defrançois pour le partage amical lors de mon travail de réécriture de ce texte.

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TEXTE ORIGINAL de 1962 EN ITALIEN (Chitarre scordate / Al bar si ride e si piange)

Un soleil, un ciel rose (Avant l’amour, n. 20)

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Un soleil, un ciel rose (1962)

Deux pas
au milieu des gens
que personne n’entend
un chapeau
pointant en vain
au milieu d’une cohue
d’ombres et de bérets.

Un soleil un ciel rose.

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Une boutique
deux boutiques
trois boutiques
un supermarché
une rue
un maigre arbre inutile
deux pas parmi les gens
bousculant
pour traverser
la foule de têtes
coiffées de chapeaux et bérets.

Un soleil un ciel rose.

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Un boulevard, un pont
une rue transversale
une palissade un mur d’enceinte
un immeuble
une porte
une chambre
une faible lumière
un profil un souffle
deux pas sur le plancher qui craquent
un baiser hâtif
une plainte.

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Une détonation.

Un soleil un ciel rose.

Giovanni Merloni

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La vie n’a pas d’yeux (Avant l’amour n. 19)

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La vie n’a pas d’yeux

Ce que j’avais vu
de ce monde insaisissable,
ce que tu avais lu
de mes découvertes,
ce que j’avais moi-même lu
dans ce que tu avais vu
a déclenché entre nous
un sombre malentendu.

« Que sais-tu de la vie,
de l’amour, de la mort ? »
Tes paroles se sont envolées,
mes réponses sont restées
telles des armées féroces
enfermées depuis hier
dans un étui de fer.

Peut-être, m’étais-je donné
des airs d’importance
ou bien tu avais jugé
mon esprit déplacé.
Je ne saurai jamais
ce que vraiment tu penses,
sombré par la terreur
de ton indifférence,
car tu n’afficheras
la moindre stupeur
ni la moindre jouissance
en arrêtant ton pas
pour lire, sans prudence,
le décevant feuilleton
de notre désunion.

La vie n’a pas d’yeux
elle ne se promène pas
le long d’une balustrade.
La vie ne contemple pas
les paysages.

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Ce que j’ai vu
ne sera nulle part retenu,
au fond de mes yeux non plus.
Et pourtant j’écrirai
que ce ne fut pas en octobre
lors d’une triste soirée
mais plutôt en juillet
lors d’une grasse matinée,
qu’il n’y avait
ni plume ni cahier
dans les tréfonds de nos yeux
orphelins de toute envie
de toute clairvoyance démunis…

Giovanni Merloni

Merci à Claudine Sales, qui a participé avec un esprit tout à fait amical n’empêchant pas la sévérité et la rigueur là où cela était nécessaire au cours de la révision de ce texte.

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Une parenthèse « Rubens »

foto muratore 4.04.2015

Rome, photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Une parenthèse « Rubens »

À la suite d’une invitation inattendue — un nouveau blog de Jacques-François Dussottier qui regroupera des artistes et des poètes italiens et français —, je suis revenu à mes poésies en langue italienne pour faire un choix.
Ce n’est pas la peine de vous exprimer mes états d’âme et d’esprit vis-à-vis de ces « corps abandonnés » ne faisant qu’un avec d’autres textes dans lesquels j’ai déversé autant d’espoirs et d’énergies au cours de « ma double vie » de dirigeant public et d’artiste. Je reviendrai un de ces jours sur le thème de mon déracinement, aussi définitif qu’indolore… pour expliquer ce qui peut représenter l’éloignement de la langue maternelle au point de vue psychologique et humain.
Pour ce qui concerne mes poésies, les relire en italien me fait l’effet d’une rencontre secrète. Comme si je rencontrais une dame très fascinante à l’insu de ma propre femme…
C’est probablement à cause de l’embarras d’une telle rapatriée — causant une émotion difficile à maîtriser — que j’ai choisi en première une poésie d’il y a… quarante ans !
C’est une poésie qui raconte un univers aussi précaire qu’intense et même volumineux. Un grand amour mêlé aux jeux inépuisables de la fantaisie. J’étais à Bologne, ce mois d’avril 1975… Elle avait accepté le sobriquet de « fée » et ne cessait de m’émerveiller par ses continus changements de « look ». Je n’oublierai jamais sa collection de sacs et ses coiffures toujours différentes. C’est pour cela que j’avais pensé à cette jolie madame ci-dessous, un peu transformiste, qui « assume » pourtant, sans fléchir, son naturel rôle de femme gâtée qui se laisse entourer d’attentions.
Voilà, j’ai d’abord relu et modifié l’ancien texte italien. Ensuite, j’ai retravaillé ainsi le texte français qui va substituer celui que j’avais publié une première fois en janvier 2013, il y a donc plus que deux ans. Cette poésie, ne rentrant évidemment pas dans la série des poésies « d’avant » l’amour, peut être alors considérée comme une parenthèse « Rubens ».

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Giovanni Merloni

Le soupir emmuré de l’oncle Ghislain : « La stanza di Garibaldi » de Claudia Patuzzi

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Le soupir emmuré de l’oncle Ghislain

Dans le but d’analyser la parfaite construction de l’histoire de « La chambre di Garibaldi » (« La stanza di Garibaldi ») de Claudia Patuzzi, j’essayerai de caractériser les lieux, les moments et les événements principaux autour desquels se constituent le sens et la valeur littéraire du livre.

« Il est de moments magiques, déclare Claudia Patuzzi, durant lesquels un écrivain ne doit pas être dérangé. Dans ces moments, je deviens capable d’oublier mon corps et de vivre hors du temps et de l’espace. En fait, je ne sais même pas quelle heure il est. L’air est encore frais, peut-être parce que le soleil donne au sud, sur la véranda. Au nord, dans la petite tour de tuf, la chaleur arrive toujours en retard, vers deux ou trois heures de l’après-midi, aveuglant d’un coup toute la chambre. Je ferme alors les volets et les rideaux..»
Un lieu présent dans un temps présent, dont le mouvement physique est soumis au cycles de la Nature : la chambre au sommet de la petite « tour » accoudée sur le jardin de la maison auprès de la mer. Une espèce de Aleph, où toutes les mémoires sont recherchées, trouvées ou devinées : « le lieu où demeurent, sans se confondre entre eux, tous les lieux de la terre, qu’on peut voir depuis tous les angles possibles et imaginables  ».
« …en réalité, il habite une grande chambre carrée, avec des toilettes adjacentes… » 
Une autre chambre, elle aussi présente, mais disloquée dans un temps physiquement immobile, que seulement un esprit frénétique pourrait mettre en mouvement : la chambre de l’oncle Ghislain dans l’Institut des frères chrétiens de Bruxelles, où les cycles naturels du monde extérieur sont toujours décalés et insaisissables. La mémoire de Ghislain est précise mais trop douloureuse pour qu’elle puisse se renouer aux rythmes de sa vie passée dans une reconstruction crédible.

« Chère petite féé, qui sait combien de questions tu voudrais me poser… »
Les lettres à la « petite fée (toujours bienveillante) de cet oncle âgé (demeurant jeune dans l’esprit), commentent, dans une espèce de contre-chant au ralenti   (comme dans une moviola), le film visuel et sonore des faits qui se suivent l’un après l’autre.

« Depuis mon enfance… J’ai cherché la tache de ma grand-mère Eugènie sur les murs de la petite tour… »
Une série de flashback nous ramenant aux passages décisifs, heureux ou dramatiques, qui font l’histoire de Gény (Eugénie), le personnage clé du livre — situé dans le juste milieu (géographique, chronologique et affectif) entre le protagoniste Ghislain et sa nièce (l’Auteure du roman) —, c’est-à-dire la grand-mère de cette dernière (la grand-mère enfant, la grand-mère jeune, la grand-mère morte). L’histoire douloureuse de Ghislain s’encadre parfaitement dans l’histoire douloureuse de Gény : rebelle par nécessité ; héroïque  en fonction pour ses deux hommes et de ses trois enfants ; victime innocente de la perfidie homicide de la famille de Paul Mancini, le véritable père de   Ghislain; faible vis-à-vis du refus du Niba, le père adoptif de Ghislain.

« Juste après les funérailles, Annibale Fata démantela la radio… »
Le Niba — même si l’on peut considérer comme un rebelle, un passionné de la mer, un entrepreneur courageux, insouciant de l’éloignement de son pays en temps de guerre —, se soumet pourtant très docilement et sans discussions à la mentalité anachronique de la famille des Marches, jusqu’à forcer sa femme Geny pour qu’elle abandonne Ghislain à leur départ de Bruxelles, en le livrant enfin dans les mains de Cyrille Balthasar, un chef de famille assez redoutable qui n’avait pas caché, en plusieurs circonstances, son égoïsme ni son absence de scrupules dans le rangement des affects familiaux.

« Tandis que Rolando s’affaire dans la cuisine, nous nous faisons face dans la véranda, ma mère et moi. Fille cadette de Gény Balthasar, demi-soeur de Ghislain, elle a désormais quatre-vingt ans. Chaque jour, elle perd une infime parcelle de sa mémoire… »
À côté du sillon principal — la véritable histoire de Ghislain Balthasar — on découvre d’ailleurs une histoire parallèle, en contre-chant, représenté par les vicissitudes d’Henriette et de Roland, les deux gardiens  de la maison-tour avec jardin, des répétiteurs mais non des passionnés de la mémoire. Une vision parallèle, souvent ironique, assez proche à l’esprit de l’homme contemporain, se déclenche autour  d’eux. D’ailleurs, entre cette Henriette (une mère à la mémoire désorganisée) et l’autre Henriette (une fille restée orpheline de sa mère à l’âge de quatre ans) semble-t-il s’installer une césure incurable. Malheureusement, quand l’écrivaine-petite fée est finalement prête à honorer ses engagements avec « l’oncle des lettres », c’est trop tard : Henriette n’est pas en condition de maîtriser sa propre mémoire. Tandis que Ghislain se réjouit à vide dans l’examen répétitif des vieilles photos et que l’émotion l’empêche de les fondre dans un flux de conscience libératoire et ne vitale (parce qu’en réalité il ne veut pas se dérober à cette fixation), Henriette — ayant résisté toute la vie aux questions de son enfant sans lui fournir un cadre plausible de la séquelle de tragédies qui avaient posé une si lourde hypothèque sur son destin —, se réfugie presque volontiers dans la sénilité précoce et dans le désordre de ses souvenirs.
Il resterait Rolando, comme possible témoin et interlocuteur. Mais la succession des destinées croisées qui a fait rencontrer Henriette e Rolando au milieu de la Seconde Guerre, avait déjà prévu des dérives de chagrin, des abandons et des souffrances pour lui aussi : orphelin de son père à l’âge de quatre ans, Rolando aussi, comme Ghislain, crût dans des collèges, loin de chez lui. Heureusement, grâce à son tempérament sportif (ainsi qu’à l’absence de dangereuses distractions), il réussit à se sauver jusqu’à vivre finalement une vie pour ainsi dire normale. Rolando, en définitive, ne fait qu’un avec une vision tout à fait cristallisée et réthorique du passé de sa femme et de sa famille, ainsi que de leurs rencontres de Macerata et des vicissitudes de Ghislain…

« Un jour, j’ai commencé… J’étais convaincue d’être entraînée surtout par le dédain et le désir de justice… »
Le livre de Claudia Patuzzi se propose donc de faire justice, pas seulement des fautes les plus graves — celles de Cyrille et de la famille farouche de Paul Mancini —, mais aussi de celles de son grand-père Niba, en particulier de son manque d’amour (partagé au cours des années par sa famille de Macerata), sans compter le manque de courage de Geny et aussi cette sorte de complicité d’Henriette et Rolando dans le maintien du secret, encore des années après la disparition de Ghislain. Un secret absurde, vis-à-vis de cet abandon destiné à se traduire ensuite en exclusion, marginalisation, effacement. Zérus, c’est-à-dire zéro.

Un deuxième contre-chant — parfois éloigné, parfois plus marqué et explicite — est représenté par la figure de Garibaldi, le héros qui a eu un rôle décisif dans l’accomplissement du procès unitaire du Risorgimento. Garibaldi fut toujours considéré comme un personnage incommode, non seulement à cause de son intransigeance et honnêteté mais aussi pour sa vision libre et anticonformiste de l’amour et de la famille. Peut-être Ghislain — qui était particulièrement reconnaissant envers le pape Jean XXIII, un grand homme qui n’avait pas eu honte, lui aussi, de la modestie de ses origines — était-il convaincu que si son père avait été Garibaldi, au lieu de rebelles à moitié comme le Niba ou Paul Mancini, il n’aurait pas été abandonné.

Les lecteurs de La chambre di Garibaldi devraient lire un autre roman de Claudia Patuzzi, La rive interdite, qui a beaucoup d’éléments en commun avec celui-ci. Un livre apparemment différent, situé dans le Paris du Moyen Âge, où la réinvention du contexte et de ses humeurs jaillit d’une recherche filtrée par l’art et la littérature, tandis que pour la “chambre” la réinvention est véhiculée par les photos de famille, par les maisons cristallisées dans la mémoire, par les récits. Mais les deux personnages principaux des deux livres sont les mêmes : le personnage de la petite Regard de la “Rive” sera incarnée par la petite fée-écrivaine-nièce de la “chambre” tandis que Marcel, le jeune clerc disciple de Sigier de Brabant dans la « rive » sera Ghislain, le frère chrétien de la “chambre”. D’ailleurs, soit dans la “rive” soit dans la “chambre” on perçoit un flux narratif et un rythme fabuleux qui vient du passé, de la tradition. Je vais révéler maintenant que l’oncle de Claudia possède un double prénom : Marcel Ghislain. Le premier prénom, le plus utilisé en famille, a été donné au protagoniste qui “vient de l’autre rive” et au final sera obligé de renoncer à l’amour de  Regard. Le prénom Ghislain a été donné au protagoniste de ce deuxième livre. Un autre élément liant strictement ces deux textes, qu’on pourrait considérer comme complémentaires ou alors comme porteurs d’explications croisées, c’est la critique douloureuse à  la duplicité de l’éthique catholique, aux infamies qu’on perpètre à l’ombre du crucifix. La force de ces deux romans réside en définitive en cette capacité de s’émerveiller et d’éprouver du dédain pour l’hypocrisie qui bâillonne et opprime un nombre incalculable de consciences, de familles, de rapports interpersonnels. Ce sont donc, subtilement et profondément, deux livres “politiques”, de la part de tous ceux qui ne renoncent pas à la vie.

« Alors que j’écris sur la guerre, j’assiste, impuissante, à des évènements qui précipitent. L’Histoire avance au hasard, comme le bouchon d’une bouteille sur le point d’exploser : tu ne sais jamais où il va tomber…  »
L’histoire aux deux « h » est très importante pour Claudia Patuzzi : ce ne sont jamais que des hommes particuliers ni qu’une seule famille (petite ou grande qu’elle soit) les seuls responsables du destin d’une pauvre intruse ou d’un pauvre exclu. Cependant, il faut toujours reconnaître à l’Histoire une fonction narrative primordiale et proéminente dans la « reconstruction de  la vie ». À défaut du tissu de l’Histoire, ainsi bien reconstruit par l’auteure, ce livre-film, avec tous ses effets spéciaux, bruits et odeurs n’arriverait pas a toucher le lecteur en lui donnant la chance de participer au dédommagement de toutes les souffrances subies par Marcel Ghislain Balthasar.
Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui je vous ai parlé de deux livres de Claudia Patuzzi où elle — de façon apparemment inconsciente — coud et défait la toile de la littérature qui aspire à devenir la vie. S’il est vrai qu’un livre c’est comme un enfant – ayant de la chance ou malchanceux, réalisé ou incompris — qui peut mener une vie normale juste s’il est accueilli comme enfant légitime  dans la Maison des Littératures, (tandis qu’en cas contraire il finirait, comme un pauvre handicapé, dans un cagibi avec les balais, avant d’être renvoyé dans le pilon…) il est de même vrai que la petite Regard de la “Rive interdite” et le jeune-vieux Ghislain de la “Chambre de Garibaldi” sont des livres-personnes dont la vie malheureuse sera enfin affranchie pour être  divulguée jusqu’à s’imposer à l’attention de tout le monde.
Ce roman — qui semble jaillir parfois de la plume d’une Natalia Ginzburg désinhibée, d’un Italo Calvino sincère ou d’une Elsa Morante de nos jours — est aussi tributaire de la vaste et profonde culture cinématographique de Claudia Patuzzi. Il est lui même  un film, qu’aurait pu réaliser un Alfred Hitchcock sain d’esprit ou un Stanley Kubrik moins américain qu’européen. Un livre-film que pourrait diriger aujourd’hui le grand Win Wenders, remportant bien sûr un véritable succès de critique et de public.

Giovanni Merloni