le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

le portrait inconscient

Archives de Tag: Portrait d’un tableau

Enfance de l’art par Françoise Gérard (les #vases communicants décembre 2013)

06 vendredi Déc 2013

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

≈ 1 Commentaire

Étiquettes

Françoise Gérard, Portrait d'un tableau, vases communicants

ladri di biciclette - copie

Le Voleur de bicyclette (Ladri di bicyclette), film réalisé par Vittorio De Sica (1948)

Pour les vases communicants (*) de décembre (voir liste complète des participants), Françoise Gérard et moi nous avons décidé d’exploiter notre échange autour du sujet de l’enfance. Mon enfance, son enfance, celle de mes enfants, celle de ses enfants et petits enfants. Nous nous sommes tout simplement envoyées quelques photos. À partir de ces traces assez incomplètes de passés révolus mais encore présents dans nos âmes sensibles, chacun de nous a essayé de se plonger dans le passé mystérieux et tout à fait inconnu de l’autre. Dans cet esprit ce blog-ci héberge Françoise Gérard et ses réflexions poétiques à partir de quelques photos d’enfance, tandis que je me suis invité pour le même but dans Le vent qui souffle, le blog de Françoise, que je trouve très intéressant, ouvert, accueillant, inspiré depuis sa naissance à l’idée de l’échange, de la réflexion et du partage.
Giovanni Merloni

Enfance de l’art, par Françoise Gérard

Les mots me manquent… Je me sens incapable… Je ne saurai pas… Trop, trop d’émotions, de sentiments confus et contradictoires me submergent soudain en découvrant les simples mais très belles photos que m’a envoyées Giovanni… J’imagine que le sourire confiant, que le visage radieux de cet enfant est le sien… Aux commencements de sa vie… Quand tout n’était encore vraisemblablement que promesses… Quand il n’était possible d’imaginer que bonheurs présents et à venir…

001_giannino_002 180

Au milieu de tous ces enfants, frères, sœurs, ou peut-être cousins cousines, une femme fait converger sur elle leurs regards aimants et heureux. Manifestement, elle les a aidés à grandir en les armant de son amour pour affronter la vie, et les voici, grands, adolescents, jeunes gens, sur cette photo où les visages moins ronds n’ont pas complètement trahi l’enfance, autour de leur mère ou de leur parente dont les cheveux ont commencé de grisonner...

004_1961c_004 180

Trahir, le mot est lâché… Sans doute suis-je déjà en train de trahir Giovanni, aussi bien l’enfant qu’il a été que l’adulte se souvenant de cette enfance qui lui est propre et dont lui seul a la clé!… Mais n’est-ce pas plutôt l’enfant qui abandonne l’adulte à ce qu’il est devenu?… Nostalgie de l’enfance, que cherchons-nous à découvrir ou à déchiffrer sur ces visages qui se sont laissés photographier par les adultes d’alors pour fixer les moments de bonheur et baliser la vie qui passait?… L’enfance est-elle vraiment cet âge d’or qui nous tend le trésor de ses souvenirs? Quelle perception avions-nous de nous-mêmes quand nous n’étions encore que des enfants soucieux de devenir grands et de quitter les enveloppes trop protectrices? La vie ne se montrait-elle pas déjà un peu rude?… La grâce de l’enfance est parfois meurtrie par l’expérience du malheur; et même les enfances heureuses sont blessées par l’apprentissage de la vie qui montre fatalement l’envers du décor… Comment se défendre contre les monstres, réels ou imaginaires?… Les petits d’hommes sont ambivalents comme leurs parents, et balancent entre leurs peurs et leurs joies!…
Dans la famille de Giovanni, les enfants sont heureux et font la fête. Le petit Giovanni est fier de sa cravate qu’il arbore en bombant la poitrine entre son frère et sa sœur.

003_la fête 1953 180

« Oui, c’est moi, je suis en train de devenir grand et cette cravate le prouve. Pourquoi me regarder comme un enfant? »… Comme si les adultes eux-mêmes n’étaient que des adultes et n’avaient pas gardé au fond de leur cœur une part d’enfance?… Mais quelle est-elle? Comment la définir?… Le jeu et toute l’inventivité qui lui est associée est sans doute ce qui sépare ou réunit au plus haut point, selon les degrés d’interférence, le monde des adultes et celui des enfants…
Mais voici que je parle de l’enfance en général et que je m’éloigne de l’enfant Giovannino. Quels étaient ses rêves mais aussi ses cauchemars? Quel était l’axe structurant autour duquel l’enfant apprenait à penser sa/la vie? La première photo a été prise à Paris, la seconde à Siena. La France, l’Italie. Ce partage géographique (du côté de… ou de…) a nourri son imaginaire. Quels reliefs particuliers le bilinguisme apportait-il aux histoires lues ou racontées?

002_la liseuse 180

Infans, l’enfant qui ne savait pas encore parler découvre que les émotions qui bouillonnent dans les coeurs correspondent à des mots qu’il est possible de cueillir sur les pages d’un livre. L’adulte aimée est une lectrice, une liseuse qui adorait la France et la peinture de Renoir.

004bis_Auguste_Renoir_La_Liseuse 180

Giovannino aimera la peinture autant que les mots. Il entame à cette époque, au gré des déplacements de sa famille entre l’Italie et la France, un long voyage intérieur qui n’aura jamais de fin, et qui s’apparente à un exil. Pour rassembler tous les morceaux de sa vie, Giovanni apprend à composer de grands tableaux qui ressemblent à des puzzles. C’est son jeu de prédilection. Il y a toujours deux ou trois pinceaux dans sa trousse de voyage, à côté d’un stylo. Car il s’est mis aussi à raconter de longues histoires foisonnantes qui parviennent à peine à traduire le bouillonnement des sentiments qui mènent la danse tout au fond de son coeur. Il y a tant et tant à explorer! Mais aussi tant de choses essentielles ou inessentielles (comment savoir?) à laisser de côté au moment des départs et à tenter de retrouver pour se ra-ressembler (à) soi-même et se sauver de l’oubli! Tâche épuisante et vouée à l’échec, car les mots sonnent toujours un peu comme le tocsin de la mort… Le geste d’écrire ou de peindre se fond alors en un seul qui s’apparente à celui qui nous vient des profondeurs de l’histoire humaine quand les premiers hommes avaient découvert et mis en oeuvre le pouvoir de laisser des traces sur les parois de leurs cavernes… Que ne connaissaient-ils l’informatique à cette époque! Prescience des chamans qui tentaient d’ouvrir des liens sur les portes de l’au-delà?!… Nous portons tous en nous l’énigme des premiers jours et de la fin du monde…
Mais que serait ce billet sans la personne hors champ qui a pris les photos qui lui ont servi de support? Que conclure sinon que l’invisible permet le visible?… Et que, à l’inverse, le geste de l’inscription dans le monde par les chamans-artistes, en ouvrant-ouvrageant des espaces-temps qui, sinon, resteraient hors de portée, permet la révélation de ce que le réel a d’insoupçonné?… Magie de l’écriture et/ou de la peinture… n’est-ce pas, Giovanni?
Giovanni devenu grand devient un père visible au milieu de ses propres fils… Mais alors, si ce n’est plus le père qui prend les photos, qui donc se dissimule hors champ cette fois ?

005_bologna  NB 180

Depuis la nuit des temps, c’est ainsi, les grands transmettent aux petits. Les fils reçoivent donc du père ce qu’il a de meilleur, les mots et les couleurs.

006_riccio 017 150

Paolo le cadet suivra le père à Paris, tandis que l’aîné Raffaele restera à Rome. Ainsi continuera l’histoire d’une famille métronomique…
Les humains ont inventé la photographie automatique. Le regard de Gabriella ne rencontre pas, ici, celui de son père.

007_photomaton NB 180

Sans doute a-t-il choisi de s’effacer momentanément pour prendre en artiste cette photo de sa fille… De profil mais en réalité de face, brouillage de la perspective, mise en abyme… Une soeur et deux frères, trente ans auparavant, à Siena… etc, etc…

Texte de Francoise Gérard

Photos : archive Giovanni Merloni

(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 décembre 2013

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Autoroute vers le Luxembourg (les #vases communicants avec Claudine Sales – octobre 2013)

04 vendredi Oct 2013

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

≈ 6 Commentaires

Étiquettes

Portrait d'un tableau, vases communicants

Voyage dans un tableau de Claudine Sales

autorouteEdVolvo2photo 180

Claudine Sales : « Driving with EdVolvo »
pastels 50x50cm, septembre 2013

Autoroute vers le Luxembourg. On est au crépuscule. La piste se défait de son absence de couleur pour refléter le céleste bleu du ciel. Curieusement, avec son allure en serpentine — dont on voit une contrecourbe luisante à l’horizon — l’autoroute envahit en long et en large toute la surface glissante sous mes roues. On a l’impression de naviguer sur une montagne russe. Je ne peux pas tout voir depuis le pare-brise encombré de lunettes et de mouchoirs. Alors je descends pour regarder le ciel. Personne, aucune voiture. Est-ce que le Luxembourg existe, est-ce qu’il est tellement petit que je l’ai déjà dépassé ? Je me touche la barbe. J’existe, donc cette parenthèse de rose et de bleu existe elle aussi, comme ce petit îlot au centre de l’Europe… D’ailleurs, mon amie me l’a assuré : elle sera là, elle m’accueillera en famille avec un petit dîner sur la terrasse…
Je m’assieds sur le garde-rails et je découvre le ciel qui à sa fois reflète la terre, en assumant le volume sans poids d’une colline renversée, où le soleil est chéri par des nuages filants en courbes concentriques. Je pourrais m’endormir dans cette merveilleuse solitude, la même que j’avais imaginé dans mon autoroute mentale.

Pour les vases communicants (*) d’octobre (voir liste complète des participants), Claudine Sales (CS) et moi (GM) nous avons décidé d’exploiter notre échange artistique sous forme d’interview ayant pour prétexte un dessin ou un tableau que chacun de nous a réalisé exprès pour ce rendez-vous. Nous nous sommes posées réciproquement des questions au sujet de notre travail de peintres, dans lequel nous devrons évidemment considérer comment et pourquoi ce travail même essaie de se confronter aux réactions du public du web. Dans cet esprit ce blog-ci héberge le tableau de Christine Sales et ses réponses à mes questions, tandis que deux dessin à moi sont accueillis dans Colorsandpastels, le blog de Claudine, que je fréquente depuis sa naissance et maintenant affiche une nouvelle veste graphique qui aide à mieux apprécier ses publications et ses oeuvres toujours extrêmement positives et intéressantes.
Giovanni Merloni

Interview à Claudine Sales (CS)
par Giovanni Merloni (GM):

GM : Nous avons travaillé sur un thème qui rentrait, depuis longtemps, dans votre imaginaire à vous, que j’ai adopté moi-même pour cette occasion en considération de sa grande force symbolique. Mais, pouvez-vous me dire ce que l’autoroute représente pour vous ? A-t-elle un rapport avec les autres sujets de votre inspiration ? A-t-elle une couleur pour vous ? Est-elle grise, pour vous, comme pour tout le monde ?

CS : Tout d’abord, je précise que je me considère comme « dessinatrice » autodidacte et non peintre. J’ai lu quelque part qu’on appelait « peinture » les dessins pastels suivant certaines conditions que je n’ai pas comprises.
Mon blog a été créé suite à l’insistance d’Isabelle Pariente-Butterlin. Je montrais de temps en temps mes petits dessins souvent inspirés par ses photographies sur twitter et elle m’a encouragée à ouvrir un blog où exposer mes dessins avec quelques textes courts illustrant mes recherches. J’ai la chance d’avoir une dizaine d’abonnés fidèles depuis deux ans.
L’autoroute/la route m’inspire parce que qu’elle est une invitation au voyage. Je déteste par-dessus tout voyager, trop accrochée à mes collines bleues (venez vérifier); mais j’éprouve un sentiment de compassion envers les voyageurs.
L’autoroute et la mer sont des lieux de téléportation où l’on se dit adieu.
L’autoroute est grise, mais aussi rose, mauve, noire, anthracite, bleue, brune et parfois bariolée grâce aux nids de poule. J’adore les nouvelles peintures réfléchissantes bleues.

GM : Du moment que les couleurs sont les grandes protagonistes de vos tableaux, est-ce qu’elles viennent avant le dessin, suggérées par un élan ascensionnel, quasi mystique ? Ou alors sont-elles le résultat d’un travail graduel, par couches successives ? Si cela n’est pas indiscret, combien de temps vous faut-il, en général, pour achever un tableau ?

CS : Votre première suggestion est la bonne : c’est la claque de la couleur qui fait avancer et le dessin la sert pour suggérer l’espace. J’ai une faiblesse pour le bleu, propice à la méditation. L’injonction à la couleur c’est mon trip. Mais au bout du compte, je fais toujours du figuratif, exploitant les caractéristiques a priori du cerveau.
Combien de temps pour un dessin? Est-ce qu’on inclut le sujet dans la question ou s’agit-il seulement de l’exécution? Un dessin peut être fini en une séance de deux-trois heures. Mais je peux tourner des mois, sinon des années, autour d’un sujet bien précis. Je sais quand je n’ai pas encore la maîtrise pour l’aborder, alors il reste là en suspens dans ma tête et je travaille à autre chose.

GM : J’avais en fait compris que la couleur est au centre. Elle est l’âme, le noyau essentiel de chacun de vos motifs. J’imagine une petite goutte bleue, ou jeune, d’abord infiniment petite, qui prend les formes d’un estuaire ou d’un ciel étoilé. La structure de cette petite goutte se multiplie ou plutôt se met en relation avec d’autres gouttes, ou grumeaux de matière ou pierres luisantes. Et voilà la question : ce monde explosé et lumineux (même dans un voyage nocturne en autoroute) quel rapport à-t-il avec le monde réel ? Est-ce qu’il y a des symboles — cachés ou inconscients — dans ces îlots qui flottent dans la stratosphère ou sur le fil de l’eau de la Gironde ?

CS : Comme je le disais déjà, je fais du figuratif. Lors de notre voyage vers le Périgord, à la hauteur de Metz, le lever du soleil et sa lumière rasante nous ont réservé un concert de bleus, de roses et d’oranges écarlates; je n’ai pas eu besoin de faire un effort d’imagination pour dessiner, la nature est bien assez colorée comme ça !

GM : Vous avez dit : je suis une dessinatrice. Pourtant, le dessin se fond tellement bien avec la couleur et la couleur est tellement efficace et poignante, que je dirai que les deux choses se fusionnent à la merveille. Est-il possible un dessin sans couleurs, pour vous ?

CS : J’ai commencé à dessiner en noir & blanc, au bic plutôt sur les agendas, les feuilles de cours; puis quand j’ai commencé le pastel, je faisais des dessins en couleurs et j’étais de plus en plus insatisfaite, j’ai même arrêté de dessiner pendant deux ans. Un jour j’ai inversé le problème: le dessin devait servir la couleur. Maintenant ça fait trois ans que j’exploite ce filon. Je vois comment je peux représenter avec la couleur et puis après j’essaie de me débrouiller avec le dessin. Souvent je rate mon coup, mais quand ça marche, je suis la plus heureuse !

palette claudine 740

GM : Vous vous inspirez à quelque maître du passé ou contemporain, auquel vous vous estimez proche ? En dehors d’éventuelles ressemblances avec quelqu’un d’eux, qui sont vos peintres préférés ?

CS : Je ne crois pas m’inspirer consciemment d’un peintre. Je gribouille depuis l’âge de 7 ans : je me souviens que j’avais été fasciné par le dessin d’une vache. Comme tout le monde j’ai dessiné le Saint et 007 dans la marge de mes livres d’Allemand.
Mes peintres préférés sont VerMeer & Rembrandt une semaine. La semaine d’après ce sera Van der Weyden & Van Eyck; et puis la suivante ce sera VanGogh & Caravaggio. Puis Caillebotte, Degas & Mary Cassatt & Sargent. Hopper, Freud. Et puis Morandi… J’aime les peintres secondaires et puis les moins bons, tous ceux qui se sont cassés les dents au travail. Difficile de choisir.
Je me sens proche de l’univers de Bonnard et Vuillard, un monde replié sur l’intérieur. Je regarde ces peintres avec envie mais sans imaginer que je pourrais un jour m’en approcher.
De toute manière, je dois m’éloigner d’eux pendant les périodes où je dessine. S’ils m’influencent, c’est par l’inconscient, mais là je ne parlerai qu’en présence de mon avocat ;))).

(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

François Bonneau : Arrêter la machine du temps (vases communicants juin 2013)

07 vendredi Juin 2013

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

≈ 4 Commentaires

Étiquettes

François Bonneau, Portrait d'un tableau, vases communicants

Mes chers lecteurs, je suis vraiment heureux de partager avec vous cette très stimulante expérience des « Vases communicants », à laquelle je participe, ce vendredi 7 juin 2013, pour la cinquième fois. 
Cela est aussi un grand plaisir pour moi, parce j’ai occasion d’échanger avec François Bonneau. Je suis avec intérêt et admiration L’irregulier, son blog très suivi, qu’il alimente avec des textes et des images profonds, réfléchis, inattendus et beaux !

En quoi consiste le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis) ? Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.

Et maintenant, la parole à François Bonneau !

Bonjour Giovanni,
Si j’en crois les clichés véhiculés par bon nombre de mes compatriotes, tu as un prénom qui fleure la gomina, la douce vie en Vespa, le chianti, et je te fais grâce de la pizza ; je ne connais de toi que le portrait inconscient, et ta photo, relayée via la boite mail ; tu m’es familier, inconnu, courtois comme je l’apprécie, et surtout, surtout, tu as ce pouvoir quasi magique de pouvoir laisser trace de tes mouvements sur le papier, et donner à ces traces significations, ce qui fait de toi une sorte de chaman transalpin, et il était donc légitime et dans l’ordre des choses que je m’adresse à toi en une seule et unique phrase, oui c’est bien logique, ce petit défi bien infime face à tes images, dont la première :

001_fermare macchina def_19.05.2013 _740

« arrêter la machine du temps », sur un pont, qui arlequine, oui alors partons, partons des losanges bleus, de ce brin de Matisse, de ce mouvement évidemment, de la trace d’un geste qui reste, et je ne suis pas le premier à le dire mais c’est toujours fascinant, un geste qui me parle du temps comme d’une machine : travail à la chaine – j’ai connu, calendrier – je t’ai en horreur, emploi du temps – tu n’est que stalactites qui m’enserrent ; à moins que le temps perçu ne puisse être apprivoisé, à moins que le temps perçu ne soit qu’espace de vie, ou ce que l’on en ressent, entre deux éternités de mort, et a fortiori d’ennui, « arrêter la machine du temps » c’est ce que je fais ou j’essaye, quand je le peux oui, mais rarement seul, alors c’est ce que je fais avec elle, oui celle-là,

002_atterrissage_plage def_740

elle qui aguiche et se prélasse, nous avons droit à la fiction, grâce à ton dessin, nous avons droit à la self-mythologie, alors avec celle qui attire même cet oiseau qui vient la gratifier d’un mouvement, peut-être ce même mouvement, ou peu s’en faut, qui vient gratter le papier, et en même temps ce même mouvement qui vient avec un cache col, un cache misère, un cache-froid mal ajusté, pour que l’on vienne donc le remettre à sa juste place comme elle l’attend, elle qui vient se douter qu’on devine, que cette main près de sa bouche, c’est peut-être pour masquer des babines qu’elle pourlèche, peut-être par timidité, en tous cas c’est sur le sable, maintenant tout de suite, et ça déborde,

003_tableau ou fenêtre def_740

ça déborde comme une toile irréelle, comme une coupe à fruits, comme ces traits qui débordent, qui coulent, qu’est-ce qu’on en fait, on trouvera bien quoi en faire, mais ce regard du peintre qui croise mon regard, moi j’en fais quoi, on a peut-être parfois besoin d’un peu d’intimité, à moins que ce regard du peintre, à moins que ce regard de celui qui a laissé un tel mouvement sur le papier, soit là une complicité exempte de tout voyeurisme, et d’ailleurs, en quoi le papier, les pixels seraient voyeurs, ah mais on ne sait jamais, avec les chamans du pixel, bon écoute, détendons-nous et passons à table,

004_rêver à table 19.05.2013_740

et à table, c’est encore un tableau, et peinture ou nourriture, tout cela c’est tout un, ça te remplit de l‘intérieur, oui c’est tout un, sans même parler nature morte car c’en serait presque vulgaire, ça te remplit de l’intérieur et ça remonte à l’occiput, ces mouvements sur toile, mais son assiette, à lui sur la toile, est vide oh ce pauvre bougre, alors en voilà un, de souhait d’avant mariage, si l’on me pardonne la parenthèse autobiographique, un souhait d’avant mariage de ne pas, de ne jamais, faire subir cette cravate-qui-déborde-et-seulement-ça, sur-la-toile-dans-l’occiput, et jamais dans l’assiette, cette cravate que je ne porte quasi-jamais,

sur cette toile,

jamais en guise de plat du soir, bon sang voilà que je dévoile un brin, voilà que Giovanni a mis le doigt là où il fallait, voilà qu’il me pousse à dévoiler quelques abstractions, qui sont signifiantes et que je continue à travailler, que je revendique donc, il n’empêche,

ce vase co, je l’ai rédigé avec l’alliance inofficielle, anneau avant date, au doigt, pour voir ce que ça fait,

et j’ai donc vu.

François Bonneau

Abandonner Rome

01 samedi Juin 2013

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, mon travail de peintre

≈ 1 Commentaire

Étiquettes

Portrait d'un tableau

001_abbandonare roma 740

Giovanni Merloni, Abandonner Rome, huile sur toile 70 x 50 cm, 1992

En printemps 1992 un ami architecte s’était souvenu de moi. Peu d’années plus jeune que moi, il me considérait comme une espèce de vétéran ayant une longue vie mystérieuse à raconter, peut-être à cause de ce roman de la mémoire, du reste assez répétitif, qu’avait été la « parenthèse de Bologne ». Quant à moi, je ne pouvais me passer de voir en lui un éternel adolescent, pourtant assez sérieux et professionnel, qui avait lié son destin et même sa physionomie volontairement figée et presque immuable aux quatre murs gris où trônaient plusieurs tables à dessin et, de temps en temps, la silhouette élastique d’une jeune femme à dessiner.  Je n’oublierai jamais son nom de famille, que quelqu’un des habitués de cette fabrique de cartes et de normes urbanistiques avait emprunté pour en tirer un classement suggestif. Son nom effectif valait mieux qu’un sobriquet auquel il n’aurait jamais su se dérober : il était en fait le chef de file de tous les précieux « jeunes d’atelier » qui à force de se prêter à toutes les exigences de travail possibles et imaginables deviennent en fin de compte tellement indispensables et irremplaçables qu’il leur arrive forcément de s’affectionner définitivement au joug et aux corvées et de rester là, comme le Fantozzi de Paolo_Villaggio, submergés de montagnes et montagnes de dossiers.

002_1978_moretti e pucello antique 740

Cet ami donc, petit Fantozzi du travail privé en équipe, avec lequel j’avais partagé en 1978 une insouciante saison dans l’atelier du boulevard Angelico (et aussi, quelques ans après, l’aventure du plan du village de Trepidò — qu’on pourrait traduire Trembla  — près de Cotronei, en Calabre) s’était donc rappelé de moi et de mes peintures. Il s’était récemment marié et habitait dans la commune de Morlupo, au nord de Rome, entre deux anciennes  routes incontournables bâties par les Romains, la Cassia et la Flaminia.

003_1978_somogye tegolini antique 740

En cette période un peu coincée et égarée que j’avais essayé de colorer en rose pâle avec une poésie de l’endurance titrée La_nouvelle_vie, j’avais définitivement abandonné la profession libérale — qui risquait de m’obliger à de lourds compromis — et j’étais rentré dans l’administration  publique. Pour rembourser les dettes, je me contraignais à une vie assez spartiate, donc in primis je renonçais à la voiture. Tous les jours je profitais de ce train aux horaires flous qui pourtant existait. J’avais fini par m’attacher au trajet menant au « bureau retrouvé », même s’il y avait plusieurs distances à parcourir à pied. J’avais tellement hâte d’arriver dans le bunker de la rue du Capitaine Bavastro, que j’avais imaginé et projeté dans les détails une trottinette pliable dont personne à Rome n’aurait su quoi faire.

En cette période de préparation de l’exposition de Morlupo, d’épargnes forcés et de pénibles journées remplies des va-et-vient bruyants de géomètres ressemblants à des plombiers des cavernes, je faisais beaucoup de projets. J’envisageais d’abandonner Rome, la ville que j’aimais et qui pourtant m’abandonnait. J’étais resté lié à ce roman de la mémoire de cette région vivante et civilisée voltigeant autour de Bologne, mais je ne pouvais plus y aller fréquemment comme avant… J’avais redécouvert la France, au cours d’une longue vacance pendant l’été 1991…

Mais la trottinette, avec son rêve de légèreté et de béate solitude, me renvoie le souvenir poignant du Ciao. Un souvenir qui se mêle peut-être à un rêve. N’est-ce pas un rêve ou une simple hypothèse, un événement, petit ou grand, duquel on n’a jamais parlé à personne et qui demeure dans un angle gribouillé d’un cahier gardé par erreur ? En quoi consisterait en fin de comptes, cet évènement ? Dans l’incursion soudaine au Colisée, dans la rencontre d’une jeune femme souriante ou dans le fait exceptionnel de me balader, finalement seul et libre sur un Ciao de marque Piaggio de long  en large dans les rues de Rome ? Aurais-je pu avoir les mêmes surprises si au lieu d’un Ciao j’avais eu sous les pieds une trottinette ?

abbandonare roma part 740

C’est en tout cas incroyable la coïncidence qui se révèle juste en ce moment où j’écris sur lui maintenant. Un collègue du bunker du Génie Civil de la rue Capitaine Bavastro ne croyait pas à mon attitude tranquille et loyale dans mon hémisphère sentimental. Il essayait continûment de m’attribuer quelques amours que je n’aurais pas eu le moyen ni le temps (ou le courage) d’entamer ou de brûler en un déclic. Un jour il me raconta une escapade à lui, avec une fille rencontrée dans un bar… Le lendemain je lui donnai une poésie que son récit m’avait inspirée.

Dans la matinée déjà usée (1993)

Dans la matinée déjà usée
ma fragile hanche
traîne. Me fortifie
la petite fumée qui boite
jaunissant sur la manche
de l’horizon qui pâlit.

Là, jetée sur un banc
une fille en noir et blanc
me révèle son flanc.

J’ai arrêté le moteur
verrouillant la rousseur
que provoque cette odeur
prometteuse de bonheur.

On ne parle pas d’honneur
ou d’issue à la langueur :
il n’y a que de la stupeur
face à cette splendeur.

Rentre au bout de la vigne
la ferraille indigne
éteignant ses poumons
dans l’odeur des pignons.

La garçonne ferreuse
tout en grinçant des dents
enlève ma main du volant
en se feignant joyeuse.

Silencieuse campagne
doucement accompagne
par rengaines ou aussi barbes
mon inspirée compagne.

Chaude pluie tu me baignes
heureux corps tu me gagnes
par ta danse d’Espagne.

Ce collègue ne fut pas content de mon intrusion dans ses draps et cessa de me provoquer en me suggérant de redoutables conquêtes.

Maintenant, juste au moment où je m’adonne aux voltigements de la trottinette et aux vibrations du Ciao, je comprends que j’avais écrit cette poésie en mémoire de mon petit échec que pourtant je garde dans une poche secrète comme une petite gloire.

Je crois que c’est le mouvement, le fait de sortir dans la rue. Sous la pluie battante…

004_foro romano per blog 740Mes parents avaient beaucoup souffert, donc ils avaient plusieurs raisons pour appréhender et être prudents. Ils n’avaient jamais voulu que mon frère et moi  montions sur une moto à deux roues. Ils supportaient avec méfiance notre penchant pour le vélo et quant aux scooters l’interdiction était absolue.

Ce fut donc en 1969, un ou deux mois après mon premier mariage, déjà deux ans après la mort de mon père que je proposai à mon frère de partager l’achat et l’entretien d’un Ciao. C’était alors le meilleur compromis en termes de prix et de prestations adéquates à nos ambitions. Pour nous le Ciao, véritable héritier du vélo à moteur, était déjà le maximum de ce qu’on pouvait désirer.

Et nous avions tellement désiré ce truc génial où l’on était finalement obligés d’être seuls, que nous allâmes retirer le Ciao nonobstant la pluie. Escortés par ma voiture, que nous conduisions tour à tour, on traîna au pas d’homme cet élégant cheval blanc dont notre mère ne devait pas être informée.

Comme il arrive entre frères, puisque le mien était plus casanier et sérieux que moi, c’était moi qui se servait le plus de ce véhicule diabolique, capable de se faufiler partout. J’habitais avec ma femme dans un quartier assez éloigné de la maison de famille, où mon frère habitait encore. Depuis mon petit appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble à côté d’un jardin public, je partais tous les jours pour me rendre à l’atelier d’étudiants de Campo de Fiori, où je faisais une course pour terminer les examens à l’université.

Je devais me dépêcher, car c’était ma mère qui se chargeait de mon entretien. J’avais demandé six mois pour terminer d’abord les examens, ensuite j’aurais bien sûr travaillé.

J’étais parfois heureux, parfois sérieux, tout le temps résigné à mes devoirs, à mes allers – retours.

J’avais eu en général une vie assez prudente, sinon craintive avec des pointes d’hypocondrie sans raison qui bouleversaient ceux qui m’entouraient…

Un jour de soleil j’enfourchai le Ciao et je m’aventurai vers le centre de Rome. Je n’avais jamais fait l’expérience de draguer une femme dans la rue. J’imaginai, l’ayant vu dans des films comme « Pauvres mais beaux » (de Dino Risi), qu’il fallait aller sur la via Appia, ou parmi les ruines du Forum… Là il y a toujours plein de touristes paresseuses qui ne s’attendent que cela.

J’étais gai, j’avançais béat au milieu de ce vent léger se mêlant gracieusement au soleil.

Lorsque je fus sur la grande rue qui mène au Colisée je croisai une femme brune, on aurait dit une américaine du sud. En la frôlant avec le scooter je lui souris. Elle me sourit. J’arrêtai un peu plus avant. C’était alors pratique et sûr d’accrocher la roue de devant du Ciao à quelques grilles noires… Je revins en arrière. Elle me sourit encore.

005_abb_roma disegno 740

« ABANDONNER ROME » : avec ce titre menaçant je montai en octobre 1992 une exposition où ce thème du départ n’était compréhensible que pour moi-même. Dans cette exposition trônait ce tableau même trop explicite.

Fuir est une pulsion, a dit un certain Guillaume Vissac.

Fuir est parfois une raison de vie, un style.

Ciao !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 juin 2013

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Double couple avec chapeaux

30 jeudi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, mon travail de peintre

≈ Poster un commentaire

Étiquettes

Portrait d'un tableau

001_cappelli x pit n.3 800

Giovanni Merloni, Les chapeaux, huile sur toile 50 x 70 cm, 1983

Ce tableau — que possèdent des amis connus à Bologne, qui habitent maintenant à Rome — représente une borne milliaire dans mon parcours dans la peinture.

En fait, ce n’est pas chronologiquement ma première toile à l’huile, mais il est sans doute le premier tableau sur toile que je considère comme abouti.

On était en 1983, au printemps, juste deux ou trois mois après mon second mariage, qui s’était déroulé à la Mairie de Rome, près du Capitole et qu’on avait fêté par une réception faussement anticonformiste dans mon studio de la rue de la Camilluccia, soigneusement vidé de tout objet encombrant. (Je réalise maintenant que mon studio n’était pas loin du carrefour où, en 1978, Aldo Moro avait été enlevé après que ses gardes du corps aient été tués.)

À cette époque-là, encore relativement jeune avec mes trente-sept ans et demi, j’étais déjà pas mal surchargé de tâches difficiles à accomplir, souvent accompagnées par des sentiments de culpabilité plus ou moins aigus.

J’avais quitté Bologne depuis plus de cinq ans. J’avais habité pendant ce temps, avec ma future épouse, dans un deux-pièces de taille parisienne à deux pas du Campo de Fiori… Mais, évidemment ce temps était vite passé, car je ne m’étais pas encore vraiment calé dans cette ville nouvelle qui avait été toujours la mienne.

002_biscione seppia 740

En vérité, rentrant de Bologne à Rome je n’étais plus un « ragazzo padre », un garçon père qui avait retrouvé sa famille dans le Palais d’Atlas (de l’Arioste) où demeuraient dans une espèce d’idylle de destinées croisées mes camarades de travail et moi-même. Oui, la région d’Émilie-Romagne était un endroit très sérieux, où le travail occupait les trois premières places dans l’échelle des valeurs primordiales. Mais, après, il y avait aussi d’autres valeurs, d’autres liens se tissaient dans les coulisses, dans les ascenseurs ou aussi en montant et descendant le sobre escalier en ciment. J’avais laissé à Bologne une espèce d’angoisse qui ne faisait qu’une avec l’insouciance et le fatalisme.

Rentré à Rome, j’avais dû assumer le fait que je devais m’occuper de deux familles. C’est à cause de ça que j’avais cherché un deuxième travail en plus de celui de fonctionnaire et qu’au bout d’un an j’avais démissionné de mon poste à la Région du Latium pour entamer carrément la profession libérale. Celle-ci m’avait ramené à Bologne et dans d’autres provinces autour, car j’avais là plus de possibilités de trouver des clients pour ce genre de travail.

C’est peut-être à cause de tous ces engagements (et voyages concernés) que le temps des douces fiançailles dans la « petite Venise » de Rome s’était si vite écoulé et c’est là aussi la raison de la mortification que ma peinture dut subir durant ces années.

003_biscione 2 seppia 740

Tandis que j’en ai souvent cherché la raison dans l’absence d’espace, d’un coin même petit où installer une planche en bois… Il est vrai qu’un jour, dans un élan de maladresse, la petite bouteille d’encre rouge magenta avait sauté en l’air avant de heurter le mur blanc et de couler avec une abondance tout à fait inattendue, en souillant gravement un vaste endroit tout autour…

J’avais renfermé dans une petite valise de carton mes pinceaux et mes quantités exiguës de couleurs ayant survécu aux déménagements et au manque de solidité financière. Et j’aurais peut-être attendu indéfiniment, sans aucune initiative, si ma future épouse n’avait pas décidé de vendre le deux pièces du Campo de Fiori, qu’elle venait juste d’acheter, pour se transférer dans un appartement moins central, mais plus confortable.

Je n’avais peut-être pas eu besoin de peindre ni de m’exiler dans des rêves quelconques pendant cette lune de miel et de voyages qui avait duré plus de cinq ans. En fait, tout changea, du moins pour la peinture, dès que nous nous installâmes dans le grand immeuble de la rue Famagosta, dont quelques fenêtres donnaient sur le carrefour où se termine le boulevard des casernes du quartier Prati... (Je repense maintenant qu’on était logés exactement au bout opposé de l’habitation que je fréquentais au temps de mon premier mariage, c’est-à-dire la maison de mes anciens beaux-parents, alors encore vivants, qui demeuraient les grands-parents maternels de mes deux enfants, Raffaele et Paolo).

004_doppia coppia cristofori 740

Giovanni Merloni, Double couple, encre sur papier 50 x 70 com, 1971

Je reviens au tableau. Cette idée des deux couples n’était pas une nouveauté. Et les chapeaux aussi ont été toujours présents dans mon imaginaire ancestral et généalogique.

Mais, je crois qu’il y a toujours une pulsion. Certains parleraient d’une pulsion de fuite, d’autres jureraient sur une pulsion de suicide ou de roulette russe.

Je ne me rappelle pas ce qui ne s’était passé dans l’après-midi, ni sur le bord de quel gouffre, j’avais dû m’arrêter. Avais-je renoncé à une partie essentielle de moi ou alors, cette partie essentielle avait-elle agi toute seule, se fixant sur elle-même à la recherche d’une faute quelconque, même inexistante, à se faire pardonner ?

Que voulait-il signifier, mon cousin psychanalyste, lorsqu’il disait avec calme et assurance qu’il ne fait pas bon de  « vanter la faute » ?

Je me rappelle que ce jour-là je rentrais chez moi avec un étrange sentiment de culpabilité qui se mêlait à une souterraine angoisse sans nom. On avait finalement trois pièces, en plus d’une petite chambre où je pouvais finalement héberger mes deux enfants, encore petits. Dans la salle, il y avait un chevalet et une toile inachevée que j’avais recouverte par des taches sombres. J’avais une espèce de timidité vis-à-vis de la peinture à l’huile, dans laquelle j’aurais voulu réaliser les mêmes transparences qu’avec l’aquarelle.

Ce jour-là ma belle-mère était en visite et chuchotait déjà depuis longtemps avec ma femme qui, sans interrompre la discussion fondamentale, m’avait passé une enveloppe légère.

— Ne voulais-tu pas savoir le truc pour rendre la couleur de la peau ? Voilà, la boutique des beaux- arts de la rue des Scipioni m’a donné ça…

Avec la laque de garance — nom qui est tout un programme —, il faut ajouter un jaune assez clair, très proche du blanc…

Au bout d’une demie heure, ou un peu plus, dans une impulsion suicide ou homicide j’achevai le tableau.

Deux ans après, dans mon studio de la rue de la Camilluccia, Daniela, une jeune étudiante qui travaillait avec moi, lança l’idée. Pourquoi ne faire pas, nous aussi, un calendrier ?

Dans ce premier calendrier pour 1985, que j’envoyai méticuleusement à presque tous mes clients et amis voisins et lointains, ce tableau dense a été reproduit tant bien que mal…

Oui, je l’appellerais ainsi, sans rien ajouter. Un tableau dense.

Plus tard, fin 1989, à l’occasion de la première exposition que je faisais à Rome (treize ans après la dernière de Bologne), j’eus un grand succès. Quant à ce tableau… Mon ancienne amie de Bologne, Elda, s’était arrêtée au pas de la porte de l’exposition. Elle avait cherché des yeux, sans entrer. Le tableau qu’elle avait aimé déjà dans le calendrier était là, unique. Elle était tellement ravie que je ne dus pas trop souffrir à me séparer de ma créature.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 mai 2013

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

L’œil carré de M. Zucor

29 mercredi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, mon travail de peintre

≈ 2 Commentaires

Étiquettes

Portrait d'un tableau

001_l'occhio caldo_740

Giovanni Merloni, L’occhio, vernis sur papier jaune 100 x 150 cm, 1969

Je ne sais pas si je peux appeler celui-ci un tableau. D’abord parce qu’il jaillit de toute évidence d’une inspiration violente, abrupte et intense, c’est-à-dire concentrée dans un laps de temps bref et concis.

Car on n’y voit pas de reprises ni surtout de corrections. Ce qui est fait est fait, dans la bonne comme dans la mauvaise chance.

Il existe encore. Une grande feuille de papier jaune collée sur une planche de bois, collée à sa fois sur un châssis à jour. Sans verre, sans encadrement. Un dessin plutôt qu’un tableau, ou alors l’équivalent d’un graffiti ou d’une peinture murale.

En fait, ce tableau, sur la valeur duquel je ne saurais m’exprimer, a été très important pour moi. D’abord, ce fut une première « chose » qui dépassait la mesure de cinquante sur soixante-dix centimètres. Mais, cet œil énorme, entouré de corps féminins d’une indéfinissable beauté, ces corps pleins d’énergie…

Je n’ai jamais écrit rien d’organique au sujet de mes cinq années universitaires. À cette période, je n’avais fait que des dessins techniques ou des gribouillis aux bords de mes interminables appels téléphoniques, tandis qu’avant ce long enfermement dans les murs de la fac d’architecture je m’exprimais avec enthousiasme et acharnement.

En fait, quand je me décidai à entamer mes études universitaires, je m’étais imposé une suspension sinon une renonciation à toute carrière artistique. Le talent littéraire, si jamais il existait en moi, devait se mettre au service d’une noble profession tandis que l’habileté manuelle devait se soumettre à la dure discipline de la géométrie descriptive et aux lois de la statique.

Je crois que si j’avais eu dix-neuf ans aujourd’hui et que j’avais choisi de devenir architecte, au-delà des énormes changements intervenus en cinq décennies (qui ont appauvri cette profession) j’aurais probablement insisté dans cette idée difficile sans trop me décourager. Car maintenant, avec les nouvelles générations d’ordinateurs et de logiciels spécifiques, on n’a plus besoin de table à dessin ni, à vrai dire, de dessin. Il faut se caler dans ces programmes et, petit à petit, on peut arriver à tout dessiner, même un gratte-ciel de cinquante étages, sans trop souffrir. Du moins, je pense que j’en serais capable.

J’avais attendu d’accomplir les deux premières années et de surmonter le terrible barrage. Après, on ne pouvait plus revenir en arrière, il fallait avancer. Et j’avais donc besoin d’une vraie table d’architecte avec une vraie machine à dessiner, c’est-à-dire un monumental outil de fer et plastique pour tirer des lignes parallèles et aussi selon n’importe quel angle.

Un beau jour, ma tante paternelle, la tante Lellina, une femme d’ailleurs très généreuse, me donna rendez-vous à Piazza San Silvestro, en plein centre, pour aller acheter la table avec la machine à dessin. Je me rappelle qu’elle n’était pas convaincue. Car peut-être voyait-elle que moi, l’intéressé direct, n’étais pas convaincu. Elle aurait bien sûr préféré se charger de la publication de mon premier recueil de poésies, comme elle avait proposé à mes parents, ou alors elle aurait volontiers acheté un de mes tableaux, pour m’encourager…

Nous montâmes jusqu’à la moitié de la rue Capo le Case où se trouvait un célèbre magasin de papeterie et d’articles pour le dessin. Le Zucor, tel était le nom de la machine à dessin, était énorme. D’ailleurs, il n’y avait que deux tailles. La plus petite me sembla ridicule. Je crois me rappeler que ma tante était plutôt interloquée en voyant ce gigantesque contrepoids de fer.

Après, cette table à dessin a eu une vie assez triste, du moins pendant le temps que nous avons partagé tous deux. Utilisée assez rarement par un futur architecte qui méprisait et craignait le dessin technique comme la peste, cette table eut l’aventure de subir un tourbillon de déménagements presque continus, d’abord dans la ville de Rome et ensuite à Bologne.

J’avais, on a bien compris, un rapport « difficile » avec ce catafalque avec lampe et contrepoids incorporé. À la distance de presque quarante-sept ans, si je devais appeler cette machine infernale par un nom de personne, je l’appellerais Monsieur Zucor.

Or, en regardant ce tableau, que j’ai fait en proie à une véritable folie, je me confirme dans l’idée que Monsieur Zucor avait l’œil carré. Il ne pouvait admettre ni imaginer rien qui ne rentrât rigoureusement dans la forme carrée ou rectangulaire ou triangulaire avec des angles à 45 ou 30 ou 60 degrés.

D’ailleurs, il n’admettait pas de taches d’encre de Chine sur les feuilles translucides.

Le jour fatidique, c’était en 1969, peut-être encore à la veille de mon premier mariage. J’étais exubérant, plein de confiance dans le futur, capable de convaincre même des pierres… Nous avions bien ou mal ou trop ou peu mangé. On avait probablement bu, au cinquième étage d’un appartement donnant sur une vaste caserne dépourvue de décors.

Je ne me rappelle rien de ce qui se passa au cours de ce déjeuner du dimanche chez mes futurs beaux-parents. Il est sûr que normalement, surtout en ces temps-là, je n’aimais pas rester seul.

Donc un petit mystère demeure en moi aussi autour des raisons qui m’ont poussé à monter, seul, au sixième étage. Là, en retrait sur une grande terrasse sans beauté, qui pourtant bénéficiait d’une vue panoramique sur Rome, il y avait un cagibi (à Rome l’usage des chambres des bonnes n’existait pas, ni la structure architectonique des mansardes) plein de malles, vieux vélos, matelas et lits en désordre. Au milieu de ce fatras, mon Zucor trônait avec son papier jaune encore vierge parfaitement tiré. Cela, je l’avais appris. Pas loin de cette table exigeante, mais désormais résignée, il y avait une boîte de vernis acrylique verte destinée probablement à l’entretien des persiennes (ce cagibi avait aussi une fenêtre).

Je ne pouvais pas avoir prémédité ce que je fis. À côté de cette boîte déjà entamée, il y avait un pinceau moyen, qu’on utilise pour passer la couleur sur les surfaces, pas pour peindre des tableaux.

Avec un geste inattendu et bien sûr transgressif, j’ai commencé ma pénible avancée dans ce que j’appelle le tempérament d’artiste. Quelque chose qui est en nous, que nous devrions combattre mais qui satisfait au contraire quelques-uns d’entre nous.

Je voulais briser la monotonie, abattre en un seul coup tout ce que Monsieur Zucor, le manipulateur, avait essayé de m’imposer. Laissant donc mon œil libre de regarder.

provino_antique 740

Monotonie (1971)

Monotonie, je te tiens par la main,
tu es blonde et mince, tes seins sont des poings fermés,
tes lèvres sont des villes brûlées,
tes yeux sont des panoramas de carte postale,
tu as des corps différents pour le même destin,
des faces distinctes pour le même lit
envahi de chiffons et de débris.

Tu as la voix de l’ambulance,
la voix d’une télévision idiote,
la voix d’enfants en prison,
la voix muette du bourreau.
Monotonie, latente inquiétude
d’hommes contraints à se faire du mal entre eux
pour garder intacte la logique inexorable
du pouvoir constitué.

Monotonie, tu vas me bâillonner,
tu vas devenir un vêtement, un masque,
un filtre séparant ce que je pense de ce que je fais.
Jamais je ne veux te perdre,
jamais, jamais, jamais…

003_l'occhio caldo part 2_740 Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29 mai 2013

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Deux femmes flottantes

28 mardi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, mon travail de peintre

≈ 1 Commentaire

Étiquettes

Portrait d'un tableau

001_le donne galleggianti 740Giovanni Merloni, Deux femmes flottantes, huile sur toile 100 x 150 cm 2004

Sans contraintes, pas de liberté. Sans douleur, pas de créativité. D’ailleurs, il faut garder un quota d’insouciance, d’ironie et de légèreté. Ironie de la contrainte, légèreté de la douleur…

Non, je ne peux pas arriver à concevoir une théorie quelconque à propos d’une liberté qui pourrait être insouciante. Non, non, non.

Lorsque j’entamais ce malchanceux tableau ci-dessus, je ne pouvais pas en appeler à la fatalité ni aux tentations de Saint-Antoine. Ce personnage aux yeux rêveurs qui est au centre, par exemple, aurait bien voulu se dérober à toute responsabilité en protestant qu’il était le patron du manège et que ce n’était qu’un hasard, ce tourbillon ou tourniquet de courbes et contrecourbes qui avaient déclenché cet événement étrange.

Deux femmes restaient suspendues dans l’air. Deux silhouettes pas totalement dépourvues de charme flottaient dans le liquide amniotique de son œil gauche (car le droit était fermé) et elles_ne_pouvaient_plus_en_sortir :

« Chacun de nous dispose de deux vies
opposées, de deux désirs antagonistes
qu’on ne peut pas expliquer : deux femmes
égales qu’on trouve différentes
deux femmes différentes qu’on songe égales. »
Une d’elles lui dit au revoir.
On dirait la mort, mais c’est la vie.
Une autre l’attend. On dirait la vie,
mais c’est la mort.»

L’œil gauche du peintre, qui correspond, comme tout le monde le sait, à l’hémisphère droit du cerveau, véritable surintendant à la manualité artistique, ne pouvait alors prévoir qu’un jour…

002_le donne part 740

Giovanni Merloni, Deux femmes flottantes, huile sur toile 100 x 150 cm 2004, part.

D’abord, il faut enregistrer, dans le livre noir (ou blanc) de l’absence de couleurs, que maintenant ce tableau a disparu. C’était en 2009, après la première phase de mon installation à Paris, j’avais pris des contacts pour une exposition de mes tableaux qui aurait été la première en France. Ma femme devait me rejoindre dans quelques jours. Au-delà des reflets humains et sentimentaux de cette rencontre « au sommet », nous étions en pleine agitation pour ce projet-raison de vie consistant en un déménagement entre Rome et Paris assez incertain et complexe.

Lors d’un de ces voyages, ma femme ne s’était pas seulement chargée d’enlever du châssis la toile d’un mètre sur un mètre et demi et de l’enrouler avec un papier adapté, elle avait aussi décidé de m’apporter le tube, assez léger, quoiqu’encombrant, dans son voyage nocturne dans le Palatino, le glorieux train qui n’existait pas au temps de La modification de Michel Butor, mais qui héberge parfois des passagers qui conservent le même esprit de son inoubliable personnage.

Je ne peux pas continuer le récit dans les détails, car ce n’est jamais beau de faire réchauffer le lait et surtout les larmes qu’on a versées. D’un côté parce que j’ai toujours confiance dans l’abrupte efficacité du « geste » transgressif que cette peinture exprime, un geste emprunté à la vie. Et je compte un peu dans le fait que celui qui l’a trouvée ou s’en est emparé puisse l’apprécier et la faire tôt ou tard circuler au lieu de la détruire. Du moins, « I hope ».

De l’autre côté, parce qu’il est préférable continuer à peindre, à dessiner, à faire d’étranges collages, au lieu de se retourner vainement en arrière.

Mon cousin psychanalyste aurait bien sûr parlé d’un « lapsus » freudien qui se serait déclenché dans l’inconscient de ma femme, qui ne voulait pas, en définitive, m’apporter ces deux femmes voltigeant dans une fantaisie dangereuse.

En fait, ma femme, très inquiète pour ce voyage qui s’inscrivait dans une période de lourdes responsabilités, s’était tellement calée dans une discussion variée et colorée avec le chauffeur du taxi, qu’elle avait complètement oublié le tableau au fond du coffre sombre de la voiture publique.

Après, elle avait risqué rater le train dans la haletante recherche du taxi disparu…

On devrait fouiller dans ces deux êtres lointains, qui ne se parleront jamais. D’un côté celui qui perd une chose très importante et intime, de l’autre celui qui la retrouve.
J’espère au fond de moi-même qu’un sentiment pareil s’est déclenché entre ces deux opposés, comme cela arrive par exemple quand la vie nous sépare d’un être humain auquel nous sommes attachés. Pourquoi ne pas se consoler à idée que cet être important pour nous soit important aussi pour quelqu’un d’autre ?

Pourquoi souhaiter la perte de tout bonheur à celui ou celle qui nous perd ?

Parfois, je songe au moment où ce tableau a été privé de son châssis, c’est-à-dire de ses os et de sa moelle, ou alors, comme pour chacune de ces deux femmes, à l’instant où il (ou elle) s’est retrouvé déshabillé (e) :
« Quelle qu’en fût la raison, ce fut un miraculeux hasard la formidable séparation de ce corps impeccable et de ce papier de bonbon plus court qu’un foulard. »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 28 mai 2013

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

La déchirure, 1973 (Stella n. 10)

06 mercredi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

≈ Poster un commentaire

Étiquettes

Portrait d'un tableau, Stella

la déchirure 740 antique

La déchirure

Je commis cet héroïsme d’abandonner Rome
ma constellation de prouesses
d’amitiés épuisantes
de projets souillés, mal collés.
À vingt-sept ans on peut être vieux
crevés, paresseux
sûrement aliénés ;
l’ascenseur dans un mur
de plus en plus étroit ;
la maison ce n’était pas un carillon
elle n’était pas non plus envahie par les lianes
et moi je n’étais pas Tarzan
tandis que les tableaux et les poésies
et les contes
devenaient des plumes brisées ;
le parti communiste me semblait
le courage digne et solidaire des funérailles
des camarades morts
la loquacité des fonctionnaires romains ;
c’était comme une nouvelle adolescence
d’appels téléphoniques continus
de journées interminables
ne saisissant pas le sens
des renonciations, des misères
des tragédies.

Le travail, cette chose si sérieuse
si importante
tu t’aperçois que si l’on veut voler
il faut être aimables
prêts à parler de tout
car l’habit, certes, l’habit
le physique du rôle…

Que c’est drôle que de vouloir
se garder cohérents
parmi tant de fils,
neveux, cousins, parents
de bourgeois, de maisons de tapis
et d’autres maisons
dans l’Italie des autoroutes
(et après le péage et les flèches
moins dix moins cinq kilomètres
Naples ; puis la bruyante
rocambolesque route d’Amalfi :
un beignet remplit ta bouche
une fausse charrette peinte
bourrée de pamplemousses
entraîne les escaliers
de la petite casbah
jusqu’à l’hôtel lugubre).

Que c’est difficile que repousser
l’assurance rieuse
des gens aisés
et rester là, hors-jeu
avec cette envie
de faire rayonner clarté et rage
apprenant, entre-temps
à les connaître à te connaître
ce qu’on veut que tu penses
ce qu’on veut que tu sois.

Et ces temps du lycée
le rythme répressif
des horaires des heures gâchées
de la page à la page
des exercices de pénibles paroles
comme j’étais doué pour la géographie
pour le français
et la tête m’éclatait
et la bitte-machin
se cabrait comme une grue non huilée
spectateur exclu et effaré
d’Alibech et du moine croît-en-main
fruste, rupestre, sale
envie de violence
de robes déchirées sur les cuisses
de femmes rouges
de fêtes sanglantes sous le rideau du lit.

foro romano migliore 740

De Rome je ne songe pas aux jardins
aux escaliers de Valle Giulia
aux pas circonspects
des camarades rivaux ;
sur un grand papier céleste
on voit dessiné-écrit un soliloque
(des créations inutiles
adressées à de petits hommes
essoufflés, déjà chauves).

Pour moi Rome est le milieu complexe
vieillot, les strates
le chemin de chez soi
le téléphone léché
les ruines modernes
les gravats noirs
les gouffres de ciel rouge
dans le plomb violet des immeubles
mort-nés, tragiques.
Rome est un labyrinthe, une mère
ce qu’il y avait avant de naître.
Les prés et les pins
qui étaient là avant moi.

Je commis cet héroïsme d’abandonner Rome
ma constellation de prouesses
d’amitiés épuisantes
de projets souillés, mal collés.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Articles Plus Récents →

Copyright France

ACCÈS AUX PUBLICATIONS

Pour un plus efficace accès aux publications, vous pouvez d'abord consulter les catégories ci-dessous, où sont groupés les principaux thèmes suivis.
Dans chaque catégorie vous pouvez ensuite consulter les mots-clés plus récurrents (ayant le rôle de sub-catégories). Vous pouvez trouver ces Mots-Clés :
- dans les listes au-dessous des catégories
- directement dans le nuage en bas sur le côté gauche

Catégories

  • écrits et dessins de et sur claudia patuzzi
  • commentaires et débats
  • les échanges
  • les portraits
  • les unes du portrait inconscient
  • mes contes et récits
  • mes poèmes
  • mon travail d'écrivain
  • mon travail de peintre
  • poésies de claudia patuzzi
  • textes libres

Pages

  • À propos
  • Book tableaux et dessins 2018
  • Il quarto lato, liste
  • Liste des poèmes de Giovanni Merloni, groupés par Mots-Clés
  • Liste des publications du Portrait Inconscient groupés par mots-clés

Articles récents

  • Le livre-cathédrale de Germaine Raccah 20 juin 2025
  • Pasolini, un poète civil révolté 16 juin 2025
  • Rien que deux ans 14 juin 2025
  • Petit vocabulaire de poche 12 juin 2025
  • Un ange pour Francis Royo 11 juin 2025
  • Le cri de la nature (Dessins et caricatures n. 44) 10 juin 2025
  • Barnabé Laye : le rire sous le chapeau 6 juin 2025
  • Valère Staraselski, “LES PASSAGERS DE LA CATHÉDRALE” 23 Mai 2025
  • Ce libre va-et-vient de vélos me redonne un peu d’espoir 24 juin 2024
  • Promenade dans les photos d’Anne-Sophie Barreau 24 avril 2024
  • Italo Calvino, un intellectuel entre poésie et engagement 16 mars 2024
  • Je t’accompagne à ton dernier abri 21 février 2024

Archives

Album d'une petite et grande famille Aldo Palazzeschi alphabet renversé de l'été Ambra Anna Jouy Artistes de tout le monde Atelier de réécriture poétique Atelier de vacances Avant l'amour Barnabé Laye Bologne en vers Caramella Cesare Pavese Claire Dutrey Claudia Patuzzi d'Écrivains et d'Artistes Dante Alighieri Dessins et caricatures Dissémination webasso-auteurs Débris de l'été 2014 Décalages et métamorphoses Entre-temps Francis Royo François Bonneau Françoise Gérard Ghani Alani Giacomo Leopardi Giorgio Bassani Giorgio Muratore Giovanni Pascoli il quarto lato Isabelle Tournoud Italo Calvino Jacqueline Risset Jeanine Dumlas-Cambon Journal de débord La. pointe de l'iceberg La cloison et l'infini la ronde Lectrices Le Strapontin Lido dei Gigli Luna L`île Mario Quattrucci Noëlle Rollet Nuvola Ossidiana Pierangelo Summa Pier Paolo Pasolini portrait d'une table Portrait d'un tableau Portraits d'ami.e.s disparu.e.s Portraits de Poètes Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes Poètes et Artistes Français Poètes sans frontières Primo Levi Roman théâtral Rome ce n'est pas une ville de mer Solidea Stella Testament immoral Théâtre et cinéma Ugo Foscolo Une mère française Valère Staraselski Valérie Travers vases communicants Vital Heurtebize X Y Z W Zazie À Rome Écrivains et Poètes de tout le monde Écrivains français

liens sélectionnés

  • #blog di giovanni merloni
  • #il ritratto incosciente
  • #mon travail de peintre
  • #vasescommunicants
  • analogos
  • anna jouy
  • anthropia blog
  • archiwatch
  • blog o'tobo
  • bords des mondes
  • Brigetoun
  • Cecile Arenes
  • chemin tournant
  • christine jeanney
  • Christophe Grossi
  • Claude Meunier
  • colorsandpastels
  • contrepoint
  • décalages et metamorphoses
  • Dominique Autrou
  • effacements
  • era da dire
  • fenêtre open space
  • floz blog
  • fons bandusiae nouveau
  • fonsbandusiae
  • fremissements
  • Gadins et bouts de ficelles
  • glossolalies
  • j'ai un accent
  • Jacques-François Dussottier
  • Jan Doets
  • Julien Boutonnier
  • l'atelier de paolo
  • l'emplume et l'écrié
  • l'escargot fait du trapèze
  • l'irregulier
  • la faute à diderot
  • le quatrain quotidien
  • le vent qui souffle
  • le vent qui souffle wordpress
  • Les confins
  • les cosaques des frontières
  • les nuits échouées
  • liminaire
  • Louise imagine
  • marie christine grimard blog
  • marie christine grimard blog wordpress
  • métronomiques
  • memoire silence
  • nuovo blog di anna jouy
  • opinionista per caso
  • paris-ci-la culture
  • passages
  • passages aléatoires
  • Paumée
  • pendant le week end
  • rencontres improbables
  • revue d'ici là
  • scarti e metamorfosi
  • SILO
  • simultanées hélène verdier
  • Tiers Livre

Méta

  • Créer un compte
  • Connexion
  • Flux des publications
  • Flux des commentaires
  • WordPress.com
Follow le portrait inconscient on WordPress.com

Propulsé par WordPress.com.

  • S'abonner Abonné
    • le portrait inconscient
    • Rejoignez 237 autres abonnés
    • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
    • le portrait inconscient
    • S'abonner Abonné
    • S’inscrire
    • Connexion
    • Signaler ce contenu
    • Voir le site dans le Lecteur
    • Gérer les abonnements
    • Réduire cette barre
 

Chargement des commentaires…