le portrait inconscient

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Un havre d’insouciance au Havre (Atelier de vacances n. 4)

17 dimanche Sep 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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Atelier de vacances

Un havre d’insouciance au Havre

Dimanche 6 août, il y a donc six semaines, j’étais à Honfleur.
J’ai énormément aimé ce village de pêcheurs s’accrochant sur une colline lumineuse. J’ai aimé le voyage hasardeux que j’ai dû faire en venant du Havre…

Hasardeux pourquoi ? direz-vous. Parce que j’ai dû emprunter le pont de Normandie et que, survolant la Seine immense, j’ai eu peur. Oui, je sais bien que ce pont tient debout et qu’il est fait ainsi justement pour se passer des vents et des orages noirs. Pourtant, quand nous frottons les roues de notre utilitaire sur le ciment rugueux, nous ne pouvons pas nous dérober à la conscience de notre petitesse : si le pont résiste aux géants de la Nature, pourrons-nous, nous aussi, leur résister ?
Il s’agit bien sûr d’une peur irrationnelle, à laquelle s’ajoute un sentiment de précarité… lorsqu’on dépose des monnaies dans une espèce d’entonnoir blanc, sans savoir si ce truc métallique sera d’accord, s’il nous laissera continuer le voyage ou pas… Je ne sais vraiment pas dire où je me suis senti le plus égaré et menacé : au péage sans personne ou sur le pont sans poids ?

C’est vrai que ce pont réunit deux parties de Normandie assez différentes, du moins pour ce qui concerne les territoires bordant la Manche, mais ce qui me semblait évident en regardant une carte de la région quant à la distance dérisoire entre Le Havre et Honfleur est nettement contesté par cette expérience du pont. Un pont qui réunit tout en rappelant — à chaque mètre, à chaque hauban — qu’une séparation demeure :

Sous le pont de Normandie coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Même si j’arrive au-delà, la distance demeure...

Voilà pourquoi mon dimanche à Honfleur a été hanté par une étrange inquiétude, par le désir péniblement maîtrisé de revenir en arrière le plus tôt possible, de franchir à nouveau ce pont redoutable, de retrouver enfin mon havre d’insouciance au Havre !

Giovanni Merloni

« La terre, les plages, les montagnes à tous appartiendront » (Atelier de vacances n. 3)

17 jeudi Août 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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« La terre, les plages, les montagnes à tous appartiendront » (1)

Au petit matin de samedi 5 août, mon réveil et mes premiers pas hésitants dans la chambre sombre ont été accompagnés par les hurlements des mouettes. Leurs sifflements aigus racontaient abruptement à mes oreilles la solitude de la rue, la présence empressée du vent ainsi que la constante menace d’un changement imminent, voire d’un orage intense et tonitruant. Cela m’a rappelé ainsi que j’étais dans cette espèce de Manhattan du Havre se projetant dans la mer comme la proue d’un transatlantique. De quoi s’étonner alors si les mouettes s’y donnaient rendez-vous au petit matin et au couchant, surtout en été, quand les humains abandonnent la ville ?

Quelqu’un autour de moi disait que ces Oiseaux hurlants évoquaient les cauchemars du film éponyme d’Alfred Hitchcock. Quelqu’un d’autre répliquait que les mouettes ne sont pas méchantes d’autant plus qu’elles n’ont aucune autorité dans les domaines de la météorologie. Nos « vacances volées », arrachées à la routine inexorable de petits devoirs quotidiens, devaient forcément se soumettre à la dictature de la météo :
— Que dit-on pour Le Havre ?
Déjà avant de partir, je savais que le temps demeurerait clément pendant quelques jours, à part la baisse de la température m’obligeant à porter dans mon sac à dos un pull de réserve… Il fallait en tout cas profiter du week-end… jusqu’à lundi, parce que mardi je devais m’attendre à la galère..
.

— Mardi, s’il y a l’orage, on va au cinéma ! disait un de mes copains de voyage.
— Mais non ! nous avons un tas de choses à visiter, ici ! Dans les musées, on sera à l’abri… réagissait l’autre, en me rappelant que nous sommes venus au Havre au moment exact des célébrations de la fondation de la ville.

— Cinq cents ans pile ! C’est vraiment une étrange coïncidence, disais-je intérieurement. En 1517, selon mes calculs, François Ier avait décidé de créer le nouveau port en songeant sans doute à la concurrence des Anglais vis-à-vis de l’Amérique, cette « terre promise » qu’on venait de découvrir juste 25 ans avant.
François Ier avait été un roi bien illuminé, accueillant Léonard auprès de sa cour dans le château d’Amboise…

UN JOUR COMME CETTE EAU
LA TERRE LES PLAGES LES MONTAGNES
À TOUS APPARTIENDRONT
(Oskar Niermeyer)

Pourtant, je devais interrompre mes élucubrations : nous devions profiter de ces deux ou trois jours que la météo nous accordait, nous éloignant du Havre, dont on rattrapera la connaissance pendant les jours mauvais…
Depuis Paris, j’avais loué une petite voiture, que je devais récupérer le plus tôt possible. Au volant de cet outil indispensable, mon horizon aurait sans doute changé…

Le premier nom de ville que je retenais de mes lectures juvéniles c’était celui d’Étretat, célébré avec son incontournable falaise par Guy de Maupassant. Plus récemment, j’avais beaucoup aimé pour la clarté extraordinaire de l’écriture, une histoire redoutable racontée par une jeune écrivaine, se terminant sur les hauts sentiers de ce même endroit fatal (voir notamment le « troisième acte »).. Un faux suicide, ou plutôt un suicide raté, d’où la vie d’un jeune homme allait recommencer sans enthousiasme.
Dans ce texte, l’image de la falaise d’Étretat vue d’en haut du précipice n’avait rien de romantique, parce que l’on comprenait bien que le drame n’allait pas se concrétiser : on avait affaire à la mise en scène effrayante d’une disparition violente qui ajoutait à la sensation d’un vertige irréel, d’une distance inexistante entre l’herbe bordant la haute terrasse et la mer là-bas, indifférente, gâtée par le soleil, le vent et les péripéties des mouettes, librement abandonnées aux courants ascendants.
Je remercie encore Stéphanie Hochet d’avoir choisi cette frontière invisible d’Étretat pour suggérer qu’une réelle distance entre la vie et la mort n’existe pas…

Il fallait donc que j’aille à Étretat pour cette raison « vertigineuse » aussi. Heureusement, la vie est aussi un jeu de circonstances et chaque journée se trouve inévitablement soumise aux humeurs, aux petits soucis, aux états d’âme et aux besoins corporels aussi. Il faut d’ailleurs remercier la clairvoyante Mairie d’Étretat si j’ai affronté la randonnée aux falaises avec un esprit gai et confiant et mes réflexions n’ont pas débordé du sentier indiqué.
Je n’ai eu d’abord aucune difficulté à garer la voiture que je venais juste de retirer dans un endroit ombragé en deçà des premières maisons du village. J’ai été ensuite invité à joindre le centre-ville par une allée verte côtoyant la route, protégée par une grille décadente qui m’a d’un coup plongé dans le souvenir d’autres châteaux et d’inoubliables vacances à la montagne. Enfin, nous libérant de ce reste d’anxiété que tous les promeneurs du monde connaissent, juste à côté de la Mairie, de splendides toilettes publiques toutes propres nous ont accueillis avec une brusque révérence.

En m’aventurant d’un pas assuré vers la plage, je me sentais chez moi, dans un endroit où tout me paraissait simple et possible tandis que personne ne m’obligeait à des prestations ni à des comportements établis. Ici je peux m’étendre sur les petits cailloux sans me soucier de ma mise chaleureuse ou frileuse ; je peux me noyer, échappant à la surveillance des trois types costaud demeurant assis au bord de la plage ; je peux gravir tout doucement, sans hâte, les innombrables marches et le sentier en pente, rencontrant sans doute au cours de mon ascension d’autres personnes vaguement maladroites et mal équipées comme moi ; je peux enfin me lancer dans le vide ou alors demeurer confortablement assis sur le bord de l’abîme…

Au bout de cette journée en plein air, j’avais surtout savouré le plaisir de partager mes sensations d’étonnement et de stupide joie avec d’autres gens… peu importe s’il y en avait quelques-uns à l’air hautain ou antipathique et que ne manquaient pas les fanatiques d’un athlétisme à tout prix… il faut d’ailleurs accepter cet affreux décalage de l’âge qui nous amène de but en blanc au-delà d’une barrière d’où l’on ne peut plus revenir…
En montant vers le sommet de la falaise je fermais de temps en temps les yeux me voyant avancer dans l’un des labyrinthes du métro parisien, là où je rencontre sans faille tous les âges de ma vie, toutes les personnes qui me sont chères, avec quelqu’un ou quelqu’une de spéciale qui suscite ma curiosité et mon imagination…

Giovanni Merloni

(1) Oskar Niemeyer

L’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire (Atelier de vacances n. 2)

15 mardi Août 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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L’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire

Chaque reporteur (ou nouvelliste) a besoin de moments de lucidité pour donner de l’unité et de la cohérence à son récit (de voyage ou de guerre), qu’il doive être au final court ou long, insouciant ou difficile. Cependant, celui-ci a besoin aussi de retrouver en lui-même l’obscurité de la folie, atteignant par elle l’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire.
Car il doit toujours se rappeler qu’un récit, de même qu’une poésie ou une fresque ce ne sont pas que la liste — il « catalogo » (1) — d’événements frôlés ou de personnages rencontrés, mais la déformation de cette même liste, son adaptation joyeuse à une ritournelle.

Jeudi 3 août, je venais juste de quitter les quartiers de la rive gauche, où je m’étais rendu pour m’acheter quelques trucs indispensables, quand j’ai noté — au beau milieu d’un après-midi fort ensoleillé qu’un vent rafraîchissant fouettait par à-coups — ce monsieur distingué en train d’entamer le portrait de la Sainte-Chapelle. Confortablement assis à son écritoire de rue, il semblait content d’avoir choisi cet endroit, sans doute favorable pour la mise en perspective du monument, mais assez pénible relativement à son espace de travail que menaçait de toute évidence le va-et-vient continu de la foule égoïste et indifférente.
Cette rencontre insolite — à la veille de mon départ pour une escapade d’une semaine dans la Seine maritime — m’avait donné pour l’instant l’envie de renoncer aux vacances en échange d’une halte solitaire, où je me serais très volontiers consacré au portrait d’une colonne ou d’une fenêtre quelconque avec leurs ombres naturelles ou portées… Ensuite, j’ai considéré que j’aurais pu transférer les mêmes attitudes de ce monsieur dans la description de ce que j’allais voir dans ma course au bord de la Manche, auprès de ses ports et falaises, en réalisant un « reportage » où le récit photographique ne ferait qu’un avec une espèce de journal de bord… J’ai alors décidé de faire cela sans aucune contrainte de régularité de contenu ni de forme, ayant pour unique but celui de faire passer, au gré de mes déplacements, ce que provoqueront en moi les petits événements, les découvertes et les rencontres constellant mon voyage. Il s’agira surtout de réflexions, de suggestions acquises qui pourront demeurer même étrangères aux circonstances du voyage ainsi qu’aux noms des églises, des plages, des musées ou des endroits célèbres…

Vendredi 4 août, au départ de la Gare Saint-Lazare, quelques minutes avant une heure de l’après-midi, je n’étais pas du tout dans l’esprit du voyage. J’ ́étais soulagé d’avoir trouvé une place assez confortable dans le premier wagon, ayant le temps de regarder depuis ma fenêtre les partants de la dernière minute glisser avec leur petite valise. Pourtant, ce qui m’attendait ne cessait de m’inquiéter. Je ne connaissais que très peu de cette fabuleuse Normandie. À part Mont-Saint-Michel, où j’avais passé avec mes parents, en 1958, une journée inoubliable qui avait échoué sur la haute marée avec ce spectacle effrayant de la route disparaissant sous l’eau ; exception faite pour une deuxième visite à ce même endroit, plus fouillée, dans les années 90, j’avais frôlé sans la nécessaire attention Rouen, Deauville et Trouville, m’aventurant sans conviction en direction de Cherbourg…
Le souvenir d’une statue de Flaubert assez excentrique n’avait rien changé de cette journée grise, où la couleur de la plage semblait rivaliser avec la pâleur des façades des hôtels et des maisons bien alignées. J’avais alors quitté cet échantillon de Normandie avec le sentiment de culpabilité aigu d’un lecteur passionné de Maupassant et Flaubert, toujours intrigué par la force évocatrice des lieux que les pages de Proust ressuscitent… Sans compter un peintre de l’envergure de Monet, ayant entretenu un rapport intime avec ces mêmes lieux… Comment oublier ses successifs portraits de la Cathédrale de Rouen ou ses images du Port du Havre ?
Il y a quelques années, j’avais subi un charme nouveau par les récits que François Bon avait partagées sur Twitter, lors de ses réguliers déplacements au Havre pour y conduire, si je ne me trompe pas, des ateliers d’écriture en 2012-2013 : derrière ses mots, cette ville forgée par le passage des navires et de grands transatlantiques cachait sans doute de belles architectures imprégnées d’humanité et de vent !
Plus récemment, pour les « vases communicants », Hélène Verdier m’avait proposé le thème d’un immeuble abandonné situé au Havre au bord de la mer… Cela aurait été une splendide occasion pour briser la glace avec cette Grande Inconnue. Entre-temps,  par le biais de ses suggestions de lecture et les images incontournables de ses peintres préférés, Laurence Lebel m’avait transmis quelques échos de sa connaissance profonde d’une autre Normandie de terre et de mer, située entre Honfleur et le Mont-Saint-Michel, ayant pour centres la splendide ville de Caen et la voix unique de Marguerite Duras… Je suis enfin redevable à Josette Hersent pour ses vers clairs et clairvoyants qui m’ont expliqué à leur façon la beauté de cet univers où la nature, partout imprégnée de culture et d’histoire, s’ennoblit au passage d’hommes et femmes de génie.

Qu’est-ce que j’allais donc ajouter, moi, à tout ça ?

Je me demandais cela quand le train a fait sa première halte à la gare sombre et très spartiate de Rouen-Rive Droite… Ensuite, j’avais décidé de m’accrocher au présent, m’intéressant au paysage normand, souvent traversé par les eaux somptueuses de la Seine, quand le train s’est arrêté à Yvetot ! Un nom très charmant pour moi, compte tenu de ma sympathie sans borne pour Emma Bovary. imaginez-vous l’émotion quand j’ai vu des véritables habitants d’Yvetot descendre sur le quai et s’aventurer en bande en direction d’une haie fleurie qui devait leur être très familière. Je me demandais lequel d’entre eux pouvait être le fameux pharmacien, qui était-ce sinon Charles Bovary… quand j’ai vu une jeune femme blonde assez gracieuse s’écarter nettement du petit groupe, se lançant dans la direction opposée..«  Emma ! » me suis-je exclamé intérieurement. Elle était sans doute une Emma heureuse de nos temps… Pourquoi pas ? Est-ce que la vie est plus heureuse qu’auparavant, pour les habitantes d’ Yvetot d’aujourd’hui ?

Quand on arrive dans un lieu qu’on ne connaît pas, ayant à surmonter comme d’habitude les petites incommodités des bagages et des billets, même Venise ou Prague peuvent apparaître gênantes, au commencement. Ici au Havre, la journée grise et le vent du nord me rappelaient aussi que j’avais franchi une barrière climatique encore plus engageante que celle de Paris pour l’homme du sud que je suis… Toujours est-il que mes premières impressions, bien sûr concernant la petite partie de cette ville tout à fait nouvelle pour moi, que j’ai traversée en tram et à pied, n’avaient pas été tout de suite enthousiastes ! Je dois même avouer qu’il m’a fallu du temps pour comprendre au fur et à mesure le « charme discret » et finalement irrésistible de cette ville extraordinaire.
Pour l’instant, une fois descendu du train, j’avais cogné contre un écueil invisible qui m’avait transmis une sensation de vide et de gêne, la même impression que l’on éprouve quand on arrive au rendez-vous et la personne longuement convoitée n’est pas là. Absente non justifié ! Certes, je venais du tourbillonnant Paris et j’avais encore dans les yeux l’immense enchevêtrement d’humains montant et descendant par les escaliers roulants de la Gare Saint-Lazare… Toujours est-il que la Gare du Havre, en ce premier vendredi d’août, était bien tranquille ! Sans attendre, au guichet des informations, une jeune fille qui n’était sans doute pas originaire de la région, m’avait donné de son air distrait des renseignements finalement efficaces : juste en face de la Gare, un tram ayant pour destination LA PLAGE m’emmènerait en deux seuls arrêts devant l’Hôtel de Ville ! Ensuite, par la rue de Paris, je n’avais qu’à dépasser la grande Mediathèque blanche… et avancer jusqu’à la rue Émile Zola où j’aurais atteint mon lit et mes petits déjeuners…

De ce peu qu’on pouvait deviner de la ville du Havre pendant le bref trajet silencieux du tram, le passage de la Seconde Guerre se dévoilait dramatiquement par les espaces dilatés et la présence de quelques immeubles anciens se détachant timidement de la sobre uniformité contemporaine qui les entourait. Au bout de la course, le Palais de la Mairie avait sans doute l’aplomb et l’assurance d’une architecture majeure, à laquelle je n’accordais pourtant pas l’attention due. Cela me rappelait de près d’autres édifices de génie que j’avais vu à Rome, notamment dans le quartier de l’EUR, appartenant justement au style rationaliste des années 40 et 50. Mais j’étais aussi envahi par un inattendu sentiment d’étrangeté qui me traînait vers un Nord encore plus éloigné. En regardant de biais cette tour magnifique et cet édifice léger, donc solennel sans être monumental, je me suis entendu prononcer des mots comme Hilversum, Malmö, Stockholm… Enfin, sous la menace de la pluie, encore stupéfié par l’équilibre des espaces que je trouvais enfin bien maîtrisés, j’ai coupé court avec mes réflexions, traversant à la hâte l’immense parvis de la Mairie, interrompu par les rails du tram ainsi qu’une généreuse fontaine entourée de petits jardins stéréotypés.

Lorsque j’emprunte, finalement, sur la rue de Paris, l’arcade de gauche, constituée d’un haut porche rectangulaire… je crois tout d’un coup de plonger dans un déjà vu : ces arcades dépourvues de personnalité ressemblent énormément à celles de Bologne et Turin… Elles héritent sans doute de la sobre linéarité de la rue de Rivoli ! On est autour de trois heures de l’après-midi, la plupart des magasins sont fermés, très peu de gens s’y promènent… On dirait hâtivement et certes imprudemment que l’on est dans un quartier sans éclat tandis que le centre est ailleurs. Rien de plus faux ! Je découvrirai plus tard que ce quartier à la personnalité discrète a totalement remplacé un vaste morceau de l’ancien Havre bombardé, en devenant le coeur vivant d’une ville qui joue par cela la carte de sa modernité !
À mi-chemin, en face d’un grand bassin amenant la mer au coeur de la ville, mon premier impact visuel avec le fameux « Volcan » — cette masse blanche ressemblant davantage à un nuage qu’à un bateau glissant au milieu des glaces — était plein d’interrogations aussi : j’avais en fait le sentiment, encore une fois, de traverser une ville d’un autre pays qui n’était pas la France, ou alors une ville fantôme, constellée de monuments anachroniques… J’ai bientôt découvert que je me trompais, que tout cela n’était pas le fruit d’un hasard ni de la mégalomanie de quelques architectes exubérants : si quelque chose peut-être manquait là-dedans, il ne s’agissait que de ces quelques décors en plus auxquels la grandeur parfois débordante de Paris m’avait habitué… Et je me suis petit à petit converti à cette invisible « école du vide » dont l’un des maîtres incontournables, notre Michel Ange, ne cessait pas d’affirmer que dans l’accomplissement de toute oeuvre d’art il fallait plutôt « enlever » que « mettre », voire ajouter !

Plus tard, grâce au conseil providentiel de deux femmes élégantes croisées en face des Halles, à quelques mètres de mon hôtel, j’ai pu me régaler d’un excellent repas normand et de cette assiette en papier où j’ai pu tranquillement m’adonner à mes gribouillis sans que personne ne protestât.

L’estomac réconforté, j’ai flâné parmi les ondes lumineuses et multicolores ajoutant du charme à cette immense œuvre d’Oscar Niemeyer que j’allais dorénavant aimer à la folie…

Giovanni Merloni

(1)
Très chère dame, voici la liste
des beautés séduites par mon maître,
Une liste tenue par votre serviteur
Observez, lisez donc avec moi.

En Italie, six cent quarante ;
En Allemagne, deux-cent trente et une ;
cent en France; en Turquie, quatre-vingt onze ;
Mais en Espagne déjà mille et trois.

Parmi elles, des paysannes,
des servantes, des citadines,
des comtesses, des baronnes,
des marquises, des princesses,
des femmes de tous rangs,
toutes sortes, tous âges.

Chez la blonde, il a l’habitude
de louer la gentillesse;
chez la brune, la constance;
chez la blanche, la douceur.

Il lui faut l’hiver la grassouillette.
l’été, la maigrelette.
Il appelle la grande « majesteuse »,
Mais trouve la petite tout aussi « charmante ».

Il séduit les plus âgées
pour le plaisir d’allonger la liste.
Mais sa passion principale
c’est la jeune débutante.

Il se moque qu’elle soit riche,
qu’elle soit laide, qu’elle soit belle ;
Du moment qu’elle porte une jupe,
Vous connaissez son penchant.

Lorenzo Da Ponte et Wolfgang Amadeus Mozart

Un corps aussi séduisant qu’insaisissable (Atelier de vacances n. 1)

13 dimanche Août 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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Le Havre, Les Jardins suspendus : une serre peuplée de plantes tropicales.

Un corps aussi séduisant qu’insaisissable

Le matin après le retour des vacances, surtout s’il s’agissait d’une escapade condensée en une seule semaine assez frénétique, l’envie de raconter ou de fouiller dans nos frais souvenirs cogne souvent contre une étrange paresse, une mélancolie inattendue : « serai-je en mesure d’esquisser, en peu de mots efficaces et sincères, le récit de ces journées, en faisant jaillir mes réflexions et émotions sans que cela devienne  ennuyeux et répétitif ? »
« Serai-je capable de raconter — au milieu de tout ce qui s’est passé devant mes yeux, sous mes pieds, autour de ma tête — ce que j’ai ressenti et j’ai cru comprendre ? Serai-je à la hauteur du décalage entre la réalité et l’apparence,  l’histoire des lieux et le passage des générations, sans que mon témoignage échoue dans une liste d’exclamations ou de points d’interrogations ?
On verra… Il est vrai qu’avant de partir je considérais la Normandie, comme la France en général, un corps aussi séduisant qu’insaisissable, tandis qu’aujourd’hui, en redescendant vers la Gare Saint-Lazare, j’avais la sensation nette d’un changement important dans mon existence. Si j’étais à nouveau et de plus en plus Parisien, la Seine Maritime et Le Havre notamment ne m’étaient pas du tout étrangers !

Toujours est-il que…

Giovanni Merloni

Si, passant par Terontola, l’on est mordu de la tarentule…

01 mardi Août 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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Si, passant par Terontola, l’on est mordu de la tarentule…

Un voyage décidé à la hâte et sans avoir le temps ni l’envie de suivre un trajet logique et intéressant peut également laisser dans un cœur sensible des traces importantes. Ce que j’ai vécu pourrait me suffire pour un récit romanesque ou pour un essai critique, me donnant la chance de fouiller dans quelques-uns de mes soucis récurrents.
Si je le faisais, vous le sauriez. Entre-temps, je ne veux pas manquer de citer sans trop de détails les principales étapes de cette escapade de fin juillet 2017.

Turin, piazza Vittorio Veneto le 18 juillet au soir

Venant de Paris Gare de Lyon, une étape à Turin est toujours agréable pour moi. Il s’agit encore d’une ville où l’on découvre des échos de l’esprit français. On y retrouve Rue de Rivoli dans les arcades via Roma et, dans l’orgueilleux élan de la Mole Antonelliana,  l’âme de la Tour Eiffel. Pourtant, ce premier soir il fait chaud, les gens s’abandonnent sans bruit aux petits plaisirs des dîners de rue ou à de longues promenades indifférentes au long des berges du Pô tandis que le manque de temps à disposition déclenche en moi un sentiment d’étrange embarras.

Rome, tour de l’Orologio, le 20 juillet

Via dei Banchi Nuovi, à deux pas du Corso Vittorio : je retombe dans un endroit bien connu… et je suis bientôt bouleversé par sa beauté qui monte à la gorge… découvrant en même temps que derrière cette patine de splendeur une nouvelle réalité se cache : ici, rien ne ressemble à la Rome que je respirais avant. On dirait que celle-ci appartient à des gens plus riches et cependant qu’elle devient plus pauvre, s’il n’y avait pas Bruna, mon amie architecte et grande artisane d’objets d’art, une véritable résistante,  capable de dissoudre toute patine d’indifférence par son inimitable sourire.  

Rome, Castel Sant’Angelo, le 20 juillet

Cependant, la Rome touristique m’énerve. En tout cas, j’ai essayé de voir une ressemblance entre le magnifique pont Sant’Angelo et le pont des Arts… Un sentiment à la fois de dépaysement et de nostalgie de ma souplesse perdue m’accompagne chaque fois que je me rends au Louvre, tandis qu’ici, devant le pachyderme débonnaire de la forteresse des Papes, je dois m’arrêter, m’appuyer au parapet pour ne pas succomber aux vertiges du temps qui s’écoule sous mes pieds, avec l’eau trouble et dense de reproches de mon fleuve paternel.

Sant’Apollinare (PG), le 21 juillet

Chez mon frère, dans une austère maison à côté d’une toute petite cité du Moyen Âge, je renoue avec les souvenirs partagés et les discussions animées qui renaissent joyeuses pour nous rassurer. L’important c’est la fidélité à nous-mêmes, ou alors le petit héroïsme en acceptant le vieillissement de nos corps et le rétrécissement de nos horizons sans pourtant trahir nos envies ni les traits caractéristiques de nos physionomies !

Perugia, Palazzo dei Priori, le 22 juillet

En me promenant dans Perugia, cette superbe ville fortifiée de l’Italie centrale, je ne peux pas m’empêcher de songer à une longue liste de villes rivales, plus grandes ou plus petites qu’elle — comme Viterbo et Orvieto, Assisi et Spoleto, Lucca et Siena, San Gimignano et Cortona, Gubbio et Urbino, Spoleto et Todi… — qui en possèdent les couleurs, les odeurs, les toits, les fenêtres, ainsi que l’esprit de lutte acharnée ne faisant qu’un avec une ineffable sagesse…

Lac de Bolsena, le 25 juillet

Deux chers amis de Bologne s’étaient rencontrés — et aimés — la première fois il y a quarante ans déjà… Avec bien de chaleur, pendant trois journées assez pluvieuses et fraîches, ils m’ont accueilli dans un endroit riche de livres et mémoires — une belle maison accoudée sur le lac de Bolsena, le plus grand lac mono-cratère d’origine volcanique d’Europe —, qu’ils sont en train de ressusciter avec le même enthousiasme qui les a amenés à enchevêtrer à nouveau leurs destinées.

Bolsena et son lac, le matin du 27 juillet

C’est dans une grande mélancolie que j’ai quitté Bolsena, la même tristesse éprouvée en me séparant de mon frère et de ma belle sœur de Perugia. La ville lumineuse qui donne son nom au lac m’a salué discrètement et sans entrain : tandis que j’avancerai dans mon existence affolée, elle, Bolsena, se réjouira d’une beauté tranquille sous un soleil imperturbable.

Terontola, le 27 juillet

Puisqu’on était un peu écartés des axes primordiaux qui rapprochent de plus en plus dangereusement les grandes villes italiennes, j’ai dû emprunter un train « normal ». Et voilà l’une de petites gares au nom glorieux qui constellent l’ancien réseau ferroviaire italien : la pacifique Terontola évoquant l’affreuse « tarentule » dont la morsure provoquerait une soudaine, irrépressible agitation. Celle du voyage, dans mon cas.

Florence, le 27 juillet

À Florence, les heures que je m’étais accordées dans l’espoir de combiner affaire et plaisir — c’est-à-dire les exigences alimentaires et la.beauté foudroyante de certaines rues et places — étaient hantées par la présence excessive et déséquilibrée des zones ensoleillées par rapport aux minuscules rectangles d’ombre. Toujours est-il que, malgré la canicule, ma traversée de la place de la Gare en feu, poursuivant au hasard quelque chose qui m’attirait dans le centre, a été primée : j’ai déjeuné à l’ombre d’une grande ombrelle blanche ayant le plaisir d’observer, à chaque gorgée de vin blanc, à chaque coup de fourchette, le spectacle heureux et rafraîchissant de cette élégante façade colorée dessinée par l’un de plus grands architectes et théoriciens de l’art du XVe siècle : Léon Battista Alberti (1404-1472).

Milan, le matin du 28 juillet

Après Florence, je me suis rendu à Milan, où une nouvelle rapatriée m’attendait. Au petit matin, en scrutant l’aube par cette élégante fenêtre, je me suis demandé si je serais plus heureux si j’habitais dans un village où toutes les personnes que j’aime habitaient aussi, et si l’on pouvait se rencontrer les uns les autres tous les jours…

Giovanni Merloni

« Tu me manques ! » (Journal de débord n. 64)

13 jeudi Juil 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits, textes libres

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Journal de débord

Très chers lecteurs,
Je croyais que l’histoire racontée par Alfredo Nitrodi dans son journal avait été scellée par le mot FIN, comme il arrive dans la plupart des fictions humaines. Cependant, je viens de découvrir, sous le siège de sa Fiat500, la copie d’une lettre adressée à son ami de Naples, Gianni Solchiaro. Apparemment, cette missive a été envoyée, un an depuis le douloureux départ de l’île, la veille de son extrême tentative de rattraper l’amour perdu par un pénible pèlerinage jusqu’à Pouzzoles où ses espoirs seraient définitivement frustrés.
Je vous propose donc la lecture de cette lettre « clairvoyante et sage » d’Alfredo, du moins dans ses intentions : elle va logiquement constituer un post-scriptum ou alors un épilogue du récit précédent. (1)
G.M.

« Tu me manques ! »

Samedi 29 août 1964
Très cher Gianni,

Ta carte postale m’a fait vraiment plaisir. Depuis tout ce temps ! Certes, je n’aurais jamais imaginé qu’à côté de ta signature il y avait celle d’Agata, précédée par une phrase encore plus surprenante : « Tu me manques ! »
Agata, c’est deux mois que je ne la vois pas, tandis que pour nous deux une année s’est écoulée… un laps de temps énorme, à notre âge : tout pourrait avoir changé. Mais, je connais tellement bien ton amitié loyale que je n’ai aucun doute. Donc, il me reste juste à comprendre si ton salut est un reproche ou alors une invitation à nous rassembler tous ensemble, à Procida, pour une rapatriée. Par contre, Agata pourrait bien t’avoir demandé de m’envoyer cette carte pour y glisser impunément ses sentiments…
Je rentrais de la France avec mes parents, Dodo et Enzina… J’étais tellement touché par les émotions du voyage — et par les discussions provoquées par la nouvelle, apprise à Parme, de la disparition de Palmiro Togliatti — qu’elle m’est apparue irréelle, hors du temps, cette image de la Marina plongée dans sa lumière scandaleuse.

Tu peux bien me comprendre : entre les participants aux funérailles du secrétaire du Parti il y avait ton père aussi, comme j’ai pu apprendre dans les journaux. En lisant ton nom de famille, Solchiaro, je me suis souvenu de nos débats dans les rues de Naples, et je demeure contrarié du fait que nous avons laissé s’écouler quatre longues saisons sans nous rencontrer, malgré nos meilleures intentions.

Sinon, pendant l’année qui s’est écoulée, entre nous il y a toujours eu Agata. Même si elle ne m’a rien prohibé à ce sujet, le seul fait qu’elle existait a fait déclencher en moi le syndrome du fruit interdit : Naples ou Procida, ou alors les deux choses ensemble, sont devenues, un certain jour, deux tabous que je n’osais pas prononcer.
En début d’octobre de l’année passée, deux mois depuis mon départ de Procida et donc de notre séparation, Agata est venue me chercher pour me dire tout simplement que cela n’avait aucun sens de nous quitter, parce que nous avions encore besoin l’un de l’autre. Dans son propos il n’y avait pas de défi. Elle m’invitait pourtant, sans le savoir elle-même, à reconquérir son amour… mais toutes mes tentatives ont échoué, tandis que le fil rouge qui nous unissait n’a pas cessé de s’effilocher, arrivant enfin à se rompre… ou presque.
Combien de fois, en ces dix mois — tout en demeurant étranger aux événements et changements de toutes sortes qui ont bouleversé la planète entre la mort de Kennedy et celle de Togliatti — me suis-je interrogé sur la durée de ce fil ! Et, en dehors de ce fil, les seules choses qui comptaient pour moi c’étaient Naples, la ville irrésistible et  Procida, l’île mystérieuse, dont je croyais qu’elle seule possédait les clés.
Plus avant, je te raconterai tout par le menu et tu pourras alors trancher si j’ai changé ou alors si je demeure le même. Mais avant je veux essayer de te décrire la grande manifestation de mardi dernier où j’étais avec ma tante. Depuis l’époque où, encore très jeune, elle était une partisane en vélo, la tante Licia partage son existence avec mon oncle Mario, donc elle sait tout du Parti communiste…
Sous un ciel de plomb ne promettant rien de bon, nous étions en plusieurs à nous pencher depuis la balustrade de San Pietro in Vincoli. D’en haut de cette terrasse, tout comme d’un hélicoptère, j’ai pu contempler un million de drapeaux rouges ainsi qu’un million d’hommes et de femmes — parmi lesquelles j’ai reconnu, avec l’oncle Mario, Nilde Jotti, Luigi Longo, Giancarlo Pajetta, Giorgio Amendola, Pietro Ingrao, Leonid Breznev — en train de défiler en cortège via Cavour, derrière le fourgon noir avec le cercueil, en direction de San Giovanni. Tout se passait dans un incroyable silence plein d’émotion et de respect, avec les frissons qui s’ajoutaient, provoqués par la baisse soudaine de la température. Ma tante chuchotait dans mon oreille, attirant mon attention sur les uns et les autres, en me racontant une anecdote ou alors se bornant à prononcer un nom. Je saisissais au vol s’il s’agissait de quelqu’un qu’elle estimait et chérissait ou, au contraire, si l’être défilant était pour elle plus insignifiant qu’une mouche. Dans un état de vive participation, mais aussi d’embarras, j’assistais au passage de l’Histoire juste au-dessous de mes pieds, quand ta carte postale, avec ces trois mots d’Agata — « Tu me manques » — m’est revenue à l’esprit. Et n’en est plus sortie depuis…
Plus tard, le cortège a commencé à se raréfier et on est revenu sur la rue pour récupérer la voiture… Dans ces derniers temps, j’ai eu le permis de conduire et je profite « en coopérative » du Fiat500 de ma mère… Au moment de partir, ma tante Licia a cédé aux larmes tout en me confiant qu’avec la mort de Togliatti une époque heureuse de sa vie se terminait brusquement. Puis ses yeux bleus ont lui d’une étrange lumière : « On dit que le nouveau Secrétaire sera Enrico Berlinguer… Il est très jeune, mais il s’agit d’une personne exceptionnelle ! » Ces derniers mots, avec leur investissement d’orgueil et d’espoir, ont provoqué en moi une joie soudaine, effaçant ce je-ne-sais-quoi de lugubre qu’on avait enduré tout à l’heure. À mon avis le Parti communiste italien est l’une des rares choses sérieuses qui existent dans notre pays, pas seulement parce qu’il garantit une opposition, en prenant la défense des faibles et des marginaux, mais aussi parce qu’il veille, bien plus que les autres, sur les institutions publiques et sur notre splendide Constitution. Je me souviens que tu considérais notre parti de révolutionnaires mordus de la démocratie parlementaire comme un paradoxe rempli de contractions… Je me suis convaincu, au contraire, que ce sont toujours les hommes qui font la différence ! Le socialisme ou le communisme, en eux-mêmes, ne donnent pas forcément lieu à une société saine et juste si leurs leaders et chefs ne le sont pas. Nous commençons à en avoir les preuves, en Union Soviétique, depuis que Nikita Khrouchtchev, qui n’est pas moins un dictateur, a commencé à dévoiler les horreurs de Staline. Et c’est une preuve à charge aussi cette idée totalitaire du Pays guide et des Pays satellites dont a écrit courageusement Togliatti dans son mémorial.
En Italie, au contraire, nous pouvons faire confiance à des hommes honnêtes et volontaires en grand nombre qui se sont formés à l’école de Gramsci et Togliatti, montrant au fur et à mesure qu’ils ont une vitesse en plus….
Mais, il y a une autre chose que je me dois de te dire. Quand on était à Paris, lors d’un jour de pluie qui ne laissait pas d’échappatoire, ma mère nous a traînés dans un cinéma rue des Écoles, « Le Champo » (2), pour y voir et écouter un film dans sa langue maternelle. Elle aime, va savoir pourquoi, les histoires un peu osées. C’est sans doute pour ça qu’elle a subi le charme irrésistible du titre de la nouvelle éponyme de Tchekhov: « La Dame au petit chien » (3). Quel titre ! Elle était vraiment belle, cette chronique d’un amour passionné et partagé aussi ! De ce film en noir et blanc, si poétique, situé auprès de la mer Noire, en Crimée, j’ai finalement appris qu’il existe deux catégories de personnes : d’un côté ceux qui considèrent leur vie comme une forteresse à défendre à tout prix, ne voyant aucun inconvenant dans l’acceptation quotidienne du compromis ; de l’autre côté, ceux qui ont besoin, pour vivre, de se porter honnêtement et demeurer purs, peu importe s’ils devront subir à jamais une existence dure et difficile. L’histoire d’amour explosant à Yalta entre Dmitrij et Anna est la énième démonstration que tout « grand amour » est irréalisable parce qu’il s’agit d’un sentiment absolu, inapte à se concilier avec les complications de la réalité, échouant par conséquent dans la pérenne indécision, les hauts et les bas et l’incompréhension réciproque. Toujours est-il que ce film a été pour moi, en dépit de son primordial pessimisme, une bouchée d’air pur, une merveilleuse goutte d’espérance !
Comment pouvais-je savoir, cher Gianni, qu’une fois dans la voiture, mardi dernier, ma tante Licia m’aurait-elle si longuement renseigné au sujet d’Yalta ? Il est bien vrai que dans la vie il y a souvent des coïncidences qui font trembler les veines des pouls. Lors de ce jour de pluie, en sortant du Champo, j’avais découvert déjà un lien entre Yalta et Sébastopol, le nom presque exotique d’un boulevard de Paris. Et j’avais enregistré aussi la présence là-bas de la Crimée, donnant son nom à une station du métro (4). Yalta ! L’endroit historique où se sont rencontrés les gagnants de la Seconde Guerre — Stalin, Churchill et Roosevelt — pour créer ensemble un monde adapté à la Guerre froide ! Et cet Y, évoquant sans doute une fronde, est aussi le symbole de la fourche, du carrefour, c’est-à-dire du moment où la vie nous appelle à un choix. Tandis que ma tante Licia me parlait du « mémorial » que Togliatti a gravé peu de jours avant de mourir — dont on peut lire à présent des extraits sur tous les journaux —, mon esprit a couru à cette promenade magnifique tout au long de la mer Noire, peut-être identique à celle que tu observes tous les jours de ta fenêtre… à cette Dame insaisissable que l’amour avait emportée, à ce petit chien indispensable, en dehors duquel il n’y aurait pas eu la poésie de ce personnage, ni la mer Noire ni la Crimée non plus !
Dans son « mémorial », Togliatti fait l’hypothèse d’une « voie italienne » vers le socialisme — peut-être, la même voie du « socialisme au visage humain » prêché par Gramsci — jugeant implicitement possible le dégagement futur de notre parti de l’Union Soviétique. Cette stratégie politique m’impressionne, mais cela serait sans doute la chose meilleure, qui nous sortirait tous d’un absurde et pénible compromis. Qui sait si Longo, Berlinguer et l’oncle Mario en seront capables ! J’ai peur qu’ils fassent le même que Dmitrij, qui n’était jamais en mesure de se soustraire à l’étreinte mortelle d’une femme bourgeoise pour fuir avec Anna. Mais pourquoi, pour s’aimer, faut-il fuir ?
Mon premier devoir de « camarade » serait celui d’affronter avec fermeté mon destin avec Agata… Mais peut-être n’en suis-je pas capable. Sans compter que le mot « fermeté » demeure totalement étranger à mon esprit : figure-toi qu’il a suffi de quatre syllabes prononcées par Agata — tu-me-man-ques — pour que je tombe en déroute. Au contraire, l’idée de te rencontrer sur l’île, si je me décidais à venir, aurait le pouvoir de me rassurer !
Quand j’ai quitté Procida, tu as pu constater de tes yeux jusqu’à quel point mon lien avec Agata s’était usé. Elle-même t’en aura sans doute parlé, et tu connais peut-être mieux que moi ses sentiments… Voilà pourquoi, Gianni, je m’adresse à toi avec pleine confiance pour te dire qu’en septembre je quitterai Agata, de façon que cet absurde équivoque ait une fin : le sentiment qui nous liait n’a jamais été celui d’un amour partagé, du moment que ma dévotion tombait dans le vide ! Opiniâtrement, j’ai voulu voir en elle la Dame de Tchekhov, et en moi même son petit chien chéri, tandis qu’intérieurement j’espérais que nos rôles se seraient inversés, un jour. Mais l’on est désormais à l’heure « h », ou, plus exactement, à l’heure « y » !
Entre-temps, qu’est-ce que j’ai fait d’utile et de beau ? En ce monde qui ne cesse jamais de bouger et semble incapable de trancher une fois pour toutes en direction d’un progrès à mesure d’homme — se laissant aller, au contraire, de plus en plus souvent, à la destruction la plus insensée —, où est-elle ma contribution positive ? Nulle part. Qu’est-ce que j’ai ajouté, moi, à la recherche indispensable de quelque chose qui nous aide à vivre mieux, tous ensemble ? Rien. Sans doute, je partage la même destinée d’inaptitude et d’impuissance avec des millions de jeunes gens de notre génération et nous ne serons pas capables peut-être de saisir le relais que nos pères et nos oncles nous confieront… J’ai pourtant le sentiment qu’il y a de la beauté et de la force en nous qui vont s’imposer, tôt ou tard !
Quant à moi, je me suis borné à assimiler une à une, telle une éponge, les merveilles qui sont venues à ma rencontre, espérant de les ressusciter dans un théâtre de mon invention… ce seraient pourtant des histoires malheureuses, sans queue ni tête ! Car j’ai toujours pris chaque expérience, chaque amitié au premier degré, de façon intransigeante, me jetant la tête première dans l’amour. Pourtant, en dehors de l’argent, de l’amour et de la peur de mourir, je ne connais rien de la vie et de ce qui fait bouger le monde ! D’ailleurs, personne ne croira à mon talent jusqu’à ce que ma tête demeurera si pleine de trous, comme le dit ma tante Licia. Donc, il n’y a plus d’issue : d’abord je dois réussir à vivre ; ensuite, quand je deviendrai un homme mûr, je pourrai me prendre pour un philosophe.
Je vais m’inscrire à la faculté d’Architecture et j’essaierai de faire quelque chose d’utile pour le monde qui m’entoure. J’apprendrai bien sûr à nager et m’achèterai, dès que possible, un appareil photo japonais… et je n’aurai pas peur de souffrir. D’ailleurs, la souffrance est souvent la conséquence inévitable des choix cohérents et sincères.
Et voilà une autre chose que je veux faire au plus tôt possible : venir à Naples ! Est-ce que tu m’hébergeras ? M’accompagneras-tu à Discesa Sanità 12, là où habitait mon grand-père Alfredo avant d’épouser ma grand-mère Agata ? Je suis certain que oui. Et quand on se verra, on n’aura pas besoin de se raconter quoi que ce soit ! À quoi bon te dirais-je comment les hauts et les bas entre Agata et moi se sont ajoutés plus ou moins synchroniquement aux intermittences de ma dernière année de lycée ? C’est tout à fait inutile aussi que je passe en revue les joies physiques ou les écroulements psychologiques qui ont constellé mon existence et celle de ma famille s’inscrivant inévitablement dans les ondoiements du corps et de l’âme de Rome, une ville petite et immense à la fois, qui nous chérit et nous abandonne à chaque claquement de porte ou de fenêtre.
En vérité, rien ne m’oblige à creuser dans mon passé, ça ne vaut pas la peine ! Qu’est-ce qu’on y retrouverait, là-dedans, de ce que nous y avons perdu ?
Si nous laissons un chapeau ou une écharpe ou un stylo dans un bar et que nous y revenons tout de suite, peut-être retrouverons-nous notre objet disparu. Mais si nous revenons dans le local une semaine depuis il est extrêmement probable qu’à la place de l’écharpe il y ait un parapluie ; à celle du chapeau, un béret ; tandis que le stylo… Ou alors, comme on le dit à Rome, l’on risque d’en trouver deux : deux stylos, deux briquets, deux nouvelles fiancées…
Salutations communistes…
Alfredo

Giovanni Merloni

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Renato Guttuso, Les funérailles de Togliatti

(1) Le journal d’Alfredo, en trois parties (« Une mère française », « À Rome » et « L’île »).
(2) Au croisement entre la rue des Écoles et la rue Champollion.
(3) La Dame au petit chien est un film soviétique de 1960 (présenté à cette époque au Festival de Cannes), tiré de la nouvelle éponyme d’Anton Tchekhov, réalisé par Iossif Kheifitz.
(4) L’appellation de cette station vient de la rue de Crimée, située à proximité, dont le nom rappelle la guerre de Crimée (1855-1856). La Crimée était une péninsule de l’Empire russe sur la mer Noire, qui voit à cette époque la coalition comprenant l’Empire ottoman, le Royaume-Uni, la France et le Piémont-Sardaigne affronter et vaincre l’Empire russe, notamment avec le siège et la prise de Sébastopol. Le conflit se termine par le traité de Paris en 1856 (Wikipedia).


« Cospetto, che odorato perfetto ! » (un écho dense d’odeurs de la ronde de juin 2017)

09 dimanche Juil 2017

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la ronde

Giovanni Merloni, Parfums, 2009

« Cospetto, che odorato perfetto ! » (texte publié lors de la « ronde » de juin 2017 (1)

« Don Giovanni : Zitto, mi pare sentir odor di femmina…
Leporello : Cospetto, che odorato perfetto ! »
(2)

À chaque marche de l’escalier de mon enfance, je rencontre le souvenir d’une odeur ou d’un parfum ayant le pouvoir de me catapulter sans transition
dans un lieu
dans un jeu
ou alors dans un aveu
échouant dans un adieu.

Les odeurs de mon enfance, surtout les mauvaises, étaient souvent liées à de petits incidents ou alors à des malentendus. 
Il y avait par exemple un élève qui venait chez ma mère pour des leçons de latin. Il s’appelait Bufacchi. Quand il partait, ma mère était toujours perplexe : est-ce que Bufacchi puait ? Toute la famille riait de ce pauvre garçon courbe et maladroit aux cheveux abondants, jusqu’au jour où l’on découvrit que la faute de cette odeur intense, évoquant les effluves de la sueur, c’était à la lampe de bureau que le fil faisait fondre. L’élève fut acquitté, mais la lampe, même quand elle était devenue inodore, c’était désormais « la lampe de Bufacchi ». Plus tard, en 1958, pendant mon premier voyage en France, ce fut le tour du camembert, acheté avec enthousiasme dans une jolie charcuterie de Dinan et oublié sous le siège devant de la voiture de mon père. Il faisait chaud et à l’improviste on s’aperçut que le divin parfum de ce délice avait viré brusquement à la pire des puanteurs. Cela déclencha alors une drôle de procédure qui nous fit rire. D’abord, on déposa le paquet avec le camembert au-dessous de la voiture tout près du trottoir. Puis, une fois terminée la visite à l’ancienne habitation de Chateaubriand, en nous éloignant en voiture du lieu du délit, on fit beaucoup de suppositions sur le scandale que la découverte du camembert provoquerait.
Le thème des mauvaises odeurs a toujours eu une fonction cathartique dans ma lente
 formation d’homme civilisé, au point que même aujourd’hui il m’est difficile de distinguer une odeur d’un parfum, surtout s’il s’agit d’odeurs naturelles, telle la bouse des vaches, par exemple. Ne s’appellent-elles pas « l’or des champs » ces grandes roues de bouse aplatie constellant les promenades en montagne ? Et la sueur, n’est-elle pas un parfum, un véritable nectar aux effets prodigieux ?
Certes, les fleurs et les herbes amènent à notre nez la perception du sublime. Mais pourquoi transformer leurs parfums délicats en gommes pour effacer les embarras et les inquiétudes que les mauvaises odeurs provoquent ?

Giovanni Merloni, Smog, 2016

Inutile (et dangereux) de dire que 
j’aime vivement les odeurs qu’on appelle « intimes »,
 car je peux déclarer sans crainte
 que j’aime :
— l’odeur des livres
— l’odeur du pain
— l’odeur intense de la laiterie de Castel del Piano, un pays de Toscane dans les années 50
— l’atmosphère complice d’un bar à vin du passé, du présent et du futur
— le parfum de la pluie en été
— le parfum de l’asphalte qui évapore
— le parfum de l’essence
— l’odeur de l’ammoniac jaillissant des dessins pendant mes études d’architecture
— le parfum enivrant de la térébenthine
— l’odeur du ragoût qu’on cuisine à Naples
— l’odeur du café…

À propos du café, jamais je n’oublierai d’avoir assisté à l’un des spectacles d’Eduardo De Filippo, au théâtre Quirino à Rome, où le véritable café à la napolitaine était préparé sur le plateau, au début d’une pièce célèbre (« Samedi, dimanche et lundi »), et son parfum unique montait jusqu’aux rangs les plus reculés, où je faisais déjà idéalement partie des « enfants du paradis ».
Si le café demeure, heureusement, un interlocuteur fidèle de mes réveils et de mes incursions dans les bars parisiens, une compagne de vie me manque gravement, avec son parfum piquant prêt à se confondre dans la nature ou à s’installer péniblement dans les lieux clos. Il s’agit bien évidemment de cet outil génial et irremplaçable dont je me suis séparé, hélas, la cigarette, amenant bien sûr moins la vie que la mort, mais engendrant aussi l’insouciance et la fièvre, l’écho d’incendies plus désastreux ou, tout simplement, un soupir parfumé auprès d’un balcon accoudé sur l’infini.
Oui, le parfum d’une cigarette, soit-elle la première ou la dernière d’une longue carrière de transgressions ou de soumissions conformistes, représente un peu, pour moi, le parfum de la liberté. Une chose que je pense avoir connue, dont je profite encore de temps en temps, mais je vois parfois s’évanouir, remplacée par d’inquiétantes propositions où se cache souvent l’arrogance. Car je ne vois pas de liberté sans les cotisations pour l’assurance maladie, sans l’assistance au chômage, sans les soins pour tous… sans humanité, quoi !

Giovanni Merloni

(1) Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. En juin 2017 c’était le thème de(s) «  parfum(s) », dans tous les sens du mot. J’ai eu le grand plaisir d’accueillir ici  Dominique Hasselmann, auteur du blog Métronomiques. Ma propre fiction a été publiée sur Simultanées d’Hélène Verdier
La ronde a tourné cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le nom de l’auteur libère le lien de son blog) :
Guy Émaux, Noël Bernard, Dominique Autrou, Élise, Dominique Hasselmann, Giovanni Merloni, Hélène Verdier, Jacques Frisch, Jean-Pierre Boureux, Franck, Marie-Christine Grimard

(2) « Don Giovanni : Chut ! il me semble d’entendre l’odeur d’une femme…
Leporello : Parbleu, quel odorat parfait ! »

Prochaine ronde : le 15 septembre 2017

Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française ! (Zvanì n. 3)

01 jeudi Juin 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française !

Neuchâtel, 6 août 1898
Très chères,
Je réponds à votre lettre chérie d’avant-hier. Imaginez-vous le plaisir que j’ai ressenti quand je l’ai reçue et que je l’ai lue. Pendant mon séjour à Paris, je n’avais plus eu de vos lettres, parce que j’avais quitté Londres avant qu’y parvînt votre avant-dernière. J’étais donc très anxieux d’avoir des nouvelles de vous et de saisir l’impression que vous a causée ma décision soudaine. (1) Je vois avec plaisir que la chose ne vous a pas trop émerveillées, comme j’imaginais d’ailleurs. Certes, vous êtes navrées, comme moi, pour autant d’argent qu’on a dépensé presque inutilement. Je le sais bien. Mais comment faire ? C’était depuis longtemps que je devais partir, que j’y songeais… il aurait dû y être des raisons très fortes pour que je change de propos. Mais, avant le voyage, ces raisons ne se sont pas affichées, car il n’y avait que l’expérience qui pouvait me les donner. Il n’y avait que l’expérience pour voir si cette ville me convenait ou pas, tandis que l’expérience pouvait me montrer surtout si la bourse était suffisante. Bien sûr, cela m’aurait beaucoup aidé de recevoir quelques renseignements ciblés avant de partir. Mais je ne les ai pas eus, et ce n’est plus la peine d’y penser, maintenant. Il n’y a qu’à nous réjouir : tout est fini, je vais me rétablir parfaitement des fatigues du voyage et ma bourse n’a pas été dépouillée. Peu de jours de cette vie calme et détendue ont été suffisants pour faire presque disparaître les effets de la fatigue passée ; une fatigue relative, sachez-le, où d’autres auraient sans doute souffert une fatigue majeure, au point que je me suis vraiment réjoui de la force de résistance de mon organisme qui n’est pas du tout petite. Enfin, ici, je n’ai trouvé que des choses favorables : en plus du climat printanier, avec la position enchanteresse de la ville descendant agréablement de la colline jusqu’au lac — dont on longe la rive pendant de magnifiques promenades salutaires à l’ombre amie des arbres — j’ai eu la chance de trouver une pension, où l’on est extrêmement bien. Je suis ici depuis très peu de jours, et il me semble d’y être depuis longtemps. On y rencontre beaucoup de gentillesse, de cordialité et d’allégresse. On parle évidemment toujours en français, vraiment excellent ici à Neuchâtel. La langue française vous entoure de partout : lors de la promenade du soir, c’est un vrai plaisir d’entendre les enfants s’exprimer d’une grâce unique. Je suis ravi de cette pratique, de ce bain de langue vivante, qui n’est pas la langue des livres, une langue qu’on ne peut pas apprendre des livres à laquelle je vais exercer mon oreille au jour le jour. C’était une chose dont je ressentais la nécessité, comme je vous ai déjà écrit. Ayant le diplôme d’enseignant de français, après cette pratique je me sens complet et… sûr de moi et de ma profession. Sinon, ce serait l’histoire d’un médecin qui s’obstinait à étudier la médecine sur les livres, sans se charger de visiter les malades et fréquenter les hôpitaux. Sans dire qu’ici il y a d’autres avantages aussi. À Neuchâtel séjournent des jeunes de toutes les nations et de toutes les couleurs : parmi d’autres, on y rencontre des Anglais et des Allemands en grand nombre. Ainsi j’ai l’opportunité de faire pratique en ces deux langues aussi. Pour la langue allemande, ici à la Pension il y a une dame, âgée, qui se prend souvent et volontiers pour une demoiselle : c’est avec elle que je fais souvent de la conversation en allemand. Pour la langue anglaise, j’ai appris à connaître une famille qui habite ce même immeuble. Mais il y en a une infinité. Même si l’on est à l’époque des vacances et que les gens aiment très peu d’étudier de ce temps, j’espère quand même d’obtenir quelques leçons d’italien. J’ai déjà publié une insertion, comme d’habitude chez les journaux d’ici, en y mettant en relief mes excellents certificats. Une autre chose. Avec peu je pourrai me procurer un titre qui pourra me servir beaucoup. À l’académie de Neuchâtel qui correspond à notre université, il y a un cours de français ainsi dit « des vacances » qu’on peut fréquenter en ne payant que deux lires. Cela commencera le 10. Je fais ce sacrifice de l’argent et je vais le suivre pour avoir enfin un certificat de l’Académie, qui prouve ma permanence dans un pays de langue française (sinon, pour le prouver, je n’aurais que les reçus signés par la patronne ou les enveloppes des lettres…). Il s’agit d’ailleurs d’un certificat qui vaut beaucoup en soi-même. De ce que je viens d’écrire vous comprenez que nos inquiétudes pour la bourse n’ont pas de raison pour l’instant : même si je ne donne pas de leçons, je peux rester ici jusqu’en début octobre sans qu’il n’y ait pas besoin de recourir aux dettes, tandis que jusqu’ici je n’ai pas eu la nécessité de recourir à des dettes, comme vous craignez sans doute. J’avais, comme vous savez à peu près 700 lires, amoindries déjà par les dépenses des procès, de toute façon il me restait, grâce à Dieu, une somme telle qu’il n’y avait pas besoin de recourir à des dettes. On verra si cette « amnistie » se fera voir (2), ensuite on verra quoi faire. J’ai déjà écrit à Vicenza, au professeur Franchetti à ce propos. Entre-temps, puisque finalement je me suis rendu à l’étranger et que je peux y rester deux mois et plus encore, ce serait une véritable bêtise si je n’en profitais pas. Et puis, si je n’avais pas envisagé de me rendre en Angleterre, j’aurais toujours songé de séjourner une paire de mois dans une ville française. C’est une chose que j’ai toujours désirée, et je m’inquiétais de ne pas pouvoir la faire maintenant. Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française ! Il y en a déjà beaucoup, mais… les livres, je le répète, ne peuvent pas vous offrir ce que vous donne le peuple même qui parle une langue. Les deux études sont absolument indispensables, car elles s’intègrent dans la formation de l’enseignant, lui donnant une grande assurance, qui se traduit en satisfaction et énorme plaisir, surtout si celui-ci est doué par lui-même d’intelligence et culture. Avant de partir, je me disais, confiant, qu’à Londres je trouverais facilement le moyen de converser avec des Français. Au contraire, les circonstances ont voulu — vous diriez la divine Providence — que je vienne en terre française, pour m’y exercer dans la langue anglaise aussi. Précisément l’opposé de mon programme ! La vie c’est ainsi. Pour moi, je me trouve très content de cela, à plus forte raison maintenant que les effets du long voyage ont presque complètement disparu. Il m’était resté un peu de constipation avec tous les sursauts du train, cependant d’excellents comprimés… sont en train de m’en guérir, avec ces applications que m’a apprises la Gilda à Venise. Malgré ce peu de constipation, l’appétit n’a jamais diminué. L’air d’ici l’aiguise, au contraire. D’ailleurs, il ne s’agissait que d’une chose tellement légère qu’ici personne n’a remarqué en moi le moindre malaise. Je me suis borné à parler de ma constipation, et l’on m’a conseillé des pilules vraiment très efficaces. Je devrais enfin dire quelque chose, en bref, du voyage… Il me reste peu d’espace pour cela, mais je veux m’acquitter de ma promesse.

Je partis de Bologne le lendemain du procès à 5 heures du matin ; à 9 heures et demie, j’étais déjà à Chiasso en Suisse. J’ai fait le voyage avec deux Napolitains venant de Brindisi — qui avaient entre-temps cumulé une énorme provision de sommeil et d’ennui — et un jeune homme d’Émilie ayant une très curieuse tête de melon que je vis pendre à droite et à gauche devenant méconnaissable. Je me demandais si cette tête appartenait vraiment à ce type saisi par un sommeil soudain, quand celui-ci se réveilla et sortit une grosse pipe qui nous fit peur. Craignant d’en être empestés nous lui fîmes comprendre que là ce n’était pas l’heure de fumer. Alors le jeune homme s’endormit à nouveau d’une facilité stupéfiante, et prit un tel goût en cela, qu’il ne se réveilla qu’à Parme tandis qu’il devait descendre à Modena. Et cela n’était pas pour l’émerveiller, apparemment : sans doute, ce n’était pas la première fois qu’une chose pareille lui arrivait. Avec nous voyageait aussi un soldat, qui me parla de Milan, de la révolte, se servant de mêmes mots que j’aurais pu utiliser moi-même. Il était dégouté de la procédure que le Gouvernement avait adoptée pour réprimer les désordres en faisant autant de victimes, en versant, sans qu’il y eût une véritable raison ou urgence autant de sang citoyen. Je compris encore plus combien le mécontentement était général en Italie et l’armée même en était-elle touchée, beaucoup plus de ce que l’on croit. Il y avait aussi un jeune Milanais venant de Ravenna, avec qui je parlais longuement de Milan et de la Suisse. Jusqu’à 10 heures, ça a coulé bien, puis la chaleur fut terrible. Le compartiment paraissait un four. Celle-là a été l’unique chaleur que j’ai soufferte pendant le voyage. Gare à moi, si j’avais eu d’autres journées comme ça ! J’enviais le jeune Milanais, que je voyais déjà rentré chez lui, déjà étendu au frais dans l’obscurité de sa chambre jusqu’au soir. Tandis que moi, je devais avancer de ce pas là jusqu’à Londres ! Le commencement n’était pas trop gai, avec cette chaleur et cette lumière blanche aveuglante. Tandis que le train traversait Milan, j’oubliai tout pour suivre les explications du jeune Milanais. La gare fut, figurez-vous, grandiose, pleine de bruits et de mouvement. C’était la première grande gare que je voyais. Je devais encore voir les gares de Paris et de Londres ! Depuis Milan jusqu’à Chiasso le panorama est superbe, surtout après Monza. Déjà, la plaine lombarde, avant d’atteindre Milan, m’avait suscité une grande admiration, avec son système savant de canaux, tous ombragés par de longues files d’arbres, qui sont en eux-mêmes une véritable source de richesse pour cette région-là. Inoubliable est la surprise qui vous fait le lac de Côme, que m’a plus tard évoqué en Suisse la vue du lac de Lucerne. Côme s’étend tout en bas jusqu’à la rive du lac — ce jour-là d’un merveilleux bleu ciel — qui est quant à lui renfermé par deux files de montagnes très élevées, tortueuses, qui vont se perdre au loin avec ses eaux. Et c’était beau le voir de temps en temps paraître et disparaître en fonction des changements au long de cette voie qu’on parcourait à pas de course. À Chiasso, après avoir effectué ma visite à la douane suisse me fis conduire en une modeste auberge. Il était 4 heures de l’après-midi. Je reposais splendidement jusqu’à 8 heures. Après quoi le dîner, une promenade dans Chiasso, et puis à nouveau dans le lit jusqu’au matin suivant. Sachant qu’un voyage assez long m’attendait, je voulais me reposer complètement. Je demeurai à Chiasso jusqu’au soir de mercredi 20 juillet. J’omets une multitude de détails que je garde vifs et pulsants dans ma mémoire parce que sinon je finirais pour vous envoyer un volume. Pendant le voyage, j’ai toujours essayé de profiter de trains rapides où la troisième classe fût prévue.
Depuis Chiasso, j’empruntai donc le direct de 10 heures et demie du soir, un train qui traverse toute la Suisse jusqu’à Basilea, où l’on arrive à 9 heures du matin. De ce voyage, je garde une série d’impressions variées et agréables… Un phénomène curieux d’Allemand : un homme d’une cinquantaine d’ans, bas, rond comme un baril, qui n’arrêtait jamais de me parler de la Suisse et d’une multitude d’autres choses sans jamais s’interrompre, tandis que je voulais dormir… De temps en temps, quand il reprenait le souffle, je lui répondais par quelques monosyllabes pour lui signifier mon attention. Puis j’ai fini pour l’envoyer au diable et me suis endormi. J’ai dormi jusqu’à 4 heures du matin. Nous avions déjà dépassé le Gottardo, le plus long tunnel des Alpes, comme vous savez. Dans le train, les heures de la nuit se coulent rapidement. L’aube de ce jeudi-là était splendide, et la brise fraîche du matin chassait au loin les derniers restes du sommeil. Je me sentais frais et reposé, comme si j’avais passé la nuit dans le plus moelleux des lits. Je plongeai alors tout entier dans ce panorama enchanteur, entouré de montagnes très élevées, aux flancs desquelles, accompagnées par leur fracas retentissant et solennel, des cascades descendaient, donnant leur énergie aux industries électriques. De temps en temps, un tunnel, et les yeux, dans l’obscurité, attendaient de nouvelles merveilles. Et, vraiment, une merveille grande et terrible fut causée par la course très rapide du train au long des rives du lac de Lucerne — un lac d’une beauté sans égal, couronné tout autour de montagnes et collines, égayées de villes et villages — se perdant à l’infini. Quelle sensation, en regardant tout cela par la fenêtre ! On aurait dit que c’était un miracle si ce train en course folle à rien qu’un mètre ou peu plus du lac ne devait y tomber dedans. L’homme a su faire des choses vraiment extraordinaires. S’il revenait au monde du siècle passé, je crois qu’il aurait besoin d’un peu de temps avant de se remettre de la terrible surprise pour d’autant de choses modernes, qu’on a créées dans le siècle à nous. D’ailleurs, il est sûr et certain que par cette voie il n’y a même pas l’ombre lointaine du danger. Chaque jour, on ne compte pas le nombre des trains qui passent par là, se dirigeant partout en Europe. Combien d’impressions de paix, de quiétude, de bien- être, d’ordre et de propreté ai-je eues ici en Suisse ! Un véritable enchantement ! Je revois les enfants seules avec leur petit panier qui descendent la colline avant d’emprunter le train pour se rendre à l’école du village d’à côté, je revois les femmes, les ouvriers qui vont au travail, et leurs maisons propres, gaies, revêtues de fleurs, et tant d’autres choses… que je dois laisser dans la plume ; sinon l’on dépasse le poids et il faut ajouter un autre timbre. Je continuerai, si cela vous amuse, la prochaine fois, comme dans les appendices des journaux. Pendant ce temps, beaucoup de salutations pour tous. Je vous embrasse et vous envoie des bisous. J’espère que vous irez bien comme je vais bien.
Votre affectionné
Zvanìn

Dans l’adresse, au lieu d’écrire Pension avec le nom de la patronne, écrivez Pension des Arts, le nom de la pension. On me l’a fait remarquer.

Traduction en français : Giovanni Merloni

(1) En 1898 à la suite de la répression du gouvernement Pelloux Zvanì (Giovanni Merloni) est arrêté et jugé pour avoir « incité à la haine entre les classes » et pour avoir chanté l’inno dei lavoratori pendant un comice à Cervia. Condamné à quatre mois de prison, il réussit à émigrer à Londres avant de bénéficier de l’amnistie. En ces années il intègre la militance politique à l’activité de journaliste écrivant pour Critica Sociale  et pour le Messaggero.

(2) Voilà une copie de cette « amnistie » :

« Du côté de chez Zvanìn… » (Zvanì n. 2)

30 mardi Mai 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Giovanni Merloni, « En me remémorant de La strada de Federico Fellini, 2017

« Du côté de chez Zvanìn… » (1)

Quand on voulait chérir Zvàn, mon grand-père, on l’appelait Zvanìn ou Zvanì…
Avec la musique captivante de ce nom dans le cœur, j’ai la sensation que la Romagne se détache mollement de son point d’accostage, tels un vaporetto vénitien ou une péniche parisienne ou alors le « radeau de pierre » de José Saramago. Elle vague longuement, avant de s’installer dans un endroit très reculé dans la géographie de mes rêves. Elle pourrait s’appeler aussi bien Samarcande ou Damas, ou aussi Saint-Pétersbourg. Je ne sentirais pas le poids de la distance, car cet endroit, tout comme les sanglots longs de Verlaine et les parapets d’Europe de Rimbaud, serait toujours présent dans mon cœur, prêt à se catapulter dans mon esprit par le biais de cette table joyeusement défaite où ce monsieur à l’air intelligent prénommé Zvànin est sans doute gâté par une distribution de la lumière assez partisane.

Image

Il ne fait qu’un avec les autres participants à la veillée, auxquels il s’adresse avec une voix calme, convaincante, qui coupe gentiment la parole à la polyphonie des éclats des voix. Ils se comprennent très bien dans leur langue envoûtante et rapide, tout à fait incompréhensible pour moi. Zvànin c’est le même que Jean en français John en anglais ou alors Jan en hollandais. Il obéit pourtant à une espèce de frénésie de l’abréviation et de la variation, aboutissant en une version plus intime et familière d’un prénom solennel comme Giovanni ou même ennuyeux comme Johannes.
Quant à sa langue, il est difficile de trancher des confins. Bien sûr, on doit dorénavant tous partager l’idée de Dario Fo d’un grand mélange de langues — la Française, l’Italienne, l’Espagnole et l’Allemande aussi — ayant formé ce qu’il appelle le « grammelot » (« grand mélange » mais aussi « grand mélo », donc « grand mélange d’airs, de gestes et de tons mélodramatiques »), concernant toutes les populations de la vallée du Pô, de Turin et Milan jusqu’à la mer Adriatique. Cependant, on pourrait couper verticalement cette vaste région riveraine en droite du Pô, le plus grand fleuve italien, en traçant une invisible frontière entre Plaisance et Parme. Car, d’une certaine façon, c’est à Plaisance que la Lombardie commence déjà, tandis que Mantoue, au-delà du Pô et sous le domaine milanais, est une ville sans doute « romagnole ».
Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette région à sud du fleuve. Il suffit de trois noms pour évoquer un peu l’esprit de sa culture prodigieuse : l’Arioste, Giuseppe Verdi et Federico Fellini. Sans oublier Giovanni Pascoli — Zvànin, lui aussi —, ce grand poète à la fois classique et intimement imprégné de cette musique, de ce chant orgueilleux et naïf dont on entend l’écho se mêler à ses vers. Il ne faut pas négliger non plus l’appartenance à cette même culture de l’incontournable Gioacchino Rossini, né à Pesaro, une ville presque romagnole tout près de Rimini, devenu plus tard un parisien illustre. Cette langue profondément enracinée dans les esprits et dans la culture de ses habitants a été la force primordiale, le lien intime qui a créé l’unicité, la diversité de l’Émilie-Romagne. Une région où l’on a toujours gardé et même exalté le respect pour la culture, la science, le droit. Il suffit de songer un instant à Bologne, la plus ancienne université d’Europe… (2)

La Romagne est un triangle de champs et de pierre où plusieurs civilisations et pouvoirs se sont affrontés, sans répit ni concessions : les empereurs, les papes, les communes, les seigneuries. Cependant, les tourbillons de l’Histoire ont laissé que de traces gentilles dans cette terre fertile nourrie de gens naturellement portés au travail et au bonheur. La route qui brise plus facilement les Apennins reliant Rome à Venise, croise ici,
pas loin de cette tablée nocturne, l’Émilia, cet axe routier aussi important que le Rhin pour les populations de la Ruhr, qui descend de façon tout à fait rectiligne de Plaisance, endroit très riche et prometteur, jusqu’à Rimini… On ne finirait pas de dire les merveilles de ce triangle qui se dessine entre Imola, déjà romagnole, Rimini et Ravenna, ancienne capitale de l’Empire byzantin… Ce triangle existe encore. Sur ses côtés brillent longuement, pendant la nuit, les voix des villes aux noms suggestifs d’Imola, Faenza, Forlì, Forlimpopoli, Cesena, Rimini, Cesenatico, Cervia, Ravenne, Lugo, Bagnacavallo…
En amont de ce triangle — que le brouillard enveloppe en automne, où la chaleur s’installe sans bouger tout au long d’un été qui semble interminable —, les Apennins ont un visage abrupt, parfois menaçant avec cette alternance de collines nues et de campagnes en vagues bleues pointillées de cyprès. Lorsqu’on y monte — en voiture ou en moto, tandis qu’auparavant s’y essoufflait un glorieux courrier — on est souvent invités à s’arrêter, â s’accouder sur les murets pour essayer de voir San Marino, ou San Leo ou Gradara, ces villes fortifiées placées juste sur le sommet des collines plus pointues et lointaines. Ça fait peur et je crois que l’unicité de la Romagne, son charme très attachant, naît de ce contraste entre ces monstres isolés et bien visibles et la population invisible, vouée à cette terre… D’un côté, un pouvoir d’hommes méchants ou d’une nature parfois redoutable, de l’autre côté, le tempérament d’un peuple spontanément porté à la vie.
Mais, quelle différence entre cette Romagne et la Toscane ! Dans cette terre où les confins n’ont jamais été des frontières, la langue a été toujours estropiée et changée au passage des nombreux envahisseurs — venant de nord et de sud, mais aussi de la mer, qui n’a jamais constitué un vrai obstacle — tandis que l’accès à la Toscane, entourée de montagnes, était défendu à l’ouest par une mer toujours secouée par le vent et au sud par le mont Amiata et les marais de la Maremme…

« Soit maudite Maremme, Maremme
Soit maudite Maremme et qui l’aime.
L’oiseau qui y va y perd la plume
J’y ai perdu une personne chère… »

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Mais, pourquoi ai-je parlé de la Toscane et au final de Maremme ? Qu’a-t-elle à voir avec mon grand-père Zvànin et ce dîner que je situerais en novembre 1913 ? Il y a bien sûr une raison. Cette tablée ne rassemble pas deux époux et leurs invités. Nous ne sommes même pas à la veille du mariage de Zvànin avec Mimí, qui a eu juste au commencement du siècle. Car en 1913 son aînée a déjà onze ans, sa cadette en a huit tandis que le plus petit, celui qui porte le nom de son père garibaldien en a six…
Il suffit de regarder avec un peu plus d’attention cette photo pour s’apercevoir que dans cette réunion, en plus des proches de Zvànin — sa mère Cleta, déjà souffrante à son côté ; sa cousine Luisa, dont on perçoit à peine le visage sortant de l’ombre ; sa plus jeune cousine Maria, assise à la droite de son mari, le notaire de Sogliano et trois autres habitantes de la maison, debout devant la crédence — il y a deux autres personnages. On dirait le maire et le curé de ce pays, qui ne cachent pas leur étrangeté à la scène.
Qu’est-ce qui se passe, alors ? Ce soir déjà nuit, Zvànin est le fils prodigue qui rentre au bercail. Après des années de batailles acharnées et des efforts cérébraux non indifférents, ne pouvant gagner pour les socialistes en Romagne où sont très forts les républicains, il vient d’être élu dans le collège de Sienne-Arezzo-Grosseto, en Toscane…

Giovanni Merloni

(1) Article publié sur ce blog la première fois le 4 décembre 2012.
(2) Maintenant, la langue de Zvànin est coincée sous les cailloux des affluents du Pô, dans de petites grottes qui la protègent encore un peu des tremblements de terre et des vagues du changement et de l’oubli.

Le portrait inconscient d’une table (Zvanì n. 1)

28 dimanche Mai 2017

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

≈ 2 Commentaires

Aujourd’hui, je vous propose le tout premier « billet » que j’avais publié sur ce blog le 2 décembre 2012. Il s’agit du premier volet d’une histoire qui demeure inachevée et dense de mystères que par la suite j’ai essayé de reprendre à plusieurs reprises. Je vous proposerai dans les prochains jours une première série, consacrée à mon grand-père paternel qu’on appelait affectueusement Zvanì ainsi qu’à cette table qui toujours m’attire et m’inquiète.
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Il y a cent ans, à peu près, dans la salle à manger d’une maison de campagne aussi spartiate que chaleureuse, on avait juste fini de dîner. Sur la table, parmi des serviettes en désordre, une bouteille de rouge à l’étiquette vaniteuse dominait le champ de bataille où les carafes vides et les ampoules d’huile et vinaigre à moitié reflétaient la lumière orangée du lustre qu’on avait acheté à Bologne en occasion du mariage de deux hôtes. Ces derniers étaient assis en face, un peu écartés de la table, contre la crédence vitrée. Tous les présents, d’ailleurs, étaient alignés sur le fond de la pièce pour que le photographe eût du champ libre. Toutes les chaises qui auraient alourdi le premier plan de la photo avaient disparu. Cet artifice du photographe crée un étrange décalage. Car, sur le côté droit de la photo, en position privilégiée, un homme au veston noir est confortablement assis dans la place qu’il a occupée pendant toute la soirée. Il est sans doute le protagoniste de cette rencontre où le caractère familial des rapports entre les gens semble s’enrichir ou, peut-être, se gâter un peu à cause d’un évènement que les présents sont en train de fêter ou, plutôt, de célébrer. Qu’est-ce qui se passe ? Où sommes nous ? Dehors, il fait froid. La nuit est tombé e parmi des étoiles glacées. Le jeune homme, à présent figé au fond de la pièce que la seule lampe ne peut pas illuminer, fera beaucoup d’attention à ne pas glisser sur le pavé, lorsqu’il sortira du petit jardin pour traverser la route et monter chez lui, les gants accrochés à la balustrade de fer forgé. Quant à lui, le photographe sortira des voix de la maison sans enthousiasmes ni soucis. D’ailleurs, il est jeune, et parfaitement adapté à l’accueil tout à fait abrupt de la petite pension où il dormira cette nuit. Personne, en tout cas, ne s’occupe de lui, l’homme invisible, ni de son encombrant appareil. En plus, pour l’instant, autour de la table il fait chaud. Le jour que j’ai trouvé — enveloppée dans un chiffon — la vitre sombre de cette photo, la seule instantanée en couleur que je possède de mon grand-père paternel, j’ai tout de suite reconnu la table, la crédence et le lustre. Donc, je suis sûr que cette réunion a eu lieu à Sogliano sur le Rubicone, en Romagne, dans la maison des cousines de mon ancêtre, aimé et illustre, dont je porte sans aucun mérite le prénom et le nom…

Giovanni Merloni

 

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