le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

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Joli monde, 2014 (Zazie n. 11)

21 lundi Avr 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

 001_joli monde001 180

Joli monde

Joli monde
frôlé par les voyageurs
englouti par les nuages
malmené par l’eau et le soleil.

Joli monde
incompréhensible cocagne de jouets
incorrigible tanière d’injustices
des fois trop
des fois rien de rien.

Joli monde
unique et robuste
jamais avare
de surprises rares
lit de Procuste
fil barbelé
terrain miné
mais aussi pré
où le soldat a aimé.

Joli monde
unique au monde
qu’on a peint sur un fond
coloré et fécond.

Joli monde
tu n’arrêtes pas une seconde
ta dérive vagabonde ;
oui, tu réfléchis, par bonds
mais parfois tu surabondes
avec ton puits sans fond.

Joli monde
blond ou noir, immonde
(on est sûr qu’il est bien rond ?)
joli monde hypocondre
je veux bien lui correspondre
où sinon je m’effondre.

Joli monde
depuis les bouches d’égout
sales, ressuscitent des cohues de morts
en file indienne
la main dans la main
comme des figurines d’étain
ne faisant qu’un avec les souris
les chats et d’autres errants.

002_joli monde002 180

Jolie terre
Angleterre, Daguerre, Abbé-Pierre
terre de pommes de terre
moins de paix que de guerre
jolie terre qui lance des pierres
où mon cœur se resserre
où mon envie se désaltère.

Joli monde de terre
si je dépasse la fin des terres
une peur bleue m’atterre.

Jolie eau
je suis un poisson hors de l’eau
un évier qui coule de l’eau.

Jolie eau de ruisseau
à mon corps blanc-manteau,
joli abri sans rideaux
juste en face des châteaux
du bon vin de Bordeaux.

Joli monde d’eau,
sur mon cœur d’arbrisseau
coule un destin en lambeaux.

Joli feu
incendie doux, faible jeu
feu roque qui dure peu
joli feu devenu chef du lieu
où brûle mon petit aveu
où meurt notre adieu.

Joli monde en feu
tous les jeux durent assez peu
et mon lit brûle dans l’enjeu.

Joli air
Molière, Voltaire, Baudelaire
l’air est beau lorsqu’il fait clair.

Joli air sommaire
où je meurs du mal contraire
oubliant l’abécédaire.

Joli monde d’air :
de plus en plus balnéaire
notre vie devient moins claire.

Jolie lumière
perle rare et liminaire
épouvantail et mystère
jolie lumière qui t’a séduite
même si tu me dis « ensuite »
je ne cesse ma poursuite.

Joli monde de lumière
ces deux corps en contre-jour
ne sont pas de la poussière.

Joli silence
ambivalence de l’opulence
nonchalance de le violence
des bourdonnements en notre absence
gâchent la coexistence.

Joli silence où la fumée s’élance
dans mes bras tu es Prudence
dans ses bras tu es Présence.

Joli monde de silence
viole violons violence
où finira mon proverbial bon sens ?

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Joli monde
de terre et de lumière
d’eau et de feu
d’air et silence.

Joli monde
sans air, en contre-jour
sous l’eau, en silence
tu perds la patience.

Joli monde de ciel et terre
tout le monde tombe à terre.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Pour nous dire encore adieu (Zazie n. 10)

10 jeudi Avr 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

001_dopo l'addio001 grigio 180

Pour nous dire encore adieu

I
Tout en nous désintégrant
dans les méandres de l’absence,
nous restons agrippés pourtant
tous les deux — quelle indécence ! —
à la vie.

À quelle vie ?

Je t’avais perdue mille fois,
mille fois je t’avais trouvée,
raide dans la pénombre,
et bien pelotonnée
dans une grimace sombre.

Mille fois je t’avais conquise
par des paroles impromptues
justes ou déplacées, exquises.

Tandis que toi, en un seul jour,
en un seul moment
essayant de le faire distraitement,
sans malaise ni sanglot
tu m’as quitté par deux justes mots.

002_moufle 180

II
« La vie continue », dit-on.
La vie ne cesse de tourner
(autour d’un aiguillon
telle une vis d’horloger) ;
la vie jamais n’arrête
de creuser d’ulcères
tout en multipliant
nos estomacs, nos œsophages,
en plus de nos viscères.

003_douches 180

III
Ô nouvelles solitudes
dans le vide voltigeant
de nos pas endoloris !

Il nous reste à découvrir
de plus en plus encombrant
le chagrin sans quiétude
de mille nuits, tombant
sur nos tristes yeux noircis.

Nous allons rencontrer
le désespoir noyé
dans cette pluie jaunie
qui fait son doux métier
sur nos bras engourdis.

004_boulangerie 180

IV
Désormais, cette vie journalière
ne nous appartient plus.
Elle se promène, à présent, étrangère
au-delà de la vitre
et c’est une vie printanière
empruntée
sans aucune apparence de souci
par milliers de silhouettes anonymes
ou de gueules en manque d’abri.

Si d’ailleurs une souffrance se cache
dans des puits insondables
dans des gouffres invisibles
les abîmes des autres
qu’ils soient même terribles
ne pourront ressembler
au chagrin quotidien
de mon manque de toi
de ta séparation de moi.

Jusqu’à quand — ô allégresse ! —
la vie même vient nous voir,
amenant des caresses
dans nos derniers couloirs,
où les gens nous câlinent :
il n’y a pas de sentinelles
pour cette étrangeté rebelle
de nos mots qui dessinent
de gribouillis de vie.

Après l’adieu des corps,
c’est ici que nos âmes
se sont retrouvées impatiemment
pour se dire encore
au jour le jour
adieu

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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L’art de la rencontre « fatale » (Zazie n. 9)

08 mardi Avr 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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L’art de la rencontre « fatale » (2007)

Terrible rencontre, ce jour-là,
hantée par de boueuses mémoires,
de sirènes glissantes,
d’étreintes lâches,
de douceurs impitoyables.

Terrifiant verbiage embrouillé,
consacré à toi, à moi-même.
Énième révérence
(souple et pourtant accablante)
à une honteuse beauté
qu’on ne peut pas toucher.

Territoire âpre, sauvage gymkhana
parmi des verres et des parfums,
essayant d’esquiver
ton sourire, ton rouge à lèvres
ton petit geste en retrait.

Terreau sur mon corps
précocement endolori.
Dans tes soupirs niés,
dans la censure
de tes promesses,
dans l’élan châtré
de tes sourires,
toi, prisonnière,
moi, aviateur au départ.

Propriétaire de pagodes,
de maisons de thé ombragées,
ô douce sommelière d’âpres ciguës,
je voudrais désespérément te louer,
m’inclinant hardiment envers toi
et non, hypocritement,
vers ce caporal-chef somnolant
ne faisant pas bonne garde.

002_art r. fatale001 180

Tu voudrais me conduire en arrière,
dans un ancien passage
(bien vivant et pourtant avili,
délirant, amnésique
prolifique et réactif,
devenu bien taciturne,
s’effondrant volontiers
dans l’oubli).

Tu le voudrais, toi qui passes
quelques centimètres derrière moi,
sur un pont aérien de barques
d’une rive à l’autre,
pensive.

Giovanni Merloni

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Éloge du finestrino (Zazie n. 8)

31 lundi Mar 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

001_disegno finestrino def 180

Éloge du finestrino (2014)

J’aime regarder dehors
depuis le finestrino
m’accouder dans le vide
depuis une rambarde
depuis le comptoir d’un bar.

J’aime dialoguer
(assis dans mon lit
à quatre heures du matin)
avec les fantômes
traversant le noir
(j’aime aussi espérer
qu’enfin la nuit m’apportera
son conseil agité).

À force de me pencher
depuis les gouffres, les ponts
et les tours hardies
il arrive toujours le moment où
tout devient clair
et que je comprends
ce que je suis
ce que je devrais faire.

Il suffit d’un instant
pour saisir brusquement
le sens de la vie
et ses voies fabuleuses
à la vitesse du train,
de ses voix mystérieuses…

Et pourtant,
par de petits trucs
ou des dires caducs
je m’oblige toujours
à reprendre la routine
du voyage à rebours :

je regarde au-dedans
du compartiment,
je tourne le dos
au panorama
et j’avale depuis le calice glacé
une gorgée de vin blanc
sans trouver la passion
de sauter
attrapant l’occasion
de ressusciter.

Sans jamais changer
ni me décider.

Que ferais-je d’ailleurs
sans mes endroits extrêmes,
sans mes puits ou miroirs
(le train, la rambarde,
le comptoir du bar
et ce noir sans bout) ?

Comment pourrais-je
sans me risquer, cycliquement,
dans un rêve,
éviscérer les entrailles
de ma vie ?

Giovanni Merloni

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Ô page blanche de l’avenir (Zazie n. 7)

26 mercredi Mar 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

001_caravelle 180

Sortir
Me dérobant a la vue
tout en empruntant la rue,
sortir dans la cohue
comme une chanson perdue.

Sortir en haillons
me faufilant un pantalon
un chapeau sans façon
et rien que des chaussons
endossés dans l’action.

Sortir des couloirs
des cauchemars noirs
piétinant les trottoirs
arpentant le comptoir
d’un bistrot aux décors noirs.

Sortir en allégresse
de tout esprit de finesse
étreignant avec tendresse
une fausse déesse
remplacée par l’ivresse.

Sortir d’une destinée
déjà écrite, abîmée
me donnant l’air fâché.
Sortir de toute idée
fixe et bouleversée.

Sortir librement
sans changer continent
rien qu’allant et venant
par le désir ardant
jusqu’à Ménilmontant.

Sortir sans un mot
me sauvant dans un cachot
en attendant Godot
derrière une table de bureau
voilà le grand boulot

que je vais faire !

002_bibliothèque 180

Laisse tomber ces mots caducs
Essaie d’autres trucs !

Sors de l’autobiographie
Tente l’anatomie
Roule-toi dans la gastronomie
Accélérant l’utopie.
Plonge-toi dans la cacophonie
Oubliant la poésie.
Note sans jalousie
Toutes les alchimies
Inventées par boulimie
Nonchalance ou folie.

Viens donc dans l’atelier
On t’apprendra à marcher
Utilisant les gags du métier
Sans rien devoir inventer.

Derrière la poussière qui le couvre
Immense et bourré comme un Louvre
Tout un monde te s’ouvre !

À toi la liberté !

Balustrade ou rambarde
Illusion triste ou hagarde
Enfance sombre ou pénarde
Notre jeu de pure fiction
Tremplin de la déraison
Ô page blanche de l’avenir
Te fera rajeunir

!

Giovanni Merloni

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Destinées croisées (Zazie n. 6)

27 lundi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Giovanni Merloni, 2010-2013

Au moment de mon départ à Paris, en 2006, une chère amie à moi, une Française de Bordeaux, Hélène J., se transférait, pleine d’enthousiasme, en Italie. Dès lors, de temps en temps, on s’écrit des longues lettres assez drôles, dans lesquelles nos impressions se croisent, se mêlent et parfois s’opposent l’une à l’autre sans trouver aucune forme de compromis. 

Destinées croisées (pour Hélène J., 2006)

Tu l’as vu, à aimer l’Italie
on se noie dans des mots
grossiers, sans pitié,
des mots pourtant veloutés
empruntés aux fées,
quoiqu’ils soient dépareillés et sales.

C’est un monde de déménagements
et de jeux de mots, tu l’as vu.
Des mots hurlants
lancés à tout venant
des mots ambulants
des mots passés sous silence
obtus, même trop connus
des mots désinvoltes
alignés, obéissants.
Je suis moi aussi,vraiment
un Italien entier
sans retenue, farfelu
sans bouche ni haleine
contraint de parler en me taisant.

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Rome, Tevere en crue, novembre 2005

Tu as vu, c’est à nous
de dresser le monde
avec de la fausse herbe
et nous y asseoir résignés
(en proie à de pénibles accouchements)
parmi de malodorantes ordures
faisant mine de manger
des romans de confiture
des poésies aux pâtes
des tableaux envahis de feuilles.

Jusqu’au moment où un nouvel amour nous touche.

Il me suffirait d’un petit progrès
d’une dorée et médiocre
civilisation, d’une justice
contrôlable, d’une inattaquable
liberté.

Je remercierais sans conjurations
tous ceux qui ont travaillé
pour nous, jeûné
pour nous, descendants obsédés,
en se laissant écorcher.

Je célébrerais par mille révérences
ces corps évaporés qui ont entrouvert
des tunnels de lumière
pour nos yeux aveugles.

Tu as vu, Hélène
combien est descendue bas
la gratitude : l’homme collectif
n’est plus artisan
ni de cathédrales ni de tomes.

Et maintenant, à aimer l’Europe
ce continent incontinent
arrivant nu à son but
un frisson coule
de froid et de peur :
réussirons-nous à garder
dans l’esprit et sous le bras
la future humanité
idéale et internationale ?

L’Europe ce n’est pas une promenade.

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Rome, via Boncompagni (piazza Fiume, via Veneto) Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Les nouveaux barbares de l’occident
oublient nos ponts
sur le Gard, nos Jocondes
nos biges d’or
le sang dans les ruelles de pluie
l’anonyme et glorieux
travail de l’instinct humain
de conservation.
Et nous, analphabétisés
nous oublions Voltaire
tout en avalant, placides
des pilules de télévision
venimeuses à l’esprit.

Nous ne parlons plus, entre nous.
Joyeusement on nous accoucha
dans le vin et dans l’huile. Bien
tôt on nous a américanisés
arabisés, japonisés
beurrés et vite mangés.

Nous ne fûmes pas capables
de retenir dans les doigts
cette vie inouïe. Nous sommes
de trop, trop nombreux
pourtant résignés, même enthousiastes
de demeurer amassés
en de babéliques cités
ravis même de la dangereuse beauté
d’une vie volcanique
sur le bord d’un volcan.

Incertains d’entamer un nouvel amour.

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Voyage en France, 1958 Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Tu as vu, aimer la France
on se noie dans des mots
de fées et de velours.
Des mots peut-être grossiers,
impitoyables, sales et dépareillés.

C’est un monde d’intendants
et de compétents, j’ai vu
un monde de mots sifflants
sur des bouches murmurantes
de chanteuses charmantes,
des mots surexcités
hurlés, avoués
des mots révolutionnés
précis ou précisés.

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Blaye, vue sur la Gironde, 2006

Tu as vu, on est obligés
de nous rouler en boule
dans une Géode en fausse herbe
avant de nous asseoir, résignés
(en proie à de pénibles accouchements)
parmi les fils invisibles
en feignant de feuilleter
des romans couleur de patate
des poésies à la saveur de carotte
des tableaux envahis par les feuilles
mortes.

S’appelle France le nouvel amour.

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Bar Saint-Ex, Biscarrosse (Aquitaine), 1998

Giovanni Merloni

 

TEXTE EN ITALIEN

 

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La traduction II/II, 2012 (Zazie n. 5b)

24 vendredi Mai 2013

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Zazie

la cigale 740

La cigale, c’est l’orale. La fourmi, c’est l’écrit (2012)

Pays bizarre
que le mien
où, parvenue à la détresse
fort dépourvue, piétinée sans cesse
la langue écrite
rit enfin d’elle-même
quitte à subir avec noblesse
(et soupirs de tristesse)
la violence ancestrale
de la Babel dialectale.
Une bizarre fourmi
que cette langue écrite
devenue aujourd’hui maudite
surchargée de défaites
cette fourmi baroque
pourtant travailleuse
vertueuse et même trop talentueuse
cette fourmi maltraitée
écartée, frustrée face à cette ennemie qui tout avale
elle essaie de se muter en cigale.
Tandis que la langue orale
à force de chanter
danser
bavarder, chuchoter
à tout venant,
parvenue à la richesse
s’en réjouit dans l’ivresse
d’un très bizarre pouvoir.
Cette cigale trop ambitieuse
n’est pas prêteuse
(c’est là son moindre défaut) :
« Que faisiez-vous au temps chaud ? »
« J’écrivais, ne vous déplaise. »
« Vous écriviez ? J’en suis fort aise
et bien, parlez maintenant ! »

Giovanni Merloni

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La traduction I/II, 2012 (Zazie n. 5a)

23 jeudi Mai 2013

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Zazie

001_traduzione tra sordi def 740

Giovanni Merloni, 1991

La traduction (2012)

Le comble, pour quelqu’un qui se débrouille à peine
dans sa langue maternelle,
est qu’il se croit capable
de se passer des multiples défauts
qu’au cours d’études épuisantes il avait bien appris
et surtout d’oublier
qu’au calvaire de la montée
s’ajoutera hélas le calvaire de la descente.
Il n’y a peut-être de comble
pour un homme exagéré
qui se lance sans filet
dans ce douteux itinéraire
dans cet abc
qui devrait l’emmener à s’exprimer
dans une nouvelle langue
mais lui, il ne voit même pas l’interdit
caché dans les pièges
de ce nouveau manège
roue de la fortune, roulette criarde
bavarde ou illusoire
de cette langue flatteuse amoureuse
limoneuse argentine lointaine voisine
jaillissant de l’estomac ou de la poitrine.
Une langue qu’il connaissait déjà un peu, vous direz.
Une langue qu’il a toujours aimée, bien sûr.
Plus que la sienne, même.
Ne pourrait-il pas continuer à écrire dans sa langue et petit à petit commencer à s’exprimer par petites phrases ?
Il pourrait bien le faire, écrivant encore des bouquins en son syrien polonais portugais colombien irlandais indien japonais italien grec hébreu suédois allemand russe
arabe chinois
anglais.
En même temps, il peut bien apprendre par cœur les noms des stations du métro :
VAVIN
JUSSIEU
TUILERIES
BONSERGENT
CHAUSSÉE D’ANTIN
INVALIDES, SAINT-PLACIDE
ROME, PARMENTIER, LA COURNEUVE
CONCORDE, PALAIS ROYAL-MUSÉE DU LOUVRE
PLAISANCE, PASSY, MAIRIE D’IVRY, GENTILLY, PORTE DE NEULLY
BASTILLE
BELLEVILLE
DUROC
PYRAMIDES
MONGE
CADET
CITÉ
QUAI DE LA RAPÉE

002_il giardino 740

Giovanni Merloni, 1983

Il doit encore s’installer, donc il doit apprendre tout :
le pass navigo, l’éclair au chocolat, la carte vitale, le « be-ache-vé »,
l’ordinateur
le répondeur
le baladeur
le merle moqueur
les sapeurs-pompiers
les arts et métiers.
Il s’interroge : « Je suis dans le gué, mais à quel point ? »
« À quel niveau ? »
« À quel niveau de l’apprentissage de la langue, des usages, des tics, des habitudes ? »
« Ou, en revanche, qu’elle est ma chance de ne pas perdre mes biens, mes liens,
mes trésors anciens
si longuement assimilés au cours de la vie
dont la langue héritée, exploitée, généreusement réinventée
ces appas de l’essence de mon existence
même trop rapidement méprisés
et mis de côté. »

003_traduction I sur III 740

Cependant,
pour tout dire
s’il a creusé son tunnel
au dessous de la montagne et de l’arc-en-ciel
s’il s’est accroché au radeau des bancs de l’école
gravés des visages des personnages qui ont inventé la liberté
égalité fraternité, s’il a coupé les ponts avec le passé, s’il est monté
sur le train qui se faufilait dans le bleu du tunnel, sur le navire coupant l’eau
c’est pourquoi
voilà
pour lui
sa langue à lui,
cette langue ruisselante
débordante rassurante gratifiante
maternelle élémentaire moyenne lycéenne
cette langue de l’Arioste et Leopardi, de Pavese
et Bassani, de Buzzati et Soldati, de Carlo Levi et Calvino
cette langue
qui danse
qui valse
qui tangue
ce prodige de possibilités
de virtuosités nuances et tournures
cette langue de vacances, éclatante, corrosive
parfois tranchante et vulgaire
extraordinaire
formidable
cette langue pourtant vulnérable
qui prête le flanc
de but en blanc
— par sa merveilleuse insouciance —
s’est trouvé coincée
prisonnière d’elle même
de son défi fanfaron
de maîtriser sans façon
à la garibaldienne
la Babel italienne.

On ne peut pas donner à la langue italienne toute la responsabilité de ce qui s’est passé dans mon pays, de façon de plus en plus éclatante à partir des années quatre-vingt du siècle dernier. Cela est évident. Cette langue a été la cible d’une action destructive et simplificatrice consciente, à travers le monopole des médias, d’un groupe restreint de politiciens et hommes d’affaires experts de communication dont tous les Italiens ont été complices, pour la plupart inconscients, pour le seul fait de parler, de s’exprimer, en partageant la lutte quotidienne d’un mot contre l’autre. Cela, dans la confiance intime de la force indomptable de la langue même de s’en sortir. Cependant, ma langue a subi des attaques violentes et parfois inexorables. La télévision et tous ceux qui la regardaient faisaient le lieu idéal où cette guerre intérieure s’est déroulée. Un lieu substituant tous les villages, toutes les places, tous les lieux de rencontres, tous les foyers. Un réseau unique et totalitaire. D’abord, en totale absence de scrupules, on a laissé toutes les expressions et tous les dialectes libres de se mélanger dans l’esprit pragmatique et grossier d’aller à la rencontre du « populaire ». On faisait tout pour plaisir. Mais, c’est évident que cela était exactement ce que « leur » plaisait, ce qui « leur » servait le plus. Une certaine langue orale, la langue de la télévision (qui se reflétait et se confirmait dans ladite « langue de l’homme de la rue »), corrompue et assez vulgaire — basée sur un mélange tout à fait hasardeux des dialectes et sur des superpositions qui n’ont rien à voir avec ce que Dante appelait « langue vulgaire » — s’est imposée à tel point qu’une partie de la langue écrite, surtout dans les journaux, a essayé de s’y modeler. La langue des écrivains en a eu des contre coups évidents (dont on parlera avec plus de profondeur à la première occasion).

Giovanni Merloni

P.-S.
Bien sûr, j’ai été toujours un homme très naïf. Je croyais aux ânes volants, aux films de Frank Capra et aux prodiges du progrès. Je croyais bien sûr à la bonté primordiale de l’homme, étant donné que les délinquants et les assassins sont une minorité dont une société évoluée peut bien se charger, en soignant leurs maladies, surtout. Je protestais contre les cercles vicieux parce que je croyais dans les cercles vertueux.

J’ai grandi dans un pays
touché par la Fortune
léché par le Soleil
caressé par le parfum des pinèdes et de la mer

J’avais autour de moi une grande famille maternelle
une grande famille paternelle
j’avais des frères, des cousins, des oncles, des tantes
des nourrices, des bonnes, des vice-mères
des grandes réunions
des grandes bouffes
et promenades
et plongeons
et chansons
et petites joies
et petites découvertes…

(on avait le temps de s’ennuyer)
(et les lecteurs d’en avoir marre, justement…)

Giovanni Merloni

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Bilbao, 2006 (Zazie n. 4)

15 mercredi Mai 2013

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Zazie

001_le possédé 740

Giovanni Merloni, Le Possédé, gouache sur papier, 2012

Bilbao (1)

Une rue derrière une autre rue.
Et te voilà dansant parmi la foule
indifférente à la musique qui s’écoule.

Allons donc à Bilbao
à fouiller parmi les oies
et les dansantes pensées perdues.

Une place sans arbres, sans soleil
envoûtée par un parfum d’abandon
où je me sauve pour ne pas souffrir.

Allons, en courant
au milieu du nuage de maisons
de la ville rappelée par cœur.

Un bruit de pas, un vacarme de rires
tombant sur moi, sur mon incompétence
tandis que tu danses dans la musique inexistante.

Allons donc à Bilbao
où la musique ensoleillée
se déhanche parmi les danseurs.

Giovanni Merloni

(1) Inspirée d’une ébauche de poésie de 1961 (Une rue derrière une autre rue) et d’une ritournelle des années 1990 (Allons donc à Bilbao)

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Les nouveaux mots que tu m’apprends (Zazie n. 3)

14 dimanche Avr 2013

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Zazie

001_un monsieur silencieux 180

Versailles, 1961

Les nouveaux mots que tu m’apprends (*)

Les nouveaux mots que tu m’apprends
je te les rends ;
les vieux mots que j’oublie pour toi
c’étaient ma vie à moi.

Assis dans un bistrot
sous un rayon de lumière
un jeune homme au chapeau
maladroit, silencieux
interrogeait son verre.

Regardant peu à peu
dans le noir de mes yeux
ce garçon malchanceux
a éveillé, sans un mot,
ma merveille.

Il n’est pas le neveu
de Richelieu
ni le frère de Molière.
Il ressemble plutôt
au persan de Montesquieu
vomi par le train bleu
de la banlieue.

On était en chemin
au canal Saint-Martin
lorsqu’il dit un petit mot :
je suis Monsieur Hulot
ou alors le petit oiseau
à l’aile cassée au pied tordu
ta gentille alouette
tes instants perdus.

Assis à l’Atmosphère
dans la soirée légère
ses mains m’ont parlé
et, la bouche bée
tout le temps j’ai dansé
dans ses gestes assurés…

Il s’appelle Paradis
ce géant très poli
qui m’emmène ravi
de la Gare de Lyon
jusqu’aux Buttes-Chaumont
devinant ma fortune
en bas de rue de la Lune
ou jouant de sa harpe
à la Contrescarpe.

002_un monsieur silencieux 180

Paris, Montmartre 1961

Nous étions comme des fous
bras dessus bras dessous
sous le Pont Mirabeau
voltigeant sans un mot
tout en haut dans le ciel
de la Tour Eiffel.
Je riais comme une folle
à Batignolles
j’avais mal au genou
au Centre Pompidou.
et je tombais à terre
sur la route de Nanterre.

Revenant en arrière
l’écharpe en bandoulière
il se met à chanter
un refrain de chimères
un manège insensé
où l’amour d’une journée
dure une éternité…

Saisies par l’atmosphère
de cette soirée légère
ses mains m’ont parlé
et, la bouche bée
je ne cesse de danser
dans ses gestes assurés…

003_un monsieur silencieux 180

Paris, Montmartre 1961

Giovanni Merloni

(*) Cette poésie ayant une femme comme protagoniste, a été inspirée par un texte en prose, publié ici le 2 juin 2013 : L’installation I/II

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 
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