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V Les amants 3/4 (il quarto lato n. 12)

29 lundi Avr 2013

Posted by biscarrosse2012 in mon travail d'écrivain

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il quarto lato

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Photo du jeune Giuseppe_Garibaldi

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V. Les amants III/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 56 et suivantes)

Raffaele Alessandri, l’arrière-grand-père de Libero, avait été emporté par une irrésistible passion pour Cleta, pour ses jupes et sous-jupes, pour les coffres où l’on donnait un premier coup mortel aux poulets, les mêmes coins sacrés où l’on gardait les draps et les couvertures et qu’on utilisait comme plans d’appui pour les pâtes à l’œuf. Ah, les pâtes, qu’on étendait bien humides sur des toiles de coton !
D’ailleurs, Raffaele avait aussi un penchant naturel pour le rouge — du sang, du vin, de la chemise de Garibaldi — et pour la révolte contre les patrons, qui ne se bornent pas à vivre sur ton dos, mais font leur possible pour t’humilier, te maintenir dans l’ignorance, en te violantant ainsi que les personnes et les choses que tu considères comme les plus chères.
Dans le petit appartement de Libero, dans la table de nuit à trois tiroirs qu’il avait héritée d’une tante de Bertinoro, il y avait un étui décoloré, en velours violet, où gisaient depuis toujours, usées et pleines de fautes, les premières lettres du garibaldien à son arrière-grand-mère Cleta.
— Chère, pour l’amour que je porte dans mon esprit envers vous, dès que je vous connus, je n’eus pas de paix…
Peut-être en assonance avec son état actuel, Libero imaginait une sérénade, une fenêtre avec une petite pergola enchevêtrée de lierre rouge et de vigne, un potager sombre, un poulailler silencieux, un chien attaché, qui n’a pas l’habitude d’aboyer.
Raffaele était d’abord timide, peut-être, à cause de l’obscurité de la nuit avec la peur de réveiller toute la famille. Mais, Cleta s’était montrée, en demeurant droite comme une statue dans l’encadrement de la fenêtre avec sa plus belle robe.
Raffaele avait fredonné l’air de Lindoro. Pourtant, Cleta avait gardé une attitude distante. Elle n’était pas convaincue de vouloir ressembler au personnage assez rusé de Rosina, qu’elle avait admiré au théâtre Bonci. Alors Raffaele chanta :
                    Adieu, ma belle adieu,
                    car l’armée s’en va
                    et si je ne partais moi aussi
                    ce serait une lâcheté !
En cette chanson juste un peu susurrée ou sifflée dont il ne se souvenait pas des paroles, se résumait l’esprit de l’ancêtre de Libero. Un homme que le physique gaillard amenait à désirer et vouloir tandis que son âme gracieuse flottait dans les idéaux que Garibaldi, son père d’adoption, y avait déversés.

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A la fin de la sérénade, Cleta, enveloppée dans son châle céleste, sourit. Dans le panier à couture, elle prit une paire de ciseaux et, s’inclinant sur le côté, coupa une mèche de ses longs cheveux d’ambre. Elle enroula ses cheveux autour d’une bague qu’elle avait achetée à une bohémienne le jour du marché, avant de faufiler ce gage d’amour dans un petit portefeuille d’étoffe. Elle jeta le ballot vers le jeune garibaldien avant de se retirer d’un bond, pensive, derrière les volets.
Ensuite, il y eut la présentation à la famille. Mais, ses parents n’étaient pas d’accord : ce n’était pas du tout un bon parti. Une tête brûlée.
Libero se passionna à la lecture. Il aurait voulu courir chez Armando, lui demander la main de Solidea.
— Chère Cleta mon aimée,
par la présente je veux t’informer que depuis le moment de notre séparation je n’ai jamais eu de paix ni jour ni nuit…
Après la rencontre désagréable avec sa famille à elle, Raffaele vagabondait jour et nuit dans Cesena, toujours accompagné par quelques amis idéalistes comme lui. Le soir, dans une modeste taverne près de la place du Popolo, les anarchistes et les garibaldiens se rassemblaient en taquinant la dame de pique et en parlant de Garibaldi. On attendait le héros d’un jour à l’autre.

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Raffaele se rendait dans le vaste local parce qu’il savait y trouver toujours le géomètre Ezio Cimatti et le peintre Alieto Ragazzini.
Avec eux il pouvait s’exprimer librement, car chacun suivait son discours, un rêve secret, n’écoutant que d’une seule oreille, se complaisant même dans ce mélange oblique et chaotique de fantômes privés:
— Quant à moi, je t’aimais et je t’aime encore et je t’aimerai jusqu’au tombeau.
— As-tu vu Cleta ? Lui demandait Alieto, le peintre en plein air qui se faisait amener à la campagne et travaillait volontiers au milieu du blé mûr, comme Van Gogh.
— Je l’enlèverais, s’emportait Raffaele.
— Mais qu’est-ce que tu veux enlever ? Freinait  Cimatti en lui serrant le poignet.
Cimatti élargissait sa bouche en soufflant entre ses dents son mythe d’une Romagne où le physique des champs se mêlait à celle des hommes, avec leurs humeurs, odeurs, besoins et rêves. La musicalité de son dire rendait quasi aériens les saccades de la fourche en bois en train d’assaisonner le foin avec le purin de de vache. Le corps de la terre, l’odeur aiguë du saindoux, le sang du porc à terre, les ruisselets de fumier jusque dans la loggia où l’on traînait le soir, au frais, parmi les chiens et les poules : tout cela ce n’était pour Cimatti que des ingrédients primordiaux pour une poésie farfelue, mais aussi pour se projeter lui-même dans une intense rencontre d’amour, sur des lits propres, dans des pièces glacées au bout de longs couloirs risquant de s’écrouler.
Ce fut Cimatti qui fit le guet cette nuit où Cleta s’échappa avec Raffaele. Tous ensemble, ils s’étaient rendus à la taverne où il avaient bu du vin rouge et mangé des cappelletti en bouillons. Puis Cleta, qui demeurait sérieuse jusqu’à la maussaderie, se laissa arracher un sourire. Elle abandonna sa petite main dans la main à la bague en fer. Ils montèrent à l’étage.
Cimatti et Ragazzini restèrent en bas, dans la lumière faible.
Tandis qu’il buvait le Sangiovese dans des verres petits et lisses, Ragazzini renouvela le souvenir de la tragédie de son frère, précipité depuis un pont de vingt mètres. La chute du carrosse, au ralenti, les instants avant l’écrasement, tout cela s’était gravé comme un coup de foudre dans son imagination égarée. Alieto était méthodique, même maniaque dans le choix des couleurs et dans la précision du dessin. Il avait un accord avec le patron de la taverne : il pouvait profiter quand il voulait d’une restauration complète. Le patron enregistrait tout. Chaque mois, Ragazzini apportait un ou deux tableaux. On faisait plusieurs fois l’addition, on discutait…

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Libero lut une lettre révélatrice des progrès désormais intervenus dans la conquête de la belle Cleta. Rentrée chez ses parents, la fiancée redoutait  la désinvolture peut-être excessive de Raffaele, son apparence d’homme peu fiable, exposé au charme d’autres jeunes femmes. Mais, l’amour de Raffaele était sincère et passionné :
— Quant à moi j’espère que le ciel nous destinera à vivre ensemble et qu’un jour nous serons tous les deux unis dans la paix et l’amour perpétuel. Ton amant,  Alessandri Raffaele.
Il s’écoula du temps, d’autres quantités d’eau coulèrent sous l’ancien pont à dos d’âne sur le Savio. Les deux anciens amoureux avaient eu, bien sûr, leur entrevue. Maintenant, ils étaient coincés dans leurs solitudes respectives. Raffaele voyageait de long en large en l’Italie à la suite du Général et de ses compagnons hardis. Les lettres étaient consignées par des intermédiaires de confiance, car Raffaele dans sa condition de soldat irrégulier pouvait compromettre la famille de Cleta.
La dernière lettre que Libero trouva parmi les papiers de famille,  fut celle écrite à Udine après l’échec de la bataille de Condino, en 1866. Raffaele a combattu, a été emprisonné, a supporté la réclusion grâce à la pensée de son adorée et très désirée aimée Cleta.
— Chère Cleta, dans la bataille que nous avons faite en Trentino, j’ai été fait prisonnier. Je suis resté un mois et huit jours dans ces mains perfides. Mais ça suffit. J’espère revenir bientôt à la maison et je te donnerai mon portrait à la garibaldienne.
Cent ans après, Libero ressentait un lourd poids sur la poitrine. Il revivait avec excitation et émotion la passion bondissante de ces papiers gris et de ces caractères irréguliers. Une passion tragique et pourtant heureuse, tandis que son histoire à lui n’avait même pas le droit d’espérer en un futur quelconque.
Il referma les lettres dans l’ancien étui de velours qu’il rangea dans la table de nuit à tiroirs qui fera partie un jour de la chambre à coucher de ses parents. Il s’imagina endosser une chemise rouge, épaula le fusil du « Passeur Courtois » (ou « Passator Cortese » ) et écrivit, d’une calligraphie ancienne et oblique :
— Chère Solidea mon aimée…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  avril 2013

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V Les amants 2/4 (il quarto lato n. 11)

28 dimanche Avr 2013

Posted by biscarrosse2012 in mon travail d'écrivain

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V. Les amants II/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 54 et suivantes)

Libero ressemblait à Raffaele, son arrière-grand-père, né juste cent ans avant lui dans une Romagne encore plus paysanne qu’aujourd’hui, anarchiste et rebelle, résignée aux chantages de bandes nocturnes munies de couteaux.
Entravé et distrait lui aussi par les pièges de l’amour, le garibaldien Raffaele Alessandri était grand, beau, costaud, muni d’une magnifique paire de moustaches noires à la François Joseph. Il mourut suicidaire, peut-être en raison des tensions suivant la brusque interruption de l’avancée victorieuse de Garibaldi pendant la troisième guerre d’indépendance, à cause donc de la débandade d’une vie sans reconnaissance, désormais dépourvue d’un véritable but. C’était d’ailleurs une époque de restauration et de répression antipopulaire.

— La faute est à la Trafila ! avait envisagé une fois Otello, au cours d’une tranquille soirée de conspiration pour le quatrième côté. C’était en février, ils étaient tous dans l’étable, à côté de sa maison de Carpineta, tout le monde assis autour d’une grande table de cuisine avec ses rallonges. On discutait à la chandelle, légèrement agacés par le crépitement des sabots d’un cheval noir, pourtant réchauffés par la masse frémissante d’une vache pie.
Une affirmation comme ça aurait fort choqué n’importe quel habitant de Romagne vivant au temps de Garibaldi et de ses gestes héroïques. En fait la Trafila (qu’on pourrait traduire en français « la Filière »), bien que composé de gens de toute sorte, y compris des bandits et des assassins, ce fut une organisation clandestine, s’inspirant à Giuseppe_Mazzini, qui se chargea d’accompagner et protéger et finalement sauver Garibaldi en fuite après la défaite de la République Romaine au cours de l’été 1849. Otello le savait bien. D’ailleurs, ce nom « filière » ne correspondait pas bien à cet engagement très risqué, sous la menace constante de l’inexorable police autrichienne. On aurait dû l’appeler la « Chaîne ».  La Trafila qu’on évoquait quarante ans après ce n’était qu’un nom vague, un bouc émissaire peut-être, qu’on exhumait du cadavre de l’Histoire de Romagne pour trouver les responsables d’affreuses vengeances politiques ou personnelles.
— On dit qu’en 1891 la Trafila a tué le Comte Neri, une noble figure de bienfaiteur qui refusait de payer les pots-de-vin, avait dit Stelio, tout en gardant la lourde bouteille de Sangiovese nouveau en équilibre au-dessus des verres placés au centre de la table.
— Dans une veillée comme celle-ci, avait dit Pio en affichant une façon de siroter le vin typique de celle d’un curé de campagne, la scène se déroulait toujours comme ça : d’un côté de la table, les femmes les plus âgées filaient le chanvre avec la quenouille tandis que les plus jeunes essayaient de se faire remarquer ; de l’autre côté, les anarchistes jouaient tranquillement aux cartes avec les socialistes, en causant d’Andrea Costa, de Filippo Turati et Bakounine. Le vieux Cavina, qui n’allait pas assez chez le coiffeur, demeurait unique avec son oeil fermé et sa voix rauque et profonde. Il racontait aux enfants quelques histoires sanglantes.

Via Zeffirino Re(1)Cesena, via Zeffirino Re

— Mes enfants, scandait le vieux Cavina depuis son coin obscur, je veux vous parler de Pio_Battistini. Un homme droit et sincère, avec ses belles moustaches, un socialiste. Un socialiste est quelqu’un qui sait écouter, qui sait aussi s’adapter pour vivre comme les pauvres gens. Battistini se rendait à Bologna chez Andrea Costa pour lui expliquer les problèmes de Cesena…
— Cavina, est-ce que Pio Battistini avait peur de mourir ? lui demandaient les enfants
— La nuit tombait ! répondait Cavina d’une voix lente et grave. La nuit tombait rue Zeffirino Re, vous savez, cette rue un peu courbe aux arcades reliant en un éclair le Dôme à la place du Popolo. Il y avait au moins cent personnes en colère, en train de parler du meurtre du Comte Neri.
« Le Comte Neri est mort ! » hurlait un type de son cheval gris. Les marchands avaient fermé leurs battants. Le curé de Sainte-Anne et les gendarmes, cachés dans le café de la place, scrutaient dans la rue à travers un guichet. Trois amis, enveloppés dans de lourds manteaux, accompagnaient Pio Battistini. Avec les lunettes embuées par le froid, le socialiste sans tache ni peur portait un chapeau mou. De l’autre côté de la rue, on entendit une voix horrible : « Arrête, Pio ! »
Les yeux clairs et les moustaches à la française, Baldini, cet homme trapu armé jusqu’aux dents s’approcha de lui, lui frappa l’épaule par un petit coup, avant de dire de nouveau : « Arrête, Pio ! »
Pourtant, Pio Battistini n’arrêtait pas. Mais, il se mit à trembler. Derrière Baldini, il avait reconnu deux gars de Pont d’Uso. Le plus grand avait une mèche sur les yeux et une grande bouche charnue. Le petit était pâle et tout à fait inexpressif. « Vous avez baigné vos mains dans le sang du Comte Neri », avait hurlé Pio Battistini dans un élan désespéré, jusqu’à en perdre la voix. Les deux bandits se catapultèrent sur lui.
— Et puis, Cavina ? Et puis ? Insistaient les enfants en lui tirant la manche.
Le vieux n’avait plus envie de parler. Il trempait dans le vin rouge les biscottes des sœurs de Sogliano.
— Comment faites-vous ces bonnes pâtes, les « étrangles-prêtres en bouillon » ? demanda-t-il à Maria, la femme du métayer.
— Vas-y, Cavina ! Battistini comment mourut-t-il ?
— Cavina, fais-nous voir de quelle façon ils l’ont assassiné !
Cavina prit une broche qu’on avait oubliée sur un coin de la table. Dans le panier du bois, près de la cheminée, il y avait une vieille poupée en étoffe sans cheveux ni bras.
— Tue-le ! hurlaient les enfants.
Cavina frappa la poupée treize fois. Les enfants laissèrent couler sur les blessures un verre entier de Sangiovese. Ensuite, on jeta la poupée dans le feu. Cavina demeurait confus.
— Pleurez, mes enfants ! Pleurez pour ce pauvre socialiste massacré par les bandits sauvages !
Cavina n’eut pas le cœur de raconter que Battistini subit une véritable mort au compte-gouttes dans le sens strict du terme et que ce fut le socialiste lui-même qui demanda le coup de grâce en leur disant :
— Finissez-en donc !

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— Derrière nous, c’est une longue histoire de passion et de violence, avait dit Otello, qui à ce moment-là se contentait de rêver autour des circonstances de la mort de l’innocente Gilda et des appels désespérés d’Aida et de Radames. La table, recouverte d’une grande feuille de papier gris, était maintenant envahie par les cercles rouges des verres. Otello en avait compté treize.
— Mais, il y a eu aussi beaucoup de compromis, de silences hypocrites, avait ajouté Pio, d’un ton professoral.
— Certes, depuis ses origines les plus lointaines, Cesena l’étrusque a été un endroit où plusieurs pouvoirs s’affrontaient, mais la tragédie était ennoblie par la culture, dit Otello, songeant peut-être à la maison à côté de la voie ferroviaire où il avait grandi, au piano à queue au centre de la salle qu’on remplissait d’assiettes au moment du dîner. Cesena la paysanne, où partout, même dans les couloirs des palais des nobles et des puissants, on apportait le grain et l’on fabriquait le vin, ajouta Otello d’un accent mélancolique, même cette Cesena-là pouvait se vanter d’une très ancienne université.
— Et Forlì ? demanda Stelio, qui n’aurait jamais démenti ses années insouciantes de Castrocaro.
— Forlì était un gros village tout à fait plat que les grillons et les poules entouraient de près, décréta Otello.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 28  avril 2013

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V Les amants 1/4 (il quarto lato n. 10)

27 samedi Avr 2013

Posted by biscarrosse2012 in mon travail d'écrivain

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Les amants I/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 51 et suivantes)

La foule s’était presque dissoute, en cette saison au climat alterné et imprévisible. Dans les passages vides, n’importe qui aurait pu s’apercevoir de cercles insolites, de conspirations inattendues et de nouveaux amours.
Mais personne ne faisait attention aux rencontres entre Camporesi et Foschi, les deux auteurs principaux de l’idée de gauche par excellence. Personne ne remarquait non plus Venturoli qui, essoufflé, entouré d’individus qu’on n’avait jamais vus à Cesena, fouillait les endroits désolés du boulevard Mazzoni à la recherche d’arguments à opposer aux visionnaires partisans du quatrième côté. Personne ne s’apercevait d’ailleurs du changement évident de l’allure de Pio Foschi. Depuis quelque temps il ne se promenait plus la tête baissée, opprimé par la gravité de ses pensées en fonte, au contraire, il traînait léger, sautillant, sûr de lui.
Personne ne savait que ses promenades avec Elvira, devenues d’un coup fréquentes et animées de mots et gestes en foule, n’étaient pas du tout innocentes et fraternelles.
La foule se groupait surtout sous les arcades, à côté du marché municipal, ou dans le coin de la petite place — auparavant occupée par le lavoir — maintenant consacrée à Giovanni Amendola et vidée de toute trace des anciens bâtiments, où pourtant il n’est pas trop difficile d’imaginer les femmes de la ville murée en train de renouer au jour le jour la trame éternelle des douleurs et des chagrins de la vie. Après s’y être entassée au risque de malaises, la foule coulait ensuite comme un filament de salive dense, imprégnée de chocolat et de tabac, tout au long des arcades du corso Mazzini et du corso Garibaldi. Enfin, elle se dispersait soit dans les ruelles autour du Dôme, soit dans le quartier du Théâtre.

Personne ne faisait attention à Libero et Solidea, qui sans aucune prudence se cherchaient, s’attendaient réciproquement, soupiraient, gémissaient ou riaient, avec des malaises ou des soulagements soudains et parfois disproportionnés. Cela n’intéressait personne avec leur attitude de chats au poil hirsute, ayant très peu de chances de se satisfaire l’un l’autre, qui pourtant dialoguent avec la même confiance que deux fiancées dans un lit à deux.
Libero ne réussissait plus à exploiter comme d’habitude son métier d’acrobate muet. Il ne cessait pas d’arriver du monde au pied des tréteaux des artistes amateurs, et personne ne remarquait que chaque jour il réduisait son spectacle de quelques minutes.
Son œil le plus éteint s’allumait s’il voyait à l’horizon les cheveux et la silhouette unique de l’être aimé tandis que son œil le plus lumineux s’éteignait si quelqu’un osait, dans cet inaccessible éloignement, lui ravir Solidea.
Solidea se laissait ravir pour mieux tromper les tourments du temps. En ces valses innocentes, elle réussissait, peut-être, à mettre de côté ses peines pendant quelques demi-heures. La normalité d’il y avait peu de jours pouvait ainsi revenir par le biais de bribes de discours communs et de plaisanteries qui soulageaient à peine ses tumultes souterrains.

Libero, funambule expérimenté, équilibriste du corps et de l’esprit, avait été toujours insouciant pour la traversée reliant le clocher de Sainte-Anne aux merlons de la Rocca. Il exploitait ce pari en vélo, sans le moindre filet, sur un redoutable fil suspendu dans le vide, demeurant d’habitude indifférent.
Maintenant, il avait du mal à feindre une telle douceur géométrique et cette absence de poids volumétrique. Tandis qu’il accompagnait à contrecœur les âmes des vivants et des morts longeant la surface gelée d’un fleuve léché par des lueurs désespérées, il aurait voulu écrire dans l’air un quatrain pour Solidea. Ou alors, il aurait voulu arracher son masque, jeter son drap encombrant et courir auprès de sa belle.

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La voici, la belle, enveloppée dans un châle céleste, assise sur un balcon  dirigé vers la mer.
Un jeune olivier avait réussi à survivre dans un grand vase. Un envoûtant tourbillon musical envahissait l’heure du crépuscule. Hors de l’établissement de bains presque abandonné, dans un décor d’architectures et sculptures de mauvais goût, deux silhouettes nonchalantes se balançaient dans une étreinte désorganisée. Solidea scrutait dans cette direction-là. Elle n’éprouvait pas grand-chose vis-à-vis de ce couple tout à fait identique à tant d’autres couples qu’elle voyait se passer le relais en ce point, ordinaire et magique à la fois, où les dernières marches avant la plage formaient un amphithéâtre.
                     Ton amour, tellement grand
                     toute la mer a traversée
                     pour me porter assez de choses
                     désormais oubliées…
Solidea songeait avec angoisse à Armando : « Il ne doit pas savoir, personne ne doit savoir ». Le couchant, opposé à la mer, parsemait d’une légère couche de rouge  garance les nuages découpés se miroitant dans l’eau, tandis que les vagues au rythme régulier semblaient avoir un corps d’acier. La plage était froide et s’effondrait dans l’obscurité silencieuse.
Elle était fatiguée, hochait sa petite tête rouge tout en disant : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ! » Elle ressentait une véritable boule entre la gorge et la poitrine tandis que le reste de son corps était traversé tout entier par de violents contrecoups  tantôt vers le haut tantôt  vers le bas.

Combien d’amis avait-il vus tout gâcher par amour ! Vaguer en babillant des mots inarticulés dans l’attente désespérée d’un appel téléphonique qui n’arrivait jamais. Il ne s’agissait d’ailleurs que d’amoureux pour ainsi dire perdants ou de sujets naturellement voués à l’échec qui ne s’étaient jamais risqués en de véritables histoires d’amour. Quant à lui, il avait souffert plusieurs fois toutes les peines de l’enfer, mais, en fin de compte, pour en  sortir vainqueur. Son aspect, son haleine, son odeur n’avaient été jamais refusés.
                    Ce fut un destin de fuir,
                    poursuivant la vie et son centre.
                    Ce fut un destin de rêver la paix
                    d’îles immobiles, dans notre famille
Le destin rendait Libero pareil à une tour dirigée vers le vaste horizon : par ici la mer, cette ligne reliant les gratte-ciels de Milano Maritima et de Cesenatico avec celui de Rimini ; par-là San Marino, San Leo et les collines douces ou moutonnées de calanques poussiéreuses. Une tour où les faucons et les merles se croisent tout en s’égosillant et se menaçant réciproquement. Un parallélépipède sans fenêtres ni portes où Libero se sentait rassuré et protégé, où les tumultes de l’amour et les péripéties de l’esprit s’accumulaient, se mêlant aux rêves de gloire en produisant de volumineuses traînées de sang et de ciel.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27  avril 2013

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IV La proposition 4/4 (il quarto lato n. 9)

26 vendredi Avr 2013

Posted by biscarrosse2012 in mon travail d'écrivain

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La proposition IV/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. IV, pages 45 et suivantes)

Avec son assommante relation, Venturoli, l’ingénieur-chef, n’avait pas réussi à enterrer le projet de Stelio. Il avait surtout essayé de reporter à des temps plus adaptés cette idée qui n’était pas si mauvaise. Mais, au final les présents se sentaient mal à l’aise.
Pio Foschi demanda à parler.
— Pardonnez-moi si je vais tout de suite au cœur du problème, si j’essaie de tirer les choses au clair. Quelle est en fait la véritable question ? Enfoncer dans une réalité ancienne à l’équilibre juste sinon précaire, un bâtiment brutal, réfléchissant notre sensibilité et nos vices contemporains ? Celui-ci n’est en réalité que le thème apparent de notre dispute acharnée, un joli miroir aux alouettes…
Un murmure de plus en plus audible surgit de la salle. Devant ces gens qu’il connaissait un à un, maintenant rassemblés, Pio se demanda s’il n’aurait pas été mieux d’être courageux et de prendre le taureau par les cornes… Pourquoi avait-il tant insisté avec Stelio pour qu’il propose un édifice provisoire « et voir en cachette l’effet qui en sortirait » ? Pourquoi s’adapter toujours aux petits accommodements, aux compromis véniels, au lieu d’appuyer à fond sur l’accélérateur, en allant franchement à la bataille ?

Pio aperçut  Solidea, maintenant assise au fond de la salle, entre le maire de Sogliano al Rubicone et l’assesseur à l’urbanisme de Bellaria.
« Solidea est comme Elvira », considéra-t-il. « Elle… est plus solaire, bien sûr, mais affiche elle aussi la même peau claire, la même allure droite, la même façon de se retrancher dans un regard bienveillant, mais hautain… oui, hautain ! Voilà pourquoi je plonge avec autant de confiance dans ces yeux verts, dans cet enclos ombragé entre les cils… »
— La clôture du quatrième côté de la place, reprit-il avec fatigue, c’est surtout une question symbolique. Vous savez tous qu’aujourd’hui notre place du Popolo a la forme d’un triangle dont les côtés majeurs se rencontrent au loin, au-delà de la vue sensible. Les convergences parallèles — vous savez, ce n’est pas Aldo Moro qui les a inventées —, ces convergences à nous entre la Mairie, pôle de la laïcité, et les églises de Sainte-Anne et Saint-Dominique, pôles de la spiritualité…

Otello Comandini venait juste d’entrer , arrogant nonobstant le retard. Prêt à cueillir les humeurs de la salle, il avait immédiatement saisi le climat hostile. D’un geste grossier il s’adressa à Pio : — laisse tomber, ils ne t’écoutent même pas !
« D’accord, mais que de vanité dans ses attitudes ! » remarqua intérieurement Pio, agacé. « Il veut attirer l’attention de Solidea, en faisant la victime ! »
— En somme, cette reconstruction sur le quatrième côté, éphémère ou pas, aurait la fonction… d’une réparation. En rougissant, Pio sortit un bouquin à la couverture grise : voilà ce que dit notre concitoyen Battista Alessandri…
002_la proposta IV_740Le vieux récit de la démolition du bourg avait été au centre pendant leurs voyages fréquents entre Cesena et Forlì. Une espèce de petite Bible dont Pio s’était plusieurs fois inspiré pour des plaisanteries et sous-entendus avec Elvira. Ils voyageaient l’un à côté de l’autre. Le déplacement, normalement autour des vingt minutes, se prolongeait souvent. Le train s’arrêtait en pleine campagne. Alors, Pio ouvrait le livre : — voyons si cette circonstance y est prévue. Elvira approchait sa joue, clignant des yeux pour mieux voir.
— Écoutez ! dit Pio, posant ses lunettes sur les cheveux. Et il lut : « Dans notre ville, tandis que tous les hommes s’appliquent au travail, à la famille, au soutien de cette société hagarde et austère, proche de la mer, carrefour de différentes cultures… ce lieu privilégié que pourtant la délinquance ni la perdition n’ont jamais atteint… » je saute cette description, tout à fait redondante… Voilà : « Le Borgo est désormais une agglomération écroulée, où les conditions de vie sont affreuses. Des familles entières, jusqu’à six ou même neuf membres, vivent dans des pièces étroites,où canalisations d’eau et égouts sont absents. Les structures tiennent debout par miracle. Démolir tout, transférer les habitants du Borgo dans de nouveaux immeubles populaires au-delà de la via Émilia peut sembler la solution la plus juste. Mais c’est faux. D’un côté, on offre un travail tout à fait éphémère à des centaines de misérables dans le désespoir. De l’autre on assène un coup au cœur de notre identité ».
Dans le train de la mémoire entre Cesena et Forlì, toujours enveloppé de poussière et d’impatience, Elvira feignait d’être frappée au cœur par la pioche démolisseuse et sacrilège. Ils en riaient jusqu’aux larmes. Puis, le train repartait, avec son bruit cadencé et l’odeur typique des rails incandescents.
Tandis que Pio lisait, Otello ne cessait d’adresser ses regards déconcentrés en direction d’une Solidea qui ne pouvait être plus embrouillée que cela.
— Cesena surgit sur un camp romain, reprit Pio, en scandant les mots comme un triste cortège. La place majeure, avec la fontaine consacrée à Rossini, se trouve juste à la confluence entre la vie qui mène à Rome et l’ancienne via Émilia. C’est ici depuis toujours le cœur pulsant de la ville. On y devait arriver à l’improviste.
— Me voici ! disait Elvira en arrivant au rendez-vous depuis la porte Fiume. Ils avaient tellement parlé de cette défiguration du bourg détruit qu’ils en plaisantaient :
— Je voulais te faire une surprise, criait Elvira en agitant de loin la bourse de paille. Mais, faute de ce boulevard trop large, tu m’as immédiatement vue…
— Personne n’a voulu entendre les raisons de Battista Alessandri. Pourtant il avait dit : « …D’accord pour démolir les parties délabrées ; d’accord aussi pour bâtir à nouveau le quartier par des critères plus sains et modernes ; mais faites-moi la charité de faire cela dans ce même endroit-là, s’il vous plaît ! », conclut Pio.
— Nemo propheta in patria, dit Stelio, en lançant un regard douteux à Venturoli, entamant avec celui-ci une espèce d’entente entre ours polaires.
La commission était divisée en deux.
D’un côté les conservateurs, qui considéraient même cette démolition comme un fait historique, une trace, un témoignage. De l’autre côté ceux qui estimaient juste que chaque époque laisse sa marque. Pourtant, à l’intérieur de ce deuxième groupe, les positions se multipliaient : il y avait des gens méticuleux qui auraient voulu soumettre toute reconstruction à l’examen des anciennes archives ; d’autres,au contraire, prêchaient des interventions imprégnées des suggestions du nouveau.
— En somme, ne sommes-nous pas capables de faire un bel édifice moderne ? explosa Stelio, se levant de sa haute chaise et faisant tomber à terre son tube. Il faut se donner le courage d’intervenir. La ville ce n’est pas une relique, mais une chose vive.
Pio croisa les yeux de Solidea. Solidea lui sourit. Son amour nouveau ne l’empêchait de flotter dans la salle, de s’approcher des âmes sensibles en leur offrant un souffle de son humanité en train de s’épanouir. Il prit de nouveau la parole : — écoutez, imaginez que la ville soit une belle femme élégante, très classe, que tout le monde note lorsqu’elle passe à côté des terrasses… Avec une dame comme ça, avec ou sans le petit chien, il arrive à plusieurs de tomber dans un état pénible d’excitation et de malaise.
« Solidea, est-ce que tu m’autorises à parler d’Elvira ? »
— C’est une très belle femme, apparemment sortie d’un tableau de Renoir,  la femme au parapluie qui traverse les champs en fleur. Une femme à la peau de porcelaine, la bouche de corail, les escarpins de verre. Une femme frangible avec un mari jaloux avec un penchant pour les duels. Cependant, cette femme débordante d’humanité se découvre d’un coup en manque de quelque chose. Son mari, après la bohème initiale s’est bientôt chargée de lui offrir une vie aisée, mais il travaille trop, il la néglige.
Agacé, Otello bougonnait au fond de la salle. Il était convaincu que Pio faisait allusion à Solidea et son malchanceux Armando.
— Désormais, ce mari empressé est piégé par le mécanisme bureaucratique et social, indispensable pour pouvoir soutenir son rôle, hurla Pio. Elle est incomplète, comme une place amputée de son quatrième côté. Elle désire quelque chose qu’elle ne sait pas, ou qu’elle ne veut pas s’avouer, qui lui fasse revivre l’ivresse de la cour et après, on sait bien comment ces genres de choses se déroulent, le plaisir douloureux de l’amour.
— Que devraient-ils faire les hommes ainsi audacieusement provoqués ? Devraient-ils tout stopper, devant la crainte des revanches d’un mari jaloux et rancunier ? dit Pio, éludant les possibles regards de Stelio. Est-ce qu’il vous semble juste qu’on doive s’arrêter, chaque fois qu’on essaie de donner une nouvelle gueule à la ville, en face des anathèmes d’un morbide et autoritaire défenseur des anciennes pierres ? Il n’y a qu’à affronter le malheur ou le bonheur de nouvelles rencontres, de la « greffe » d’énergies et cultures étrangères si l’on veut atteindre quelques progrès même douloureux. Notre mignonne désire alors d’être chiffonnée et même un peu gâchée pour devenir après encore plus belle. Elle a besoin, avec son allure seigneuriale, de l’apport qualifié d’un amant aussi digne et enthousiaste qu’elle, capable de l’aider à combler ses propres lacunes. Ainsi la ville, elle s’attend que des mains ardentes et adroites la manipulent un peu avant de la reconstruire plus belle encore.

Au nom de la commission, Tiracorrendo, le secrétaire général, fit tout de suite après un discours assez peu prometteur. Tout le monde connaissait, d’ailleurs, la capacité diabolique que ce monsieur mettait en place dans toute formulation d’actes délibératifs, d’ordonnances, de proclamations ou de simples circulaires explicatives ayant l’effet de laisser toujours perplexes et insatisfaits la plupart des interlocuteurs de la politique municipale. On comprit que peut-être aucune véritable réponse ne serait jamais obtenue au sujet du quatrième côté. En tout cas, dans trois semaines, la réserve sur le projet aurait été dissipée avec un avis donné par la commission à la présence du nouveau maire.
« Ils sont d’ailleurs capables de sortir un “oui” tout à fait paralysant », pensa Pio, en désengourdissant ses mollets endoloris. « Une autorisation constellée d’une telle quantité de chicanes, de prescriptions et d’inconvénients qu’une éventuelle adoption de tout cela scrupuleuse, au pied de la lettre, ferait jaillir un truc tout à fait incohérent vis-à-vis de la patine di bonbonnière baroque de la place du Popolo ! »

À la sortie, près du Torrione, tandis qu’au-delà des minuscules mouches noires qui voltigeaient devant ses yeux il regardait tantôt vers la Loge vénitienne, tantôt vers les grands vases placés sur le côté ouest, Pio reconnut Elvira.
Il essuya ses mains mouillées sur sa chemise. Elvira lui adressa un sourire : — pas un mot de ton discours ne m’est échappé !
— Voilà combien de temps !
Comme si de rien ce n’était, ils se trouvèrent sous les arcades du Lion d’Or. Ils erraient en long et en large, affichant un véritable intérêt pour ces modestes vitrines. Personne ne s’apercevait d’eux. Pio lui demanda si elle allait bien avec Stelio. Elle répondit qu’on ne doit jamais poser des questions comme ça. Pio voulut alors savoir si elle regrettait leurs déplacements à Forlì, tous les deux, pour suivre le cours pour fonctionnaires. Elle se borna à répondre qu’elle regrettait de n’avoir pas retranscrit sur leurs blocs-notes — qu’on avait laissés vierges — tous les mots échangés sur le train, maintenant il y aurait assez de matériaux pour un livre long et lourd comme celui de Battista Alessandri.
Pio lui demanda si, un jour, aurait été possible faire ensemble une belle promenade, s’asseoir quelques parts goûter une glace. Elvira répondit :
— Bien sûr ! Ensuite, par un de ses rires désarmants, elle ajouta : pourquoi n’y avions-nous pas déjà pensé avant ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  avril 2013

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IV La proposition 3/4 (il quarto lato n. 8)

25 jeudi Avr 2013

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La proposition III/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. IV, pages 42 et suivantes)

Mais, il n’y avait pas de temps à perdre en de nostalgies oisives, ce samedi matin. La Commission technique au complet était en train d’arriver. En première ligne, trois géomètres bien connus avançaient. Plutôt gros, le premier, avec ses cheveux frisés et ondulés, semblait être l’image vivante de la santé. Le deuxième, assez maigre, avec ses cheveux noirs collés au crâne, ne pouvait pas cacher l’évidence de son nez. Le troisième souffrait de deux oreilles hors norme et d’une expression d’égarement qui devaient probablement lui convenir.

Venturoli, l’ingénieur-chef, cheminait plus en arrière, bras dessus, bras dessous avec le secrétaire général, Tiracorrendo. Petit, doté d’une chevelure rare et terne, Venturoli ne démentait pas ses manières fausses et courtoises, tandis que Tiracorrendo… Le chenu secrétaire général, le véritable os dur de cette redoutable congrégation, était grand, à l’allure assurée, jamais comique nonobstant les lunettes sur la pointe du nez et son évident accent méridional. Il provenait du Ministère.

Cette décevante procession fut accompagnée par un long silence que l’égouttement intermittent des cheneaux interrompait timidement. D’un coup, la loge se remplit d’éclats de voix rebondissant partout. Stelio et Pio, au milieu d’un groupe qui s’était formé entre-temps, dont plusieurs inconnus, montèrent avec appréhension le grand escalier.

La salle municipale donnait sur la place du Popolo. La pluie avait disparu et une lumière nette frôlait les flaques. La fontaine fumait un peu, adressant quelques caresses d’adieu aux rondeurs de ces sirènes désormais expertes de la vie.

Pio remarqua Libero assis sur le bord de la fontaine, indifférent à l’humidité, le journal ouvert avec le titre en caractères cubitaux, qu’on pouvait lire même à cette distance. Libero endossait la tenue d’huissier communal, les manches noires sur la casaque grise. Au fond de la place, juste en face de l’hôtel du Lion d’Or, une silhouette unique passa rapidement, sans pourtant renoncer à lancer des regards hardis vers la fontaine consacrée au grand maestro de Pesaro, si chéri par les gens de Romagne. Attiré par cette figure, Pio se perdit dans ses labyrinthes et ce ne fut qu’une bonne minute après qu’il se retourna pour voir Libero et son journal. Mais, il n’y avait plus personne auprès de la fontaine. L’enchantement brisé, Pio s’aperçut qu’on l’appelait depuis longtemps pour qu’il rentre.

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Dans la salle presque pleine, assis sur une chaise d’église à haut dossier, Stelio occupait un coin stratégique avec son tube des dessins sur les genoux. Il lançait des regards moqueurs en l’air pour tromper l’attente. Au lieu de se perdre en fumisteries, comme c’était le cas de Pio, Stelio se consacrait corps et âme au métier d’architecte. Il était capable de travailler à ses dessins chez lui pendant une nuit entière avant de s’aventurer, le lendemain assez tôt dans les rues biaises de la vieille Cesena pour atteindre son grand atelier près du vieux pont sur le Savio, où il continuait à dessiner toute une journée. Les seules choses qui pouvaient le détourner, de temps en temps, c’étaient ses projets impossibles, comme celui du quatrième côté, où l’orgueil pour ses solutions géniales se mêlait à une sincère générosité — et amour — pour la ville où il était né et aussi pour ses habitants.

Venturoli ne lui ressemblait en rien. Hésitant, même bégayant lorsqu’il devait s’exprimer en termes positifs, il devenait tranchant et sarcastique quand il pouvait s’adonner librement à son pessimisme inné. Indifférent aux discussions publiques, générales sur le futur de la ville, il était plus adapté à la solution de problèmes privés, de détails. Plus expert de poignées que de mains courantes, il préférait c’est sûr les escaliers en colimaçon des résidences bourgeoises aux tapis roulants des promenades monumentales. Pourtant il pouvait bien jouer le rôle de trait d’union entre l’obstiné Stelio Camporesi et le futur maire, l’indépendant Ragazzini, celui qui n’avait pas voulu insérer le projet du quatrième côté dans son programme électoral.

Pio considéra qu’une ancienne familiarité liait la plupart des gens présents en cette salle. C’était la quotidienneté des couloirs, des secrétariats et des bureaux. Dans sa chambre ou pour mieux dire sa niche mortuaire, en parfait désordre et dépourvue d’un décor quelconque, des amas informes de dossiers et de lettres s’accumulaient. La chambre de Venturoli, au contraire, toujours tirée à quatre épingles avait un  bureau noir rare ainsi qu’ un tableau d’Otello, représentant la fusillade d’un héros partisan. Quant à la chambre de Stelio Camporesi, véritable doublon de son atelier d’architecte, elle était envahie par des feuilles énormes que les nombreux outils de travail empêchaient de s’envoler. Sur la paroi de la fenêtre, une ancienne photo assez longue, en noir et blanc, montrait le front occidental de la place et le nouveau boulevard tout de suite après la démolition du bourg, auparavant installé sur le quatrième côté.

Dépourvu de chambre, mais titulaire d’un bureau jaunâtre près de l’entrée, l’artiste muet Libero Alessandri était la présence la plus évidente et, en même temps, plus évanescente au premier étage de cet ancien édifice. Avec ses apparitions et disparitions — « L’avez-vous vu ? À quelle heure puis-je le retrouver ? » — entrant et sortant de ces portes en d’élégants zigzags, Libero représentait le seul fil solide et invisible capable de rassembler des personnages aux caractères assez différents qui, selon leur penchant naturel, auraient été tout à fait inconciliables.

Au deuxième étage, par une rampe étroite, on atteignait la chambre d’Elvira Rossetti. Une femme aux mises toujours imprévisibles et parfois bizarres, qu’un temps Pio Foschi avait aimée sans bornes ni filet de protection, oubliant la gloire et perdant la tête.

Encore plongé dans ses rêveries, Pio s’accouda de nouveau au rebord de la grande fenêtre. Libero tournait en rond sur la place. Il restait en déçà du grand escalier, peut-être n’était-il pas curieux d’écouter les uns et les autres, comme s’il savait à l’ avance ce que bientôt il aurait entendu commenter en une série infinie de points de vue différents.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25  avril 2013

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IV La proposition 2/4 (il quarto lato n. 7)

16 mardi Avr 2013

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La proposition II/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. IV, pages 39 et suivantes)

Dans la flaque d’ennui assez profonde et incurable où la ville de Cesena avait glissé à la veille des élections administratives — tellement importantes qu’on en parlait très peu dans les discussions quotidiennes —, les polémiques sur le quatrième côté créèrent, pendant quelques jours, un sentiment étrange dans les esprits les plus avertis. Quelque chose pouvait bien arriver même en dehors des destinées obligées des marchands, des balayeurs, des chroniqueurs, des conseillers municipaux et de leurs femmes, filles, mères, sœurs et belles-sœurs.
Le quatrième côté se présentait, pour ainsi dire, comme optionnel. La ville aurait pu très bien s’en passer. C’était comme une porte qu’on aurait laissée ouverte oubliant de la refermer, d’où pouvaient sortir sans obstacle les vents et les mauvaises odeurs, mais pouvaient se faufiler aussi des armées d’envahisseurs désordonnés, indifférents aux témoignages de l’histoire, à la trame des anciens parcours romains et moyenâgeux, toujours prêts à se laisser embobiner par de fumeuses organisations touristiques et culturelles.

Pio Foschi s’était levé tôt, dans son immeuble de coopérative à Pievesistina. Une fois les ablutions essentielles accomplies, exonéré de devoir se raser, il savourait le plaisir du petit matin. La famille dormait avec le contentement typique lié au prolongement du sommeil que la pause au travail et à l’école autorise.
Il se réjouissait de tout ramasser dans l’obscurité, les chaussettes, les lunettes et le transistor avant de glisser du rebord crissant du lit, sans faire de bruit et de passer sa main aveugle au-dessus de la commode pour recueillir quelques effets personnels. Il fermait ensuite la porte sur les souffles lents de Mara et de la petite Nada passant comme un voleur dans la pièce d’à côté où, toujours en silence, se contentant du fil de lumière venant de la cour, il cherchait dans un tiroir  slip et chemise.
Personne n’aurait su dire pourquoi : il haïssait les mouchoirs blancs et tout vêtement trop soigné. Peut-être voulait-il affirmer son esprit de rébellion, aussi indomptable que caché, envers quelques autorités inconnues. En fait, il s’obstinait à endosser des chemises et des cravates tout à fait inélégantes, insouciant et même heureux des nuances et des harmonies ratées.
Dans la salle à manger au plafond sous combles, il trouvait sur une chaise ses pantalons sans forme, sa veste décousue, sa cravate rouge. Il saisissait son imperméable, enfonçait sur ses cheveux un bonnet de chauffeur et, se rappelant encore de ne pas faire de bruit, tirait la porte derrière lui et se glissait dans l’escalier.
Ce matin-là, il ne faisait ni froid ni chaud. Le déplacement fut plus bref que d’habitude. Descendu du bus, il se faufila dans le corso, à l’abri des arcades. Au-dehors, une pluie irrégulière frappait par rafales les cailloux gris de la rue, en les faisant briller.

Stelio Camporesi attendait Pio dans le kiosque à journaux. Il le considérait comme un frère. Pio partageait ce sentiment même si, un beau jour Stelio — veuf et père de deux enfants déjà grands — avait profité de sa paradoxale irrésolution pour lui piller… son Elvira et l’entraîner dans un mariage éclair, célébré par un rite civil hâtif et gai. Pio en avait souffert, sans pourtant en arriver au point de haïr son vieux compagnon. Leurs rapports étaient vite redevenus les mêmes qu’avant, sans que pourtant son amour sourd et violent pour Elvira ne s’apaise.
— Aujourd’hui, à la Mairie on doit nous écouter, dit Stelio. D’ailleurs, il ne faut qu’attendre. Je suis sûr que nous serons gagnants aux élections et le Maire sera un des nôtres.
— J’espère, soupira Pio. En fait, si notre projet se réalise…
— Pourtant, ce n’est pas une question de vie ou de mort !
— Arrête, Stelio, tu es le plus passionné d’entre nous ! Si on te donnait la permission, tu fabriquerais de tes propres mains la maquette du quatrième côté en taille réelle !
Mais c’était un cauchemar tout à fait partagé. La nuit dernière Pio avait vu, en rêve, quelqu’un qui arrivait de l’ouest, franchissant l’horizon du quatrième côté de la place du Popolo. C’était un affreux géant, ou aussi une île en mouvement, envahie par les oiseaux migrateurs et le guano. À côté de lui, un âne trottait péniblement sous son fardeau de boue.
— On voit déjà la silhouette et l’on sent l’odeur d’un nouveau cycle qui s’entame. Qu’il serait bienvenu, cet intrus, sourit Stelio, inspiré. Mais, essaie-toi de le faire comprendre à nos concitoyens !

Au centre de la place, la fontaine Rossini risquait de succomber dans sa lutte inégale avec la pluie violente. Les maigres statues de filles, agrippées au bord moisi de la vasque principale, disparaissaient dans un nuage d’opaline dense, homogène, à l’intérieur de laquelle des gouttelettes par milliers avaient l’air de couler sur un verre parfaitement lisse. Les petites sirènes semblaient agacées par ces massages excessifs ; néanmoins, tournées vers la statue du musicien (en train de diriger l’intonation et le flux d’un kaléidoscope d’éclaboussures centrales), elles semblaient aussi apprécier la sympathique confusion qui s’en déclenchait.
D’un coup, Pio devint gai. Il saisit Stelio sous le bras :
— Vas-y, on traverse !
Ils s’arrêtèrent sous les hautes arcades au pied  du grand escalier de la Mairie. Stelio commença sa ritournelle (ou son leitmotiv), la toile de fond qu’ils s’étaient engagés à hisser sur ce fichu quatrième côté. Celui qui devait en réaliser l’iconographie était Otello, mais pour une raison ou une autre, il n’en finissait jamais.
— Tu comprends ? disait Stelio. Otello agit comme si chaque jour il devait décider ce qu’il devrait faire dans la vie !
Pio ne l’écoutait pas. Tandis qu’Otello semblait prendre une consistance physique au milieu des pigeons mouillés de l’arcade, avec ses cheveux abondants, sa barbe de trois jours et ses grands yeux cernés, Pio s’aperçut que le film plastique recouvrant la stèle , en haut, dans la dernière travée de gauche allait se décoller du mur. En soulevant encore un peu ce rideau de poussière, on pouvait lire :

À BATTISTA ALESSANDRI
JOURNALISTE ET DÉPUTÉ
DÉFENSEUR DU PEUPLE CONTRE LES INJUSTICES
MIS EN RELÉGATION PAR LE DICTATEUR MUSSOLINI
MOURUT EN CALABRE
LE 30 OCTOBRE 1936

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— C’est le grand-père de Libero ! dit Stelio.
— Je le sais bien ! répondit Pio, mais combien de choses ont changé… Mais, quel est le lien entre le silencieux Libero et cet ancêtre tout à fait frénétique et bavard ? …
— Il fabriquait quand même des idées généreuses. Il a eu un rôle important, à côté de Filippo Turati, en faisant naître l’idée d’un socialisme réformateur. C’était un pionnier, dit Stelio.
— Oui, mais il avait une telle hâte de transmettre cette idée aux gens, qu’il se mordait très souvent la langue. Tandis que Libero fait soigneusement disparaître les mots dans les plis de sa casaque.
— Tous les deux jouent sur une scène, en fin de compte.
— Non, c’est le reste du monde qui monte sur les tréteaux. Ils se bornent à regarder comme des spectateurs, objecta Pio.
En observant la stèle, Pio considéra que ce vieux monsieur et ancien député, avait peut-être trouvé sa dimension la plus authentique dans ses dernières semaines de résidence surveillée. Et le jour de sa disparition avait été un beau jour pour mourir. Une longue vieillesse aurait été discordante vis-à-vis de son style de vie.
Pio rêva d’une relégation privée, où il pourrait disparaître, avant de renaître libre de ne pas se distinguer et d’agir, mais au contraire, d’une manière tout à fait inattendue pour la plupart des gens. Libre surtout de ne pas rentrer chez lui. Un promontoire très éloigné, une maisonnette dépouillée, où, un jour, une petite voiture rouge, rémoulue et abrutie par l’exaspérante série de virages, lui aurait apporté la seule femme qu’il aurait désiré avoir à ses côtés.
Stelio Camporesi, l’architecte sans autres adjectifs, demeurait fasciné par le bas-relief en bronze collé au marbre de la stèle où le vieux personnage était sculpté — avec sa barbe, ses lunettes et son chapeau — par un obscur sculpteur de Cesena, peut-être un de ses lointains descendants, qui avait su l’immortaliser avec une sensibilité touchante.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 16  avril 2013

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IV La proposition 1/4 (il quarto lato n. 6)

15 lundi Avr 2013

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La proposition I/IV

Lundi je pioche
Mardi je Gavroche
Mercredi je me vois moche
Jeudi je m’effiloche
Vendredi je décroche
Samedi les mains dans les poches
Dimanche ton fantôme s’approche.

Chère Catherine
Le temps vole et virevolte sur lui-même comme une toupie. On est débarqués sur l’autre côté du gué avec cette étrange sensation d’en avoir fait trop et de n’avoir fait rien. Tout glisse dans les mains. Sauf peut-être cette « corrispondenza d’amorosi sensi » que Foscolo chantait, cette gratitude inattendue qui peut-être explose comme une bombe à retardement chez quelques lecteurs ou suiveurs éloignés ou même inconnus qui ont été touchés par une seule phrase miraculeusement devinée, un petit geste ou alors une hasardeuse minuscule tache de couleur.

La semaine dernière s’est en tout cas bien achevée, en dévoilant le « garçon- père » comme un des possibles protagonistes de rêveries d’amour ou aussi de véritables vicissitudes liées à « l’art italien de la rencontre ». Mais, probablement, les lecteurs les plus curieux s’interrogent : quel lien peut-on envisager entre ce Giovanni Merloni, immortalisé dans sa fiche de présence au travail dans la Région Émilie-Romagne avec une longue barbe de brigadiste rouge, qu’il n’était pas, bien sûr, et ces personnages qu’on vient d’esquisser dans le « Quarto lato » ? Sont-ils toujours à lui, cette gueule triste, ce profil courbe, cette allure maladroite, ce penchant pour un optimisme mitigé par l’ironie ou au contraire, pour un pessimisme mitigé par le sourd instinct de survie qu’on retrouve dans le « tutto tondo » de Libero ou Pio, de Stelio ou Otello ?

En fait, il y a une évidente contradiction entre la passion de chacun (typique des gens de Romagne) et le presque total manque de jalousie entre eux. D’ailleurs, ils pardonnent assez facilement les tromperies de leurs femmes avec leurs amis, mais sont moins enclins à accepter le succès de l’un d’entr’eux. Ils se pardonnent, mais ils se marquent de près l’un l’autre… Comme deux frères tourmentés par une rivalité continument soumise au compromis idéologique de l’union, qui ferait toujours la force.

Oui, Catherine, je t’entends répondre : « Alors, l’union fait la farce ? » C’ est possible, si le but est farfelu et confus. Comme c’est le cas, peut-être, de ce projet de « quarto lato », qui avance sans trop de conviction en dehors d’un véritable partage collectif et institutionnel.

Mais voilà que tout se lie et se tient. Car si chacun de nous est « un, personne ou cent mille » comme disait Pirandello, de plus en plus tourmenté par ses facettes multiples et souvent contradictoires, on ne peut pas considérer comme indifférente notre sincère pulsion pour l’amour sacré de la patrie, donc pour la reconstruction fidèle de notre passé à travers les corps qui nous ont générés.

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Bibliothèque « Malatestiana », Cesena

Le « quarto lato » fait donc partie du même discours – à la fois fidèle et irrévérencieux — qu’on est en train de développer dans le portrait inconscient d’une table, car inconsciemment les personnages du roman revivent, dans les mêmes lieux et avec les mêmes attitudes ironiques et sanglantes, les vies vécues par les générations passées. 

À ce propos je me borne, en ce lundi de reprise, à te citer un fragment du portrait de Pio Foschi, que mon « appareil photo » a surpris dans une pause de son intervention tourmentée à l’assemblée municipale de Cesena : « … Pio rêva d’une relégation privée, où disparaître, avant de renaître libre de ne pas se distinguer et d’agir, au contraire, d’une manière tout à fait inattendue par la plupart des gens. Libre surtout de ne pas rentrer chez lui. Un promontoire très éloigné, une maisonnette dépouillée, où, un jour, une petite voiture rouge, rémoulue et abrutie  par l’exaspérante série de virages, lui aurait apporté la seule femme qu’il aurait désiré avoir à ses côtés… »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15  avril 2013

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III Le théâtre 2/2 (il quarto lato n. 5)

31 dimanche Mar 2013

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Libero et Solidea IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. III, pages 33 et suivantes)

Plus tard l’imprévisible Solidea aux cheveux de garance eut l’occasion de soulager ses tourments.
Contrainte à attendre deux heures encore, de onze heure à une heure de la nuit, dans une vaste salle figée, tandis qu’Armando discutait avec un entrepreneur d’une possible tournée, elle commença tout à coup à s’amuser avec un coupe-papier.
Avec cet instrument pointu, elle réussit à ouvrir le sécrétaire néoclassique qui trônait derrière le bureau empire. Par le déverrouillement du meuble un redoutable crissement de bois imprégné d’acide borique avait surgi avec l’éclaboussement magique d’un carillon.
Elle regarda extasiée cette espèce de diaspora de portraits, lettres, documents peut-être importants, reçus, factures, traites, petits trucs en porcelaine, de vielles paires de lunettes et quelques médicaments périmés. On avait tout bourré dans les tiroirs et, petit à petit, dans les strates les plus secrètes du meuble.
Dans la salle vide la pendule à l’air bureaucratique retentit d’un son triste. À travers la porte aux moulures peintes on percevait les éclatements vains des deux voix qui se disputaient : cela n’aboutissait à rien. Solidea entama alors avec une détermination diabolique la destruction de tout ce que le sécrétaire avait essayé de cacher pendant des années ou sans doute des siècles.
Elle déchira avec soin les papiers, les parchemins, les traites et les messages embarrassants qu’elle reduisit en morceaux de la taille d’un ongle. Elle détruisit les porcelaines rien qu’en les laissant tomber par terre, restant assez surprise du bruit modeste que provoquait cet assassinat méticuleux. Elle dégagea totalement les portraits avec le coupe-papier avant de les recueillir dans ses bras aussi beaux que fatigués. Enfin elle s’accouda au balcon et les jeta vers un coin sombre, là où de la boue mélangée de fumier enveloppait dans un tas visqueux des sommiers abandonnés, d’anciens outils en décomposition artistique avec des poupées en tissu dépourvues d’yeux, dotées par contre de chevelures excessives.
Quand Armando sortit de la réunion il s’aperçut immédiatement qu’il était arrivé, ce soir-là, quelque chose d’irréparable, même plus grave que l’endommagement subi par l’entrepreneur qui profite d’un incident pour faire échouer le contrat et prétendre pendant longtemps à de lourdes indemnisations à force de citations au tribunal.
002_libero et solidea 740                                              Dessin de Gabriella Merloni, 2005

Libero se sentit délesté de son fardeau indispensable tandis qu’il rentrait dans le quartier sombre, dans la maison sombre et finalement dans l’escalier sombre.
La rue abritée par les arcades était à peine visible à la lueur des rares réverbères projetant les silhouettes confuses des gouttières et des colonnes contre les passages mal illuminés des travées en séquence. Les boutiques avaient désormais fermé.
Libero monta les hautes marches s’aggrippant à la main-courante en fer. L’odeur aigüe de poisson venant du rez-de-chaussée avait imprégné les murs mouillés de cet escalier irrégulier en colimaçon. À chaque étage, la lune passait son blanc visage à travers les fenêtres des paliers.
Sur le réverbère rouillé et entouré de moustiques un chat roux se ratatinait : — Tu me sembles être un chat équilibriste, lui susurra Libero, agitant sa main comme une patte. Ou alors, n’es-tu qu’un chat somnambule, persuadé d’être un oiseau nocturne ?
002 bis_passage paris 740La famille dormait. Une fois descendu l’escalier intérieur  en bois , essayant de ne pas le faire craquer, Libero vit la vague des petis corps couchés à terre, dans la cuisine, sur des paillasses, que Guerrina aurait cachées comme d’habitude le lendemain dans une grande malle sur la terrasse commune.
Nevio dormait découvert, son sommeil était agité et héroïque. Leo paraissait effondré dans un nirvana indien : son nez, subtil mais prononcé depuis la naissance, formait une crête entre l’ouest aventureux frappé par le vent de terre et l’est sauvage mais prodigue de dons. Saveria ressemblait à une princesse russe allongée sur un traîneau entouré de berceuses lentes et gutturales.
Guerrina, dans la chambre, dormait le visage contre l’oreiller, écrasée par le sommeil survenu après de longues heures de tension.
Libero s’accouda à la fenêtre entrouverte et scruta la petite place qu’une multitude de vendeurs et d’acheteurs frénétiques remplira le lendemain. Il suivit le fil en accier pour le linge, dépourvu de serviettes et de pinces à linge, reliant sa fenêtre au rebord de l’immeuble d’en face, aux volets toujours fermés.
La coupole néo-classique de Sainte-Christine se détachait contre le ciel lunaire avec sa silhouette sombre. La nuit ne jetait plus de couleurs dans la flaque mélancolique qui se balançait devant les yeux de Libero.
L’année dernière, enfermé chez lui à cause d’une mauvaise chute, il avait observé les changements infinis du ciel, les bouleversants coups de théâtre de ce fond azur, puis céleste, pâle comme une fresque, la danse des nuages et des oiseaux autour de la coupole que le soleil dessinait et le brouillard effaçait. Maintenant, cette danse incessante avait cessé, avalée par l’obscurité. Ces images pulvérisées, ces voix suffocantes se transformaient en un vacarme intérieur qui n’avait pas de sens, et, dans le ciel, en d’inquiétants éclairs.
Libero s’assit sur le bord du lit et s’y laissa tomber tel qu’il était, vêtu de sa tenue grisaille de bureau. Il ne se glissa pas sous les draps. Il mit un autre oreiller sous son dos pour rester à moitié assis à réfléchir. La nuit flottait sur la plaine avec de lents et insensibles clapotis. Son lit était disproportionné par rapport aux modestes dimensions de la mansarde. S’il allongeait un pied ou un bras il sentait l’air par la vitre de la fenêtre entrouverte d’où, se penchant à peine, ses sens et son âme pouvaient naviguer parmi les clochers et les toits. Il se mit à écrire dans le vide, parce qu’il ne pouvait pas allumer la lumière et qu’il était trop fatigué.
Dans son esprit se mêlaient : les lueurs de la fête citoyenne ; les silences de la ville embrassant l’obscurité et le vent accourant des collines de Bertinoro ; les sourires de Solidea ; les courts cheveux bruns de la pâle Guerrina. L’attirance de la femme du mystère et le douloureux sentiment d’étrangété ou d’habitude poussiéreuse de cette autre femme, un temps aimée, peut-être, voulue coûte que coûte, maintenant réduite à une mère éreintée éternellement affligée.
Tandis que Libero dessinait dans l’air une roue de feu en direction de la coupole en plâtre de l’église de Sainte-Christine, envisageant la possibilité de la traverser d’un bond, Guerrina se réveilla en sursaut. Sans mot dire, elle alla voir les trois enfants. Elle but un verre d’eau et fit pipi.
Libero écoutait ces bruits habituels avec un malaise profond. Car il avait pris une décision : même si au-delà de ce cercle de feu il y avait eu la bouche grandouverte d’un lion féroce et à jeun, il ne se serait pas dérobé à la rencontre.
— L’art de la rencontre…, avait dit Solidea cet après-midi, en ajoutant des mots dont il ne réussissait pas à se souvenir, maintenant.
« Il n’y a que les femmes et les artistes pour pouvoir entretenir des relations comme ça, contraires à tout bon sens », pensa-t-il. « Solidea peut bien aimer un funambule amateur. Mais, figures-toi le maire de Cesena qui s’éprend de véritable amour pour une fleuriste ? »
Il revit dans l’obscurité de son espri les yeux de Solidea, en train de le scruter d’une expression sevère.
« Et l’artiste ? » réfléchit-il, en faisant tourner le pied en dehors du rebord de la fenêtre. « Hélas, l’artiste est condamné à la détresse, à la solitude, donc à une violente aversion pour les compromis », conclut-il en s’effondrant dans le lit comme dans un grabat en carton. « Il peut renverser le monde comme une balle de foin, attirant dans ses flatteuses spirales des jeunes filles dévotes tout comme de bienveillantes dames de tous âges. Avec le même sentiment de fatalité il est poussé vers une vie modeste, grise, dépourvue d’éclat et de confort. »
Il vit devant lui une chaîne d’humains, occupés à se passer de main en main les briques irrégulières de l’ancienne démolition du Borgo-chiesa-nuova. Une foule de gens venus de Cesenatico, de Savignano, de San Mauro Pascoli, de Sogliano, de Bellaria, remplissait le grand boulevard longeant les remparts sous la Rocca. Une foule entassée, bruyante et tranquille, autour de laquelle surgissaient des maisonnettes à deux étages crépies en jaune, céleste et rose. Sur le quatrième côté de la place du Popolo on avait reconstruit un quartier bruyant qui tout d’un coup avait plongé dans le silence.
« Il ne faut pat s’arrêter, essayons de faire quelque chose ! »
Guerrina et Libero se fixèrent. Tous ceux qu’ils avaient connus et aimés ensemble, montèrent les quatre étages gênés par l’odeur prégnante de poisson, glissèrent comme des fantômes parmi les matelas et les corps en demi-sommeil des trois enfants, passèrent le regard interloqué devant les deux époux immobiles les abandonnant à leur douloureuse destinée comme deux voitures accidentées avant d’essaimer hors de la fenêtre et de franchir le premier cercle de feu et les autres que Libero avait installés afin de leur permettre, tout de même, une disparition confortable.
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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  mars 2013

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III Le théâtre 1/2 (il quarto lato n. 4)

30 samedi Mar 2013

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il quarto lato

001_testina houset 740

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Libero et Solidea III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. III, pages 29 et suivantes)
Solidea s’assit dans une place au parterre. La musique de Mozart, qui se propageait dans la pâle pénombre, apparut d’abord désarticulée. Solidea effeuilla le programme : COSI’_FAN_TUTTE, Opéra bouffe en deux actes
de Lorenzo Da Ponte…
Elle parcourut à peine les noms des personnages :
                     Fiordiligi, fiancée de Guglielmo
                     Dorabella, fiancée de Ferrando
                     Guglielmo, fiancé de Fiordiligi
                     Ferrando, fiancé de Dorabella
                     Despina, curieuse de la vie
                     Don Alfonso, expert de la vie.
Déjà, une pulsion d’amour faisait sursauter le décolleté de cette enfant hardie de Vladimiro nommé Miro, ouvrier mécanique à la Mangelli de Forlì.
Sur les loges du Bonci les spectateurs, qui ressemblaient comme une goutte d’eau aux dames de cette pièce de la fin du XVIIIe siècle et à leurs soupirants, paraissaient un peu stéréotypés.
La place pavée restée au dehors du théâtre disparaissait des esprits et des cœurs avec les sombres ruelles des alentours. Tous les gens se taisaient et regardaient les yeux et les bouches tendues.
Le public se laissa immédiatement emporter dans la magie d’une comédie des équivoques où l’inversion des rôles ne conduisait pas seulement à la satisfaction de la conquête, mais aussi, hélas, à la peine et à la rage furieuse de la jalousie.
Défiés par don Alfonso et par l’espiègle Despina les deux jeunes hommes se prêtent au jeu de la preuve de la fidélité de leurs fiancées. Ils font mine de partir, sur une barque qui les entraîne doucement, leur donnant la chance de se produire en un long adieu sur l’eau. Puis, ils reviennent, masqués pleins d’insouciance sinon d’arrogance. Guglielmo est désinvolte, Ferrando au contraire est pathétique, Dorabella brûle immédiatement comme une allumette, Fiordiligi est inébranlable.
Pendant l’entr’acte, assis au-dessous des loges sur la gauche, Solidea vit Stelio Camporesi et l’autre « Comment s’appelait-il au juste? », Otello Comandini… Ces deux amis, « cul et-chemise », qui l’avaient traînée au cercle socialiste de Cesena et ensuite à cet étrange débat sur le quatrième côté.
Tout de suite après, en se tournant sur la droite, Solidea reconnut Pio Foschi, le véritable inventeur sinon l’idéologue de cette proposition absurde de reconstruire de but en blanc ce morceau disparu dont la ville n’avait jamais porté le deuil.
Même si elle était fort attirée dans le filet de cette musique traîtresse, Solidea noyait son regard dans ces visages attentifs et dévots, qui étaient en réalité moqueurs et satisfaits.
Otello accompagnait de ses cheveux abondants la vague frétillante des violons et des voix féminines. Elle connaissait à la perfection chaque morceau de la pièce, tandis que Pio Foschi était assez expert des infinis arcs et montants de bois ou dorés dont ils étaient entourés. Tous les deux partageaient d’ailleurs un intérêt spécial pour chaque goutte du grand lustre de cristal redoutablement suspendu dans le vide au-dessus des têtes étourdies et ravies.
Quant à Stelio, depuis quelque temps il se passait de la compagnie, en public, avec la présence de sa femme Elvira. Pourtant, il connaissait toutes les femmes, les filles, les nièces, les sœurs ou belles-sœurs installées ici et là au milieu de ce public tolérant vis-à-vis de toutes diversités. Cela lui donnait la faculté particulière d’exercer aussi sa propre infaillibilité physiognomonique dans l’identification une à une des tantes, des grand-mères des belles-mères des mères et des marraines.
Sur scène, Dorabella s’était vite soumise à Guglielmo, tandis que la résistance à bout de forces de Fiordiligi devenait faible comme la flamme d’un briquet sans haleine devant le souffle d’un géant bien nourri.
Armando Dradi, dans les draps de don Alfonso, régisseur de l’intrigue et, par la complicité de Despina, révélateur aigu des faiblesses humaines, aurait dû, d’en haut du plateau, respirer à pleins poumons un sentiment de puissance.
                    Tous accusent les femmes,
                    moi je les excuse
                    si mille fois par jour changent d’amour ;
                    d’autres l’appellent vice, des autres usage
                    non, ça pour moi n’est que nécessité du cœur.
                    L’amant qui se trouve enfin déçu,
                    ne condamne pas chez l’autrui,
                    mais chez soi l’erreur,
                    puisque jeunes, vieilles et belles et laides
                    répétez avec moi :
                    ainsi font toutes !
Maintenant, l’histoire tournait vers son terme, la morale retouchée ne se réduisait qu’à un conseil, assez banal :
                    Au fond, vous les aimez,
                    vos deux corneilles déplumées,
                    et alors prenez-les
                    comme elles sont.
Entretenez-les ensuite, et acheminez-vous avec elles dans des destinées communes, qui seront bien sûr les plus variées, mais contempleront le risque de situations tantôt divines tantôt mesquines avec par conséquent des ruines.
L’air de Fiordiligi resurgissait du fond d’une humeur contrariée. La trempe de lys pur, enclin aux valeurs absolues, aux attentes, aux délicates renonciations était d’un coup remplacée par la force débordante d’une clé diabolique : le pari et l’échange des parties entre « son » Guglielmo et Ferrando, le fiancé de Dorabella, suivis par l’incursion des deux téméraires, grossièrement déguisés en Turcs ou Chinois. Il avait suffi de cette mascarade pour déclencher ses troubles féminins jusqu’à faire déborder, au-delà de la digue, une passion bouleversante.
Auparavant, Fiordiligi aimait demeurer tranquille dans le creux de la grande fenêtre lisant les vers du Tasse pour Clorinde, en présence de cette Despina obéissante et rusée, tout en s’exprimant, de façon prudente, sur les évènements du monde.
Maintenant, Ferrando lui avait exhibé, sur le grand pupitre dépourvu de notes, son projet arrogant. Il avait pu le faire impunément, après s’être introduit dans son intimité de façon tout à fait naturelle, en vieil ami, en faisant pression sur les sentiments de rancœur réprimée qu’elle mûrissait pour l’abrupt départ de son époux promis. L’omelette était faite :
Je brûle, et mon ardeur n’est plus l’effet
d’un amour vertueux ; c’est l’envie, la peine
le remords, le regret
et légèreté, perfidie, trahison !
Solidea, emportée hors d’elle-même par cette voix de violon et de harpe éolique, se vit alors rentrer dans la vie réelle avec une hiérarchie inattendue d’intérêts et de besoins.
Elle crut reconnaître un sentiment pareil en Pio Foschi, qui était en face d’elle : « À en juger à ses babillements et à ses mots aventureux, lui aussi a peur d’être emporté, du jour au lendemain, par une force obscure et destructrice ».
Libero était absent, qui sait où. Et Solidea, protégée par les tourbillons des roulades et des seins haletants, flottait dans un souvenir impossible. « La vie c’est donc se laisser saisir par la violence d’une rencontre ? Et les idées de mon père ? Et la consécration pour le métier, les sacrifices inouïs de cette chanteuse aux cheveux en tour, avec cette mouche sur la joue ? Et Armando? »
002_baptiste def« J’ai les cheveux déjà gris, je parle ex cathedra » déclamait en lui-même Armando en souriant aux applaudissements tout en scrutant le parterre. Il ne réussissait pas à la trouver.
Cette ineptie l’agaça. Il n’en lui faisait pas porter la faute, car peut-être était-t-elle là, au milieu des personnes bellâtres qui envahissaient le golfe mystique, écrasant les musiciens contre leurs instruments. Il douta de lui-même, de ses sentiments les plus intimes.
Jadis, sa présence dans une salle aurait été un événement d’une telle importance qu’Armando en aurait immédiatement saisi la présence, entendu l’arrivée, ou l’abandon provisoire de la place. Par un coup d’œil à la foule des têtes mouvantes, il l’aurait vue, et cela aurait suffi à le rassurer.
Mais, maintenant, Armando avait quelques vers qui le harcelaient. Il ne voyait pas Solidea et ne tenait pas debout par la fatigue.
Ce fut elle qui l’appela, d’une voix qui ressemblait pourtant à celle aiguë de Despina beaucoup plus qu’à celle de Dorabella.
— Armando, me voici ! entendit-t-on distinctement, tandis que la foule devenait un ballon dégonflé.
Au milieu des fauteuils rouges restés vides, Solidea, un genou appuyé sur un accoudoir, tout en agitant le programme et son joli sac, engagea un long dialogue à distance avec son mari qui n’était pas un véritable mari, son amant qui n’était plus un véritable amant, son ami en train de devenir son ennemi.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  mars 2013

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II Libero et Solidea 2/2 (il quarto lato n. 3)

29 vendredi Mar 2013

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il quarto lato

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Libero et Solidea II (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. II, pages 23 et suivantes)

Vague et imprécise dans ses mouvements comme dans ses sentiments, Solidea demeurait près de l’entrée d’un cinéma d’art et essai, l’Élysée, où l’on donnait Roma de Fellini. Libero inclina le buste et plia les genoux comme dans une révérence. Elle éclata de rire :
— Toi, ici ? Comment est-ce possible ? Sa gorge vibrait d’une façon particulière que Libero n’aurait pu jamais oublier. Il s’approcha d’elle et lui proposa de se mettre en chemin.
— Où me conduis-tu ? lui demanda Solidea. Ses yeux scintillèrent et son visage s’assombrit.
Libero, ne pouvant pas profiter, dans l’obscurité, des vertus de ses gestes, décida de parler.
Mais, Solidea n’était pas une femme libre. Prisonnière de la morale de la sincérité, elle aurait fait n’importe quoi s’il avait pu agir à la lumière du soleil, sans en ressentir un sentiment de culpabilité. Cependant, il y avait là un lien dont elle ne pouvait pas se passer, même si c’était un noeud assez effiloché.
— Je ne peux pas coucher avec deux hommes en même temps. Cela n’existe pas ! dit-elle. Je dois partir. Armando m’attend à la fin du spectacle, ajouta-t-elle. Est-ce que tu connais Armando Dradi, le chanteur lyrique ?
— Il n’est que six heures, il y en a encore deux à venir, protesta Libero, en lui caressant du bout des doigts l’ovale de velours.

Ils se promenaient avec circonspection, très près l’un de l’autre. Ils gâchèrent une abondante demi-heure en causant de Cesena et du projet du quatrième côté, avant de trouver le courage d’entrer dans un bistrot avec des tables et des box séparés. Ils avaient faim. Donc ce fut un véritable confort pour eux que ces sandwiches à quatre niveaux et ces coupes de vin blanc glacé qu’ils saisissaient avec douceur, le regard noyé dans une mélancolie silencieuse et euphorique.
Solidea se laissait scruter et caresser par les grands yeux, noirs et gris de l’enchanteur Libero. Libero se plongeait avec désinvolture dans les yeux verts et bleus de Solidea. Ils étalèrent tout de suite leur vie sur la table, s’en expliquant réciproquement les détails. Ils demeurèrent la main dans la main, avec tendresse et abandon.
Sans contrôler la voix et le rythme du cœur, ressortissant par chaque pore de leur peau — tandis que désormais nombre de spectateurs discrets les écoutaient assez attentivement —, Solidea raconta sa vie, en exagérant les ruines qu’elle avait causées et amoindrissant les merveilles de son ancien paradis terrestre.
Dès qu’elle s’était assise à cette table et qu’elle avait jeté derrière ses épaules toutes les pensées laides et difficiles, elle se sentit sereine. Une grande confiance l’envahit des cheveux aux chaussures.
Libero, au contraire, en dessinant avec le couteau des triangles sur la nappe usée, disséquait ses propres misères en essayant de les traduire en proverbes.
« On remarque le seigneur à ses chaussures », on le lui avait appris quand il était enfant, et « Tout bon jeu dure très peu », et « Qui fait tout soi-même, le fait pour trois ». Mais Libero n’avait jamais suivi ces règles. Il avait même compris à l’envers le proverbe sur les deux rues :
— Qui laisse la rue vieille pour la neuve ne sait pas ce qu’il laisse, mais sait ce qu’il trouve ! dit-il à Solidea.
D’ailleurs, ils étaient juste à côté de la porte de Cesena où tout le monde, même aujourd’hui, se trouve.
Une entente entre eux s’était installée qui les poussait à agir, à donner une fin heureuse à des humeurs réciproques assez évidentes. C’était une force pourtant contradictoire, qui les retenait là, à regarder leur vie nouvelle dans le reflet illuminé du fond des coupes. Ils étaient pris dans un filet sans issue.
Assis à la table en bois et plastique, pris en charge par des serveuses distraites, Libero et Solidea se détachaient comme deux statues solennelles, dans cet espace pas encore rangé, en se distinguant surtout de l’ambiance répétitive des comptes, des reçus et des caisses carillonnantes.
« C’est vraiment si simple ? » s’interrogea Libero. « Une main étrangère devient soudainement pour nous la plus familière. Elle nous détache, nous décolle du fond noir et boueux auquel nous étions accrochés comme des mollusques depuis des décennies. Et tout est remis en cause avant même qu’il n’arrive quelque chose ».
« Cela n’a pas de sens » pensa Solidea, touchée par un soudain égarement : les deux heures qu’elle avait décidé de s’accorder s’étaient déjà écoulées avant que n’éclate un sentiment de culpabilité.
002_libero et solidea b&n 740Ils furent de nouveau sous les arcades. Au fond les colonnes étaient interrompues par un canal.
Ils s’accoudèrent au muret effrité. Ils firent quelques pénibles commentaires sur la présence d’un chat blanc, tremblant d’une peur étrange, et sur le reflet de la lumière lunaire dans cette eau trouble, envahie par les bouteilles de plastique. Tandis que le temps se rétrécissait, Libero se déclarait. Il implora un rendez-vous où ils se seraient aimés.
— Je ne t’écoute plus, dit Solidea, faisant allusion d’un geste à son état pénible.
Ils cherchèrent un coin isolé. Mais, ce n’était pas évident. Quelqu’un, même à distance, aurait pu saisir la scène amoureuse dans l’essentiel.
Ils s’embrassèrent. La petite bouche de Solidea s’ouvrit en un doux gémissement. Tout son corps se contracta et, ondoyant comme dans un lit, elle chercha ses belles mains, ses caresses de funambule. Ce fut comme si tout était déjà préparé avant, dans les méandres les plus intimes, pour la plus intense des rencontres, même avant cette étreinte révélatrice.
Solidea s’accrochait à Libero avec une joie douloureuse. Le monde autour d’eux n’était maintenant qu’une ombre éloignée et insignifiante. Libero avait pour tâche de s’en souvenir.
— Je ne me sens pas bien, dit Solidea, en présentant tout à coup le masque de la réflexion. Tu m’as enveloppée dans un beau rêve, qui pourtant reste inachevé, ajouta-t-elle. Aujourd’hui, j’ai perdu la tête, demain je ne sais pas si je le ferai !

Libero se retrouva seul, les jambes lourdes, son costume étranger à son corps. Il monta dans un bus et passa la tête par la vitre ouverte.
La ville passait devant son œil fixe qui essayait de retenir les pensées essentielles. La lumière du couchant rendait agréables même la laideur des édifices sombres et incolores, les fils dans le ciel, le pas élastique de la foule.
Les sentiments qui l’accompagnaient étaient terribles : «Réussirai-je à les vivre sans détruire la vie d’autrui ? Sans meurtrir ma propre nature, après mon splendide isolement?»

Solidea marcha sans se retourner, droite, sa veste grise posée sur les épaules, le foulard rouge et noir voltigeant sans grâce. Un grand poids lui coupait le souffle.
Elle entra dans un supermarché juste avant sa fermeture, longea les étalages des fruits, des yaourts, des pâtes, des olives, des tartes surgelées, des jus de tomate, du papier hygiénique, du pain carré, de l’huile, du savon de Marseille, du détersif, des serviettes en papier, du vin, du parmesan, de la mozzarella, de la mayonnaise, de la confiture, du chocolat, de la salade.
Passant à côté d’une glace elle s’efforça de sourire. Mais, elle avait besoin de réfléchir. Une explosion volcanique se préparait sous les cendres. Il y avait eu des signaux avant de rencontrer Libero. Maintenant, elle ressentait une force en soi qui aurait pu tout effacer et qui en même temps la poussait à recommencer, à respirer la lymphe vitale de nouveaux jardins de laurier et de myrte, de panoramas éblouissants entrevus depuis des terrasses silencieuses. Elle allait savourer l’affection inédite, les attentions circonspectes du nouveau couple bras dessus, bras dessous.
« S’ouvrir alors à l’amour nouveau ? »

Libero s’était aventuré dans un long voyage, dans un tour mélancolique et vicieux dans la banlieue de Cesena, pour réorganiser ses idées. Mais cela n’avait pas suffi. La séparation récente lui apparaissait abrupte, douloureuse, violente. Il lui fallait d’autres heures, d’autres moments d’obscurité et de silence pour penser, se souvenir, jouer avec le pathos ondoyant de la mémoire.
« La solution pourrait être le temps », pensa Libero, « un temps calme, pour laisser les émotions se décanter, pour essayer un compromis, ou alors pour trouver la force de renoncer ».
« Mais le temps, inexorable comme un serpent à sonnettes, me harcèle déjà dans ses tourbillons ».

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  mars 2013

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