le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

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Le rouge des coquelicots et le noir de l’espace sidéral dans l’art poétique d’Éliane Hurtado

19 dimanche Juil 2015

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Poètes et Artistes Français, Portrait d'un tableau

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Éliane Hurtado, Michel Bénard et la sculptrice Paule Perret à l’Espace Mompezat le 4 juillet 2015

Pour donner vie à un portrait fidèle d’un artiste, notamment d’un artiste à la fois peintre et poète comme Éliane Hurtado, il faut d’abord lui donner la parole. Ensuite, il faut essayer de se dépouiller d’une série de béquilles analytiques et verbales pour rentrer nous-mêmes dans ses œuvres qui ne se multiplient pas seulement en fonction du temps et de ses prodiges, mais aussi en raison de ces deux rails ou sillons parallèles de la poésie et de la peinture. Enfin, il faut explorer de l’intérieur ces mondes vécus ou racontés par Éliane Hurtado, essayant de comprendre d’où viennent-elles leurs magies, leurs sagesses, leurs profondeurs.
Je fréquente depuis des années désormais l’espace Mompezat où tous les premiers samedis du mois se révèle un nouvel aspect de la sensibilité des Poètes français, ouverts aux autres disciplines expressives, aux autres mondes de la planète ainsi qu’en général à « l’Autre ». Toutes les fois que j’entre, j’ai besoin de temps pour décider si j’aime et combien j’apprécie le peintre ou le sculpteur de tour. Il arrive parfois, je l’avoue, que ma première impression n’est même pas tout de suite favorable… Petit à petit, avec le temps, je devine le parcours, je découvre les œuvres les plus étonnantes pour moi, ce qui chante à l’unisson avec mon esprit et mon âme. Au bout de cette réflexion, il est rare que je n’arrive pas à me complimenter de façon pleine et sincère avec le peintre et poète Michel Bénard. Car c’est lui l’idéateur et le responsable depuis des années de cette attivité extrêmement positive de la Société des Poètes Français ; lui qui choisit avec profonde compétence, lui qui accompagne avec rare sensibilité chaque artiste dans sa sortie mompezatienne…
Dans le cas de la dernière exposition avant les vacances, consacrée à Éliane Hurtado ainsi qu’à la très performante sculptrice Paule Perret, pour la première fois je n’ai pas eu besoin de temps pour m’exprimer. Même pas d’une seconde. Dès que j’ai franchi la porte d’entrée, j’ai immédiatement saisi sur les parois une histoire qui se déroulait comme une fresque dense et légère à la fois.
Je découvre peut-être la réponse à mon « coup de cœur » dans une phrase très efficace que j’ai trouvée dans un commentaire que Michel Bénard avait consacré à Éliane, selon lequel elle « a besoin de réfléchir ses œuvres, il lui faut du temps pour situer son travail dans l’espace, pour élaborer la composition, mais une fois le principe acquis, l’exécution est très rapide, presque spontanée, ne laissant que peu de place au repentir… »
Cette rapidité dans l’exécution, cette maîtrise acquise au bout d’une gestation parfois longue et douloureuse correspond à ce que j’appelle « conviction ». La vie en fait m’a appris que pour convaincre les autres il faut que nous-mêmes soyons d’abord convaincus… Et cette conviction, contagieuse, charmante, charismatique, emporte et rassure ceux qui sont conviés au spectacle de nos œuvres.
Je ne veux pas trop ajouter à cette constatation admirative. Une description trop analytique alourdirait mon portrait. Après la vive voix d’Éliane, je laisserai, au bout de cet article, la parole à Michel Bénard. Ce dernier, dans sa présentation du 4 juillet à l’Espace Mompezat, a réussi un de ses chefs d’œuvre, par des mots incroyablement fidèles à l’esprit de cette auteure.
Quant à moi, je voudrais savoir donner de cette peintre-poète un « portrait intuitiste », c’est-à-dire une esquisse rapide de l’œuvre d’Éliane Hurtado, ayant le but de saisir le geste créateur et d’en faire revivre l’atmosphère, le motif inspirateur, l’âme rêveuse et vagabonde.
Un portrait qui ne se charge pas nécessairement de l’éventuelle démarche « intuitiste » que cette artiste est en train d’exploiter ces derniers temps.
Je crois qu’Éliane Hurtado serait d’accord si je m’approchais de ses tableaux avec le même esprit qu’inspira à Jacques Prévert l’inoubliable poème de la cage et de l’oiseau, en lui empruntant une question implicite : est-ce que dans les tableaux d’Éliane il ne manque à peindre que la porte de la cage, d’où l’oiseau sortira pour atteindre l’air fumeux des toits de Paris ?
Je trouve que cette porte, très étroite souvent, qu’Éliane emprunte à son tour à André Gide et à son idée d’une réalité à plusieurs facettes — dignes d’être vécues — est le noyau inspirateur de son art ainsi que de sa poésie.
Elle nous invite d’ailleurs très aimablement à la suivre dans cette étrange démarche : entrer dans une réalité mystérieuse et peut-être interdite par le trou d’une serrure ou par une fente subtile, nous faufilant avec elle dans les sillons de la terre ou dans les rides d’un visage… pour passer au-delà ou derrière. Cet autre monde qu’elle va représenter sera toujours un monde gagné, un paradis retrouvé.
Une porte sépare toujours une époque de l’autre, une technique de l’autre, une nuance de couleurs de l’autre. Après chacune de ces traversées, Éliane Hurtado fabrique le monde qui l’entoure — le jardin, la maison, la cage, l’oiseau — et s’y installe. Elle nous partage la souffrance de son voyage, avant de nous admettre dans son univers. Combien de temps a-t-elle dû consacrer à la traversée des territoires immenses de l’art figuratif ? Il faudrait compter des siècles, tellement son travail en est devenu léger.
Voilà pourquoi on ne doit pas s’étonner si, un beau jour, elle a eu besoin de se risquer dans un autre univers, si elle a voulu rentrer dans un ciel sans repères évidents, si elle a de but en blanc transporté dans l’art abstrait ses valises et ses malles pleines des figures que lui ont apprises ses longues séances au bord des fleuves d’Espagne, ses joyeuses journées dans l’atelier, où l’unique but était celui de « recréer en vrai »…
Franchissant cette énième porte, sans renoncer à son langage riche d’ironie et de joie de vivre, elle a fait un véritable cadeau à la poétique intuitiste… Mais je vois déjà paraître des fissures, je vois déjà s’ouvrir une nouvelle porte, se dérouler une nouvelle histoire…
Car je trouve en Éliane Hurtado même une ouverture qui laisse toujours présager quelques coup de théâtre… Ce qui m’a touché c’est la « nonchalance » qu’Éliane adopte pour laisser aux autres l’initiative de la découverte de sa valeur artistique et littéraire. Tout en ouvrant la petite « porte de Gide » elle lance des hameçons — ou pour mieux dire des cailloux blancs — qui provoqueront, même au-delà de ses intentions, l’envie de connaître et explorer son monde riche et fabuleux où rien n’est escompté ni prévisible. Un monde où la composition du tableau répond, au contraire, à des règles, à des contraintes et lois extrêmement sévères, qui font l’originalité et l’unicité de son travail.

Giovanni Merloni

001_Comme un vol de gerfauts  (81x65cm) 180

Eliane Hurtado : Couleur du ciel, couleur du temps, couleur d’océan

Création

Je ne pense plus à rien quand je peins,
Sur ma toile blanche
Sans l’ombre d’un pli
Je pose mes enduits,
Puis les multitudes colorées  s’étalent,
Avec mes couteaux et mes spatules
Je les juxtapose, les mélange,
Je n’entends plus rien,
Ma toile prend vie.

Comme une délivrance
Le combat de la vie,
La joie, l’amour,  la douleur
Prend fin.

Je termine par la couleur blanche,
Une signature discrète,
Une couche de vernis,
L’œuvre est finie.

La vie  à nouveau s’empare de moi.

004_oceano nox (65x54cm) 180

Couleur d’océan

Tu as les yeux bleus des abîmes
Poussière d’étoile et de lune
Fleur d’amour et d’horizon

Couleur du ciel,
Couleur du temps,
Couleur d’océan.

Tant que les étoiles
Retiendront la lumière
Je me baignerais dans tes pensées.

Couleur du ciel,
Couleur du temps,
Couleur d’océan.

L’insondable mirage
De tes yeux d’azur
Me plonge dans l’écume du silence.

Couleur du ciel,
Couleur du temps,
Couleur d’océan.

Comme la colombe blanche
Drapée de diamant et d’étoile,
Je  chanterai pour toi.

Couleur du ciel,
Couleur du temps,
Couleur d’océan.

006_ocre terre et tourbillon (60x60cm) (1)

Pax

Toi, passeur de lumière
Répand sur nos chemins
D’épines et de pierres
Une poussière d’étoiles et de rêves.

Inonde la Terre
D’un arc-en -ciel
De toutes les couleurs
De Paix et de Bonheur.

Sur l’échiquier terrestre
Où  le blanc et le noir se côtoient
Joue une symphonie inachevée,
Sort du silence des morts.

C’est la partition d’un poète
Qui, l’âme déchirée
Proclame son amour Divin
En semant des graines d’espoir
Pour qu’enfin règne sur terre
Un signe de Paix éternelle
Et que s’envole
Dans un souffle fugitif
Une lueur d’espérance
Signe d’un temps meilleur.

Ne laisse pas ces silences s’imposer
Et n’accepte pas ces guerres fratricides,
Mais redessine l’origine du Monde
Aux couleurs de l’espoir.

009_entre ciel et terre (40x60cm) 180

L’Art  abstrait

Je suis allée vers l’art abstrait par envie de liberté.

C’est une poésie polychrome. Les couleurs jouent entre elles, se côtoient, se marient, s’enlacent…

Je laisse aller mon imaginaire, et selon mon état d’âme, l’atmosphère de mon tableau est reposante, zen ou au contraire contrastée, violente.

J’essaie toujours de créer un mouvement pour inciter le spectateur à entrer dans l’œuvre et se laisser guider.

J’y intègre aussi des morceaux de feuille d’or, du gravier, du sable…

La vie est jonchée de petits cailloux !…

010_grisaille azurée  (60x60cm) 180

La toile

Devant ma toile blanche
Posée sur le chevalet,
Mon cœur est hésitant.

Vais-je pouvoir traduire
Le souffle du vent,
Le bruit des insectes  dans l’herbe
La pâquerette qui vient d’éclore,
Le papillon si léger qui virevolte ?

Pourrais-je traduire la nature
Sans la défigurer ?
Elle est si belle, si bien faite,
Que je n’ose donner
Le premier coup de pinceau.

Aujourd’hui,
Ma toile restera vierge.
Demain peut-être ?

Eliane Hurtado

000a_photo claudia mompezat - copie

« Ex enseignante d’arts plastiques, aujourd’hui Eliane Hurtado ne se consacre plus qu’à son art à multiples facettes. Elle passe du plus pur académisme au trompe l’œil, du paysage conventionnel aux ambiances composées, de l’abstraction à l’expression dite intuitiste toute chargée de vibrations poétiques.
Eliane Hurtado possède parfaitement bien son métier de peintre ainsi que toutes les techniques dérivées. Sans inquiéter son humilité, il me faut aussi vous avouer qu’elle possède la maîtrise de son métier de peintre, car pour ceux qui l’auraient oublié, au regard d’un certain pseudo-art conceptuel, peindre est un métier à part entière.
Et petite cerise sur le gâteau, Eliane Hurtado est également restauratrice d’œuvres anciennes où blessées par le passage du temps.
Lorsque nous regardons ses œuvres, comme par exemple la série des coquelicots, outre la qualité picturale, composition appliquée, richesse de la matière, nous y découvrons aussi le monde ébloui de l’enlumineur, travaillant en étamage la feuille d’or.
Mais Eliane Hurtado, éprise d’indépendance et de liberté s’adonne aussi à des travaux plus abstraits, plus intuitistes où les ambiances informelles laissent émaner beaucoup de poésie, de rêve et de réflexion lorsqu’elle aborde le thème des «  vanités » sujet récurant du 17 ème siècle. Une manière pour elle de souligner la fragilité des choses, la superficialité du monde des hommes.
Chaque œuvre dite intuitiste, porte une réflexion instinctive qui pose ou soulève les questions informelles de l’existence.
Peut-on pour autant lui mettre l’étiquette de peintre existentialiste ? J’en doute beaucoup, Eliane Hurtado esprit libre par nature, n’adhère à aucune chapelle ! »

Michel Bénard

Voyage dans la langue du père, un texte captivant de Barnabé Laye II/II

17 vendredi Avr 2015

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Barnabé Laye, Poètes et Artistes Français

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Voyage dans la langue du père, un texte captivant de Barnabé Laye II/II

« Père, Mère, Pays, Cocotier, Calebasse, Lagune, Savane, Femme… », voilà des mots qui se retrouvent souvent, très souvent chez « Une femme dans la lumière de l’aube », le roman d’exorde de Barnabé Laye dont j’ai amorcé hier un rapide reportage.
Un roman consacré à la femme, donc à toutes les femmes. Un roman dédié en réalité à une seule femme, la mère. Une femme de quelque façon ressuscitée et réincarnée en une autre femme prénommée Germaine.
Mais, comme on a déjà pu l’entendre, l’immense charme de Germaine consiste dans son « rôle charismatique » à l’intérieur d’une communauté fort liée aux traditions où le respect entre les humains est reconnu comme le plus important des trésors.
Ce roman est aussi celui de la responsabilité du nom, de l’héritage d’un devoir parfois embarrassant et terriblement exigeant : celui de « continuer » ce que le père a pu faire de bien dans le monde au cours de sa vie. Le devoir de ressembler au père…

« Un soir s’en est allé un enfant du lignage. Un soir s’en est allé un enfant, de l’autre côté de l’océan. Un sacrifice. Un holocauste. C’est l’époque qui veut ça…
…Alors mon père s’en est allé de l’autre côté de la mer. Premier garçon d’une famille de treize enfants, il n’eût pas été convenable que l’on désignât quelqu’un d’autre. » (page 21)

Comme j’avais écrit hier, j’ai ressenti fortement cette « affinité du chapeau et du père » entre Barnabé Laye et moi. Mais, il n’y a pas que cela. Il y a aussi le tiraillement, parfois déchirant, entre la poésie et la narration — sommes-nous davantage des poètes ou alors des narrateurs ? —, s’ajoutant à la recherche constante d’un flux qui soit affabulation, flux de la mémoire, flux de la pensée, rêverie, mais aussi clarté cartésienne, tandis que notre éducation sévère nous impose des ingrédients indispensables : la rigueur, la logique et la cohérence entre les actes (en ces cas-ci, les écrits) et les paroles (les mots que nous utilisons pour nous frayer un chemin dans la vie)…

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

Dans ce premier roman de Barnabé Laye, on ne pourrait pas distinguer où finit la poésie pour laisser la place au roman et vice versa :

« La femme, c’est la terre, c’est l’arbre, c’est le ventre où vient dormir les soirs de pleine lune l’esprit du pays » (page 12)

Mais ensuite, dans les oeuvres plus mûres, les deux expressions deviennent plus autonomes, tout en restant liées, comme deux soeurs affectionnées.
Il est d’ailleurs inévitable que la poésie se radicalise, qu’elle se cale de plus en plus dans une forme spécifique. Ce n’est pas le même langage et rarement des écrivains-poètes ont le même équilibre et la même maîtrise de Victor Hugo en passant du roman au sonnet (ou à l’ode) et vice versa.
Je pourrais faire une longue liste de poètes adorés qui n’ont pas eu la même désinvolture d’Hugo. Le Zibaldone de Leopardi, par exemple, quoique merveilleux, est très lourd pour un lecteur de romans, tandis que ses Canti sont légers, parfaitement coulants de la bouche qui les profère à l’oreille qui les entend. Le même discours s’adapte parfaitement à Ugo Foscolo, à Baudelaire, à Cesare Pavese. En vérité, les Ultime lettere di Jacopo Ortis, tout comme le Spleen de Paris ou La bella estate ce sont de la première page jusqu’à la dernière des poèmes en prose.
J’ai d’ailleurs fort admiré la démarche de Àlvaro Mutis, reconnu comme un des plus grands poètes de l’Amérique du Sud, qui a « réécrit » en prose ses romans courts — centrés sur la figure de Maqroll le Gabier, son personnage charismatique — à partir des textes qu’il avait déjà exploités dans une épopée poétique.
La plupart des romans écrits par des poètes sont forcément courts. Ceux de Mutis comme ceux de Baudelaire, Foscolo, Pavese, et cetera.
Il y a d’ailleurs des écrivains à l’écriture extrêmement poétique comme Antoine de Saint-Exupéry ou Gabriel Garcia Marquez, bien sûr sous l’emprise de personnalités différentes et de civilisations différentes. Et Saint-Exupéry, quant à lui, n’était-il pas un pilote, un grand voyageur, fasciné par ces mêmes mondes lointains au-delà de l’océan d’où jaillit comme fontaine d’eau pure et sauvage l’affabulation luxuriante des auteurs latino-américains ?
Y a-t-il un rapport strict entre la poésie et l’affabulation, cette forme de narration basée éminemment sur l’expression orale, qui se perd parfois dans les mille pistes des dialectes… tandis que dans le cas des auteurs de langue espagnole et portugaise elle parvient à briser l’écran, à traverser les océans d’une part et de l’autre ?
Oui, il y a un rapport sinon une identification.

« …le soir descend en rideau de plus en plus sombre et je marche comme un étranger, dans la rumeur assourdie de la ville, au milieu de ces gens, au milieu des vélos qui bringuebalent et se dandinent, mulets à deux roues portant l’homme sur la selle, la femme en amazone et, sur le porte-bagages, un grand panier de lattes de palmier, comme un ventre rond. Une forte odeur d’épices et la poussière… » (page 14)

Avec ce « voyage dans le pays du père » de Barnabé Laye cette identification entre la poésie et l’affabulation trouve sa source primordiale : la langue. La langue de son pays, qu’il a assimilé à travers les rêveries du « père-mère » et cette répétition de mots magiques : « Père, Mère, Pays, Cocotier, Calebasse, Lagune, Savane, Femme… »

« Germaine dit : c’est la concession, ses deux frères, un cousin et le vieil oncle y habitent, chacun chez soi, avec les épouses, les gosses, les neveux et les nièces, les chiens et les chats et même un âne qui rêve à l’ombre et que taquinent les gamins. » (page 23)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

La langue maternelle ne peut pas s’effacer de l’esprit rêveur de Barnabé Laye, comme il est impossible que s’effacent de la mémoire et du geste de Ghani Alani, par exemple, les caractères d’une calligraphie millénaire.
La langue du pays ne peut pas s’effacer… D’autant plus si cette langue ne se condamne pas à l’isolement dialectal, si elle trouve sa force dans la mise en valeur des traditions, des histoires, des fables.
Pour faire ressortir de toute son évidence l’importance de ce trésor de la langue vivante, Barnabé Laye a voulu nous faire vivre son drame le plus profond et caché. Celui de la perte graduelle du contact avec le pays lointain.
Au fur et à mesure de la disparition des personnes plus proches, on se détache des lieux, on a de moins en moins envie de s’y rendre. Mais justement, la musique envoûtante de la voix du père nous aidera à panser toutes les blessures…

« — Comment t’appelles-tu ? dit-elle dans un long soupir. Ça se voit, tu n’es pas du coin… De toute façon, ils sont obligés de nous relâcher… Il faut faire de la place pour ceux qu’ils vont embarquer aujourd’hui. C’est comme ça. Ils ont l’impression de travailler. Pendant ce temps, le chauffeur de l’accident court toujours… » (page 18)
« Elle m’a dit : Mon nom est Germaine, mais tout le monde m’appelle Tati Germaine, par politesse, eu égard pour mon âge. Elle dit : elle aurait pu être ma mère, donc elle pourrait être ma tante. Et puis un nom, c’est magique, le raccourci d’une destinée, c’est une projection dans le futur, le nom est à chaque instant ce que l’on devient… » (page 19)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

La voix du père est d’ailleurs la pointe d’un iceberg identitaire, auquel nous devons la force et la beauté de ce roman. Un roman qui résiste au temps en vertu de sa poésie et de sa narration prodigieuse.

« Tu vois… petit… c’est une fumée, c’est tout. Tu comprends, rien qu’une fumée. Le temps d’exister, et plus rien. Elle retourne à l’air, se dilue, elle est lavée par l’air et il n’y a plus de fumée. Elle est cendre que la terre reprend et malaxe. L’homme… cendre et terre à jamais… Tu comprends ? » (page 21)

Barnabé Laye est donc une figure majeure pour sa faculté de transformer la langue populaire, évocatrice et riche d’affabulations, en véritable langue littéraire.
Il suffit de citer les « livres frères » de « Une femme dans la lumière de l’aube », par exemple « Le radeau de pierre » de José Saramago, ou alors « Ilona arrive avec la pluie » de Àlvaro Mutis.

« Un bruit soudain. Quelqu’un heurte à la porte. Dans l’embrasure apparaît le visage poivre et sel du vieil oncle.
— Oh ! je vous dérange… Ce n’est pas urgent. Je reviendrai demain.
Il fit volte-face et son œil droit décrivit un demi-cercle éclair. Avant de refermer la porte, il écrasa à plate semelle un cancrelat qui rêvait sur le carrelage. Le battant claqua dans un bruit de gifle sèche et le silence s’installa debout comme une statue de bronze.
Germaine se détacha et laissa tomber :
— Après tout, tant pis.
…Puis elle se mit à rire d’un rire nerveux, bref, saccadé. Pour conjurer la fièvre, pour se protéger du mauvais œil, pour bander l’œil du vieil oncle, ce point d’interrogation au ventre du soupçon. Elle rit encore, rire humide comme une éponge pour effacer le trouble secret que vient d’éveil le le jeune homme à califourchon sur ses genoux. » (pages 45-47)

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Une sculpture récente de Jacklin Bille

Il est clair et certain qu’il y a un lien, une grande affinité d’esprit et de style entre le patrimoine expressif que Barnabé Laye hérite de son pays natal, qu’il transforme en un monde narratif tout à fait original et celui qu’on retrouve partout chez les auteurs de l’Amérique latine. D’ailleurs, il y a une impressionnante coïncidence, quant à la latitude terrestre, entre le Bénin de Barnabé Laye et les pays entre Chili, Colombie et Cuba. Il faut savoir aussi que Barnabé Laye avait écrit, avant ce roman, en 1985, un livre consacré à « La cuisine antillaise et africaine »…

« Le jour maintenant marchait à notre rencontre, la route traversait les plantations de palmiers nains alignés comme des sculptures végétales, leurs larges palmes vertes présentaient vers le soleil encore pâle des grappes de noix rouge et or. Un peu plus tard, une odeur de vase, de crevettes séchés, les marécages venaient à nous, faisant frissonner leurs cheveux de roseaux et de bambou, la mangrove aux arbres géants dormait encore d’un sommeil de palétuvier.
Soudain, un sifflement strident. Une lumière violente projetée sur le camion depuis les bas-côtés surprit le chauffeur… » (page 65)

La culture afro-cubaine ou afro-américaine, qu’on évoque pour nombreuses formes de musique « révolutionnaire », est d’ailleurs une culture reconnue — parallèle vis-à-vis de la littérature européenne, française en particulier — que j’aime et partage énormément, tout en la reconnaissant différente et parfois antagoniste par rapport au modèle européen.

« La maison va et vient au rythme des messagers, des annonciateurs, elle va de nouvelle en nouvelle. Et puis, las de tout cela, de tant parler, de tant écouter, las de pleurer — rire pour ne pas s’inquiéter —, chacun s’en retourne au point zéro de sa misère, de sa solitude… Le crépuscule couvre lentement les rumeurs de la ville, verrouille l’angoisse fermée des portes et des fenêtres et les loupiotes vacillantes s’allument une à une dans les demeures pour chasser la peur de la nuit. » (pages 52-53)

Dans un de ses interview, Barnabé Laye semble se dérober à toute parenté poétique et littéraire. Quitte à déclarer l’importance de la sincérité de l’expression :

« Après avoir lu le roman du Sud-Africain Alan Paton, « Pleure, ô pays bien-aimé », j’ai refermé le livre, complètement bouleversé, comme si je venais d’avoir une révélation… Je me suis dit : C’est cela qu’il faut faire, écrire dans une langue simple et dépouillée ; laisser la musique des mots épouser l’ardeur des sentiments ; traduire la fragilité des existences et la détresse au cœur de l’homme… J’avais quinze ans. Peu de temps après, j’ai dit à mon père que je voulais être écrivain. Il m’a répondu, un peu gêné : Mon fils, ce n’est pas un métier pour un Noir, ce n’est pas un métier pour nous. J’ai toujours obéi à mon père que je considère comme un des hommes les plus intelligents que j’ai jamais rencontré… Alors, j’ai choisi de devenir médecin comme mon oncle maternel que mon père admirait et citait en exemple. En lui annonçant mon choix, mon père me dit à l’oreille, comme une confidence : Et puis, ton oncle, lui, il change de voiture tous les deux ans et il est marié à la plus belle femme du pays ! avant de s’en aller en riant dans sa barbiche. Par ailleurs, pour des raisons que je ne saurais expliquer, je trouvais que la médecine était un métier très… poétique. »

Je crois pourtant qu’il y a objectivement un extraordinaire rapprochement de style, voire de façon de voir le roman et la vie, entre Barnabé Laye et ses contemporains — aînés ou cadets — d’au-delà de l’océan. C’est une piste qu’on devrait fouiller, d’abord pour éviter un classement de ce roman, original et sincère, à l’intérieur d’autres genres de livres suivant l’actualité. Ces livres peuvent être considérés comme importants pour leur intérêt politique ou de témoignage, mais rarement ils ont aussi un véritable intérêt littéraire.
C’est un peu revenir à ma petite (et unique) critique initiale au titre et, surtout, à cette couverture « publicitaire » qui pénalise beaucoup, à mon avis, la portée universelle de « Une femme dans la lumière de l’aube ».

Giovanni Merloni

Le roman de Germaine, un texte prémonitoire de Barnabé Laye I/II

16 jeudi Avr 2015

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Écrivains français, Barnabé Laye, Poètes et Artistes Français

001_laye 1 seghers001 180 Le roman de Germaine, un texte prémoni-toire de Barnabé Laye I/II

« Une femme dans la lumière de l’aube » de Barnabé Laye est un livre profond et juste, dont le message moral et humain va bien au-delà de cette image du titre…. Une image élégante, mais assez « légère », à mon avis, par rapport à la valeur poétique ainsi qu’au contenu réel du roman.
D’ailleurs, cette « femme » évoquée s’appelle Germaine. Guide charismatique tout au long du « voyage dans le pays du père », elle n’est pas du tout une femme quelconque.
(Ce livre aurait d’ailleurs mérité une couverture plus sobre et moins envahissante. Mais j’expliquerai après, avec mon enthousiasme, les raisons de cette toute petite observation…)

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L’année dernière, j’avais assisté, près de l’Espace Mompezat (siège de l’Association des Poètes français) à la lecture, qui m’avait touché, du recueil de poèmes « Par temps de doute et d’immobile silence » de Barnabé Laye ayant comme thème la nostalgie du pays natal et protagoniste absolu le Nil. J’avais même cru que ce poète était égyptien, tellement intense et dramatique, dans l’assistance, résonnait la voix de Claire Dutrey en train de dire ses vers par cœur.
Barnabé Laye est né à Porto-Novo dans le Bénin (1), ce petit pays traditionnellement lié à la France qui s’accoude sur le Corne d’Afrique tout en gardant à son intérieur d’énormes trésors de beauté artistique et naturelle.
D’ailleurs le Nil — cette longue cravate d’eau bénéfique venant du cœur du continent africain pour se jeter d’un air hautain et solennel dans la Méditerranée — représente pour notre Auteur une deuxième patrie africaine, un point de repère de l’espérance.

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Ensuite, j’avais lu quelques-unes de ses poésies, en y découvrant une grande force et cohérence. Une expression assez simple, très proche de la langue parlée, illuminée d’ailleurs par des éclats d’originalité absolue. Mais je ne savais encore rien de cet homme au chapeau, très gentil et toujours souriant, que j’entendais lire ses poèmes d’une voix envoûtante et persuasive… la voix d’un père, d’un guide qui assume ses responsabilités avec un fatalisme joyeux… avec cette capacité de sortir du quotidien d’un instant à l’autre par le coup de queue d’un seul mot, d’une seule phrase remontée subitement à la mémoire…
Récemment, on s’est trouvés par hasard autour d’une table dînatoire et l’on a profité pour échanger sur plusieurs sujets. Ce fut d’ailleurs une rencontre entre deux hommes au chapeau, avec le même attachement fétichiste et fataliste à cet outil primordial.
Peut-être, le petit Borsalino a plané sur la tête de Barnabé de la même façon où le chapeau à la Indiana Jones est devenu indispensable pour moi. Comme mes lecteurs affectionnés le savent, mon penchant exagéré pour le chapeau vient surtout de l’image hiératique de mon grand-père paternel — dont j’ai trouvé rarement des photos tête nue —, tandis que « Père » est le premier mot-clé qui affleure aux lèvres lorsqu’on s’aventure dans le monde poétique et romanesque de cet Auteur exceptionnel pour ne pas dire tout de suite Grand.

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À partir de cette « affinité de chapeaux », j’ai délibérément transformé notre rencontre conviviale en interview. Cela a fait déclencher mon engagement d’esquisser un portrait de Barnabé Laye à travers son œuvre. Je lui ai donc demandé de me parler de ses romans, plutôt que de sa vie.
Il a choisi son premier roman publié en 1988 par Seghers — « Une femme dans la lumière de l’aube » — très adapté au but de retracer le parcours d’une vie consacrée à la poésie et à la littérature.
La liste de ses publications est d’ailleurs assez longue. Des textes importants avaient déjà circulé en France avant ce roman. D’autres livres, dont deux romans, ont été publiés après.
Donc, je dois faire attention et le lecteur aussi. On n’a pas le droit de trancher un jugement ou même une impression à partir d’un seul livre, même s’il est peut-être le plus important de sa vie.
Oui, dans la tradition des patriarches, l’enfant aîné demeure pendant quelque temps le fils unique, celui qui nous cause la plupart des appréhensions et des surprises. Mais après, on s’affectionne aussi à l’enfant cadet, à la fille qui arrive en troisième devenant la coquine du père…
Et pourtant, fermant les yeux après la lecture de ce livre-aîné, j’ai le sentiment d’avoir touché à une œuvre vraiment exceptionnelle. Car je vois là-dedans une heureuse synthèse entre poésie et prose ainsi qu’entre les différentes âmes et formes expressives de cet Auteur prodigieux. Il me semble que cela représente déjà le pivot et le primordial point de repère des créations successives, même si la poésie jouera dans le temps un rôle de plus en plus autonome.

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Dans « Une femme dans la lumière de l’aube » — qu’on pourrait titrer aussi bien « Le roman de Germaine » —, on découvre en filigrane des faits et des circonstances de la vie de Barnabé Laye qui expliquent le rôle primordial que la poésie assume dans la création de sa prose évocatrice et fabuleuse qui ne déborde pourtant jamais d’une architecture narrative solide et cohérente.
D’abord, il y a l’événement crucial du changement brusque de ciel et de vie en 1961, à l’âge très jeune et délicat des 20 ans à peu près, quand Barnabé, ayant reporté le premier prix au bac français dans son lycée au Bénin, eut la chance de partir à Bordeaux pour y suivre ses cours universitaires à la faculté de Médecine, avant de s’installer, en 1971, définitivement à Paris.
Ce serait intéressant d’imaginer la double existence de ce jeune hématologue à la Pitié-Salpêtrière, qui profite de tous les petits intervalles pour écrire des poésies renouant, à travers elles, les fils coupés de sa destinée tout à fait spéciale.
Mais je préfère me plonger avec vous dans cette « odyssée » donnant lieu à une seconde naissance, destinée à remplacer son sentiment de déracinement et d’exclusion vis-à-vis de ses origines intimes…
Je vais donc remémorer dans ma tête les nombreux plans de cette narration « sans exclusion de coups », au rythme envoûtant et serré, où l’on évoque l’importance de la tradition orale et, en même temps, du dialogue intérieur.

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Comme on a pu bien comprendre, ce texte de Barnabé Laye jaillit spontanément, comme une cabale, des mots magiques et solennels du père.
Cependant, ce roman de l’amour du père pour son enfant, que celui-ci partage avec une dévotion sans bornes est aussi le roman de l’amour, aussi réciproque, entre la mère et le fils.
On dirait que ce voyage dans le pays du père est aussi le voyage où l’on espère de ressusciter la mère morte et de reconstruire, à travers elle, l’esprit et l’âme de la patrie.
Un véritable voyage à la « découverte de soi », où trois voix s’alternent et se mêlent dialectiquement :
— la voix du père, qui est aussi la voix du pays ;
— la voix de Germaine, cette femme charmante et charmeuse qui pourrait être une tante ;
— la voix intérieure du jeune protagoniste, qui incorpore en elle la voix et la figure invisible de la mère…

« C’est peut-être cela une mère, cette chose que je ne connais pas… …Ma mère est morte en couches. Les médecins n’y ont rien compris. C’est le cœur. C’est le cœur qui a lâché. L’amour de l’enfant a grandi dans ce cœur, il a grossi, au-delà de toute mesure. L’enfant attendu, après tant d’années de mariage…. Elle a pris l’enfant dans ses bras, l’a couché sur son ventre, l’a recouvert de ses mains et puis son cœur a explosé. Le cœur gros, trop gros, rempli de l’enfant. Et mon père, comme un arbre desséché, est devenu à la fois père et mère pour ce berceau blessé. Cela s’est passé, un soir de novembre, à Villacoublay… Certains soirs, je le sais, au sortir du bureau, il faisait le détour par le cimetière. Mais, de cela, il ne parlait pas. » (pages 24-25)

Pour fondre cette polyphonie en un seul train narratif, basé sur l’unité de l’espace et du temps, Barnabé Laye a dû évidemment recourir à la fiction et au renversement des rôles entre personnages réels et personnages imaginaires.
Dans cet esprit, l’Auteur projette certaines circonstances de son propre destin sur la figure du père tandis que le fils, protagoniste et narrateur à la première personne, serait né en France, à Villacoublay, dans la banlieue parisienne. Donc, au commencement de cette histoire, Celui-ci arrive en Afrique pour la première fois. Il a presque le même âge que l’auteur du roman lors de son décisif départ en France.
Ce renversement est d’ailleurs indispensable pour créer un pont vers les nouvelles générations, en évoquant le drame des gens originaires de pays lointains qui sont gâtés par un contexte fort évolué comme celui de la France, mais sont aussi confrontés au « devoir » de renouer leur lien identitaire avec leurs racines (2).
Bien sûr, il n’y a pas que ce devoir « rituel », imposé de l’extérieur, par quelqu’un qui ne nous connait pas et ne nous connaitra jamais.
Chacun de nous est spontanément sensible à l’hypothèse d’un retour idyllique aux origines, engendré par la nostalgie sincère de notre langue maternelle et de nos propres habitudes refoulées.
Barnabé Laye ressent vivement et intimement ce rappel du pays du père et de la mère.
Il éprouve toutefois un malaise, un poids psychologique, le sentiment d’une situation contradictoire, d’une déchirure qu’on ne guérira jamais.
Voilà pourquoi il décide d’envoyer le fils… à sa place. Car évidemment il n’est pas possible de renouer ce qui a été coupé, désormais. Revenir en arrière c’est une illusion et retourner sur le « lieu du délit » ce serait une faute encore plus grave.
Il décide alors de faire éclater les contradictions liées à l’impossibilité de « faire la navette » entre deux réalités étanches. D’autant plus que cette condition « d’éternel étranger », s’ajoutant aux drames familiaux, se traduit pour ce jeune homme inquiet en empêchement de vivre pleinement une vie normale.

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Dès la première page du roman, ce jeune homme noir se voit catapulté dans son pays d’origine, soudainement perturbé par une tentative de coup d’État et une répression tout à fait inattendue. À son drame personnel s’ajoute, sans transitions, la tragédie d’un pays qui subit de but en blanc une violente transformation l’effondrant dans la détresse et la peur :

« …dans les regards inquiets, les salutations dérident les rires figés : — Que le jour te soit bon. Attention au couvre-feu. — Que le jour te soit bon aussi. Couvre-toi bien, répond l’autre. Puis il lui prend la main et lui parle tout bas de ces choses qui ne peuvent se dire à voix d’homme, il y a eu une réunion secrète hier dans la nuit, tous les ministres étaient présents autour du grand patron, chacun armé jusqu’aux dents, la décision a été prise de frapper fort, de frapper les réactionnaires, tous les mous, les tièdes, les opposants, les étudiants, frapper tous ceux dont le silence et les yeux ne se peuvent supporter… Déjà deux mille cinq cents personnes arrêtées… Couvre-feu, couvre-toi, le frère ! » (page 58)

Au cours de cette « rapatriée » qu’il avait prévu tout à fait pacifique, il se trouve au contraire pris au piège jusqu’à perdre le nord et même à négliger son statut d’étudiant universitaire positivement installé dans une réalité fort équilibrée et progressive. Les événements externes le bouleversent, en l’empêchant de poursuivre le but primordial de sa visite en Afrique.
Heureusement, au beau milieu de cet égarement douloureux, une belle surprise éclate. Il rencontre Germaine et, à travers elle, la voix de la réalité. Une réalité extrêmement dure, mais aussi dense de découvertes et de saveurs.
Dès l’atterrissage de son avion, le jeune protagoniste avait été très mal accueilli par le pays longuement rêvé : on lui avait volé la valise avec tous ses documents, il était tombé dans un piège lors d’un accident de voiture, il était fini en prison.

« — Sujet de sexe masculin, âge 21 ans environ, arrivé d’Europe ce jour par le vol UTA 256, affirme venir dans le pays de son père pour la première fois… Devait loger chez son oncle, mais ce dernier a quitté la ville sans laisser d’adresse… Appréhendé pour vagabondage sur la voie publique et participation à attroupements non autorisés par le préfet de police… » (page 17)

Les perspectives deviennent sombres, jusqu’au moment où il rencontre une silhouette féminine qui lui adresse la parole.
D’une génération plus âgée que lui, Germaine adopte d’instinct le jeune homme l’entraînant dans sa petite communauté.
Elle partage avec bienveillance les souhaits de son hôte qui voudrait rencontrer son oncle quelque part dans le pays ainsi que son père. Mais la petite sérénité initiale, qui avait rempli de curiosité et d’embarras le jeune « étranger », est brusquement interrompue.
Dans une séquelle d’événements de plus en plus menaçants et inattendus, on apprend la mort de l’oncle politiquement engagé et on commence à endurer une crise qui se termine dans un invisible et pourtant évident coup d’État.
Bien tôt, Germaine aussi est menacée et doit quitter son quartier, abandonnant la ville près de la grande lagune.

« Le regard rieur du chauffeur rompt la monotonie des trois pensées parallèles qui vont chacune leur petit bonhomme de chemin… » (page 67)

La partie centrale du livre se déroule ensuite, sur le fond de l’angoisse et de la peur, avec la mise en valeur du charisme du personnage de Germaine, à l’origine une commerçante très vivante et populaire, qui évolue au fur et à mesure, se transformant en guide courageuse et, finalement, en véritable « mère Courage ».

« Au fur et à mesure que le véhicule monte, nous arrivant comme les échos de tam-tams chantants, des voix en chœur prennent corps telles des silhouettes sortant des brumes vers la lumière. »

Tandis que le paysage de ce coin d’Afrique particulièrement exubérant et beau est offusqué par l’escalade militaire et policière du premier ministre, Germaine — telle la femme de l’ophtalmologue de « Aveuglement » de José Saramago — se déplace dans le territoire avec son jeune protégé tout en lui faisant découvrir, en décalage, avec un esprit même gai et insouciant, les traditions des familles et des clans locaux lors d’événements comme des fiançailles, des guérisons et des enterrements.

« Le chauffeur accompagne des lèvres la trépidation de plus en plus distincte qui s’engouffre dans la cabine. Puis, un peu excité, il dit : — Il y a un tam-tam femelle qui fait l’amour… Oh oui ! C’est un tam-tam de peau d’agneau qui vient de Sakéta. Écoutez-moi ça, il y a de l’amour dans l’air, c’est un tam-tam de fiançailles… » (page 68) « Le chef de famille, le cousin Oladé… avait envoyé à Germaine une lettre pour la mander de venir aux fiançailles, cela fait plus d’un mois, la lettre n’est jamais arrivée à destination. Tout marche mal dans le pays. Mais Dieu est grand. Germaine est là, malgré tout. » (page 70)

Entre Germaine et le jeune homme se déclenche, en raison de la différence d’âge, un rapport assez chaste et platonique, jusqu’au moment clou du livre…
Pendant leurs excursions euphoriques et angoissées, la nouvelle éclate de la prochaine arrivée du père. Le jeune homme l’attend longuement à l’aéroport mais ne réussit pas à le rencontrer…
(Et dans ce vide de l’attente, le lecteur s’interroge : depuis combien de temps le fils n’avait-il plus revu le père ? Ce père qui lui avait fait de père et de mère en lui inculquant la voix profonde du pays ?)
Finalement, le père arrive, mais les obtus policiers l’arrêtent et l’interrogent par tous les moyens pendant une nuit. Lorsque finalement le fils retrouve le père, celui-ci meurt.
La séquence accélérée des événements justifie alors le fait le plus inattendu : le jeune fils sans larmes fait l’amour à Germaine sur un petit lit à côté de celui où repose le cadavre du père…
Si je parlais d’un film, je dirais que le climax ayant touché le diapason on pouvait bien s’arrêter là, quitte à faire jouer aux acteurs un « post-scriptum » avec la scène de la disparition violente de Germaine qui, entre-temps, avait engendré l’enfant dont elle avait inutilement rêvé au cours de toute sa vie difficile.
L’auteur avait d’ailleurs besoin d’exploiter le thème de la vengeance pour la mort violente du père. Cela se traduit en une digression ou, si l’on veut, dans une parenthèse où le jeune homme abandonne momentanément Germaine pour rejoindre, en Égypte, un ami italien qui l’aiderait à devenir un révolutionnaire combattant.
Cette parenthèse sans Germaine se transforme rapidement en vision objective d’une réalité dépourvue de charme et de vie. C’est peut-être par le regret de l’ambiance chaleureuse de son pays retrouvé que notre héros découvre son inaptitude complète : il ne sera jamais un révolutionnaire parce qu’il ne peut rester indifférent à la douleur du monde…

«…Il faut que l’homme ait un frère, une sœur, un père, une mère, il faut que l’homme ait une femme, un cousin, une cousine, un neveu, une nièce. Il faut que l’homme ait un chien. Attention… Ne pas oublier le chien, l’homme et le chien, c’est spécial… Il faudra ajouter ça dans la Bible. » (page 122)

Mais il est vraiment harcelé par une destinée hostile. À la rentrée de l’Égypte il est à nouveau arrêté. Ensuite il tombe dans son même piège, se trouvant presque obligé d’achever son propos de « venger le père »… Il prend le couteau que Germaine lui a miraculeusement apporté… et poignarde le premier ministre…
En refermant le livre sur la mort de Germaine… cette femme courageuse jusqu’à l’inconscience, cette femme cultivée qui ne pouvait pas du tout partager ce sentiment obscur d’une vengeance hors de la loi…; en constatant qu’elle est tuée par les policiers parce que jugée coupable de l’agression au premier ministre… je découvre finalement la raison de son nom : elle s’appelle Germaine parce qu’elle n’est pas une mère ni une tante, mais plutôt une sœur, une sœur siamoise !

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Pour conclure ce premier reportage sur « Une femme dans la lumière de l’aube » de Barnabé Laye, je dois signaler l’extrême actualité de ce livre encore aujourd’hui.
Je dis cela, bien sûr, en considération de tout ce qui se passe de terrible et d’horrible en Afrique et dans le reste de la planète de ce temps. Toutes ces tragédies insupportables trouvent dans ce texte d’inquiétantes prémonitions.
Mais aussi, dirais-je, pour cette vision dramatique, que Barnabé Laye nous confie, de l’homme coupé en deux qui voudrait voir autour de lui un monde qui revient aux sources, à l’humain, à la simplicité des communautés ancestrales, au rite de la parole et du geste.

Giovanni Merloni

(1) Au lieu de mettre le lien, je préfère copier ce que je lis dans le web…. à propos du Bénin : « Lagunes et plages bordées de cocotiers au sud, douces collines plantées de savane arborée au centre, monts arides au nord… » « Le Bénin offre un étonnant condensé de paysages africains… Mais sa richesse, c’est surtout son immense patrimoine culturel, ses traditions variées (une bonne quarantaine d’ethnies), son histoire dense et tumultueuse, bien antérieure à la présence coloniale. » « Les voyageurs le savent bien, et lorsqu’ils choisissent de visiter ce pays, c’est bien souvent pour y chercher quelque chose, faire une sorte de pèlerinage, de retour aux sources… » « Le Bénin, c’est aussi la terre du « vodoun », culte « animiste » toujours prégnant qui a essaimé au Brésil, en Haïti, à Cuba. D’ailleurs ce pays « a été marqué par la traite des esclaves, dont des millions furent déportés depuis ses côtes. » « On y rencontre aujourd’hui nombre d’Afro-américains, venus marcher sur les traces de leur histoire. » « Le Bénin vibre enfin d’une réelle vie intellectuelle et artistique. On l’avait d’ailleurs surnommé le Quartier Latin de l’Afrique. » « Quant aux amoureux des grosses bébêtes, ils pourront pousser jusqu’au nord du pays, abritant deux parcs animaliers (dont un partagé avec le Burkina Faso et le Niger). » « À signaler également : le Bénin est le seul pays d’Afrique de l’Ouest francophone à avoir effectué depuis l’indépendance des transitions politiques sans violence. »

(2) Cela arrive à tous, aux Italiens aussi. Les amis français, tout en étant fort hospitaliers et solidaires, ne cesseront jamais de nous rappeler nos origines : « vous allez en vacances en Italie, cet été, n’est-ce pas ? » « Votre bouquin se déroule en Italie, non ? »

G.M. 

Les « présences absentes » d’Isabelle Tournoud

14 mardi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Poètes et Artistes Français

Mes chers amis,
j’espère que vous ne me reprochez pas trop pour le fait de proposer à nouveau, avec quelques ajouts ici et là, des articles publiés il y a trois ou quatre ans dans mon précédent blog, que je vais bientôt supprimer.
Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas tout proposer de la même façon… Les articles qui reflètent, hélas, l’écoulement du temps seront publiés à une date ancienne et tout à fait fictive, regroupés logiquement.
Je vous propose dans l’actualité juste les textes gardant un certain intérêt, que la plupart de vous n’ont pas eu l’occasion de lire.
Parfois, les articles de cette époque refoulée étaient longs, très ou trop fouillés. Je les écrivais dans un esprit différent vis-à-vis d’aujourd’hui, en prenant chaque fois le temps nécessaire pour exploiter à fond le thème choisi.
Pourtant, en dépit de cette fastidieuse « longueur », je n’irai pas les couper pour les rendre plus agiles. Car cela serait vraiment exagéré, sinon diabolique. Je laisse une telle attitude aux rédacteurs d’ARTE, que d’ailleurs j’estime énormément !
Heureusement, je n’ai pas que mes anciens commentaires à vous proposer. Je vous demande seulement de patienter un peu de jours, m’aidant à réaliser ainsi un corpus homogène de mes textes critiques que je ne trouve pas tellement étrangers par rapport aux textes plus habituels et typiques de ce blog.
Merci !
Vous trouverez ci-dessous un article consacré à Isabelle Tournoud, que vous avez déjà connue lors d’une successive rencontre occasionnée par la lettre U de l’alphabet renversé de l’été 2013.

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Les « présences absentes » d’Isabelle Tournoud

« Je cherche dans mon travail à donner à voir une trace sensible du passage de la vie, a dit Isabelle Tournoud dans un entretien en novembre 2007. Je travaille sur la mémoire. Mémoire de corps qui ont été et qui ne sont plus. Peut-être ont-ils grandi ou sont-ils ailleurs ? Ou bien sont-ils morts ? Il s’agit pour moi de donner à voir l’absence. » Isabelle Tournoud, née en 1969 à Angers, est une artiste renommée qui expose depuis quatorze ans dans le monde de l’art contemporain en France et à l’étranger. Citée dans nombreuses publications, elle a exposé dans différentes manifestations culturelles, dans des centres d’art, des centres culturels, des galeries, mais aussi des festivals, des expositions collectives et de nombreuses Biennales dont la plus récente, en 2008, s’intitulait : « Les environnementales », à Jouy en Josas.
J’ai vu la première fois les œuvres d’Isabelle Tournoud en novembre 2007, dans une petite galerie de Vincennes et, tout de suite après, dans un très joli centre culturel de la banlieue parisienne, à Gentilly. Même sans connaître le parcours déjà important qu’Isabelle avait derrière soi, je m’aperçus immédiatement de la valeur de cette artiste, qui allait bien au-delà de l’originalité de son expression.

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Les sculptures d’Isabelle Tournoud correspondent à un choix primordial : attirer ceux qui les observent dans une réflexion ou plutôt dans une rêverie. L’artiste propose un thème à la fois réel et irréel, concret et symbolique, en ébauchant une idée, en suggérant une trace, en donnant ainsi aux visiteurs la possibilité d’utiliser cette idée ou trace pour développer un travail personnel. Elle offre une image générée par sa mémoire qui peut devenir après le corps et l’âme que chacun peut évoquer ou reconnaître.
Elle se rapporte à son public comme un vrai romancier devrait se rapporter à son lecteur : elle lui laisse la totale liberté de continuer son œuvre, d’y ajouter du sien ou encore de l’utiliser pour imaginer ce qu’il veut.
Comme un bon romancier qui sait garder le silence, en donnant au silence et au vide entre les mots la même importance qu’il faut donner aux mots, Isabelle Tournoud fait des sculptures « vides ».

008_isabelle x 180 « Les sculptures que je réalise représentent souvent des vêtements. Ces vêtements semblent garder l’empreinte d’un corps qui les aurait habités. Ils sont comme des secondes peaux. On peut aussi les voir comme des mues. L’absence naît du vide autour duquel ils prennent forme. De ce vide surgissent des images. Des images heureuses, douloureuses. Des rêves d’enfance. Il s’agit aussi pour moi d’évoquer la fragilité de l’existence. »
C’est donc le vide — le silence, le non-dit, le corps qui se dérobe avant de disparaître, la nature même qui se dérobe et disparaît — le premier élément de l’œuvre d’Isabelle Tournoud dont on doit marquer l’importance.
Avec le vide il y a le choix de matériaux tout à fait particulier. L’artiste ne fait pas de patchworks, ou de collages, ou d’assemblages plus ou moins hasardeux. Elle refuse d’un côté toute écriture surchargée, tout étalage de bravoure facile et surtout la confusion qui peut venir d’une récolte d’objets divers et porteurs de messages contradictoires. De l’autre côté, pour représenter certaines émotions, elle n’utilise pas le blanc pour la neige, ou le noir pour la nuit. On devrait dire, si ce n’était pas un paradoxe, qu’elle utilise la neige pour évoquer le blanc et la nuit pour évoquer le noir. En dehors de boutade, cette artiste va à la rencontre de la nature, où elle trouve les graines de coquelicots, la monnaie du pape, les coquilles d’œufs, même le sucre. Elle utilise des fragments ou des entités microscopiques que la nature lui offre, avant de les appuyer sur une surface.

007_ds peau d'ange2 180 « C’est pourquoi j’utilise pour réaliser ces sculptures, des végétaux. Que je les choisisse doux, sensuels ou légers, ces végétaux transformés en mues disent la précarité d’être au monde. J’associe humain et végétal pour parler de leur évanescence mutuelle. »
C’est donc le choix de ces éléments naturels le deuxième point de force de l’art d’Isabelle Tournoud. Le troisième est cette idée de la surface. Une surface mobile, comme la vie. La surface d’un corps en mouvement, d’un corps devant le miroir, la surface d’un pied, d’une main. « Un vêtement, une mue ». Mais on sait bien que le vêtement ne se tient pas debout tout seul tandis qu’on ne saurait imaginer une forme quelconque pour une mue d’animal. Ce que nous voyons chez Isabelle Tournoud ce sont de « vides habillés », des « enveloppes sans corps ».
Pour expliquer ce que me suggèrent ces « surfaces animées » d’Isabelle Tournoud, j’ai essayé de les marier avec des situations et des personnages de mon imaginaire, qui me conduisent toujours à des réflexions profondes.
D’abord la « haie » chantée dans « L’infini » de Giacomo Leopardi ; ensuite la « balustrade » des « Mayas » de Goya ; enfin le « chevalier inexistant » d’Italo Calvino.
L’image de la haie me fait plonger dans l’idée de la séparation entre l’homme (son intériorité, son corps, ses rêves) et la nature qu’il a devant (un paysage vaste, articulé, infini).
La balustrade me donne l’émotion plus directe d’une séparation — « théâtrale » — entre le spectateur qui se trouve en deçà de la balustrade et les deux hommes qui sont en train de faire connaissance avec les deux Mayas.

005_sottoveste 180 Le chevalier de Calvino ce n’est qu’une carapace blanche et lourde qui vit et partage les gloires de Charlemagne, même si au-dedans, au lieu d’un corps humain il y a un vide total. Cela provoque en moi l’idée d’une séparation intime, pas seulement entre le corps et l’âme, mais plutôt entre le corps disparu et la carapace bien existante.
Les images de l’infini de Leopardi et de la balustrade de Goya correspondent parfaitement à tout ce qui est à la base de l’œuvre d’Isabelle Tournoud, tandis que le chevalier inexistant de Calvino pourrait être le chef de file de tous ses personnages. Mais celui-ci est justement un personnage qui sort d’un livre, un monument à la déception, à la haine envers la guerre et la violence homicide. Un modèle, même dans son abstraction, trop défini, qui serait donc étranger à l’œuvre de notre artiste qui va bien au-delà d’un pareil thème « d’inexistence fabuleuse. »

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Ce n’est donc pas nécessaire de chercher encore d’autres exemples. Car le noyau central de l’inspiration d’Isabelle Tournoud est là, dans ces sentiments contradictoires — d’égarement et d’exaltation —, qui s’emparent de toute âme sensible se penchant sur un vaste paysage, sur la vie des autres ou sur soi-même.
Cela je le rencontrai dans l’extraordinaire installation « Instants dérobés » qu’Isabelle Tournoud avait très efficacement réalisée en mars 2010 dans le Temple de Pentemont à Paris. Les sculptures de notre artiste, discrètement insérées selon un parcours thématique dans l’église et dans les espaces au fond de la nef, pouvaient dialoguer avec la sensibilité et la fantaisie des visiteurs encore mieux que dans les autres expositions que j’avais vu. Il suffit de relire les titres des œuvres exposées dans les différents endroits, avec les renseignements essentiels sur les matériaux adoptés.
Transept : « Adieu mes pieds » (graines de coquelicots), « Alice » (graines de coquelicots), « Manteau d’enfant en peau de roseau » (roseaux et cuir) ;
salle au fond de la nef, rez-de-chaussée : « Mauvaises graines » (graines de coquelicots), « La sagesse » (monnaie du pape), « Bonne patte » (monnaie du pape), « Pas de Chaperon » (graines de coquelicots), « La botte de Sept lieux » (graines de coquelicots) ; étage des garnements : « Le coin des mauvaises graines » (cinq sculptures en graines de coquelicots) ; étage des nouveaux nés : « Dans la peau d’un ange » (monnaie du pape), « La petite fille du vent » (monnaie du pape), « Pas d’aile » (monnaie du pape), série « Les mauvais rêves » (monnaie du pape) ; étage de la femme : « Chemise de lune » (monnaie du pape), « L’oie blanche » (coquilles d’œufs), « Marcher sur deux œufs » (coquilles d’œufs), « Matrice » (sucre). Au terminus de l’exposition, au dernier étage de ce parcours de rêve Isabelle Tournoud nous offre une série de dessins (encre rouge sur papier) au titre allusif : « Danser la vie ».

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Dans un prochain article, je voudrais m’amuser à raconter les émotions que ces sculptures m’ont provoquées dans ce Temple presque dépourvu de décors et même ironique, lui aussi, dans la solennité de son rôle. Je me limiterai à citer la première et la dernière de ces réactions de spectateur. Installées dans deux niches en haut dans le transept, les sculptures « Adieu mes pieds » et « Alice » (en graines de coquelicots toutes les deux) ressemblaient à deux statues. C’était aussi la longueur de leur jupe qui exaltait leur caractère somptueux et même ascétique. J’étais ravi par la force de ces deux figures, devant l’équilibre immédiat qui s’installait entre elles et le grand espace du transept surmonté d’une coupole. Il n’y avait aucun décalage, ni disproportion ou sentiment d’infériorité. En plus, si je peux le dire, les deux « reines » ou « dames à l’âme noble » imposaient une joie de vivre où la solennité n’était pas rituelle et escomptée et le regard vers le surnaturel n’était pas nécessairement un élan religieux. Au fond du parcours, appuyées sur les murs de la petite pièce en haut, des jambes rouges dansaient seules et libres le cancan. Cela me donna une sensation nouvelle, une perception spéciale du travail d’Isabelle Tournoud, comme si elle me disait : « Je peins, je dessine aussi. Un jour, peut-être, mes sculptures se mettront en marche. Elles retrouveront leurs corps et rentreront dans la vie de tous les jours ! »
Avec ses œuvres extraordinaires, notre artiste veut nous rappeler que « la beauté est menacée », que « la vie même est menacée » et cela a besoin d’un matériau à la hauteur de ce sentiment et de cet esprit dramatique et ironique à la fois. Un matériau doué d’une force symbolique : « À l’instar du sable, les graines de coquelicot évoquent le passage du temps. Pour un instant agglomérées, elles pourraient s’égrener. Le souvenir même de la vie, de ces sculptures faites de cette matière, pourrait sombrer dans l’oubli. Mais les graines sont un formidable réservoir d’énergie vitale. Du néant renaîtra la vie… »
Avec ses graines de coquelicot ou ses coquille d’œuf, matériaux qui constituent en soi un véritable défi au passage du temps — vu la difficulté énorme à les protéger, à les garder inaltérés —, notre artiste s’écarte nettement du pop art ou de ses récupérations possibles. On devrait plutôt parler, ici, d’un « minimalisme sublime ». C’est-à-dire d’une sculpture insaisissable, sans poids et presque dépourvue de matière, qui se révèle par contre très proche aux transparences d’une peinture légère et insaisissable : « La monnaie du pape, dit-elle par exemple, est très intéressante pour la lumière qu’elle renvoie, pour sa légèreté et sa relative malléabilité ».

009_vestitino 180 Inspirée de la poétique sublime et vitaliste des « petites choses » la sculpture d’Isabelle Tournoud s’engage dans une lutte sourde et inexorable contre les « fabriques » et les matériaux qui tuent physiquement et psychologiquement l’homme et l’environnement.
Donc, ce n’est pas par hasard qu’Isabelle Tournoud emprunte à la nature ces matériaux cachés et presque invisibles qui n’ont plus de fonctions sinon devenir déchets et disparaître avant de paraître. La récupération de ces matériaux veut d’ailleurs signifier, par leur fragilité, la fragilité de la nature et de la vie humaine, mais aussi celle des objets et des œuvres d’art : toute créature naturelle et tout objet créé par l’homme est condamné tôt ou tard à la mort : « Chaque végétal porte en lui son sens et sa poétique, c’est de là que je pars. Je prolonge ce potentiel qui existe en chacun d’eux, mais toujours avec cette même idée : figer l’enveloppe charnelle de l’être avant qu’elle ne s’évanouisse. »
On revient par là à l’absence. Car à travers l’absence des corps — disparus on ne sait où —, ces « coquilles vides » deviennent de plus en plus présentes.
Une circularité s’installe, donc une raison de vie en plus, entre ces présences « hic et nunc » — ici et maintenant — et leur installation égarée au dehors de l’espace et du temps. Car le sens primordial de l’existence, qu’Isabelle Tournoud voudrait fixer à jamais sur ces très fragiles surfaces, est toujours ce dialogue entre fantômes qu’on appelle recherche de soi-même ou d’un autre qui « existait hier » et « n’existe plus » aujourd’hui. Une éternelle quête d’un moment de notre vie « qui existait et maintenant n’existe plus », d’un sens à donner à la vie « passée » qui, désormais, « n’existe plus ».
Cependant, les « présences absentes » d’Isabelle Tournoud passent devant nous et parmi nous comme une « démonstration sublime » que la vie existe. Voilà à quels résultats peut arriver la création humaine !
« La poésie toujours ! nous dit Isabelle Tournoud. Peut-être parfois avec une touche d’humour qui tourne au noir ou au cynisme, mais toujours et avant tout, la poésie, le rêve, la beauté, l’aérien, la lumière ! »

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Giovanni Merloni

C’est l’heure rousse, intemporelle : la rêverie se veut « intuitiste »

29 dimanche Mar 2015

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Poètes et Artistes Français

Aujourd’hui, au moment d’accomplir mon tour du monde intuitiste — au bout de 20 jours seulement, dans les doubles draps de Passe-partout et de Phileas Fogg —, je peux finalement déclarer, avec un certain soulagement, de façon solennelle, que j’ai franchi une porte. Après avoir exploré les mers et les montagnes qui faisaient le décor et la substance imaginative du monde extérieur des intuitistes, j’ai été admis dans la salle des fêtes (pour me plonger dans leurs musiques) avant d’être autorisé à errer dans les cuisines (pour y respirer les odeurs et goûter les saveurs uniques de leurs œuvres)…
On m’a accueilli et je peux déclarer de ma part que les ingrédients sont sains et les propositions sincères. On ne triche pas chez les intuitistes !
À présent, il ne me reste qu’à expliquer ce que j’ai deviné ou compris… Où était-elle cachée la clé qui m’a ouvert le cœur ardent et l’esprit clairvoyant des amis intuitistes ?
Et bien, jusque de mes premiers pas dans cette jungle merveilleuse, j’avais pu constater l’existence d’un riche patrimoine d’expériences et de rêves qu’on n’hésitait pas à partager. Les artistes et poètes intuitistes ne perdaient pas leur temps à hisser des palissades, ils faisaient spontanément don de leur don, c’est-à-dire de leur talent inné et de leur gigantesque travail.
Mais j’ai commencé à m’approcher de l’essence psychologique et philosophique de l’intuitisme quand je me suis autorisé à suivre librement mon intuition.
Oui, une simple intuition, un petit déclic… Le même claquement des mains ou des doigts qui fait déclencher, chez les intuitistes en même temps un procès de création et de connaissance. Un rapide battement des cils pour ouvrir les yeux à la stupeur, mais aussi pour faire démarrer la pensée.
Oui, la force fédérative de l’intuitisme naît de la force de l’intuition… de ce premier pas indispensable pour activer immédiatement l’intelligence et l’attention vers quelque chose qui nous attend hors de nous.
C’est un acte d’amour qui jaillit moins d’une règle idéologique que d’une découverte.
Je trouve que Pier Paolo Pasolini, Jean-Jacques Rousseau et Abélard aussi ont suivi tout au long de leurs vies prodigieuses, une démarche intuitiste.
Oui, d’accord, il faut savoir copier les maîtres qui nous attendent dans les salles du Louvre. Mais il faut savoir aussi se libérer de ce bagage lourd et contraignant qui conduit souvent à la frustration, à la sensation que tout va se reproduire sans éclat ni originalité…
Il faut se rebeller surtout aux « autorités » soi-disant capables de juger et de compiler des listes.
Un esprit de partage, d’amour et de liberté est, au contraire, la primordiale raison d’être de l’intuition créative.
Mais il faut ajouter à tout cela un point essentiel, si l’on veut éviter de se perdre en considérations académiques et stériles.
J’ai trouvé cela, cette clé indispensable, intuitivement et par hasard, dans deux textes de Michel Bénard, une poésie et une réflexion que vous trouverez ci-dessous, d’où j’ai extrait symboliquement deux phrases : « c’est l’heure rousse… intemporelle » et « la rêverie se veut intuitiste »…
Songeant à cette « heure rousse (aux feux d’automne…) » de Michel Bénard, j’ai tout de suite vu devant moi la « luna rossa » (la lune rousse), jaillissant d’une inoubliable chanson napolitaine. Il s’agit en vérité du disque du soleil, à l’aube et au couchant… Deux moments cruciaux du passage de la conscience à l’inconscience, ou alors de la vie à la mort. Et vice-versa.

Era già l’ora che volge il disio
ai navicanti e ‘ntenerisce il core
lo dì c’han detto ai dolci amici addio;
e che lo novo peregrin d’amore
punge, se ode squilla di lontano
che paia il giorno pianger che si more…
(1)

comme le dit Dante (1). Le moment dramatique et doux de la nostalgie déchirante d’une patrie lointaine et insaisissable, d’une femme perdue qui pourtant nous sourit :

C’était l’heure déjà où tourne le désir
de ceux qui sont en mer quand attendrit leur cœur
le jour où ils ont dit aux doux amis adieu ;
l’heure qui blesse d’amour le nouveau pèlerin,
s’il entend au loin le son d’une cloche
qui semble pleurer la lumière qui se meurt…
(2)

Je me souviens encore une fois d’une expression que mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste, aimait répéter : « la rêverie de la mère allume la volonté de l’enfant… »
Évidemment, dans l’esprit de cette vision freudienne, la rêverie de la mère ne fait qu’un avec l’affabulation et le décryptage pas totalement conscient de la rêverie même qui se déroule au cours de sa traduction en mots. Cela évoque le bouillon de culture, le liquide amniotique où notre esprit retrouve l’assurance qu’il lui faut pour avancer et combattre.
Quand l’heure rousse sonne, le poète se réveille. Bercé par cette nostalgie dévorante, il suit spontanément ses intuitions, écrit des mots sur le verre de la fenêtre, creuse des sillons aux formes étranges dans cette boue anonyme qui de but en blanc assume pour lui une signification tout à fait inattendue.
Voilà, le cercle se referme. Le poète — « fanciullino », tout en évoquant les rêveries de ses nombreuses mères ainsi que de ses maîtres aimés, explore par l’intuition ce monde mystérieux qui l’entoure jusqu’au moment où une volonté créative se déclenche. Une volonté bénéfique, pacifique, altruiste, amoureuse, ouverte.
Giovanni Merloni

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Edith Cohen-Gewerk, Champs de signes

C’est l’heure rousse

C’est l’heure rousse
Aux feux d’automne,
Où la gangue fragile
Des châtaignes éclatent.
C’est l’heure intemporelle
Où les soies du ciel
Caressent l’éternité.
C’est l’éclaboussure
Des feux porteurs
Des prémices hivernales.

Michel Bénard

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Edith Cohen-Gewerk, Silhouettes nocturnes

Rêverie autour d’un signe

…Par le simple jeu d’un trait, en plein ou délié, d’une trace d’encre noire, il nous devient possible d’accéder aux différents degrés d’un monde secret. Il suffit de se laisser emporter vers cette fabuleuse destinée évanescente.
C’est la tentation « intuitiste » de fixer l’impermanent pour quelques fractions de seconde.
Nous demeurons dans le mystère du geste, la magie calligraphique qui nous emporte au travers d’une errance insoupçonnée, d’une rêverie inattendue.
Nous embarquons pour un fabuleux voyage, nous découvrons de vastes paysages, le calame se fait baguettes de coudrier. Le poète devient sourcier !
Nous décryptons les manuscrits anciens, traduisons les incunables, interrogeons les empreintes pariétales, réinventons les incisions cunéiformes.
La rêverie est au bout du chemin et gravite partout autour de nous.
La rêverie appartient au mystère de l’enluminure éternelle.
La rêverie se veut « intuitiste ».

Michel Bénard

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Edith Cohen-Gewerk, L’image cachée

Badinage

Voyez, comment, au jardin des nuées, tendrement tyrannisé d’un souffle vernal, un ciel polisson, perd sa chemise. Ici, sur l’herbe attendrie, dans un chamaillis de brise, elle se pose lande laineuse en frisson de nuage. Heureuse, elle s’effiloche, s’éparpille, ne laissant dans l’air que la soie de ses rubans et de ses filandres blancs et argentés, gris et bleutés.
Allons, ma mie, ne soyez plus si sage car, c’est ainsi qu’au jardin dénudé s’envoleront les lacets de votre corsage.

Béatrice Pailler

Fontaine

Franceleine Debellefontaine, Fontaine

Eaux

Eaux primordiales
Eaux d’avant toute chose
Êtes-vous eaux du commencement
Eaux mères de toute vie ?
Eaux démentielles
Eaux guillotines inexorables
Êtes-vous feux et glaives
Eaux tueuses des destinées ?
Eaux mouvantes
Eaux malléables
Eaux sensibles
Eaux sensuelles
Parlez-nous de l’Atlantide oubliée
Eaux liantes
Vous êtes eaux multiformes
Monumentales sculptures insaisissables.

Barnabé Laye (3)

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Auguste Haessler, Enfants, guerre, rêve

Saisons

Au canal embué, sous l’haleine gourmande d’un baiser matinal, éclosent de pâles flamandes. Brumes en bouquets et vapeurs pommelées se déprennent de l’onde. Ces rondes pelotes peignées de vent, s’épanouissent en corolles blondes. Ici, au ciel clarifié, elles viennent, blancs nonchaloirs, écheveaux dénoués, jouer au carreau de l’aube dentelière. Petite main aux doigts de fée, dans sa paume, la lumière égrappée roule ses grains, se lie de fraîcheur. Au ciel étonné, elle tisse la beauté. Ici, sur sa toile de miel aux lueurs tiédies, s’émerveillent les nuées attendries.

Béatrice Pailler

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Michel Bénard, Glaces

Avec pour seule rumeur

Avec pour seule rumeur,
L’intime caresse de la soie
Du pinceau glissant amoureusement
Sur le lin de la toile,
Semblable à la pensée effleurant
Les contours du corps
De l’âme aimée.

Michel Bénard

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Jacques-François Dussottier (4) Essai numéro 15 

Nocturne

Les jours assassinent
sur la pointe des mots
la nuit qui s’enfuit dans les étoiles.
A la lisière de nos songes
les cris de l’aube
dans un fourmillement d’ombres
s’offrent au soleil naissant
sous des vents d’espérance.

Jacques-François Dussottier

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Jean-Claude Bemben, Le cercle

J’irai boire le feu

Derrière l’écran noir des fumées d’usines
Je monterai sur la longue échelle
Pour allumer le soleil.
Et j’irai boire le feu
Avant la traversée des catacombes
Pourquoi passer des heures à coudre
les souvenirs d’autrefois
Et sentir dans sa gorge comme des nœuds
à la queue-leu-leu
Qu’il faudrait avaler. Et puis s’étouffer ?
J’irai
Moudre les paroles arides
Comme le sel
Comme le sable
J’irai moudre les lourdes mémoires d’entraves
Et attendre que vienne enfin dans ma nuit
Une indicible clarté
Comme une aube qui effleure le bord du jour.

Barnabé Laye

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Jacques-François Dussottier (4), Film

Petite fugue

Être égaré par effraction
j’habite l’instant
de mon absence.
Gestes désappris
à la déliure des choses,
j’ai laissé fuir mes mots
pour mieux les apprivoiser.
Je porte mon seuil
au bord du dire.
Longues errances
en des nuitées nomades,
le temps n’est qu’une impatience
en l’espace perdu de ma solitude.

Jacques-François Dussottier

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Franco Cossutta, Traversée en jaune

(1) Dante, Purgatorio, canto VIII.

(2) Dante, Le Purgatoire, chant VIII, traduction de Jacqueline Risset, Flammarion, Paris, 1988-2005.

(3) « Barnabé Laye, regarde la vie comme un fleuve qui s’écoule, de la même manière que l’on suivrait des yeux le passage d’une femme.
Le poète doit tourner son regard vers le monde afin de mieux s’imprégner de ses secrets, de ses rythmes, des ses chants de la terre qui accompagnent la musique des sphères.
Et si comme la voudrait Barnabé Laye, la poésie était un grand éclat de rire et de bonheur qui ricocherait sur les dômes d’encre de nos nuages noirs, de nos stigmates ?
La poésie comme la voudrait Barnabé Laye, c’est comme une main tendue vers les fruits de l’espérance et qui s’adresse aux hommes de toutes obédiences, de toutes races, couleurs, religions avec ou sans «  dieu », à tous les citoyens de la terre.
La poésie est sans frontières, sans barrières, elle ne sépare pas, ne cloisonne pas, mais rassemble, relie, engendre la connaissance et l’osmose. Elle est partage.
Par la poésie, peut-être sortirons-nous du désespoir pour aller vers l’Amour. »
Michel Bénard

(4) « Art virtuel, fractionné, éphémère, artificiel tout autant qu’évanescent, ce nouvel outil de communication est une ouverture sur le monde où toutes les frontières sont abolies, grâce à l’implantation dans le monde entier de galeries virtuelles où chacun peut présenter ses travaux de recherches …laissons nous porter l’instant d’un clin d’œil dans ce rêve « fractalisé » et sublimé, beau comme l’irisation d’un vitrail au soleil couchant. »
Michel Bénard

Le Petit Enfant et le retour à la Montagne. Randonnée chez les artistes « intuitistes » II/III

15 dimanche Mar 2015

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Poètes et Artistes Français, Portrait d'un tableau

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Gerard Stricher, L’intuituiste

Le Petit Enfant et le retour à la Montagne. Randonnée chez les artistes « intuitistes » II/III

Quelle différence entre « avoir à écrire » et « avoir déjà écrit » ! Voilà une chose que mes amis intuitistes n’éprouveront jamais et que j’ai vécue pourtant, pauvre Christ n’ayant pas encore été touché par la furie d’une telle expression aussi foudroyante qu’immédiate !
Cet après-midi, plus épuisé que d’habitude, je suis tombé dans un sommeil intermittent, mais profond, qui m’a donné l’illusion d’y être… et ensuite la cuisante déception de n’y être pas…
J’avais mentalement commencé à noter des mots-clés… Le premier mot était  « Petit Enfant » (« Fanciullino ») ; le deuxième « Cosmos » ; le troisième « Alphabet » ; le quatrième « Jet » et le cinquième mot « Montagne »…
Sur la belle page, que j’avais juste devant mes yeux, ces mots se mariaient fort bien les uns aux autres, laissant jaillir des phrases, des conclusions mêmes brillantes… qui pourtant se sont volatilisées !
Au bout de deux heures d’apnée, ma conscience s’est réveillée avec l’étrange sensation que je n’arriverai jamais à produire de nouveau des considérations comme celles que l’abandon et l’inconscience m’avaient inutilement dictées. Quel gaspillage ! Et quelle déception !

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Eliane Hurtado Incendie sur l’eau

Ce que j’avais promis mardi dernier lors de la première étape de ma « randonnée intuitiste » risquait d’être mis en pièces ! Déjà ? Avant que je touche le camp de base ? Devais-je me décourager, avant d’entamer avec les sherpas (1) la réunion prévue, indispensable pour la préparation d’une véritable escalade au sommet de la montagne ?
Devant la beauté de ce que j’avais écrit dans le vide, sans prendre des notes, hélas, le travail à refaire me semblait gigantesque, voire impossible…
Je savais bien, désormais, le rôle qu’allait assumer, dans la vie de tous les jours, la page virtuelle d’un ordinateur ou d’un smartphone quelconque… Et combien regrettais-je la page réelle, physique, avec toutes ses merveilleuses contraintes d’espace, d’ordre et de propreté !
Mais je n’avais pas assez réfléchi à l’importance de la page qu’on écrit dans un rêve… Oui, le rêve, ce beau mot usagé, auquel on n’attribue qu’une connotation positive ! Puisque le rêve possède son contraire, le cauchemar, avec son immanquable négativité, on ne peut pas dire impunément « rêve » de façon minimaliste, juste pour désigner cette phase d’inconscience qui suit à la fatigue excessive, où l’on glisse sans transition en fermant les yeux. Le mot rêve désigne forcément une évasion gratifiante… du moins, lorsqu’on le prononce, on est obligés de s’attendre à quelque chose de beau… Il faudrait trouver un autre terme, ou alors élargir le concept de rêve, en fouillant dans son côté trompeur… pour admettre, finalement, que si souvent le rêve a une fonction bénéfique, son interruption peut être traumatique, tragique même…

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Alain Béral, Profil rêveur en contre-jour

Dans mon sommeil « blanc » et joyeux, caressé du dehors de la fenêtre par une rare journée de soleil constant à Paris, j’étais donc en train de réfléchir aux atouts du mouvement intuitiste — à partir des témoignages de quelques-uns de ses membres, qui avaient réagi (favorablement) à mon premier article —, essayant de faire déclencher « une procédure intuitiste pour parler de l’Intuitisme »… J’avais déjà accompli la partie plus difficile, le « socle dur » de mes petites découvertes et de mes réflexions modestes. Il me semblait avoir déjà saisi les deux ou trois points de force des intuitistes, leurs tendances primordiales :
— leur besoin de revenir, en tant qu’êtres humains, à l’essence profonde et intime (voire à l’enfance libre et omnipotente) trouve un glorieux précurseur dans le « Petit Enfant » (« fanciullino ») qui est au centre de toute la poésie de Giovanni Pascoli : « est poète celui qui sait écouter la voix de l’irrationnel que chacun porte en soi mais que l’on oublie, le plus souvent, à l’âge adulte. Le poète est ce « fanciullino », jeune enfant extatique qui ne cesse de redécouvrir les choses les plus usuelles, autour de soi. Avec la fraîcheur de l’émerveillement, l’enfant-poète sait restituer — grâce à une langue anti-littéraire, à laquelle il confère rytjme et musicalité, mais aussi au paysage, toujours protagoniste chez Pascoli — le mystère des choses et de l’existence même. La poésie consiste à “trouver dans les choses leur sourire et leurs larmes, écouter leur frémissement » (2). C’est exactement ce qu’a dit par d’autres mots un des artistes intuitistes : “le peintre intuitiste est cette personne qui retrouve son âme de petit enfant, libre comme l’air, devant la toile, pour réinventer son monde !” (Jean-Claude Bemben) ;

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Nadine Amiel, Nuit aux Caraïbes

x— une forte ressemblance avec tous les mouvements artistiques et littéraires qui ont essayé d’ancrer leur désir de liberté d’expression à l’idée du « retour » à la spontanéité primordiale, au geste : « … l’intuitisme reflète un dialogue avec l’intime de l’artiste et rien ne saurait un jour remplacer la main qui elle seule est capable de transmettre toutes les subtilités venant des profondeurs de l’être. » (Franceleine Debellefontaine) ;
— il faut considérer enfin un autre « atout » qui peut aider le mouvement intuitiste, en dépit de sa variété expressive, à briser l’écran où se déroule le débat artistique et littéraire pour y occuper une place majeure. Les intuitistes prêchent — tout à fait sincèrement et sans cesse — un esprit « amoureux et confiant » de partage de l’expérience artistique, sans « exclusions a priori ». En même temps, ils demandent « rigueur et travail » à tous. Ceux qui ont le plus à donner, ceux qui travaillent depuis longtemps pouvant vanter un long artisanat et une application constante, adhèrent en premiers au mouvement intuitiste. Cette vision d’une création collective prodigieuse et généreuse, se multipliant à l’infini, fait déclencher en moi l’idée de « la montagne ». Un géant pointant au milieu des nuages qui est aussi une mine bourrée de trésors. Une montagne creusée par d’infinis labyrinthes, une casbah d’ateliers en pleine activité. Un plein de suggestions ascensionnelles et célestes qui est aussi « rempli », voire comblé d’indispensables expériences…

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Jean-Claude Pommery Le Château

La montagne intuitiste n’a rien à voir avec la redoutable montagne enchantée de Thomas Mann ni avec la décevante tour de Babel ! Le parcours qu’il faudra suivre pour gagner son sommet, bien sûr constellé d’oeuvres intuitistes, ne sera pas une « via crucis » pour mettre des complexes à de pauvres pécheurs pénitents.
La montagne intuitiste n’est rien d’autre que le travail qui se cumule : un trésor inestimable. Même si cela pourrait apparaître dépourvu de logique verbale, l’intuitisme ne peut pas se pratiquer en dehors d’une application constante et opiniâtre, chacun dans son atelier : on ne s’improvise pas « artistes capables d’improviser » !

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Jean Zorko Nature verticale

Voilà, autour de ces trois mots — « fanciullino » « retour » et « montagne » —, auxquels j’aurais bientôt ajouté les autres deux — « jet » et « cosmos » —, on peut tout de suite entamer une petite confrontation avec les glorieux mouvements du XIXe et du XXe siècle :

Pour cette idée de retour au primitif… j’ai pensé aux Demoiselles d’Avignon…

Pour cet esprit spontané et anticonformiste… j’ai pensé au manifeste dadaïste…

Pour cet orgueil de la vitesse du geste… j’ai pensé aux futuristes, à leur provocation, au défi extrême et impossible qu’ils déclenchaient contre le pouvoir des « monstres mécaniques » en train de tout transformer de façon radicale…

Pour ce besoin de faire « tabula rasa » et repartir à zéro… j’ai songé à la rupture de l’art abstrait comme réaction alors salutaire à l’art figuratif devenu du jour au lendemain stérile et déplacé, survivant à lui-même.

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Jean-Claude Bemben La sirène

Toutes les époques ont eu besoin d’un mouvement antagoniste vis-à-vis des impositions d’une réalité au pouvoir grossière, brutale, ennemie de la fantaisie jusqu’à la destruction…
Cela entraîne une petite objection, que je ne peux pas omettre, qui pourtant m’aidera à faire évoluer la réflexion d’aujourd’hui : en général, les avant-gardes artistiques et littéraires se sont formées dans un contexte précis. Si l’impressionnisme et le surréalisme sont nés sans doute à Paris, le futurisme russe et le futurisme italien, liés entre eux d’une incroyable parenté, sont nés peut-être à Moscou ou à Milan, avant de se réfugier à Paris pour s’y transformer dans le but de survivre quelques années encore.
Mais déjà l’exemple de l’Art nouveau montre le contraire. Celui-ci a été un mouvement international à plusieurs facettes sur un fond d’inspiration commune. En Italie, par exemple, comme le dit Wikipedia, ce mouvement « adopte le nom générique de Stile Liberty (du nom du magasin londonien) à la fin du XIXe siècle. Au départ, influencés par l’explosion créatrice autrichienne (Sezessionsstil), britannique (Arts and crafts), française et belgo-néerlandaise (Nieuwe Kunst), les artistes italiens développent leur propre vision moderniste, s’ouvrant également à de nombreux créateurs étrangers. »
Sans compter le pop art nord-américain : son influence a été énorme en Europe et dans le reste du monde… Il y a bien sûr un lien et un échange international entre les différentes écoles et leurs maîtres, même si chacune d’elles reste ancrée à son territoire, à son contexte primaire d’inspiration et de vie…

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Patrick Davido Une rencontre posthume ou aérienne

Mon rêve intuitiste

…J’étais donc dans les tréfonds du sommeil le plus inspiré lorsqu’une phrase s’est affichée sur l’écran blanc :

« L’intuitisme est POUR l’amour et la confiance, CONTRE les barrières entre les arts et les artistes ! Dès le début, l’intuitisme est ennemi de toute surcharge de justifications intellectuelles ! L’intuitisme tend à l’essence émotive, s’écartant de l’art abstrait tout court, qui privilège le côté rationnel de l’acte créatif ! »

Cet écran était dissimulé dans un inoubliable tableau-collage de Robert Rauschenberg, que j’avais admiré un jour dans le Musée d’Art contemporain du palais des Diamanti à Ferrare… Tout d’un coup, je me suis réveillé. Le rideau blanc de l’artiste avait disparu, avec tous ces mots et hiéroglyphes compliqués. Devant mes yeux écarquillés, une montagne s’affichait, solennelle et avenante.

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Auguste Haessler Le miroir

Et voilà, je suis déjà en train de me promener dans une forêt épaisse où se nichent des citadelles fourmillantes de trésors… Au fur et à mesure que j’atteins la sortie du bois me frayant un chemin dans cette nature prodigieuse… je m’aperçois de l’existence de différentes populations d’artistes, installées depuis longtemps sur les flancs de cette montagne. Malgré leurs langages « spécifiques », ils cohabitent tout à fait pacifiquement, dans l’esprit du partage et de l’échange continu de leurs points de vue réciproques. D’ailleurs, cette inter-aide ne se referme pas dans une mentalité autarcique et méfiante envers l’étranger (ou « l’extraterrestre » que je suis) : une belle file de cailloux blancs a été déposée sur mon sentier, juste pour moi, pour m’aider à trouver plus tard la voie du retour.

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Franceleine Debellefontaine Le feu

Voilà. Je suis sorti du bois. Dans ce « limbe » entre colline et montagne, les cailloux blancs ne sont plus nécessaires. Devant une espèce de refuge alpin, un homme m’attend. Je suis invité, je partage avec le groupe assis à la longue tablée le pot-au-feu fumant, le vin rouge et la grappe italienne dont le patron au comptoir est très orgueilleux. La conversation est très stricte, essentielle et même abrupte, comme il convient aux gens de montagne :

« L’intuitisme « répond » à une nécessité reconnue par la plupart des artistes. Devant la réalité de nos jours, difficile et riche de suggestions à la fois, ce mouvement essaye de réagir, à travers la création d’un « grand fleuve fédératif », d’un gigantesque atelier de l’esprit créatif où l’art ne se soumet à d’autres disciplines qu’à la rigueur d’une création cohérente » ;
« le point de convergence de toutes les formes d’intuitisme est une sorte d’écologie de l’art se traduisant en défense acharnée de la spontanéité voire de la liberté de l’artiste, contre… »

Je n’ai pas entendu faire allusion à des ennemis ou des cibles, auxquels adresser une éventuelle critique.
Mais je pourrais ajouter que la plupart des artistes, intuitistes ou pas, vivent dans une condition pénible.
Non seulement au point de vue « professionnel », de la pleine reconnaissance de l’activité artistique dans le monde du travail en général, mais aussi pour une véritable « dictature » exercée par les artistes gagnants et leurs sponsors publiques et privées.
Ce qui trouble l’art n’est pas l’invention, la nouveauté, l’expérimentation, et cetera. C’est plutôt cette sorte de totalitarisme qui autorise l’existence — voire la survie, avec leurs élites de représentants — de certaines formes d’art seulement.
De façon implicite, sans recourir à la rhétorique et contre toute conceptualisation abstraite de l’art, les intuitistes soutiennent donc une bataille pour renverser cette condition d’immobilisme et, en même temps, pour encourager les gens à se former des paramètres de jugement tout à fait libres et indépendants.

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Franco Cossutta L’univers dans mon jardin

« Vous verrez qu’il y a trois diverses sensibilités parmi les peintres et sculpteurs intuitistes », me susurre l’homme que j’avais rencontré à l’entrée du refuge :
« — l’art s’inspirant au cosmos, aux archipels de l’inconscient, dont Franco Cossutta est l’un des représentants les plus significatifs (rien que pour cela, on pourrait le considérer comme le « père moral de l’Intuitisme ») ;
« — le retour au geste mécanique, où l’esprit intuitiste se rencontre, en tout cas, avec une formation d’atelier maîtrisée. Il suffit de regarder les œuvres de Michel Bénard pour constater une grande vitalité dialectique entre la « nouvelle liberté » de l’intuitisme et l’exigence de structures invisibles pour endiguer ou mieux diriger le geste à l’intérieur d’une grille psychologique de « contraintes stimulantes ». Pour cet artiste c’est la calligraphie, toujours sous-jacente dans ses œuvres, le motif central de sa recherche expressive ;
« — l’esprit ressuscité de l’art nouveau international, c’est à dire le retour à l’identité entre art et artisanat. Dans notre civilisation déchirée, en réaction à la reproduction répétitive, qui banalise tout, cela répond à la nécessité de défendre l’unicité et en même temps le caractère artisanal de chaque œuvre d’art qu’elle soit peinture, dessin ou sculpture. Ce sont surtout les sculpteurs, dont Jean Zorko et Franceleine Debellefontaine, qui s’imposent naturellement à la tête de cette composante expressive du mouvement… Mais aussi des peintres, comme Auguste Haessler, Eliane Hurtado, Jean-Claude Pommery, Gerard Stricher, Alain Béral, Nadine Amiel, Patrick Davido et Jean-Claude Bemben. Ce dernier nous a dit : « réhabilitons l’intuition avec la pensée, par les mains pour peindre ou sculpter… dans la liberté d’un enfant en prise avec le maniement de ses premiers crayons de couleur, et le choix spontané de couleurs qui lui plaisent un jour, puis s’exprime dans une autre harmonie le lendemain, guidé uniquement par son intuition…! » »

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Michel Bénard Le soldat

Quant à moi, peintre et poète ordinaire et sans « —ismes », je sors sens dessus dessous de cette immersion cosmique et profonde dans l’univers « intuitiste », mais fort rassuré par la ferveur créatrice de cette multitude d’hommes et de femmes à l’esprit fraternel. Enthousiaste même, devant cette incroyable possibilité d’échange et de soutien réciproque. Je veux fêter cette rencontre avec une petite anticipation du troisième volet, prévu pour dimanche prochain. Une poésie intuististe de Barnabé Laye :

C’est la vie

Ça commence comme une caresse
Ça finit comme un couperet
Ça vient comme une acclamation
Ça finit comme une désolation
Ça vous pénètre comme une aiguille
Ça irradie comme une ivresse

Ça va
Ça vient
Au petit bonheur du jour
Pendule balancier
Imperturbable sablier
Aujourd’hui envol de grains de riz
Demain coulées de larmes amères

Ça va
Ça vient
Au petit bonheur la joie
Au petit malheur le deuil
Et ça s’incruste dans la peau
Au plus tendre de la chair
Et ça trace sur les chemins du pèlerinage
Des labyrinthes de blessures et de cicatrices
Et ça blanchit au niveau du cortex
Et ça s’accumule sur le vertex
Et ça s’arcboute sur des cannes de bois
Ça plie encore mais ne rompt pas

Ça va
Ça vient
L’automne et puis l’hiver
On n’y peut rien

Ça va
Ça vient
Berceau et puis tombeau

On dit que c’est la vie.

Bernabé Laye

(1) depuis Wikipedia : « …Pour les Occidentaux, le terme Sherpa désigne aussi les guides qui mènent les alpinistes sur les sommets himalayens et, par extension, en diplomatie, les hommes et femmes de l’ombre qui préparent les grandes réunions internationales de dirigeants. »
(2) Pascoli, Patrimoine littéraire européen, Vol. 12

Giovanni Merloni

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L’importance de la main et du geste : préparatifs pour une randonnée chez les « Intuitistes » I/III

10 mardi Mar 2015

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Poètes et Artistes Français, Portrait d'un tableau

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Gian Lorenzo Bernini, fontaine des Quatre Fleuves, Rome. Autour de la main du Rio de la Plata, ouverte pour protéger la fontaine de la rage divine, il y a une anecdote liée à la rivalité connue entre Bernini et Borromini, architecte de l’église de Sainte-Agnes, piazza Navona, surplombant ladite fontaine : selon la légende, Bernini craignait l’écroulement de l’église, « mal » bâtie par son rival éternel. Photo de Giorgio Muratore, sur archiwatch

L’importance de la main et du geste : préparatifs pour une randonnée chez les « Intuitistes »

Mes chers lecteurs, suivant ma curiosité et mon admiration sincère, j’entame aujourd’hui une réflexion-reportage en trois étapes, que je vais consacrer à « l’intuitisme » ainsi qu’aux artistes et poètes « intuitistes ». J’essayerai là de vous offrir une représentation synthétique soit des œuvres les plus intéressantes que j’ai pu apprécier, soit de l’esprit original de ce mouvement par rapport aux principales tendances artistiques et littéraires contemporaines.
Mais avant de nous plonger dans le monde « intuitiste », je me suis posé une question préliminaire, à laquelle j’ai donné une première réponse.
Voilà la question : « Quel est le ciment idéal ou le noyau subliminal qui peut relier entre elles, dans un esprit commun, des sensibilités et personnalités parfois très différentes les unes des autres (comme il arrive de constater en examinant les parcours suivis par chacun de ses adhérents) ? »
Et voilà la réponse, que je vais tout de suite vous expliquer : « Dans ce monde où le dérèglement à tous les niveaux de la vie collective et sociale se cale aussi dans le fonctionnement intime de notre action quotidienne et de notre corps même, la récupération de nos attitudes manuelles est tellement nécessaire qu’elle assume une fonction stratégique et même révolutionnaire dans tout art ou expression qui revient à l’humain »…

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Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

Oui, j’ai renversé l’ordre logique de la présentation. Pour la raison suivante. Tous les manifestes des mouvements artistiques évoquent, parfois de façon seulement rituelle, la condition humaine et sociale, voire politique, de l’époque d’où leur provocation jaillit. Dans le manifeste des « intuitistes », cet élément m’a particulièrement intéressé par sa sincérité. Je crois d’ailleurs que c’est justement de là qu’il faut partir, de ce panorama du changement — que les artistes et poètes « intuitistes » évoquent et analysent de façon correcte et fouillée —, pour comprendre et apprécier, sinon partager leurs propositions.
Dans les prochaines étapes de notre voyage nous serons bien sûr plus légers et prêts à développer des confrontations entre ce « -isme » d’aujourd’hui et les nombreux « -ismes » qui ont rempli de passion notre fantaisie et notre amour pour la littérature et l’art.
Avant d’aborder une telle thématique et de procéder à une passerelle des auteurs les plus remarquables, je me dois d’une inversion méthodologique visant à interpréter les raisons et analyser les contextes qui ont déclenché « l’intuition de l’Intuitisme », c’est-à-dire l’exigence concrète d’un mouvement innovateur dans les domaines de la poésie et de l’art.

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Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

Dans la constitution de l’école « intuitiste », un mouvement collectif « ouvert » et basé sur un esprit vivement solidaire, on reconnaît d’abord la nécessité de réagir vis-à-vis de l’individualisme effréné caractérisant notre époque — aussi globalisée que paralysée — de graves régressions et crise de valeurs essentielles pour la démocratie et la civilisation. Même en Europe, dans des pays comme l’Italie et la France, par exemple — où vivent et travaillent la plupart des exposants et fondateurs de ce mouvement.
 Une crise économique et culturelle qu’on ne sait pas analyser ni combattre jusqu’au bout, où l’argent n’est pas la seule cause du progressif manque d’attention et de sensibilité envers la culture.
 Si en Italie, malgré les signaux récents de quelques changements au niveau politique, presque la totalité des maisons d’édition est désormais tombée dans les mains d’un seul propriétaire… en France on réduit progressivement les dépenses pour la Culture, oubliant peut-être le rôle propulsif qu’elle a toujours exercé dans la société et dans l’économie du pays. (Il suffit de citer l’énorme pouvoir d’attraction de Paris dans le monde, avec toutes les rechutes économiques et d’emploi dans les infinies activités culturelles, pour confirmer l’importance d’un défi auquel on ne devrait jamais renoncer. Sans compter les initiatives culturelles, théâtrales et la création de musées de grande envergure partout en France.) 
La culture est d’ailleurs une nécessité indispensable pour une société multi-ethnique comme l’actuelle, où l’arrogance de l’argent et les conflits non composés provoquent en eux-mêmes la destruction de la mémoire et la mortification pour la plupart des êtres humains cultivés et des artistes qui se trouvent en définitive coincés dans un sentiment d’impuissance et de solitude.

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Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

L’argent et le succès économique sont devenus, à présent, les seuls paramètres pour juger de la validité d’un artiste. Tout comme dans le monde du travail, une séparation nette se creuse entre ceux qui sont « dedans » et ceux qui sont « dehors ». Les artistes affirmés ainsi que les écrivains « adoptés » par les maisons d’édition les plus reconnues, pourvu qu’ils gardent encore quelques marges de manœuvre et de liberté d’esprit et de fantaisie, ils sont toujours assujettis à des règles de moins en moins orientées en fonction du respect de la « libre expression ».

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Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

Au nom de la « libre expression » le 11 janvier 2015 des millions de citoyens sont descendus spontanément dans les rues et les places de France. Cela était fort approprié au cas de Charlie Hebdo, une véritable île de liberté et d’intransigeance dans le panorama actuel de l’information et de la production littéraire et artistique qui n’est pas partout cohérent et « ouvert » comme celle-ci. Évidemment, la situation de la France n’est pas la même qu’en Italie, pour rester en Europe. On y assiste pourtant à une révolution technologique de l’information et de l’échange de plus en plus répandu et même capillaire, où le support informatique devient sans trop combattre l’arbitre majeur de nos destins personnels et collectifs. On avance dans une culture de l’image virtuelle, que chacun puisse se fabriquer voire proposer ou imposer aux autres, risquant une progressive dévalorisation de l’image même, ainsi qu’une profonde modification des paramètres de la beauté et des innombrables nuances de la laideur possible.
On assiste et l’on participe d’ailleurs à une gigantesque bagarre « entre ordinateurs », armés les uns contre les autres, où personne n’est épargné par des sentiments, tout à fait illusoires, d’euphorie sinon de véritable omnipotence. On plonge dangereusement dans une époque pseudovirtuose ou chacun se prend pour un indispensable et talentueux passeur de relais primordiaux et de vérités révolutionnaires sans que cela ne corresponde aucunement à la réalité.

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L’individualisme, qui nous avait poussés à agir en nous exprimant « librement », s’est transformé désormais en solitude. Ou alors, dans le meilleur des cas, en solitude partagée par de petits groupes « d’amis ». Dans cet univers de plus en plus abstrait, où les réseaux sociaux offerts par Internet se proposent comme des alternatives éphémères au manque des lieux de rencontre traditionnels, il n’y a pas que cette sensation de perte progressive d’un contexte stable auquel se référer. L’ordinateur nous enlève le temps de la vie réelle et des rythmes basés sur les gestes dont on perd petit à petit l’habitude. Chacun de nous se sert de moins en moins de la main pour écrire ainsi que pour tracer des figures. Le clavier de l’ordinateur, de la tablette ou du smartphone devient au jour le jour les uniques expériences tactiles auxquelles nos mains sont conviées…

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Oui, bien sûr, dans les plus récentes tablettes, on essaie de donner aux doigts un rôle moins banal et répétitif. Mais là, tout se résume dans un rapport tactile amélioré entre l’homme et la machine. Dans les rares moments où l’ordinateur reste éteint, nous nous confrontons dramatiquement à la perte croissante de nos habiletés manuelles primordiales. Nous ne sommes plus capables de noter les rendez-vous sur les agendas en papier, perdons toujours nos stylos et ne sommes plus même capables de signer en souplesse le reçu du facteur.
La lutte (hypothétique et disproportionnée) que l’homme contemporain devrait engager pour sauver notre espèce de la perte de ses facultés primordiales (à partir de la réhabilitation de la main) se lie strictement à une lutte plus générale pour défendre la mémoire collective, la culture comme respect et réflexion sur le passé dans sa projection vers le futur.
Une lutte qu’il faut faire soit à l’intérieur des nouvelles modalités d’échange et de confrontations basées sur les moyens informatiques, soit à l’extérieur, dans la société réelle.
Une lutte qu’on ne peut pas conduire seuls.

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Pour un artiste le « programme » est encore apparemment plus dur à réaliser, tellement il est calé, âme et corps, dans le flux de la vie réelle et dans les conditionnements d’aujourd’hui.
Heureusement, les artistes, même les plus solitaires, ont tous dans leur bagage formatif l’idée de la construction artisanale de l’œuvre d’art.
Même s’il existe, depuis quelques années désormais, des systèmes informatiques formidables pour copier jusqu’aux détails les plus infimes, et reproduire ensuite les sculptures en n’importe quel matériel (comme on a fait par exemple avec la statue équestre de Marc-Aurèle près du Capitole à Rome), l’importance des mains est évidente pour le sculpteur qui veut créer quelque chose de nouveau. Il doit forcément se servir d’elles.
Le peintre aussi, s’il a du talent, ne pourra jamais s’adapter complètement à une création à l’écran d’un ordinateur. Il devra, en ce cas, partir quand même d’un dessin réalisé à la main. Sans compter les couleurs. Songer à une oeuvre d’art comme le résultat du « remplissage » des formes closes par les couleurs c’est bien sûr possible. Mais cela serait une forme d’abdication, à la longue inacceptable, non seulement de la part de la main réalisatrice, mais aussi de l’intelligence créatrice.
Pour le peintre, le support est toujours très important. Nous avons vu récemment le grand calligraphe Ghani Alani préparer lui-même des parchemins dorés ou des tissus de soie collés sur des papiers adaptés. D’ailleurs, la plupart des peintres ont besoin de créer des tableaux où les nombreuses couches de peinture donnent vie à des surfaces ondulées, creusées, sillonnées…
Voilà que les arts plastiques possèdent en elles-mêmes des antidotes ancestraux à la tendance actuelle à se passer de la main !
(Pourtant les magasins spécialisés pour les peintres et les sculpteurs ressemblent un peu à des musées, où des gens opiniâtres et anticonformistes s’obstinent à ranger les mêmes outils qu’utilisaient Rembrandt ou Edgar Degas…)

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Michel Bénard et Franceleine Debellefontaine à Cormontreuil, février 2015

Cher Michel Bénard,
Je t’avais écrit des mots un peu improvisés en voyant tes belles photos de l’expo de Reims. Une petite élégie à la « main » et à cette nouvelle école « intuitiste » que je respecte et cherche petit à petit de comprendre et assimiler. Je crois que le geste créateur de l’artiste d’aujourd’hui doit nécessairement s’inspirer à quelque chose en dehors de tout ce que la technologie aveuglement nous impose.

Bonjour, Giovanni,
Oui ce fut une très belle et bonne exposition où la qualité était présente. Oui, mille fois protégeons-nous de trop de technologie qui réduit et aliène l’homme !

Il faut absolument réagir, Michel, à cette espèce de bureaucratie où les images sortant des ordinateurs jaillissent d’un appareil sans âme et surtout sans mains. Il faut récupérer l’usage des mains, pour écrire et peindre et penser mieux !

Oui, Giovanni, l’usage des mains et de l’esprit est primordial, la main est le plus bel outil du monde ! En tant que fils et neveu d’artisans qui m’ont formé, je sais de quoi je parle ! En fait, j’ai l’ esprit d’un compagnon.

Je crois que si les mains, ces indispensables alliées du cerveau parlaient, elles seraient favorables à une démarche « intuitiste », du moins pour commencer !

En effet, « l’intuitisme » est aussi le jeu libre des mains. Voilà Giovanni, ce que j’avais écrit à propos des « mains » du sculpteur : « elles ne sont pas innocentes. Elles symbolisent la profonde intégralité de l’homme, son résumé existentiel, elles contiennent en mémoire l’histoire passée, présente et future de la vie. Les mains sont des temples qui préservent les secrets de l’humanité, elles sont les livres de la réminiscence de la connaissance. »

Giovanni Merloni

« Pour un Art de l’Intuition »
(paru dans « Pour un Art de l’intuition » en 2003)

« Assez ! Aujourd’hui notre monde est souvent sclérosé par ses habitudes. L’art, quant à lui, est la jeunesse du monde. Il a tout à créer, tout à construire, tout à proposer. Nous revendiquons la liberté de nous imposer des règles, de nouvelles règles, quand nous le voulons et si nous le voulons !
Nous préconisons un art de l’intuition, art de la sensibilité s’exprimant avec spontanéité, une spontanéité qu’il n’est possible d’obtenir qu’après un long travail. Cessons de penser l’art comme une intention. N’appliquons plus de scénario dans le récit. Laissons faire l’intuition ! Du point de vue de la forme, la poésie doit pouvoir mélanger dans le même poème vers libres, vers en prose, versets et alexandrins, si elle le désire. Au nom de quelles habitudes a-t-on décidé que la sacro-sainte unité n’est réalisable qu’au sein d’un repère constant et monotone, l’utilisation d’un vers unique n’offrant pas l’image de la diversité harmonieuse ou chaotique du monde ? L’art de l’intuition se nourrit de doute et non de certitude. Il l’exprime sans intention, en allant à l’essentiel, c’est-à-dire d’abord en manifestant l’intuition, et non pas en cherchant à la reproduire. L’art intuitiste n’a rien à reproduire. Il se contente modestement de laisser l’intuition se manifester dans l’œuvre d’art. La manifestation de l’intuition naît du doute de l’artiste. La représentation de celle-ci naîtrait de sa certitude.
Osons une autre forme de peinture, ni figurative ni abstraite, mais intuitive, peinture sans netteté, née elle aussi du flou, du doute ou de l’éblouissement, de la fulgurance intuitive ! Il est temps de proposer une nouvelle esthétique. L’art en effet connaît une crise sans précédent. Si le talent permet de devenir un artiste, il ne suffit pas pour créer des œuvres dignes du passé. Le passé, plus ou moins consciemment, nous l’avons totalement rejeté pour faire peau neuve. Mais comment ? Arrêtons le massacre !
La poésie voudrait se démocratiser ! Bien. Elle rêve d’élargir le cercle ! Pourquoi pas ? Mais cela ne peut se faire n’importe comment. On ne sacrifie pas la littérature d’un pays par caprice. De la liberté avant toute chose, mais une certaine liberté, celle qui naît d’une réflexion en profondeur sur l’art et le langage poétique. Menons la avec modestie. Sachons reconnaître nos erreurs. Ayons recours au débat. Que l’art de notre temps soit assez ouvert d’esprit pour se remettre en question, qu’il s’engage pour défendre des idées essentielles : droit de l’homme, féconds échanges entre les cultures. Franchissons les frontières, toutes les frontières, à commencer par celles de l’intolérance. Associons même les arts ! Elargissons l’espace pluriartistique, cet espace où les arts se fiancent pour dépasser les anciennes frontières !
Nous disons que la voix de l’artiste n’est plus perçue à sa juste valeur, voix participant pourtant utilement à la vie de la cité. Au nom de quelles valeurs secondes et perverses ? Cela est grave. Excessivement grave. Nous disons halte à l’habitude, halte aux intolérances ! Les temps de l’art mimétique est révolu. Ne convoquons plus seulement les ciels de la vision. Ouvrons ceux de l’intuition ! »
Eric Sivry et Sylvie Biriouk, fondateurs du groupe artistique intuitiste, juin 1998

(Toutes les photos peuvent être agrandies en cliquant sur les images)

« Puisqu’il en est ainsi… » un nouveau recueil de poèmes de Jean-Jacques Travers

01 dimanche Fév 2015

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Poètes et Artistes Français

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« Puisqu’il en est ainsi… » un nouveau recueil de poèmes de Jean-Jacques Travers

« Mon âme est pleine de chagrin, pourtant je préfère ne pas me plaindre… » : par cette citation du poète suédois Pär Lagersvist, Jean-Jacques Travers entame ses Réminiscences. Un texte poétique qui rentre parfaitement dans son esprit extraordinaire, capable de nous amuser et nous étonner par sa vision philosophique tout à fait libre et libérée de tous les préjudices possibles. Un texte capable aussi de nous toucher intimement, en nous attirant dans un dialogue qui va de quelques façons nous changer. C’est bien sûr le changement du voyage, telle une révolution permanente tout au long de la vie de Jean-Jacques Travers qu’il partage avec nous lecteurs. Mais c’est aussi, surtout, le changement qui se vérifie mille et mille fois au cours de notre vie même. Les mille morts et les mille renaissances de l’homme observant son déchirement et son incrédulité vis-à-vis des merveilles qui s’évanouissent et celles qui s’affichent à l’horizon avant de frôler de près notre peau stupéfaite.
En avril 2014, j’avais présenté ce « vrai poète » à partir de vieilles publications qu’il m’avait gentiment prêtées. À présent, j’ai le plaisir de partager avec vous, avec ces Réminescences, la lecture de quelques poésies que je viens d’extraire du nouveau recueil de Jean-Jacques Travers : Quae cum ita sunt : Puisqu’il en est ainsi…, aux Éditions les Poètes français, disponible près de l’Espace Mompezat, 16, rue Monsieur Le Prince, 75 006 Paris.

Giovanni Merloni

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Réminescences

«Mon âme est pleine de chagrin,
pourtant je préfère ne pas me plaindre »
Pär Lagersvist

De tant d’aveux ourdis mais jamais proférés
J’ai malgré moi, ce soir, si douce souvenance
Que les rudes remous des remords abjurés
Vont s’effaçant, bercés de soyeuses cadences.

Ô vieux mots démodés, vos antiques splendeurs
Résonneront sans fin de nos fracas ultimes
Et ma voix incertaine en ces bris de ferveur
Épellera longtemps les prénoms trop intimes.

Et que restera-t-il de ce corps brun musclé,
De ces yeux, de ces mains, de ce cœur chaud qui vibre
Quand retentira l’heure abrupte et sans clarté,
Quand l’abstrait giclera de ses oblongues fibres ?

Ah que restera-t-il de mes crissants matins,
De mes blonds souvenirs, cendreuses transparences,
Mais que restera-t-il des rires enfantins,
Des fugaces fraîcheurs aux fragiles fragrances ?

Que restera-t-il donc d’une vie éphémère,
De tout ce qui fut MOI de Tout ce qui fut MIEN :
Une pâle mémoire, une carcasse amère,
Un prénom désappris et puis, un soir, plus RIEN…

Véhémences

J’ai vécu d’autres jours, j’ai connu d’autres lieux,
J’ai rêvé d’autres soirs, j’ai veillé d’autres morts,
J’ai tremblé d’autres soifs, j’ai humé d’autres cieux,
J’ai hâlé d’autres cœurs, j’ai hanté d’autres sorts,
J’ai hélé d’autres voix,
J’ai halé d’autres croix…

J’ai vu les nuits d’enfer, étouffé sous les chocs
Du vent polaire abrupt éructant sa rancune,
Et j’ai pleuré, livide en des déserts de rocs,
La mer polie et moite aux branchages de lune…

En des destins confus, verdâtres et vitreux,
Ma pauvre âme a craqué sous le gong des bourrasques,
Emmêlant ses sanglots aux suintements visqueux
Du sang des printemps morts aux parfums lents et flasques…

Mort au soleil ! Mort aux étoiles ! Mort au jour !
Viennent la nuit, la tempête et ses noirs supplices !
En ricanant le vent pourchasse mes amours
Dans les ruisseaux bourbeux, boursouflés d’immondices…

Laterité

Je n’aurai donc été que racleur de miracle,
Débrailleur d’idéal, débardeur d’ironie :
Me voici devenu déserté tabernacle,
Assèchement d’amont, lagune à l’agonie…

Chanson de mon cœur
(Sydãmeni laulu)

Ton Amour était là… Mais je n’en ai rien su :
Il me fut tant donné… Mais j’ai si peu reçu…

Oui, je veux retrouver les marins assoiffés,
Les éclairs alanguis, les grondements d’aurore,
Les délires d’azur, tes cheveux décoiffés,
Tes yeux doux et brumeux, oui, tout revoir encore…

C’était au temps fougueux de mes larges épaules,
C’était au temps d’avant les sourires avides
Des gueules de l’emploi mimant leurs jeux de rôles
Et des pitres piteux aux esbroufes cupides…

Je n’étais qu’impatient, improbable, impétueux
Tout mon être flambait de toutes ses ferveurs,
Incandescent, fiévreux, j’avançais à pleins feux
Et je rêvais alors d’AUTREPART et d’AILLEURS…

Ton Amour était là… Mais je n’en ai rien su :
Il me fut tant donné… Mais j’ai si peu reçu…

Exil intime

Les jours d’ici sont comme des jours d’Après,
D’Après Tout, d’Après moi, sans couleur et sans son :
Abstraite altérité, sans goût et sans regret,
Comme des jours d’Après les jours d’ici me sont…

Ces jours d’Après viendront comme les jours d’Avant
Et seront confondus sous le Temps péremptoire :
Jours d’Avant, jours d’Après passeront tels le vent
Et c’est ainsi, hélas, que l’on écrit l’Histoire…

Jean-Jacques Travers

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D’Alexandrie vers le pays de Canaan, un roman de Nadine K.

30 dimanche Nov 2014

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Poètes et Artistes Français, Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

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Le Nil depuis l’avion, 1983

La chronique extraordinaire d’une « vie ordinaire »

J’avais déjà présenté Nadine Amiel dans ce blog par un portrait essentiel, basé sur la publication de quelques-uns de ses vers et de ses tableaux. Au milieu d’une vision sereine et ironique de l’existence, j’avais cru voir en elle de petits mystères, constellés peut-être de petites traces d’une vie dure et parfois difficile.
D’ailleurs, j’en savais encore très peu.
Un jour, Nadine m’a donné à lire son dernier livre. Il s’agissait, cette fois, d’un roman au titre engageant : D’Alexandrie vers le pays de Canaan. Un livre tout à fait particulier, à plusieurs égards, que je peux avoisiner assez librement. Tout en gardant l’esprit des publications du portrait inconscient où les portraits du dimanche, la plupart consacrés aux artistes et aux poètes, ne se proposent jamais comme de vrais commentaires. Car en fait la structure du livre et sa langue aussi m’autorisent à modifier sensiblement la praxis de sa présentation. D’Alexandrie vers le pays de Canaan de Nadine K, Editions Nouvelle Pléiade, Paris, 2008 — dans sa forme ainsi que dans l’exploitation de son contenu à plusieurs facettes — n’est pas un « objet » littéraire traditionnel. En utilisant une expression typique de notre quotidien, je vais m’adresser alors à ce Roman comme si c’était une personne en chair et os, en lui disant : « je vous laisse vous installer. Ensuite, vous vous présenterez vous-même ! »
Je me bornerai à suivre la trace de ses 39 chapitres. À travers les considérations, les suggestions et les élans poétiques de la narratrice, cette histoire, ainsi que la situation des contextes historiques traversés, en résulteront, comme j’espère, assez compréhensibles.
Évidemment, puisque je ne peux tout transférer dans une seule publication, ce sera la fantaisie du lecteur qui aidera à recomposer la mosaïque (ou le patchwork) aux couleurs toujours appropriées. Et j’imagine qu’il y aura beaucoup de personnes intéressées qui chercheront le livre dans les librairies…
Quant à moi, ce n’est qu’à la dernière page de ce D’Alexandrie vers le pays de Canaan de Nadine Amiel (signé Nadine K.), que j’ai compris quelle avait été la sensation qui m’avait accompagné au fur et à mesure dans cette envoûtante et passionnante lecture : pendant 281 pages j’ai été entraîné par son récit autobiographique comme un radeau à la merci d’un fleuve, calme et accueillant au commencement, qui devient de but en blanc turbulent et orageux, avant de s’apaiser, enfin, dans une espèce de lac ayant une île au milieu : Israël (le lac) et le kibboutz (l’île), avant de remonter à la source (Paris). D’ailleurs, le long voyage de Nadine et de sa famille n’est pas qu’un « témoignage historique » sur l’exode forcé des juifs d’Europe en Israël. Elle nous offre aussi une « leçon de vie », un « manuel éthique » pour faire front aux imprévus, à l’injustice, à la discrimination et à la violence, tout cela accompagné par une rare « légèreté » ainsi que par un esprit « choral et collaboratif ».
Bien sûr, Nadine Amiel née Kantzer a su donner à ce livre le souffle indispensable pour ne pas se renfermer dans le journal d’une vie aux passages hasardeux et parfois difficiles. Tout au long de cet ouvrage, elle adopte une écriture d’équilibriste. Néanmoins, tout en marchant sur un fil suspendu bien au-dessus de nos têtes, elle trouve une façon très efficace pour inscrire les circonstances de sa vie dans la vie de millions d’autres vies, évitant soigneusement de livrer au public le énième document sur la pénible odyssée d’une « étrangère » – avec sa mère, sa sœur et son mari – dans l’époque la plus difficile pour les juifs d’Europe.
Une odyssée qui n’est pas terminée avec les horreurs de la Shoah et de la Seconde Guerre, car une nouvelle saison d’incertitudes s’affiche après le 14 mai 1948 pour les pionniers du nouvel État d’Israël ainsi que pour les juifs de toute la planète.
D’ailleurs, notre narratrice demeure critique envers toute régression dans la rigidité et dans l’incompréhension de l’autre. Si elle ne cache pas d’avoir partagé l’enthousiasme pour le naissant État d’Israël, elle ne cache pas non plus ses critiques aux dérives successives. Si dans ce livre, « en tant qu’étrangère », elle ne se juge jamais comme une victime, elle proclame son droit à la citoyenneté dans le monde civil. Un droit qui ne se sépare jamais de la tolérance et l’amour pour les autres personnes et cultures.
On dirait donc qu’elle partage sans réserve le mot de Theodor Adorno : « Écrire un poème après Auschwitz est bar­bare ».
Sans trop fouiller à la recherche du véritable sens de l’injonc­tion du grand philosophe, Nadine K. se borne à nous donner les coordonnées de l’Histoire qui s’écoule autour d’elle. D’ailleurs, au fil de cette « chronique extraordinaire de vies menacées », elle néglige volontairement de citer les noms des camps d’extermination — Auschwitz, Goulag, Treblinka, Kolyma — « ces noms qui ont marqué le XXe siècle, percutant nos mémoires tout en inter­rogeant notre être au monde ».
Nadine K. nous invite à nous pencher sur une « vie ordinaire », sur la magie des coïncidences, sur les sentiments humains les plus simples ainsi que sur le désir d’une vie illuminée par la beauté de la littérature et de l’art.
C’est peut-être la même vie « ordinaire » que tout le monde aurait aimé pouvoir assurer à la petite Anna Frank — son aînée d’un an à peu près — si celle-ci n’en avait pas été arrachée par l’inexorable filet de la haine.

Giovanni Merloni

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Le Nil depuis l’avion, 1983

D’Alexandrie vers le pays de Canaan, un roman de Nadine K.

Prologue
(La « chronique » démarre à Odessa, en début du siècle dernier. Boris Kantzer, le grand-père de Nadine, est en train de discuter avec sa femme Rachel au sujet du talent précoce de leur benjamin Jacques, le père de la narratrice.)
(page 7)
« Tu te rends compte, Boris, il n’a pas encore 3 ans !… Tu as raison Rachel, d’ailleurs notre nom Kantzer, autrefois Kantsler voulait dire ministre »

(page 8)
« Un sombre destin les attend cependant. Un soir où il a neigé plus que de coutume. Boris sort de la synagogue. Il fait nuit noire. Il a du mal à retrouver le petit chemin habituel pour rentrer chez lui. Soudain son pied bascule et est happé par un trou dissimulé sous la neige… Pendant ce temps, les aiguilles de la montre tournent et Boris n’est pas encore là. Rachel est soucieuse. Il s’écroule devant la porte. La jambe de Boris est meurtrie. Elle s’appelle à un médecin. Celui-ci lui chuchote à l’oreille son inquiétude. De jour en jour la blessure s’aggrave. La gangrène gagne sa jambe et il décède quelque semaine plus tard. La scène est effondrée. C’est tristement qu’elle pense à ses cinq enfants et à l’énorme responsabilité d’un futur bien menaçant. »

(La grand-mère paternelle, Rachel, restée veuve, décide de partir en Égypte avec ses cinq enfants. Jacques, le futur père de Nadine, est le benjamin.)
(Quant à la famille de grands parents maternels, d’origine italienne, elle est installée au Caire depuis longtemps. Après la mort d’Hélène, sa première femme qui lui a donné huit enfants, le patriarche Aron Mirès épouse Henriette. De cette union naissent huit enfants. Inès, la future mère de Nadine, est la benjamine.)

Le pensionnat de la Mère de Dieu
(pages 14-15)
« À l’âge de l’adolescence Inès et (son frère) Gaston se rapprochent. Ils évoquent leurs désillusions. Ils ont un groupe d’amis commun. Ils fréquentent un milieu amateurs de comédies françaises et de bonnes lectures. Inès se passionne pour les grands écrivains tels que Pierre Benoît… Elle est sous le charme, elle décide de lui écrire. Elle reçoit en retour une lettre de quoi épater ses amies. Côté élégance, elle y met tout son talent. Elle n’hésite pas à commander des vêtements aux Galeries Lafayette à Paris. Tout son argent de poche y passe. »

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La rencontre
(La rencontre entre Inès Mirès et Jacques Kantzer, futurs parents de Nadine, se déroule à Zamalek, riche banlieue du Caire.)
(pages 19-20)
« Quelques mois après ma naissance Rachel décède. Jacques est meurtri… Simultanément la crise économique mondiale sévit. Quelques années auparavant  mon père avait monté dans le centre du Caire une entreprise de cuir. Il représente une Maison Autrichienne et les affaires semblent évoluer favorablement. Il désire s’agrandir et met en place dans les villages des représentants qui vendent à crédit. La crise aidant, l’entreprise fait faillite. Jacques est accablé. En réalité, la faillite est double, professionnelle aussi bien que conjugale. Devant les incessantes imprécations de mon père, ma mère cède sa bague de fiançailles et, de concession en concession, elle se trouve vite dépossédée. L’atmosphère se gâte. Pour seules conversations on évoque le Mont de Piété, les dettes nombreuses. Inès est au désespoir. Jacques n’est pas encore remis du décès de sa mère qu’il doit affronter un divorce. Il flanche dans la dépression. … Inès est contrainte, ses deux bébés dans les bras, de regagner le toit de sa belle sœur… elle décide de vivre à Alexandrie et volontairement s’exile… Une autre vie commence enfin pour nous ».

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Alexandrie
(page 21)
« À Alexandrie notre première installation est à Ibrahmieh, pas loin du bord de mer. »

Notre école
(page 26)
« Quand j’ai pu manier ma plume mes premières lettres ont été pour mon père, ce père resté dans l’ombre qui soudain se révèle à moi. Très tôt je griffonne des petits mots à son intention. Il est fier mais m’a toujours soupçonnée de m’être faite aider par maman. Dans chacune de ses lettres il me dit : Ma chérie, je souhaiterais que tu écrives tes lettres toi-même ».

Notre maison
(pages 33-34)
« Notre chambre est meublée à l’ancienne. Une armoire avec un miroir, un chiffonnier et un meuble de toilette avec deux tiroirs. C’est dans un de ces tiroirs, côté gauche, que j’entasse à mesure les lettres de mon père si précieuses pour moi. J’ai jusqu’aujourd’hui du mal à en parler. Lors de mon départ précipité à l’occasion de mon mariage, elles sont restées à mon grand regret bien au chaud dans leur tiroir. J’espérais que maman me les amènerait quand elle viendrait en Israël, mais non. Cet acte manqué me poursuivra toujours. »

Notre quartier
(page 35)
« Le matin, dès que nous sortons de chez nous pour aller à l’école, nous croisons les élèves du lycée dont quelques-uns nous sont familiers. À mesure que nous avançons nous sommes confrontés aux scènes de rue typiques de ces pays d’Orient. C’est pour nous notre quotidien…
Parmi les indigènes qu’on rencontre dans les rues, nombreux marchent pieds nus et portent une jallabeya et un fez, bonnet tissé de fil rouge. D’autres portent plus volontiers un tarbouche, couvre-chef en feutre bordeaux avec un gland sur le côté. Ils appartiennent à une classe plus aisée. »

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Notre gouvernante
(page 40)
« Madame S. joue un rôle majeur dans notre vie d’enfant où le cadre familial est, pour ainsi dire, cassé. Elle vient au secours d’une mère en difficulté avec elle même, elle embellit à sa manière ces jours fragiles qui fuient sans que l’on ne s’en aperçoive. Elle sait, à tous moments, recueillir nos états d’âme et panser nos bobos ».

La plage de nos amis de l’été
(page 45)
« La plage est à dix minutes de chez nous. Nous y allons à pied. Les chèvrefeuilles  longent la route qui mène à la mer. À peine arrivées, le sable chaud et l’air marin nous réconfortent. »

(page 47-48)
« L’été touche à sa fin. Nous jouissons des dernières heures de soleil de ce jour finissant. Il disparaît lentement en déployant un éventail de couleurs qui nous plonge dans une demi obscurité. La mer est épuisée par l’agitation de ses vagues, une écume blanche frisonne et s’amenuise en se retirant vers le rivage. »

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Rencontre avec mon père 
(pages 49-50)
« Les enfants j’ai quelque chose à vous dire.
Visiblement elle (Inès, la mère de Nadine) éprouve une certaine gêne.
Vous êtes en droit de savoir que votre père vit au Caire et qu’il désire vous voir. Cette phrase tombe et nous laisse muettes. »

(page 51)
« Il me parle de littérature : de Madame de Staël, de Mme de Sévigné, de Mme Curie, de Voltaire, de Victor Hugo, de Pascal le distrait qui écrivait ses équations sur le capot des calèches. Et puis, par une polémique savante, il soutient que les femmes sont supérieures aux hommes. Un féministe avant l’heure ! »

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La guerre éclate en Europe (1939)
(page 55)
« Jusque là nous avons été épargnés, mais quelques mois plus tard le spectre de la guerre va devenir pour nous aussi réalité. Voilà que les forces d’Hitler prennent la route de la Méditerranée. Les nouvelles qu’on entend à la radio sont de plus plus préoccupantes.
Le black out est déclaré.»

(pages 55-56)
« Eh ! Là-haut ! Éteignez vos lumières. Vous n’entendez pas la sirène ?
Quoique équipé… de papier bleu, il faut croire que nos lumières sont perçues de l’extérieur. Nous avons été taxés par l’agent de sécurité de malveillance, alors qu’il s’agissait d’une négligence involontaire. Ce monsieur nous accusait, procès verbal à l’appui auprès du… poste de police, d’avoir envoyé des signaux. Il s’est permis de laisser échapper des propos désobligeants à l’égard de maman. Ça en était trop ! Maman ne put contenir sa rage et alla jusqu’à rétorquer à son tour : « vous êtes un goujat, Monsieur !' »
Ce mot fut happé par nos oreilles enfantines qui en résonnent encore.
Cette nuit une bombe est tombée dans l’immeuble en face de chez nous. Le lendemain nous apprenons qu’une de nos petites camarades a été grièvement blessée à la tête. Ella a dû subir une trépanation et cela nous a beaucoup émus.
À la radio, on entend : « Le général Rommel et ses troupes sont à El Alamein, à trois heures d’Alexandrie. » … La panique gagne la population. On s’interroge ? Certains rejoignent leur famille au Caire. Nos voisins plient bagages. L’oncle Gaston et la tante Inès nous proposent de nous rendre chez eux afin d’être tous réunis au cas où le destin nous réserverait des surprises. »

(page 57)
« À la maison on se prépare pour aller chez l’oncle Gaston. Maman est très occupée à préparer non bagages. J’insiste d’emporter ma boîte de vers à soie et leur indispensables feuilles de mûrier. »

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La famille réunie 
(page 60)
« Ici à Palais nous avons le sentiment que les événements de ces derniers jours ne nous concernent pas vraiment. Je retrouve mes petits cousins dans leur petite chambre. Ils font rouler leur petites voitures sur le sol. Bruno m’aperçoit et il est très intrigué par la boîte que je tiens avec précaution sous mon bras. Il me demande : qu’est-ce que tu as dans cette boîte ?… Ce sont de vers à soie, voyons ! Ils ne mangent que de feuilles de mûrier et il ne faut pas les déranger car ils doivent dormir maintenant. »

(page 63)
« Le calme revenu, les grandes personnes s’empressent d’aller aux nouvelles. Installés au salon, silencieux, ils sont prêts à affronter la réalité qu’ils espèrent plus rassurante. De jour en jour les nouvelles évoluent favorablement pour les alliés. Les général Koenig remporte une victoire à Bir Hakim. Les Allemands sont forcés de reculer. Ensuite, c’est Rommel, le général allemand qui bat en retraite. C’est comme cela qu’El Alamein ne sera plus pour nous désormais qu’un mauvais souvenir. »

La guerre et ses conséquences
« Plus tard c’est le débarquement des alliés et la libération de Paris. C’est l’euphorie. Simultanément c’est la révélation des prisonniers des camps de concentration et de la mort (six millions de juifs ont été tués dans les camps d’extermination nazis). C’est Hiroshima qui mettra fin à cette guerre, mais à quel prix !
Nous n’en sommes pas encore là.
Pour l’heure, dans notre petit coin du monde, dans cet Alexandrie qui a retenu le souffle le temps d’une menace, celle d’El-Alamein, va reprendre le cours quasi normal de la vie. »

La Saint Valentin
(Les deux sœurs, Nadine et Huguette sont nées toutes les deux au Caire le jour de la Saint-Valentin, à une année de distance l’une de l’autre. Cette circonstance, toujours évoquée par leur mère avec enthousiasme, entraîne l’idée du jumelage mais aussi, inévitablement, celui d’une légère rivalité que l’auteure fait ressurgir à peine, par petites coups de son pinceau élégant et léger.)

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Nos vacances de Pâques au Caire
(page77)
« Quand nous partons en voiture avec un ami de la famille, nous empruntons la route du désert, route monotone, mais combien impressionnante ! Nous faisons une halte aux « resthouse », petite buvette située à mi-chemin. Le temps de nous dégourdir les jambes, de boire une limonade et nous reprenons la route en scrutant l’horizon pour apercevoir, le moment venu, les pyramides Kéops, Keffren et Mykérinos qui sont devenues nos amies, tant notre enfance a été rythmée par ces visites annuelles au Caire. »

L’Egypte d’hier et d’aujourd’hui
(page 87)
« À cette époque l’Égypte est sous domination britannique. Il n’en demeure pas moins un pays accueillant . Les grandes villes sont habitées par une population cosmopolite. À côté d’une bourgeoisie locale vivent des européens venus de toutes parts. C’est pourquoi on parle plusieurs langues. On côtoie aussi bien des grecs, des turcs, des arméniens, des italiens, des français et des anglais. »

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(Ils s’ensuivent 11 chapitres très intéressants et beaux, marquant l’adolescence de Nadine jusqu’à son épanouissement en jeune femme adulte, que je dois, hélas, sacrifier à l’économie de cette sélection. Voilà ci-dessous les titres) :

Le soir de Pâques
Les soldats en permission
Fin d’une époque 
Les éclaireuses
Départ de maman au Caire
La matinée poétique
Mes cousines du Caire
Nos sorties au cinéma
L’oncle Max et mes cousins
Promenade sur la corniche 
Les examens du B.E.P.C.

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Vie active
(page 129)
« Nos exigences financières nous rappellent à la réalité. De concertation avec maman, Huguette et moi avons décidé de nous pourvoir d’un bagage pratique minimum pour tenter notre chance dans le monde du travail. »

(pages 138-139)
« Cette joie de vivre va lentement s’estomper. Le 14 mai 1948 la proclamation de l’état d’Israël par Ben-Gurion déclenche des remous dans le pays. Le climat politique s’envenime.Tous les états avoisinants se sont ligués pour évincer ce nouvel état. L’armée égyptienne est mobilisée sur le champ de bataille. Le roi Farouk et les autorités locales craignent la montée de mouvements subversifs de tous bords : les communistes, les frères musulmans, le sionistes. En conséquence ils entreprennent des rafles politiques et décident de les interner dans des camps, « Aboukir » entre autres.
Notre mouvement est menacé. Nous passons dans l’illégalité. Devant ce changement radical il nous faut repenser notre politique, repenser notre avenir. La plupart d’entre nous envisagent de partir à l’étranger. Certains y sont contraints. D’autres estiment devoir rester. Tous ceux, enfin, qui sont concernés par la naissance du nouvel état se rendront en Israël. Pour moi le vide fait place à la vie trépidante, pleine de sens et de responsabilité. Il me semble sombrer dans le néant. »

Le match de basket
(page 141)
« Je me laisse faire. Je me souviens de la petite fille timide, habillée d’une robe blanche avec un grand col marin qui a franchi le seuil de cette institution sportive pour la première fois. Mimi est à mes côtés. Elle a prit l’initiative de la rencontre et s’en acquitte fort bien. Elle m’emmène vers la salle d’athlétisme. C’est au fond du couloir que nous voyons apparaître nos deux héros comme s’ils avaient deviné notre venue. Mimi de dire : « Je te présente Victor et voici Marcel » avec un petit air entendu.
Après un court préambule j’entend une voix qui m’est inconnue : « Victor, tu raccompagnes Mimi, je raccompagne Nadine » (dit Marcel, celui qui sera connu plus tard comme le mari de Nadine).

(page 145)
« Dans le quotidien, mon nouvel ami travaille en qualité de chef comptable. Il a bien d’autres responsabilités dont j’ignore jusque là l’existence. C’est son côté militant. Depuis les révélations et les divers témoignages des rescapés des camps de la mort, les jeunes ont d’emblée ressenti la nécessité d’émigrer en Israël et de rejoindre les nombreux pionniers venus d’Europe et d’ailleurs tels Ben-Gourion, Golda Meyr et Moshe Dayan. »

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Émigration vers Israël 
(page 148)
« L’oncle Gaston aussi envisage de partir. La décision demande réflexion. La tante Inès propose qu’on en discute autour d’un dîner. Ils nous invitent pour le shabbat. L’oncle Gaston demande quelques conseil à Marcel avant de s’engager : Quelles sont les possibilités pour nous, à notre âge, de vivre en Israël et quelles seraient éventuellement les démarcher à faire ?
Tout d’abord j’approuve votre intention. Les derniers événements nous ont permis de prendre conscience que les étrangers sont indésirables. Tôt ou tard nous serons expulsés. Ce que je vous suggère c’est de rejoindre dans un premier temps un kibboutz. Vous pourrez évaluer la situation par la suite. C’est ce que je pense, mais ce n’est qu’une suggestion. Avant de partir, je vous mettrai en contact avec un de nos dirigeants afin qu’ils s’occupent de votre alya ».

Le procès…
(Engagés dans l’effort d’aider les uns et les autres « étrangers » à quitter l’Egypte, les deux meilleurs amis de Nadine, Benny et Jules – nom de bataille de Marcel – tombent dans le filet de la police et subissent un procès qu’ils affrontent avec grande souplesse et insouciance.) 

La prison de Hadara
(pages 163-164)
« Nous étions en pleine saison hivernale. Cet hiver là fut très rigoureux. Les nuits étaient redoutables. Ils dormaient à même le sol sur une maigre paillasse. Le vent et la grêle soufflaient et pénétraient à travers la lucarne placée au-dessus de leur tête. Ils avaient beau s’emmitoufler de vêtements chauds. Rien n’y faisait. Ils racontèrent qu’ils avaient revêtu tous les vêtements en leur possession. Certains, ils les enfilaient côté devant et d’autre côté dos. Peine perdue. Ils se blottissaient dans un coin de la cellule. Ils ne parvenaient pas à calmer le grincement de leurs dents et leurs articulations en avaient drôlement souffert…
C’est à travers la grille que Jules et Benny tentèrent d’établir un dialogue. C’est dans une cacophonie indescriptible qu’ils parvenaient à transmettre en français de précieux messages « Enveloppez les aliments dans des journaux » criaient-ils. Ceci leur permettait de s’informer de l’actualité. « Placez une lame à raser au fond de la soupe ». Cette lame allait être collée à l’aide d’un peu de salive au mur gris de la cellule. Indécelable défi. Elle leur permettrait de se raser avant les visites des parents pour ne pas les démoraliser. »

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Aujourd’hui on se marie
(page 182)
« Marcel, muni de son passeport et moi de ma feuille de route, nous empruntions avec appréhension le fameux passage tant redouté. Moment crucial. Le effendi de service examina à tour de rôle les passeports et la feuille de route et, imperturbable, tournait les pages de son registre et lisait à mi-voix les noms des personnes recherchées pour un manquement au fisc ou tout autre délit. Soudain, il leva les yeux vers nous et nous observa. Il prononça notre nom qu’il répéta une ou deux fois, nos cœurs s’arrêtèrent de battre. Une minute dit-il…
Ces quelques secondes furent interminables, quand il enchaîna en grommelant : Non, c’est un autre… Un soupir et nous voilà sur le IONIA. »

La traversée sur le Ionia
(Belle description des premiers jours de « lune de miel des époux Amiel »  d’Alexandrie jusqu’à Marseille.)

Notre arrivée à Paris
(pages 193-194)
« Je me sentis toute petite dans ce grand Paris dont j’avais tant rêvé. Il pleuvait ce jour-là. La noirceur des immeubles se confondait avec mon état d’âme. J’avais quitté mon pays natal, je laissais derrière moi : maman, ma sœur et toute mon enfance. Je ne me souviens pas, cependant, avoir été suffoquée de nostalgie. J’étais, il est vrai, bien entourée. Mes gardes du corps étaient grands assez pour me protéger et séduisants à en juger par la photo traditionnelle prise au haut de la Tour Eiffel… »

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La terre de Canaan et le Kibbouz
(pages 215-216)
« Dans les premières heures, les parfums de la nature, le contact de la terre m’avaient paru agréables. J’avais comme tâche de débarrasser les sillons des mauvaises herbes. Au fur et à mesure que le soleil devenait plus présent mon impatience grandissait. Le temps devenait long. Je me sentais marginale. Je ne connaissais pas un seul mot d’hébreu ! Mon intégration allait en souffrir. Marcel en revanche n’eut pas ou peu d’effort à faire. L’hébreu lui était familier. Il eut sa crise mystique et comme tous les adolescents fut pour un temps un fervent des lieux sacrés. Bien plus dynamique que moi, il ne tarda pas à frayer avec tous les jeunes sabrés nés dans le kibboutz. Curieusement, il ne trouva pas nécessaire de me joindre à toutes ces nouvelles relations. Il fit bande à part et me délaissa comme s’il ne m’avait jamais connue.
Mon univers s’écroulait. Le plus déconcertant c’est qu’il se refusa à toute explication. Attitude masculine qui consiste à revendiquer sa liberté au moment opportun. Je crus me faire justice et, impulsive, quittai, en son absence, mon lieu de résidence. J’espérais une réaction à ce geste. Peine perdue… »

(pages 218-219)
« Quelques jours plus tard je fus interpellée par un de nos amis alexandrins très proche de Marcel : Veux-tu me raccompagner chez moi, j’ai à te parler ? Je le suivis sans me douter de la nature du propos. C’est dans sa cabane une fois assis qu’amicalement il me dit : Je viens de voir Marcel. D’après ce qu’il dit, il voudrait reprendre la vie avec toi. Il ne sait comment te le dire. Il t’aime et il regrette… je l’interromps en m’exclamant Non, non, je ne peux pas, je ne pourrai pas. J’ai été profondément humiliée et je ne pourrai en aucune façon faire face à un avenir instable. Je ne le supporterai pas.
Il avança alors l’argument majeur qui me fit flancher : Est-ce que tu l’aimes toujours ? et je me souviens qu’après quelques minutes de réflexion, je m’entendis dire : oui. Alors tel un grand frère m’expliqua : Tu sais parfois il y a des brèches dans la vie comme dans une jolie robe à laquelle tu fais un accroc. Après un stoppage on ne voit même pas la trace. Le temps se chargera de cicatriser la blessure. Il faut que tu lui parles, que tu lui expliques… »

(page 237)
« Ce pays qui venait de naître revêtait une âme généreuse propre aux idéalistes. On vivait les restrictions matérielles avec décence. On pouvait voir dans les rues les gens habillés simplement. Les hommes portaient des pantalons kaki et des chemisettes à cols ouverts été comme hiver. Les femmes portaient pour la plupart des robes de coton. Les restrictions étaient multiples. Nous ne mangions pas de viande tous les jours, la farine, le sucre et certains produits laitiers tel que le fromage étaient rationnés. Les textiles aussi. Nous étions tous conscients de vivre une période privilégiée au lendemain de la guerre d’indépendance où de nombreux jeunes avaient péri. Nous étions persuadés de contribuer, chacun à notre échelle, à faire de ce jeune pays un pays de rêve. »

(page 240)
Nous sommes en 1953. Une crise idéologique se fait jour au sein du kibboutz. Elle couvait depuis pas mal de temps. Le soir, les réunions politiques deviennent de plus en plus tumultueuses. Riffin, haver Knesset et membre du kibboutz appartenait au mouvement de gauche Mapam. Meïr Yaari était à la tête de ce mouvement dont nous avions depuis longtemps adopté l’idéologie. Un soir il nous avait surpris par ses propos. Il s’était lancé dans une apologie du travail qui consisterait à embaucher des ouvriers rémunérés au noir : Les bananes pourrissent et pas assez de main d’œuvre, prétend-t-il.
Les contradictions se multiplient. Comme tous les jeunes nous sommes intransigeants. Nos convictions ne nous permettent pas d’accepter l’idéologie de la « PENSÉE UNIQUE ». Éliminer le dialogue, imposer une politique, c’est porter atteinte à la liberté. La situation s’envenime. Certains des dirigeants décident d’exclure tous ceux qui ont rejoint le Dr Sneh, mouvement d’extrême gauche. Les anciens du Kibboutz s’inquiètent. Conscients de notre potentiel de travail, excédés, ils durcissent leurs menaces et décident d’exclure tous les dissidents sans aucune indemnité. »

(page 242)
« Avec le recul je suis persuadée que l’expérience a été, quoique difficile parfois à bien des égards, une expérience fabuleuse. L’esprit du kibboutz aujourd’hui est bien plus individualiste et c’est bien regrettable. L’évolution conflictuelle du pays a quelque peu terni l’idée que nous nous faisions de l’idéalisme. »

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Holon, ville émergée des sables
(page 271)
« 12 Juin 1959. 8 heures du matin. Un enfant naît. Toutes les secondes pareil événement se produit, mais … mais … dans notre famille le monde a changé. Tout va se régler désormais sur le rythme de cette petite vie qui commence… »

(page 279)
Une surprise nous attendait. Ce soir-là Marcel, nous annonçait qu’on lui proposait d’être muté à Paris en tant que Directeur Financier pour une période de six ans environ. Le temps pressait. On ne nous en laissait pas beaucoup pour nous organiser. À El-Al toutes les décisions se prennent en dernière minute. Il va s’en dire que ce projet nous tentait et nous laissait rêveurs.

(page 281)
Le lendemain à 5 heures du matin nous nous rendions à l’aéroport Ben-Gourion. Le vol d’El-Al était prévu pour 7 h 30. Pour les enfants c’était leur baptême de l’air. Ils furent très gâtés à bord par les hôtesses. Joël, malicieux de nature avait adopté l’une d’elles, et l’avait apparemment séduite.
Nous débarquions à Orly, Marcel, Dany, Joël et moi. Le soleil brillait sur Paris. Nous étions heureux.
Les événements nous ramenaient vers la France, notre patrie d’adoption qui deviendra avec les années notre seconde patrie.

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Nadine Amiel K

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La Chine est proche : un article-dazibao pour Jin Siyan

09 dimanche Nov 2014

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Poètes et Artistes Français

Samedi 25 octobre, près de l’Espace Mompezat, siège de la Société des Poètes français, j’ai eu la chance de participer à une rencontre tout à fait inhabituelle où les qualités humaines des participants — ne faisant qu’un avec une vision convergente de la poésie et de la vie — ont spontanément créé un climat d’amitié et de fraternité sincères.
Dans cette rencontre, l’œuvre poétique de Jin Siyan — remarquable par la force imaginative ainsi que par l’épaisseur philosophique — a été présentée et commentée par Michel Bénard et interprétée par Claire Dutrey de façon tellement passionnée et efficace que je ne saurais y ajouter rien de vraiment nécessaire.
Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de l’excellente présentation de Michel Bénard, que je me suis permis de diviser en deux parties, en fonction de la lecture du texte original de Jin Siyan et de sa compréhension.
Je n’ai pas eu la promptitude pour enregistrer voire filmer l’interprétation extraordinaire de Claire Dutrey, sa lecture intelligente et sensible, si fidèle à la voix sidérale et intime de Jin Siyan. Je n’ai pas pu garder non plus une trace de l’intervention de Jin Siyan, l’auteure du poème « Des ancêtres, l’enfant ». Ainsi que d’autres participants, parmi lesquels mérite d’être nommé le peintre-calligraphe Ye Xin, auteur du tableau de couverture, dont quelques oeuvres étaient exposées samedi aux murs de l’espace où se déroulait notre réunion. Une documentation sonore et visuelle de cette rencontre à l’enseigne de l’empathie et du partage aurait sans doute donné à la publication d’aujourd’hui la touche de la perfection.
Je suis en même temps content de ce petit manque, car il faut toujours se méfier de la perfection. Et parce que cela me donne justement la possibilité d’ouvrir une petite parenthèse au sujet de la perfection ou, pour être plus précis, de l’imperfection, que je découvre comme un des thèmes primordiaux à l’intérieur de l’œuvre de Jin Siyan.
La perfection sera, selon Jin Siyan, une des questions qui n’auront jamais de réponse. D’ailleurs, « les questions n’exigent pas toutes de réponses ». La poète-philosophe nous encourage plutôt à puiser dans l’expérience, c’est-à-dire dans le dialogue continu avec les ancêtres et la nature, tout en sachant que notre voyage sera toujours marqué par l’imperfection de notre nature périssable et incertaine.
On rencontrera toujours des amis précieux et des amis dangereux, des maîtres indispensables et de mauvais maîtres. Et l’on tombera plusieurs fois dans l’erreur avant de devenir capables de reconnaître l’ami fiable et le maître de vie. Et même lorsque nous serons plus experts, plus vieux, enrichis par cette difficile traversée dans les pulsions contradictoires de la vie, nous ne devrons pas croire aux leurres de la perfection.
Voilà ce que la lecture du livre de Jin Siyan nous apprend, au beau milieu d’un texte poétique où la sagesse orientale se croise, avec ses images de voyages cosmiques, avec la stupeur fabuleuse du Petit Prince de Saint-Exupéry : la perfection est dans la nature, dans un point invisible qui se perd dans la ligne de l’infini. L’homme devra toujours mesurer son imperfection avec cette cosmogonie inaccessible. Accepter ce défi et la conscience de l’échec inévitable comme passage obligé de l’existence. On ne peut pas grandir sans se mesurer avec des épreuves de plus en plus difficiles. En même temps, il faut s’armer de sagesse et légèreté : jouer le jeu tout en connaissant l’enjeu.
Devrions-nous alors renoncer, sans hésiter, au monde des formes ? Nous soustraire aux idéologies et aux mythologies qui placent l’homme au centre de l’univers l’incitant au combat et au dépassement de soi-même ?
Installez-vous ! Je vous laisse lire cet article-dazibao, probablement le plus long (et étroit) dans ma carrière de blogueur, où — grâce aux commentaires de Michel Bénard et au vers de Jin Siyan — vous trouverez, j’espère, une réponse valide à cette primordiale question.
Quant à moi, si je ferme les yeux pour chercher les choses qui m’ont touché le plus — dans la rencontre et dans le livre — je vois d’abord ces deux langues qui se parlent visuellement, d’une page à l’autre, sans se comprendre pas réciproquement, peut-être. Nous, les Occidentaux, il faut l’admettre, regardons cette écriture dessinée comme un hiéroglyphe beau, mais incompréhensible, tandis que les gens de l’orient de la planète regardent peut-être les fluctuations de nos calligraphies sans discipline comme des gribouillis dépourvus de sens.
Et pourtant les deux pages en vis-à-vis se parlent. En y revenant, on voit qu’à chaque vers sur la droite correspond un vers sur la gauche. Parfois, ce dernier est plus court, parfois plus long. On devient curieux : est-il possible que ces dessins alignés l’un après l’autre aient la même signification, en chinois, que nous avons lue et comprise en français ?
Non, nous dit Jin Siyan, il y a toujours, en chaque langue, un esprit différent. Parfois, elle a créé ces textes en chinois, parfois en français. Donc, l’un et l’autre sont alternativement un texte original ou une traduction de l’autre langue.
Cela veut dire que dans la personne de l’auteur la distance entre la France et la Chine disparaît au fur et à mesure. Elle aime la langue française tout comme sa langue maternelle. Petit à petit, dans son esprit, sinon un mélange, une conversation se déclenche au jour le jour.
Une telle dialectique pourrait servir à rapprocher les peuples, à changer aussi un peu notre monde de plus en plus cloisonné. Pour moi, après la rencontre de samedi, la Chine est (plus) proche, beaucoup plus que la Chine dont parlait Marco Bellocchio dans son film de 1967. Car il a suffi du temps d’une rencontre autour d’un texte poétique pour qu’une affinité de goûts et de sensibilités se révèle entre de gens venant de différentes cultures et philosophies de l’existence. Il n’y a qu’à continuer à fouiller dans ces affinités, travailler pour un rapprochement plus serré qui nous aide à mieux nous comprendre réciproquement.
Je garde une deuxième impression, ou plutôt un souvenir touchant de cette rencontre : le récit de Jin Siyan au sujet du motif primordial d’où ce livre est parti. Sa rencontre avec son fils au jardin du Luxembourg, une phrase — quelle phrase ?… — que son fils avait dit faisant tout déclencher. L’intervention de son mari, un homme très sympathique et intelligent qui nous a provoqués sur la signification du mot « poésie ». Selon l’héritage grec et latin, la poésie réside dans l’action fabricatrice des mots (et des signes). Une espèce de « sculpture des mots ». Dans la culture chinoise, la poésie est la nature même…
Giovanni Merloni

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Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

Jin Siyan, l’hirondelle aux fils d’or

« Juste un petit clin d’œil vers Jin Siyan dont l’enfance se déroule dans une Chine ployée sous le joug de la toute puissance d’une révolution dite culturelle et menée par la poigne de fer de Mao Tsé Tun, avec un papa qui défie à sa façon le régime en écoutant en secret la BBC et en apprenant à ses enfants les pièces de William Shakespeare. Ecole, à Pékin dans un contexte difficile, une surveillance accrue, basculant souvent dans l’absurde sous l’arrogance et l’abus de pouvoir de certains gardes rouges ignorants ou autres jugements arbitraires de petits commissaires du peuple qui décident de ce qui est bon ou ne l’est pas ! Puis viendra l’heure de l’Occident où elle fera ses études universitaires. Aujourd’hui Jin Siyan est professeur de littérature chinoise à l’université d’Arras, conférencière, traductrice, rédactrice et auteure de nombreux ouvrages en nom propre et collectifs et bien d’autres choses, comme par exemple directrice de l’institut Confucius qui œuvre pour le rapprochement culturel franco-chinois.
Que notre amie devienne poète était pratiquement une évidence, car lorsque l’on porte le nom de Jin Siyan qui en traduction française veut dire approximativement «  l’hirondelle avec des fils d’or » je préfère « l’hirondelle aux fils d’or » c’est une perspective et prémonition plutôt favorable pour un engagement vers l’art de la poésie.
Dans les modes d’expressions asiatiques, calligraphie, poésie, peinture, l’homme est toujours au cœur de la nature, elle lui est indispensable, à la fois protectrice, inspiratrice ou destructrice. Il en est issu, mais y figure toujours à sa juste place, c’est-à-dire insignifiante, très vulnérable. Constat et signification de l’incertitude éphémère de l’être humain. Le poète porte une interrogation sur lui-même ! Existe-t-il réellement ?
Qu’est-ce que l’être humain ? Terrible question existentielle !
Vivre c’est aussi se mettre en communion avec le souffle de la terre, vivre au rythme de la matière mère.

J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

Sans vouloir faire un comparatif simpliste, nous retrouvons ici un lien avec l’enseignement de Saint François d’Assise, qui dialogue avec la nature, les oiseaux, et puis également cette rencontre avec les âmes, les esprits sur un autre plan. En quelque sorte un dialogue avec les anges.
Jin Siyan établit une communication, que dis-je, une conférence de presse avec tous les éléments de l’univers. Elle soulève même la question sur la forme de la lumière.
Métaphysique ou matérialisme ? Palpable ou impalpable ?
La poésie de Jin Siyan est une grande pièce théâtrale, une comédie globale où tous les principes visibles ou invisibles sont les acteurs.
Fidèle aux concepts et principes philosophiques taoïstes, shintoïstes, et surtout confucianistes, reposant sur le socle universel du Grand Tout.
Pour Jin Siyan les deux éléments, le visible temporel et l’invisible intemporel apparemment opposés sont en finalité les mêmes. Réunis et fusionnels !
Pour exemple : « L’instant et l’éternel » au niveau cosmique ne sont soumis à aucune différence. 
»

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Dans la couverture : une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

« Par ce simple titre « Des ancêtres l’enfant » toute l’équation relative à l’un des aspects de la vaste et traditionnelle pensée chinoise, est formulée.
Ancêtres et enfants, telles sont toutes les forces et expériences incontournables du passé, toutes les vibrations tournées vers l’espérance et l’avenir.
Elles sont là présentes à tout instant.
L’image de l’ancêtre tient une place prépondérante et permanente dans l’esprit de notre poétesse Jin Siyan, et ce qui est surprenant, bien qu’en occident « l’ancien » ne trouve plus la place, qu’il aurait toujours dû avoir, il se trouve que déjà depuis des années, je pense souvent à mon grand père, je le sens très présent dans ces instants de réflexion primordiaux sur le sens et la signification de la vie. Fusion absolu avec l’univers. La vie, la mort, le temps, l’univers, tout est UN et un est TOUT.
Nos formes de pensées différentes sont cependant assez proches et ne se différencient que par des aspects thématiques, culturels et autres variantes d’interprétations, mythologiques, philosophiques ou théologiques. Mais le socle fondamental est pratiquement le même. C’est le rapport de l’humain face à l’univers hors de l’espace temporel.
La sagesse ici s’associe toujours à l’esprit de l’enfance. Mais il est nécessaire de savoir conserver la sagesse à juste distance afin d’en préserver toute sa consistance. »
Michel Bénard

Jin Siyan : Des ancêtres, l’enfant

1
Je m’éveille
Sur la terre
Je ne peux pas m’envoler.

*
Mes ailes
Deviennent deux membres fins
À cinq doigts,
Longs ou courts.

Aurais-je donc un corps ?

2
Suis-je forme ?
Dans le monde de la forme ?
Je me rappelle la mission de mon amie l’Écriture.

*
Et m’a chargé de trouver un être nommé Amour
Dans le monde où j’irais. Dit-lui ceci :

Non, impossible. Notre vie est destin
Le Silence allume toutes les cellules
Et projette son cœur en fissures éternelles
Oh, combien de fois j’aimerais te dire :

Ce regard au fond des étoiles,
Est-ce toi ?

*
— Tu comprendras,
Mais nous serons séparés à jamais, dit l’Écriture.
L’Amour n’est pas vérité absolue,
Mais tu vas t’y plonger.

— Je ne suis qu’un oiseau, un simple messager.

— Prends garde à l’espoir et à l’avenir,
De ton âme , ils arracheront la liberté.

*
L’imagination, tu seule déesse protectrice ,
Te projette dans le monde humain
Et t’attend

Elle sème des fleurs de pavot
Que les illusions t’échappent
En s’approchant de ton regard.

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Une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

3
Je tente de voler
*
De nombreuses formes
Semblables à la mienne,
Aux membres longs et minces, se meuvent autour de moi.

Je les regarde,
Elles me regardent.
Nous échangeons un sourire.

*
La tête du buffle n’est pas la bouche du cheval
J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

4
Au petit jour,
L’Inconnu et le Présent sont assis devant le jardin de l’Aurore.

*
Qu’y a-t-il encore par-delà l’univers ? demande l’Aurore.
Et par-delà les fantômes ?

— L’univers sans forme est le plus ouvert. Deux facteurs décident du tracé d’une Vie : la force de la volonté et l’élan perpétuel de l’énergie qui cisèlent une Vie. Qui peut se demander : Es-tu éminent et constant ? dit l’Inconnu.

— Trop philosophique. La dimension empirique est le premier besoin de la Vie. Un monde sans formes vit-il encore ? demande le Présent.

— Quel matérialiste, dit l’Inconnu.
La Vie n’est qu’une forme,
Une des formes infinies.

Ainsi, je suis la lumière à l’aube et à la tombée de la nuit. On m’appelle alors Aurore et Crépuscule. Cette lumière est-elle métaphysique ou matérialiste ? — Question bien trop simple.
*
Le tintement de la cloche du temple
Au sommet de la montagne chante ;
Ses ondes s’étendent
Sur les herbes et les plantes,
Et serrent la main de l’histoire.

Ce tintement
De la cloche,
Est-il fissure ou éternité ?

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Une Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

5
La vie résume-t-elle vraiment
Tous les problèmes du monde humain ?

Silence
Les questions n’exigent pas toutes de réponses

Ici-bas, on passe trop de temps
En paroles.

6
Les paroles ont leur logique propre. L’air pur les comprend mieux, car il n’est pas plein.
La vie est une montagne, source de toute pensée ; l’âme, un moine voyageur dans la montagne, cygne du Parfait Éveil.

000_part Jin SiyanUne oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

7
— Ah. Combien y a-t-il d’hommes sur la terre ?
— Ils sont innombrables. À cet instant, ceux qui viennent, ceux qui partent, sans même compter les animaux au corps humain.
— Animaux ai corps humain ?
— Toi par exemple. Tu étais un oiseau, et tu as été envoyé dans le monde humain par un mandat céleste qui n’est qu’une possibilité dans la paume de ta main. Sera-t-elle un poème ? Un combat ? Tout dépend de la force de ta volonté.

*
Oh, combien de fois j’aimerais te dire : Ce regard au fond des étoiles, est-ce toi ?

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8
Vêtu de blanc, un enfant serviteur d’un lettré écrit dans le vide. Je lis le tracé de sa main :

Écoulement – cœur – plume – marche – Forêt, crépuscule, toit de la maison – en éveil – œil-de-toi-plus-proches – se – lançant-au-lointain – inconnu – rêve – non-pensée – ciel

Le ciel est un livre sur lequel nos ancêtres écrivaient leurs pensées et leur respiration. Qui le lit ?

10
La Nuit pousse la porte du temple
Prête-moi une lueur,
Flamme de la bougie
J’accompagnerai mon Étoile chez elle.
Tu renvoies ton amour ? demande Flamme de la bougie.
Au sillage imperceptible
l’Amour est une rencontre
Deux êtres se rencontrent
Et continuent chacun leur chemin
À la même distance,
Deux lignes parallèles.
Ils vont l’un de l’autre,
Deux lignes qui n’en font
Qu’une.
Ils marchent en sens contraire ;
Ils ne se rencontreront
Jamais plus.
Deux lignes s’étendent en sens opposé, parallèlement,
Et tournent l’une vers l’autre à angle droit,
Rectangle.
Elles se dirigent et se réunissent
En un même point.
Triangle.
Elles tournent autour d’un même point,
Toujours à égale distance.
La Vie entre dans le cercle.

*
Ah, sentir ! Quel sujet intéressant ! Un des mots chefs les plus souvent dits dans le monde humain.

Mais entre les univers,
Les étoiles,
Les êtres humains,
Les Natures,
Les ciels,
Les terres,
Les fleurs,
Entre les oiseaux et les poissons,
Entre mes flammes,
Entre ce qui est hétérogène et ce qui est homogène,

Qui
sent
qui ?

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13
Tout ce qui est de l’univers est-il indépendant ?
L’eau,
Le soleil,
La lune,
L’étoile,
La terre,
Une semence,
Un arbre
Un être humain
Toi ? Moi ? Lui ? Elle ?
Sont-ils, êtes-vous, sommes-nous indépendants ?

Murmure la lune.
*
L’oiseau écoute
La pensée de la lune est étrange
Elle est nomade
Entre deux extrémités.

Être poète ou fou,
Question.

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14
Sans racines, sans avoir, sans rien,
Le cœur pousse les portes de son jardin au seuil de l’Infini.

La nuit se promène devant la maison de son ami l’Inconnu,
Allumant les étoiles.

16
Sur l’eau, mon ombre s’étire, s’allonge, rétrécit, se brise en flocons qui tombent un à un dans l’eau, dans le souffle des poissons. Un éclair de surprise se reflète dans leurs yeux. Suis-je un étranger ? Qu’est-ce qui leur paraît étrange ? Moi ? L’ombre sur l’eau ? Ses brisements ? Mon enfance ?

18
— Il est quatre façons de respirer pour l’homme, siffler, souffler, respirer comme l’air et comme un nouveau né.
*
D’un trou noir de l’univers provient la poésie,
De Silence et de Mystère
Sont ses racines.
La poésie ne pousse pas.
Fractionnelle,
Elle a ses racines. Cette voix de Silence est-elle de l’éternité ?

19
Vie et Mort cisèlent l’esprit qui vit dans l’entre-deux. Les fissures sont enceintes de l’Éternel. Apparition, disparition, être, ne pas être, être / non être, non être, non non être.

La Mort, y es-tu prête ?
*
J’aperçois un regard au fond du ciel : est-ce abîme, tombe, accident ?

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20
À pas de silence l’enfant marche
Laissant ses pensées danser sur la pointe des herbes
Et des ombres marchent dans le bois sans pieds

22
L’oncle me promenait dans ses bras au bord du ruisseau chaque matin, au premier souffle des plantes. C’étaient des aurores pour mes six mois et ses onze ans. L’eau intarissable montait à perte de vue, jusqu’à la maison de la lune. Jamais ils ne l’atteignirent.

23
— Il suffit de s’envoler. L’important est d’aimer.
*
Une vie n’a jamais de fin
Deviens ce que tu veux devenir.

27
Aucune vie ne suit le même chemin
Toute vie est unique

Feuille
Goutte d’eau
Figure
Souffle
Regard
Sensation
Flamme

Fissure incommensurable
Tu es éternelle

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28
Guidé par l’oiseau, l’enfant ne fixe plus son regard sur la terre.

30
Un sourire s’esquisse sur le visage de l’enfant

De ta vie
Tous les détails sont dans ta main
Dans chaque pli
Tu en tiens au moins un
Mon enfant
Ton univers et le mien
Il y a l’oiseau

Minuit
Quiddité positive de ton être

Enfant des ancêtres

Toi aussi
Après l’âge de vingt-cinq ans
L’être s’approche de la poésie

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32
— Dans notre monde, est lumière ce que tu appelles langage, mon oiseau. Mais elle n’utilise ni langue ni bouche, ni les signes conçus par les ancêtres.
— L’écriture ?
— L’écriture pictographique, alphabétique, concrète, abstraite, à forme d’oiseau, d’insecte, de têtard, ce ne sont là que des figurations notées par les êtres à partir de leur compréhension de l’univers. La figuration n’est ni l’univers, ni l’être, elle encadre l’infini et le suspend au mur. Ce qui est au mur remplace l’être.

*
Un être véritable est une création parfaitement dépourvue de forces néfastes, une énergie qui rassemble tous les champs magnétiques. Quand tu la pénètres, tu sens l’air, le ciel, la montagne, les sources, le profond, le limpide, le pur, le mystérieux.

33
Dans ce monde du désir où j’étais
Combien étaient-ils affairés
Les êtres qui poursuivent leur soi et leur corps
La mémoire s’éteint dans le flou
Naître
Mourir
Les vies du monde de la forme

La vie a soif
Où sont tous ses amis ?

Miséricorde, Patience, Dignité, Paix, Souffrance, Santé, Courage et Source ?

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34
…Oh, idées, que l’on croit prolifiques ! Les écoulements mentaux sont une ancre infiniment pesante au cou de la vie qui tombe.
— Qui tombe, mais vers où ?
— Le chemin vers le bas est sans fin, une vie ne suffirait pas pour le parcourir.

38
…Dans l’univers où tu es, l’infini n’existe pas.
— Si, la poésie, s’écrie l’oiseau.
— Ah, les poètes ! À présent, vin et jardin leur suffisent. La poésie est le champ où ils sèment le temps et récoltent la mort. Dans l’auberge de la poésie, ils coexistent avec fumée, alcool, bruit, goût, odeur et sens.
— Ils sont en correspondance avec le ciel. Ils entendent une fine voix de là-bas.

39
L’âme solitaire est la meilleure amie de Dieu. Je fixe le regard de l’oiseau et il devient celui du poisson, de l’herbe sous l’eau et de la feuille. Tout s’arrête sous le lac.
— Laisse les racines prendre leur chemin, l’œil, l’ouïe, le nez, le goût, le corps et la perception. Quitte tout état d’âme.
Le volcan s’éteint-il ? Et les flammes de la vie ? Des cendres éteintes naîtra la pure nature de la vie.

L’amour aussi.

40
La rencontre est une quête en deux sens, en de multiples sens, au hasard, inattendue, sans fin.
*
L’enfant creuse dans l’eau un trou et y glisse l’émeraude. Soudain, la pierre précieuse se transforme en petit poisson, l’enfant plonge dans les yeux du poisson et disparaît.

45
Lève la tête
Mon enfant
Les yeux profonds du firmament bleu
La raison d’être de ta vie
La pensée
Née de l’état
Semi-affamé qui est le tien

L’être humain, scène infinie du naturel
Vivre
Aimer
Ne pas aimer
Ton cœur s’ouvre
Mais sans toujours s’épanouir

Laisse en ton cœur un recoin
Non cuit encore de logique humaine…

Jin Siyan

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Dessin de Christophe Charnay

Jin Siyan : deviens un renonçant au monde des formes

« Cet ouvrage bilingue, franco-chinois…, constellé d’images poétiques magnifiques, est une véritable somme philosophique, théosophique, voire théologique, où les « dieux » n’ont nul besoin d’être nommés n’étant que les fruits de l’imaginaire humain.
Au fil de la lecture, car il s’agit bien d’un fil d’argent, des textes de Jin Siyan j’ai de plus en plus l’impression de me situer dans une œuvre  « peint » par un maître du grand art du paysage et de la sage parole de Confucius.
L’écriture prend ici la signification d’un acte d’Amour, ce qui soulève toujours une vaste, voire insoluble réflexion à l’échelle humaine.
Expression hautement symbolique nous côtoyons sans cesse le questionnement sur le sens de la vie, sur la signification de l’existence et son contraire le non sens.
Jin Siyan joue aussi sur la remise en question de l’évidence ! L’homme revient-il à l’état de transparence ? Tout est contenu dans la subtilité des nuances, du révélé et du non révélé, de l’être et du non être.
Il est indéniable qu’ici le ressenti pour être universel n’en est pas moins marqué par le féminin où le ventre comme matrice de la vie, tient lieu de langage poétique.
Au travers de l’esprit extrême-oriental nous devons aussi y percevoir une invitation au détachement, au lâcher prise.

Deviens un renonçant au monde des formes.

Nous sommes bien dans ce cercle éternel symbolisant la volonté de perfection. Quête permanente et silencieuse de l’Amour, l’Amour humain, l’Amour charnel, l’Amour cosmique.
Mais à bien y réfléchir, l’homme est-il vraiment digne de l’Amour ? Car

L’Amour n’est pas une vérité absolue…

Est-il réellement capable de le prodiguer, lorsque nous sommes témoins de retour vers l’obscurantisme et d’un effroyable contexte de barbarie lié à l’ignorance instrumentalisée.
Jin Siyan détient peut-être une possible réponse ! »
Michel Bénard

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