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Voir Naples et mourir II/III (Le Strapontin n. 14)

03 lundi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Hier, je me suis trouvé dans une situation qu’auparavant, au temps de la vie active, j’aurais appelé d’arc voltaïque : une Fourche Caudine encore plus redoutable que d’habitude, traversée par une sinistre lumière intermittente : qui touche les fils meurt. Cela est arrivé juste au moment où je cherchais les mots appropriés pour expliquer que « voir Naples et mourir » ne veut pas évoquer, en principe, un risque quelconque. Au contraire, si l’on remonte à l’antiquité grecque et romaine et qu’on fait le petit effort de voir ressurgir de ses cendres la « Campania felix » et les « Otia » de Capua (une ville qui rentre, aujourd’hui, dans les faubourgs de Naples) l’esprit vole — grâce à mon strapontin hyper équipé, que même la chaise gestatoire du pape ne pourrait pas égaler — en une direction tout à fait opposée, ne considérant pas Naples comme une des principales Fourches Causines de l’Italie, mais, au contraire, comme un lieu paisible où des hommes engagés comme Seneque ou Cicéron allaient chercher la paix de la campagne, le silence productif, ce que Virgile appelait « otium beatum ».
Pourtant, à mon âge, je ne suis pas tranquille. Et même mon pays adoré n’est pas tranquille, tandis que quelques choses bougent sous les anciennes cendres du Vésuve…
Mais, jetons l’éponge ! Mettons bas le masque de Pulcinella pour avouer d’abord l’occasion qui m’amène, jusque du petit matin, à penser que je me trouve dans un piège, c’est-à-dire dans un véritable arc voltaïque et que Naples est effectivement, elle-même, la victime et la complice d’un arc voltaïque encore plus grand, allant bien au-delà de mon existence gâtée par la réflexion oisive.

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Miseria e nobiltà (1954)

Qu’est-ce qui se passe ? Y a-t-il un événement (soudain, ou attendu avec inquiétude) que je puisse convier à ma table pour l’accuser d’avoir déclenché, tout seul, une séquelle de conséquences pénibles ? Y a-t-il quelque part une Goutte, cachée ou évidente, capable de déverser le vase ?
Oui, Messieurs de la Cour, une telle goutte existe ! Innocente, elle fait partie d’un vase tout à fait agréable qui vient de loin, dans l’espace et dans le temps, capable de n’amener, en principe, que du bien.
Et voilà l’occasion expliquée. Vendredi prochain, je me suis accordé avec Franck Queyraud, un blogueur engagé comme moi, pour donner vie ensemble à l’un des vases communicants prévus pour le rendez-vous de février.
Vendredi s’approche et, contrairement aux expériences passées, je n’ai pas encore rien fait. D’un côté, je me suis longuement dit que le thème choisi me convenait tellement que cela aurait été un jeu d’enfants de l’exploiter. De l’autre, j’ai eu plusieurs contretemps (ou Fourches) qui ont eu le pouvoir de me bloquer entraînant aussi l’épée de Damoclès de la peur.

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Je ne connais pas personnellement Franck. Je l’estime beaucoup pour ses textes poétiques où la réflexion profonde est toujours au rendez-vous. On dirait qu’il est, comme moi, une âme heureusement en peine tandis que cette circonstance existentielle lui donne l’élan pour affronter des questions aussi intimes qu’universelles.
Il faut pourtant avouer qu’il y a un élément clou (ou clé) qui a fait déclencher mon intérêt pour la flânerie quotidienne de Franck Queyraud. D’abord timidement, ensuite de façon de plus en plus consciente. C’est son nom d’art : Mémoire Silence, constitué de deux mots, déjà assez importants et lourds à porter sur les épaules même seuls. Par leur union, ils se transforment magiquement, devenant un cheval de bataille, un alter ego qui flotte dans l’air comme une divinité bienveillante…
Est-elle possible, une mémoire sans paroles ? Est-ce possible se réfugier dans le silence de la mémoire ? Je pense que Franck Queyrard veut aller bien au-delà d’une telle alternative. Sa mémoire conjuguée au silence exprime au contraire une envie profonde de fouiller dans la mémoire, instrument indispensable de l’Histoire. Et je crois que son silence exprime d’ailleurs la nécessité de poursuivre la mémoire en dehors de toute démagogie, voire bavardage plus ou moins consciemment manipulateur…
J’espère que Franck me pardonnera si j’ai évoqué ici notre petit engagement, tout à fait volontaire et libre qui va nous lier pendant quelques jours dans le très positif esprit du partage des vases communicants.
Mais je suis vraiment dans une curieuse impasse de plus en plus ressemblante à une course à obstacles où l’on se dévisage interrogativement, le strapontin et moi, sans trouver la réponse : qui est-ce qui porte le poids de l’autre ?

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Dans ce moment unique pour un homme de mon âge, je devrais tirer les rames dans la barque, fermer les yeux et me laisser bercer par le soleil qui monte et réchauffe petit à petit… tandis qu’au contraire je suis partagé par ces deux engagements — le Strapontin et les vases — devenant de plus en plus pressants, suffocants… Avancer avec le Strapontin dans ce champ aussi fabuleux qu’insidieux s’appelant Naples ; tandis que ce vase risque de se déverser (pour une raison non considérée dans les manuels scientifiques, ignorant que l’absence de mots serait une goutte encore plus terrible) : au lieu qu’une crue, une implosion…
Le matin avançant, je vois plus clair et je comprends bien qu’aucun mal ne vient pour nuire. Au contraire, c’est justement grâce à cette virgule, que Franck Qyeyraud a ôtée entre les deux mots — Mémoire et Silence — qu’une petite étincelle s’allume, faisant brûler la mèche jusqu’à l’explosion bénéfique de la Vérité.
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L’oro di Napoli, 1950

Car si dans le Strapontin n 11 j’avais suspendu le voyage dans mon au-delà (ou Enfer) familial, en déclarant que le Silence est d’or, dans le numéro successif j’avais tout de suite après décidé de me rendre à Naples, lieu par excellence d’une Mémoire qui t’attend au passage…
Oui, le silence est d’or. Tandis que « L’or de Naples » est le titre d’un des livres les plus connus sur Naples (et ses tics et ses trucs), d’où Vittorio De Sica avait tiré, juste en 1950, un film où déjà figuraient, à côté des vedettes renommées comme Totö, Eduardo et De Sica même, de jeunes fleurs comme Sofia Loren ou la Romaine Silvana Mangano…
Et voilà le point sensible. Raconter Naples c’est impossible. Et même essayer d’en faire comprendre, par des traits juste esquissés, la véritable personnalité ce serait une entreprise qui demanderait le temps d’une vie. Chacun de nous, bien sûr, en venant en contact avec un Napolitain ou descendant dans les rues de Naples à bord d’une ancienne « carrozzella », pourrait tomber dans le spleen stendhalien… se dire que finalement, ayant tout vu, on peut mourir sans regrets ni remords.
Car « voir Naples et mourir » veut exactement dire cela : « tu ne peux pas te passer de Naples et de son or ! » « Qu’attends-tu donc ? Pourquoi ne t’y es-tu pas encore rendu ? » « Car après il te suffira de voir — ou plutôt de respirer cette merveille, ne faisant qu’un avec la mer et ses odeurs fortes — pour t’en emparer. Elle est là. Elle n’attend que de toi. Une belle chimère (la même que Toby, l’oncle de Tristram Shandy aimait chevaucher), une chimère pourtant à ta portée. Tu peux la savourer comme une pizza, un supplì, un baba… Ensuite, lorsqu’avec Naples tu auras exaucé ton plus ambitieux désir, tu peux mourir content ! »
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L’oro di Napoli (1950), une scène avec Totò

Parfois, je reste étonné et même choqué par les circonstances qui ont rendu possible mon transfert personnel et familial à Paris, tandis qu’il y a cent ans pile mes grands-parents de Naples laissaient leur patrie en échange de Rome sans verser trop de larmes, possèdes d’un enthousiasme naïf un peux semblable au mien.
Ces circonstances me paraissent encore plus incroyables si je considère que maintenant je suis en train d’écrire en français en m’adressant à une petite ou vaste communauté francophone et que je parle de l’Italie… pas seulement pour en célébrer, comme un disque cassé, les incontournables trésors, mais pour exploiter une réflexion commune…
Même Carlo Goldoni, lorsqu’il a écrit ses Mémoires, n’a pas eu, je pense, une illusion pareille.  Car la vie d’un immigré n’intéresse à personne (ni en France ni en Italie d’ailleurs), ainsi que les phases de son intégration (linéaire ou difficile). En même temps, chacun de nous a besoin de ses certitudes. Et personne ne peut aimer qu’on lui bouleverse des points de vue, des expériences ou des visions cristallisées une fois pour toutes, comme disait le même Stendhal à propos de l’amour…
Et moi même je n’aime pas déstabiliser le château de cartes qu’au long d’un travail de patience j’ai amoureusement bâti. Je ne pourrais jamais séparer de mon amour sincère envers Naples l’amour que ma grand-mère Agata suscite en moi par la seule évocation de son prénom.
Et je ne cache pas non plus mon emportement immédiat vers une chanson comme ‘O surdato ‘nnammurato (Le soldat amoureux), interprétée par Anna Magnani :

Ô vie de ma vie même
Ô cœur de mon cœur même
Tu as été mon amour premier
Le premier et le dernier, tu seras
Pour moi !

Donc, dans mon idée ancestrale de Naples, tout comme dans le cliché, si j’ose dire, qu’en fait une entière littérature sur Naples (se synthétisant dans la phrase plusieurs fois répétée « lorsqu’on a vu Naples on peut bien mourir ») il y a la notion douloureuse d’une terrible déchirure, celle de l’abandon, de la séparation traumatique de la mère. Une mère, Naples, assez malchanceuse et surtout seule, incapable de retenir ses enfants que la détresse oblige à émigrer…
Je n’y vois rien de rhétorique, car je me suis pendant longtemps soustrait à certains chantages moraux… et que je considère l’émigration comme un choix de travail et de vie tout à fait libératoire et positif, même s’il n’y a pas la nécessité d’un tel changement. Mais effectivement autour de cette image de beauté et de faiblesse, de misère et noblesse, qu’on a collée à Naples par le biais de ses habitants se jouent beaucoup de malentendus qui ne doivent pas meurtrir nos élans amoureux, mais existent pourtant.
napoli NBCe que je suis en train de dire est très bien expliqué dans un essai de Raffaele La Capria (…) un des meilleurs écrivains italiens contemporains, lorsqu’il essaie de faire comprendre la différence entre la « napoletanità » et la « napoletaneria », deux mots presque intraduisibles, dont le premier désigne un caractère pour ainsi dire noble, authentique qu’on peut trouver dans les Napolitains meilleurs, de plus en plus rares, qui ont su assumer leur langue et culture comme un élément essentiel de leur identité et personnalité (La Capria ne cache pas que cette « napoletanità », au lieu qu’un atout positif se révèle au contraire comme une prison, une étiquette dont on ne peut jamais s’affranchir). Quant à la « napoletaneria », elle est une dégénération de la « napoletanità ».
Si je considère mes grands-parents, avec Eduardo, Raffaele La Capria ou Massimo Troisi comme des gens qui ont su accepter et aussi exploiter leur « napoletanità » dans la direction d’une ouverture, d’une évolution positive après la déchirure primordiale (et ses infinies dérives successives) , la « napoletaneria » s’affiche comme un phénomène massif qui s’est presque totalement emparé de la personnalité actuelle des Napolitains.
On dit d’ailleurs que les vrais Napolitains n’existent plus. Mais cela est banal, peut-être vrai, mais banal. Ce qui compte, la façon d’assumer sa propre identité de la part d’un Napolitain — qui n’a pas toujours la force ou les possibilités pour émigrer en se lançant dans le monde — est aujourd’hui fort conditionnée par la banalisation des éléments qui en constituent l’identité. Une misère sans noblesse, à côté d’une richesse obtenue de façon malhonnête et d’une petite bourgeoisie de plus en plus vulgaire.
J’exagère ? Il y a bien sûr les exceptions. Il est vrai que l’Histoire a été très dure avec Naples et si elle n’a pas su bien gérer ses trésors et ses diversités positives, personne de l’extérieur, en ayant les moyens, n’a pas essayé de forcer cet état des choses. Personne n’a aidé Naples à corriger ses tares héréditaires en sortant de son cul-de-sac.
riva (22) 180Plongés souvent dans un état de frustration sinon d’asphyxie, les Napolitains gardent pourtant, dans le fond, un formidable orgueil vis-à-vis de leur appartenance ainsi qu’une bien précise hiérarchie de valeurs « esthétiques ».
En 1971, jeune père encore à la recherche d’un travail stable, j’étais chargé, entre autres choses, de la direction des travaux concernant la construction de la villa de mon cousin Claudio (frère ainé de Maria Grazia) à Giulianova dans les Abruzzes, dont un professeur de l’université de Roma avait fait le dessin. Puisque l’œuvre, petite, était pourtant très compliquée à cause d’un emploi très sophistiqué du ciment armé, je faisais très souvent l’aller-retour entre Rome et Pescara, avant de me rendre dans la localité plus au nord, sur la côte Adriatique avec un pullman. Le voyage en train était interminable : cinq heures pour couvrir une distance d’à peu près 250 kilomètres. C’étaient mes premiers voyages en train et je tombais facilement dans l’impatience, que j’essayais de combattre en dormant ou me cassant la tête avec les mots croisés. Sans aucune logique apparente, je trouvais mes compartiments pleins comme des œufs ou vides comme des sépulcres. Une fois, ne trouvant pas de places ni de strapontins sur le couloir, j’ouvris péniblement les coulisses d’un compartiment fermé et je m’assis sur le divan de gauche.
spiaggia (27) 180Dans l’obscurité, je ne m’étais pas aperçu que l’homme énorme puait. Il occupait, tout seul, deux places abondantes. Des vagues de tous les odeurs possibles parcouraient l’habitacle en courant alterné, pour m’en rafraîchir constamment la mémoire, tandis que l’homme dormait.
Quand le clochard napolitain se réveilla, je ne pus pas me dérober à une conversation que son sommeil soudain interrompait sans préavis. Un colloque surréel, dans lequel ce rapatrié avec lettre d’expulsion essayait de me raconter sa vie, je crois. J’ai tout oublié, mais, probablement, il y eut entre nous quelques discussions, faisant déclencher de différents points de vue. Moi, jeune architecte aux toutes premières armes, j’étais complètement calé dans l’idéologie que toute ma génération partageait. J’étais d’ailleurs très orgueilleux de ma Fiat 500 d’occasion, couleur gris souris, qui m’attendait dans une rue secondaire près de la gare Termini. Comme je vous ai dit, le voyage était long, interminable. Je crois qu’au final ce pauvre Christ, âgé d’une cinquantaine d’années, qui avait essayé de rejoindre des amis près d’Hambourg pour y trouver une occupation quelconque, m’avait parlé d’une femme et d’une famille qui peut-être ne l’attendaient pas, à Naples. Ensuite, il avait voulu tout savoir de moi. Je lui racontai de mon mariage, de ce travail qui n’aurait pas eu de suite, de mes espoirs, tout en expliquant que, pour le moment, ma situation était très incertaine, lorsqu’il me demanda, à brûle-pourpoint, si j’avais une voiture. Oui, j’ai une Fiat 500 ! répondis-je. Ce fut pire qu’une provocation. Il se mit à hurler : mais vous êtes nul comme architecte ! Vous devez absolument vous acheter une voiture comme il faut !
Il était indigné vis-à-vis de la modestie de mes aspirations économiques… Peut-être avait-il raison ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 février 2014

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Voir Naples et mourir I/III (Le Strapontin n. 13)

01 samedi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Alfredo, mon grand-père maternel, dans la seconde moitié de sa vie, à Rome, n’a jamais perdu son accent. Ayant vécu sa jeunesse napolitaine dans le quartier populaire de la Sanità, il y avait assimilé jusqu’aux plis les plus intimes une façon typique d’être au monde que si bien interprétait Eduardo De Filippo, un de ses possibles frères cadets quant à la ressemblance, tout à fait impressionnante.
Si je ferme les yeux et que je les rouvre au rythme d’une musique psychédélique, j’ai d’ailleurs l’impression qu’à leur place (à la place d’Alfredo ou d’Eduardo) s’installe de but en blanc la gueule de Pulcinella. Un masque noir affichant un énorme nez, une bouche ne cessant de parler, de raconter, de convaincre, de se justifier, de mimer le silence. Autour de cette apparition s’agite frénétiquement un abondant drap blanc, emprunté au confrère Pierrot, se terminant par un grand béret mou de la même couleur.

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Agata et Alfredo

Cet esprit intime de la langue napolitaine que j’ai assimilé de mon grand-père — m’introduisant presque sans transition dans le monde fabuleux et gigantesque de cette ville de sorcières et de fées — j’ai continué à l’apprendre de la voix d’Eduardo. Et de la voix de Peppino aussi, de Vittorio De Sica, ainsi que d’une série d’acteurs de cinéma ou comédiens de grande valeur, jusqu’à Massimo Troisi, que la radio et la télévision nous ont fait généreusement connaître, juste à temps avant que le spectacle sur le petit écran ne devienne vulgaire et insupportable pour sa violence objective. Avant le déluge de la corruption galopante et de l’installation chez nous de ce qu’on avait efficacement baptisé comme « hédonisme reaganien », Naples, tout comme Bologne et de nombreuses villes italiennes de moyenne dimension, était encore un endroit vivant et même frénétique où la vie même était un théâtre. Ou alors une chanson… Je reviendrai sur l’importance de la chanson napolitaine et sur certains personnages célèbres, à mon époque, comme Roberto Murolo ainsi que « La compagnia di canto popolare ». Je me borne à imaginer Alfredo, qui n’était pas un ténor, s’adressant à sa fiancée Agata, — douée par contre d’une belle voix et sensible aux œuvres de Puccini —, en train de lui chanter La vucchella… (La toute petite voix)

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Ma mère, avec ses amies Velelia et Licia dans un balcon de Naples

Juste une fois, se perdant dans la nuit de temps, mes parents nous emmenèrent à Naples chez une des sœurs d’Alfredo, avant de partir à Capri en plein hiver pour une escapade mémorable (à cause d’une vague inattendue de la hauteur de deux étages qui s’enroula autour de ma mère et moi avec la précise intention de punir notre témérité avec un bain complet de la tête aux pieds). Les souvenirs de cette première visite à Naples se fixent surtout sur un lustre liberty à la lumière très faible plongeant sur un lit (avec deux ou trois matelas) submergé par une triste couverture brodée.
Juste un frère de ma grand-mère avait habité Naples avec sa famille jusqu’à la Libération. Ensuite, la plupart de ces derniers parents maternels se transférèrent à Rome. D’ailleurs, les trois autres frères d’Agata, ainsi que ses neveux, quittèrent Naples par vagues successives, s’installant surtout à Rome, mais aussi à Turin, à Milan, à Modena, à Florence et Pise.

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Mes grands-parents de Naples, par le biais d’une lente et constante « dissémination » de leur langue intime — que leurs fils ont continué à pratiquer en dépit de leur citoyenneté romaine —, nous ont sans doute transmis l’esprit de cette culture unique, soit par leur accent soit par certaines expressions tout à fait originales et inattendues.
Ce passage insensible du relais était objectivement en concurrence avec les origines de mon père, partagées entre la Romagne de Zvanì et les Abruzzes de Mimì, ma grand-mère aux cheveux de jais. Avec le temps, grâce aux voyages de plus en plus fréquents en Romagne chez les parents de Cesena et Sogliano al Rubicone, qui échangeaient notre penchant affectif avec des visites à Rome aussi chaleureuses et fréquentes que les nôtres, nous ont fait enfin croire que cette racine plus « nordique » (correspondant d’ailleurs au nom de famille) fût dominante. Ou alors, on essayait de plaisanter sur ce mélange entre le sang de Romagne et celui de Naples instaurant une sorte de parité. Car en plus la Romagne représente effectivement le « sud » dans le nord de l’Italie au-delà des Apennins et qu’une certaine « folie » dans la joie de vivre se retrouve pareille dans ces deux réalités (Bologne est d’ailleurs considérée comme une ville de Romagne plutôt que de l’Émilie). La générosité des gens de Romagne est proverbiale, ainsi qu’un penchant des Napolitains pour les actions extrêmes, aussi généreuses qu’héroïques. Si Bologne a réussi toute seule à chasser les Autrichiens de Radetsky le 8 août 1848 ; Naples a trouvé la force elle aussi de chasser les occupants (sans attendre l’arrivée des Anglo-américains) dans les glorieuses quatre journées du 27 au 30 septembre 1943.
Je viens de dire, dans mon précédent billet, que ce qui me caractérise est la peur, régnant en souveraine dans mon esprit ; donc personne ne pourra même pas imaginer que je vante ici mes doubles origines — la romagnole et la napolitaine — pour introduire sournoisement une idée opposée. Cela ne m’empêche pas d’être orgueilleux de mes origines et des hommes courageux et honnêtes qui ont fait la force et l’identité même de ces deux peuples qui ont peut-être quelque chose en commun.
Mais, revenons au « vrai sud » de l’Italie. Pendant le temps, j’ai ressenti en moi, jusque de mon enfance, un fort décalage entre cette moitié de l’arbre généalogique — qui faisait de moi, sans doute, un parfait Napolitain —, et ce manque d’une pleine connaissance de la ville de Naples. Je ne sais plus combien de fois je m’y suis rendu, rarement pour des raisons de travail ou d’études, toujours dans l’espoir de m’y caler, toutes les fois en me souvenant de l’expression « voir Naples et mourir »… J’y suis allé en train, en voiture, comme passager ou comme guide moi même… Naples m’a toujours enthousiasmé, intrigué, me laissant entrevoir quelque chose de mystérieux que d’ailleurs m’appartenait déjà en avance. Mais j’ai dû partir toujours avant que s’installent un lien plus profond, une réciprocité même trompeuse et illusoire. Au contraire de Bologne, qui a accepté mon amour tout en me demandant d’occuper de façon stable une place à elle dans mon cœur, le rapport fugitif avec Naples ressemble plutôt au coït interrompu, système diabolique de limitation des naissances prêché par les catholiques.

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Dans ce cadre, je n’aurais pas eu l’occasion de connaître Naples comme enfin je la connais — à défaut des restes de la famille napolitaine que ma mère n’eut pas l’occasion de nous faire connaître, ce que je regrette en ayant plus tard connu quelques membres très agréables — s’il n’y avait pas eu ma « zia » Lellina, une des sœurs aînées de mon père, dont le mari, « zio » Giorgio, avait installé à Naples, dans le quartier populaire de Santa Lucia, tout près de sa pharmacie, un laboratoire de médicaments pour les yeux, à base de cortisone qui lui apporta une fortune.

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Je raconterai, dans les prochains jours, la fin d’année 1955 que ma famille passa à Naples, invitée par la « zia » Lellina… Car maintenant… Je vous demande de me suivre un moment dans mon garage-hangar, à la recherche d’un truc différent, que j’appellerais le « contrestrapontin ». De quoi parlé-je ? D’un système pour « sauter » le temps. Car je dois maintenant parcourir les mêmes distances, entre Rome et Naples, tout en tenant compte de nouvelles œuvres réalisées, par exemple les autoroutes, largement inexistantes en 1955 et déjà vieilles en 1969… Ah, oui, je l’ai trouvé. Il ne me fallait qu’un « prétexte », une espèce de « time out », comme il arrive dans le basket, je crois (je ne suis pas du tout sportif).
Je dois forcément revenir à la « peur courageuse » des jours passés, qui est aussi l’attitude typique de Pulcinella. Il sourit, rit carrément, chuchote, bavarde, jusqu’à emmerder son interlocuteur (qui pourrait être son juge ou son bourreau), tandis que les yeux, tout en bougeant de façon imperceptible derrière le masque en cuir noir, restent sérieux…
Donc, en des jours assez similaires à ceux-ci, où j’étais pareillement plongé dans un défi supérieur à mes forces — et que je devenais de plus en plus proie de sentiments d’égarement jusqu’à la peur (je dirais maintenant illogique) d’une mort subite m’attendant au coin —, je reçus un appel téléphonique interurbain de Maria Grazia.
(Je me permets ici, pour le moment, de sauter toute explication servant à justifier la présence stable à Naples de cette cousine — troisième enfant de « zia » Lellina et « zio » Giorgio —, car cela sera mieux révélé après.)

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On était entre fin août et début septembre. J’étais marié de très peu. Comme il arrivait très souvent dans mon entourage d’étudiants irresponsables, ma femme était enceinte de six mois. C’était évidemment un moment délicat pour sa grossesse, que d’ailleurs un ami médecin protégeait soigneusement, en me donnant des ordres de prudence même excessive que je suivais scrupuleusement. Un petit doute demeurait sur la bonté d’une escapade en barque dans le golfe de Naples. Ma femme était d’abord résolument contraire.
Quant à moi, par une accélération exponentielle des devoirs sous forme d’obstacles, je me trouvais obligé de dépasser les fentes étroites de plusieurs Fourches Caudines. Comme mon grand père Zvanì qui, enfant de neuf ans, avait imploré sa mère de lui laisser terminer ses études primaires, à la veille de mon mariage j’avais fait le même avec la mienne, veuve bouleversée, mais solide. Je lui avais promis de me libérer dans l’année 1969 de mes derniers cinq examens, avant de trouver un travail quelconque. On était d’accord que cela devait se vérifier au moment de l’arrivée du premier petit-fils. (Alors, on ne pouvait pas encore connaître le sexe du futur bambin, mais tout le monde le savait : s’il avait été mâle, il aurait assumé le prénom de mon père.)
C’était la période où je me déplaçais de façon pendulaire — avec le scooter « Ciao » dont j’étais copropriétaire avec mon frère — depuis le minuscule appartement du quartier Salario jusqu’à l’atelier de Campo de’ Fiori, où je préparais mes pénibles montagnes de dessins techniques, ou alors je répétais mes exposés avec mes camarades.
À ce temps-là, la sollicitation continue de mon cerveau ne faisait qu’un avec un effort de la vue, auquel évidemment je n’étais pas habitué. Tout cela m’avait épuisé en me rendant triste, jusqu’au pessimisme noir.

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Vous ne pouvez pas imaginer comment Rome en ces jours-là pouvait m’apparaître triste, pénible et même sombre ! Tandis que Naples s’affichait en pleine lumière, comme une belle femme bronzée sortant de l’eau.
Vous pouvez bien imaginer, au contraire, quel pouvoir exerçait sur moi l’idée que « Fairwinds » nous attendait, avec Maria Grazia et Valentino, près de l’embarcadère à deux pas de la gare de Mergellina ! Cette barque à voile moyenne était même capable de traverser la Méditerranée, bien sûr dans des conditions favorables… On aurait fait le tour de Capri, pointé depuis sur Ischia, cherché les eaux limpides de Procida… une île à laquelle j’étais particulièrement et douloureusement affectionné…
Je me mis à genoux devant ma femme : « Je t’en supplie ! »

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Après une longue insistance, elle donna son accord. La Fiat 850 était encore en bonne forme, qu’après mon mariage partageaient mon frère et ma sœur. Mon frère et moi, nous nous alternâmes au volant tous les cent kilomètres. L’autoroute était plutôt moche et le voyage en voiture demandait plus de temps que le train. Mais là, le strapontin était plus confortable. La parenthèse bleu marin fut à la hauteur de nos désirs de la veille. La mer de Procida, du point de vue de la barque, fut beaucoup moins hostile que six ans auparavant, quand j’hésitais à dépasser la ligne de sécurité. L’enfant attendu arriva ponctuel à son premier rendez-vous, un peu hurlant, mais en bonne santé. Le jour même de sa naissance, un lycée de Rome répondit à ma demande en m’offrant un poste de remplaçant en dessin et histoire de l’art pendant une année.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 février 2014

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Le silence est d’or (Le Strapontin n. 12)

30 jeudi Jan 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Je profite de votre bienveillance, mes chers lecteurs, pour observer avec vous une reproduction en NB — hélas très mauvaise —, d’un tableau que la Mairie de Cesena m’avait racheté en 1973. Je ne sais pas si le tableau est encore accroché à quelques murs à l’étage noble de cet ancien palais qui héberge, sous les arcades au rez-de-chaussée, la stèle érigée à la mémoire de mon grand-père Zvanì.
Je ne sais pas surtout, si ce tableau existe encore, ni surtout qu’il en est de ses pigments très délicats, qu’avec le temps une lumière excessive aurait pu faire disparaître.
Je peux vous dire que les couleurs dominantes de ce tableau étaient, à l’origine, les mêmes que d’habitudes en cette période-là : le rouge se mutant en rose, le bleu se pulvérisant dans un azur céleste et le blanc. Le blanc de la chemise du condamné et aussi le blanc du visage sillonné par les rides profondes de l’effroi.
Je pourrais bien essayer, par les puissants moyens de la technologie numérique, faire ressusciter une image ressemblante. Mais, je ne veux pas le faire. Car je trouve qu’en fin de compte ce qui reste dans la pellicule et dans les pixels exprime bien mon état d’esprit que j’avais en le faisant à cette époque désormais révolue : une sincère et même courageuse défense du sentiment de la peur.
Je vois dans la peur une émotion très rationnelle, qui peut nous amener au désespoir et à l’absence de lucidité, voire à l’abandon de toute maîtrise de nous-mêmes et de notre corps ; un état pénible, justifié par les circonstances, qui nous autoriserait jusqu’à déléguer notre destin et notre raison.

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C’est cela qui arrive évidemment à celui qui n’a plus qu’une décharge de balles à s’attendre. Fiodor Dostoïevski ne mourut pas le jour prévu pour son exécution. Il fut sauvé à la dernière minute, quitte à voir ses cheveux changés de noir à blanc le temps d’un instant.
Ensuite, il a eu la chance (et l’obligation) d’écrire la plupart de ses chefs-d’œuvre. Mais, combien de fois se sera-t-il interrogé sur la séquence des événements de cette aube cruciale ? Est-ce que vraiment celui qui amène la dépêche qui nous sauve doit faire une course à bout de souffle pour arrêter le peloton avec les fusils pointés ? N’est-ce pas, au contraire, une comparution déjà prévue, connue en avance, sinon par les soldats, du moins par le capitaine chargé de donner l’ordre ?
Dans le tableau dont je me souviens, au-delà du muret un peu baroque qui descend sur la gauche, il y avait la mer. La mer paisible et indifférente d’une île méditerranéenne. Cela pour marquer la solitude de l’homme qui enfin décide d’enlever les bras et de regarder la mort dans sa gueule. La mort qu’il a devant lui parlera, peu importe si sa façon de s’exprimer est abrupte et banale. Il ne s’attend rien des gens du village qu’on imagine accroché derrière le muret. Il a longtemps imaginé, pendant la nuit, que cette population lâche et indifférente finira, plus tard, pour parler de lui, pour se plaindre et même se désespérer pour cette mort héroïque…

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Combien de fois chacun de nous meurt-il, au cours de sa vie ? Plusieurs fois, je pense, cela dépend aussi des circonstances, si l’on a affaire avec une mort physique ou alors avec une mort psychologique…
Mais, est-ce que ce sujet peut intéresser quelqu’un ?
En fin de compte, mon personnage au visage gravé par une véritable toile d’araignée pourrait bien sortir du tableau et se sauver sur un fil. Il aurait en ce cas un visage sérieux, mais moins dramatique, avant d’incarner d’autres personnages condamnés à des peines moins terribles. Dans cette image manque d’ailleurs l’éclair nuageux des explosions, ainsi que le sang, prouvant — dans le fameux tableau de Goya comme dans celui de Manet — la conséquence des actions comme dans un film au ralenti. Si l’homme au pantalon jaune tombe dans un instant, mêlant son corps et son sang au monticule de corps sans forme l’attendant à ses pieds, ce n’est pas dit que la chemise blanche de mon héros aille se salir de rouge.

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Car en fait ce que je voulais représenter, ce n’était pas la mort, mais la peur de la mort.
Un sentiment dont je n’ai jamais eu honte, que néanmoins j’essaie de maîtriser, de contraster, en le reléguant dans un coin éloigné de ma poche.
Un état de l’âme et de l’esprit qui se situe souvent sur une espèce de frontière entre tout ce que nous font voir la volonté et le désir et ce que nous montre de façon simple la vie même, avec ses petites menaces et ses possibles cauchemars.
Je ne me sépare jamais de cette compagne aux yeux cernés et inflexibles. Elle m’aidera à tremper mes illusions de puissance et de gloire quand j’avance comme une voile poussée par le vent favorable. Elle m’aidera à éviter de regarder la mort fixement, à sauter l’obstacle, pour regarder derrière elle s’il y a quelque chose que la mort n’a pas vu.

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Mon grand-père de Romagne était un homme courageux. Il a brûlé son cerveau dans une activité politique et intellectuelle frénétique. Il n’a pas hésité à se charger de risques, même dans les dernières années de sa vie. Pourtant, il était frileux, toujours inquiet pour sa santé. Probablement en raison de la disparition précoce de son père Raffaele, arrivée quand il n’avait que neuf ans.
Mon père aussi a su toujours lutter, sans jamais s’abattre ni pourtant accepter des compromis. Mais, il était le même que son père : frileux, prudent, affectionné à certains médicaments « toccasana ». Probablement, en conséquence de la disparition du père Zvanì, arrivée au bout d’un véritable calvaire.
Bien sûr — pour ma génération qui ne pouvait pas encore bénéficier, surtout dans les vingt premières années, d’une machine de la santé efficace et organisée comme celle d’aujourd’hui —, les coups de théâtre des morts se suivant les unes après les autres par un rythme soutenu (dans des familles souvent très nombreuses), créaient une base solide pour une inébranlable incertitude.
Mon père mourut quand j’avais vingt-deux ans.
Pourtant ce ne fut pas ce manque, ressenti comme insupportable pendant des années, la véritable cause de mon alignement sur le style paternel. Au contraire, paradoxalement, au moment où la famille se brisait pour la perte de son indispensable pivot, j’ai retrouvé mes forces, mon courage.
Oui, d’accord, lorsque quelqu’un vous dit « Bon courage ! », c’est là le moment où les jambes vacillent et qu’une irrésistible envie de lâcher prise se déclenche.
Mais mon courage, assaisonné avec la peur, enchevêtré même avec la peur, m’a donné toujours la force de repartir, en surmontant humblement et presque sournoisement les difficultés se présentant parfois comme insoutenables.
J’ai une façon peureuse d’avoir courage.

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Mon grand-père Napolitain, dont je veux bientôt vous parler — m’éloignant pendant le temps d’une escapade de ce quartier « umbertino » évocateur de déceptions historiques en chaîne — avait une façon d’affronter la peur de la mort tout à fait particulière. On dirait qu’il essayait de s’en moquer. Toutes les fois qu’il entendait la nouvelle de la disparition de quelqu’un de ses amis mathématiciens, il disait invariablement : « Jésus ! Jésus ! Il était si jeune… » Même si le défunt concerné avait au moment du départ deux ou trois ans moins que lui et qu’il s’acheminait vers les quatre-vingt-dix… Je n’oublierai jamais l’expression de son visage — ô combien différent vis-à-vis de celui de mon condamné ! Je crois que cette expression a laissé une trace formidable en moi, donnant de la substance à mon instinctif savoir-faire avec la peur : « le silence est d’or ! » disait-il, immanquablement.

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J’espère faire bientôt un portrait assez fidèle de mon oncle Edoardo, Dodo en famille. Je me souviens maintenant d’un épisode qui s’adapte aux considérations que je suis en train d’exploiter. Presque un mois avant de mourir Dodo m’avait convoqué dans son appartement au septième étage, où, grâce aux règles de fer de sa femme Antonia, régnait un parfait ordre bibliothécaire. J’étais en cette période — 1988 — le neveu plus à la portée de sa main, pas du tout le préféré, bien sûr. En fait, n’ayant pas eu d’enfants, il était très affectionné à tous les trois. Peut-être m’avait-il appelé parce que j’écrivais et que j’avais une particulière affection pour les souvenirs de famille. Ou alors, il n’avait pas trop de choix. Je le trouvai assis sur son fauteuil, où il préférait passer la nuit aussi, confiant ainsi de mieux affronter ou subir ses cauchemars. Je l’aidai à se lever et nous fîmes bras dessus bras dessous les trois-quatre pas en tout séparant le fauteuil d’un anonyme divan beige. Au cours de cette traversée, il me dit : « la peur ! Ce que cela peut être la peur ! »
Évidemment je ne pouvais rien dire, sauf le regarder avec mon œil le plus affectueux. Je me souviens maintenant que, grâce au soutien de mon bras, il voulut allonger un peu le parcours, frôlant le petit bureau mis de travers et s’approchant des rideaux ouverts sur la baie vitrée qui me sembla noire.
« On vient au monde, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! » dit-il.
Dieu seul le sait, combien de choses il a faites, dont une partie considérable amenée à un terme positif et avantageux pour la société, qu’il aimait énormément, parfois en cachette, sous une apparence de personnage malencontreux et agacé.
Dieu seul le sait ce qu’il aurait désiré intimement de faire. Moi, j’en connais quelque chose.
Une fois assis sur le divan beige, mon oncle, sans cacher l’effort que cela lui coûtait, m’indiqua les deux premières portes de la bibliothèque d’en face. Il appela aussi sa femme et fut alors décidé que c’était à moi la responsabilité de garder ses « papiers » qu’il y avait diligemment installés.

mamma e figlio 180Ma mère était le courage personnifié. Mais c’était toujours le courage de la vie, le courage aussi de soigner les malades et d’habiller les morts. Elle aussi a eu peur. Une façon courageuse d’avoir peur.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 janvier 2014

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Pizza, ricotta, Oreste, boum ! (Le Strapontin n. 11)

22 mercredi Jan 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Inutile de vous dire que mon séjour à Rome, pour lequel j’avais prévu une halte rajeunissante de trois jours et trois nuits, a été une déception totale. D’abord le retour dans le quartier « umbertino » de piazza Fiume, avec ce pèlerinage dépourvu de sens dans un endroit que ma mémoire avait fourni d’un piédestal peut-être disproportionné…
Mais je vous raconte ce qui s’est passé par le menu.
Quand je suis arrivé à cet hôtel trônant dans la rue Calabria, le concierge m’a très bien accueilli. C’était un jeune homme sur la trentaine, désormais habitué au train-train de cette petite auberge qui se remplit et se vide en continuité de pullmans de touristes japonais, allemands, anglais, russes… Il aurait pu bien me dire, comme le personnage incarné par Gino Paoli :

Ils vont de bas en haut,
des couples toujours pareils
je ne les vois plus
même pas avec
mes lunettes
…

Mais, celui-ci n’avait même pas cette ironie, ce sens du drame de la vie. Dès le premier regard réciproque, j’ai compris que ce n’était pas la peine ni d’entamer une discussion sur les gens qui vont et viennent ni de lui expliquer ou de lui demander quoi que ce soit. D’ailleurs, il ne me disait rien et ne me voyait même pas lorsqu’il me donnait la clé de la deuxième chambre à gauche, au deuxième étage.
Rentrant dans la chambre, je fis le compte : j’habitais dans ces mêmes murs avec ma famille il y a soixante ans ! Tout me semblait différent : le couloir plus petit, la chambre plus grande. La fenêtre… En écartant le rideau occultant tout rayon de soleil, je dus constater que la fenêtre à double vitrage avait un poignet tout à fait différent… j’ouvris. L’ancien encadrement en pierre de taille avec le tout simple garde-corps abîmé n’avait pas changé, ainsi que les volets. J’eus un bref élan suicidaire : suis-je venu ici juste pour une fenêtre ?
Le soir, petit à petit, le courage est revenu. Je me suis glissé dans la rue au moment où les magasins et les boutiques fermaient. Angoissé par cette animation dépourvue de joie, je me faufilai dans la rue Sicilia, sur la gauche. Une rue tranquille et austère qui mène jusqu’à via Veneto comme une épée. J’avais faim, et la vue, sur la droite, du lycée où ma mère avait étudié ne me donna aucune émotion… Je m’arrêtai juste un instant à regarder la sortie secondaire de cette prestigieuse école. De là, chaque fois avec une expression différente, sortait Ambra. C’était il y a cinquante ans…
Une légère inquiétude s’empara de moi, avant de s’évanouir au fur et à mesure que l’idée d’une pause alimentaire prenait le dessus. Je traversais via Veneto ; ensuite, je passai à côté de l’Harry’s-bar ; enfin, j’embouchai la descente vers le centre et, quelques mètres après, je me décidai à entrer dans un petit restaurant sur la gauche.

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Quand je sortis, je fis une petite promenade jusqu’à la fontaine de piazza Esedra, puis, en revenant vers l’hôtel, je m’arrêtai devant l’ambassade américaine. D’un coup, je me souvins des manifestations pour le Vietnam et des

Yankees, go home !

…ou des nombreuses multiples occasions qui m’ont catapulté ici ou là dans ce quartier en fin de compte anonyme, triste, étranger. Un quartier qui n’a jamais eu la chaleur de Trastevere ou l’authenticité de Campo de’ Fiori. Ou peut-être, c’est justement ce manque de personnalité qui lui a donné la possibilité de s’adapter aux changements. En rentrant dans l’hôtel, je m’étais complètement rassuré. Il n’y avait rien à faire, je n’avais aucune tâche à exploiter. Ce quartier, de plus en plus rempli d’hôtels et de restaurants, aurait bien pu se transformer en un seul grand village ne se consacrant qu’aux gens de passage. Rien ne pouvait se coller à ces murs…
Je pensai pendant un instant à Paris et me demandai pourquoi là-bas, même dans les beaux quartiers, très aristocrates, bâtis à cheval des siècles XIX et XX, on ressent une identité qui nous parle ? Où est-il le secret d’une société ainsi vivante ? Ici, on dirait une Varsovie bombardée tout en laissant les palais debout, où tout le monde est parti. La petite euphorie collective dont je me souvenais s’est totalement volatilisée.
Il me semble de vivre dans la réalité ce que vit James Stewart dans le film « La vie est belle » de Franck Capra. Je me vois traverser avec James le cauchemar de frapper aux portes des gens qui font partie de ma propre vie et de ne rencontrer que des refus… « Je te fais voir ce qu’il arriverait dans ton village si tu n’étais pas né », avait dit ce personnage mystérieux — son Ange-Gardien — descendu sur terre pour le sauver. Et moi, j’ai vu les mêmes choses. À la place de mon ancienne maison, il y a maintenant un hôtel et tout le monde jurerait qu’il y a eu toujours un hôtel… Les rues sont peuplées de gens qui n’ont aucune mémoire de ce dont je me souviens…

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À quoi bon demander l’horaire ? Oui, c’était en fin d’après-midi. La bande des Bersaglieri faisait son apparition, en courant, au croisement de la rue Piave avec la rue XX septembre. Y a-t-il quelqu’un qui se souvienne de la joie de vivre ?
Le lendemain, je payai l’addition et quittai l’hôtel. Heureusement, ma valise avait deux roues et la promenade était assez brève pour atteindre la gare. J’attendis des heures dans un bar métallique placé dans le vide au-dessous du grand toit projeté vers l’avenir.
En cette situation, tout à fait pénible, j’appris la mort de José Saramago, l’écrivain auquel je me sentais alors particulièrement attaché. Peut-être, pour sa capacité de se prendre au sérieux sans en avoir l’air…
Le retour anticipé à Paris ce fut long et incommode. Entre Rome et Florence, je dus me contenter d’un strapontin. Entre Florence et Bologne, je dus partager mon compartiment avec une famille japonaise agitée. Entre Bologne et Milan, je dus attendre que les lasagnes que j’avais attaquées avec trop de voracité cessassent de me suffoquer.
Assis finalement dans le train de Paris-Gare de Lyon, je m’endormis.

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Un petit garçon en caleçons courts et bretelles s’approcha de moi. Il sautait continûment et n’arrêtait pas de parler. Avec lui, il y avait un autre garçon, plus petit, très maigre ainsi qu’une fille à l’air rêveur.
— Comment t’appelles-tu ?
Je ne pouvais pas répondre. Il me dit son nom, et celui des autres. Mais je ne voulais pas interrompre le rêve pour en prendre note. Je préférai l’oublier.
— Est-ce que tu peux nous accompagner ? Nous sommes seuls, notre mère ne nous donne pas la permission de sortir. Sauf s’il y a quelqu’un comme toi… un grand !
Dubitatif, je donnai mes deux mains au plus petit et à la fille, tandis que le petit Gian Burrasca sautillait devant nous. Avançant sur le trottoir de la rue Piave, ce dernier faisait le cicérone :
— Ici, sur la droite, il y a LA MADRE DI FAMIGLIA, vous avez besoin d’une paire de chaussettes ? En face, plus avant sur l’autre trottoir il y a CACCETTA, un magasin de chaussures… Dans cette traverse, au fond, il y a le barbier. Mon père et moi, avec mon frère, nous y venons assez rarement. Mais, cette enseigne qui roule comme une hélice c’est cool !
Par la sombre et triste rue Piave (moins triste que via Calabria, en vérité), nous débouchâmes enfin sur une rue plus large, lumineuse, juste un peu sinistre pour le sens de vide qu’elle émanait. Je n’avais pas noté la foule de gens désœuvrés accourant et s’accoudant aux rambardes. Je n’avais pas noté les rambardes non plus. Quand les deux trottoirs furent comblés de têtes et de bras en noir et blanc — qui sait pourquoi ? — j’entendis le silence et j’eus peur. Accoudé à ma portion minimale de parapet, les trois enfants serrés à mes jambes, je vis une figure surréelle, très élégante même si habillée de haillons colorés, avancer comme une marionnette, un bâton doré dans la main. À proprement dire, le bâton ne restait jamais dans une de ses mains, droite ou gauche, mais il passait de l’une à l’autre, toujours en suivant, dans l’air, des parcours nouveaux et inattendus.

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— Le mazziere ! hurla Gian Burrasca.
— Il dirige la bande, ajouta le frère
— … La bande militaire, précisa la sœur.
Quand la bande arriva, avec ses trombes, ses plats et ses tambours, une émotion violente me transperça, et je me réveillai.
C’étaient les lasagnes, que je n’avais pas digérées. Je regardai hors de la vitre. Je lus OULX. Le train s’approchait de la frontière française. Je pris le blouson en dessus de ma valise et je l’endossai comme une couverture. Essayant de ne pas glisser sur le siège vide à côté comme dans un lit, je m’efforçai de garder une position adaptée à cette digestion précaire. Petit à petit, la tachycardie s’apaisa et je pus m’adonner au souvenir de cette vision, très forte, du tambour-major qui dirige la bande comme un mécanicien guiderait son train. Ou comme Totò. Avec ce petit ondoiement de la tête et du corps…
À nouveau endormi, je crois, je me trouvai dans la même rue XX Septembre. Mais, il n’y avait plus de rambardes. La foule suivait de près le cortège des soldats. Les trois enfants voulaient absolument « rattraper la bande ». Nous courûmes alors pour rejoindre ce vacarme. Le mal à l’estomac disparu, je m’aperçus des larmes jaillissant de mes yeux avant de se lancer partout ! Tout était physique, enivrant, merveilleux, jusqu’au changement de la garde devant le Quirinale, que l’arrivée en course de Bersaglieri ne réussit pas à rendre moins triste.
Fatigué, comme si j’avais supporté une journée de lourd travail, je raccompagnai les enfants chez eux, dans un appartement au deuxième étage, via Calabria 17.

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La mère souriante m’accueillit et m’invita à m’asseoir d’une façon péremptoire. Je ne pouvais me dérober. La petite radio allumée, tous les meubles appuyés aux murs pour créer un peu d’espace, je fus spectateur invisible (car personne ne s’occupait de moi) d’une petite fête de carnaval.
– « A carnevale ogni scherzo vale », riait la petite fille à l’air taquin
— « Au carnaval de la marquise, toute moquerie est admise », traduisait pour moi une très jolie vice-mère, s’apprêtant à lire, d’une voix impeccable, une fable aussi belle qu’impressionnante, la petite sirène de Hans Christian Andersen.

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— Pizza, ricotta, Oreste… boum ! (*) hurlèrent les douze ou treize enfants, tous ensemble, tandis que la vice-mère, une cousine de Romagne qui s’appelle Luisa, m’expliqua que cette expression est un peu l’équivalent de Girotondo…

Tourne, tourne en rond
tombe le monde
tombe la terre
tout le monde
tombe à terre !

Les trois enfants, timides au commencement, prenaient déjà l’envol. Il y avait de très bons petits paninis avec le beurre et la pâte d’anchois, le chocolat chaud et… la crème avec une petite écorce de citron. En levant la tête, on pouvait se régaler à la vue des serpentins en guirlandes. Pourtant, le vacarme total ne manquait pas de poésie. Une multitude d’enfants entre les cinq et les dix ans se lançaient réciproquement de confettis et de serpentins dont apparemment on avait fait une provision inépuisable.

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La fête finie, la jeune fille, calée dans le fond d’un fauteuil, feuilletait un grand livre illustré, tandis que les deux mâles chuchotaient :
— Parmi les invitées, qui était-ce ta préférée ?
— Celle qui était Cendrillon, habillée en rose, dit l’enfant maigre. Et toi ?
— Moi je me suis fiancé avec la verte, Peter Pan, répondit le plus grassouillet.

005_carnevale_009 180Sur le quai de la gare de Lyon, en m’adressant vers la ligne 1 du métro, j’essayai de ranger mes émotions en désordre. Apparemment, Rome m’avait dit adieu, ou alors Rome s’était faufilée dans ma poche ou, plus intimement, dans ma gorge et mon estomac, décidée à me suivre, à partager mes expériences présentes et futures.

Quant à Paris, il m’accueillait avec sa frénésie concrète.

Giovanni Merloni

(*) Deux enfants se tiennent par la main les bras croisés, tout en cheminant en avant et scandant : « Pizza, ricotta, Oreste… ». Quand ils arrivent à « BOUM » il refont le même parcours à l’arrière, tout en scandant à nouveau la ritournelle.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 22 janvier 2014

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Entre chien et loup (Le Strapontin n. 10)

21 mardi Jan 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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(Au crépuscule, quand la nuit commence à tomber)

J’avais oublié de vous dire que dans mon voyage à rebours dans la mémoire j’ai cogné un soir, entre chien et loup, contre un objet que je ne pouvais voir, tellement il était fondu avec l’obscurité de la cour parisienne. Au-delà de cette porte cochère qui n’a pas changé depuis le XVIIe siècle, le désobligeant (ou cabriolet à une place) était encore là, garé sous le vieux marronnier dans l’attente qu’un quadrupède costaud le sorte avec sa précieuse charge d’idées et de projets dans les rues du quartier. Avait-il appartenu à une des protectrices de Jean de la Fontaine ? Était-ce le cabriolet à une place de la remise (*) de Calais, où traînait avec de confus projets d’amour Yorik, le protagoniste de l’incontournable Voyage sentimental à travers la France et l’Italie dont nous a fait cadeau  Laurence Sterne ? D’ailleurs, cet objet sans vie, abandonné depuis des siècles dans un obscur entrepôt de décors théâtraux, n’avait pas été ressuscité pour un film en costume, mais justement pour moi.

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Plus probablement, dans mes souvenirs flottants entre chien et loup, je ne m’étais pas aperçu que c’était la Giardinetta de mon père, qu’il avait abandonnée au bout du trottoir en descente, avant de se décider à chercher un mécanicien pour la remettre en marche. J’entrai sans difficulté dans le désobligeant et, puisque le siège était encombré de paquets pourris, je profitai de l’impeccable strapontin blanc. Blanc ? Oui, j’admets que c’est étrange, mais ce petit siège de réserve se détachait dans la nuit de lune pleine comme une fée souriante vêtue de rideaux transparents.

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Tandis que mes frères entraient et sortaient de la porte opposée, je me souvins très nettement de cet après-midi où l’on nous avait tirés en quatre épingles pour faire un tour en voiture avec le « babbo » et que cette petite aventure familiale avait échoué tristement. La Giardinetta ne donnait pas signe de vie. Et, tout simplement, sans le prix de consolation d’une glace ou d’une meringue avec la crème fouettée, nous rentrâmes déçus dans la maison sombre. Pourtant, cette immobilité — périodiquement dérangée par les petits sursauts que mon frère ou la sœur provoquaient — se figea de façon tellement agréable dans mon corps assis que je me sentis autorisé à sauter d’un souvenir à l’autre suivant un parcours, aussi hasardeux que prodigieux, que cette immobilité rendait paradoxalement possible.

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On sentait l’essence, mêlée au goudron du garage. La Mercedes blanche pouvait bien appartenir à quelques mafieux clandestins venant de cette mystérieuse porte en fer, toujours fermée, juste à la hauteur de la Giardinetta en panne, d’où sortaient des hommes de fatigue avec des sacs de charbon sur l’épaule. Pour moi, c’était un parfait désobligeant, un coin séparé tout à fait irremplaçable. Noblesse désoblige.

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Mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste au visage humain, aurait tout reconduit à la mère. Car elle, par le biais de sa rêverie, s’appuyant à sa mémoire fabuleuse ainsi qu’à son talent sans faille (lui permettant d’évoquer comme possibles des choses normalement impossibles), la mère peut allumer la mèche de la volonté. Il ne m’a jamais trouvé un rapport entre les rêveries de ma mère et ce strapontin au ressort parfaitement huilé dans l’ancienne désobligeante ou dans la Mercedes Benz blanche du garage endormi.

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Il ne m’avait pas expliqué non plus l’émotion qui se reproduisait quand je m’asseyais sur le muret du garde-corps, et que je me laissais ravir par la contemplation de ce qui se passait dans la rue : le fou en chaussettes noires qui endossait des slips rouges en dessus d’un redoutable collant noir ; les fils électriques faisant scintiller le trolley du « filobus » vert pâle montant en direction de piazza Fiume, après avoir frôlé de ses gommes épuisées via Veneto et via Boncompagni, ce lieu de rencontres forcées où j’avais plusieurs fois cueilli la joie unique, en rentrant tard avec mes parents distraits, de m’asseoir à côté de la vitre courante et de me consoler en chuchotant à moi-même une espèce de lamentation muette : mmmmmmuuuummmmmmuuuummmm ; le rudimental nettoyage de la rue au couchant ; le piano sur roues, plus triste que drôle, que mon père appelait orgue de Barbarie, d’où se déclenchait une musique assez rudimentaire : Ar-ri-ve-der-ci Roma…

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Je me souviens d’ailleurs de noms mystérieux, comme celui de LA MADRE DI FAMIGLIA  (un magasin de vêtements pour tous à via Piave) ou LE SORELLE ADAMOLI (via Salaria), ou l’enseigne ITALCABLE qui donnait un air de luxe sérieux à l’immeuble sombre d’en face, au coin de via Boncompagni. Et je note l’étrange coïncidence de la présence aujourd’hui — juste à l’angle de ce même édifice à l’enseigne changée — du cabinet du notaire qui curieusement m’assista en occasion de mon « retour », en 1984, dans le même appartement de coopérative où ma famille s’était transférée en 1954…
(Je parlerai bien sûr du traumatisme profond que ce nouveau déménagement provoqua en ma mère, obligée de se transférer chez sa sœur Augusta dans une maison très spartiate qui n’était pas la sienne ; et aussi mon personnel égarement de vivre, trente ans depuis, une deuxième fois l’installation dans cette même maison et ce même quartier où les fantômes du passé ne cessaient de voltiger.)

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Je crois avoir déjà parlé quelque part de ma passion pour les terrasses panoramiques ou aussi pour les balançoires suspendues juste au-dessus de l’écume de la mer, de cette soif d’infini où se cache toujours, probablement, le désir d’une rencontre… Tout en attendant l’arrivée d’un visage et d’une silhouette unique, d’un corps et d’une âme qui nous manque gravement, j’essaie de profiter du talent tout à fait rare dont ma mère m’a fait cadeau. Apprenti sorcier, j’essaie de l’imiter et surtout de ne pas me figer longuement dans une stérile contemplation de mon égarement.
Mon cousin prêchait aussi, avec une assurance contagieuse, la pensée mobile, indispensable pour s’en sortir des tours vicieux de la perte. Si mon père avait suivi ce conseil, en nous invitant à abandonner la Giardinetta à sa mort provisoire, nous aurait bien sûr offert une glace dans le jardin de Fassi près du Corso d’Italia, ou alors une pizza ou une « mozzarella en carrosse » dans le vaste local via Nizza qui sentait le feu de bois… Nous aurions sauté de joie, comme l’enfant du pauvre chômeur de « Voleurs de bicyclettes » : « papa, la mozzarella en carrosse ! »

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Donc, en empruntant librement les enseignements de mon cousin, je pourrais affirmer que si ma mère sans doute m’a transmis cette étrange attitude à mêler la réalité au rêve, sans renoncer aux bénéfices de la volonté, elle a été pour moi la quintessence de la pensée mobile. Mon père, plus silencieux et secret, m’a transmis en tout cas un certain esprit d’aventure et d’inconscience qu’en fin de compte son hypocondrie très humaine ne contredisait pas.

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C’est pour cela que j’aime les balcons et la vue d’en haut des rues animées, où j’ajoute facilement les souvenirs qu’on me raconte, dont cette image des pompiers qui rentrent un jour, par cette même fenêtre, dans notre appartement au deuxième étage, pour y éteindre un incendie, heureusement très circonscrit. Cette image physique d’hommes lourds et pourtant agiles qui osent marcher sur le cornichon m’enthousiasmait énormément. Quoi, mon point d’observation au sommet du mât du vaisseau, va-t-il se transformer en passage, en porte tournante du grand hôtel, en trappe pour le passage des biscuits aux amandes dans le cloître du couvent des sœurs de Sogliano al Rubicone ?
Je ne peux pas tout reconstruire, bien sûr, dans ce passé révolu daignant revenir à l’esprit de but en blanc, sans jamais me prévenir, au risque de me trouver le plus souvent dépourvu de plume ou de papier pour prendre note.

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Mais, il y a déjà des années qu’un projet bourdonne dans ma tête tiraillée. Maintenant, à la place de mon ancien appartement, un petit hôtel s’est installé. Son enseigne, « Albergo Priscilla », tout en évoquant les crânes ensevelis dans les catacombes homonymes, provoque en moi une petite hypothèse de transgression que j’hésite pourtant à concrétiser. Une chose banale, au fond. Il ne faut que téléphoner, ou écrire un mail : voyez, je voudrais d’abord savoir si vous avez des chambres au deuxième étage… Deuxième question : si vous occupez tout l’étage, je voudrais réserver une chambre du couloir à droite en sortant de l’ascenseur… Oui, une des chambres donnant sur la rue… Le bruit ? Peu importe, ce ne sera pas le même bruit qu’il y a… Mais, il me rappellera bien sûr quelque chose… Merci. Dernièrement, s’il vous plaît, c’est pour cette raison que je réserve en avance de trois mois… Je voudrais la deuxième chambre, juste au centre du couloir… Je suis né là-dedans, il y a très longtemps, à moins de cent mètres en ligne d’air du lieu précis de la brèche de Porte Pia… Saviez-vous qu’en cet endroit il n’y avait que des arbres, des fontaines ainsi que d’agréables promenades romantiques ?

Giovanni Merloni

(*) Robert : « Carrosse, voiture de remise : voiture de louage plus luxueuse que les fiacres « qui, au lieu de stationner sur les places, se tient sous les remises » (Littré).

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 21 janvier 2014

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La juste bataille (Le Strapontin n. 9)

20 lundi Jan 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Mon ami de plume électronique a raison. La nostalgie, cela risque de devenir, comme il dit si bien « un luxe, sinon une luxation de la mémoire ».
En fait, la mémoire nostalgique se niche quelque part dans notre deuxième corps, celui qui se juge invisible et incorruptible, dans cette espèce d’antichambre ou salle d’attente (notre ombre) d’où les souvenirs, réorganisés en armée régulière, partiront tôt ou tard, à l’attaque de notre corps principal, tout à fait visible et corruptible.

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Giovanni Merloni, machine à écrire 1957

Ou alors ce seront des corps étrangers, des corps bien réels, appartenant à des gens indignés, à tort ou à raison, vis-à-vis de cette insistance de la précision des souvenirs et de leurs circonstances. Ce seront eux qui déclareront la guerre à ma mémoire.

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Comment pourrais-je, alors, avancer sans conséquence dans l’illusion de relier ma nostalgie à une réflexion universelle, à une prise de conscience collective ?
En fait, je risque de me faire mal en suivant la piste gelée et redoutable du « retour » sur le lieu du délit. La nostalgie est dangereuse comme toute insistance à traîner dans les terrains vagues de l’indécision et du doute.
Pour vivre (et être aimés), il faut savoir trancher. La sagesse a besoin de l’oubli. « Le soleil ni la mort… » Oui, regarder le passé fixement, mélancoliquement, c’est comme regarder le soleil et la mort.
Pourtant, si je le fais, si j’avance dans mes fouilles comme un archéologue survolté il y a bien sûr une raison qui va bien au-delà de moï, de mon insignifiant personnage.

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Je fouille à la recherche d’une identité cachée. D’abord, cela a affaire avec mon identité à moi. Je veux la découvrir moi-même, avant de subir par quelqu’un d’autre un portrait qui ne me ressemblerait pas…
Quand je m’étais rendu, essoufflé, au chevet de Monsieur de Montaigne, je voulais dire exactement cela. Mais, en cette rencontre que je n’oserai pas tenter à nouveau, je ne trouvais pas ce mot, « identité », qu’ensuite, en revenant, la queue entre les jambes, j’avais appelée « autobiographie », en m’attirant la perplexité de mes lecteurs.
En fait, même si je puise surtout dans ma mémoire personnelle, je n’ai aucune intention d’écrire une autobiographie. Une telle entreprise me conduirait d’abord à raconter ce qui n’est pas racontable. Ensuite, dans mes mains, le récit d’une vie contrariée ou heureuse risquerait de devenir la représentation objective et ennuyeuse d’une histoire répétitive et banale. Je me sentirais obligé à voir le protagoniste de mon récit comme les autres le voient, en partageant en définitive leurs jugements, leurs indifférences, leurs attachements tout à fait épidermiques.

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J’aime énormément Fernando Pessoa et j’aime aussi sa façon d’esquiver l’autobiographie en se dédoublant en plusieurs répliques. Moi, j’accepte le risque qu’on me considère un écrivain « nombriliste », voire autobiographique, dans la certitude que tout le monde finira pour comprendre que mon but est exactement le contraire : je mets au centre quelqu’un qui raconte à la première personne mille et une histoires dans lesquelles il s’est trouvé, pas toujours dans le rôle principal. De ces moments et passages de sa vie, vont inévitablement jaillir, au fur et à mesure, des personnages différents.
Oui, bien sûr, j’essaie de saisir le sens d’une vie principale, la mienne ; mais j’utilise le charisme de certains événements mémorables comme passepartout pour entrer dans la vie des autres. Et parmi ces « autres », je vois aussi, comme des étrangers, les nombreux « moi » dans lesquels je ne me reconnais pas. C’est pour cette raison que j’aime autant les digressions.

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Rome dans les Mura Aureliane (Google Earth)

Hier, en rouvrant les yeux sur les rails de la gare de l’Est au-dessus de la longue marquise grise, tandis que le TGV pour Strasbourg s’éloignait tristement avec sa charge d’hommes et de femmes affairés, ou contrariés, ou juste un peu fatigués, je me suis dit que ce quartier de Rome, désormais lointain, auquel j’avais longuement attaché un rôle peut être exagéré dans ma vie, ce n’était en fin de compte que le reflet d’une époque et de ses nécessités. Oui, le quartier Ludovisi avait été créé à la suite d’un acte irrévérencieux et brutal. Mais, à sa place, on ne pouvait pas considérer les constructions réalisées, avec les rues, les trottoirs, les réverbères comme des insultes à la civilisation humaine. D’ailleurs, on peut dire le même des énormes changements que Paris entre autres a subis dans la même période, cette fin du siècle XIX aussi frénétique que prodigieuse.

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Le premier Parlement du Royaume d’Italie à Palazzo Carignano, Turin

Pourtant, je me sentais complice de cette brèche, de cette espèce d’accouchement par césarienne qui faisait sortir des remparts l’immobilisme absolu d’une église état tout à fait archaïque et autoritaire pour laisser la place aux Bersaglieri…
En fait, cette brèche avait fait déclencher la première installation des nouveaux arrivés, d’abord autour de la porte Pia, ensuite tout au long de via XX Septembre…
D’ailleurs, il arrive toujours comme ça. Moi aussi, les deux premiers mois à Paris, je m’étais installé, avec ma fille, dans un deux-pièces à côté du Métro Goncourt. Le hasard avait choisi pour nous, car ensuite, nous avons appris à aimer ce quartier entre Xe et XIe arrondissement… Des endroits où ne manquent pas les signes de démolitions parfois brutales. Juste quelque philologue opiniâtre des anciens tracés peut reconnaître deux morceaux d’une même rue, coupée en deux par les nouveaux boulevards (comme il arrive, par exemple, à la rue de Malte, coupée par le boulevard Voltaire et l’avenue de la République ; ou à la rue Oberkampf, coupée par l’Avenue de la République et aussi par l’avenue Parmentier)…

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En redescendant la rue du faubourg Saint-Martin, j’ai dû ralentir le pas, car près du mur d’enceinte de l’ancien couvent des Récollets, maintenant habité par la Maison des Architectes, on avait organisé la distribution d’une soupe chaude à une multitude de gens sans moyens. D’un côté, j’ai partagé un sentiment positif, celui de la bonne volonté ou, si je dois chercher un mot plus approprié, de la charité. Mais, de l’autre, une peine lourde avec un sentiment d’impuissance s’est emparée de moi. Car, même cette ville que j’adore, cette ville raisonnable et généreuse, avec ses beaux trottoirs et rues et jardins et bistrots et enseignes, avec ses mille initiatives solidaires semble-t-elle, elle aussi, renfermée dans un cocon, tout comme cette autre vielle ville, pleine d’églises vouées à la charité, mais en fin de compte une ville inhospitalière dans ses remparts. J’ai eu plusieurs frissons en touchant presque physiquement le contraste invétéré entre ceux qui s’attachent à leur vie aussi modeste que privilégiée et ceux qui n’ont pas une vraie vie. Ne serait-il pas le cas pour qu’on ouvre une brèche dans le mur d’une telle incompréhension réciproque ?
En rentrant chez moi, je me suis dit que la destruction de l’ancien jardin et d’une partie de ses merveilles n’était que le mal mineur et qu’il fallait se positionner. D’abord sur la brèche. Car sans la brèche il n’y aurait pas eu la destruction. D’ailleurs, il n’y aurait pas eu non plus l’Histoire que nous avons connue, une Histoire pleine de contradictions, bien sûr, mais pleine aussi de vie et d’espoir.
Prenons comme seul exemple via Veneto, le centre de la « dolce vita » dont nous parle Fellini. Y aurait-il pu exister d’autres « via Veneto » en dehors de celle-ci ? Il suffit de se souvenir que via Veneto, dans les années cinquante et soixante, faisait de contre poids aux plus célèbres endroit du centre historique ? Y aurait-il eu Ennio Flaiano ou Marcello Mastroianni ou Vittorio Gassmann se promenant avec Annette Stroyberg — comme moi-même je les ai vus un soir — dans cette même « strada » ou passerelle si elle n’avait pas surgi, comme une splendide gemme, des fumées noires des arbres détruits (et des tableaux abîmés) du  plus beau jardin du monde ?

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Giuseppe Mazzini

Non, je n’oserai jamais contester la brèche qu’on ouvrit dans les anciens remparts à 10 heures du matin du 20 septembre 1870. Bien sûr, on sut profiter de la faiblesse de la France après Sedan ainsi que de la provisoire distraction de notre ennemie jurée, la redoutable Autriche. Cette annexion de Rome au Royaume d’Italie — âgé à cette date de juste neuf ans — n’avait rien à faire avec l’idée républicaine de 1949, dont on a parlé dans ce blog. Néanmoins, on réalisa une partie du projet politique de Giuseppe Mazzini ainsi que le rêve obstiné de Giuseppe Garibaldi :

Rome, ou alors la Mort !
O Roma o morte!

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Garibaldi dans une caricature, avant la conquête de Rome

Je ne peux pas négliger l’enthousiasme sincère ni l’héroïsme de milliers et milliers d’Italiens se collant à jamais à ce petit et même insignifiant trou. Et je suis redevable à cette minuscule butte de briques et de pierres d’où le général Cadorna incitait ses soldats, pour une raison privée aussi.

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— S’il n’y avait pas eu l’union de Rome à l’Italie, mon grand-père Zvanì ne serait pas descendu en 1900 dans cet endroit hanté par la confusion et le rêve pour y travailler comme journaliste politique ;

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Un des premiers ministères de l’Italie unie, installé dans la via XX Septembre

— Si Zvanì ne s’était pas installé dans le quartier de la via XX Septembre — qui célèbre justement le jour de la brèche tout en reliant la Porte Pia au Quirinale, siège du Président de la République —, il n’aurait pas rencontré, juste à côté de son habitation, cette femme aux cheveux de jais, belle et intelligente, prénommée Filomena et appelée Mimì :

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— S’il n’y avait pas eu, sous le ciel paresseux de Rome, cet amour extraordinaire et unique (comme le sont tous les grands amours), mon père Raffaele (appelé chez les parents et les amis Lello) n’aurait pas franchi le seuil de l’existence ;

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— S’il n’y avait pas eu cette nouvelle capitale — encore jeune, avec ses quarante-trois ans en 1913, mais déjà pleine de ministères dont celui de l’Instruction publique — mon grand-père maternel, Alfredo, n’aurait jamais monté de Naples avec son épouse Agata et ses deux premiers enfants, ma tante Marie et ma mère, née à Naples, mais déjà promise à sa future résidence, si l’on considère son prénom, Pia, de toute évidence emprunté à la porte de la brèche.
D’ailleurs, au-delà des circonstances qui ont fait dépendre mon destin particulier d’un événement historique précis, je vais me convaincre que le trou opéré pour unir Rome au reste du pays a été une des rares ruptures qu’on peut évaluer de façon équilibrée, sinon carrément et sincèrement enthousiaste. D’ailleurs, je ne fais qu’un avec ceux qui, malgré tout, aiment ce merveilleux pays qu’on appelle l’Italie.

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Roma, crue du Tibre de novembre 2004

Une fois acceptée ma propre naissance comme une des inévitables conséquences de cette positive rupture, je peux m’autoriser aussi, contre les multiples forces qui voudraient peut-être m’en empêcher, à poursuivre cette entreprise farfelue, mais pas du tout vaniteuse, de remettre debout, à ma façon, le Palais aussi abîmé que précieux de la Mémoire. Celle-ci sera, j’en suis certain, la juste bataille.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 janvier 2014

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Copier-coller (Le Strapontin n. 8)

18 samedi Jan 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Lorsque mes parents se sont mariés, en juin 1942, mon père habitait via Calabria 17 dans un appartement au deuxième étage avec sa mère Filomena (surnommée Mimì) ; tandis que ma mère habitait via Tagliamento 55 avec ses parents, ses deux sœurs et son frère. Combien de fois avons-nous parcouru cette distance, relativement brève, dans notre enfance ? Et combien de fois mon père l’aura-t-il parcourue, en descendant, tandis que ma mère l’arpentait en montant ? Combien de raccourcis auront-ils découverts, dans ces quartiers qui avaient presque leur même âge et grandissaient avec eux ?

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via Calabria dans les années 1950

Après le mariage, en temps de guerre, de pauvreté sinon de misère, la position stratégique de la maison conjugale permettait bien sûr à ma mère de se rendre — à pied ou avec le bus électrique — à l’école moyenne, le Jules César, où elle enseignait. Il suffisait de traverser la piazza Fiume avant de se faufiler dans la rue Nizza, un ruban long et étroit, tout en descente, pointillé de jardins sur le côté gauche ; de là, elle plongeait sur le très récent boulevard constellé de pins, nommé Corso Trieste… Quant à mon père… je sais très peu de ce que mon père faisait exactement. Réformé au service militaire pour insuffisance thoracique, il travaillait près du cabinet d’un avocat et faisait bien sûr le possible pour aider sa femme dans le soutien du ménage. Il était d’ailleurs très occupé, surtout après le 25 juillet 1943, journée mémorable de la chute de Mussolini. On disait en famille que justement chez nous, dans notre appartement, se réunissait de façon clandestine un groupe d’amis qui travaillait à la reconstitution du parti socialiste italien. Mon père participait bien sûr à la Résistance, si c’est vrai que pendant ces temps difficiles des fusils avaient été cachés dans les tuyaux de la cheminée près de la cuisine. Mais, où se rendait-il mon père, en sortant ?

003_via calabria 180 antique(de gauche à droite) Via Piave, Via Calabria et via Sicilia depuis piazza Fiume

Il n’y avait que l’embarras du choix. Car, juste en tournant le coin à droite, à la hauteur de la piazza Fiume, suivant via Piave on pouvait atteindre via XX septembre (reliant Porte Pia au Quirinale, à la nouvelle gare Termini et aux quartiers surgis comme des champignons entre la gare et la basilique de San Giovanni…) Il pouvait aussi bien descendre jusqu’au bout de la rue sur le trottoir à droite, emboucher via Boncompagni et rattraper en cinq ou six minutes via Veneto, juste à la hauteur de l’hôtel Excelsior. Ensuite, en descendant sur la gauche, tout au long du serpent formé par cette rue célèbre, il arrivait, de son pas rapide et élastique, à la fameuse piazza Barberini où trône, depuis trois siècles, la fontaine du Triton de Bernini. Enfin, je me figure assez bien mon père en train de profiter des larges trottoirs rectilignes du Tritone pour descendre vers la place Colonna et le Parlement.

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Vue actuelle du carrefour de piazza Fiume depuis via Calabria (au centre)

D’ailleurs, mes parents, dans leurs promenades « après dîner », pouvaient facilement se rendre chez les amis installés derrière la place de Spagna ou aussi chez le Zio Nicolino et la Zia Irma, habitant en bas du Corso Trieste… (Cette habitude de se réunir avec des amis après le dîner, mes parents la gardèrent toute la vie.)

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Mais, en revoyant avec l’oeil de la mémoire (auquel s’ajoutent les montagnes de photos en blanc et noir et les nombreux films des années 1950 d’où jaillissent des tronçons en mouvement de cette réalité perdue), j’aime beaucoup imaginer mes parents dans un moment de liberté, que leur auront bien sûr accordée la guerre ou le travail ou les préoccupations des vieux parents et des enfants tout petits.
Dans ce moment rare, très rare, j’imagine ma mère qui prend l’initiative, qui se charge d’un programme, d’un but, tandis que mon père la suit, essayant de temps en temps de la distraire… en lui proposant une promenade plus légère sous les pins insouciants de Villa Borghèse…

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Un immeuble de Paris

Ils avaient le choix, tout comme je l’ai maintenant. En fait, il y a une étrange parenté entre ce quartier parisien des deux gares et celui de ma naissance qui a été, surtout pour mon père et ma mère, un endroit crucial et unique.
Il y a d’ailleurs une double parenté. Au temps de leur première installation, plus ou moins dans les mêmes années finales du XIXe siècle, ces quartiers de Paris et de Rome se trouvaient tous les deux dans une situation d’enviable facilité d’accès au centre, même s’ils étaient alors aux marges des respectives agglomérations urbaines. D’ailleurs, tout au cours du XIXe siècle, les modèles des immeubles parisiens ont été « exportés » en Italie par les Français mêmes, comme en témoignent par exemple plusieurs quartiers de Turin voulus par Napoléon (comme la grande place Vittorio Veneto près du Pô), ou aussi « copiés », en considération de l’admiration sans bornes pour Paris, véritable capitale d’Europe mille fois plus avancée vis-à-vis de la très provinciale Rome. En fait, après l’achèvement de l’unité nationale de 1870, dans les nouveaux quartiers de Rome, on avait surtout copié les architectures de Turin, des modèles antécédents par rapport aux immeubles parisiens contemporains, encore inspirés aux critères approuvés par le baron Hausmann. Mais le cliché est toujours le même. En fait, lorsqu’on parle de « quartiere umbertino » (du nom du roi Umberto I de Savoie), on peut, sans peur de se tromper, affirmer que cela reprend au pied de la lettre les quartiers de Turin au début XIXe.

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Un immeuble de Turin

Ces quartiers de Turin ressemblent d’ailleurs comme deux gouttes d’eau aux quartiers parisiens du XIXe surtout pour ce qui concerne les architectures des boulevards. Donc, en m’accoudant à mon balcon de Paris, j’ai l’étrange et même inquiétante sensation du copier-coller. Ctrl + C, je copie ce que je vois maintenant. Ensuite, en fermant les yeux, j’actionne les touches Ctrl + V… et je colle. Voilà, je suis à nouveau accoudé à la fenêtre sur la rue de mon enfance rêveuse.
Pourtant, il y a entre les deux situations des différences abyssales. La principale différence consiste dans le fait que le quartier qui surgit à la fin du siècle XIX à l’intérieur des remparts courant de la brèche à la villa Borghese était à l’origine un jardin. Un vaste jardin, un très beau jardin, un des plus beaux jardins du monde. Ce n’est pas moi qui le dis, la villa Ludovisi (où entre autres laissa son empreinte Le Nôtre, l’architecte de Versailles) était un véritable trésor qui formait, avec la villa Borghese, juste au-delà des remparts, un poumon de vert qui n’aurait eu rien à envier au bois de Bologne ni à celui de Vincennes.

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Via Calabria depuis mon ancienne terrasse

Effectivement, lorsqu’à l’âge de huit ans (1954) je m’appuyais au garde-corps de la fenêtre, qui me semblait déjà décrépite, je ne savais pas que je me trouvais juste à la hauteur de l’enceinte de la Villa Ludovisi. En fermant les yeux et revenant en arrière, avec le « strapontin du temps », de soixante huit ans, c’est-à-dire du temps effectivement passé depuis cette disparition, j’aurais vu devant moi un paysage complètement différent…

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Vue de la Villa Ludovisi

Dans le cinquième chapitre de son incontournable « Rome moderne » (Einaudi, 1962), titré « La fièvre et la crise de la construction », Italo Insolera illustre la plus grave des spéculations perpétrées au lendemain de l’Unité : la totale destruction de la Villa Ludovisi et des Jardins aux alentours, avec la conséquente suppression d’une très vaste ceinture verte dans le secteur nord-est de la capitale d’Italie.
Lorsque Villa Ludovisi était encore intacte, voilà ce que disait Henry James : »
« Certainement, il n’y a rien de mieux à Rome, de si beau, peut-être. Les prés et les jardins sont immenses et le grand mur rouillé de la Ville s’étend derrière eux en faisant paraître Rome assez vaste sans qu’ils semblent petits. Là-dedans, il ne manque rien : des allées obscures dont la silhouette est mise à jour pendant des siècles par des ciseaux (invisibles) ; des vallons, des clairières, des petits bois, des pâtures, des fontaines regorgeantes de roseaux, de vastes prés fleuris, pointillés d’énormes pins obliques partout. Cet endroit est une révélation de ce que l’Italie et le majorat peuvent faire ensemble. »

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Villa Doria Pamphili, Rome

Comme nous apprend Insolera, « …depuis quelques années, au contraire — tandis qu’on détruit la Villa pour la transformer en terrain susceptible d’édification —, Herman Grimm en parle ainsi : »
« De magnifiques allées ombragées de chênes et de lauriers, substitués ici et là par des pins grands et costauds ; ainsi que le calme et l’air balsamique… tout cela faisait de la Villa Ludovisi un des endroits de Rome qu’on nommait en premiers lorsqu’on causait des enchantements de la ville Éternelle. Oui, je crois que si l’on avait demandé quel était le plus beau jardin au monde, tous ceux qui connaissaient Rome auraient répondu sans hésitation : Villa Ludovisi. »

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Le trône Ludovisi

« Au temps où Rome était en train de devenir la capitale d’Italie, continue Herman Grimm, parmi les choses qui venaient à l’esprit en premières à ceux qui connaissaient et aimaient Rome, il y avait l’espoir que ces jardins, avec leurs belles fabriques, ainsi que leurs salles et les tableaux qu’on y gardait, tombassent dans le domaine public, devenant ainsi facilement accessibles. Prédire qu’avec le nouveau Gouvernement la Villa devait être détruite, comme il arrive aujourd’hui, et que les lauriers, les chênes, les pins devaient être abattus, comme aujourd’hui on voit les mettre à bas, cela aurait été une offense que même l’ennemi le plus implacable de la nouvelle Italie n’aurait osé lui faire, parce que tout le monde aurait considéré cela comme une énorme folie. »

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Carte du quartier Ludovisi, correspondant exactement à l’ancienne propriété Ludovisi

« La folie fut accomplie, continue Insolera, et ce ne fut pas la seule. Avec la villa Ludovisi, disparut aussi la villa Massimo aux Jardins de Salluste ainsi que la Spithover… »

010_ludovicino - copieDans la photo aérienne ci-dessus on peut facilement reconnaître le quartier Ludovisi.

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Secteur occidentale de la Villa Ludovisi

Et voilà le jugement que le même Insolera nous laisse en héritage : « Cette exceptionnelle ceinture verte aurait très bien servi à relier le vieux centre de Rome avec une nouvelle ville résidentielle au-delà des Villas, en gardant la séparation entre les différentes fonctions urbaines et les diverses échelles constructives. (…) Pouvait-on éviter la démolition d’autant de merveilles incomparables cumulées par les papes et les princes au cours de plus que quatre siècles ? Si l’on avait suivi les dispositions du plan d’aménagement de 1883, toutes les Villas entre Castro Pretorio et Porte Pinciana auraient été épargnées, dont la plus belle, la villa Ludovisi aussi (…) Mais, on dirait que les plans d’aménagement à Rome ont toujours existé avec le seul but de diviser les œuvres en deux catégories : celles qui allaient rentrer dans le plan et celles qui en restaient dehors. (Avec la particularité) qu’au final toutes les œuvres auraient été admises ! Indifféremment. Presque toujours et plus facilement en donnant la priorité aux œuvres en dehors (des plans) ».
En Mars 1886, en dehors du plan de 1883 qui prévoyait ladite ceinture verte entre Porte Pia et la piazza du Popolo, on approuva donc le plan d’intervention urbaine pour le nouveau quartier Ludovisi, présenté aux autorités citoyennes par la Société Générale Immobilière de travaux d’utilité publique et agricole, venant du Piémont.
Pourtant, à défaut de ce redoutable plan, je ne serais pas né dans cet immeuble ni, probablement, ailleurs. Et maintenant, ainsi directement frôlé par l’Histoire, je ne sais pas vraiment quoi penser de cette merveilleuse brèche, de cette salutaire et libératoire brèche que les Bersaglieri ouvrirent à deux pas de la silencieuse Villa Ludovisi.
Il est vrai que les Romains (et les Piemontais, et le Vatican, et le Gouvernement central, et beaucoup de privés citoyens malhonnêtes) en ont bien profité.
En italien on pourrait synthétiser ce passage historique avec un jeu de mots aussi corrosif qu’efficace : « dalla breccia alla feccia ». Je ne sais pas si la traduction en français de cette expression, « de la brèche à la crasse », peut donner la même idée et produire la même répugnance.

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Giovanni Merloni 

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 janvier 2014

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Loin des yeux, loin du coeur (Le Strapontin n. 7)

17 vendredi Jan 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Comme on avait déjà pu deviner, la dernière publication du Strapontin, consacrée à une lettre d’amour de ma grand-mère Agata, se terminait par la photo assez éloquente de ses funérailles.

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Cette mort, arrivée le 16 janvier 1949, ne fut pas soudaine. Cela n’amoindrit pas la douleur de son mari, de ses quatre enfants, de ses quatre frères et aussi d’une multitude de parents et amis sincèrement affectionnés, dont, en m’aidant avec la loupe gentiment offerte par l’ordinateur, j’en ai reconnu plusieurs.
Ce jour-là, ayant encore moins que quatre ans, je restai à la maison avec ma sœur et mon frère. La disparition de ma grand-mère ne nous fut pas cachée, probablement, mais on nous protégea quand même avec ces typiques expressions fumeuses comme « elle est partie en voyage » ou « elle est en ciel » et, tout de suite après, avec quelques distractions alimentaires.

000_zio tito 180Ensuite, dans mon enfance heureuse, on ne peut pas dire que notre génération n’eût pas la « notion » de la mort. Car il suffisait d’une fièvre en dessus de la norme pour que mes parents entrassent visiblement dans la panique. C’est vrai qu’il n’existait pas encore les antibiotiques ni le vaccin contre la poliomyélite. D’ailleurs, j’avais peur de tout et ma sensibilité, juste un peu modérée par mon inconscience héroïque, me portait souvent à exagérer toute contrariété physique.
À part le récit que ma mère avait fait de la mort d’une tante paternelle qui m’avait fort impressionné (« elle a fait un geste de la main, avant de passer au-delà ») et la vue de la douleur de ma cousine, je ne m’étais pas vraiment confronté à la mort effective et physique de quelqu’un parmi mes proches jusqu’à l’enterrement de ma maîtresse d’école, en octobre 1953, dont j’ai déjà parlé ici.
Ce fut ce jour-là que je pris vraiment conscience de la mort de ma grand-mère Agata. Car ma mère, jugeant peut-être que j’avais bien réagi à l’épreuve avec la pauvre maîtresse, tout de suite après avoir quitté les autres camarades, m’emmena acheter des fleurs pour les déposer sur le tombeau de sa mère qui reposait dans le même cimetière.
Elle me traitait d’homme, bien sûr, tout en me revendiquant, peut-être, une petite complicité dans le rite du lavage du marbre et du rangement de la porte-fleur. Elle désirait surtout s’arrêter un moment avec moi à observer ce nom familier que les ondoiements des branches sombres des cyprès faisaient flotter.
Je crois pourtant que cette évidence de la mort de mamie ce fut pour moi comme une véritable bombe à retardement.
L’inexorabilité de la mort que je voyais emporter brutalement en premier les personnes plus nécessaires avec leur chaleur bienveillante ne fit qu’un avec l’arrivée de la nouvelle maîtresse, la terrible Pasqui. Mes certitudes allaient se briser. Avec le sentiment de la mort, l’école aussi devint un lieu redoutable et menaçant. Mon esprit brisé, mon âme inquiète, je subis enfin le choc du déménagement. Un appartement nouveau nous attendait dans une banlieue tout à fait nouvelle, tandis que le nôtre, bien négligé et abîmé, faisait pourtant partie d’un quartier bien connu. Toute la famille partit ensemble. Mais, cela fut pour moi une véritable déchirure, une coupure nette, un déracinement…

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En juin 1942, lors du mariage de mes parents (dans une petite église très proche de notre appartement de via Calabria), ma grand-mère, debout entre ma mère et ma tante Maria, affichait déjà un air souffrant.

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On était en temps de guerre. L’amour essayait de capturer quelques bribes de bonheur et de provisoire insouciance…
Toutes les personnes qu’immortalise la photo suivante ont occupé une place majeure dans mon coeur, tout au long de leur vie, bien au-delà des naturels élans affectifs venant de notre parenté assez stricte. J’espère que mon strapontin-trottinette me conduira un jour à la rencontre de l’ombre affectueuse de chacune d’elles, car j’ai noté dans mon cahier quelque chose d’essentiel à leur demander.

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Entre-temps, le train m’a jeté sur le quai de la gare de Lyon. Rassuré par cette rentrée qui s’est déroulée à la vitesse de la lumière, je cours vers l’île. Oui, Notre Dame est là, grâce à Victor Hugo et à ce reste de sagesse qui garde d’immenses trésors dans les musées d’Europe.

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Mais je veux allonger un peu la voie du retour. Il n’est pas trop tard et je dois m’affranchir de l’angoisse cumulée. Trop de ruines… et trop de possibilités de tout savoir, de tout croire de savoir… avec cet internet qui nous sauve, qui nous localise et nous suit avec une effrayante insistance, tout en nous gâtant avec une sorte de délire d’omnipotence… .

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Voilà, il est là, assis comme toujours, en train de réfléchir avant d’avouer pour la énième fois au énième passant :
« Paris a mon cœur dès mon enfance »…
Je n’avais pas prévu de traîner longtemps au pied de la statue de Montaigne. Mais le plongeon dans la maison de mes grand-parents et la séquelle de personnages de la famille qui en sont sortis avec un air de reproche, m’ont poussé à interroger cet homme unique.
— Monsieur de Montaigne !
J’ai dû l’appeler plusieurs fois. Jusqu’à ce qu’il m’a répondu :
— Entre nous deux seulement… Sachez que j’aime Bordeaux aussi ! Vous êtes très intéressé à cela, n’est-ce pas ?
— Oui. Je me trouve, moi aussi, dans la condition d’aimer plusieurs choses…
— Cependant, je devine que vous cherchez ma bénédiction pour une chose plus personnelle. Vous écrivez ?
— Oui.
— Et vous voulez connaître mon avis autour… de l’autobiographie !
— Exactement…
— Tous les livres sont autobiographiques, même les traités scientifiques, soyez tranquille.
— Merci, Monsieur Montaigne ! Pourtant, pour tout dire… il arrive parfois qu’un auteur s’aperçoive qu’il est en réalité un personnage et même plusieurs personnages.
— En ce cas là, murmura d’un ton solennel une voix qui ne semblait pas venir de la statue, mais d’un arbre du petit square… en ce cas, l’auteur devrait cesser de vanter ses fautes !
— Avez-vous entendu ? me dit Montaigne.
Interloqué, je ne savais quoi dire. Le grand écrivain et philosophe continua : — réfléchissez bien avant d’écrire, et c’est tout.
— Les mots volent, tandis que les scriptes restent, n’est-ce pas ?
Un groupe de touristes s’installa devant la statue. Il y avait une femme âgée, avec une forte ressemblance avec ma mère, qui essayait en vain d’attirer l’attention de ses deux garçons. J’eus la sensation de cueillir un geste élégant et invisible de mon maître m’invitait gentiment à dégager.
— Je reviendrai, dis-je mentalement, sûr qu’il m’aurait entendu, avant de me faufiler dans la petite foule qui descendait le boulevard vers le Châtelet.

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Autobiographie ! Qu’est-ce qu’il y a de mal, là dedans ?
L’hostilité à l’autobiographie vient bien sûr de l’envie et en général de l’esprit compétitif des hommes. Tu n’as pas le droit d’écrire sous forme d’autobiographie parce que tu n’es pas César ni Napoléon. Ta vie est forcément la même que celle de tous les autres. Donc tu exagères, tu soulignes des événements qui te semblent exceptionnels sans l’être, des prouesses banales.
Et si je voulais, justement écrire, à travers la mienne, l’autobiographie de tout le monde ?
Une autobiographie vaniteuse se justifie seulement si l’on tombe dans une mort effrayante, touchante ou emblématique ! Mais on ne peut pas savoir en avance si notre mort sera emblématique ou à nouveau banale, comme notre vie selon nos adversaires ou ennemis.
D’ailleurs, les nombreux personnages n’existent plus, que mon corps a hébergés (parfois avec une sincère contrariété). Ils sont morts, par une mort effrayante ou touchante ou emblématique. Ou alors ils ont disparu sans laisser aucune trace, comme le chevalier inexistant de Calvino…

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Mon grand)père Alfredo, dans le balcon de son appartement de la via Tagliamento

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 janvier 2014

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Qui a donné a donné, qui a eu a eu (Le Strapontin n. 6)

13 lundi Jan 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Ma mère le disait toujours : « Avant de mourir je veux partir en Amérique ». Elle nous disait d’ailleurs, quand on était enfants, pour nous rassurer : « Je ne pars pas en Amérique ! »
Combien de choses voudrait-on faire, avant de mourir !
Celle qui me tourmente le plus c’est écrire un livre. Écrire un livre avant de mourir.
Mais, de quel livre s’agit-il ? N’en ai-je pas écrit de livres, déjà ?
Il s’agit d’un livre que j’aurais voulu ou plutôt dû écrire.
Ou alors du livre que j’ai écrit inconsciemment au cours d’une vie qui n’a pas été longue, mais qui n’a pas été brève non plus.
Ou peut-être, il s’agit d’un tableau que je n’ai jamais pu faire. Une grande fresque…

001_agata disegno colorato Iphoto 180Heureusement, je trouve partout de strapontins auxquels m’accrocher, quand je n’ai pas carrément la possibilité de m’y asseoir. En fait près d’une fenêtre de l’appartement où j’habitais avec mes parents, dans le nouveau quartier de Monte Mario, il y avait une sorte de toboggan qui me donnait la chance de me rendre en un déclic dans l’appartement de mon grand-père maternel. J’entrais directement par la fenêtre et parfois, à cause de l’élan excessif, je cognais contre le « secrétaire », cette espèce de coffre-fort en chêne dont Alfredo était très fier. Pendant des années ce meuble plein de tiroirs blancs (verrouillés par des trucs impénétrables) ne fut pas accessible. Après la mort du chef de la famille, ma tante Augusta, qui s’était transférée, jeune veuve (1), dans cet appartement sombre et sans charme, refusa toujours toute complicité avec notre passion pour les fouilles rétrospectives, s’acharnant dans une protection aussi irréductible qu’impénétrable de la mémoire.
En fait, j’avais entendu ma mère raconter de la fabuleuse existence de lettres d’amour que mes deux grands-parents s’étaient assidûment envoyées, surtout à la veille de leur mariage en 1911.
Napolitaine, Agata vivait provisoirement à Macerata, dans les Marches, où son père, professeur de Droit, avait été nommé Recteur de cette Université. Alfredo, moins jeune qu’elle, appartenant à une famille aussi modeste que nombreuse, vivait à Naples, tout en alternant de brillants exploits dans les milieux universitaires comme professeur de Maths avec ses préparatifs des noces. Peut-être, il ne savait pas du tout, à ce temps-là, que depuis rien que trois ans il se serait installé  définitivement à Rome.
J’ai beaucoup aimé mon grand-père, mais, à travers les récits fascinants de ma mère, j’ai appris à aimer et préférer ma grand-mère, même si je n’avais d’elle que le souvenir de ses cheveux blancs sur l’oreiller, de sa caresse chaude, de ses yeux célestes, presque transparents.
Lorsque ma tante Augusta mourut, en 1997, puisqu’elle était la dernière survivante de toute sa génération, du moins parmi les parents les plus proches, un véritable vide s’empara de moi aussi que de ma sœur et de mon frère. D’un côté, la « zia Augusta » avait participé à tous les passages de notre vie, nous protégeant avec son humour et sa maladroite sagesse ; de l’autre nous partagions vivement avec elle un sentiment qu’elle faisait semblant de nier et même ridiculiser. La conviction intime que le passé ne meurt pas.
Donc, justement en raison de notre rapport profond avec elle, où toute rhétorique avait été toujours absente, au lendemain de la mort de la tante Augusta je descendis dans sa cave avec mon frère, armés de tournevis et de couteaux, à la recherche du secrétaire d’Alfredo.
La cave était étroite et bien humide. Le vieux meuble, submergé de valises moisies et de matelas défoncés, n’avait plus un des quatre pieds. On prit alors, sans réfléchir, la décision que ce n’était pas la peine de le sortir dans le couloir des caves, plein de toiles d’araignée, ni d’essayer de le vendre. Nous attaquions donc sans attention ce gardien abandonné qui nous accueillait pourtant de façon bienveillante, avec son typique parfum du fameux acide borique, qu’Alfredo considérait comme un véritable élixir de longue vie. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi, l’ouverture fut facile. En fait, les tiroirs étaient vides, à part une hécatombe de cafards raides morts.
Est-ce qu’ils ont tout mangé ? Est-ce que quelqu’un, sous les ordres de la tante Augusta à tout jeté ?
En fait, elle avait toujours nié l’existence des lettres d’amour. Nous ne trouvâmes que de vieilles cartes postales.
Rentrés à la maison de ma tante, désormais presque vide, nous nous assîmes sur le lit catafalque qu’elle avait laissé un jour sans savoir qu’elle serait tombée… et quelque temps après disparue dans une chambre d’hôpital très inconfortable.
Nous avions désormais oublié les lettres lorsque ma sœur s’aperçut d’une chose grise pointant en dehors de la couverture indienne. Elle se lança pour la prendre. Mais, la pantoufle résistait. Émerveillés et redevenus d’un coup enfants, nous eûmes peur, avant de retrouver l’esprit et jeter un œil au-dessous du lit.
Parmi d’autres cafards, pas tous morts, il y avait un sachet noir des poubelles, encastré entre la pantoufle et le dessous du lit.
Bref, la tante Angusta, bibliothécaire pendant toute sa vie, conservatrice paresseuse d’objets inutiles jusqu’à la poussière la plus pourrie, avait gardé, avec sa proverbiale lucidité, le même esprit que les archéologues. Conserver, conserver, conserver.
Beaucoup moins respectueux et pas du tout philologues, mes frères et moi, nous n’attendions même pas un instant.
En ouvrant cette petite boîte revêtue de papier fleur, nous découvrîmes un petit trésor, dont je me suis vite emparé, au nom de ma proverbiale inconscience.
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Mes grands-parents à la plage, avec ma tante Maria et ma mère

Macerata 18 juin 1910 – dans l’après-midi
Je t’avais promis, mon cher Alfredo, et je l’avais fait très sérieusement à moi-même de ne plus revenir — pour beaucoup de raisons — sur certains discours. Et je suis énormément désolée puisque ta lettre ne me permet pas de le faire : il y a en fait deux choses — mon amour et ma dignité — qui me sont tellement chères que je ne peux pas laisser ainsi, sans réponse, ce que tu me dis.

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Ma grand-mère Agata en 1910

C’est l’éloignement, certes, qui crée les malentendus, et jamais comme cette fois-ci je n’en avais ressenti. Combien pouvaient-ils en créer mes mots ! Combien de désapprobations aurais-je pu trouver en toi ! Je les entendais, tes désapprobations. Mais, voyons, mon Alfredo, jamais je n’aurais pu croire que ma loyauté même — trop de loyauté, je le reconnais — pouvait susciter de la méfiance. Je le perçois bien, tu sais, qu’en toi la pensée ne fait qu’un avec la parole… Quant à moi,  j’ai transformé ma confiance en toi en une véritable foi… Pourtant, il est déjà un peu de temps qu’il t’arrive de penser et de dire : « Gare à toi, si tu n’étais pas l’Agata dont je rêve ! Gare à toi, si même un peu tu te dérobais à mon idéal de l’amour ! » Et que veux-tu que je te réponde, à ce sujet ? Puis-je me faire moi-même des éloges pour te rassurer, pour te dire que tu n’as rien à craindre ? De quoi pourrais-je te rassurer ? Non, à la méfiance je réponds par ce peu de douleur et de silence, dans l’espoir ardent que la confiance absolue arrive — spontanément et pas par une imposition — lorsque toute ma vie qui déjà t’appartient sera à toi, totalement. Pour le moment, on ne m’accorde pas cette joie — confions à l’avenir et au courage !
Pour ce qui concerne l’autre méfiance, provoquée par quelques-uns de mes éclats d’amour, trop ardents peut-être — que je devrais aussi savoir reconnaître et comprimer —, je peux te le dire, Alfredo. Si c’est vrai qu’on ne peut pas atteindre les 27 ans sans rien comprendre des amertumes de la vie, il est vrai aussi que mon âme de jeune fille a fait tout ce qu’elle pouvait, avec tous les sentiments, pour réagir contre la société, contre les amies, contre tout ce qui voudrait montrer la vie par son côté douloureux. C’est aussi pour la savoir le moins que possible, la vie, que j’ai aimé par autant de passion la maison à moi ; c’est pour le désir infini d’assurer de la sérénité à mon cœur de femme, à ce cœur que l’écho des misères humaines n’a pas pu toucher, pour l’endurcir, cet écho qui pourtant arrivait jusqu’à moi, comme il se vérifie malheureusement pour toutes les jeunes femmes ; c’est pour cela que j’ai tellement aimé les séjours dans la paix absolue d’une campagne reculée où ne pouvaient pas arriver les rumeurs et les mille autres misères du monde. Je vais te dire une chose. Je n’ai lu quasiment plus de livres depuis mes vingt ans… Veux-tu savoir pourquoi ? Les livres habituels (toujours les mêmes), destinés aux « jeunes filles bien élevées », ne me suffisaient plus. D’ailleurs, je ne voulais pas lire non plus d’autres livres où j’aurais pu trouver bien sûr quelques satisfactions pour l’esprit, mais aussi des choses qui m’auraient apporté du mal. Juges-tu cela étrange ? Voyons, mon âme a été toujours réfractaire, de façon naturelle, à se faire empoisonner par les tristesses de la vie, mais aussi de façon volontaire — tu comprends ?
Sais-tu combien de scepticisme de jeunes filles comme nous ont retrouvé dans autant de cœurs féminins qui, n’ayant pas su de véritables joies, ne regardent la vie de l’homme que sous un semblant mauvais et erroné ? Cependant, moi je n’ai pas renoncé pour cela à ma foi inébranlable dans le triomphe de l’amour, de la vertu même dans l’âme masculine, en attendant, confiante, mon amour… toi ! Sans le savoir, et pourtant, j’avais tout l’élan, tout l’enthousiasme idéal de mes quinze ans — avec une seule différence : avec plus d’ardeur dans l’âme ! C’est là ma faute, n’est-ce pas, Alfredo ? C’est pour cela que sans me comprendre l’on peut arriver à me juger mal !
De toute façon, dans le cas présent de notre dernière brouille, tout cela n’a pas trop de place. Car l’enfante la plus enfantine — entendant son amoureux dire : « des larmes féminines ont pu parfois me faire plaisir, mais tu n’admets pas que j’en parle » — elle aurait compris qu’en ce moment-là tu te souvenais d’une autre femme ou de quelques autres femmes qui avaient traversé ta vie. Peut-être l’enfant — une véritable enfant — n’aurait-elle pas montré son chagrin, sa jalousie — mais penses-tu, Alfredo, que ton enfant à toi t’avait déjà supplié trois ou quatre fois —, Dieu sait, par quelle ardeur ! — de ne pas nommer le passé.

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Ma grand-mère Agata en 1910

Tu vois, mon cher, je n’aurais jamais rien demandé de ton passé, ni je n’en aurais pas voulu parler, moi. Reconnais-moi, toi qui es sévère, mais juste, que je n’ai fait que répondre à toi, à ce propos ! Certes, n’ayant plus 15 ans je n’aurais pas pu me faire des illusions en imaginant qu’un homme de 36 ans venait vers moi n’ayant aimé d’autres femmes que moi, dans sa jeunesse — aucune femme, tu vois, ne pourrait se faire d’illusions jusqu’à ce point ! Néanmoins, même si j’avais tout ignoré, n’aurais-je pas également tout appris, de toi, par toi même ? N’avais-tu pas fait, déjà dans une de tes premières lettres, un aveu dans lequel, sans rien confier, tu faisais tout comprendre ? As-tu oublié cette lettre ? Moi, non ! Je pourrais les répéter, presque par cœur, les mots qui me firent pleurer à chaudes larmes, où tout le bonheur demeurait, avec l’orgueil de recevoir à jamais le don du cœur et de la vie de celui que j’aimais ; et avec la première impression impétueuse d’une jalousie immense devant le constat de l’existence réelle d’un passé, même si désormais mort.
Et toi, m’accusant de comprendre que tu as vécu, tu as voulu plusieurs fois, ici, évoquer un passé sur lequel je te priais toujours de te taire — et, quand tu étais déjà loin, c’est toi qui m’as voulu évoquer une vie plus laide —, tu t’en souviens ?
Ce fut alors que je ne résistai plus, et que je te montrai toute mon âme, et je te suppliai de te taire — et toi, depuis lors, un jour tu m’as parlé d’une épreuve que tu m’avais donnée, une épreuve d’amour que tu ne pouvais pas répéter ; un autre jour d’une rencontre ; et maintenant, la troisième fois, tu me parles de la commotion pour les larmes de cette… voilà, n’est-ce pas toi celui qui me fait voir d’autres femmes dans ta vie, celui qui provoque, avec ma jalousie, mes mots douloureux ? Je ne dis pas cela pour t’accuser, attention, je le dis seulement afin que tu me comprennes, si c’est possible, que c’est juste en te voyant attiré par ton souvenir que j’ai souffert à l’idée que les souvenirs du passé demeurent dans la vie d’un homme, même si elle est tout occupée par l’amour.
C’est justement cela que j’ai voulu te signifier quand je disais que ton âme devait avoir forcément beaucoup de souvenirs. Et je pensais alors cela pour la première fois, parce qu’il s’agissait de mon amour à moi, parce qu’il s’agissait de toi que j’aime tellement… N’en parlons pas de cela ! C’est mieux ! N’avais-je jamais pensé à cela, avant ? Ne m’étais-je jamais occupée de ce qu’un homme pouvait ressentir ? Si tu savais, mon cher, comment voudrais savoir m’expliquer ! Et je m’aperçois que je ne sais pas, que je ne sais pas !

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Ma grand-mère Agata en 1910

Et je t’ai obéi, sache-le, en chantant aujourd’hui de pleines gorges au ciel bleu printanier ce matin, chargé de nuages ce soir — heureuse, malgré tout, parce que je t’aime assez, même trop ! Et je t’ai refait certains discours, juste à cause de ta lettre qui me les demandait. Mais, regarde bien, ils se réfèrent à un épisode mort, bien mort ! Parce que je t’ai promis hier que je ne veux plus penser à ce dont j’ai triomphé, quitte à essayer, avec le temps, d’être généreuse, piteuse envers… Je te l’ai promis et je ne me dérobe pas, moi, même si ta lettre me fouette — me pardonnes-tu ce verbe ? — un petit peu…
Et je suis ici, pour toi seul, prête à me faire observer par toi, autant que tu le voudras. Je peux très bien te regarder en face, tu sais, et te laisser libre de lire dans mes yeux, le front levé, moi, qui n’ai péché que de sincérité envers toi, d’une sincérité absolue et dévouée. Comme si tu n’étais pas que mon amour, mais mon Dieu même… Est-il trop grand, est-il irrévérencieux ce mot ? Peu importe — c’est ainsi que je t’aime — et viens donc m’étudier, mon amour : ce n’est pas moi, certes, qui rentre dans le nombre des femmes qui se dérobent, qui cachent et font semblant !
ton Agata à toi, pour la vie

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« (Celui) qui a donné
a donné
a donné…
(Celui) qui a eu
a eu
a eu…
Oublions le passé ! »

« Chi ha dato
ha dato
ha dato…
Chi ha avuto
ha avuto
ha avuto…
Scordiamoci il passato »

Simmo ‘e Napule, paisà ! Chanson de Fausto Cigliano

Giovanni Merloni

(1) après la mort précoce de son mari, l’incontournable « zio Tito »

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13 janvier 2014

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Le livre du « pourquoi » (Le Strapontin n. 5)

12 dimanche Jan 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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— Pourquoi ?
— Parce que le livre du « pourquoi »… Mon grand-père commençait à répondre. Tout de suite après, il appelait au secours sa fille aînée, toujours près de lui : de quoi disait-il le dicton ?
— Parce que le livre du pourquoi partit au large et se noya ! concluait ma tante Maria, toujours d’un ton de fausse solennité.
001_dalla finestra 180Depuis son antre merveilleux, que j’imagine constellé d’émeraudes et de perles rares ainsi que d’immenses trésors que peut receler un océan se réfugiant dans une grotte bleue, une amie que j’estime énormément pour son jugement indépendant et la légèreté de sa voix écrite, m’a dit : « Il me semble que tu as échappé, à la fin… »
Peut-être submergée par l’avalanche de mes dessins, souvent enchevêtrés et péniblement accrochés à des bouées aussi invisibles que prêtes à lâcher-prise, elle s’est immédiatement aperçue de la forme étrange des vers initiaux du testament immoral.
À défaut d’autres contraintes et lois, cette cravate longue et étroite ressemble moins à une voile confiée au mistral qu’au chapelet des bigotes de Jacques Brel.
Cependant, avec son œil exercé et son attitude unique à pénétrer dans l’âme même des choses (et des personnes), mon amie a de but en blanc deviné le lien entre ce long drap blanc, gravé de mots illisibles, et l’évocation continue et souterraine de cette terrible impasse attendant notre personnage au passage.
Une redoutable Fourche Caudine où d’ailleurs tout le monde, au moins une fois dans la vie, risque de rester étranglé sinon carrément anéanti par une mort réelle ou figurée.
Ce fut le passage du Désir ? Ce fut le manque de prudence dans le trottoir étroit, toujours encombré de gens de la rue de la Fidélité ? Ce fut l’excès d’orgueil ou (qui sait ?) le délire d’omnipotence qu’on peut parfois assumer à l’embouchure de la rue de Paradis ?
Non, fausse piste. Ce fut dans une impasse sans nom d’une ville sans nom, dans un « non lieu ». Je ne dis pas, attention, que cela est arrivé dans un tribunal, où l’on accorde le « non-lieu » et qu’on laisse peut-être des criminels libres de nuire. Je ne suis pas un avocat, comme mon père, ni un professeur, comme ma mère. Donc, par « non lieu » j’entends évoquer une « terra di nessuno » où soudainement la réalité se présente sous une apparence tout à fait inattendue, renversée, paradoxale.
D’ailleurs, il n’y a nulle part, peut-être, un endroit dans le monde qu’on puisse appeler définitivement « non lieu », car ce sont surtout les hommes et les circonstances qui font l’essence d’un lieu. Et ce « non lieu » où se sont concentrées contre moi des forces assez négatives, en déclenchant des actions et réactions qui m’ont porté à changer radicalement ma vie, maintenant n’existe plus.
Je suis prêt à tout oublier et je n’ai surtout pas envie de raconter par le menu ce que j’ai vécu, car au fur et à mesure que le temps passe je m’éloigne des mauvais souvenirs pour rentrer bellement dans une espèce d’état de grâce.
En tout cas, je me dois d’une réponse à mon amie à propos de la forme bizarre de ce long ruban de mots à la taille de guêpe que j’avais appelé « brouillon en vers ». Ce ruban, ou drap, ou chapelet ou voile n’est en réalité qu’une corde. Une corde, suffisamment solide pour mon poids heureusement exigu, que mon nouvel ami Alfredo B. m’a aidé à confectionner avant de l’accrocher à la hampe du drapeau hissé sans façon dans la terrasse du douzième étage du Palais qu’une multitude d’employés dérangés appellent désormais avec résignation le « Palais des suicides ». Grâce à cette poésie en prose de la longueur de onze étages, j’ai pu effectivement m’échapper…
Bien sûr, au final, j’ai risqué de me tordre la jambe dans les derniers deux mètres de vide. Mais quelqu’un m’a aidé pour l’atterrissage aussi. Les sept femmes de ma vie se sont chargées d’apporter un beau matelas à deux places et, tout en suivant ma descente maladroite, dangereusement ondoyante, elles ont su intercepter la trajectoire de mon corps qu’elles ne réputaient en fin de compte pas tellement inutile.
002_un nonno 180Avant la fuite hasardeuse de mon corps, j’avais trouvé la façon de m’en sortir psychologiquement en m’intéressant à une histoire tout à fait étrangère à la mienne, qui pourtant lui ressemblait beaucoup. Je m’y suis plongé, même avec passion et acharnement, comme si c’était à nouveau moi la personne concernée.
 J’avais rencontré pour la première fois Alfredo B., mon bienfaiteur, près d’un endroit qui mériterait la première place dans une éventuelle liste de « non lieux ». Le train avait arrêté juste à côté de l’immense décharge de Malagrotta, d’où arrivaient d’effluves pestilentiels mêlés aux hurlements à bout de gorge de grands oiseaux blancs et noirs. Cet homme barbu et nonchalant, mais propre, s’aperçut immédiatement de ma monstrueuse faculté d’écoute et de repartie et en profita sans réserve. « Tu me pardonneras », me dit-il, « donne-moi une cigarette ! J’ai terminé les miennes… » Après le rite de l’allumette, cet homme unique dont je vous reparlerai, par des mots simples et directs, est parti doucement, ne faisant qu’un avec le train qui abandonnait la décharge, avec le récit de sa vie.
Tandis qu’il parlait, au cours d’un voyage interminable de Naples à Venise — lui assis sur son strapontin ; moi jetant la tête en dehors du compartiment de deuxième classe où les occupants alternaient de sentiments de gêne et d’envie pour ce penchant altruiste qui me faisait tordre le cou et ce fil de tabac bleu qui voltigeait en avant et en arrière de l’inconfortable couloir au bizarre chapeau de ma voisine (occupée tout le temps à dormir) — je réfléchissais aux pourquoi de nos deux existences parallèles. Des pourquoi difficiles à trouver quelque part dans le livre du pourquoi de mon grand-père. Combien de pages devrait-il avoir, ce livre, pour donner au lecteur intéressé la chance de deviner de but en blanc quelques choses ?
« Si l’on échappe à la prison et à la mort et qu’on nous laisse vivre sous un toit avec une compagne affectionnée, c’est déjà beaucoup », me dit Alfredo B. lorsqu’on était à la hauteur de la gare de Orte (le train avait dépassé Rome depuis trois quarts d’heure). « D’ailleurs, l’honnêteté et, en général, l’innocence n’ont pas toujours sauvé la vie des gens attaqués à cause de leur intransigeance ou alors de leur incapacité de s’adapter à la règle du jeu ».
Oui, le monde a tourné toujours comme ça, avec ce livre du pourquoi transformé en radeau plein de trous et cette épée de Damoclès (ou guillotine) prête à couper toute fantaisie de liberté.
Mais, est-ce qu’on a le droit d’essayer de répondre à l’autre pourquoi ? Pourquoi se vérifie toujours dans la vie de chacun, partout dans la planète, à toutes les époques, la même situation qu’un de nos acteurs comiques majeurs a su voir si bien, dans l’Italie en transformation de l’après-guerre ? Pourquoi, au milieu d’une masse de gens indifférents, n’y a-t-il pas, comme dit Totò, que « des hommes et des caporaux » ?
Celui-ci considère comme des véritables « hommes » ceux qui essayent à tout prix de vivre honnêtement, sans prétendre de s’imposer de façon abrupte et violente sur les autres, tandis que les caporaux ne se posent même pas le problème de l’honnêteté ou du respect de l’autre et, au contraire, profitent de toutes les occasions possibles et imaginables pour prendre le dessus, les caporaux ?
Enfin, puisque les choses marchent comme ça, de façon plus cachée et reculée, dans les sociétés plus civilisées et équilibrées, de façon plus évidente dans les sociétés moins solidement structurées, pour quelle raison arrive-t-il que quelqu’un ait parfois envie de nier l’évidence et se faire mal tout seul par une vie inévitablement difficile ?
Mais, se demande ma correspondante avec d’autres lecteurs sensibles, qu’est-ce qu’il est arrivé, au juste, dans la vie difficile d’Alfredo B. ?
Quelque chose de grave, bien sûr. Sinon, pourquoi aurait-il dû passer des mois et des mois sur un bout de strapontin à écrire son testament immoral ?
Pourquoi « immoral » ? C’était à cause de son accent napolitain très marqué ?

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Je me refuse d’envisager une action criminelle ni un syndrome de délinquant dans le passé non expliqué d’Alfredo B. Il ne parlerait pas d’un monde cynique et tricheur de cette façon transparente et naïve.
J’imagine bien qu’il a eu du mal, comme dit bien mon amie depuis son antre, à échapper aux pièges d’ennemis visibles ou invisibles. En tout cas, il a réussi à s’en sortir, s’installant finalement à Paris.
Certes, comme dit bien Àlvaro Mutis, il n’y a pas, nulle part, un endroit sûr, où l’on puisse se réputer hors de danger. Pourtant, ici en France, si l’on garde la petite ruse de l’attention, on gagne du moins l’agréable sensation de vivre en équilibre.
Nonobstant les dérives néo-libérales ne cessant de tourmenter l’Europe, à Paris on se sent de plus en plus citoyens du monde, de moins en moins égarés de la planète.
Donc, si nous nous trouvons ici, confortablement installés, cela veut dire qu’au moins un entre nous deux a su bien profiter d’une corde en forme de chapelet pour s’évader d’un Palais bourré de caporaux où se serait perdu même l’Arioste, le plus visionnaire parmi nos poètes.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 janvier 2014

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