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Ce qui ne me tue pas, va me rendre costaud (Le Strapontin n. 24)

26 mercredi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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En avançant dans cette course à rebours, je commence à me rendre compte qu’avec le temps, tout en m’efforçant de changer ou de varier un peu les contextes, les outils et par conséquent les personnes de ma vie, je n’ai fait que des allers-retours, comme dans le jeu de l’oie.
Par exemple, le quartier de Rome, où j’avais habité avec mes parents après avoir quitté l’appartement via Calabria. J’y suis revenu vivre en 1984, après Bologne et la parenthèse bohémienne de Campo de’ Fiori.
Quant à Campo de’ Fiori, ce quartier fréquenté entre 1968 et 1970, au cours d’une glorieuse jeunesse d’étudiant, était devenu pour moi un endroit phare, au-delà du pur hasard qui occasionna mon retour, en 1977, pour y passer ma seconde lune de miel durant plus que cinq ans.
C’est facile d’aimer Venise, bien sûr. Pourtant j’y ai emmené presque toutes les compagnes de mon existence compliquée.
Bologne je l’avais laissée à contrecoeur, dans la pleine conscience d’un choix — le retour à Rome — aussi nécessaire que difficile. J’y suis revenu continument, pendant presque vingt années, avant de m’apercevoir qu’en fait j’habitais à Rome.
Je ne sais plus, maintenant, si ce fut cette diabolique pulsion du retour ou le pur hasard qui me ramena de nouveau, presque vingt ans après,  à Castel del Piano…

000_volo d'uccello 180Pour chacun de ces « repêchages », il y a eu, avant, toujours une déchirure, sinon une véritable rupture. Une explosion, un éloignement forcé, une séparation sinon une scission. Des états d’âme et de l’esprit toujours suivis par un sentiment de manque, par une nostalgie souterraine se transformant petit à petit dans la pulsion du retour.
Je ne suis jamais revenu via Calabria, sauf que dans des rêves aussi démystifiants que velléitaires. Je ne suis pas retourné non plus à Procida, sauf une fois, pendant une seule journée, qui d’ailleurs me coûta beaucoup.
À côté de cette façon pendulaire de régler mon existence — peut-être apprise au cours de mes voyages en train assez nombreux — d’autres gênes, ainsi que de petites phobies passagères s’ajoutent… Sans compter une espèce de terreur explosant à la vue des oiseaux morts aux bords de la rue, mais aussi une gêne indomptable accompagnée par une soudaine pulsion de fuite qui se déclenche à la seule idée du contact avec les plumes… de ces êtres merveilleux que pourtant j’aime sans crainte lorsque je les vois voltiger dans leur élément ou se perdre dans le fond du ciel.
À Castel del Piano (ou à Sogliano) j’ai assisté, contre ma volonté, à des tueries d’animaux… En particulier, je me souviens d’une poule blanche qu’on avait assommée avant de la laisser agoniser, la tête écrasée sous le couvercle d’une huche…
Dès ma plus tendre enfance, j’ai eu d’ailleurs une peur bleue de la mort subite.
« Il était trop jeune pour mourir… » : cette phrase — que je ne prononçais jamais, pour ne pas gêner mes dieux protecteurs — était toujours au rendez-vous dans mes conversations intimes, comme un refrain rythmé par des tambours.
Il y a eu bien sûr des exceptions, comme La ballade du soldat, ce film russe au côté héroïque qui eut le pouvoir de me rendre plus confiant, même si la guerre avait brisé cette jeune vie avant qu’il puisse vivre l’amour… Depuis lors, je me suis toujours dit que la pire chose qui pouvait m’arriver, ce serait de mourir. « Après, il y a tout le reste à découvrir ! »
D’ailleurs, il y a aussi le dicton populaire : « quel che non strozza ingrassa »,« that which does not kill me makes me stronger », que je pourrais traduire ainsi : « ce qui ne me tue pas, va me rendre costaud ».
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Néanmoins, même au-delà de la question cruciale, je suis depuis toujours assez impressionnable, parfois de façon exagérée… Il ne faut pas s’étonner si je me sentais parfois en cage, lorsque les gens du pays, en se rencontrant au lavoir, ne faisaient que parler d’accidents et de morts. D’ailleurs, certaines émotions brutales sont arrivées soudaines, spontanément, sans que je les cherche. Un film, par exemple, d’une jeune femme qui meurt de tétanos en quatre et quatre-huit. Ou alors les maladies…
Ou alors… pouvoir de la suggestion ! À Piancastagnaio, trois ans avant de revenir à Castel del Piano  (deux pays aux noms trop longs, hélas !), au cours d’une soirée d’ennui et de tourments souterrains (pourquoi ne me rendais-je pas au grand lit ?) j’étais assis sur une des trois marches près de la porte extérieure de la maison de Rina. Son récit fut tellement efficace…
Guido était un homme grand, de la hauteur de presque deux mètres, dont on connaissait la prudence. Il avait passé une demi-journée avec son ami Lorenzo dans le bois à chercher des champignons. Protégés par leurs bottes, ils avaient fait quand même attention à ne pas piétiner de vipères. Ensuite, fatigués, ils venaient de déposer les champignons dans le coffre de la voiture… lorsque Guido s’aperçut qu’il avait perdu le foulard rouge qu’il portait d’habitude autour du cou… Lorenzo resta en voiture. Mais l’attente fut longue… Deux heures après, il rentra dans le bois, cruant à tue-tête Guido ! Guidooo ! Guidoooo ! Aucune réponse. Une nuit passa inutilement. Le matin suivant, un groupe de volontaires du pays, aidant souvent les pompiers, s’engagèrent à fond jusqu’au moment où ils trouvèrent un corps emprisonné par les ronces. Guido, l’homme prudent, qui avait évidemment perdu son habituelle concentration oubliant sa taille de géant, avait plusieurs fois frôlé de la tête les branches des arbres… jusqu’à ce qu’une vipère lui eût mordu le cou. La nuit tombait en cet instant précis. Il paniqua, se lançant dans une course aussi désespérée que dangereuse dans une fausse direction, avant de trébucher contre une racine et tomber au milieu des ronces. La poison, aidée par la course imprudente, avait déjà ralenti ses mouvements…
Quand on le retrouva — juste à trois mètres de sa voiture, mais dans un coin du bois d’où même un garde forestier expert aurait eu du mal à sortir —, on ne voyait pas de traces de morsure. Ce fut juste au cours de l’autopsie que l’on découvrit deux points microscopiques, très voisins l’un de l’autre, juste derrière l’oreille droite…
Tandis que j’écoutais cette espèce de fable tirée d’un fait réel, je me regardais les mains, je me touchais le cou, le menton, les oreilles. J’étais entier, assis dans l’encadrement de la porte qui me protégeait mieux qu’un étui en plastique. Plus tard, dans mon lit, après deux heures de sommeil tout à fait inconscient, je me réveillai, convaincu qu’une vipère m’avait mordu, en laissant deux petits trous entre le pouce et l’index de ma main !

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En 1974, j’étais à Bologne. Mon salaire, assez modeste, ne suffisait pas aux exigences accrues. Gian Piero, un ami architecte de Rome me convainquit : il n’y aurait été aucun scandale si j’avais travaillé « à côté », dans une autre région, sans profiter du petit pouvoir que j’avais acquis en Émilie-Romagne dans la Section d’Urbanisme.
Gian Piero avait alors une fiancée, qui passait souvent ses vacances à Castel del Piano. Étant souvent là-bas, il avait connu Alvaro, le Maire. Celui-ci se souvenant très bien de mon père et de notre famille. Donc il fut heureux de me rencontrer et de nous proposer une collaboration professionnelle que nous devions partager avec Massimo, un architecte de Pistoia, plus âgé que nous.
Je n’approfondis pas, ici, le sujet de l’amitié fraternelle qui se déclencha entre Alvaro, sa femme et moi, ainsi que sur cette expérience de travail, qu’il apprécia. Pourtant, je n’aurais pas dû revenir sur les lieux de mon bonheur d’antan. Même si sur cet état de perplexité s’installèrent ensuite un nouveau bonheur, une nouvelle amitié, de nouvelles perspectives.
J’ai juste un petit épisode à vous raconter de cette « deuxième enfance » à Castel del Piano, où mon esprit flottait sur ces réalités ressuscitées avec un sentiment d’égarement et de perte. En fouillant encore parmi les épaves de ce nouveau naufrage, je cogne contre des plumes d’oiseaux embaumés ainsi que de vieilles peaux de serpent formant des strates comme les écorces du chêne-liège du jardin de celui qui alors n’était que mon futur beau-père….
Au cours de l’été de cette année 1974, qui fera dans les prochains mois l’objet d’un chapitre assez dense et dramatique, je m’étais rendu avec ma famille à Castel del Piano, dans le but de profiter des vacances pour participer, avec Gian Piero et Massimo, aux réunions près de la Mairie pour établir les lignes du nouveau plan d’aménagement du territoire.
Nous étions confortablement logés dans une petite auberge en forme de chalet sur la route qui mène à la montagne. Là-dedans, au lieu de m’oxygéner, avec mes enfants, dans de longues et salutaires promenades, je passais la plupart des jours de calme qu’on nous accordait en fabriquant à jet continu des pastels colorés que j’échangeais avec des jambons ou des formes de fromage.
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Mais, je ne peux surtout pas effacer le souvenir de la chambre provisoire qu’on nous offrit pour la première nuit, le lit constellé de faucons, d’hirondelles, de merles bleus ainsi que d’éperviers, tandis que sur les deux étagères accrochées au mur il y avait un inquiétant étalage de vipères, de couleuvres ainsi qu’un véritable « serpent de sept pas » que mon hôte chasseur de serpents avait reçu par un client revenu du Venezuela.
Je déclarai sans honte que je n’aurai pas su me débrouiller avec toutes ces bêtes défuntes. D’ailleurs, il ne pouvait pas prétendre qu’en me levant pour faire pipi, pendant la nuit, je risquais de frôler de la jambe nue le bec de l’aigle royal !
Tout fut enlevé. Pourtant, je ne réussis pas à dormir.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26 février 2014

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La Skoda rouge et la Volkswagen noire (Le Strapontin n. 23)

25 mardi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Sur la page blanche, deux voitures s’affrontent, comme deux coqs dans une cour espagnole. La voiture rouge magenta est une Skoda d’occasion aux gommes lisses, aux quatre portes qui ne respectent plus aucune logique d’ouverture ni de fermeture manuelle ou automatique. D’ailleurs, presque rien d’automatique n’est prévu pour cette voiturette fabriquée à des prix concurrentiels par une usine tchèque d’au-delà du rideau de fer.
La voiture noir brillant est une Volkswagen Coccinelle neuve. Pas trop commode, vis-à-vis de ses homologues françaises, par exemple, elle a toutefois une bonne tenue de route…
Mon train, arrêté à la gare de Grosseto, avait les portes bloquées. J’ai dû sortir par le « finestrino », avant de rejoindre Castel del Piano — pas loin de là —, ou alors décider où passer la nuit avant de rentrer à Rome ou à Bologne…
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Castel del Piano, Piazza Garibaldi ou du « Palio »

En fait, il y a eu un moment où Castel del piano, repêché après un long oubli — peut-être grâce à la chasse au trésor que j’avais faite au cours de mes vacances à Piancastagnaio — avait regagné du terrain dans mon système de relations et de projets.
C’était au temps où je vivais à Bologne. Ce village de Toscane fut par hasard le spectateur d’une décision grave sinon le témoin oculaire de toutes les phases où cette décision se révéla possible, probable, évitable, inévitable, agaçante, gênante, libératoire, lourde et évidemment douloureuse. Même si Castel del Piano n’a aucun rôle ni aucune responsabilité en tout ce qui m’est arrivé ou que j’ai décidé, poussé par les événements, mais avec l’intime conviction qu’il n’y avait pas d’alternatives à cela.

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Un jour de janvier 1974, profitant de la première augmentation du salaire d’employé régional, je décidai de me séparer de la Fiat 500 (couleur gris souris), où plus rien ne tenait debout — même le dossier du conducteur, qu’un cric mis de travers essayait de soutenir — pour acheter une voiture d’occasion. J’avais une amie qui venait d’acheter une Skoda, avec laquelle me raccompagnait souvent après le travail. Un autre ami, originaire de Romagne, travaillant avec moi à la Section de l’urbanisme régional, me traîna énergiquement dans un garage et, dans un jeu efficace de regards avec le vendeur, me convainquit à acheter une vieille Skoda dont l’unique mérite consistait dans la couleur. Elle avait appartenu à quelqu’un qui passait ses journées à contrôler… quelques choses ou personnes dont je ne me souviens plus. En tout cas, je suis sûr que celui-ci n’avait pas affaire avec des prostituées. D’ailleurs, puisque son travail s’écoulait toujours dans la rue, j’imaginais ce monsieur toujours en train d’en fréquenter…
En fait, les portes, jusque du premier moment, étaient fort abîmées… Puisque mon lieu de travail s’était vite transformé en une grande famille, mon achat fut commenté sous plusieurs formes d’ironie, plus ou moins hostiles. La plus pointue circula partout avec succès : « M. ha la Skoda di paglia ». Pour comprendre le jeu de mots en italien, il suffit de comprendre que Skoda rime bien avec « coda », c’est-à-dire « queue », tandis que « paglia » c’est la « paille ». Dans notre culture verbale, « avoir la queue de paille » veut dire « avoir des bêtises à se faire pardonner ». Il est vrai que j’étais estimé fiable pour mon engagement constant dans le travail, tandis que dans le privé « je me moquais du feu ».
La plupart des gens de mon âge, à cette époque, s’étant mariés trop jeunes (et cetera), se moquaient eux aussi du feu. Mais, en général, tout se réglait dans la discrétion et dans le silence. Tandis que moi… à ce temps-là, j’étais un « livre ouvert ».

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Côtes d’Italie

Nonobstant ces handicaps, cette voiture moche, où l’on pouvait facilement confondre le museau avec le derrière, résista un an et demi. Rarement, je l’utilisai pour des voyages en dessus des deux cents kilomètres, mais elle nous porta jusqu’à Castel del Piano pendant le mois d’août de 1974.
Une série de coïncidences avaient voulu que le Maire de ce pays fût un ancien ami de ma famille et qu’en me rencontrant, par l’initiative d’un ami commun, il m’eût embarqué dans l’aventure du nouveau plan d’aménagement du territoire communal.
Comme disait notre Giambattista Vico, on assiste toujours à des cours et recours historiques. Le passé revient toujours, quelques fois pour nous troubler en cassant les œufs dans notre panier, d’autres pour nous gâter avec des illusions encore plus dangereuses que celles du présent. Des cours et des recours qui peuvent arriver dans l’Histoire d’un pays étourdi comme l’Italie, mais aussi dans la vie des personnes.
C’étaient en tout cas des vacances, les dernières que je passais tout ensemble avec ma première femme et mes deux enfants mâles, dont le deuxième n’avait alors que quatre mois.
L’année successive, au cours d’événements qu’on ne peut pas épuiser en peu de phrases, je partageais mes difficultés et mes chagrins avec une amie fraternelle, douée d’une attitude à l’écoute vraiment extraordinaire. Je veux me convaincre, quarante ans après, que peut-être moi aussi je lui ai transmis quelque chose, en échange de son allégresse sans bornes.

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Une fois, bien avant qu’il y eût, de ma part, l’abandon du toit conjugal, mon supérieur, avec ma plus grande surprise, m’envoya à Naples pour un séminaire entre régions du nord et du sud d’Italie, autour des différents exemples de planification du territoire. Mon amie, qui travaillait dans mon bureau, se montra intéressée à cette rencontre. Le chef nous autorisa et nous partîmes de Bologne avec la voiture neuve de ma collègue.
En 1975, les autoroutes ne manquaient pas. Cependant, déjà le trait entre Bologne et Florence, créé en fonction des automobiles et non des camions est très dur… Bref, le voyage fut long, mais la voiture, assez robuste et stable sur la voie de dépassement, nous gâtait.
À Naples, ma cousine nous invita à dîner et peut-être, dans son arrière-pensée, imagina contre toute évidence que cette jeune collègue avait des liens intimes avec moi… Le jour après, à cause de cette interminable réunion, le temps vola sans voir Naples ni nous désespérer jusqu’au point de mourir. Si je ne me trompe pas, nous passâmes par Rome, pour dire bonjour à ma mère.
Combien de fois ai-je parcouru l’autoroute du Soleil de Rome à Bologne ! C’était une piste que je connaissais par cœur. Et pourtant, cet épisode, ces rires incessants, ce « finestrino » de la Volkswagen battu par la pluie, tandis que la voiture glissait d’une flaque à l’autre avec l’indifférence d’un panzer… Tout cela me semble magique et même impossible : ai-je vraiment vécu cela ?
En juin, pour une incursion à la mer — puisque désormais la Skoda n’était plus en condition de voyager —, une autre amie, originaire de la montagne de Modène, me prêta sa Mini Morris… voiture mythe dans les années soixante. Mais, ce fut pour une fois seulement.
En juillet, je ratai d’un jour la date fatidique de la Bastille. Je ne sus pas attendre. La séparation se déroula le 13, lorsque notre enfant aîné était en vacances avec sa grand-mère et que le cadet était hébergé, à la campagne, par notre femme de ménage qui s’était fort attachée à lui.

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Côtes d’Italie

Quelque temps après, en août, ma famille séparée devait rejoindre l’île d’Elba. Très généreusement, celle qui avait partagé le raid Bologne-Naples-Bologne me prêta sa voiture. Je raccompagnai ma femme et mes enfants avec la Volkswagen noire.
Ce souvenir, je l’avais jeté du « finestrino », ainsi que la coïncidence d’une nouvelle pointe à Castel del Piano.
En septembre 1975, je gagnai mon premier million de lires. C’était en acompte pour ma participation, avec deux autres architectes, au travail du plan d’aménagement de Castel del Piano. Tout de suite après, accompagné par cette même collègue et amie, censée me conforter dans le choix hasardeux, je payai, avec ce million, une somme suffisante pour acheter, en 24 fois, la voiture de mes rêves. La première voiture neuve de ma vie : une Renault 4L blanche !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 février 2014

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Depuis les étoiles jusqu’aux étables (Le Strapontin n. 22)

24 lundi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Comme vous avez vu, une déesse aveugle avait posé ses mains sur mes yeux avant de me flanquer dans ce paisible village de colline placé au bord d’une montagne paisible elle aussi, recouverte de forêts jusqu’au sommet, marqué, celui-ci, par une immense croix de fer.
Comme a si bien observé un de mes lecteurs, vivre à Castel del Piano aurait été une conséquence logique du « Primum vivere, deinde philosophari ». Et pourtant le destin a voulu qu’au passage de l’enfance à l’adolescence je me suis définitivement éloigné de cette « aurea mediocritas » en laissant le certain en échange de l’incertain.
Est-ce qu’il y a eu une raison, un fait réel spécifique qui a fait déclencher ce délire d’étrangeté, cette fuite de la normalité ? Oui bien sûr, les intérêts de mes parents se sont déplacés. Ma mère, en particulier, anxieuse de « voir » (et nous faire voir) de plus en plus de merveilles que le monde pouvait nous offrir, selon les possibilités familiales, était un peu fatiguée de ces vacances répétitives… de 0 à 9 ans

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Ainsi, j’éprouve maintenant un sentiment étrange, de la nostalgie et de la gêne en même temps. Nostalgie pour une idylle brisée. Gêne pour l’impossibilité de récupérer quoi que ce soit de cette « nature » ne faisant qu’un avec la « culture ». À défaut de quelques randonnées en montagne dont j’ai perdu la mémoire aussi, je me borne depuis toujours aux promenades, que je m’obstine à faire où que je me trouve. J’ai toutefois besoin d’un but, d’un point de repère sinon d’un prix de consolation… J’ai dû cesser de grimper sur les arbres, de me jeter la tête première dans les meules de foin, ainsi que de tourmenter les couleuvres. Je suis devenu un citoyen craintif, paresseux, surtout incapable de profiter de ce que la nature sauvage m’offre… J’avais d’ailleurs un tempérament maladroit et peu enclin aux sports. Oui, bien sûr, j’ai joué au ballon et j’ai eu une véritable passion pour la bicyclette, mais la ville n’encourage pas trop ces activités « spontanées », à moins qu’on ait l’habitude de fréquenter les gymnases ou en général les lieux députés pour « faire du sport »…

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Dans le précédent Strapontin, j’avais anticipé la visite guidée à Castel del Piano, en laissant couler en avance trois images en noir et blanc comme dans un rêve, sans avoir envie de les observer attentivement ni de les décrire non plus.
En premier, il y avait la photo du « piazzone », un grand espace rectangulaire, en terre battue, consacré au marché, où j’ai assisté à ma première fête de l’Unità avec le poteau de Cocagne, qu’on frôle en arrivant au pays depuis la route Cassia (le deuxième axe national, reliant Rome à Sienne et Florence)
Abandonnant le « piazzone » on entre dans une étrange place en forme de coquille. C’est la place Garibaldi, où j’ai vu une fois le Palio, une imitation assez spartiate et simplifiée de celui de Sienne, ayant sur un seul côté une rue en plain. Sur cette rue, devant la laiterie où l’on achetait les glaces avec la « panna », arrivait le bus de Rome (que l’on nommait « la Rama ») avec son klaxon unique, ayant le charme d’une lamentation péremptoire.
De la place du « Palio », on rentre dans le pays ancien. Dans ma mémoire, à nouveau éloignée (je n’ai pas envie de m’y rendre sur le tapis volant ni avec le strapontin invisible de Google Earth), j’ai le souvenir d’un brusque rétrécissement, causé par le flanc encombrant de l’église.

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C’est là que j’ai vu pour la première fois un équilibriste. De ce « numéro d’attraction » j’ai une mémoire très nette, surtout visuelle. Je crois que cette vision m’a influencé énormément depuis. L’équilibriste a fait son apparition  dans mes dessins et tableaux avec un charisme particulier jusqu’à devenir la figure la plus représentative de ma vision ainsi que de mon expérience de la vie.
Cet équilibriste de mon enfance ne se bornait pas à se balancer sur le fil sans filet de sauvetage, se tenant debout grâce à un long bâton blanc, dans le passage entre l’église et le palais d’en face. Accompagné par le son des tambours, s’adressant de temps en temps au public en bas, il nous expliqua qu’il était tombé juste une fois, sans se casser complètement l’épine dorsale. Son numéro final consistait dans la course en vélo sur le fil. Avec les deux roues, cet espèce de cycliste grégaire ayant dépassé les limites d’âge, illuminé tout seul au milieu d’une nuit sans étoiles, paraissait un peu grotesque. Combien de mètres au-dessus de nos têtes se déroulait ce défi ? Quinze mètres, je crois, c’est-à-dire à peu près quatre ou cinq étages… Combien de fois fit-il l’aller-retour de l’Église à la Mairie, de la Marie à l’Église ?
En fait, lorsqu’on entre dans le corso, avec ses boutiques sans prétentions, on a la sensation d’entrer dans un écrin que quelqu’un pourrait serrer en nous y renfermant. C’est un effet peut-être de la présence surplombante, sur la gauche, de la petite casbah grise de la cité médiévale où je me faufilais assez rarement. Un enchevêtrement de petites ruelles montantes et d’escaliers descendants qu’aucune enseigne de bar ou de barbier ou de barbecue baroque n’animait…

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Une fois arrivé au bout de la « Pianella », je me rends compte qu’il me manque quelque chose. En fait, je ne peux pas accéder aux potagers ni aux champs de blé qui sont au-delà de la file serrée des maisons. Je ne peux pas non plus me plonger dans les meules de paille… Je comprends maintenant que les joies de l’enfance sont inaccessibles, comme les amours finis le sont aussi. Donc, si je considère comme impossible « décrire » jusqu’au bout un acte amoureux quelconque, une analogue barrière m’empêche de poursuivre dans la quête du bonheur révolu. Donc, contrairement à ce que dit Rousseau, le bonheur peut-être existe. Rarement, nous nous en apercevons « dans le moment » où une joie explose inattendue et violente. Plus facilement, nous réussissons à la reconnaître dans le passé. Quant à la description de ces bouleversements heureux, il n’y a que des gestes vagues ou des soupirs profonds.
Heureusement, je n’ai pu franchir la barrière physique de cette longue façade grise. L’enthousiasme des courses dans les prés, des incursions dans le bois, le goût des châtaignes ainsi que les braiments des ânes au petit matin… tout cela s’est probablement installé quelque part dans les muscles de mes jambes ou de mes bras… Mon enthousiasme, peut-être, se cachait dans les cheveux indomptables que je n’ai plus, dans les amygdales qu’on m’a enlevées ou alors dans ces vêtements d’enfant qu’on taillait pour qu’ils durent plus de temps que possible… Mais ils ne serviraient pas maintenant à m’habiller ni même à me couvrir.

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Dans cet épisode du roman de la mémoire, il ne me reste donc qu’à me souvenir de ces petits traumatismes dont les psychanalystes aiment autant parler. Un mauvais jour, qui se perd dans une nuit sans lune, Teresa est partie, comme j’ai dit, sans nous laisser le temps de nous en rendre compte. Je crois que ce deuil souterrain et inconscient a pris forme depuis 1953, je crois, lorsqu’au lieu qu’avec Teresa nous avons eu affaire avec la Giulia. Si Teresa jouait sans défigurer le rôle de Blanche Neige (tandis que nous étions sans doute trois des sept nains, moi Prof, ma sœur Grincheux et mon frère Simplet) à l’improviste cette femme aux cheveux blancs, dépourvue de quelques dents et pas trop élastique dans les mouvements, on aurait pu la confondre avec la Reine méchante, déguisée en vieille sorcière, de la même fable.

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Pourtant cet être grand, vêtu de noir, au visage sérieux, que ses concitoyens bienveillants appelaient « Tête chauve », avait deux armes secrètes : l’élégance et la sagesse. D’ailleurs, avant de confectionner avec nous, dans le bois, des coiffures de feuilles dignes de Bacchus, de Dyane et du Dieu Pan, elle coupait en tartines des grosses formes de pain, avant d’y déposer des tranches de tomates fraîches auxquelles elle ajoutait une feuille de basilic.

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Le rouge vif des tomates ressemble bien sûr au rouge de la pomme empoisonnée dont Blanche Neige dut avaler une bouchée fatale. Et c’est le rouge du sang que facilement provoquent les orties et les épines des ronces sur les jambes encore blanches d’enfants imprudents qui viennent juste d’arriver de la capitale…

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Mais, peut-être Teresa c’était trop pour nous. Une romagnole — venant du même endroit qui avait été la patrie chérie de Zvaní — avait partagé nos premiers « retours à la nature ». Par sa présence, Sogliano et Castel del piano se fusionnaient dans un seul souvenir. Nous, rats de ville et rats de voyages incommodes, différents à chaque année, nous avons eu, nous aussi, quelques racines campagnardes, quelques morsures de serpent, quelques nuits à la belle étoile. Mais cela ne se serait pas cristallisé dans notre arrière-mémoire s’il n’y avait eu Giulia, la maison de Giulia, l’escalier abîmé de Giulia et aussi la bouche sans dents de Giulia.
Elle nous apprit à aimer les étables, à chercher dans la paille et dans le foin. Parfois, on y trouvait une de ses dents, parfois on y découvrait une étoile…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 février 2014

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Le temps des cerises (Le Strapontin n. 21)

23 dimanche Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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On n’est pas encore au temps des cerises. D’ailleurs, je ne saurais pas être le « merle moqueur » de la chanson. Néanmoins, une moisson de fruits de saison (hors de toute saison) déborde de mon « Finestrino ». Tout comme il était arrivé pour la parenthèse napolitaine, va se déclencher avec insistance un jeu de la mémoire qui va et vient de l’Amiata à l’Argentario (ne faisant qu’un avec l’île du Giglio) se détachant, comme des colosses habillés d’arbres, à côté de ces deux routes millénaires — l’Aurélia et la Cassia — reliant Rome au nord-ouest de la péninsule. Tout cela jaillit de coïncidences, de rencontres dues au hasard, bien sûr, mais aussi de ce destin familial dans lequel j’ai voulu fouiller avec un drôle d’acharnement… Comme si je devais me réapproprier de quelque chose d’indispensable qu’on m’avait enlevé profitant de ma faiblesse ou de ma distraction.
Je ne veux pas revenir sur le fait que mon père et mon grand-père Zvanì parcouraient — en voiture ou en train ou sur des pullmans incommodes — ce même parcours. L’Aurélia, qui frôle la mer, traversant de paysages romantiques ou lunaires selon l’apparence inattendue d’un groupe de pins avec leurs ombrelles mystérieuses ou l’éblouissement radieux des marais. La Cassia, qui suit une directrice plus accidentée, cherchant le nord au-dessus des lignes de faîte des collines à nord de Rome, côtoyant ensuite les lacs volcaniques de Bracciano et Vico avant de traverser la belle et austère Viterbo, de côtoyer le lac de Bolsena et de poursuivre enfin pour Sienne et Florence.

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Toscane méridionale, photo Google Earth. Une ligne évidente, en bas, relie (de gauche à droite) l’île du Giglio, le mont Argentario avec la lagune d’Orbetello et le sommet du lac volcanique de Bolsena. Au centre de la photo, sur la droite, on voit bien la tache verte du mont Amiata. Plus en haut, on reconnaît l’île d’Elba et Piombino.

Il s’agit de villages entrelacés entre eux par une nature abrupte et sauvage, par la civilisation étrusque et par un embarrassant sentiment de dépendance de Rome. Cela dure jusqu’à cette ligne invisible, placée de travers vis-à-vis des deux anciennes routes consulaires, reliant le sommet du lac de Bolsena avec l’Argentario et l’île du Giglio. À nord de cette ligne, la Toscane, dont le mont Amiata fait partie à plein titre, est une région tout à fait différente. Ici, l’équilibre et la rivalité entre les villes et les provinces de différent poids sont à la base d’une civilisation nettement plus avancée.
J’ai toujours regardé ces territoires mystérieux au nord de Rome avec un œil gâté, distrait. Comme s’ils étaient de quelques façons des cadeaux exquis dont les Romains (comme moi) pouvaient s’en passer ou alors les accueillir avec une grimace d’indifférence… En fait, c’est justement en cela qu’une région comme le Latium — très variée selon les deux provinces au nord (Viterbo et Rieti) et au sud de Rome (Latina et Frosinone) — s’écarte négativement vis-à-vis de régions comme la Toscane. À cause de cette soumission à Rome (culturelle et psychologique), on a fini par effacer spontanément les trésors et aussi les gloires de villes grandes et petites, d’oasis naturelles incontournables, de nécropoles romaines et étrusques uniques au monde… Il suffit de rappeler les merveilles que recèlent Veio (sur la Cassia juste au nord de Rome), Cerveteri et Tarquinia (qu’on rejoint par l’Aurélia tout de suite après qu’on s’est libérés de Fregene et Santa Marinella, célèbres localités de villégiature)…

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En juin 1970, au temps des cerises, j’étais un père assez jeune ainsi qu’un professeur remplaçant dans le fameux lycée Castelnuovo — un lycée scientifique placé dans l’ancienne banlieue entre Primavalle et Torrevecchia, à nord-ouest du centre de Rome. Je me trouvai alors, du jour au lendemain dans l’obligation, tout à fait inattendue, d’accompagner une classe dans un tour d’instruction à Tarquinia, une des capitales de l’art étrusque.
J’étais d’ailleurs un professeur excessivement démocratique, très populaire à cause de mes attitudes tout à fait atypiques… Car si d’un côté je recouvrais très fidèlement le rôle du remplaçant (impuissant, d’habitude, vis-à-vis de la vague indomptable d’une classe affranchie, pendant une heure, de toute obligation de respect envers de l’autorité), de l’autre je m’amusais, sans cacher mes réactions, lorsque quelqu’un, au milieu de la cohue, lançait envers moi une phrase pas du tout polie ou respectueuse :
— Professeur, est-il vrai que vous avez dix enfants ?
J’étais toujours fatigué, le matin tôt, car en cette période je peignais sans cesse et me couchais toujours assez tard. Un matin, évidemment je dormais encore. Debout au pas de la porte de la classe, j’avais les yeux dans le vide, tandis qu’un élève (malicieux, mais sympathique) me parlait. En voyant mon immobilité statuaire, celui-ci mima par des gestes le mouvement des essuie-glaces, tout en me criant :
— Professeur, réveillez-vous !
Souvent, n’ayant pas le temps de me préparer, je ne faisais que proposer, ou, pour mieux dire, imposer le dessin à main libre. Dans l’embarras du choix des modèles, j’apportais tous les bibelots que je pouvais emprunter chez ma mère : vases, bouteilles et boîtes de taille variée que je fourrais dans de vulgaires sacs en plastique. Un jour resté légendaire, pas seulement pour moi, je n’avais apporté aucun truc. Prêt à paniquer, j’empruntai héroïquement quatre ou cinq équerres aux élèves du premier rang avant de « créer », au-dessus de la chaire, une espèce de ziggourat transparente. Tout le monde savait qu’ensuite, en passant parmi les bancs, j’aurais aidé un à un les plus récalcitrants à compléter leurs œuvres, quitte à élargir des notes assez généreuses. Depuis ma chaire, vu la perplexité générale devant ma proposition tenant debout par miracle, j’essayai ce jour-là d’inventer une théorie, basée évidemment sur les réminiscences de mes études d’architecture.
— Voyez-vous ce ramassis ? Oui, je suis d’accord avec vous, il n’a rien de beau. Mais vous pouvez y voir un gratte-ciel, une pyramide égyptienne, une tour biaise…
Cinq ou dix minutes après, quelques-uns commencèrent à dire :
— Professeur, voulez-vous voir mon ramassis ?
— Professeur, le ramassis de mon camarade est plus beau que le mien ! Que fais-je ?
Et cetera.
D’ailleurs, étant encore fort jeune, j’étais très sensible aux élèves appartenant au genre féminin. D’autant plus que, contrairement à mes camarades d’antan, celles-ci ne portaient pas le tablier noir avec les cent boutons.
Voilà, je faisais des petites partialités sans conséquence. Et parfois, toujours en riant, les mâles protestaient :
— Professeur, ce n’est pas juste, comme ça !

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Quelques jours avant le tour d’instruction, j’avais été membre du jury dans un concours de peinture, où j’avais apprécié deux gouaches à la tempera d’un élève redoublant, fourni déjà d’une barbiche rare, dont je ne me souviens pas ni du nom ni du prénom. En ce temps-là, je peignais beaucoup, tout en subissant, l’une après l’autre, plusieurs suggestions de la part des peintres reconnus italiens et étrangers. Mais je n’étais pas indemne d’autres influences. Ce garçon-ci, par exemple, avait du génie dans l’exploit des transparences. En voyant mon attitude admirative, il venait souvent à la chaire pour me parler de peinture. Je voyais bien qu’il était un peu rebelle et contestateur, mais j’étais convaincu qu’il n’était pas dangereux, donc je faisais toujours semblant de ne pas entendre lorsqu’il me tutoyait comme on le ferait avec son frère aîné.
D’ailleurs, je ne m’étais jamais trouvé, pour ainsi dire, coincé ou piégé dans une situation que je n’avais pas totalement prévu.
Je venais de l’expérience de 1968, encore vive deux ans après. Donc je n’avais pas accepté les conseils de ma mère, le premier jour de mon travail de professeur. Sans avoir exactement le même esprit que Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus, je n’avais pas voulu « être sévère », peut-être parce que je ne m’estimais pas capable de l’être, ou alors en raison de mes convictions intimes. Je ne voulais pas m’adapter à ce rôle qui ne me correspondait pas. Il fallait surtout que je coupe les ponts…
Donc, je tenais la bride haute, comme l’on fait avec les petits chiens qui ont besoin de courir. Puisqu’ils ne mordent pas et qu’ils sont légers, on peut les rattraper au moment donné en rembobinant vite la laisse…

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Tout comme je ne me rappelle pas le nom de cet élève, j’ai oublié la chanson très charmante qu’on entendait continument dans le pullman. Le professeur d’éducation physique avait déserté à la dernière minute et le déroulement qu’on avait prévu subit de lourdes modifications.
D’abord, le conducteur du pullman « oublia » de s’arrêter à Cerveteri, où j’avais envisagé une visite à la nécropole. Ensuite, une fois garés dans la place en bas du centre de Tarquinia, presque tous les mâles entamèrent une partie avec le ballon. Juste un petit groupe me suivit, dont faisait partie aussi mon jeune ami peintre. Après la visite au musée étrusque, je proposais de revenir en arrière, aux incontournables tombeaux de Cerveteri.
Je ne me rappelle pas pourquoi j’ai cédé, par quelle combinaison de sourires rassurants de la part des élèves sautillantes et de faibles recommandations de ma part… Il est vrai que, petit à petit, l’agacement — pour l’évidente complicité, entre le conducteur et les deux élèves qui avaient tout organisé — disparut presque complètement. En fin de compte, on était tous frustrés. Moi je l’étais en raison de mes journées totalement consacrées à l’étude et au travail, mes élèves pour une vie de banlieue qui n’avait rien de beau…
Voilà. Le pullman redémarra. On arriva bientôt à Orbetello et, quinze minutes après, à Porto Santo Stefano. Tout avait été décidé dans les détails. J’étais complice d’une bravade, aussi risquée qu’innocente.
Heureusement, la journée était belle. Le bras de mer de l’Argentario à l’île du Giglio ne présentait aucune difficulté.
Ensuite, sur les rochers de la plage publique juste à côté du port du Giglio, je m’étais placé en haut, dans le but de contrôler que personne ne se noyait. D’ailleurs, à ce temps-là, je n’étais pas un grand nageur… Je comptais continument. Personne ne se perdit, personne ne se fit mal. La chanson dont je ne me souviens pas tournait à deux mètres de moi dans un mange-disques appuyé sur une grosse pierre. J’étais peut-être ridicule, obligé par mon rôle à me sentir vieux. Les jeunes femmes, plus gentilles et peut-être plus opportunistes aussi, m’offrirent de très bonnes cerises…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 février 2014

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Je vous présente l’alter-ego du Strapontin (Le Strapontin n. 20)

22 samedi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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« Mahler » (Ken Russel, 1974)

Mes chers lecteurs,
mes chers non lecteurs,
mes chers amis tutoyés ou vouvoyés avec qui, objectivement, au jour le jour, je partage une aventure lumineuse et sombre à la fois…
Je ne crois pas que les écrans aux multiples tailles de nos ordinateurs (ou Smartphones, ou IPad) ne pourront jamais ressembler à la place de Kiev, la Tian’anmen de nos jours. Je ne crois pas non plus qu’il y ait un Poutine du numérique qui s’amuse à nous voir brûler nos énergies dans la recherche d’un équilibre peut-être impossible entre la représentation de notre vie et la fiction de cette même existence.

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Mahler (Ken Russel, 1974)

Je crois tout simplement que derrière ces inventions formidables, derrière ces machines diaboliques il n’y a personne. Il n´y à que la surprise d’un film qui démarre tout seul, empruntant au hasard ce qui se passe devant cet œil écarquillé qui prend l’âme de ce qu’il regarde sans en avoir conscience.
Ces machines merveilleuses et perverses, que quelqu’un exalte avec une confiance presque aveugle, font partie de notre présent et rempliront bien sûr notre futur. Tout en nous gâtant, elles sont objectivement complices d’un « système de vie » qu’on nous impose.
Voilà la deuxième fois que je dis « objectivement » ! La première c’était pour remarquer une solidarité (dans la faiblesse ou dans l’espoir d’en sortir vainqueurs), la deuxième c’est pour souligner la poste en jeu : la liberté.
Au-delà de cela, quiconque peut voir qu’il y a beaucoup des gens qui travaillent dans une direction positive. Il s’agit de blogueurs tenaces ainsi que de simples observateurs qui s’efforcent de participer (dans les soi-disant réseaux sociaux) à des débats assez kaléidoscopiques, qui essayent pourtant de se soustraire aux règles dictatoriales de la toile, tout en profitant de sa technologie ainsi que de nombreux contacts qu’elle laisse s’instaurer entre les individus…
Un des effets qui me préoccupent le plus de cette situation vient de la destruction objective (il n’y a pas le deux sans le trois !) de la nécessaire barrière temporelle entre tout acte de création et sa diffusion publique.
Dans une société de moins en moins habituée à l’écoute, à la lecture d’un livre du commencement à la fin, ainsi qu’à la vision des films « trop sérieux » ou « difficiles », s’affirme facilement l’illusion d’une lecture rapide qui favoriserait les échanges, ainsi que les contacts directs sinon intimes.

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Mahler (Ken Russel, 1974)

Les mails ont substitué les longues conversations téléphoniques, tandis que les blogs — à moins qu’ils n’assument pas un caractère journalistique ou de revue critique — risquent de devenir une solution de compromis entre le journal et les différentes formes de texte littéraire (de la poésie au récit, du conte au roman) sans que cela n’échoue dans une véritable forme d’échange entre lecteur et auteur.
En fait, au-delà de la reconnaissance obtenue (ou pas) chez les éditeurs (ou les mécénats, les entrepreneurs cinématographiques ou théâtraux), la bagarre quotidienne entre les différents « auteurs », qu’on cachait auparavant derrière de coulisses invisibles, devient tout à fait visible une fois qu’elle se déroule sur la toile.

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Mahler (Ken Russel, 1974)

Ma réaction ? Je m’en fiche. Je me suis donné un temps, une échéance. Pendant une période définie, j’essaierai de développer des écrits tout exclusivement consacrés à cet improbable dialogue avec des gens à demi muets et à demi sourds comme moi.
Je me suis d’ailleurs aperçu :
— que le Strapontin, assez rebelle, ne cesse de me traîner dans des souvenirs en chaîne ;
— que cela rend plus difficile la lecture de mes billets, parfois trop longs et approfondis ;
— d’ailleurs, je ne peux pas renoncer à toucher des événements et des personnages que je perdrais à jamais si je passais à côté de leur ombre ;
— si je veux garder un rapport constant avec les lecteurs de mon blog, je dois paraître tous les jours, acceptant le principe du feuilleton tout en transformant moi-même en feuilleton.
Voilà, j’essaierai, à partir de demain, de trouver un rythme équilibré et cohérent en créant un alter ego du Strapontin, où certains épisodes, touchés à peine par le Strapontin même (scandaleux ou curieux ; bizarres ou hilarants) pourront être exploités un à la fois.

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Mahler (Ken Russel, 1974)

Et voilà que je donne à cet alter ego un nom italien : « Finestrino ».
Le « finestrino » n’est que la vitre du train ou de la voiture. J’aime ce diminutif, car en fait, en courant, on ne peut voir tout ce que nous offre un panorama fixe depuis une chambre avec vue.
Dans mes intentions, « Finestrino » sera aussi un lieu « x » en dehors du train, le « casinetto » de Don Giovanni, ou alors un provisoire abri où le souvenir spontanément s’installe.

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Mahler (Ken Russel, 1974)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 22 février 2014

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Primum vivere, deinde philosophari (Le Strapontin n. 19)

20 jeudi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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De 0 à 9 ans… Voilà une expression que j’ai découverte à Bologne dans le temps glorieux des crèches municipales gratuites, qui ont coïncidé, pour moi, avec l’époque de ma deuxième paternité, inaugurée le 8 avril 1974.
Ce qui m’amusait le plus c’était ce numéro 0, évoqué pour rappeler que la vie commence lorsque nous sortons d’un monde aquatique (le ventre de notre mère) pour entrer dans un monde atmosphérique (le ventre de la vie).
Je ne sais pas si la crèche de la « Montagnola » (1) fonctionne encore selon les mêmes principes, règles et avantages. Je sais que dans ces années désormais révolues chaque fois que je consignais mon enfant — parfois avec l’esprit d’un facteur qui consigne un paquet — j’avais la merveilleuse sensation d’une série presque infinie de mains et de bras féminins qui s’élançaient avec enthousiasme vers ce petit aux cheveux noirs de jais, même désireux de le prendre en charge, non seulement pour l’entretenir, mais aussi pour le chérir, en lui donnant de l’affection réelle. C’était comme si notre ancienne Teresa se multipliait pour trois ou quatre. Et c’était le même esprit, solide et insouciant, qui remplissait leurs corps. Le même sourire illuminait leurs bouches.

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De 0 à 9 ans nous avons passé tous les étés — sauf en 1954, année du déménagement — à Castel del Piano, un village de Toscane situé sur les côtes du mont Amiata. Ce nom « Ca-stel-del-pia-no », avec son rythme ordinaire et même banal, s’est figé dans ma mémoire comme une chose escomptée et sans mérite. Et pourtant ce lieu, tout à fait digne d’être regretté avec tous les élans de la nostalgie, rentre dans une série de lieux trop vite refoulés, tout comme l’avait été Teresa, notre vice-mère si vivement aimée (2).

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Sur la route des communes de l’Amiata, 1956

En 1971, dans une autre époque révolue, qui me semble encore plus éloignée par rapport à mon enfance même (3), j’étais un jeune père en condition précaire, ayant comme unique forme de soulagement la peinture.
Heureusement, quelqu’un s’occupait de moi. En fin 1969, le jour de la naissance de mon aîné, ma mère avait intercédé en ma faveur auprès du directeur d’un lycée qui m’avait offert une place de remplaçant. « Primum vivere, deinde philosopherai » (4) avait dit d’un ton généreux le professeur G.B. Salinari, un homme qui avait consacré sa culture et son intelligence à une idée très avancée de l’enseignement.
Ensuite… (5) Je vous dis seulement qu’après cette année et demie d’enseignement approximatif du dessin et de l’histoire de l’art, j’étais à nouveau plongé dans le chômage et dans la consolation de la peinture… lorsqu’un cousin de ma mère, mon parrain de baptême, me présenta un étrange personnage, ayant le talent et l’expérience d’un architecte sans en avoir le titre, tandis que moi, j’avais le titre sans en avoir l’expérience.

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La Giannella

Peut-être parce qu’il savait en avance qu’avec cela je n’aurais certainement pas trouvé la solution à mes soucis, mon parrain avait très agréablement souligné l’importance, pour moi, d’une base pour commencer, qu’il appelait « ubi consistam ».
Voilà, tandis que je recherchais, au cours de mes premières années de mariage et de paternité, un pied-à-terre économique suffisamment solide — auquel m’appuyer pour avoir la chance de faufiler ma tête dans les nuages, sans en subir en contrecoup de violents sentiments de culpabilité —, je voyageais dans un vieux Mercedes céleste avec R.C., ce drôle de personnage plein de projets, en direction de l’île d’Elba. Des voyages assez engageants et instructifs, dans lesquels je me dérobais au paternalisme du conducteur avec mes professions de foi dans un monde où l’hypocrisie serait bannie. Je n’imaginais pas que mes paroles, mes provocations, mes boutades parfois désespérées ouvriraient une brèche dans l’esprit têtu de R.C. jusqu’à transformer ce rejeton de la bourgeoisie riche en un sympathisant du parti communiste italien… Je ne pouvais pas prévoir qu’il serait mort, des années depuis, sur cette même route vers l’île de ses rêves, suite à un malaise, tandis qu’il conduisait cette même Mercedes céleste…
Combien de fois ai-je parcouru ce trajet ? Je ne le sais pas. Un fait est certain : la route nationale n 1 Aurélia, avant d’atteindre l’embarcadère de Piombino (d’où l’on rejoint l’île d’Elba), touche l’un après l’autre presque tous les lieux de mon enfance. Le mont Argentario (avec la lagune d’Orbetello et la plage de la Giannella), le mont Amiata et Follonica…

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Le mont Argentario depuis Talamone

Ce fut en ce mémorable été 1971 que j’eus l’occasion, tout à fait inattendue, de revenir à Castel del piano après des siècles d’oubli…
L’occasion vint à la suite d’une « vacance de travail » à Follonica tout à fait particulière. En juin, ma jeune famille avait partagé un appartement très spartiate avec des ouvriers de R.C. qui travaillaient dans un chantier pour la construction d’un hangar industriel dont j’avais la direction. Puisqu’à Follonica, circonstance unique, il y a une petite rue secondaire consacrée au nom de mon grand-père (6), j’avais confié mon orgueil de petit-fils homonyme au géomètre du bureau technique. Par hasard, celui-ci avait justement un père qui avait été socialiste au temps où Zvanì était député… On m’invita, on me donna à boire du vin rouge de Ribolla, tandis que cet homme maigre, âgé, mais encore en forme, me racontait des exploits de mon grand-père, non seulement dans ses comices, mais aussi dans ses pourparlers avec les patrons de la Montecatini de Scarlino, à deux pas de Follonica…

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Le mont Argentario

En juillet, je me déplaçai de Follonica, avec ma femme et mon enfant de deux ans, dans le village de Piancastagnaio, faisant partie de la même couronne de pays situés sur les flancs du mont Amiata. Il y avait probablement quelqu’un qui m’avait donné l’adresse d’une modeste pension, tout en célébrant la beauté de cette cité, encore figée dans le Moyen Âge, ainsi que de l’air salubre de ses bois. Je ne pensais pas à mon enfance, ni, pour l’instant, aux soucis de mon travail encore précaire. Puisque notre hôtel n’avait plus de chambre, on s’était accordés pour y consommer les trois repas et dormir chez Rina, la femme d’un mineur de l’Amiata habitant dans une maisonnette à cent mètres de la base.
En 1971 c’était déjà la deuxième fois que je profitais de l’aide économique de ma mère pour passer quelques jours chez cette famille très accueillante. Tellement accueillante que je préférais passer mes journées dans la cuisine à causer avec Rina plutôt qu’accompagner mes proches au jardin municipal ou dans le bois. Un syndrome à la Oblomov (7) s’était emparé de moi, tandis que notre hôtesse m’invitait toujours à manger ses plats succulents. À chaque repas, je mangeais donc deux fois, comme mon fils d’ailleurs, devenu tellement rond que le mari de Rina l’appelait « Panetta », c’est-à-dire « Fait de pain », sans économie de levure…
Rina et Alberto avaient trois enfants, dont j’avais gardé le contact jusqu’aux premiers temps de mon installation à Bologne. Après on s’est perdus de vue : je ne me souviens ni du nom de la fille aînée, deux ou trois ans plus âgée que moi, ni de celui de la deuxième sœur qui s’était marié à Florence avec un jeune iranien très sympathique. Je me souviens de Franco, le plus petit, à ces temps toujours en fuite avec une raquette de tennis à la main, qui était ensuite venu me chercher une ou deux fois à Bologne.

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Castel del Piano

Un jour, la fille aînée de Rina me proposa de participer, avec elle et une autre amie, à la chasse au trésor. Dans ma petite Fiat 500 couleur gris souris, il n’y avait pas trop de place. Ma femme préféra rester à terre.
Je ne peux pas me rappeler les détails. Il est certain que d’un billet à l’autre on était obligé de faire le tour des villages de l’Amiata. Castel del piano (situé du côté opposé par rapport à Piancastagnaio), ce fut la dernière étape de ce « jeu de mots sur roues », que j’avais abordé avec un sentiment d’ennui avant d’en être passionné. Pendant cette course incertaine un autre jeu de mots s’ajoutait : « Castel-del-piano » n’était-il pas le pur et simple renversement de « Pian-castagnaio » ?
Lors de l’arrivée dans cette dernière étape on était désormais un trio bien soudé… Mais je ne pouvais pas prévoir que la devinette finale dût me concerner si intimement. Le mot à trouver c’était « Pianella ». Un mot que je pensais avoir complètement oublié, qui ressurgit pourtant de ma bouche, bien avant que les autres puissent y arriver.

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Castel del Piano

Mais ce furent elles qui m’accompagnèrent, à rebours, suivant le corso ayant sur la gauche la cité médiévale, jusqu’à l’endroit où j’avais vu passer, enfant, des dizaines et des dizaines d’ânes surchargés de foin, ou de porcs hurlants dans les charrettes…
La Pianella c’était une rue en descente se terminant par la porte du pays… Maintenant, je reconnaissais les lieux. Mes camarades étaient impatientes de terminer la chasse… Moi, je descendis de la voiture et m’approchai des dernières maisons sur la droite… D’un coup, une femme sur la cinquantaine, maigre, vêtue de noir, s’arrête au centre de la rue pour observer ce jeune homme barbu avec ce typique regard de nonchalance interrogative.
— Loredana ! m’écriai-je. Ce nom, jailli tout seul du fond de ma mémoire, fut une véritable surprise pour moi.
Loredana Frediani était la mère de Mariella, une fille de mon âge, dont je fus amoureux, si je peux le dire, vu l’âge assez tendre, au temps de mes étés heureux parmi les meules de paille et les étables.
Je ne pouvais pas oublier l’étable au rez-de-chaussée, à gauche de l’escalier de granit qui montait à l’étage par une unique rampe. Loredana confirma mon souvenir, même si quelques choses avaient changé…

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Castel del Piano

— Alors, s’il vous plaît, ne me dites rien. Je me rappelle très bien, dis-je, la cuisine était ici, juste à gauche du palier…
Maintenant, à la place de la cuisine il y avait la chambre d’Isabella, un grand lit tout gonflé de couvertures blanches impeccables avec une poupée au centre…
Mariella venait juste de se marier et moi, grâce à ce douloureux souvenir, je venais de vaincre ma première et unique chasse au trésor.
En revenant à Piancastagnaio , je racontais à mes amies de ce jour lointain, offusqué par une pudeur mystérieuse, où j’étais là, assis sur la première marche de l’escalier, seul avec Isabella qui m’y avait emmené. La porte sur la rue était fermée, pourtant le soleil éblouissant du premier après-midi filtrait par les nombreuses fissures ainsi que par le trou de la serrure. Le cheval brun ne cessait de piétiner la paille et de faufiler bruyamment son museau dans le foin.
Bien sûr sur les joues, mais avec une force inouïe pour un enfant, j’embrassai et je serrai dans mes bras cette enfant, qui aurait été tout à fait d’accord de me suivre jusque..

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Castel del Piano, 1952

(1) Dans le parc de la Montagnola, à Bologne, il y a une stèle en mémoire de la bataille du 8 août 1848, où les Bolonais chassèrent les Autrichiens envahisseurs. La Montagnola fut aussi, le 10 septembre 1943, le théâtre d’une bataille contre les occupants Allemands, dans laquelle 53 personnes moururent.

(2) Ma vie a changé quand j’ai décidé de ne plus refouler dans l’oubli tout ce qui me faisait mal. Voilà une suggestion pour un prochain Strapontin.

(3) Sensation qui me pousse parfois à me substituer à mon père, devenant moi-même le père des trois enfants qu’on emmenait dans les bois de marronniers et de hêtres

(4) Primum vivere, deinde philosophari : « D’abord vivre, après (et seulement après) philosopher… »

(5) Je vous raconterai un jour mon expérience de professeur et surtout sa pénible conclusion…

(6) Il faut savoir qu’il y a eu une continuité « de père en fils » entre Zvanì et mon père.
Si vous vous en souvenez, déjà dans un des premiers contacts avec mon grand-père — protagoniste absolu de cette tablée que j’imaginais plongée dans la nuit étoilée de Romagne — j’avais fait l’hypothèse qu’on était au lendemain des élections de 1913. En fait, Zvanì, déplacé à Rome depuis 1900 et marié avec Mimì en 1901, avait plusieurs fois présenté sa candidature à Cesena. Mais en ce collège, les républicains, gagnants à chaque tour, barraient la voie aux socialistes. D’ailleurs, mon grand-père n’était pas qu’un brillant journaliste. Il savait très bien parler en public sans jamais perdre le calme. Donc il était très convaincant lorsqu’il s’engageait dans l’action politique.
Envoyé probablement par son journal — l’Avanti ! — dans le sud-ouest de la Toscane pour y suivre les luttes des mineurs du mont Amiata et des ouvriers de la Montecatini de Scarlino près de Follonica, il en était vite devenu le représentant politique à Rome. Depuis 1913 jusqu’à la suppression du Parlement de la part de Mussolini, il fut le député socialiste de cette région pauvre, que les terrains marécageux de la Maremme (affligés par le paludisme) séparaient du nord du Latium. Une région riche de traces de la civilisation étrusque, caractérisée par une côte très variée et suggestive, de l’Argentario jusqu’à l’île d’Elba. Ces lieux gardent d’ailleurs la mémoire de deux passages de Garibaldi : la première fois, en 1849, lorsque celui-ci se sauva — après la défaite de la République Romaine et la fuite désespère dans la pinède de Ravenna — grâce à la fameuse Trafila qui l’aida à traverser les Apennins suivant un tortueux parcours jusqu’à Cala Martina (Scarlino-Follonica).
Il y avait peut-être des affinités entre la Romagne (le sud pauvre du nord riche) et le territoire de la Maremme-mont Amiata (le sud de la riche Toscane) ayant le principal chef-lieu dans la ville de Grosseto. Car en fait Zvanì en devint presque immédiatement le leader.
En 1948, lors des élections du premier parlement basé sur la nouvelle Constitution républicaine mon père fut élu dans le même collège que son père Zvanì. Une des conséquences de cette élection, ce furent nos vacances — de 0 à 9 ans — dans ce village de Castel del Piano au pied du mont Amiata, ayant parfois la variante (ou la queue) d’une période à la mer, en face de la presqu’île de l’Argentario, dans une localité nommée La Giannella.
(Tandis que je me perdais dans cette explication nécessaire je me suis demandé si ce n’était pas le cas d’abandonner ce ton d’enthousiasme orgueilleux pour assumer, au contraire, l’attitude d’enfant gâté — et même ennuyé — anxieux de se dérober à ses contraintes ancestrales.)

(7) Personnage incontournable du livre d’Ivan Gontcharov, Oblomov est l’homme plus paresseux qu’on puisse concevoir et, en même temps, le plus humain qu’on puisse rencontrer.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 février 2014

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Persil dans le ciel (Le Strapontin n. 18)

18 mardi Fév 2014

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Le Strapontin

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La Libération de Naples, dont on a eu un touchant et fidèle témoignage dans le film de Nanni Loy (Le quattro giornate di Napoli, 1962), se conclut quelques jours avant le premier octobre 1943, date de l’arrivée des troupes anglo-américaines. Ensuite, on dut attendre encore dix-neuf mois avant que la paix soit déclarée sur le reste du pays.
Dans l’Italie en ruine, il y eut, surtout dans les premières années — d’abord avec le référendum qui donna vie à la République, ensuite avec l’adoption d’une Constitution noble et clairvoyante —, un sursaut d’enthousiasme et de confiance. Les Italiens, comme les Napolitains d’ailleurs, ne désiraient que vivre en paix, oubliant le passé, sans arriver jusqu’au point de retomber dans les mêmes fautes qu’ils avaient vues de leurs propres yeux.
Voilà, je m’arrête là. Je reviendrai probablement sur ces questions, pas pour juger, mais pour m’unir à tous ceux qui s’indignent en voyant que pourtant, au lieu de profiter de la paix pour faire progresser la démocratie dans notre pays, beaucoup de fautes ont été commises, selon le même cliché et le même scénario qu’avant la Seconde Guerre. On dirait que la mort de tous ces gens a été vaine, tout comme le travail de ceux qui ont essayé par mille sacrifices de faire évoluer l’Italie dans le corps et dans l’esprit.

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Évidemment, sous les cendres des destructions que les bombes étrangères de l’une part et de l’autre avaient laissées au passage, cette prodigieuse unité du peuple avait été provisoire, destinée à ne durer qu’une seule brève saison.
 Néanmoins, la leçon de Naples reste un document clair, qu’on ne peut pas interpréter de façon ambigüe. Tout comme les mille preuves de réaction courageuse (voire désintéressée) et intelligente (voire capable d’aller au-delà des mesquineries que chacun porte en soi) qui se sont déclenchées dans le reste d’Italie à partir du 8 septembre 1943, date de la signature de l’Armistice avec les Anglo-américains.

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Et pourtant, revenant de Naples à Rome sur un strapontin de guerre, plus semblable à une mitrailleuse rouillée qu’au siège aseptique d’un TGV à l’italienne, je ne peux pas me passer des images et des voix des hommes mourants et des femmes hurlantes du film de Nanni Loy.
 Dommage que ce film n’ait pas eu une diffusion appropriée au niveau international, comme « La bataille d’Alger », par exemple. Mais, puisqu’il existe et qu’on pourrait sans trop de difficultés le rendre compréhensible dans toutes les langues du monde, je veux être optimiste, imaginant par exemple une émission d’ARTE où ce film, sous-titré et analysé comme il faut, peut devenir l’occasion pour une relecture de la récente Histoire d’Italie qui peut encore très bien servir à l’Europe d’aujourd’hui.

N006_sel.quattro giornate (13) - copieDans le précédent Strapontin, j’avais inséré discrètement le lien vers ce film, qu’on peut voir en entier sur YouTube. Je ne sais pas combien de lecteurs ont eu le réflexe d’ouvrir le lien et surtout le temps de voir le film.
En fait, ce film m’a accompagné dans la reconstruction mentale des deux années qui ont précédé ma naissance, en franchissant la distance entre Naples et Rome par une  traversée qui aurait pu être beaucoup plus pénible. Il m’a aidé aussi à poursuivre jusqu’à cette année 1954 que je considère encore aujourd’hui comme douloureuse et cruciale pour la seule raison d’un déménagement tout à fait banal d’une zone centrale, déjà vieillie, vers un quartier de banlieue, lié encore de quelques façons au centre.
Dans mon esprit s’est en fait déclenché le flux d’une narration unique (appelons-la fiction, pour une fois) où certaines scènes du film se confondent parfois avec les images de mon enfance heureuse et douloureuse en même temps.

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Déjà à travers des instantanés extraits en amateur, une première évidence se révèle. Les enfants et garçons des quatre journées de Naples, qu’on appelait et l’on appelle encore les « scugnizzi », ressemblent de façon impressionnante aux enfants qu’une bonne souriante accompagne presque tous les jours dans les prés de Villa Borghese, où les douilles des cartouches sont disparues et, à part l’encombrant piédestal de la statue en bronze du roi Umberto, il n’y a pas de trace gênante des blessures que la guerre a partout provoquées. Ils auraient pu être mes frères ou mes cousins aînés. 
En fait, sans le savoir, entre ces « scugnizzi » et moi, il y a toujours eu un lien solide, même au-delà de mon appartenance à cette moitié de l’arbre généalogique qui se retourne avec insistance vers cet endroit où les contradictions ne manquent pas, tandis que certaines valeurs tout à fait positives sont encore là, au fond de l’esprit et de l’âme de ce peuple unique.

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Attention, je ne me déclare pas « scugnizzo » pour vanter des attitudes héroïques quelconques, ou alors de mérites que je n’ai pas. Je le fais juste pour mettre en évidence une circonstance qui me semble évidente. Ces tout jeunes hommes, qui ont risqué (ou perdu) leur vie dans cette bataille « cathartique », n’étaient en fait que des enfants, des garçons ou de jeunes hommes comme tous les autres, avec leur fantaisie et leur capacité de voir la réalité à travers la loupe très sérieuse et même inflexible du jeu.
D’ailleurs, Gennaro Capuozzo, le jeune garçon qui représente un des fils conducteurs du film, n’est-il pas un nouveau Gavroche ? Il est orphelin, ayant perdu son père, tandis que sa mère, courageuse et désespérée en même temps…
Mais, il faut que je suive un ordre. Établissant, en même temps, un lien entre l’Histoire d’un peuple, auquel j’appartiens, et ces petits soucis de ma mémoire individuelle constituant l’histoire de mon destin personnel.
Ce lien est d’ailleurs tellement évident ! Il se synthétise dans un seul mot : déménagement.
Si ce film, qui aurait mérité plusieurs prix Oscar, était plus connu dans le monde et qu’on pouvait le retrouver en France sous forme de DVD, je n’aurais maintenant aucune difficulté à instaurer ce parallélisme. Mais j’essaierai tout de même de la faire à travers les photos.
Le film, basé d’ailleurs sur un matériel documentaire important, tout en essayant de faire « parler » les événements mêmes, suit au jour le jour le crescendo de la révolte populaire (et de son organisation) à partir de certains moments clés et de leur évidence.

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Le premier moment est représenté par l’exécution « exemplaire », de la part des occupants, d’un jeune soldat, originaire de Toscane, tout à fait innocent. Dans l’esprit d’une population où le principe de solidarité venait de loin — de longues souffrances partagées, de l’habitude à l’aide réciproque constante, basée moins sur la raison que sur l’affectivité —, un geste comme cela ne pouvait pas être accepté.

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Ensuite, les Allemands ont essayé d’appliquer à une ville-casbah comme Naples les mêmes systèmes adoptés par exemple à Varsovie, avec le souci (leur souci, bien entendu, qui n’avait jamais été celui du peuple italien) de devoir s’apprêter à recevoir l’attaque de l’armée anglo-américaine.

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Et voilà l’ordre péremptoire et immédiat de déménager portant sur toute la population résidente au long de la mer pour une profondeur de trois cents mètres. Une tranche énorme de population, concernant pas seulement les immeubles bourgeois via Caracciolo, mais aussi, entre autres, le quartier populaire de Santa Lucia.

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Nous pouvons imaginer comment ces Napolitains ont vécu cette expulsion en masse, sans même avoir le temps de sauver les choses indispensables ou aussi la vie de personnes âgées et malades. Ils se sont laissés repousser vers les quartiers espagnols, le Vomero, le quartier Sanità avec le sentiment de la perte probable de leurs murs domestiques sous les bombes des libérateurs qui étaient déjà aux portes de la ville. Pourtant ils avaient l’espoir sinon la confiance de se sauver, provisoirement, chez quelques Napolitains généreux.

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Les Allemands ne pouvaient prévoir cette soudure forte entre Napolitains. Cela n’empêche que ce déménagement ce fut un véritable exode qui aurait pu avoir des suites encore plus désastreuses.

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Selon l’histoire racontée, qui d’ailleurs correspond à des faits réels se déroulant selon la dynamique que le film reconstruit fidèlement, Gennaro Capuozzo est orphelin, ayant perdu son père. Sa mère, courageuse et désespérée en même temps, doit forcément accepter la séparation de la nombreuse famille. L’enfant aîné restera, avec la sœur aux deux petites tresses, chez un couple qui les a accueillis sans trop d’enthousiasme.

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Elle poursuit à la recherche d’un point d’appui. Avec l’escalade des événements, au fur et à mesure que les Napolitains prennent les armes en se lançant à la guerre comme à la guerre, se déclenche aussi l’action indispensable des femmes — qui donnent vie à des arrières aussi dynamiques que solides — et des « scugnizzi », qui font la navette d’une barricade à l’autre comme des véritables messagers d’amour.
Le petit Gennaro est trop jeune pour participer à la guerre avec les autres garçons. Mais, depuis quand il s’empare de la mitrailleuse d’un allemand mort, il se sent obligé de recouvrir ce rôle d’homme de la maison que sa mère lui a attribué au moment de l’adieu.

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Comme j’ai avoué plusieurs fois, je ne suis pas un historien et je ne suis donc pas capable de trouver les justes expressions pour m’expliquer le sens conclusif de ma « réflexion à voix haute ». D’ailleurs, je suis sûr que cette halte était tout à fait nécessaire. Ce film de Nanni Loy, très équilibré et responsable, explique bien que la dynamique même des faits a fait déclencher la réaction héroïque des Napolitains contre les occupants. Par cette réflexion, on va bien au-delà de toute analyse qui cherchait des raisons idéologiques de quelque façon superposées aux faits réels. Donc, même si personnellement je reconnais un rôle au petit nombre d’antifascistes prêts à combattre jusque du premier moment contre l’ennemi de toujours, je dois souligner que c’est en définitive le peuple napolitain dans son ensemble le seul protagoniste de cette guerre spontanée et tout à fait inattendue.
Les Allemands, pendant la Seconde Guerre, ont assumé partout le même comportement. Je ne crois pas qu’ils étaient des agneaux avant l’armistice avec les Anglo-américains. Cependant, il est certain qu’après cette date ils ont jeté le masque, en devenant d’un moment à l’autre des occupants méfiants et implacables. Vis-à-vis de cette évidence, les divisions entre antifascistes et fascistes assument une différente perspective. Le message central du film est confié à l’humble citoyen qui participe à la rencontre décisive avec les chefs allemands : il se borne à leur demander de ficher le camp, en leur donnant une leçon de clémence et d’intelligence. Tous les Napolitains, ayant combattu — en donnant cette immense preuve d’orgueil et de courage —, s’attendaient, bien sûr, un engagement constant dans l’exercice de la mémoire.
Mais les Italiens, Napolitains compris, ont-ils fait trésor de cet exemple ?
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Rome, Villa Borghese, piazza di Siena

Regardez maintenant ces enfants ayant eu un père vivant qui n’aimait pas du tout les pistoles. En quoi pouvait-elle exister, une parenté quelconque entre ces deux « déménagements » ? Je vois d’un côté un déménagement normal incombant comme un épouvantail sur une tête trop sensible, la mienne. Rien à voir avec ce qui arrive à ce petit « scugnizzo ». Un déménagement brutal, sans contrepartie et sans garantie de survie, qui l’a emmené, presque sans transition, de la chaleur familiale au combat terminant dans la mort héroïque.

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Il faut que j’y réfléchisse, en reconnaissant le tablier blanc de cette belle et saine romagnole qui ne faisait qu’un avec nous.
Oui, c’est vrai, parfois nous nous attachions aux portes. Parce que nous n’en avions pas toujours envie, de cette « déportation » à Villa Borghese, ayant pour conséquence la séparation d’une heure ou deux de notre mère qui, quant à elle, au contraire, ne voyait pas l’heure que le silence s’installât dans l’appartement. Ce silence sacré dans lequel je ne veux pas rentrer, avec le prétexte d’avoir laissé mon mouchoir quelque part. Ce silence de mes deux parents, tellement ouverts et généreux avec nous, qu’ils restaient très rarement seuls.
Donc, pendant ces après-midi de soleil, heureusement assez fréquents à Rome… ils pouvaient se réjouir un peu de leur jeunesse mettant pour un instant de côté les responsabilités énormes… tandis que nous partions, pleins d’énergie et de paroles. Dès qu’on était dans la rue, Teresa s’apercevait d’une tache noire que j’avais sur le menton. Tout de suite, sans attendre, elle crachait sur son mouchoir enlevant énergiquement la petite fumée… Sinon c’était le tour du caillou dans les sandales, d’une bretelle décousue, ou des excréments d’un pigeon parmi les cheveux… Alors j’avais bien de cheveux…

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Teresa était spéciale. D’abord, parce qu’elle était belle. Ensuite parce qu’elle ne parlait pas. Elle ne s’unissait pas aux chœurs des bonnes expertes et malicieuses qui fredonnaient, dans le trou de la cour noire, les chansons de San Remo. Ou aussi…

Nannarè…
mais pourquoi
es-tu tombée amoureuse
de cette musique américaine ?

Elle nous emmenait sur la terrasse goudronnée, où l’exercice de la tapette était très pratiqué — je ne me souviens pas d’un moment de silence, à cause de ces coups contre les tapis ou les couvertures… de véritables coups d’amour —, pourtant Teresa ne parlait pas trop de ses soucis avec ses collègues rusées.

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Rome, Gianicolo

Elle en parla avec son frère bersaglier juste dans le moment où le petit avion entamait son gribouillis dans le ciel.
Nous étions juste en deçà du muret séparant villa Borghese de la rue de Porta Pinciana…

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Je restais toujours stupéfait devant les nouveaux mots. D’ailleurs, Persil, pour moi, ce n’était qu’un savon. De ces temps-là, le mot détersif n’existait pas. Je ne savais pas qu’en français « persil » c’était notre « prezzemolo », une « odeur » qu’on mettait partout, assez adaptée à la viande qu’aux sauces. Mais la mort meilleure pour le persil, selon Teresa, c’était avec les pommes de terre bouillies.
Tandis que l’avion s’évertuait dans un exercice de belle calligraphie à base de fils de fumée blanche contre le ciel bleu, Teresa confiait son amour secret. Elle serait bien tôt enceinte, obligée de rentrer à Sogliano al Rubicone, en haut d’un petit escalier juste à côté du couvent des Carmélites. Mais son frère aussi — avec son béret militaire et juste une fois avec le vrai casque de bersaglier, avec les plumes noires — combien de dégâts combinait-il ?
Voilà que cet innocent détour de la mémoire m’a fait souvenir d’une perte, d’une déchirure violente que peut-être mes parents avaient essayé de minimiser. Teresa, que je revis quelques années plus tard, juste une fois, avait été peut-être le premier amour de ma vie. À sa place, il y avait bien sûr ma mère, mes tantes, mes oncles, en plus d’un monde multicolore de petites rencontres. Mais la chaleur physique émanant de Teresa n’avait pas d’égal.

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Rome, Villa Borghese, piazza di Siena

Personne ne peut dire qu’il a été vraiment malheureux, totalement malheureux, sauf en des cas très rares. Et je connais beaucoup de gens qui se souviennent d’une enfance heureuse. À mon avis, le bonheur idéal est celui qu’on prouve quand on mange une pomme de terre, l’aliment le plus proche à l’absence de saveur. Pas comme le savon, bien sûr. La pomme de terre, qui assume des saveurs différentes dans les diverses cuisines, reste en tout cas une certitude, un point ferme. Le bonheur des pommes de terre ne se brise pas facilement. À l’opposé, pour moi, il y a l’aubergine, ne donnant lieu que très rarement à des saveurs rassurantes et tranquilles. Entre le bonheur de la pomme de terre et le malheur de l’aubergine, quelle assiette pourrais-je mettre au centre ? La « pastasciutta », un aliment qui représente à mon avis la quintessence de la dépendance. Un sentiment d’abandon tout à fait particulier, typique des peuples du centre et du sud de l’Italie.
Teresa était pour moi — et peut-être pour mon frère et ma soeur aussi — comme la « pastasciutta ». Elle créait la dépendance. En même temps, elle en était le symbole.

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Rome, Villa Borghese, piazza di Siena

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Rome, Villa Borghese, Les Marionnettes

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Rome, Villa Borghese, Casina Valadier

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Villa Borghese, piazza di Siena

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 février 2014

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Strapontinskie Point (Le Strapontin n. 17)

14 vendredi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Hier soir, dans un moment d’orgueil mal placé, j’avais lancé un tweet dans lequel je me vantais même de « l’irrégularité » du Strapontin, jusqu’à évoquer un « joyeux esprit d’irrégularité ». Tout de suite après, j’ai corrigé le tir, en donnant juste l’annonce d’un décalage temporel, avant que soit prête la publication que voici.
Pourtant je me dois d’expliquer les raisons profondes des rythmes, pas du tout métronomiques, qui font ressembler le Strapontin moins à un carrosse de train pendulaire qu’à un cheval fou. Et d’éclaircir aussi le pourquoi d’une halte de réflexion, à voix haute avec vous.
Si on était à l’époque des jeux de mots — parfois plus fréquents que les phrases nécessaires et utiles — on dirait (Antonioni me pardonne !) que mon voyage dans le passé révolu touche aujourd’hui le Strapontinskie Point.
Qu’est-ce qu’il y a au milieu du désert ?
Mon oncle Dodo, soldat d’infanterie, fut envoyé à Livourne en deux périodes complètement différentes l’une de l’autre. La première presque insouciante, la seconde, au contraire, très engagée. Dans les premières lettres à la famille, le jeune soldat, aspirant au maximum à devenir sergent, conteste volontiers les supérieurs, mais ne se plaint pas d’une condition militaire lui laissant, à la mi-août, quoique brève et modeste, la possibilité d’une licence de trois jours à Viareggio, centre renommé de villégiatures, encore en pleine activité.
En septembre 1945, envoyé à nouveau, tout de suite après la fin de la guerre, dans une Livourne complètement détruite par les bombardements, mon oncle a presque vingt-sept ans. Il est déjà un homme mûr, pleinement conscient de tout ce qui se passe en Italie au lendemain de la Libération.
En cette deuxième période, trois lettres à sa famille m’ont vraiment touché. Dans la première, il raconte d’un déplacement de Livourne à Bologne, avec une incontournable description des rues et des gens de cette ville, durement mise à la preuve par les occupants allemands, pourtant tout à fait vivante et incroyablement active.
Dans la deuxième, s’adressant à ma mère (sa soeur), il raconte avoir rêvé de l’enfant bientôt attendu, c’est-à-dire de moi-même. Il dit cela d’une façon étrange, avec une affection sincère, tout à fait inattendue vis-à-vis de ses attitudes, toujours  ironiques et réservées.
Dans la troisième, il s’adresse à son père Alfredo, ce personnage dont nous avons déjà entamé le portrait-robot, qui aimait beaucoup son rôle de chef de famille, l’autorisant peut-être à se soucier du destin de ses enfants, mais pas à s’en assumer la charge. Ici, pour la première foi, je crois, mon oncle refuse toutes les aides que son père lui offre. Il arrive même à menacer une rupture.
Je me rends compte qu’en citant ces trois lettres de façon expéditive et même trop nonchalante j’enlève toute curiosité vis-à-vis de leur éventuelle traduction dans un des prochains billets.
Pourtant, ces lettres sont la preuve de l’impasse, ou si l’on veut du Strapontinskie point où je suis tombé. En fait j’étais en train de renverser la logique de mon exposition, prévoyant : d’abord un lien avec le thème des chaussures ; ensuite un petit relais avec le Testament immoral et le vacarme de son train ; enfin l’atterrissage sans trop de bleus dans le vieil appartement via Calabria 17 à Rome que mon alter ego de huit ans et demi n’a pas encore abandonné.

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De quoi voulais-je parler ? J’aurais voulu exploiter un peu ce personnage que j’ai toujours aimé et considéré comme un deuxième père, qui m’a laissé un « cube » de papier dont je suis responsable et dépositaire, dans lequel, si j’en avais envie, je pourrais trouver beaucoup de réponses à mes curiosités. Je croyais les jours passés avoir trouvé cette envie de parler de lui, à travers ses propres mémoires ou plutôt ses réflexions, ses articles dans les journaux politiques, ses interviews.
Mais je ne peux pas le faire, maintenant. Et, peut-être, je ne pourrai pas le faire à l’intérieur du Strapontin. Cela en raison de la quantité débordante des matériaux hérités et du problème de la traduction (et du temps pour cela), mais aussi pour une question plus générale. La question de l’Histoire de mon pays au cours de la Seconde Guerre, qu’on ne peut pas décrire par les allusions et les phrases incomplètes qui sont devenues caractéristiques du Strapontin.
C’est une histoire très douloureuse, que tout le monde peut apprendre sans trop de difficulté. En fait, si l’on cherche, il n’y a rien de caché. Après la Première Guerre — à la suite de sanglantes luttes ouvrières dans les années 1920-1921 ; sous prétexte de pouvoir endiguer le socialisme et le communisme en phase montante après la révolution d’octobre en Russie — une dictature populiste s’installa pendant vingt ans, approuvée par le roi d’Italie. Même si Mussolini et ses hommes avaient condamné l’Italie à l’autarcie et l’isolement international, l’antifascisme, minoritaire, peinait à créer un mouvement suffisamment fort contre le régime. Avec les guerres coloniales, les lois raciales de 1938 et l’alliance (aussi « logique » qu’opportuniste) avec l’Allemagne d’Hitler, les Italiens commencèrent à ouvrir les yeux. Le jour de la chute de Mussolini, le 25 juillet 1943, les gens exultaient dans les rues. Cependant, il était évident, du moins pour les observateurs les plus avertis : la présence massive des Allemands sur le sol national et la lenteur de l’avancée des Anglo-américains ne rendaient pas envisageable une solution indolore.
J’ai parlé un peu du 8 septembre 1943, jour de la proclamation de l’armistice, entre l’Italie et les Alliés, qui venaient juste de libérer la Sicile. J’ai aussi fait mention des quatre glorieuses journées dans lesquelles les Napolitains ont trouvé tout seuls la force héroïque de chasser les Allemands, préservant d’ailleurs leur ville d’une possible destruction.
Pourtant, au lendemain du 8 septembre, le roi et le Maréchal Badoglio, qui avaient eu le bon sens de signer l’armistice avec les Alliés, n’eurent pas la force ni le courage de rompre formellement avec les Allemands, assumant une position politique — comme le fit par exemple de Gaulle depuis Londres, au lendemain de l’occupation du sol français — en transférant par exemple le gouvernement officiel dans les territoires libérés (toute l’Italie méridionale) et déclarant illégitime tout autre gouvernement qui se rendait complice des Allemands. Badoglio et le roi ne firent pas cela. Ils s’échappèrent à Brindisi, sur la pointe extrême de la botte, abandonnant les Italiens à leur destin.
Dans les mêmes jours de septembre 1943, avec un sens de l’opportunité qui fait peur, Hitler réussit, apparemment sans trop de difficultés, à organiser une prompte réaction. D’abord, il envoya un commando qui libéra Mussolini — emprisonné dans les montagnes des Abruzzes —, ensuite il le convainquit à reconstituer un gouvernement « fidèle », la République de Salò, qu’on installa en Lombardie. Une soi-disant « république sociale » — encore plus nettement basée sur les idéaux fascistes et sur l’antisémitisme déclaré — ayant la présomption de « continuer » toutes les activités politiques et administratives en cours.
Ce fut alors que l’antifascisme clandestin commença petit à petit à assumer une dimension plus vaste, ne se bornant plus aux mouvements organisés des socialistes ou des communistes, anciennes victimes des persécutions fascistes. Il suffit de regarder ce vidéo, racontant le jour de la libération de Bologne, pour comprendre combien le peuple italien a pu partager les actions courageuses et le travail humanitaire énorme des hommes et des femmes de la Résistance.
Voilà la traduction de ce que nous explique la fille de celui qui réalisa cette vidéo le 21 avril 1945 à Bologne : « Mon père jouait du saxophone. Le jour de la Libération il fit cadeau de son instrument à un soldat américain. Celui-ci, touché, lui donna sa camera, prête pour l’utilisation. Mon père, enthousiaste, en profita pour filmer le passage de chars et des soldats dans les rues de Bologne. Et celui-ci fut l’un de deux films qu’il nous restent de cette journée de joie. »
Chacun peut reconstruire ces évènements dans une bibliothèque quelconque ou aussi dans le web. On peut aussi la trouver dans beaucoup de romans rigoureux et responsables ou dans les films de Rossellini, De Sica, Comencini (qui ne se souvient-pas de La grande pagaille ?), Pietrangeli, Nanni Loy, Monicelli, jusqu’au « Novecento » de Bertolucci. Pourtant, en Italie, tout cela n’a pas été enseigné dans les écoles, sinon dans des cas exceptionnels, par des professeurs « courageux » et « clandestins ».
Au contraire de l’Allemagne, qui ne cesse de fouiller dans son passé récent ni d’apprendre l’Histoire du Troisième Reich aux étudiants de tous les âges.

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J’observe d’ici nos pères de la patrie, dont mon père et mon oncle font partie à plein titre. Ils ont su approuver une des plus justes Constitutions républicaines, ayant partagé l’expérience de la Résistance. Ils étaient tous d’accord lorsqu’ils ont approuvé la norme essentielle qui empêche la reconstitution du parti fasciste. Pourquoi ont-ils accepté que l’enseignement de l’Histoire n’arrivât, dans la meilleure des hypothèses, qu’à la prise de Rome de 1870, avec la brèche de Porte Pia ?
Je ne sais pas répondre. Mais je suis sûr qu’en Italie il faudrait repartir de là, donnant vie partout à des « ateliers d’Histoire », pas pour la réécrire, où la multiplier en infinies petites fausses histoires, mais pour s’en servir toutes les fois que la démocratie et la liberté républicaine sont menacées. Car s’il est possible oublier que l’Italie est un grand pays, même pour ceux qui ont vu de leurs yeux comment se sont passées les choses ; il est très facile et même banal qu’une majorité de compatriotes qui connaissent peu et mal l’Histoire des derniers soixante-neuf ans (le 25 avril prochain) puissent devenir tôt ou tard victimes de leur ignorance.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 février 2014

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Ce sont les chaussures qui font le seigneur ! (Le Strapontin n. 16)

08 samedi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Après cette hasardeuse et pourtant agréable immersion dans un Vase communicant où le Silence a montré son attitude « adoucissante » de la Mémoire, je devrais en sortir. Immunisé vis-à-vis des risques qui peuvent se déclencher lorsqu’on fouille dans la Mémoire même.
Mais cela ne m’est pas arrivé. Car en fait la Mémoire est souvent partagée avec d’autres et qu’il arrive souvent que deux personnes — par exemple deux anciens amis pour la peau — n’aient pas du tout le même souvenir à propos du même « fait » ou de la même « chose ».
En descendant dans la mémoire comme dans le sous-sol d’un gratte-ciel ayant autant de niveaux en dessous qu’en dessus du rez-de-chaussée, je trouve souvent, au milieu des couloirs, un matelas abandonné, un vieux berceau en bois, des habits entassés ou même des fantômes. Si j’y descendais avec un de mes amis, nous ne trouverions pas les mêmes choses.
C’est pour cette raison qu’ils ne voudraient pas que je poursuive des pistes dans une mémoire qui n’est pas que la mienne. Peut-être, ce n’est qu’une petite gêne, juste une légère contrariété, suffisant quand même à leur conseiller de rester en dehors de ces caves poussiéreuses d’où peuvent jaillir des reconstructions redoutables et scandaleuses.
J’en souffre silencieusement, tout en donnant intimement raison à tous ceux qui hochent la tête en soulignant leur désapprobation. Je ferais le même, je crois. Donc, il est difficile, sinon impossible, en ces conditions-là, de se soustraire à la phrase inouïe qui voltige sur ma tête : « tu n’en as pas le droit, ni surtout les capacités… »
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D’ailleurs, on n’entamerait pas des fouilles comme ça s’il n’y avait pas des nœuds à démêler. C’est un chat qui mange sa propre queue, « sans savoir », comme dit Giorgio Gaber dans une drôle de chanson, « que la queue est la sienne ».
Il faudrait attendre notre mort, et la mort de tous nos contemporains pour parler librement de notre vie en dehors du souci de ce jugement invisible et de cette indifférence que pourtant se touche. Tout comme le brouillard épais et humide de piazza Maggiore à Bologne pendant certaines journées d’août où le vent est complètement absent.
Heureusement, tous ceux qui osent, comme moi, briser la glace de cette indifférence obscurantiste au risque du scandale trouvent dans leurs odyssées de la Mémoire des copains de route, des amis souvent inconnus qui les aident à engendrer quelques petites souris que le passé emprisonnait.
Il est pourtant rare qu’une telle générosité vienne de gens très proches de nous, car, comme je viens de dire, les gens qui pensent de nous connaître comme leur poche, ne voudraient pas que nous sortions des schémas qu’ils ont fabriqués pour nous coincer dans un portrait figé.
Il y a pourtant des exceptions qui nous soulagent. Si je n’oublie pas un de mes amis architectes qui me dit, après avoir lu mes poésies : « Tu ne devais pas les écrire » ; si je reste confus à l’idée qu’un ami très proche avait jugé mon Testament immoral de façon tellement négative que devant ma question — « L’as-tu lu ? » — avait bondi rageusement en me disant « Voulons-nous en parler ? » (se jugeant évidemment provoqué) cela me consola énormément de recevoir des témoignages complètement à l’opposé depuis mes parents de Cesena ainsi que d’une série de personnes, concernées dans mes flash-back et contentes de l’être.

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Ce fut le cas d’un cousin de ma mère, appartenant à la grande famille napolitaine de ma grand-mère Agata. Celui-ci au lendemain de la lecture de mon premier roman (« Il quarto lato », « Le quatrième côté » en français) voulut me proposer au téléphone le sujet pour un conte. Ce n’était pas un épisode de sa vie, mais un fait réel arrivé à Antonio, quelqu’un qui avait été très proche de lui, un camarade du temps de la Seconde Guerre. Pour une fois, j’eus la bénéfique sensation de me voir traité de professionnel dans ce métier aimé de l’écriture : il me considérait à la hauteur de son récit, ne se bornant pas à m’autoriser, mais sollicitant, au contraire, mon intervention…
Ce que je fais maintenant et, nécessairement, en survol. Car je n’avais pas eu le temps ni la promptitude d’esprit de noter ce fleuve de paroles sur un bout de papier quelconque.
J’ai en tout cas une assez bonne mémoire. Le souvenir de cette cadence où l’adoption du dialecte napolitain assumait une nuance d’agréable snobisme m’aidera à combler les vides.
Cette courte petite histoire me donne d’ailleurs la chance d’installer un petit pont entre la parenthèse embarrassante de mon escapade à Naples et la suite des événements romains où le Strapontin va brusquement me ramener.
Antonio, pendant la guerre, se trouvait à Messine, en Sicile, lors du débarquement allié. Jeune officier, il se fit apprécier pour sa connaissance de la langue anglaise, nécessaire surtout pendant les jours suivants à la victoire des alliés anglo-américains (17 août). Avant cette journée — nonobstant la chute de Mussolini du 25 juillet 1943 et la participation à la guerre moins convaincue de la part du gouvernement Badoglio —, Messine ne cessa de subir des bombardements de plus en plus destructifs, avec de graves pertes. Ce jeune officier, âgé alors de 24 ans, se trouvait surtout engagé dans une activité d’aide à la population. Il avait risqué de perdre la vie à la suite d’un écroulement successif à une bombe, tandis qu’une autre fois son béret s’était révélé assez solide, en le sauvant de la chute soudaine, juste sur sa tête, d’un redoutable morceau de grabats. Je me rappelle bien. J’étais debout près de mon chevet, ou assis sur la pointe du matelas, à l’écoute de cette petite voix dont je ne pouvais rater aucune nuance ni ne perdre aucun détail. Cet ami, Antonio, eut l’occasion d’assister au tout premier acte de la Libération. Quelques jours après l’entrée en Messine du général Patton, tout le monde, civils compris, dut déposer les armes. Le 2 septembre, le gouvernement italien signa la capitulation. Se passèrent après des jours de confusion extrême, Badoglio ayant déjà décidé de signer l’armistice. Antonio fut renvoyé à Naples, sa résidence, avec l’ordre de se présenter à la caserne juste le 8 septembre. Le matin de ce jour fatidique Antonio, impeccablement revêtu de son costume d’officier, se rendit à la caserne située sur l’ancienne colline de Pizzofalcone…
De loin, on lui fit signe de rester à distance. Ensuite, il vit des gens qui sortaient à la hâte de la caserne en habit bourgeois. Un d’eux lui hurla : « Va-t’en ! »
Avec la présence d’esprit de quelqu’un qui ressent l’approche de la guerre civile, Antonio eut du sang froid en s’aventurant, tout droit, vers les quartiers plus en haut. Au risque d’être agressé ou emprisonné. Il apprit, en remontant via Monte di Dio, qu’on avait signé l’armistice avec les Alliés et donc les Allemands, encore sur place à Naples, devenaient des ennemis. Il remonta ensuite via Giovanni Nicotera, traversa via Chiaia. Il poursuivit enfin via Nicotera jusqu’à Corso Vittorio Emanuele. Dans une ruelle sans issue habitait une jeune veuve qu’il connaissait bien. Une fois sauvé chez elle, il attendit minuit. Sa protectrice s’était entre-temps procuré une pelle. Il sortit tout seul dans le jardin sombre. De l’intérieur son amie essayait de faire un peu de lumière brûlant des journaux. Il fut très rapide. D’ailleurs, ce n’était pas nécessaire de creuser trop en profondeur. Lorsqu’il put finalement ensevelir son uniforme, il rentra, confus et tremblant.

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En dépit de ses origines modestes et d’un tempérament avare que ses beaux frères lui reprochaient, mon grand-père Alfredo considérait l’habit comme le miroir de la personnalité de chacun. Donc, tout en gardant un style austère, il était impeccable. Évidemment, avec l’âge, après la mort de sa femme, son attention se concentra surtout sur le paletot ou le costume, où ne manquait pas un mouchoir blanc dans la poche externe. Mais sa veste de chambre, aussi, gardait l’écho d’une jeunesse à peu près élégante. Je ne m’étonne pas, à y repenser, si l’une de ses expressions préférées c’était : « Ce sont les chaussures qui font le seigneur ! »
Telle était sa déception vis-à-vis de l’indifférence qu’au contraire m’inspirait ce sujet, jusque de mon enfance.
Maintenant, à cette sidérale distance, je comprends ce qu’il voulait dire, allant bien au-delà de la qualité et du niveau de l’entretien de cette indispensable continuation de nos pieds. Pour moi, cela a été toujours une lutte que j’ai finalement maîtrisée, à l’âge adulte, avec l’adoption d’une seule paire de chaussures à la fois, jusqu’à leur consomption presque. Cela n’a aucune importance si j’achète mes chaussures en hiver, avec le souci de devoir résister à la pluie à la boue et même à la neige. Je les porterai sans problèmes en printemps et aussi en été… à moins qu’il n’arrive pas la canicule.
Pour moi, les chaussures sont comme des roues Michelin ou Pirelli qui me donnent la chance de rouler sur les trottoirs, de me glisser sur les prés du Luxembourg ou des Buttes Chaumont, de donner un coup de pied à un caillou ou alors à une boîte de Coca-Cola…
Si je n’avais pas ces robustes partenaires, je serais perdu. Donc je les aime, intimement. Et, en même temps, je les maltraite, sans voir en cela d’éventuelles formes de méchanceté ou de brutalité. C’est pour cela que je choisis toujours des chaussures solides, pour qu’elles résistent à la rue tout comme à l’énergie de mes pieds.
Évidemment, si on se bornait à regarder mes pieds faufilés dans mes chaussures de montagne ayant plusieurs mois sur le dos, tout le monde dirait que leur propriétaire c’est un paysan, ou un homme de fatigue. Impossible qu’un seigneur, ou même un intellectuel distrait puisse sortir et rentrer sans passer la brosse, même pas une fois, sur ce cuir jauni, ridé partout !
Et les chaussures mêmes, que diraient-elles, si on leur donnait la parole ?
« Tu nous prends pour un hôtel, tu vas et tu viens sans jamais nous prévenir ! Grâce à nous, tu vis comme un coq en pâte… »
Toujours prêtes au pas de la porte, mes CLARKS (ou imitations italiennes), mes TIMBERLANDS (ou imitations de partout dans le monde) ou mes chaussures de montagne (avec les semelles en VIBRAM) sont rarement rangées, comme des ânes dans l’étable, avec les autres chaussures dans le petit chiffonnier près de mon chevet. Elles endurent la solitude ou alors, rarement, pendant la nuit, elles cohabitent sans enthousiasme avec mes pantoufles…

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Que dirait-elle, ma pauvre sœur aînée, si elle retrouvait, ici, le fameux épisode de la pantoufle ?
Elle dirait bien sûr qu’elle ne s’en souvient pas, que si jamais mon père a eu une propension quelconque vers des sylphides ailées de passage devant son appareil photo, ma mère, appelée d’ailleurs « la lionne » en famille, eût vite réagi, car elle « tenait son mari bien serré contre elle-même ».
Voilà un autre impératif moral, sinon carrément une condamnation, toujours présente dans mes jours. Une famille unie, un grand amour reliant entre eux pas seulement mes parents, mais aussi mes grands-parents paternels et maternels ! Aucune fissure, ni fente ni porte étroite, qui peut justifier la décadence trompeuse de leur rejeton… Suis-je donc obligé de porter en entier la responsabilité d’une vie où j’ai bien sûr atteint l’amour, moi aussi, mais à travers un parcours contradictoire, redoutable et parfois méprisable aussi ? N’y a-t-il pas, ici ou là, quelques traces de petite transgression de la part de ces dieux tutélaires du foyer familial, des petites déchirures ou failles auxquelles accrocher mon besoin de complicité ?
Pourquoi tout le monde est-il capable de « le faire sans le dire », tandis que moi, au contraire, j’ai dû forcément agir à la lumière du soleil ?
« Mystère de la foi ! » aurait dit ma belle-mère, tout à fait indemne, elle aussi, de possibles « fantaisies parallèles ». Et pourtant une dame très gentille et aimable qui m’a toujours accepté sans réserve dans sa famille et dans son cœur.
D’ailleurs, sans aucune intention, même inconsciente, de vouloir briser cette fresque familiale pouvant rivaliser avec la Chambre des Époux de Mantegna à Mantoue, j’ai un souvenir très sympathique de l’épisode de la pantoufle.
Cela arriva dans la maison neuve, déjà dans les années soixante, je crois. Mon père, accompagnateur dévot et appréhensif, cherchant anxieusement ma mère à chaque fois qu’il rentrait — « Maman ? » nous demandait, d’un ton que je n’oublierai jamais — et parfois sortant en voiture pour aller à sa rencontre, avait toujours gardé son style unique, élégant sans être narcissique, au contraire nonchalamment en retrait, jusqu’à l’effacement. Cette attitude « discrète » se prolongeait dans le rapport avec ma mère jusqu’à se traduire, du moins à l’apparence, en renonce aux prérogatives de l’homme, du mari. Et c’était toujours ma mère qui se chargeait de lui reconnaître ce rôle. Une étrange compétition, où je crois que la psychanalyse — que mon père avait connue au temps de la fréquentation assidue de son beau-frère Nicola Perrotti – ne fut pas étrangère à son comportement devant ses enfants.
Donc l’épisode de la pantoufle aussi, que mon père lança avec une imprécision délibérée en direction de ma mère voulait être instructif : même dans les couples les plus solides peuvent y être de petites explosions. En fait, une fois obtenu le but de surprendre ma mère avec un geste tout à fait inusuel, mon père assuma une expression goguenarde et satisfaite.

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En revenant à la maison natale, juste avant le fameux déménagement, je ne peux passer sous silence l’image des deux oncles maternels, auxquels bien sûr le Strapontin consacrera plus avant l’espace qu’ils méritent.
L’oncle Dodo et l’oncle Tito.
Deux personnages qu’on ne pourrait pas imaginer plus différents l’un de l’autre. Tous les deux ont exercé sur moi une fascination sans bornes.
Ils trouvent aujourd’hui une fonction spécifique vis-à-vis de la question des chaussures.
D’ailleurs, s’il est vrai ce que disait Alfredo, mon grand-père, et que vraiment on connaît et reconnaît aussi le seigneur des chaussures qu’il porte, il est absolument possible que mon portrait de mes oncles Dodo et Tito jaillît directement du portrait de leurs chaussures.

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Le frère cadet de ma mère, mon oncle Dodo, était né en dernier juste à la fin de la Grande Guerre, en 1918. Il est le membre de la famille auquel je ressemble le plus quant au physique, mais aussi, comme on verra, dans d’autres points de vue…
Même s’il soignait beaucoup son vestiaire ainsi que sa personne, on ne peut pas dire qu’il fût un type élégant. Il n’était surtout pas recherché. Sauf en été, à la montagne, lorsqu’il arborait des chemises de laine à carreaux ainsi que des pantalons de velours, ou alors pendant certains dimanches « en famille » où il se libérait de son uniforme, il portait toujours le veston, la cravate et parfois le gilet aussi. Comme mon père, d’ailleurs. Il recherchait une sobriété tendant au gris, qu’il adoptait, je crois, aussi dans son monde à lui, dont nous ne percevions que des échos, des mots entendus dire. Il essayait de passer inobservé, craignant peut-être d’être fourvoyé de sa propre ligne de conduite ou alors, car l’expérience enseigne, voulant éviter d’être exploité, voire saccagé. Car il avait des énergies et des ressources intellectuelles presque inépuisables, se mariant d’ailleurs avec une volonté de fer. Il travaillait toujours à corps perdu.
Personne ne s’étonnera, alors, en sachant maintenant que mon oncle Dodo ne se contentait pas de la brosse la plus adaptée, ainsi que du chiffon souple ou du vernis pour chaussures de la meilleure marque. Il « lavait » les chaussures pour leur faire perdre toute trace de poussière ou de boue incrustée.

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Grâce à la loupe fournie par Apple, mon oncle Tito apparaît de toute évidence dans la photo de l’enterrement de ma grand-mère Agata, le 16 janvier 1949. Il est au bord de la foule des présents, peut-être pas trop à l’aise dans son rôle de futur mari de ma tante Augusta, désespérée dans le premier rang. Car en fait l’oncle Tito, disparu très jeune, quand je n’avais que 15 ans, était un peu un personnage de Pasolini vis-à-vis de notre famille. Il venait d’une famille prolétaire, habitant via Dardanelli, dans un quartier considéré populaire, avec ses deux parents et son petit neveu orphelin. Dès la naissance, cet homme beau et viril, très ressemblant à l’acteur Maximilian Shell, s’était trouvé pratiquement dépourvu de la main droite, restée petite comme celle d’un nouveau-né. Cela fut pour lui un grave handicap, bien sûr. Mais ce fut à cause de cela qu’il se chargea pendant toute sa vie de défis de plus en plus engageants, soit sur le plan intellectuel soit pour ce qui concerne les activités manuelles. Je négligerai, aujourd’hui, de citer sa brillante carrière universitaire ni ses exploits incroyables et géniaux aussi lors de la construction, chez soi, d’une barque en polyester, — qu’il fit de ses mains ou, pour mieux dire, grâce à l’habileté prodigieuse de sa main gauche, que la droite aidait comme elle pouvait, en lui donnant juste un bout de bras. J’oublierai de décrire mon oncle Tito en vélo, profitant, je ne sais pas comment, des pédales pour le freiner.
J’oublierai aussi de raconter comment se passa sa rencontre avec ma tante Augusta à la Bibliothèque nationale Vittorio Emanuele II. « Je n’en peux plus ! », « Non ce la faccio più ! », il ne dit que cela, du moins pour introduire le sujet d’une rencontre qui devenait urgente. En fait, ils se marièrent en août de cette même année 1949 marquée par la disparition d’Agata. Mon oncle Dodo épousa ma tante Antonia en cette même année lui aussi. Je négligerai de chercher des raisons psychologiques. Il est vrai que tout le monde était très attaché à cette Agata, véritable pilier de la famille au-delà du caractère sévère et des hurlements d’Alfredo. Il est vrai que mon oncle Dodo était le dernier et qu’il était mâle…
Revenant aux chaussures, je crois que mon oncle Tito tranchait nettement entre le déguisement nécessaire dans les lieux députés (il était impeccable en tant que vice-consul à Élisabethville) et la vie normale. Je me souviens qu’il ne se souciait même pas des coudes défoncés de ses pulls et qu’il exhibait volontairement des expressions rudes et mordantes qui provoquaient ma mère en nous mettant mal à l’aise. C’était en fait un jeu, le sien, une espèce de pose pour vaincre probablement sa timidité ou ses complexes d’infériorité sociale.
Pour moi, et, je crois, pour mes frères aussi, c’était la déflagration, le bouleversement, la mise en discussion immédiate de nos certitudes.
Je me rappelle bien leur arrivée. La tante Augusta, immanquablement, dès qu’on ouvrait la porte, courait riant aux toilettes en sautillant sur les talons : « Le pipi ! Le pipi ! »
Mon oncle Tito était immédiatement capturé par ma mère pour quelques réparations ou pour l’électricité. Et tout de suite après c’était la panique, parce que mon oncle Tito demandait assez brusquement de lui trouver le marteau, ou les pinces, ou les vis, ou le tourne-vis, o les clous… Et personne de la famille ne savait où trouver ces outils aussi mystérieux qu’indispensables.
Avec le temps, j’ai compris le rôle essentiel et irremplaçable que mon père a eu dans ma formation et dans ma vie. Il est ici, il fait partie intégrante de mon moi à moi. Même si je l’ai parfois critiqué, contesté aussi, parce que je le considérais comme vieux, dépassé… comme il avait fait, du reste, lui aussi, avec son père, l’incontournable Zvanì…
Mon père a eu d’ailleurs le mérite de nous laisser libres d’aimer aussi d’autres figures, dans la famille. Certes, il était très proche de l’oncle Dodo, avec qui il a aussi longuement travaillé, sans qu’il y eût une seule discussion (à part ce jour de l’invasion de la Hongrie en 1956, lorsque mon père justement condamnait les raisons des Soviétiques tandis que mon oncle naïvement les défendait…) Certes, l’oncle Tito assumait parfois des airs d’aventurier… Mais mon père l’estimait beaucoup, tout en admirant son enthousiasme créateur.
Pourtant l’épisode de la bataille des chaussures reste troublant pour moi, même à distance de soixante ans pile. Nous passions nos journées dans une grande chambre, dominée par un grand placard qui se défaisait petit à petit, nos lits, une table fort abîmée et une étagère basse, où ma mère rangeait tant mal que bien les chaussures de toute la famille. Je rappelle, juste pour sa présence silencieuse, l’existence aussi d’une paroi que mes parents nous avaient laissée graver, noircir ou colorer sans aucune limite… En raison du fait que le déménagement était proche et qu’il ne valait plus la peine de repeindre les murs…
Pourtant cette paroi n’eut aucun rôle dans la bataille.
Jusqu’à ces jours-là, nous n’avions pas l’habitude de faire de jeux violents. Oui, on faisait la course de chaises, en les faisant avancer par nos vivants coups de reins. Oui, on courait aussi en long et en large, on jouait « aux épées » avec les cintres avec l’âme de bois, mais en général notre violence était surtout verbale et tout à fait innocente.
Ce fut en fait l’oncle Tito qu’un jour, de but en blanc, se coalisa avec mon frère et, se cachant avec ce dernier derrière l’étagère basse, prit à lancer contre moi toutes les chaussures qu’il trouvait. Vexé, intimidé, d’abord je subis les attaques. D’un coup, je compris que ce n’était pas question de pleurer. Personne ne serait intervenu pour me secourir, du moment que l’autorité même, représentée par mon oncle, se mêlait à l’action de guerre. Alors, je réagis. Je rendis toutes les chaussures que j’avais reçues sur le dos. Maintenant, je pleurais…

Giovanni Merloni

Voir Naples et mourir III/III (Le Strapontin n. 15)

05 mercredi Fév 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Le Strapontin

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Pour conclure cette « escapade napolitaine », je vous propose un extrait de mon roman inédit « Retiens la nuit » (dont j’avais publié le premier chapitre dans ce blog). Ici Alfredo, le personnage principal, se souvient d’une « fuite à Naples » effectuée au beau milieu de ses vacances dans l’île de Procida. D’une certaine façon, cet extrait pourrait être considéré aussi comme un petit roman dans le roman de ma mémoire personnelle.

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Jeudi 8 août 1963, soir.
Demain, Gianni Cellamare part à Naples. Qui sait pourquoi cet évènement doit être souligné et fêté par un tel tourbillon ?
Aujourd’hui à cinq heures, en revenant de la plage Agata, Rosam et moi nous nous sommes rendus, hors programme, devant l’hôtel Eldorado, où Gianni Cellamare partage sa chambre avec le Français. (…) Une fois laissé le Français à sa gracieuse élève de onze ans, nous nous sommes acheminés à nouveau vers la plage, tout en regardant en bas, vers les dalles grises.
Il me vint alors à l’esprit maman Gréco, la légèreté qu’elle assumait avant de réagir aux injustices :
« Dans l’amour, celui qui fuit est toujours gagnant », disait-elle.
La rencontre à l’Eldorado avait réveillé ma curiosité : Naples je l’avais vue une seule fois, le jour de l’an 1951, invité par un cousin de mon père. Nous étions installés dans une chambre revêtue de chintz avec de petites fleurs roses, parfumée de velours, bruyante à chaque léger crissement des chaussures sur les tapis. L’hôtel Continental donnait juste sur le Château de l’Œuf. En bas, en dessous du parapet via Partenope, il y avait le fameux restaurant de la « zì Teresa »… À l’improviste, sans réfléchir, je proposai :
— Gianni, me portes-tu à Naples avec toi ?
Agata ne dit rien ni ne me regarda. Juste Rosam feignit d’être triste, pour jeu.
— Tu t’amuseras avec Gianni, dit Agata, le soir, tandis qu’on descendait à nouveau, à sept heures et demie, les premières marches en direction de l’établissement de bains.
Je descendais avec circonspection, en silence, par la peur de tomber, de rompre cette espèce d’enchantement embarrassant avant de me retrouver après, à nouveau, dans une condition d’infériorité.
Depuis la villa des fêtes à volonté on entendait arriver, tout droit au milieu de l’estomac, la chanson obsédante :

Mon cœur, tu vas souffrir
Quoi puis-je faire pour toi ?

— Elle est antipathique, Rita Pavone, mais je l’aime, dis-je.
— As-tu vu ? J’ai dit « non » à ce mec blond qui m’invitait à danser…
Elle s’est assise près de moi, de façon différente vis-à-vis d’hier au concours de dance, quand je m’étais dégradé jusqu’à twister avec la petite Pucci. Alors elle faisait sans honte le jeu du chat et la souris. Maintenant, tout en se dérobant de tout air repenti, elle était visiblement émue.
On était seuls, pour une fois épargnés par la crainte de nous tuer ou de nous ennuyer l’un l’autre, à nouveau envoûtés dans la ritournelle de six enfants qu’on aurait mis au monde ainsi de l’expression que Toto eût affiché ce jour-là…
— Tu dois vraiment partir, demain, n’est-ce pas ? m’a-t-elle dit. Pourquoi ne pars-je pas moi aussi avec vous ? m’a-t-elle demandé.
(Silence.)
— Embrassons-nous ! Qu’ils voient combien de bien nous nous voulons ! m’a-t-elle susurré.

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Vendredi 9 août 1963, la nuit. Ce matin, il faisait un drôle de froid, pas du tout estival. Nonobstant cela, Gianni Cellamare et moi, tout en montant sur la passerelle branlante du Ischia-Pozzuoli, nous avons léché et avalé sans trop de soucis un granité de citron. Sur le paquebot, je me suis intéressé au soleil se faufilant au milieu de l’écume des vagues grises qui s’agitaient sous la proue. Les images pieuses d’Agata sautillaient comme cigarettes ou arcs-en-ciel, s’effondrant là où, dans la mer, la lumière s’éteint et l’eau devient un sombre miroir vert. Gianni me parlait de choses sérieuses et adultes, qui tournaient toutes, il me semble, autour de la figure illustre de son père ingénieur. Un rare esprit constructif, un véritable monument. Vis-à-vis de lui Raffaele La Capria, l’écrivain « blessé à mort », n’était qu’un poussin. On s’est ainsi dépouillés, à la hâte, de la cadence spéciale de Procida pour nous jeter, essoufflés, sur Naples comme si c’était un somptueux granité de café avec de la crème fraîche en dessus et en dessous : un monde ayant beaucoup de points en commun avec mon caractère frénétique et mélancolique.
— Les jeunes femmes de Naples sont assez sérieuses dans l’amour.
— Que veux-tu dire ?
— Si elles tombent amoureuses, elles se donnent totalement, physiquement.
Tandis qu’Agata affleure de l’eau, furieuse de son exclusion, les mots de Gianni me font paraître un vaurien, un voyou : « ces choses-là », j’aimerais les faire librement, en dehors des sentiments de culpabilité, le cas échéant avec une femme qui ne soit pas amoureuse de moi. Mais ce serait fondamental de lui plaire. Et alors ma mentalité bourgeoise, je le sais déjà, me tromperait bel et bien.
Mais, il n’y a pas le temps de fouiller autour de ce sujet : le paquebot est à nouveau immobile près de l’embarcadère tandis que nous nous sommes déjà faufilés dans la Cumana, le métro qui nous emmène promptement à la gare de Mergellina.
La maison aux volets blancs via Caracciolo est protégée par une efficace pénombre. Une savante régie de fenêtres — fermées quand il le faut, ouvertes quand il le faut — ainsi que de demies portes — entrouvertes juste un peu ou placées de travers —, crée, dans cette journée de canicule, un agréable vent coulis, ou même un canal d’air gelé. Au milieu de ce flux bénéfique le grand-père de Gianni — tout en arborant une grosse tête à la De Chirico se détachant d’une veste blanche de garçon de bar —, demeure immobile, insouciant, les mains appuyées sur une petite table en acajou, sans rien faire du tout. Sans éprouver de l’envie ni de l’embarras, je cueillis dans cette scène quotidienne un agréable esprit de décadence, sans lequel les habitants de cette maison ne trouveraient pas le moyen de garder en vie leur train de vie assez aristocratique. Maintenant, Gianni, le dernier rejeton, affiche des airs de communiste tout en trouvant tout à fait naturelle, il me semble, la compagnie de quelqu’un comme moi, même si je n’ai que le nez comme trait distinctif d’une assez improbable aristocratie.
Ensuite, nous nous aventurons dans les rues de Naples et, une moitié par chacun, nous achetons un kilo de ravioli pour fêter, demain, l’arrivée de mon frère Dodo avec Rosam et le Français. Ce dernier, libre le samedi, était anxieux de voir les vases peints de Capodimonte. Pourtant, je suis fourvoyé par mon typique manque d’organisation, se traduisant en de fortes douleurs aux doigts des pieds, nus dans les mocassins. Une fois rentré chez les Cellamare, un melon sur le bras et l’esprit vidé par le chaud, je sauve mes pieds avec des pansements et les chaussettes du frère de Gianni. D’en haut, je reconnais les bruits de Naples, fourmillant de vie là-bas, entre les palmiers et la blancheur de la promenade au long de la mer. Dommage pour toutes mes curiosités qui resteront insatisfaites. Une bande dessinée pour chacun, nous rentrons, résignés, dans les ombres de la chambre.
— Mais c’est un hall énorme, plus grand que le salon de chez moi ! dis-je, tout en m’accompagnant par des gestes de stupeur. Il y a deux grandes fenêtres accoudées sur le golfe, avec un petit garde-corps en fer forgé. Là-bas, au-delà de la balustrade qui borde la mer, l’ordre méticuleux du petit port touristique est de temps en temps gâté par les éclaboussures provoquées par les plongeons des « scugnizzi » : tout à fait indifférents à l’eau sale, ces enfants s’élancent vers le fond, dans l’entreprise hardie de libérer une ancre ou de reporter à la surface un objet disparu. Un spectacle assez inhabituel pour moi, n’ayant jamais eu, de ma vie, trop d’occasions de regarder dans une longue-vue. Tandis que je me perds, avec ce kaléidoscope, dans la poursuite oisive du va-et-vient de la foule gesticulante — voilà les groupuscules des gamins n’arrêtant pas de s’inventer des gags et des blagues ou de s’adonner à des tourbillons sans but — un petit gong nous convoque : la table est prête !
Un déjeuner sur la pointe de la fourchette, qu’un  garçon âgé nous sert nonchalamment — tout en gardant dans sa poche, en raison du chaud, les gants blancs — sur cette table assez longue que la nappe blanche ne couvre que par moitié. Au commencement je me sens mal à l’aise. Chez moi il n’y aurait pas cette désinvolture et Dieu seul le sait, combien d’efforts il me faut pour introduire même les amis les plus intimes. Ensuite, finalement, grâce à l’indifférence du vieux Cellamare, Gianni entame avec moi une discussion autour de choses plus ou moins pédestres ou enlevées, comme le champ des nudistes derrière la « Chiaiolella » ou les différences entre Naples et Rome.
Juste à ce moment-là, le téléphone sonne. Gianni, après de brefs échanges de boutades avec Dodo, m’explique, entre mots et grimaces, l’intention d’Agata de venir elle aussi à Naples.
— J’ai dû éprouver de la compassion pour elle, lui répète Dodo, depuis le bar du port de Procida.
— Jésus ! Jésus ! protesté-je, comme aurait fait mon grand-père napolitain, tout en feignant être fâché.
J’ai pourtant le sentiment de triompher après tant d’incompréhensions subies. Mais il s’agit, je le sais bien, d’une défaite ou, comme l’on apprend à l’école, d’une victoire à la Pyrrhus. Néanmoins, abasourdi comme le chef barbare se revêtant des draps somptueux de l’ennemi tué, je suis fier de moi et ne vois pas l’heure de me rendre devant un adversaire encore plus insidieux…

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De temps en temps, je ramasse à terre le cahier où tout est noté tant bien que mal : samedi matin — il y a juste trois jours —, Agata est arrivée à Naples avec Dodo, Rosam et le Français. Venue exprès pour moi, pour me voir, m’embrasser, tout recommencer, comme si de rien n’était. Pourtant quelque chose avait changé en moi : une couche de douleur, collée à la peau, empêchait mon enthousiasme de flotter dans l’air comme la fumée d’une cigarette.
Au commencement, il me semblait de revivre certaines journées passées avec les parents français en visite à Rome, lorsque je ne savais pas où les conduire, avec mon estomac surchargé, tandis qu’un désir sordide serpentait en moi. Rester seul à lire, ou alors marcher tout en enfonçant les chaussures dans les feuilles mouillées du « lungotevere ». Ensuite, après quelques détours à vide entre la Gare et Forcella, ma vitalité cachée s’est petit à petit transformée en une espèce d’euphorie taquine. La bouche bée, essoufflés, nous avons d’abord visité le cloître coloré du monastère de Sainte-Claire ; ensuite les quartiers espagnols, le « Pallonetto » — où les mères de cette cohue de gamins éveillés lancent, depuis leurs rez-de-chaussée, des hurlements déchirants —, jusqu’à la place du Plebiscito, où des statues s’accusant réciproquement :
— Qui vient d’uriner sur le trottoir ? dit la première statue, tout en tordant, avec dégoût, des moustaches françaises.
— C’est lui ! dit la deuxième statue en indiquant la troisième.
— C’est lui ! dit la troisième statue en indiquant la quatrième.
— Non, c’est lui, Dieu ! dit la quatrième statue, en indiquant de façon solennelle le ciel.
C’était une visite rituelle, qui provoquait en moi un profond malaise. Pourtant, grâce à ce sentiment d’étrangeté — faisant déclencher une sorte de passion, tout à fait cérébrale, pour les trésors cachés de cette ville —, je devenais un guide désinvolte et polyglotte, finalement au même niveau d’Agata.
Grâce à cette désinvolture, après le déjeuner, dans le salon des Cellamare, j’ai obtenu la parenthèse du divan, immortalisée par Gianni dans une photo en noir et blanc assez floue.
Tout de suite après Agata a voulu prendre une douche. Gianni, en me voyant troublé, s’est approché de moi pour me signifier qu’effectivement, le comportement d’Agata était « très agaçant ». Même si personne ne s’en était vraiment émerveillé.
Mais, dans ces deux jours napolitains, il n’y a pas eu que la parenthèse du divan et de la douche. Je me souviens très bien de l’exploration forcenée, chaotique et allègre, du morceau de Naples encastré entre la colline insigne de Pizzofalcone et le promontoire ombragé, au-dessus de Mergellina. Là-haut reposent encore, les yeux tournés vers Posillipo, les dépouilles sereines de Virgile ainsi que le corps désespéré de Leopardi.
Tout en suivant, de façon distraite, les explications embarrassées de Gianni Cellamare, nous nous sommes promenés en avant et en arrière entre via Caracciolo et l’ancienne rive de Chiaia, sans renoncer — gare à vous ! — à la « sfogliatella » fondant dans la bouche. Ensuite, lorsqu’on a atteint le quartier de Sainte-Lucie, au-delà de la lourde silhouette du château de l’Œuf, Gianni est devenu même trop bavard :
— C’est ici que les barques arrivaient. Maintenant, il y a une bande de terre ferme qu’on a volée à la mer.
Je ne trouvais aucun intérêt dans ces grandes œuvres du XIXe, pourtant j’étais heureux parce qu’Agata, en cette espèce de tour organisé, avait opté pour une allure mélancolique et qu’elle prétendait d’avancer bras dessus bras dessous.

Venez vers ma barque agile
Sainte Lucie, Sainte-Lucie…

Nous étions dans la Villa Comunale. À la place des anciens conciliabules, entre Lello, Dodo et moi — en haut et en bas du dos d’herbe et goudron de Mont Marius —, le Destin, dans un moment de distraction, m’a accordé, sous le ciel de Naples, une demie heure de conversation autour de la véritable fonction de la « Maison harmonique », un gazebo liberty, en acier et verres colorés, qu’on avait installée au centre de l’allée des palmiers.
— C’est la maison idéale pour Alfredo, a dit Dodo. Il pourrait s’y retirer pour écrire des poésies pour ses femmes.
Immédiatement, Agata a eu un sursaut des cheveux, ensuite elle a tiré la langue. En toute réponse, Dodo a levé les yeux au ciel.
— C’est un abri pour celui qui n’a pas trouvé une maison ou vient juste de la laisser, a dit Gianni.
— C’est le lieu des départs et des arrivées, a dit le Français. L’endroit le plus adapté pour faire couler, sans angoisse, une journée de frontière comme celle-ci.

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L’île de Procida et Cap Miseno via Google Earth

Samedi 10 août nuit. On vient juste de rentrer à Procida et Dodo dort déjà. Il serre les lèvres subtiles tout en frottant les dents comme les freins d’une vieille voiture. Il sourit à la faible lumière de l’ampoule pendue, comme s’il revoyait pour la deuxième fois un film de Peter Sellers. Ai-je été ainsi maladroit ? Certes, à Naples, Gianni Cellamare et lui se sont isolés plusieurs fois. En m’indiquant du doigt, ils ont exploité des gestes de bienveillante désapprobation.
La vie continue, moi aussi je devrais me jeter sur le lit avant de m’abandonner à la consolation de l’obscurité. Mais les dernières choses arrivées obsèdent mon âme apeurée en bouleversant mon cœur en crue, tout en le faisant rouler dans la route embouée, envahie par les verres cassés et les immondices.
Il y a peu, dans une nuit d’étoiles tombantes et de magies dangereuses, le paquebot nous a vite ramenés à Procida. Mais cela a été également un voyage long, on aurait dit sans fin. Tandis qu’Agata s’était installée à l’intérieur, avec Dodo et Rosam, je restais dehors, encastré dans un coin près de la proue, entre la ceinture de sauvetage rouge et cette lourde chaîne. Je regardais le ciel noir et, à chaque étoile qui tombait, j’exprimais un nouveau désir.
Premier désir : ne pas désirer.
Deuxième désir : marcher sur l’eau sans me tourner en arrière
Troisième désir : continuer sur la terre ferme, ayant pour but le Palais Royal de Caserta.
Quatrième désir : qu’on me laisse en paix.
Cinquième désir : être surpris, à mi-chemin entre Pozzuoli et Procida, par une tempête. Bondir sur la crête d’une vague de plusieurs mètres avant d’être écrasé en bas, vers le fond.
Sixième désir : m’endormir avant de me réveiller dans un champ de blé.
Septième désir : m’endormir et jamais ne me réveiller.
Octave désir : retourner à Naples pour visiter à nouveau, tout seul, le parc de Virgile. Ou alors les faïences de Sainte-Claire ?
Entre la huitième et la neuvième étoile tombante Agata m’a interrompu :
— Ne vois-tu pas la pluie ?
Les étoiles étaient tombées dans l’eau comme des luminaires en papier riz, tandis que le ciel était secoué par un orage violent.
Agata a poussé sa main contre ma bouche pour m’empêcher de parler. Ensuite, comme si cette pluie fût une douche purificatrice, elle a commencé à pleurer, à sangloter, à trembler contre mon épaule :
— Pourquoi tu n’es pas fort ? m’a-t-elle dit.
— Veux-tu que je te réponde ?
— Je voudrais que tu m’amenasses loin d’ici.
— Je le sais, je ne devais pas venir dans ton île !
Je lui expliquai mon état d’âme, très proche de celui d’une étoile tombante ou d’un poisson desséché qui flotte sur l’eau, rigide et égaré comme une traverse de bois.
— À quoi bon nous sommes-nous rendus à Naples ?
Pourquoi la terre ferme de Naples et des Champs Phlégréens est-elle ma complice ? Pourquoi cette île, accrochée au fond de la mer par un gigantesque boulet de canon, m’est-elle ainsi hostile ? Il a suffi le temps d’une cigarette, la brise soudaine plongée dans l’obscurité de l’eau qui bouge à peine… Agata, ma petite chienne fidèle comme une poupée de peluche, d’abord avec de la fatigue et de l’ennui, ensuite avec une conviction de plus en plus forte, s’est transformée en petite chatte, ou plutôt en chatte sauvage tandis que moi, contre mon gré, je deviens une souris qui aurait préféré naître dans une famille de chauve-souris ou de mouettes.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5 février 2014

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