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Des hommes inutiles (débris de l’été 2014 n. 10)

14 jeudi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats, mes contes et récits

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Écrivains français, Débris de l'été 2014, Valère Staraselski

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Des hommes « inutiles »
Au-delà de ma bonne volonté à preuve de bombe, je n’ai jamais été un homme au foyer. Je peinais beaucoup à remettre tous les matins en ordre mon canapé-lit avec son équipe de coussins aux tailles variées sous la menace de l’arrivée impromptue et pas toujours souriante de notre première hôtesse alsacienne.
Voilà la raison pour laquelle, une fois installé dans mon nouveau domicile, ayant acheté pour ma fille cadette et moi (au dernier étage du glorieux BHV) deux confortables sommiers ainsi que deux matelas Simmons, j’ai fait ma petite « révolution personnelle », en me rendant, après plusieurs consultations et hésitations, chez un magasin spécialisé…
Comme vous verrez, ce que j’ai acheté (et utilisé pendant une des phases les plus heureuses de ma vie) semblera jaillir de l’imitation des systèmes adoptés par les « dormeurs de la rue » pour se protéger du froid et des intempéries. Une solution beaucoup plus commode, la mienne, que j’ai eu la possibilité de mettre en pratique et toute sécurité, au milieu des quatre murs d’un appartement propre et fermé à clé.
D’ailleurs, cette solution, conçue pour les émergences, les voyages, les randonnées sur les cimes alpines ainsi que pour les vacances à pied, même si elle est parfaitement adaptée aux exigences d’une personne seule, elle cogne vivement contre la mentalité dominante. « Comment ? Tu veux te soustraire aux règles de tout le monde ? » « D’accord, tu dors en solitaire et tu te sers d’un outil créé pour une personne à la fois… Cela est très incommode, on ne peut pas bouger librement, sortir les pieds, mais techniquement c’est « faisable » (mot ce dernier que je n’aime pas)… « Tu vas adopter ce système juste pour gagner cinq ou dix minutes de travail par jour… Tu es bien curieux, mon ami ! » (Je n’aime pas non plus ce ton confidentiel, surtout s’il est implicite…)
J’ai résisté aux nombreuses objections, en faisant finalement le choix d’un confort austère et presque militaire. J’en ai profité pendant à peu près trois ans, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée définitive de ma femme.
Et pourtant, chaque fois que je me suis faufilé dans ma souple et glissante enveloppe, je n’ai pas pu me passer de penser à tous mes confrères humains ayant à faire avec un machin pareil, qui n’avaient pas du tout la même chance que moi.
« Oui, je ne suis pas du tout riche, me disais-je. Mais je peux m’accorder un toit, une boîte aux lettres, un escalier, une porte avec le petit périscope pour regarder au-dehors… J’ai les rideaux occultant la lumière du jour et aussi un petit escabeau pour y appuyer mon portable Nokia, mes lunettes et mon livre de chevet…»
« Ne serait-ce pas une forme de snobisme légèrement provocateur, la mienne ? Ou alors, suis-je moi aussi un homme inutile ? »
Un des phénomènes qui m’avait particulièrement bouleversé dans ma nouvelle réalité, c’était le nombre impressionnant de gens qui traînait péniblement pendant la journée dans les rues, dans les couloirs du métro, sur les ponts et sous les ponts. Des gens sans abri, sans un sou, qui demandaient dignement l’aumône ou se laissaient aller sur un matelas au bord d’un trottoir. Même d’entières familles. La géographie de ce douloureux problème n’était pas homogène si l’on se déplaçait de la rue du faubourg du Temple en direction de la Roquette, par exemple. On dirait que les villages se multipliaient et pourtant, même s’ils étaient en compétition pacifique les uns contre les autres, à l’intérieur de chaque village on partageait la même notion de la richesse et de la pauvreté, de la précarité et de la détresse. À rue Keller tout comme à rue Sedaine, sur le parvis de Saint-Ambroise tout comme à rue de la fontaine au Roi…
Pendant la nuit, la plupart de ces gens de la rue disparaissaient. Sous les arcades, dans les passages et les coins les plus reculés je rencontrais des amas informes où se barricadaient des gens qui n’avaient pas de choix, enveloppés dans des cartons ou des couettes ou alors dans d’étranges feuilles dorées ou argentées. Le premier que j’ai rencontré avait choisi le côté de la rue Barbier qui se termine en cul-de-sac juste près de la grille d’accès à la petite cour d’où je montais à mon logement. Ensuite, j’en ai rencontré partout, même dans des balcons libres au rez-de-chaussée de certains immeubles.
Je vous avoue que je suis très sensible à la condition de tous ceux qui trainent dans la rue et y dorment, parfois dans des conditions de risque sérieux. Pas seulement en raison de mon égoïsme qui me pousse facilement à voir moi-même glisser dans une dérive pareille… Néanmoins, je partage les sentiments de la plupart de mes nouveaux concitoyens : personne ne peut être insensible, à Paris même plus qu’ailleurs, à la vie difficile et parfois impossible des désespérés de la rue. C’est très difficile pour moi d’en parler, car je ne peux pas éviter, à chaque mot qu’avance, de m’interroger sur la pleine sincérité de mes propos. Car il est évident d’un côté que le problème est énorme, gigantesque, dépassant les possibilités d’action de chaque individu, comme il arrive dans les grandes calamités naturelles ou dans les guerres… Une communauté entière est concernée. Et pourtant, chacun de nous se dérobe ou se sauve en protestant que c’est aux institutions, aux associations humanitaires la tâche de s’en charger. Mais, évidemment, ce que nous voyons au jour le jour nous fait bien comprendre que les efforts extraordinaires que fait la Mairie de Paris — avec l’aide d’un immense réseau de structures et d’hommes prêts à intervenir — ne sont pas suffisants. Quoi faire ? Je crois qu’au-delà de toute rhétorique il faut surtout garder les yeux ouverts et participer à la vie de la ville et du quartier — chacun selon ses possibilités —, vigilant toujours de façon que tout cela ne soit jamais nié ni abandonné définitivement à soi-même.

Pendant les premières années à Paris j’avais lu deux livres, à ce sujet, qui m’avaient vivement touché, concernant, tous les deux, la facilité, pour un jeune au chômage, de glisser dans la rue. Dans le roman poignant et intransigeant de Valère Staraselski, « L’homme inutile » Brice Beaulieu — élève brillant et fort doué en difficulté avec la bureaucratie mentale d’une société devenue de plus en plus cynique — succombe presque sans lutter, devenant par erreur victime d’une violence qui serait anachronique dans une société jusqu’au bout responsable (voir un extrait ci-dessous).
Dans le livre de Harold Cobert, « Un hiver avec Baudelaire » — un roman douloureux, mais confiant dans les hommes (et encore plus dans un chien au nom évocateur) — Philippe Lafosse traverse le drame de la rue jusqu’au bout, prenant conscience de toutes les contradictions positives et négatives de la machine de la solidarité. On découvre qu’au-delà des institutions ce sont toujours les hommes ou les femmes qui font la différence, avec leur sensibilité et volonté individuelle qui les poussent à agir, même contre l’évidence la plus dure.

Un outil pour l’homme inutile
La série des boutiques du Vieux Campeur constitue une véritable chaîne spécialisée, un peu snob et peut-être un peu chère aussi, qui offre pourtant une solution à presque toutes les exigences, même les plus intimes, liées au froid, au vent et à la pluie ainsi qu’aux éventuelles randonnées se terminant par des nuits à la belle étoile.
Je ne trouve pas l’espace, ici, pour décrire exhaustivement l’étonnement admiratif que j’ai prouvé, déjà la première fois que je m’y suis rendu. J’avais froid. J’avais besoin de protéger les parties de mon corps que de pantalons pas suffisamment chauds ne protégeaient pas des flèches gelées de l’hiver.
Lorsqu’on descend à la station MAUBERT-MUTUALITÉ on est joliment invités à monter sur la colline Sainte-Geneviève, chère à Abelard, par la très agréable rue des Carmes (au bout de laquelle se hisse, solennel, le Panthéon). On tourne à droite et l’on pénètre dans des ruelles (dont rue Sommerard et rue Thénard) s’accrochant en haut à la rue des Écoles, où, de façon discrète et apparemment hasardeuse, plusieurs boutiques du « Vieux Campeur » vous attendent, pour vous offrir chacune des choses différentes.
Une espèce de BHV horizontal, spécialisé dans les randonnées les plus hardies et les plus difficiles, s’adressant donc surtout à des gens héroïques qui n’ont peur de rien, prêts à se lancer dans le vide avec un deltaplane (ou un parapente) ou à glisser parmi les cailloux d’un torrent à la vitesse de la lumière. Mais, puisque les affaires sont les affaires et qu’il faut quand même survivre, cette glorieuse chaîne daigne accueillir aussi des citoyens couards comme moi.
Et pourtant, quand j’ai acheté mon collant de laine noir je n’ai pas eu le courage de dire que j’avais froid à Paris, même dans mes quatre murs. En répétant ce que je venais juste d’entendre de la bouche d’un autre client, j’ai dit qu’il me fallait cela pour une excursion dans les montagnes du Canada, où m’attendait Odette, une amie de là-bas.
De même, lors de l’achat de mon précieux sac à couchage : « Je resterai à la base. C’est mon fils qui va escalader le Mont Rose. Mais, vous comprenez, dans une tente à la hauteur de 2000 mètres…»
Très sensible au risque de mourir de froid, j’ai eu la sensation d’être sauvé au milieu d’un gouffre de glace par un Saint-Bernard humain lorsque le vendeur (probablement un ex-guide alpin) m’a renseigné autour des petites différences entre les nombreux modèles exposés. Rassuré, d’une façon très discrète, m’accompagnant avec des gestes éloquents, je lui avais avoué mon but : profiter d’un très confortable matelas Simmons et, à l’abri des quatre murs d’un appartement silencieux, utiliser cette formidable découverte de la technique alpine à la place du redoutable caravansérail de draps, couvertures et/ou couettes aussi engageants qu’encombrants. Mon primordial souci c’était celui de faire front aux baisses de la température pendant la nuit, étant chaque fois obligé d’éteindre le chauffage électrique avant de dormir… Mais je sais bien combien est-elle différente la condition du dormeur de la rue !

Extrait de la lecture de « Un homme inutile » de Valère Staraselski
C’est la lecture d’un très poignant roman de Valère Staraselski (« Un homme inutile », éditions du Cherche midi, 1998) qui m’a poussé à réfléchir sur le thème de l’abandon et m’offre maintenant la possibilité de conclure cette ultime lettre sur la « rupture ».
Ce livre se charge en fait de la tragédie humaine de tous ceux qui, du moins du vivant, résultent « perdants » vis-à-vis des paramètres et des outils de sélection d’un monde soi-disant moderne et progressif qui, au contraire, alimente une idée de société de plus en plus basée sur le succès et ses privilèges, où l’argent devient inévitablement l’unique repère et la seule divinité possible. Cela est particulièrement évident aujourd’hui, avec les informations en temps réel dont quiconque peut profiter dans n’importe quel endroit, même le plus reculé de la planète.
D’ailleurs, « l’abandon » — qui marque inexorablement les perdants, les réjetés, les exclus et tous ceux qui n’ont pas su « profiter » des chances offertes par un système où le succès est théoriquement possible pour tout le monde et pour chacun —, se lie strictement aux « contradictions » d’une logique de l’emploi et de l’intégration selon laquelle celui qui ne sait pas jouer ses cartes dans la société, ne pouvant être gagnant est automatiquement un perdant. Un homme ou une femme inutile.
Je crois qu’il n’y a personne qui ne désire être utile à la société dont il en attend la protection. Être utile aux autres est chose d’importance vitale pour chaque homme, autant que le désir de s’exprimer. Cela, plus ou moins conscient lorsque on est dans le plein des forces et des prérogatives physiques et mentales, personnelles et sociales, devient encore plus évident sinon dramatique quand on commence à perdre des forces et des prérogatives.
Tomber dans le chômage du jour au lendemain est comme perdre la souplesse dans le rapport amoureux.
Car le travail (et l’amour) ne sont pas seulement des moyens pour nous exprimer, pour affirmer — plus ou moins — nos penchants et habilités particulières. Ils sont surtout la condition indispensable pour notre intégration.
Cela surtout dans les sociétés où la solidarité risque de devenir optionnelle et minoritaire. Car, évidemment, dans la plupart des cas, le sentiment d’inutilité lié à la perte du travail ou d’autres prérogatives physiques et mentales, ne représente pas une faute personnelle, ne correspond pas à une révolte contre ce que la vie et le contexte social nous offre. Mais…
Brice Beaulieu, le protagoniste du livre, est un jeune français qui a priori possède toutes les cartes pour réussir, que peut-être la mentalité gagnante d’aujourd’hui accuserait d’un certain manque d’agressivité voire méchanceté et absence de scrupules, cet homme sur la trentaine qui pourrait être classé comme « l’homme sans qualités » de Robert Musil, cet homme « rêveur et fataliste » se trouve dans cette contradiction tout à fait typique de notre époque post-moderne de perdre le travail, de ne pas réussir à en trouver un autre, de « glisser dans la rue » — comme on dit ici à Paris — et de se sentir subjectivement inutile, avant de se précipiter dans une exclusion objective et, apparemment, sans retour.
Je termine cette longue lettre avec les mots poétiques de V. Staraselski. Comme beaucoup des gens « glissés dans la rue » ce Brice Beaulieu sans défense et tout à fait dépourvu, en réalité, d’agressivité ou de cynisme, reste enfin victime de l’incapacité collective de lui tendre une main. Dans une poche, un feuillet survit miraculeusement au bûcher qui restera peut-être impuni. Et le brigadier choqué essaie alors de le lire : « …je crois pouvoir témoigner de la qualité exceptionnelle de cet étudiant. Son intelligence rapide et brillante, mais exigeante et sans compromis pour atteindre les réalités les plus profondes, sa sensibilité littéraire toujours attentive aux singularités fortes des grandes œuvres, son énergie et sa régularité exemplaires… J’ajoute que les qualités humaines de M. Beaulieu sont au niveau de son intelligence : discrétion, mais sans difficulté relationnelle, et sens très sûr des responsabilités. J’estime, sans hésitation, qu’il saurait profiter au maximum… » (page 195)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 août 2014

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Gare aux ondes ! (débris de l’été 2014 n. 9)

13 mercredi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Débris de l'été 2014

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Gare aux ondes ! (débris de l’été 2014 n. 9)

Dans le roman de la mémoire, il y a toujours des passages qu’on ne peut pas rater et, en même temps, des souvenirs récalcitrants, qu’on essaie de tenir suspendus dans l’air comme dans un limbe. Quitte à les rattraper juste à la dernière minute, sous l’empreinte d’une espèce de fulguration.
Il y a ainsi des mots qui se chargent très bien de traîner (ou pousser) le chariot de ce roman lourd et par moments antipathique, des mots que leur même besogne use et abîme jusqu’à ce qu’ils deviennent insupportables.
Parmi ces derniers, l’installation se détache sans doute souveraine… Un truc de la langue de tous les jours, en définitive, qui n’est ni viande ni poisson. Un mot qui n’explique rien par rapport à ce que des multitudes d’hommes et de femmes endurent dans leur recherche d’une halte dans leurs cauchemars… L’installation est un but toujours inachevé ou pour mieux dire c’est un défi qu’on est obligés d’assumer à l’infini. « Êtes-vous en condition de vous installer ? » « En êtes-vous capable ? » « Avez-vous préparé votre CV avec vos titres et vos références ? » « D’où venez-vous ? » « Vous allez tôt ou tard rentrer dans votre pays, n’est-ce pas ? » « Où allez-vous, pendant les vacances ? » « Ah, votre pays, l’Italie, c’est magnifique ! »

Il faut la prendre à petites doses, la question de l’installation, la mettre de côté avec les valises, avant de trouver le nom de la rue dans le petit guide rouge et bleu, indispensable.
Voilà, je l’ai trouvée : c’est la rue de la Folie Méricourt ! Une rue parisienne classique, avec une personnalité un peu cachée, très spartiate, apparemment modeste. Et pourtant un axe long et droit comme une épée, parallèle au boulevard Richard Lenoir, reliant la rue de la fontaine au Roi au parvis de l’église de Saint-Ambroise. On ne se trompe pas, même si on ferme les yeux, il n’y a qu’à marcher sur le trottoir de droite jusqu’au bout lumineux et vert.
C’était le parcours plus bref entre mon premier domicile et le deuxième, que je partageais avec ma fille cadette dans une alternance de petits soucis et de grands enthousiasmes.
Dans cette rue, outre au siège de la Sécurité sociale du XIe arrondissement, il y a encore un bizarre magasin-torréfaction de cafés de tous les pays du monde. On y trouve les petits filtres de la cafetière « Moka » et aussi de la célèbre « Napolitaine » racontée par Eduardo De Filippo. Plus avant, dans le vaste hall de l’hôtel Méricourt, passé maintenant à de nouveaux propriétaires, j’avais « installé » ma première exposition parisienne, dont je n’ai pas de grandes choses à dire, ayant été, celle-ci, la plus cryptique et la moins visible des expositions de ma vie. En tout cas, toutes les fois que je frôle cette entrée discrète et propre, je suis accueilli par des souvenirs assez vivants, la plupart agréables ainsi que comiques.
Poursuivant sur la droite en direction du quartier Popincourt, je côtoie la sortie postérieure d’un classique vendeur d’électroménagers parisien. C’est là que j’avais acheté un petit micro-ondes et que j’avais dû, en manque de voiture ou de chariot pliable, le transporter moi-même. Cela avait probablement accéléré ma hernie…
Heureusement, dans mon pénible souvenir, mon parcours est constellé, tout au long du trottoir, de ces maigres piliers de fer verni qu’on « installe » pour décourager les voitures dans leur ambition de se garer, tout en encourageant les vélos dans leur propension à s’accrocher à la première borne…
Plus que tout autre machin diabolique, le micro-ondes marque un détour stratégique dans la modeste histoire de ma famille.
En fait, dans les temps éloignés de notre vie précédente en Italie, une chose comme ça n’avait jamais existé…
Pendant les premières semaines de notre séjour à l’étranger, madame Jeannot, notre hôtesse, nous avait mis en garde : « Gare aux ondes ! Gare aux surgelés ! » D’ailleurs, elle n’avait pas de place pour le microondes tandis que son réfrigérateur n’avait pas beaucoup de place pour les surgelés. Comment faire ? Comment se dépêcher avec les rendez-vous quotidiens avec la faim ? Comment éviter le traumatisme qui tombe dessus, de but en blanc, sur un père et une fille également paresseux et inexpérimentés, les obligeant à se charger du poids insupportable de la cuisine ? Comment faire pour réchauffer ces biens de Dieu que pourtant nous offrait le glorieux Monoprix de la rue du faubourg du Temple ? Je me souviens avec des élans de sincère tendresse de ces petits vaisseaux comblés de légumes réduits en purées, déjà cuits, peut-être déjà digérés aussi (des courgettes, des épinards ou des brocolis). Nous réchauffions ces trésors par un complexe système de casseroles chinoises formant une tour assez encombrante… On était revenus à l’âge de la vapeur et l’on faisait chaque soir un hommage à la locomotive…
Plus tard, avec le micro-ondes, lourd et pourtant efficace, un Nouveau Monde nous ouvrit ses portes. Oui, je me rends bien compte que tout cela est assez banal. Personne en France, à part madame Jeannot, n’ignore l’existence de Picard. Tout le monde est né quand Picard existait déjà. Comme le métro, la Tour Eiffel et les étalages en bois des bouquinistes, accrochés aux murets de la Seine. Mais, hélas, dans la splendide Italie, la patrie de la plus saine et raffinée cuisine au monde, la proportion s’inverse. Contre une minorité d’aristocrates qui se servent du micro-ondes dans leur cuisine — même s’il y a partout des boutiques fournies de surgelés et que quelques rares magasins Picard se sont « installés » dans les villes du nord — la plupart des gens vivent et raisonnent comme madame Jeannot : « Gare aux ondes ! Gare aux vagues ! »

Entre-temps, une blogueuse très engagée et responsable, Christine Jeanney, est en train de traduire en français « Les vagues » de Virginia Woolf :
« …Moi, je ne m’attache qu’aux noms et aux visages ; je les amasse comme des amulettes pour conjurer le désastre. Je choisis dans le hall un visage inconnu et j’ai du mal à boire mon thé lorsque celle dont j’ignore le nom vient s’asseoir en face de moi. Je m’étrangle. Je suis secouée par la violence de l’émotion. J’imagine ces gens sans nom, ces gens sans tache, qui m’observent derrière les buissons. Je saute très haut pour provoquer leur admiration. La nuit, dans mon lit, je déclenche leur total émerveillement. Je meurs souvent percée de flèches pour faire naître leurs larmes… »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 13 août 2014

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Répondre à temps (débris de l’été 2014 n. 8)

12 mardi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Débris de l'été 2014

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Répondre à temps (débris de l’été 2014 n. 8)

Avant de reprendre mes vagabondages dans les débris de l’installation parisienne, je me suis longuement interrogé sur le sens et la nature de mon engagement quotidien. Je ne peux évidemment développer ici une thèse philosophique ni glisser dans le pur témoignage des soucis et des attentes. Je me borne à constater que le sens de mes billets est strictement lié à sa nature (intermédiaire entre la lettre et le journal) qui change en fonction du temps, des saisons ainsi que de l’inspiration mais aussi de la correspondance avec les lecteurs.

Avant-hier, j’ai entendu l’envoûtante lecture d’une lettre datée 11 novembre 1661 que le jeune Jean Racine envoyait depuis Uzès au plus âgé Jean de la Fontaine… Dans cette lettre — comme dans la plupart des lettres de voyages, de vacances ou de guerre —, des règles précises sont respectées, des pactes implicites ayant affaire aux rapports existants entre les deux correspondants.
Un fils qui écrit à ses parents sera moins élégant et détaillé de Racine dans la description de ce qu’il voit ou boit ou mange. Et pourtant il se fera toujours un devoir de tout décrire, de tout expliquer, de tout raconter, comme si c’était un travail. Car le but sous-entendu (et obligatoire) est toujours celui d’informer sans décevoir.
La littérature vient des lettres, de ces mystérieux échanges confiés à des feuillets blancs ou colorés qui devraient remplacer ce qui n’est jamais remplaçable, c’est-à-dire la rencontre effective entre les humains.
Il est assez rare que deux personnes qui ont la possibilité de se rencontrer facilement s’écrivent aussi. Ce sont la séparation, l’éloignement, l’enfermement ou le voyage qui nous autorisent, quand ils ne nous obligent pas, à écrire de lettres.
En dehors de cela, il reste deux formes de correspondance qui n’ont pas besoin d’autorisations : les lettres d’amour et le journal que chacun écrit à soi-même.
Vis-à-vis de tout cela, qu’est-ce un billet racontant l’installation d’un Italien à Paris ? Est-il plus proche du journal intime ou de la lettre à Jean de La Fontaine ?
Écrirait-il, cet Italien, en dehors d’un blog journalier, un journal pour parler des mots-clés de cette installation ? Oserait-il raconter ses aventures avec une veste saharienne ou décrire par le menu le sous-sol du BHV à Racine ou à son ami de Château-Thierry ?
L’efficacité d’une enquête semblable ne dépend pas forcément de l’enthousiasme de celui qui écrit ni de la bienveillance de celui qui lit : le principal responsable de son intérêt ainsi que de son succès c’est le temps. De son époque, Racine devait attendre avec résignation la réponse de La Fontaine, sans avoir la certitude de la recevoir. Au contraire, cette petite angoisse était probablement la compagne quotidienne de ses promenades. « Répondra-t-il ? »
Dans l’attente, Racine, comme tous les gens cultivés de son époque, relisait plusieurs fois sa lettre pour y rechercher des fautes, quelque chose d’involontairement offensif…
De l’autre côté du fil de cette correspondance confiée aux miracles de la poste à cheval, M. La Fontaine était tout à fait libre de répondre ou ne pas répondre. Ou alors, s’il n’avait pas trouvé le temps et l’inspiration, il pouvait très bien se débrouiller en jurant qu’il avait écrit, qu’il avait bien sûr confié son enveloppe à quelqu’un qu’on avait ensuite tué sur la rue…
De sa part, Racine pouvait bien inventer des excuses lui aussi.
Voilà donc s’esquisser une primordiale différence entre une correspondance traditionnelle et tout ce qui se passe aujourd’hui depuis qu’on a inventé les mails, les SMS, les blogs et les réseaux sociaux… Tout est immédiat. Aucune protection, aucun filtre ne sont garantis.
Imaginez-vous, encore (s’il vous plaît) Racine écrivant ses lettres depuis Uzès sur son blog… il ne se serait pas adressé à La Fontaine seulement, mais à Molière aussi, sans compter la cour royale et le Roi Louis XIV en personne.
Il se peut donc que cette « disparition » du temps nécessaire pour réfléchir (et aussi pour oublier la tâche, même petite, dont il s’était chargé) eût enlevé à M. Racine toute la poésie de son élan envers son illustre correspondant.
Il se peut d’ailleurs que Racine — un Racine d’aujourd’hui, plus rusé et expert — ne se laisserait pas impressionner par la rapidité ni par la compression excessive du temps accordé pour « répondre ». « Répondre à temps »

Voilà qu’en raisonnant à voix haute j’ai cogné contre l’expression que je cherchais : « répondre à temps ». Après une phase initiale, où l’on savoure l’agréable sensation d’être libres, de s’exprimer sans aucune contrainte, allant à la rencontre de nos semblables avec une confiance pure et joyeuse… nous élevons nous-mêmes les murs de notre prison. Souvent sans trouver le temps pour creuser deux trous dans les quatre murs. Un trou pour une porte, un trou pour une fenêtre…
Nous nous obligeons nous-mêmes à accomplir un devoir,  nous nous forçons à « tout » dire. Cela justement pour « répondre » aux attentes que nous avons petit à petit projetées sur le mur externe de notre prison. Mais nous n’avons pas toujours le temps et les conditions pour « répondre » au même niveau, avec le même élan.
« Que sortira-t-il demain ? Par où glisseront les phrases farfelues et les images racontées, du moment que dans cette boîte on ne voit de portes ni de fenêtres ? Par la cheminée avec la fumée ? Par la gouttière avec l’eau de ce décevant été parisien ? »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 août 2014

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L’omnipotence partagée (débris de l’été 2014 n.7)

11 lundi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Débris de l'été 2014

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L’omnipotence partagée (débris de l’été 2014 n. 7)

Le délire d’omnipotence est le mal mental (et physique) de ce nouveau siècle qui ne cesse de commencer, affichant chaque fois une gueule de plus en plus redoutable. La patience demandée aux gens raisonnables est inversement proportionnelle à la progression de ce phénomène humain, social, politique. Un fléau que la psychanalyse nous a habitués à classer par des mots décalés et professionnels, sans nous donner de véritables instruments pour y faire front, du moins du point de vue moral.
Cette tendance négative de l’homme (et aussi, beaucoup plus rarement, de la femme) a existé toujours, depuis les Pharaons, Jules César, Napoléon et d’autres que je ne nomme pas pour ne pas transformer en liste des banalités ma petite observation d’aujourd’hui.
D’ailleurs, je ne suis pas un psychanalyste, ni un faiseur d’opinions non plus. Il ne manquerait que ça !
J’ai abordé cette question impénétrable d’un monde devenu autodestructeur et schizophrène, où les individus sont abandonnés à eux-mêmes — obligés, dans la meilleure des hypothèses, de se construire un petit système défensif ou placidement offensif juste pour survivre, pour donner le pain à une famille naissante ; portés, dans les cas malheureusement fréquents de personnalités dérangées et gravement perturbées, à transformer le monde-système, qu’ils ont bâti à l’insu des autres, en des règles absolues, en des religions impérialistes, et cetera — juste pour introduire une exception à cette règle. Pour partager avec vous une petite découverte, très importante pour moi, que j’avais faite une première fois à Bologne dans les années 1970 et j’ai faite une deuxième fois à Paris.
Je parle d’un sentiment d’omnipotence innocent et inoffensif qu’un nombre élevé d’habitants de cette ville partagent, dont est touchée une multitude de nouveaux installés, mais aussi de passants éphémères.
C’est d’ailleurs un sentiment d’omnipotence « partagée », que j’appellerais ainsi pour mettre immédiatement en valeur la spécificité de cette composante de l’orgueil citoyen, ne faisant qu’un avec la conscience qu’on pourrait toujours faire mieux.
C’est en définitive un état de l’esprit (et de l’âme) qui s’appuie sur les robustes fondations d’une civilisation ancienne dont on reconnaît encore la validité. Un esprit de la civilisation qui ne se sépare qu’assez rarement, jusqu’ici, d’une conception sincèrement démocratique de la société humaine.
Un esprit semblable devait soutenir le prodigieux élan innovateur de la « cité-État » de l’ancienne Grèce ou aussi l’enthousiasme un brin compétitif des premières municipalités de la Toscane au Moyen Âge. Sienne avait par exemple ses formes de mégalomanie, comme l’on constate encore aujourd’hui si l’on se hisse au sommet de cet immense mur inachevé (qu’on a eu le temps de revêtir de pierres blanches et grises) qui nous montre de toute évidence le projet d’une gigantesque cathédrale qui n’a pas pu aboutir et pourtant reflétait un petit délire d’omnipotence collective : « Sienne peut faire mieux que Florence ! »
Venise, alors ? Ne fut-elle pas, dans sa petitesse et objective fragilité géographique, une redoutable puissance mondiale ?
Selon ce que j’ai appris de l’Histoire (de tout ce que m’ont raconté les pierres ou les briques au cours de mes promenades), je suis assez convaincu que tous ces phénomènes d’omnipotence partagée, mitigée par les sages contrepoids d’une société responsable, ne sont que des petites aberrations sinon des petits charmes qu’on ne pourra jamais surmonter sans devoir pourtant s’en inquiéter.
Dans mon école d’urbanisme, l’expérience directe, infiniment plus importante que l’enseignement théorique, m’a aidé, petit à petit, avec le temps, à comprendre mieux un concept basilaire pour l’architecture comme pour la ville :

« à la mesure de l’homme ».

Les temples grecs, tout au contraire des temples romains, étaient « à la mesure de l’homme ». Les villes du Moyen Âge ainsi que la plupart des villages grands et petits que nos ancêtres nous ont laissés en héritage sont « à la mesure de l’homme », réglés sur son pas et sur son souffle ainsi que sur sa capacité, normalement limitée, de supporter les exagérations.
Encore aujourd’hui — malgré les nombreuses aberrations apportées d’abord par l’industrialisation ensuite par la post-industrialisation actuelle (et nonobstant les touristes) — des villes comme Venise ou Bologne sont encore des villes « à la mesure de l’homme ». Car, même dans la grande extension de leurs richissimes centres historiques, l’homme peut encore en maîtriser les distances. Dans les ruelles tortueuses de Venise (les « calli ») comme dans les confortables arcades de Bologne (les « portici ») l’on se perd assez facilement (et plusieurs fois) avant de reconnaître un pilier tordu, une enseigne aux reflets uniques qui constituerait pour nous un repère. Enfin, comme le disait le regretté Lucio Dalla :

« à Bologne ne se perd même pas un enfant » !

Car, en définitive, après qu’on s’est perdus, on se retrouve toujours. Et cette maîtrise obtenue avec nos forces seules nous donne souvent un état d’âme qui frôle l’omnipotence. Car nous partageons des choses très positives, confortables et intelligentes qu’on a créées (avec beaucoup de sueur et de sang) pour nous. Exclusivement pour nous. Et, si nous sommes sages et diligents, pour nos enfants et nos petits enfants aussi.
Autour de la moitié du XIXe, avec l’industrialisation et la concentration de l’argent et du pouvoir dans les plus grandes villes d’Europe, dans les capitales surtout, comme Londres, Berlin et Paris, tous ces endroits, encore « à la mesure de l’homme » (et du cheval) ont subi une transformation sans précédent. Le mot « ville » ne suffisait déjà plus. Il ne correspondait pas à ces mégalopoles se développant partout sans règle. Même avec le métro et le riche système des transports communs intégrés, la plupart des métropoles d’Europe (ainsi que du reste du monde) ne peuvent pas rentrer dans la tête ni dans les jambes d’un seul homme (ou d’une seule femme), elles sont souvent largement en dehors de toute hypothèse d’équilibre. L’excessive rapidité de ces phénomènes a pris de contrepied toute possibilité de discussion, d’évaluation réfléchie, de mise en place de contrepoids intelligents. Sans prendre en considération, évidemment, toutes les exploitations malhonnêtes de cette « spontanéité » de la croissance urbaine, justifiée par la transmigration biblique vers les plus grandes villes de la part d’une population venant des parties les plus pauvres, les plus piégées par les guerres et les dictatures en Europe et partout dans le monde.
On peut constater tout cela de nos propres yeux. Il suffirait de faire un tour en forme d’anneau dans la banlieue de Rome — à mi-chemin entre le glorieux centre historique et les communes qui entourent le vaste territoire de la capitale italienne — pour s’en rendre compte. Le mauvais urbanisme (ou pour mieux dire son absence totale), ne faisant qu’un avec une architecture laide et informe, fait plus de dégâts qu’une guerre, parce que les choses mal bâties restent, ainsi que les distances et le manque de services essentiels.
Oui, d’accord, ce n’est pas toujours de l’or ce qui brille ! Parfois, c’est une apparence, une conséquence de la ruse des vendeurs de miroirs ainsi que de la duperie des acheteurs aveugles.
Mais Paris, du moins le Paris rentrant dans l’anneau de la Périphérique, c’est une métropole qui a su, dans le temps, garder et sauvegarder les nombreuses villes ou villages lui donnant sa personnalité unique.
Il faut remercier de cela, je crois, une armée entière de constructeurs qui ont durement travaillé pour conjuguer la transformation — inévitable — de la ville en métropole, avec la mise en place de points fermes, d’éléments pour ainsi dire indispensables pour que le réseau urbain ne tue pas les identités déjà formées de chacun des morceaux de la grande tarte.
On doit évidemment remercier le baron Haussmann et son équipe visionnaire et en même temps prodigieusement structurée dans le but de réaliser concrètement le dessin qu’on aurait pu dire mégalomane avant qu’on en voit les résultats.
Grâce au métro…
Grâce aux larges et confortables trottoirs qui frôlent les immeubles haussmanniens, grâce — hélas — aux démolitions qui ont mutilé la ville du XVIIe et XVIIIe, en lui donnant pourtant le souffle des perspectives, des jardins publics, des gares, des grands établissements sociaux…
Grâce à la vitalité sans bornes de la population parisienne qui a su profiter du changement en ajoutant en surplus de myriades d’inventions ainsi que de « décors humains »…
Grâce à tout cela, encore aujourd’hui Paris est l’unique capitale d’Europe (et du monde, je crois) qu’on peut considérer « à la mesure de l’homme » sans que personne puisse le démentir.

Sous le Pont Mirabeau
coule la Seine…

nous chante Guillaume Apollinaire, de sa même voix. Que serait-ce Paris sans la Seine avec tout ce que cela signifie ? Que serait-ce Paris sans les ponts ?
Et cela produit en moi — pas seulement en moi, d’ailleurs — ce sentiment d’omnipotence « partagée » que je considère avec pleine conviction comme une forme de mégalomanie positive.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 11 août 2014

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Les flâneries d’un bus (débris de l’été 2014 n. 6)

10 dimanche Août 2014

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Les flâneries d’un bus (débris de l’été 2014 n. 6)

Si la patronne du premier appartement, Française d’Alsace, arborait Jeannot comme nom de famille, l’ancienne propriétaire du deuxième était polonaise de Cracovie répondant, comme on a vu hier, au prénom de Joanna. Si dans notre abri des exordes nos seules ressources étaient nos valises, quand on fut chez nous, nous eûmes la chance d’un grand placard aux portes coulissantes revêtues de miroirs.
Au bout de deux mois et demi seulement — le temps de tout concrétiser chez une notaire très distinguée ayant un grand cabinet boulevard Richard Lenoir — beaucoup de choses avaient changé, aussi importantes que le confort, pour ma fille surtout, de pouvoir ranger jupes et chemisettes dans un ordre imaginaire quelconque.
Cette période de transition — vers une insertion spartiate, mais effective dans la ville nouvelle — fut pour moi caractérisée par deux affections pénibles, peut-être agaçantes pour mes proches. D’un côté, j’exerçais mon attitude spontanée à fouiller dans la ville comme dans une carte géographique, et cela me valait le titre de « homme carte ». De l’autre côté, tel un apprenti sorcier, je m’adonnais avec un enthousiasme assez naïf à la découverte de tout ce qu’une grande ville accessible peut offrir.
Sous le prétexte de résoudre les exigences alimentaires quotidiennes ainsi que de chercher tout ce qu’il faut pour « monter » la maison, je zigzaguais dans Paris en dessinant d’étranges trapèzes qui essayaient de relier :
— la boulangerie de la rue Popincourt au Monoprix de l’avenue Ledru Rollin ainsi qu’au Géant des Beaux Arts de la rue de la Roquette;
— Naturalia et Attica à la Pharmacie de la rue Oberkampf ;
— la Poste de la rue Bréguet et les boutiques des rues de la Roquette et Charonne à la librairie L’Arbre à lettres sur la rue du faubourg Saint-Antoine ;
— l’Office Dépôt du boulevard Richard Lenoir et le Picard de la rue Chemin Vert aux boutiques consacrées à la photographie du boulevard Beaumarchais ;
— les magasins DARTY et HABITAT de la place de la République au BHV près de l’Hôtel de Ville ainsi qu’au FNAC des Halles…
En glissant le doigt lecteur sur cette liste (d’ailleurs incomplète), le lecteur le plus rusé — dont j’en reconnais deux ou trois, jusqu’à en percevoir de petites grimaces souriantes ou dubitatives presque invisibles — a bien sûr cueilli la raison de cette précision. J’explique aux autres lecteurs (confiants, comme moi, dans la force corrosive de l’eau vis-à-vis de la pierre) : notre nouveau domicile se trouvait en fait au milieu d’un triangle, peut-être divin ou appartenant à une entité surnaturelle laïque rentrant dans l’esprit de Voltaire. D’ailleurs, c’est un fait que ce triangle (d’où semblait aussi facile, et même évident, partir pour s’emparer de la ville entière) était formé justement par le boulevard Voltaire, la rue du Chemin Vert (chère à Rousseau) et le boulevard Richard Lenoir (consacré à quelqu’un qui ne s’occupait certainement pas de religions totalitaires et intolérantes).
Et pourtant, rien n’était immédiatement accessible à pied. Contrairement à d’autres quartiers — où dans une seule rue il y a tous les commerces et tous les services à peu près — à l’intérieur dudit triangle il y a que des résidences ou de rares bureaux ou des cabinets professionnels. Donc, si on se rend à Monoprix on s’éloigne de Naturalia ; si l’on va acheter les surgelés de Picard, sur ce parcours on ne rencontre pas de boulangerie ni de bureau de Poste…
Heureusement, cette caractéristique du lieu nous a poussés à explorer dans toutes les directions évoquées, jusqu’à nous donner un sentiment d’omnipotence ne faisant qu’un avec une euphorie qui nous a accompagnés pendant plus qu’un an…

Je me bornerai aujourd’hui à monter idéalement sur le bus n. 69… Oui, le hasard a voulu que le bus qui nous accueillait juste en bas de chez nous eût ce numéro « double-face » que pas seulement Gainsbourg a évoqué sous l’appellation d’année érotique dans une de ses plus célèbres chansons. 1969 c’est la date fatidique de mon premier mariage et aussi celle de la naissance de mon fils aîné…
Cette ligne de bus, suivant le troisième côté dudit triangle (la rue du Chemin Vert), intègre très efficacement les formidables services offerts par la ligne 5 (courant à côté du canal Saint-Martin, sous les deux voies du boulevard Richard Lenoir) et la ligne 9 (courant au-dessous du boulevard Voltaire).
Aux navigateurs passionnés, cette ligne de bus donne des possibilités en plus. Grâce à sa flânerie nonchalante, on peut s’adonner à une sorte de « récapitulation » de la ville qu’on avait essayé d’imaginer et de reconstruire dans les tunnels du métro, rassemblant nos souvenirs des différents endroits découverts à pied, avec la seule aide des noms…
Les noms des rues et des places (par exemple BRÉGUET-SABIN ou RÉPUBLIQUE) ; les noms des églises (comme SAINT-AMBROISE) ; les noms des gares (comme GARE DE L’EST, GARE D’AUSTERLITZ)…
Voilà que les lignes du bus parisien superposent un filet plus léger et tortueux au gribouillis souterrain dessiné par le métro. Quelques-unes de ces lignes, comme celle du 69 (glorieuse, non seulement pour moi), suivent des parcours que les pullmans touristiques ne pourraient mieux choisir.
Gâté par la facilité d’y avoir trouvé place dans les heures creuses, je suis très conforté par la présence d’une multitude de retraités (comme moi) ainsi que de mères avec leurs poussettes pleurnichardes. Je peux me régaler, après la descente ombragée et anonyme de la rue Chemin Vert, la soudaine lumière du boulevard Richard Lenoir et, plus avant, le souffle calme et élégant du boulevard Beaumarchais.
Quelqu’un y descend, avant d’arriver dans un nouveau bain de lumière : place de la Bastille. Elle est provocatrice, chaque fois, de quelques souvenirs, dont le plus fréquent est celui de l’immense Éléphant, dont parle Hugo dans les Misérables, où se faufilait péniblement Gavroche toutes les nuits… Ou alors c’est l’image plus figée, mais émouvante aussi, de Voltaire assis et forcément désœuvré dans son cachot à la Bastille…
Ensuite — ô merveille ! —, le 69 se faufile dans la plus belle rue de Paris, cette large et placide rue Saint Antoine, frôlant :
— sur la droite, l’hôtel de Sully et les alentours directs de la place de Vosges ;
— plus avant, sur la gauche, l’église de Saint-Paul (constituant sans doute une émergence importante, avec Saint-Gervais, en direction de la Seine et de l’île Saint-Louis).
(À moitié, c’était dans ce bureau SNCF que je venais m’asseoir avec le calme du néophyte enthousiaste, pour y attendre mon tour et y acheter le billet d’aller-retour pour Rome, ou Milan, ou Turin…)
À la hauteur de Saint-Paul, la rue Saint Antoine s’élargit pour accueillir la rue François Miron, en formant ainsi une petite place très agréable. Lorsque la rue reprend sa section originaire, elle change de nom et d’aspect.
À mon avis, ce premier trait de la rue Rivoli c’est un peu chaotique et impersonnel, mais je ne trouve pas quelqu’un qui s’intéresse à ce genre de questions.
Après quelques mètres, le 69 arrête devant le BHV, l’ancien Bazar de l’Hôtel de Ville, maintenant le plus important sinon l’unique grand magasin où l’on peut trouver vraiment tout :

« de la cuiller à la ville »

comme le disait le père du BAUHAUS, Walter Gropius.
Normalement, quand sur le petit écran suspendu sur les têtes on lisait « Hôtel de Ville », je descendais, car mon but primordial c’était celui d’acheter une vis ou un tournevis, ou alors un petit chariot pliable, des étagères, des rideaux occultants, des tiges, des cimaises ou des oreillers…
(Je me souviens, par une émotion spéciale, d’un de nos retours, ma fille et moi — toujours avec le 69, qu’on devait attraper sur le dos de l’église de Saint-Gervais — lors de l’achat de deux couettes et deux oreillers… C’était très compliqué rester en équilibre avec ces paquets assez volumineux et glissants… et c’était, comme aujourd’hui, un après-midi de pluie.)
Quand on n’avait pas des courses à faire dans ce temple du bricolage ainsi que du vagabondage des yeux, on se laissait doucement bercer par ce bus-vaisseau (encore plus fascinant qu’un bateau-mouche, en fin des comptes) tout au long de la rue Rivoli, frôlant d’abord la tour Saint-Jacques, ensuite le dos de l’ancienne Samaritaine, avant de rentrer dans le « salon », c’est-à-dire le côté noble de cette rue ayant comme riverains : sur la droite, le Palais Royal ; sur la gauche, le Louvre et les Tuileries. Le spectacle jusqu’ici ce serait déjà suffisant pour un billet. Mais — ô merveille ! — le bus, sans préavis, tourne brusquement à gauche, se faufilant sous une arcade du Louvre, pour en sortir… juste là où l’Arc du Carrousel laisse entrevoir le jardin des Tuileries, tandis que sur la gauche la célèbre pyramide en verre et acier protège l’immense hall d’entrée au Musée du Louvre. Ensuite, le bus traverse la Seine par le pont du Carrousel.
Ensuite (quand je ne descendais pas pour visiter quelques collections de peinture), ce bus flâneur entame, avec le quai Voltaire et la rue du Bac, un troisième parcours ayant pour terminus la place Champ-de-Mars et la Tour Eiffel… SPLEEN !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 août 2014

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Appels illimités (débris de l’été 2014 n. 5)

09 samedi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Appels illimités (débris de l’été 2014 n. 5)

Nous sommes désormais dans une époque où, après avoir perdu certaines facultés manuelles primordiales, comme celle d’écrire — avec un stylo sur le papier, avec une craie sur l’ardoise — nous allons perdre aussi celle de communiquer par la voix. Du moins à travers le téléphone, qu’il soit fixe ou sans fil peu importe. C’est une conséquence de la crise (crise d’enthousiasme humain aussi) qui nous amène à tout concentrer dans des messages qu’on peut désormais lancer par le biais de mille médias différents sans payer, sans attendre les réponses, sans voir les réactions ni les entendre, sans avoir le temps de réfléchir.
On pourrait dire que tout cela dynamise les rapports, nous poussant à sortir de chez nous, à rencontrer physiquement celui ou celle que nous n’avons pas pu rejoindre avec un appel…
… téléphonique.
J’ai, au contraire, la sensation
que la transformation du téléphone en instrument diabolique de certification de notre omnipotence individuelle affaiblit progressivement notre humanité, en nous enlevant la spontanéité et surtout la possibilité — ô combien indispensable ! — d’être de temps en temps un peu stupides.
« Par contre » (expression qui devient tout à fait cohérente dans ce contexte en cours de modification, tout comme « merci de votre compréhension »), avec toutes ces chances techniques nous allons devenir des brutes, des violeurs, des assassins, et surtout des indifférents. (J’ai osé le dire !)

Dans ma rétrospective parisienne, les « appels illimités » assument un rôle important, comme des preuves en décharge, en défense des bonnes choses que ce monde cynique et tricheur nous a pourtant offertes — . Une expression désormais usée, s’affichant avec une lueur sinistre, déjà inefficace. Et pourtant, combien de vies ont-ils sauvées, les appels illimités ?
J’ai vécu la révolution du portable quand je vivais encore en Italie. Avant mon départ, le « telefonino » était déjà devenu indispensable pour les presque cinquante millions d’habitants de tous les âges de notre péninsule. Quand je suis venu à Paris, en 2006, ce n’était pas encore le temps des appels illimités à bon marché. L’utilisation des portables était chère comme en Italie et même plus. Les téléphones portables n’étaient — ici comme partout dans le monde — que des passe-partout pour extorquer aisément de l’argent en dehors de tout contrôle.
Lors de mon arrivée, les cabines téléphoniques de Paris étaient nombreuses et fonctionnaient encore. Quelques-unes, plus cachées ou protégées par l’ombre d’une illumination irrégulière de la rue, étaient déjà occupées, de temps en temps, pour de longues ou courtes pauses physiques — un abri vertical où dormir, se libérer, faire l’amour et (pourquoi pas ?) se droguer —, mais, pour la plupart, elles étaient bien entretenues. Car en fait la compétition entre le téléphone fixe et le mobile était encore à la phase initiale.
D’ailleurs, en me tournant en arrière je regarde avec affection sincère ce petit jeu d’agilité appelé « décrochez », ensuite « numérotez », en suivant la consommation de la carte insérée… J’écoute encore une agréable musique qui accompagne l’attente, le doute, la peur, l’incertitude, l’espoir, l’urgence. « Répondra-t-elle ? Pourquoi ne répond-elle pas ? » Et cetera.
Pour appeler ma femme en Italie, je descendais après dîner dans la rue et me rendais dans une des deux cabines placées à côté de la sortie du métro Goncourt. Grâce à une carte internationale, que j’achetais dans un local étroit et désolé, je pouvais parler beaucoup plus qu’avec les cartes de 20 à 50 euros qu’on achetait chez le bar-tabac de l’avenue Parmentier.
En alternative, lorsqu’il était absolument nécessaire, je me servais de mon glorieux Nokia gris et bleu. Et cela m’arriva lorsque nous visitâmes les deux pièces où devait se concrétiser notre installation (du moins la première phase).
Ce fut une décision vraiment assez rapide, même foudroyante.
Le temps de constater en un coup d’œil que les pièces étaient propres, lumineuses et silencieuses aussi.
Le temps de descendre dans la rue et téléphoner à Rome (« Oui, c’est parfait, on peut s’y installer sans rien faire… Oui, pas de travaux ! Si elle accepte l’argent que nous pouvons amasser, en nous laissant une partie pour les frais de notaire… »).
Le temps de rappeler de nouveau au téléphone situé derrière la fenêtre au rideau gris du deuxième étage
Le temps d’entendre une voix riante, qui ne cache pas son étonnement ni sa gratitude.
Le temps que l’ancienne propriétaire renvoie les derniers visiteurs et qu’on signe la promesse d’achat…
Cette blonde et agile Polonaise prénommée Joanna fut très gentille avec nous, en se chargeant de tous les passages de relais qui s’imposaient dans ce cas. Grâce à elle, le lendemain de notre emménagement dans l’appartement accoudé sur l’ancien asile Popincourt, nous avions déjà notre ligne fixe qui nous offrait, en plus d’Internet, la possibilité de parler gratuitement, même des heures, avec les numéros fixes de Paris et de la France, mais de l’Italie aussi
Je ne sais pas comment aurait pu se dérouler la transmigration biblique de ma famille en deçà des Alpes s’il n’y avait eu ce machin diabolique. Oui, d’accord, beaucoup de gens utilisent Skype. Mais cela brise l’intimité téléphonique. D’une certaine façon, ce truc banalise le dialogue en le rendant aussi trop engageant au point de vue émotif.
Il faut dire qu’en Italie, même aujourd’hui, il n’y a pas une chance semblable, c´est-à-dire la possibilité de parler « ad libitum » en restant dans un coût mensuel fixe, très honnête. Déjà en 2006, Free avait opéré une véritable révolution, en fin de compte en contre-courant vis-à-vis des tendances libéristes dominantes. Suivant sans démagogie un fil rouge de bon sens et d’esprit de solidarité que j’ai observés juste en France, tandis qu’en Italie (et dans beaucoup d’autres pays d’Europe) cela serait tout à fait impossible. Je suis naïf peut-être, mais je trouve que le niveau de civilisation d’un pays se voit aussi dans ces exploitations géniales. Même si peut-être on fait le possible pour faire mourir le téléphone (et la voix, ainsi que la main et les jambes) à travers l’imposition d’égoïsmes commerciaux et financiers de plus en plus agressifs… je peux déclarer que j’ai bien profité de cette chance des « appels illimités » avec nombre de travailleurs, de jeunes étudiants ou d’apprentis ainsi que d’emmerdeurs âgés finalement libres de consulter leur femme, même pour raconter les drôles disputes dans les assemblées de la copropriété ou pour choisir le dessin d’une nappe.
Dans ce téléphone qui bougeait d’une pièce à l’autre, d’une main à l’autre de notre petit appartement, combien de miel ou de passion ou de tension aussi a coulé ! Il a surtout raccourci cette distance de 1800 kilomètres, en donnant à la mère et à la femme la possibilité de ne pas rester exclues de la phase la plus passionnante de la découverte et de la progressive immersion dans un monde différent (pas en toutes choses), dans une société égale (pas dans tous les domaines).
— Pronto, chi parla ?
— Allô ! Qui êtes-vous ?
Même si un assassin nous téléphonait, nous avions toujours une boutade prête pour une réponse adaptée. On avait beaucoup moins de peur qu’aujourd’hui, même si notre nom et adresse, ne faisant qu’un avec notre numéro magique, était imprimé sur tous les annuaires, partout disponibles et consultables, même dans les cabines téléphoniques…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 9 août 2014

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Deux pièces, clair et calme avec balcon (débris de l’été 2014 n. 4)

08 vendredi Août 2014

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Débris de l'été 2014

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Deux pièces, clair et calme avec balcon (débris de l’été 2014 n. 4)

Est-elle usée et même désabusée ma façon de voyager dans le passé, chevauchant des mots qui ne sont emblématiques que pour moi ?
Est-il fruste et terne, désormais, le souvenir de ce passé-là ?
Me trompé-je, en choisissant, pour représenter ce passé, des mots ou des souvenirs qui ne sont pas vraiment les plus significatifs ?
Je me demandais cela hier soir, en lançant le billet sur la « fermeture éclair ». Après une nuit bercée par la pluie battante, je me suis réveillé avec une phrase que mon fils avait adoptée pour titrer une petite thèse illustrée sur la piazza Navona à Rome : « Perdersi per trovarsi », « se perdre, avant de se retrouver ». Il n’y a pas d’autre recette. Pour connaître un lieu (de la petite île à la grande métropole), il faut marcher, marcher, marcher. Petit à petit, certains éléments de notre flânerie (des décors, des enseignes, des plaques évoquant de noms illustres, drôles ou inconnus) deviennent des pierres milliaires, des points de repère indispensables.
Par exemple, lorsque je testais le parcours le plus bref entre Goncourt et Popincourt (quelle rime !), j’ai dû suivre plusieurs fois les différents itinéraires avant de me rendre compte des différents rôles « psychologiques » que chaque rue, grande ou petite, assumait pour moi. Chaque rue avait en fait une surprenante unicité dans sa propre physionomie : la rue Saint-Maur, par exemple, est toute autre chose vis-à-vis de l’avenue Parmentier, d’ailleurs parallèle et très proche. Ces deux rues « intérieures », creusées dans le vif de leurs respectifs quartiers, n’ont d’ailleurs rien à voir avec le boulevard Richard Lenoir, troisième axe parallèle, plus proche du niveau de la mer.
À partir de cela, c’était très amusant et émouvant passer d’un univers à l’autre, juste en tournant le coin. Je me rappelle bien, sur la gauche de l’avenue Parmentier, la librairie des Guetteurs de vent ; sur le trottoir de droite, une boulangerie et ce nom… inoubliable pour moi : rue des Trois Bornes… En prenant cette petite traverse (se confondant presque avec la plus connue rue Jean-Pierre Timbaud) on franchit une frontière. On abandonne le monde assez homogène (dans sa multiplicité) qui relie le dos de l’hôpital Saint-Louis à la place Léon Blum, pour atteindre rapidement ledit boulevard Richard Lenoir. Une artère lumineuse, gâtée, frontière à son tour avec les quartiers plus centraux de Paris, dont le Marais…
Petit à petit, on découvre une autre frontière aussi dans la rue Oberkampf, dont le caractère change assez au fur et à mesure qu’on s’éloigne du Cirque d’hiver pour rejoindre, en montant, le Père-Lachaise.
Mais pour quelle raison faisais-je, avec une telle insistance, ce parcours à zigzag ou, pour mieux dire, à baïonnette, entre un quartier très dense de population (originaire de presque toutes les parties du monde) et un village caractérisé par la monoculture chinoise ?
Pendant la première semaine passée à Paris, nous avions déjà vu, ma fille et moi, plusieurs appartements, de petites tailles, autour de la rue Auguste Barbier où nous logions, quand une annonce du glorieux PAP (de particulier à particulier) nous attira. On y proposait un appartement pas loin de la rue du Chemin Vert et du boulevard Richard Lenoir.
À ce temps-là, je ne pouvais établir aucun lien avec ce nom, Chemin Vert, et la deuxième promenade solitaire de Jean Jacques Rousseau, qui l’arpentait souvent pour y chercher des plantes et des fleurs pour son herbier. Je n’avais pas relu en français ce texte merveilleux. Donc ce fut juste une subliminale promesse qui nous attira : quelque chose de « vert », dans une ville tout à fait décolorée. En fait, dans le passage « clair et calme » où notre futur immeuble assez digne se laissait examiner, il y avait trois ou quatre arbres affichant des feuilles vertes, claires et calmes elles aussi. Ce fut le coup de foudre. On plongea, quant au contigu quartier de Popincourt, dans le silence de plomb d’un village fourmillant de chariots et de fourgons, se transformant le samedi et le dimanche dans une espèce de garage vide. Mais, en nous aventurant en d’autres directions, on pouvait se rendre en moins de dix minutes soit à la Bastille-Saint-Antoine, soit au boulevard Beaumarchais et place des Vosges, soit, assez rapidement, dans le Marais. De l’autre côté, une fois franchi le désert de Popincourt (qui avait été un jour, une rue marchande typiquement parisienne), on se régalait l’allégresse bizarre de la rue de la Roquette dans les deux directions de la Bastille et de Léon Blum-Père Lachaise…
Oui, cela peut être long et ennuyeux, pour quelqu’un qui ne connaît pas ces rues et ces bornes, cette reconstruction d’un fragment lointain, désormais révolu, à travers une ville qui d’ailleurs change (doucement, sans cesse).
Mais il est peut-être nécessaire que les lecteurs mêmes se perdent, avant de saisir le fil inattendu, le moment de grâce indispensable pour rentrer dans une histoire.
Une histoire sans personnages, ni vrais ni fictifs, comme la mienne, qui pourtant réservera tôt ou tard, je le ressens bien, des surprises.
Songeant à cette annonce de septembre 2006, que je conserve religieusement dans un dossier consacré à l’achat de l’appartement clair et calme (que ma retraite ainsi qu’un petit héritage de ma femme ont rendu miraculeusement possible, arrivant au moment précis où nous en avions besoin), j’avais écrit deux ans plus tard l’ébauche du texte pour une pièce se déroulant dans un appartement « clair et calme avec balcon » situé rue de la Lune. Un coin de Paris que je voyais comme une petite Sienne ou alors comme une Venise parisienne. Michele, un Napolitain immigré à Paris depuis une année ou deux, décide de louer une chambre à Anna, une Bolonaise qui fait des recherches sur la Résistance en Europe, fouillant dans les archives de l’Association des Garibaldiens de la rue des Vinaigriers.
Nonobstant la différence d’âge, le penchant réciproque entre Michele et Anna s’affiche évident lorsque Michele croit rencontrer dans la ligne 9 du métro son grand-père persécuté, ainsi qu’un voyou napolitain aux attitudes fort agressives… En réalité, Michele avait été violemment saisi par le remords de ne s’être pas rendu en Italie lors des élections de 2008 qui avaient ramené Berlusconi au pouvoir…
Cette pièce de théâtre est restée inachevée ou, si l’on veut, non aboutie. Car en ce temps-là je vivais encore dans une terrible incertitude. Je n’avais pas compris qu’on ne peut pas faire les deux choses en contemporaine : écrire en italien ainsi qu’en français ou, pire, alterner le français et l’italien dans un même texte.
À défaut d’une énorme perte de temps, avec un absurde gaspillage d’énergies psychologiques qui nous sont tout à fait nécessaires, il faut choisir. Ce que j’ai fait.
Tout en abandonnant cet appartement silencieux et ces personnages attachants (Naples et Bologne sont les deux villes où le cœur de l’Italie bat le plus fort), je me suis concentré sur une langue d’ailleurs sincèrement aimée, le français. Une langue qui m’a accueilli avec gentillesse et humour, jusqu’à devenir, petit à petit, sinon ma langue maternelle, ma langue sœur, ma compagne de vie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 août 2014

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La fermeture éclair (débris de l’été 2014 n. 3)

07 jeudi Août 2014

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Débris de l'été 2014

débris été 2014 180

La fermeture éclair (débris de l’été 2014 n. 3)

Si, pour raconter les premiers événements de mon passé récent, je devais faire un choix de longueur au prix de la vie ou de la mort, j’arrêterais d’écrire, je fermerais les yeux et je me dirais, intérieurement : « Vite, deux mots-clés au maximum ! Sors-les de ta poche ! N’oublie pas que tu vas raconter la France à des Français et Paris à des Parisiens ! »
« Mais, comment puis-je sauter les liens chronologiques, les petits événements sans importance qui ont pourtant marqué… » répondrais-je, quitte à me couper moi-même la parole… « Débrouille-toi ! Tu n’es pas venu à Paris pour rien. C’est ici que tu as appris des choses essentielles qu’avant tu n’imaginais pas… »
J’essayerai, m’accrochant à deux mots qui devraient se révéler efficaces : « fermeture éclair » et « éventail ». Je pourrais en synthétiser le récit en écrivant, laconiquement : « de la fermeture éclair à l’éventail », mais je me rends compte qu’a priori cela ne signifie rien. Donc je vous explique.

La fermeture éclair.
Quand ma fille cadette et moi nous sommes descendus du train Palatino, le matin du 11 septembre 2006, avec nos deux valises robustes, pleines surtout de livres, j’imaginais d’être Maurice Chevalier en compagnie d’Audrey Hepburn. Selon mes rêves, tous les deux nous aurions bientôt joué ensemble dans un remake d’Ariane, le fameux film en noir et blanc ayant comme troisième acteur important un Gary Cooper assez antipathique dans cette circonstance.
Venant du chaud de Rome, donc d’habitudes climatiques tout à fait différentes — encore gâtés par le ciel serein, étant structurellement inquiets des fréquentes sécheresses beaucoup plus que des rares crues estivales —, nous ne voyions dans le mot « fermatura lampo » (« fermeture éclair ») ou « sciarpa » (« écharpe ») rien que de termes banals et pratiques. En Italie, la fermeture éclair est surtout considérée comme l’outil indispensable pour ouvrir et refermer presque tous les types de pantalons (non seulement les jeans), ou alors les blousons hivernaux ainsi que les poches internes des bourses ou des cartables.
Ici, à Paris en particulier, la fermeture éclair assume un rôle primaire. Elle est aussi importante que la baguette et peut-être plus nécessaire que le parapluie.
Nous étions provisoirement logés dans un petit deux-pièces rue Auguste Barbier, d’où ma fille devait se rendre tous les matins dans les ateliers théâtraux situés dans le quartier du métro Crimée. Du moins les premiers temps, je l’accompagnais par cette agréable descente de la rue de la fontaine au Roi se terminant au croisement entre la rue du faubourg du Temple et le canal Saint-Martin. C’était au feu rouge du boulevard Jules Ferry que nous nous apercevions chaque matin d’être à Paris. Car le petit troupeau de travailleurs et d’étudiants se rendant à pas de charge à place de la République devenait à cette halte un peloton où l’héroïsme se mêlait à l’habitude. Personne n’avait l’air de s’inquiéter pour les fréquents changements atmosphériques. D’ailleurs, tout le monde était prêt à profiter au vol de toute belle journée explosant inattendue. Même d’un poignet d’heures de soleil seulement. En ce cas, on voyait, à côté de gens qui n’avaient pas abandonné les habits du jour avant, des gens nus, ou presque, béatement plongés dans l’esprit de la plage. « Et si le temps empire, s’il rafraîchit ? » Nous nous demandions. Pas de problèmes. Quand la vague grise passe rapide et inexorable entre le ciel et le trottoir, tout le monde qu’on rencontre ne manque de rien.
Évidemment, nous deux n’étions pas du tout prêts, surtout les premiers jours, à nous déshabiller à la hâte ni à nous protéger du froid non plus. Nous n’étions pas encore dans ce février 2007, qui nous fit éprouver un froid citoyen que nous imaginions possible juste à Moscou ou à Saint-Pétersbourg… lorsqu’une sorte d’inexpérience et de naïveté me conduit à acheter dans une boutique péruvienne de la rue de la Roquette un typique béret de laine épaisse décoré avec des lamas, de couvre-oreilles et des pompons. J’en étais même arrivé au point de provoquer un regard embarrassé, plus gelé que le gel même de ce jour, chez la boulangère d’avenue Parmentier.
En septembre-octobre 2006, le froid était tout à fait maîtrisable. Et pourtant, surtout dans le métro, on risquait de s’enrhumer très facilement. Car dans les carrosses il faisait souvent très chaud, ou alors, en sortant-entrant dans les stations il y avait un vent froid, même gelé.
Petit à petit, nous avons compris l’importance d’une fermeture éclair qui, au moment donné, ouvre ou referme une blouse, une chemise, un pull. Peut-être, nous exagérions, ma fille et moi. Mais nous étions convaincus, du moins ces premiers jours de septembre, qu’il n’y avait pas de vêtement, masculin ou féminin, qui n’avait pas de fermeture éclair ! Plus tard, on apprit à protéger le point faible de nos poitrines, placé juste en dessous du cou, avec une écharpe nouée « à la parisienne ». On peut avoir même les bras nus, mais il faut bien garder la chaleur nécessaire à cet endroit critique de notre corps humain !

L’éventail
Je reviendrai un jour sur ce blog avec une analyse plus fouillée de cette découverte de l’éventail. Je proclame ici que c’est une découverte. Mais si quelqu’un démontre que cela a été déjà noté, analysé et commenté dans quelques textes que je ne connais pas, je me réjouirai quand même d’avoir « lu » moi aussi dans la carte de Paris une chose maintenant assez évidente.
Peut-être, je suis influencé par mon penchant admiratif pour Le Corbusier et sa « main ouverte ». Mais, effectivement, ce qui m’a poussé, dès les premiers jours, à regarder attentivement le plan de Paris c’étaient les grands axes qui se croisent entre Xème et Xième… de façon plutôt brutale, à mon avis, même si tout cela donne à cette ville unique de la fluidité et du souffle. Mais c’était aussi le sentiment d’égarement provoqué en moi par ce carrefour Goncourt… cette différence déjà accentuée entre le faubourg du Temple et l’avenue Parmentier… l’existence, aux quatre coins de ce carrefour, d’au moins quatre réalités différentes. Une frontière d’abord entre un contexte cosmopolite très agité et un quartier beaucoup plus calme.
Ces deux sentiments d’égarement (les grands axes, le quartier aux multiples facettes) m’ont poussé à marcher de façon ininterrompue jusqu’au moment où j’ai eu la sensation d’avoir traversé la plupart des nombreux villages (homogènes à leur intérieur) qui forment dans leur ensemble la vaste portion urbaine qui résultait de la somme de deux arrondissements (Xe et XIe)….
Comme un avocat des causes perdues, j’avais pris en charge toutes les rues (dont la rue du faubourg du Temple-rue du Temple) que les grands boulevards ou les nouveaux axes haussmanniens coupent nettement, faisant parfois disparaître toute trace de la continuité originaire.
Je ne peux citer ici que la rue de Malte, ou la rue Oberkampf, par exemple. Mais, élargissant l’observation en fonction d’une connaissance de plus en plus étendue de Paris à pied, j’ai pu remarquer (et c’est peut-être la découverte de l’eau chaude) :
— d’abord que deux axes parallèles de nord à sud traversent les deux rives de la Seine. À l’ouest, la direction de Saint-Denis (rue et faubourg) coïncide avec celle du boulevard Saint-Michel. À l’est, la direction de Saint-Martin (rue et faubourg) coïncide avec celle de Saint-Jacques (rue et faubourg) ;
— toutes les anciennes rues confluant sur la place du Châtelet et sur l’ancienne place de Grève (de Saint-Honoré à Saint-Antoine) forment, avec lesdites rues verticales, un éventail, dont le couple Saint-Michel-Saint-Jacques recouvre de toute évidence le rôle du manche.

Tout cela rentrerait parfaitement dans une nouvelle exploitation de l’histoire racontée par Billy Wilder (1957), dans laquelle la place-clou serait, au lieu de la Place Vendôme, la Place de la République. Au lieu de pointer sa longue-vue sur l’hôtel Ritz, le nouveau père de la nouvelle Audrey stationnerait plus confortablement sur le pont venant de l’Atmosphère pour lorgner sans risque dans les chambres de l’hôtel Nord, près du canal Saint-Martin…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7 août 2014

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La « Saharienne » (débris de l’été 2014 n. 2)

06 mercredi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Débris de l'été 2014

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La « Saharienne » (débris de l’été 2014 n. 2)

Avant que le mot « installation » prît le dessus sur tout autre mot et pensée, il y a eu, dans mon procès d’intégration dans les douceurs de la France, une population de mots « voyageurs » ou, pour mieux dire, « entreteneurs (souterrains) de l’idée » de l’installation. Des mots et des personnes, bien sûr. Car dans cette diabolique chaîne de coïncidences il y a eu toujours des mots ou des phrases qui de but en blanc ont allumé une mèche en provoquant une explosion. Ce sont des mots (ou des personnes) pas trop raisonnables et même fous (ou folles), qui ont marqué comme des pierres milliaires les étapes de ce procès inexorable. Une séquelle d’événements qu’on appelle gentiment « déménagement », qu’on devrait nommer plus justement « déchirure », « rupture », « saut dans le vide ».
Ce fut après des journées paresseuses et plutôt conformistes (dans lesquelles le but primordial de nos vacances risquait d’être raté) qu’on acheta dans un kiosque de journaux un truc (ou plutôt un machin) qui devait effectivement nous aider à nous débrouiller. Mais la première visite au cours Florent nous avait intimidés. La « candidate » aurait dû soutenir une audition en y jouant deux monologues. En français, évidemment. Un texte ancien et un texte moderne.
On était à Paris, juste le 6 août d’il y a huit ans. Pendant l’après-midi, le mot « audition » alla prudemment se cacher dans les pages du guide des cours de théâtre, à son tour refoulé dans un sac.
Plus tard, dans un état de suspension sinon d’égarement collectif, on visita le musée Carnavalet, sans y trouver la fameuse lettre que Robespierre avait écrite « avec son sang » (1) le jour même de son exécution. Vaniteux de mon français (d’école et de voyages instructifs), j’interrogeai alors une jeune stagiaire, gentiment assise près d’une porte. Effectivement, la lettre existait, mais à présent elle n’était pas exposée là-dedans. Consolé par la preuve qui me redonnait un peu de prestige, je proposai d’abandonner les Francs-Bourgeois ainsi que les Blancs Manteaux, tous les deux hantés par le chaud excessif, pour chercher une table « à la belle étoile ». Le frère de la candidate se souvint alors d’un ami italien travaillant à Paris. Au téléphone, celui-ci nous adressa au canal Saint-Martin : vous y trouverez plein de bistrots et de petits restaurants…
Ce fut la première fois de notre vie qu’on se promena au long du canal. C’était le quai Valmy, bien sûr, et nous montions, sans le savoir, en direction de la célèbre « Atmosphère », lorsque je me rappelai d’une chère amie franco-italienne de Paris, que nous avions jusque-là un peu négligée.
Ce fut ce coup de fil avec elle, cette conversation caressée par le frais du canal charmant et tranquille, qui déclencha plus concrètement les actions successives d’une installation que les dieux de l’Olympe n’empêchèrent pas. (En ce temps-là, ils étaient probablement distraits. Peut-être, Junon était enceinte, ou alors c’était Mercure qui avait attrapé la sciatique…)
Je survole avec l’AIR LITTORAL les jours suivants, passés à Bordeaux dans l’étrange sentiment de devenir les proies d’une assez bizarre destinée.
Je dépasse à la vitesse du son la course du TGV qui nous emmena, ma fille et moi, à la Gare Montparnasse le soir du 28 août.
Je monte et redescends sans souffle les six étages de l’escalier menant au petit appartement de la rue Tiquetonne que notre chère amie de Bordeaux nous avait prêtée.
Ce matin du 29 août, le mot « installation » n’était pas du tout à l’ordre du jour… et pourtant la souterraine angoisse des examens décisifs se mêlait au frais inattendu. La colonne du thermomètre était descendue de huit degrés au moins pendant la nuit. Nous avions peu de temps, il fallait se rendre avenue Jean Jaurès dans une demi-heure. J’entrai brusquement dans un Monoprix, frissonnant pour ce climat tout à fait inhabituel. C’était le Monoprix de boulevard Sébastopol. Sans difficulté, je trouvai une « Saharienne » (2) bleue (à manches longues) qui ne manquait pas de poches et servait bien à la besogne. Juste taille, juste poids. J’étais très orgueilleux pour cet achat, qui me semblait de bon augure, ainsi que pour l’échange avec la vendeuse.
Si j’observe maintenant cette veste abîmée, que je ne me décide pas à jeter, il me semble assez bizarre que cette « Saharienne » fût le premier mot important, pour moi, dans ce banal et fabuleux parcours d’initiation à la nouvelle « culture de vie » des Français.

Giovanni Merloni

(1) « Déjà il avait écrit les deux premières lettres de son nom Ro, quand un coup de feu partit du couloir séparant la salle du conseil général de celle du corps municipal retentit soudainement. Aussitôt on vit Robespierre s’affaisser, la plume lui échappa des mains et, sur la feuille de papier où il avait à peine tracé deux lettres, on peut remarquer de larges gouttes de sang qui avaient jailli d’une large blessure qu’il venait de recevoir à la joue » (de Wikipedia)

(2) Veste de toile ceinturée, à manches courtes et poches plaquées, inspirée de l’uniforme militaire (Le Petit Robert)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 août 2014

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Je suis sorti (débris de l’été 2014 n. 1)

05 mardi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Débris de l'été 2014

débris été 2014 180

Je suis sorti (débris de l’été 2014 n. 1)

Mes chers lecteurs,
Comme je vous avais promis, hier j’ai achevé la publication d’une partie consistante de mes poésies. Je vais maintenant les ranger, les relire et aussi les modifier pour les recueillir en 8 groupes qui feront peut-être l’objet d’une ou plusieurs publications. Elles resteront bien sûr consultables sur le blog, bientôt avec l’aide, j’espère, d’une liste encore plus efficace et facile.
Au cours de la publication de mes poésies, je ne vous ai pas demandé de la clémence ni de la patience. Je vous les demande maintenant. Car je suis convaincu qu’il y a encore, là-dedans, nonobstant les efforts (et les conseils de quelque « maître »), des passages ou des nuances qui ne sont pas adaptés à exprimer jusqu’au bout en français mes véritables intentions poétiques.
Je vous remercie donc encore plus vivement de m’avoir suivi nombreux en me confortant dans cette aventure !
Évidemment, on ne peut pas s’arrêter là. Il faut relancer ces « corps » poétiques aussi dans d’autres contextes, dont le principal, pour moi, ce sera celui de revenir, j’espère, à la publication sur papier.

Quant à l’activité future…
Je ne connais pas dans les détails votre vie, mes chers lecteurs et blogueurs. Je sais seulement que, petit à petit, la somme des engagements librement assumés dans notre univers peut conduire à une vie d’ermite. Notre coin — un fauteuil, un cabaret rouge pliable, un iPad et un Mac pro, dans mon cas — se transforme facilement en « antre » (mot très efficacement introduit par Brigitte Célérier, que je me permets d’adopter comme si c’était le mien). Il arrive aussi très souvent que notre appartement même devienne un « antre ». Un lieu sombre et assez confortable où se déroule notre compétition-assise. On ne sort plus, sauf dans le cas où notre blog s’alimente de l’observation du monde autour. En ce deuxième cas, il est possible que notre « antre » nous accompagne…
Quant à moi, jusqu’à hier je ne sortais pas. Je ne sortais plus, même pas pour faire le tour de l’immeuble (en fait je n’ai pas un chien nommé Borgo comme nos voisins du troisième étage).
Aujourd’hui, je suis sorti. J’avais dans la poche juste l’iPhone, mais je me suis empêché d’y regarder les statistiques ou quoi que ce soit…
Je me suis même empêché, pour le moment, de raconter ce que j’ai pu faire ou voir au cours de ma fuite. Je pourrais le faire juste dans l’esprit d’un décalage net entre mes actions et émotions et la vie du blog.
Parce que je commence à avoir le suspect que les blogs, ils ne nous appartiennent plus. Ils sont comme des femmes qui ne nous aiment plus et pourtant prétendent que nous soyons là, près d’elles, à leur dire « j’aime »…
Dans les prochains jours (pendant ce mois d’août dont une petite partie sera d’ailleurs consacrée à une brève vacance à Saint-Malo), je n’afficherai pas mes tableaux ni mes photos, en dehors de celle ci-dessus, dont je vous parlerai, peut-être.
Et je sortirai beaucoup, car je me suis aperçu que j’ai un « nouveau passé » à fouiller dans les rues de Paris et de la France. Pas seulement le passé que j’ai appris dans les livres ou dans les bouquins ainsi que dans les myriades d’images que j’ai photographiées avec mon œil inconscient. J’ai « mon passé français-parisien à moi » qui m’attend et m’invite à sortir. Il me parle d’abord avec les mots qui ont marqué, comme des cailloux sur la piste d’Ariane, l’aventure de mon installation. Il assume, ensuite, la voix et les gestes d’une petite foule de gens qui sont entrés dans ma vie et parfois dans mon cœur. Il me rappelle enfin… beaucoup de choses. Je vous demande alors de patienter.
Je vais profiter de cet août iconoclaste pour vous débiter quelques petites fragments de tout cela.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5 août 2014

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