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« Le fascisme est partout » : la révolution moléculaire

11 vendredi Déc 2015

Posted by biscarrosse2012 in les unes du portrait inconscient

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«Le fascisme est partout» : la révolution moléculaire
À côté du fascisme des camps de concentration, qui continuent d’exister dans de nombreux pays, se développent de nouvelles formes de fascisme moléculaire : une cuisson à petit feu dans le familialisme, dans l’école, dans le racisme, dans les ghettos de toute nature, supplée avantageusement aux fours crématoires. Partout, la machine totalitaire expérimente des structures mieux adaptées à la situation : c’est-à-dire mieux à même de capter le désir pour le mettre au service de l’économie de profit. On devrait donc abandonner définitivement des formules trop faciles du genre : « le fascisme ne passera pas ». Le fascisme est déjà passé et il ne cesse de passer. Il passe à travers les mailles les plus fines ; il est en évolution constante. Il semble venir de l’extérieur, mais il trouve son énergie au cœur du désir de chacun de nous. Dans des situations en apparence sans problème, des catastrophes peuvent apparaître du jour au lendemain. Le fascisme, comme le désir, est partout éparpillé en pièces détachées dans l’ensemble du champ social ; il prend forme à un endroit ou à un autre en fonction des rapports de force. On peut dire de lui tout à la fois qu’il est sur-puissant, qu’il est d’une faiblesse dérisoire.
Félix Guattari

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Photo  Novella Bonelli Bassano : voyage avec Félix, Palermo 1981

003_novella (1) 180 Novella Bonelli Bassano (@novellabbassano) : #twitterart

L’antifascisme, un «bien commun» dont on ne peut pas se passer

Je suis assez d’accord avec Félix Guattari quand il dit que « le fascisme est partout ». À plus forte raison, je suis de même convaincu que l’antifascisme est un « bien commun » dont on ne peut pas se passer.

Venant d’un pays fondateur de la Communauté européenne, après plus que neuf ans d’installation définitive à Paris, je m’honore de me considérer désormais comme un citoyen français. Retraité et propriétaire avec ma femme d’un appartement dans le Xe arrondissement, comme tous les Français, je paie régulièrement mes impôts : la taxe foncière, la taxe sur l’habitation et l’impôt sur le revenu. J’aurais bien sûr aimé pouvoir voter aux élections régionales de l’Île-de-France.

Néanmoins, je n’écris pas, aujourd’hui, pour manifester une déception vis-à-vis d’une des promesses que le Président Hollande n’a pas (encore) tenues, celle de donner le vote aux étrangers.

Au contraire, voyant se rapprocher au galop l’échéance du dimanche consacré au ballotage, je ressens l’urgence de rompre une lance pour critiquer ouvertement, de ma position d’observateur venant d’un pays très proche de la France, ceux qui n’ont pas voté dimanche dernier.

Je connais bien cette attitude absentéiste, toujours tranchante et sans appel, de justifier son propre manque de participation à la vie publique avec les fautes de la classe politique en général et du parti chargé du gouvernement en particulier.

J’ai malheureusement vu les conséquences de ces comportements en Italie. Si nous nous dérobons au droit devoir de donner notre vote au parti qui nous correspond le plus, nous faisons le même que Ponce Pilate : nous nous lavons les mains et nous fermons les yeux, comme si ne nous regardait pas ce qu’il arrivera après. Au contraire, cela nous regarde.

En Italie, pendant plus que vingt ans, nous avons eu un « fascisme AOC », déclaré et officiel. Une dictature qui a amené le pays à l’isolement et à la guerre. Un régime qui a aboli toute démocratie empêchant ses opposants, par la violence, la prison et la mort, de manifester leurs voix.
Pendant la Seconde Guerre, la Résistance italienne s’est constituée autour de l’idée de l’antifascisme. Une idée très simple : on ne veut plus de dictateurs, de démagogues, des violences, de dénégations de l’histoire. On veut le respect de l’homme et de la femme, on veut défendre les intérêts légitimes de l’ensemble d’un peuple, favorisant d’abord les classes plus démunies et travaillant au jour le jour pour la parité des opportunités. Autour de ces principes, le meilleur de la société italienne se regroupa alors pour fonder un État républicain libre et démocratique. La Résistance italienne, bien que conduite surtout par les socialistes et les communistes, a vu la participation des catholiques, des républicains, et de tous ceux que ce régime avait dégoûtés.

Tout au cours de ma vie, j’ai vu des gens qui défendaient avec constance et clairvoyance l’esprit et l’âme de l’antifascisme. Et, malheureusement, j’ai vu aussi le travail long et inexorable qu’on a fait au cours des années pour dévider de cette signification les principes fondateurs de notre glorieuse Constitution :
« Quoi ? L’antifascisme ? Cela ne sert à rien, car le fascisme n’existe plus ! »
Ou alors : « L’antifascisme ne représente qu’une manifestation de déni, il ne propose pas un programme ni une stratégie positive ! »

Avec l’art. XII des « Dispositions transitoires et finales », la Constitution de la République italienne de 1948 — une république « fondée sur le travail » et sur le respect des libertés individuelles — empêchait carrément la « réorganisation, par n’importe quelle forme, du parti fasciste » qu’on venait juste de dissoudre.
En fait, le ciment idéal de notre société républicaine c’était justement — surtout dans les années de la reconstruction et de la croissance économique — l’antifascisme. En manque de cela, comment aurait-il été possible d’imaginer une évolution pacifique, sereine et honnête de la vie politique ?

Évidemment, les temps évoluent et dans des sociétés très soucieuses de la liberté individuelle et collective comme les nôtres d’aujourd’hui, on ne peut pas s’attendre à une application trop rigide et « policière » de cette interdiction vis-à-vis de la réorganisation du fascisme « sous n’importe quelle forme ». D’ailleurs, la loi seule ne réussit pas à être efficace dans un tel domaine. Voilà donc la nécessité de reconsidérer le rôle de l’antifascisme : un « bien commun » indispensable, une présence nécessaire, un engagement inséparable de l’idée même de démocratie et de liberté.

Or, évidemment, nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles. Beaucoup de questions graves incombent sur nos têtes. Nos extraordinaires démocraties républicaines sont menacées aussi par un système international de la division du travail et de l’argent qui profite mieux des nations où la liberté est restreinte ou trompée par des démagogies populistes. Par contre, ce même système fatigue à s’affirmer jusqu’au bout dans des pays, comme la France, s’inspirant au principe basilaire de la solidarité conjuguée avec le respect pour l’homme et la femme.

Vis-à-vis d’un nombre croissant de nations qui sont forcées, par des dictatures, à quitter tout équilibre et toute perspective de progrès humain et culturel, il y a heureusement encore des nations qui défendent leurs histoires et leurs identités fortes de pays libres. Et la France, dans ce deuxième groupe, ce n’est pas du tout le pire des mondes possibles. Dans le contexte occidental, la France demeure aujourd’hui un des pays phares, un indispensable point de repère culturel, moral et social pour l’Europe et toute la planète.

Ce qui est arrivé dans les derniers temps ressemble vraiment à un cauchemar. Car aux attaques de jeunes kamikazes « radicalisés » se marie une « radicalisation » également insensée et malhonnête à l’intérieur du système politique français.
Si les terroristes veulent frapper l’image de la France, avec d’autres pays occidentaux, pour essayer de renverser les principes fondateurs d’une société libre et équilibrée, évoquant le spectre tout à fait anachronique des « guerres de religion », les fascistes du FN, par le biais d’une agressivité verbale qui ne cache pas la nostalgie d’une véritable violence contre l’homme et la femme, veulent aussi faire régresser la France au Moyen Âge plus totalitaire et obscur.

Personne n’a marqué un passage significatif de notre histoire récente, qui est en partie à l’origine, à mon avis, de ce qui se passe aujourd’hui.
Le Président Hollande a bien fait de maintenir la promesse au sujet du « mariage pour tous » : la France n’est pas le premier pays d’Europe qui ait adopté cette loi. Une loi que je partage tout à fait, qui correspond d’ailleurs à la vision laïque de l’État et de l’administration publique, au respect pour la vie individuelle, à la vision solidaire et humaine dont la société française entre autres est profondément imprégnée.

Pourtant M. Hollande aurait dû en même temps tenir aussi la promesse d’intervenir sur les questions du travail et de l’inégalité sociale de façon plus incisive et surtout plus « socialiste ». Et il aurait dû aussi réfléchir aux possibles conséquences de l’application de cette loi qui autorise le « mariage pour tous ». D’abord, il a peut-être sous-évalué les nombreux contextes sociaux et psychologiques que cette loi allait toucher. Ensuite, il n’a pas vraiment réagi au tourbillon tout à fait démagogique et opportuniste que Marine Le Pen avait déclenché en cette conjoncture. Il fallait, au contraire, répondre par une mobilisation capillaire, par une discussion ouverte et courageuse avec « tous les Français ». Tandis que c’est à partir de cette fameuse manifestation « contre » le mariage pour tous que le FN a commencé à consolider une base électorale dont elle s’est ensuite servie pour des objectifs tout à fait différents, agitant une radicalisation aussi obtuse qu’extrême de la confrontation politique en France.

Si je peux me permettre de le dire, en manque de présence et de visibilité sur le territoire, le gouvernement Hollande a travaillé dans une tour d’ivoire. Certes, il a su surmonter, j’en suis sûr, une partie des dégâts que le gouvernement Sarkozy avait imposés à la France. Et il a fait aussi de bonnes choses. Mais, entre-temps, la société française, de plus en plus fragmentée et frappée par la crise économique, s’est inévitablement concentrée sur le petit bilan de chaque famille ou activité commerciale, mûrissant peut-être un sentiment de solitude et d’incompréhension. C’est ainsi qu’on devient une proie facile de la démagogie ou de l’indifférence !

À la veille du vote régional, l’attaque terroriste du 13 novembre a été sans doute une attaque à la France et à son gouvernement. De cette attaque, FN a bien profité, agitant des hurlements barbares qui ne font qu’ajouter la radicalisation à la radicalisation. Le gouvernement en est attaqué. Et, paradoxalement, cette dernière menace est encore plus redoutable, à long terme, que celle qui l’a précédée.

J’ai pensé souvent que la République présidentielle fait en France de son Président un Roi. Les rois de France représentaient d’ailleurs l’ensemble du pays et son peuple. Ce dernier, même dans les moments les plus difficiles, s’est toujours attendu à un rapport privilégié, même exclusif, avec son Roi, Louis XVI compris. En fin de compte le Roi, jouant toujours le rôle de l’aiguille de la balance, ne pouvait pas mépriser son peuple. Au contraire, il l’aimait sincèrement, même si de façon bien sûr égoïste et intéressée.

Si donc le Président Hollande — qu’il le mérite ou pas, le Temps nous le dira — se trouve au centre de problèmes sans précédent dans l’histoire de France, c’est la France même qui se trouve au centre de ces mêmes problèmes. Peut-être, dans ce moment d’extrême difficulté, cet homme n’est pas en condition de faire le miracle, renversant de but en blanc cette situation électorale qui le punit excessivement, de façon disproportionnée à ses fautes éventuelles.

Je crois que cela nous regarde. Cela regarde tous les Français. Du moins tous ceux qui ne supportent pas les nombreuses formes de fascisme ou de grave régression de la démocratie que l’histoire au fur et à mesure nous a fait connaître. Je ne crois pas d’ailleurs que l’antifascisme, le véritable antifascisme soit minoritaire en France. Et je crois moins à l’indifférence qu’à la sous-évaluation du phénomène. Un manque de sensibilité sur ce thème irait contre l’esprit que j’ai connu dans la plupart des personnes avec lesquelles j’ai parlé au cours des neuf ans et quelques qui se sont écoulés jusqu’ici. Me trompé-je ?

Voilà, puisque je ne peux pas dire « votons », je dis à tous mes lecteurs : « votez », empêchez, tant qu’il est possible, cette vague polluée qui risque de bloquer des engrenages cruciaux pour l’avancement de notre société complexe, mais, en fin de compte, saine et irremplaçable !

Giovanni Merloni

« A spasso, a braccetto », où s’en va-t-elle notre merveilleuse humanité ?

05 samedi Déc 2015

Posted by biscarrosse2012 in les unes du portrait inconscient

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Gandhi, Londres 1931

« A spasso, a braccetto », où s’en va-t-elle notre merveilleuse humanité ?

Depuis le premier jour que je suis devenu parisien, et bien avant de m’y installer, je me suis souvent répété, tel un talisman, la liste des choses qui faisaient de Paris la plus belle et agréable ville du monde.
C’était le métro… mais aussi les habitants de Londres ont le métro.
C’était le trottoir… mais combien de villes d’Europe, Berlin ou Copenhague, ont elles aussi des trottoirs confortables ? C’était le bistrot, alors ! C’était la fusion de ces trois richesses… Le métro, le trottoir, le bistrot… avec le monde qui jaillit de partout, qui remplit de vie tous les coins, tous les quartiers… dans lesquels on découvre la boulangerie, l’épicerie fine, le marché, le kiné, la retouche, Picard, Nicolas, et cetera.
Je n’ai pas quitté Rome que pour visiter le Louvre ou le Centre Pompidou. J’y vais bien sûr, assez régulièrement. En vérité, j’ai voulu me transférer définitivement à Paris surtout en raison de cette joie de vivre, à laquelle on est tous conviés, sans modération. Pour cet amour pour l’art et le spectacle, pour cette dimension cinématographique de l’existence, pour cette facilité de se promener n’importe où avec toujours la sensation d’être au centre, dans le vif d’un monde libre, dans la page d’un livre ouvert qui vous apprend toujours quelque chose…
J’étais étonné par tous ces gens « a spasso », comme nous le disons en Italie, se promenant par les boulevards, les rues et les ruelles de Paris, avec cette insouciance et cette hâte de brûler la vie dans l’expérience, dans l’échange, dans l’amour. Je n’avais jamais connu, de ma vie, une ville, que dis-je, une métropole plus vivante que Paris. Plus tolérante aussi, dans son effort constant de garder un équilibre entre ses différentes réalités territoriales, sociales et humaines.

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Et maintenant, aux derniers coups de ce 2015 d’apocalypse, je me trouve obligé à regarder Paris avec un différent regard, à devoir accepter, du moins pour une certaine période assez difficile, que Paris se trouve obligé d’arrêter son rythme, de ralentir l’enthousiasme de cette vague humaine, de reporter dans le temps son insouciance ainsi que son désir de liberté… Paris va-t-il ressembler alors à n’importe quelle ville d’Europe ? Va-t-on y retrouver le fatalisme de Rome, par exemple ? On nous dit qu’il faut être forts, qu’il ne faut pas avoir peur…

Chacun de nous est en train d’élaborer un plan d’attaque personnelle contre la peur ou pour mieux dire, contre la précise sensation, en ce moment critique, que personne ne se charge vraiment de travailler pour une solution nette et définitive qui neutralise ces terribles menaces à la vie de nous tous. Personne, ayant le pouvoir de faire quelque chose, ne semble vouloir aller jusqu’au bout de la réflexion tous azimuts que cela demande.
Donc la peur devient désormais la compagne de nos jours, de nos nuits, de chacune de nos sorties, de chacune de nos rentrées.
C’est un peu comme l’avion : tout le monde y affiche un air indifférent, se concentrant sur un magazine ou sur le cou parfumé de la voisine élégante. Et pourtant tout le monde se tait, auscultant le moindre bruit et la moindre défaillance, scrutant l’aile coupant les nuages, se jetant un peu d’oxygène sur le nez, touchant bois. Après l’atterrissage, quand l’avion se transforme en un bus chancelant, tout le monde retrouve le souffle et la voix. On entend alors quelqu’un rire, tandis que d’autres entament de petites discussions, ou alors ils s’abandonnent sur le dossier, finalement confiants et rassurés : « on a touché la terre ! on est encore en vie ! »
Et c’est inévitable, chaque fois qu’on monte à nouveau sur l’avion la peur revient, et parfois augmente… Pourtant, si on a peur de l’avion et que l’on peut se permettre un rayon d’intérêt de travail ou de loisir plus limité, on a le choix de renoncer à y monter, en dehors de circonstances uniques.

Après les attentats à Paris du 13 novembre, je n’ai pas honte d’avouer que j’ai peur, que je ne me sens pas en sûreté. Que j’ai peur pour mes conjoints, pour mes amis, pour tous les hommes et les femmes de tous les âges de cette merveilleuse ville où j’habite, et j’ai peur aussi pour tous les hommes et les femmes de tous les âges du monde !
Bien sûr, je suis d’accord avec Périclès : « il n’y a pas de bonheur sans liberté » et aussi sur son corollaire : « il n’y a pas de liberté sans courage ».
Bien sûr, il faut défendre la liberté, coûte que coûte. Donc il faut avoir du courage. Le courage de maîtriser la peur, de se mettre en jeu, même au risque de sa vie. Je suis d’accord, en principe, pour risquer ma vie pour un idéal et surtout pour me mettre au service d’une cause juste, logique, fondée elle-même sur une idée de liberté et de respect entre les humains. La République, par exemple.

La République est en elle-même la plus grande conquête que le peuple français ait su conquérir et bâtir pour en faire un endroit privilégié dont la civilisation, ne faisant qu’un avec la culture et le progrès, est le tissu connectif et la sève vitale.
Je ne crois pas que l’idée de république soit en elle-même incompatible avec les exigences du progrès économique et technologique ni avec une idée de richesse équilibrée et diffuse dans le territoire républicain.
Je ne crois pas non plus que la république, que le peuple français a choisie comme loi suprême pour défendre et développer sa propre civilisation, doive nécessairement rencontrer des obstacles ou des menaces dans l’idée de l’Europe, c’est-à-dire dans une plus vaste réalité territoriale, liant ses membres par des lois et devoirs réciproques. Et je ne vois aucune difficulté dans le fait que les états membres de la communauté européenne n’ont pas tous les mêmes caractéristiques institutionnelles, la même histoire, donc la même idée de civilisation.
Car en fait les règles de l’économie et du progrès, ainsi que celles de la communauté européenne, doivent être toujours acceptées et inscrites dans la réalité de chaque pays selon une dialectique qui est toujours garantie.
Si je ne me trompe pas, par exemple, depuis 1966 et jusqu’à la présidence Sarkozy, la France ne rentrait pas dans l’OTAN. Elle aurait été libre, peut-être, de n’y faire partie. Son statut particulier n’avait aucune conséquence, je crois, sur la pleine et convaincue participation de la France à l’Europe.
D’ailleurs, suivant une route complètement opposée, par exemple, à celle suivie par l’Italie, la France a créé un vaste réseau de centrales nucléaires sur son territoire, se rendant plus autonome que les autres pays de l’Europe vis-à-vis du chantage du pétrole.
L’économie française, comme l’italienne d’ailleurs, du moins jusqu’à la fin du siècle dernier, était solidement basée sur des principes solidaires, où le travail à temps indéterminé et la retraite étaient garantis à la plupart des travailleurs selon un circuit tout à fait vertueux.
Comme tout le monde le sait, l’économie britannique est beaucoup plus libérale et beaucoup moins solidaire. Cela n’empêche pas la France, l’Italie et l’Angleterre de faire partie toutes les trois de l’Europe avec plusieurs pays aux économies encore différentes.

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Je me suis posé très simplement ces questions parce que je vois franchement menacée l’idée républicaine en France et dans tous les pays d’Europe où elle s’est affirmée.
Parce que je vois le capitalisme financier international imposer partout ses règles impérialistes. Parce que je vois des pays riches ou mieux structurés et des pays pauvres et mal structurés dans la planète, mais je vois aussi un manque de volonté à réduire cette distance de plus en plus dangereuse. Parce que je vois une terrible ambiguïté dans le pouvoir qu’exercent la plupart des chefs de gouvernement du monde. Et cetera.
Je ne parlerai pas de ceux qui vendent les armes aux terroristes, ni de ceux qui en achètent le pétrole. Je préfère parler de tous ceux qui savent bien comment et combien les ennemis de notre planète et de l’humanité même avancent aveuglement, par tous les moyens, y compris désormais l’utilisation mafieuse de la terreur, sans se soucier de la destruction de ressources qu’on ne pourra plus reproduire, pour le profit unique d’une infime minorité de spéculateurs, aussi bestiaux qu’invisibles, qui ont pourtant un nom et, quelque part, une adresse physique ou électronique…

Depuis le 7 janvier 2015, Paris et la France sont devenus eux aussi des cibles de cette terreur aveugle. La mort affreuse et inacceptable de ces victimes innocentes aurait dû suffire pour s’interroger autour des raisons de ces attentats… Je me souviens de la manifestation du 11 janvier. Une immense manifestation de présence et d’impuissance à la fois. Cela nous avait déjà fait comprendre que tout le peuple français se sentait concerné. Dire « Je suis Charlie » voulait surtout dire « je sais bien que je suis moi aussi la cible de cette horreur ». La question de l’outrage à la religion, de l’éventuelle désinvolture des rédacteurs de la glorieuse revue n’avait rien à voir avec la gravité extrême de la situation. On attaquait la France parce qu’en Europe, en Occident, la France est le pays le plus déterminé, le défenseur le plus cohérent de la laïcité ainsi que de la nette séparation entre l’état et les églises de toutes sortes. En nom de ce principe, la France est arrivée même à oublier l’importance du catholicisme dans son histoire. Il a fallu des siècles, en France, pour que la tolérance s’impose entre la religion catholique, dominante, et les autres deux églises, juive et protestante, qui avaient ici un enracinement important. La Révolution française et la phase napoléonienne ont réussi à établir d’abord un équilibre, ensuite une séparation nette entre l’administration publique et l’Église catholique, qu’aucun autre pays d’Europe n’a jamais réalisée. Elle est assez différente, par exemple, la situation des pays qui optèrent nettement en faveur de la réforme protestante, comme l’Angleterre et la Hollande. Même si cette option a bien sûr donné vie à un équilibre intelligent entre le domaine civil et le domaine religieux.

En 2001, avec l’attentat aux tours jumelles de New York, on attaquait la capitale de l’Occident économique, l’unique puissance mondiale survivant à la guerre froide. Dans son extrême lâcheté et violence, c’était un geste presque impossible à reproduire. Mais déjà un avertissement évident pour tous les pays occidentaux.
Quatorze ans se sont écoulés, dans lesquels aucune réelle tentative de solution de la crise du Moyen-Orient ne s’est produite. Aucune tentative pacifique, je veux dire. Personne n’a envisagé de faire même un petit pas en arrière, personne n’a renoncé à participer aux petits ou grands avantages venant de l’exploitation du pétrole ou de la vente des armes.

Au contraire, les gouvernements occidentaux, les Américains en première ligne, ont essayé de modifier les équilibres existants se mêlant aux logiques complexes et difficilement contrôlables de ces pays, où le fanatisme religieux et la tyrannie de certains chefs empêchent a priori toute hypothèse de stabilité et de démocratie.
Tandis que le Moyen-Orient ne cesse d’être une poudrière, les Pays occidentaux, au lieu d’entamer une sérieuse offensive diplomatique, accompagnée de sanctions indispensables et de l’interdiction absolue de la vente des armes dans tout ce contexte, ils sont encore là, convaincus qu’ils exerceront un rôle positif quelconque…

En France, cette nouvelle vague de terrorisme soi-disant religieux, trouve malheureusement des adeptes. Obligeant de but en blanc ce pays — culturellement étranger et hostile à l’idée de la guerre et de l’utilisation de la force pour imposer ses lois — à faire front à deux terribles obstacles. D’un côté, aujourd’hui, l’EI, un véritable état terroriste installé en Syrie ; de l’autre côté, des groupes de jeunes kamikazes de nationalité française qui sont prêts à mourir aux ordres de ce même état terroriste.
D’un côté des gens qui n’ont aucune honte de détruire une à une les statues des temples de Palmyre, de l’autre côté des gens qui tuent d’autres gens assis dans un bar, dans une rue d’un pays qui n’est pas en guerre.

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Je crois que la peur, du moins une « peur active », soit légitime. Je crois que tous les Européens devraient partager cette peur, indispensable à ouvrir les yeux. Je suis convaincu que la conscience du risque de voir brisée notre identité d’hommes et de femmes pacifiques pourrait suffire à trouver une façon différente de s’en sortir. S’accrochant à une utopie, peut-être. Mais, lorsque la peur devient réelle, et que le temps manque, les utopies deviennent indispensables, comme celle de couper nettement toutes les complicités : plus de terroristes français aux ordres du terrorisme international ; plus d’armes françaises et européennes aux terroristes et aux pays terroristes. Comme celle de renoncer au pétrole payé avec le sang. Est-ce un défi trop grand pour nos sciences et intelligences ? Renoncer à quelques-unes de ces mensongères richesses ferait du bien à notre planète ainsi qu’à la santé de ses habitants.

Sinon, ne cessons bien sûr de sortir dans les rues. « Andiamo a spasso », « a braccetto », bras dessus bras dessous, essayant de nous convaincre que ce qui est arrivé ne pourra plus se vérifier…
« Mais, où s’en va-t-elle notre merveilleuse humanité ? »

Giovanni Merloni

Est-ce qu’on peut accepter une morale, laïque ou religieuse, où la dimension du remords soit abolie ?

15 dimanche Nov 2015

Posted by biscarrosse2012 in les unes du portrait inconscient

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Déjà au lendemain du 7 janvier on n’était plus tranquilles, dans cette merveilleuse ville de Paris où, depuis des siècles, tout semblait être fait pour assurer le maximum de possibilités à ses habitants.
Avant ce monstrueux début de l’année 2015, je voyageais dans le métro et me promenais dans ses méandres infinis avec une joie que je n’avais éprouvée nulle part, même à Rome… Dans les sous-sols de Paris, j’ai oublié mon habituelle claustrophobie au nom d’une simple idée personnelle qui pourtant me rassurait : le métro va à la rencontre des exigences de tout le monde, donne la chance à n’importe quel habitant de l’île de France de se déplacer librement, économisant énormément de temps et d’argent vis-à-vis du déplacement en voiture, par exemple. En plus, le service est impeccable. On dirait qu’un chauffeur vient vous récupérer à la sortie du cinéma ou du théâtre pour vous ramener depuis une banlieue située au Sud jusque de chez vous, habitant par exemple une banlieue située au Nord et vice-versa.
Le métro fait d’ailleurs vivre les bistrots, donnant à chacun la possibilité de faire une pause, rien qu’en sortant sur la rue ou sur le boulevard. Pendant les promenades en dessous de cette immense ville pleine de vie on découvre et l’on apprend à aimer une ville souterraine qui appartient à tout le monde, qui n’exclut personne. Le métro n’est pas un privilège pour les riches ni un ghetto pour les pauvres. Et cetera.
Au contraire, le voyage à travers Rome ou Milan, au sous-sol comme à la surface, est une aventure assez incertaine qui prend beaucoup de temps et qu’on ne vit certainement pas dans un pareil état de gratitude. Oui, gratitude à une grande civilisation ainsi qu’à des gens qui travaillent continûment pour nous assurer un déplacement assuré. Un rythme prévisible, grâce auquel nous pouvons tranquillement bâtir nos engagements et nos rendez-vous indispensables, comme c’est le cas de Paris.

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Après le 7 janvier, j’étais convaincu que bien sûr le Gouvernement, la Police, la Mairie travaillaient encore plus dur qu’avant, pour nous assurer encore, en dépit de ce qu’il était arrivé avec les deux attentats, insupportables et consécutifs, une certaine tranquillité.
À Paris, je voyageais sans penser, comme il m’est au contraire arrivé souvent en Italie, « à la bombe » ni « aux fusillades ». J’étais confiant non seulement dans l’organisation et dans les mesures de sécurité préventives, mais aussi dans le respect de tous ceux qui profitent du métro, du bus, des bistrots, des bureaux de poste, et cetera. Un respect qui se soudait, à mon sentiment, avec un primordial esprit de solidarité et de partage de ces « biens communs » que nous héritons tous de nos ancêtres géniaux et travailleurs.
Or, dans l’après-midi de ce vendredi 13 novembre, j’ai pris le métro pour me rendre chez mon chiropraticien, ayant son cabinet à côté du pont-viaduc de Passy. J’y suis arrivé par la ligne 9, de RÉPUBLIQUE à TROCADÉRO. À cette station, j’ai emprunté la ligne 6, direction NATION, pour descendre à la première station, PASSY. Normalement, vu la longueur du parcours et la facilité de trouver une place assise à République, j’en profite pour lire (et noter avec un crayon) quelques-uns de mes livres, que d’habitude j’aime et maltraite à la fois. Ce vendredi 13 j’avais dans la poche « La conscience de Zeno » d’Italo Svevo, que je suis en train de relire en français. Mais, je ne sais pas dire pourquoi, je n’ai pas eu envie de lire, même pas une ligne. J’ai passé tout le temps à regarder les gens qui montaient et descendaient, les passagers qui m’entouraient, étonné de cet étrange silence qui avait touché la totalité des occupants de la rame. Un silence qui ne se séparait pas d’une indicible pesanteur des visages se mutant en gueules renfermées en elles-mêmes. Comme si tout le monde était plongé dans une pensée fixe. Comme si pour tout le monde la pensée eût été la même. Au retour, dans la ligne 9 il y avait encore autour et devant moi cette angoisse souterraine, cette absence de gentillesse, ce manque des petites complicités qui sont propres du métro parisien. Même l’accordéoniste qui répétait d’une rame à l’autre la célèbre chanson de Renato Carosone « Tu vuo’ fa’ l’americano » (« Tu te prends pour un Américain ») se perdait dans un vide sans écho. Je suis descendu à FRANKLIN ROOSEVELT pour allonger le parcours dans l’espoir de trouver plus d’animation dans la ligne 1… que j’ai occupé pour le trajet bref entre le Rond Point et la glorieuse station PALAIS ROYAL MUSÉE DU LOUVRE. La ligne 1 aussi paraissait endormie, recouverte d’une couche de mélancolie sans nom. Sorti de la rame, j’ai alors rattrapé ma ligne préférée, la 7, la lente et bringuebalante ligne 7 avec sa population connue et ses carrosses inchangés depuis dix ans ou plus. Mais dans la 7 aussi le cœur de Paris avançait péniblement, comme si tout le monde (ou quelqu’un en particulier) était en train d’entretenir un cauchemar dans sa tête.

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J’avais vu plusieurs fois de ma vie ces attitudes graves, cette nervosité à fleur de peau lors de mes voyages en train entre Bologne et Florence, par exemple, au lendemain de l’attentat de 1974 au train Italicus… Et aussi dans le bus que j’attrapais au vol, à Rome, entre 1977 et 1978, au temps des fréquents attentats des Brigades rouges. Un sentiment de fatalisme ne faisant qu’un avec l’espoir que du moins la bombe ou le coup de revolver n’éclate pas justement dans le moment où nous sommes là, mais aussi avec la conscience que pour la bombe il fallait une raison crédible tandis que les fusillades auxquelles on nous avait habitués avaient toujours de cibles précises. Bien qu’il y avait eu, à Bologne Francesco Lorusso (11 mars 1977) et à Rome Giorgiana Masi (12 mai 1977), deux victimes que des « balles errantes » avaient tuées…
Je ne me prends pas, à mon tour, pour un Américain, ni pour un clairvoyant non plus. Je ne pouvais pas prévoir ces sirènes continues et insistantes qui ont rempli d’interrogations et de peine mon boulevard pas loin de République à commencer de 22 h de la nuit. Mais le voyage de RÉPUBLIQUE à PASSY ne m’avait pas plu, si j’ai ressenti la nécessité de rejoindre le parapet de la voie Georges Pompidou pour prendre quelques photos du hardi Pont de Bir-Hakeim et de la Tour Eiffel, splendide au couchant. Et si, sortant du métro à la sortie Strasbourg, malgré le ciel déjà noir, j’ai voulu faire le parcours plus long pour atteindre la boulangerie Liberté rue des Vinaigriers. Je ne pourrai jamais oublier le poids de cette promenade passant d’abord devant la redoutable armurerie en face de la Gare de l’Est, empruntant ensuite la rue des Récollets pour déboucher sur le coin du fameux bistrot de l’Atmosphère et plier enfin dans la rue Sampaix, ou rue « sans paix ».

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Maintenant, comme tous les Parisiens, je ne suis plus ce que j’étais hier. Je suis un être intimement blessé et meurtri. Ils me manquent, tous ces visages que je m’efforce d’imaginer. Ces silhouettes de gens normaux et spéciaux à la fois qui se sont rendus au Bataclan ou au Stade de France ou alors se sont tout simplement assis dans la terrasse de ce bistrot spartiate et pas cher du tout où je me suis assis une fois moi aussi. Ils me manquent tous ces espoirs individuels ou partagés ou collectifs qu’une main sans âme et sans religion a coupés sans hésitation, on dirait machinalement, avec la précision idiote d’un robot.
Quel est le virus qui a corrompu l’ordinateur terrestre ? Ou alors, plus franchement, pourquoi donne-t-on des armes à des gens qui n’ont pas la sensibilité d’évaluer les conséquences de leurs gestes, qui ne savent pas se repentir ?
Est-ce qu’on peut accepter une morale, laïque ou religieuse, où la dimension du remords soit abolie ? Bien sûr que non. Pourtant, les questions se multiplient, hélas, tandis que le temps passe et les hommes qui vivent d’un travail honnête, ceux qui ne toucheraient même pas à une mouche, commencent à voir de plus en plus inefficaces l’indignation, la rébellion non violente, la pacifique manifestation au soutien d’une société démocratique, républicaine et solidaire.
Tout ce qui était à mon avis une conquête — la civilisation avec ses « privilèges partagés » — et le respect-amour pour cette même civilisation risque de devenir une limite, un piège, une coulpe aussi.
C’est justement à cette dérive qu’il faut se rebeller. Parce que c’est là que réside la barbarie.
Giovanni Merloni

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J’avais déjà posté l’article ci-dessus quand Michel Benard m’a envoyé une poésie qu’il a écrite… dans le même après-midi que je viens de revivre avec vous. Tandis que je vaguais dans un état de marasme sans nom, dans un autre quartier de Paris, la sensibilité extraordinaire de mon ami poète vivait dramatiquement, en avance de quelques heures, ce qu’il allait se passer juste à côté de nous.
G.M.

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Les villes du désert portent leurs deuils (1)

Les villes du désert
Sous des vents de sable incertains
Que profanent des nuées
Barbares en hordes inféodées
A un « dieu » diabolique,
Portent leurs deuils
Sous les bannières noires du désespoir.
Le monde se réveille
Au seuil du néant
Dans un bain de sang,
Seul un vol de corbeaux
Passe indifférent au dessus
Des ruines calcinées
Par l’aveugle folie
De ce mépris des allégeances.

Michel Bénard

(1) Texte écrit à Paris juste quelques heures avant les terrifiants attentats de la nuit du Vendredi 13 Novembre 2015.

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« La sua lezione urbanistica è nel rispetto del territorio, nella lentezza, nel dialogo tra l’architettura e la città. Un dialogo che non si può affidare a persone che non sanno e soprattutto non vogliono parlare » …

06 vendredi Nov 2015

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Artistes de tout le monde

Il faut dire que Palladio savait très bien dessiner !
Ses architectures ne sont pas un but en elles-mêmes, elles s’ouvrent au territoire, elles le créent même, en le transformant, l’inventant à nouveau, sans qu’il y ait besoin de machines à dessiner ni de géométries monumentales à graver sur les sols tels des signes brutaux qu’on voudrait emblématiques sinon charismatiques.
Sa leçon d’urbanisme réside dans le respect du territoire, dans la lenteur, dans le dialogue de l’architecture avec la ville. Un dialogue qu’on ne peut pas confier à des personnes qui ne savent pas et surtout ne veulent pas parler.

CIRIOLE E … CIRIOLETTE …

08 jeudi Oct 2015

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Giorgio Muratore

Pauvres, mais beaux

« Cher Giorgio,
peut-être Giovanni Merloni aimera recevoir aussi cette carte postale venant des lieux du “Ciriola”. Il s’agit d’une photo des héroïnes de “Pauvres, mais beaux” (“Poveri ma belli”), donc de la décennie, ou plus, qui précède “Rome 1970”. En ce temps-là, “le fleuve coulait blond et lent en bas du monument”. Qui pouvait le prévoir, imaginer que ces années 1960 auraient été brèves, pour échouer, comme tu le dis, dans les “années du plomb” ? Ainsi se termina, par une explosion, notre jeunesse, peut-être trop légère, inconsciente du fait que d’autres forces, bien plus redoutables, étaient en train de se préparer pour intervenir. Cependant — quelqu’un de plus quelqu’un de moins —, on a eu de la chance. Je parle bien sûr de notre génération. Mariuccio nous demande si nous avons vaincu ou perdu. Mais, évidemment, c’était logique… on a tous perdu et, comme le disait T.S.Eliot, cité à son tour par Éric Hobsbawm, “à présent on a de plus en plus l’habitude de se plaindre l’un sur l’épaule de l’autre” ; nous, les pères, pour les occasions ratées, nos fils pour le manque, l’exiguïté sinon carrément la disparition des occasions. On dit souvent : “Si l’Italie, c’est-à-dire les Italiens, ne changent pas… et cetera…. ”. Mais nous serons toujours les mêmes, avec l’exclusion de quelqu’un qui d’ailleurs ne sera jamais autorisé à dire ce qu’il pense. Quand tout me tourne mal, après un moment positif, il voltige dans ma tête, pendant longtemps, de façon obsessionnelle et compulsive, le titre d’une fameuse nouvelle d’Ernest Hemingway : “Elle fut brève la vie heureuse de Francis Macomber !”
Sergio 43

P.-S. Le mot « ciriola » (sobriquet du propriétaire de la péniche brûlé en 1970) désigne, à Rome, un pain qui a beaucoup de points en commun avec la « baguette tradition » : une « tradition » plus courte et juste un peu plus grosse. On comprend, par conséquent, que le mot « cirioline » désigne alors de jeunes femmes à la silhouette allongée, avec d’autres caractéristiques qu’on peut retrouver dans le bon pain.

L’Italie : un pays « au visage humain ». Deuxième lettre à Giorgio Muratore

07 mercredi Oct 2015

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Giorgio Muratore

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

L’Italie : un pays « au visage humain ». Deuxième lettre à Giorgio Muratore

Cher Giorgio,
Je veux d’abord te remercier de m’avoir aidé à surmonter mon « embarras linguistique ». J’ai finalement compris l’importance d’un choix cohérent : chaque fois qu’on écrit, il faut toujours se demander quel est le destinataire de notre lettre. Donc, si je m’adresse à toi, il est plus logique que je t’écrive en italien, c’est-à-dire dans la langue que nous utilisons lors de nos rencontres et conversations. Je ferai cela dorénavant, tandis qu’une éventuelle traduction en français sera effectuée successivement.
Depuis que j’ai « découvert » ton blog, « vérifiant » qu’heureusement tu n’as pas changé, elle a vivement augmenté en moi l’envie de revenir idéalement sur les lieux d’où je m’étais échappé ou, pour mieux dire, d’arpenter à nouveau le champ de bataille où je n’avais pas trouvé le courage de combattre. Imaginant de ressembler au personnage de Pierre Bezoukhov, vaguant sans armes au milieu des morts, les blessés et les coups de sabre de la bataille de Borodino… Ou alors au Docteur Jivago, toujours indisponible vis-à-vis de l’absolutisme des mots d’ordre.

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Photo empruntée à Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

En fait, j’avais depuis longtemps envie de raconter sans les filtres de la fiction romanesque ou poétique la journée du 1er mars 1968 que j’ai pour ainsi dire « traversée » en qualité d’acteur et de spectateur à la fois. Car cette journée a marqué ma vie, bien sûr. Néanmoins, je veux la raconter pour « contester » l’attitude parfois conformiste de ceux qui disent « j’étais là ! », rien que pour revendiquer un mérite qui ne l’est pas… D’ailleurs, je le sais bien : mes souvenirs ne pourront pas ajouter grand-chose à tout ce qu’on a écrit sur ce sujet, en commençant par Pasolini ou les chroniqueurs du « Messaggero » et du « Tempo », ou encore par la belle et célèbre chanson de Paolo Pietrangeli.

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Photo empruntée à Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

La relecture de la lettre que Pasolini avait adressée aux chefs du mouvement des étudiants m’a suggéré quatre pistes à suivre dans mon récit :
1) les étudiants étaient des fils à papa pour la plupart d’extraction bourgeoise ;
2) le mouvement était au fond anticommuniste et donc destiné à créer, comme il est effectivement arrivé, une constellation de formations politiques extra-parlementaires, jusqu’aux Brigades rouges ;
3) les étudiants de 1968 prônaient une « réification », c’est-à-dire une instrumentalisation de la révolte pour obtenir des résultats concrets, dans un esprit d’échange marchand et opportuniste ;
4) le mouvement des étudiants prétend s’en passer des longues et fatigantes discussions imposées par le centralisme démocratique du PCI ; car ils sont impatients d’attraper le pouvoir au vol, comme le voulait faire la Vispa Teresa avec les papillons.

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Venons donc au peu de souvenirs que je peux faire sortir du chapeau fumé de la mémoire.
« Hors la police de l’université ! » s’écriait tout le monde. « Hors la police de l’université ! » m’écriais-je moi aussi, à voix basse et timidement. Mais puis, quand nous fûmes en face des policiers rangés sur le trottoir de la via Gramsci (ah quelle coïncidence, justement dans la rue consacrée au père spirituel de la gauche italienne !), mon indignation — pour le « verrouillage » et la suspension des activités universitaires décidés par le ministère, qui nous empêchait d’entrer dans la faculté tandis que d’autres camarades avaient été « renfermés à l’intérieur » — ne réussit pas à se muter en rage, agressivité ou violence. D’ailleurs, je ne m’étais jamais vraiment battu de ma vie, et je n’étais pas le seul. Du moins, notre ami Maurizio Ascani, premier signataire de notre glorieux livre commun — étant tout à fait incapable, lui aussi, de faire du mal à une mouche — était resté là, debout comme un poteau, spectateur du premier rang et, tandis que nous fuyions et que les policiers nous poursuivaient, il se gagna un coup de matraque sur la tête qui le renvoya tout droit à l’hôpital. Tandis que moi et mon frère Francesco, parmi beaucoup d’autres, nous dépassions la haie qui borne le pré de la rue Gramsci, découvrant une forte pente au-delà de ces faibles confins de feuilles, d’autres, au contraire, contrattaquaient les mains nues. Ou alors en transformant les bancs publics en des bâtons rudimentaires…
Nous ne nous attendions pas à une telle éventualité, ni à l’hypothèse de devenir l’objet d’une « charge » de la police ou enfin de devoir nous défendre jusqu’à aller à la contrattaque.

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Photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Tandis que le cortège quittait via des Frentani pour se faufiler avec son rebondissement de voix dans la galerie de la gare Termini nous avait rejoints Agostino, un étudiant de sciences politiques qui militait dans la gauche socialiste tout comme ma sœur et mon frère. Il travaillait, presque gratuitement, à la « section culture » du parti socialiste, dans le siège historique via del Corso. Avec notre plus grande surprise, Agostino, un type assez pacifique, se lança courageusement à la rencontre des policiers, tout comme un de mes plus chers amis du lycée, récemment disparu, Umberto Schettino. Ce dernier, au lendemain des affrontements, eut la satisfaction de se voir photographié sur la première page des journaux…
Mon frère Francesco et moi, nous ne passâmes pas, comme on dit d’habitude, à l’action physique parce qu’au fond nous n’étions pas d’accord. Mais la véritable raison de notre embarras c’était le deuil pour la mort prématurée de notre père, arrivée juste trois mois avant. Notre mère, une femme courageuse, avec son penchant, comme moi, pour le parti communiste plutôt que vers le socialisme modéré et clairvoyant de mon père, ne nous avait pas interdit de participer à la « lutte ». Mais je traînai mon frère dans la direction opposée à celle des affrontements : — il faut penser à notre mère ! lui dis-je. Pour ce qui me concernait, j’aurais été d’accord pour m’asseoir par terre et attendre que les policiers m’emportent. Je confiais dans la protestation des « sit-in », à la résistance passive, à la force des idées nobles et justes qui finiront toujours pour triompher, comme l’amour.
Entre-temps, même les femmes se lançaient à l’attaque, se servant de leurs sacs pour frapper… Il y avait entre elles une étudiante de la dernière année, Lucia, une personne toujours souriante, tranquille… Quant à Marina Natoli, notre amie très chère, je suis sûr d’avoir parlé longuement avec elle, car elle m’avait donné des nouvelles sur ce qui était en train d’arriver… Mais je ne me souviens pas où cet échange précieux se déroula… en quel coin, en quel moment de cette longue journée… Ensuite, c’était Marina qui me racontait, dans les mois suivants, à propos des divergences, à l’intérieur du PCI, des membres du Manifesto en train de se constituer en groupe organisé autour des figures charismatiques d’Aldo Natoli, Rossana Rossanda, Luigi Pintor, Lucio Magri et Luciana Castellina… Étrange situation, la mienne ! En cette période, même si j’avais déjà voté une fois, donnant mon vote au parti communiste, je ne m’y étais pas encore inscrit, sauf pendant un an à peu près, en 1963, dans l’organisation juvénile de ce parti. Et pourtant, malgré ma liberté objective, une voix intérieure me recommandait le maximum de « fidélité » à ce parti assez monolithe, mais fort enraciné dans la réalité. À l’époque, le secrétaire était Luigi Longo, un des chefs de la Résistance… avec lui, en plus du mythique Pietro Ingrao il y avait Giorgio Amendola et Giancarlo Pajetta… des figures extraordinaires, honnêtes, incroyablement humbles et généreuses. Rien à voir avec les « vestes croisées » dont parlait Pasolini ! D’ailleurs, il y avait aussi le sénateur Edoardo Perna, membre de la direction du parti, un personnage charismatique et jovial, si on peut le dire ainsi. Allègre et exubérant lors des réunions de famille, celui-ci affichait quelques talents artistiques pendant les réunions du parti aussi… Là, il adaptait des mélodies connues à des chansons politiques, farouchement taquines, de son invention.

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Renato Guttuso, Les funérailles de Togliatti,
image empruntée à Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Certes, le Parti communiste ne pouvait pas aimer cette Italie gouvernée par un centre gauche faible qui subissait le chantage de ce qu’on appelait les pouvoirs forts, ne se nichant pas seulement dans la bourgeoisie de droite, mais aussi dans les « mafias » grandissantes de la spéculation immobilière et des « corps séparés de l’État », tels la Caisse du Midi, l’IRI-Italstat, et cetera. D’ailleurs, le PCI se renfermait un peu en lui-même, se montrant méfiant vis-à-vis des intellectuels-bourgeois-fils à papa, tout en démunissant au fur et à mesure son flanc gauche.
En y réfléchissant, malgré la publication du mémoire d’Yalta que Togliatti nous a laissé, où la « voie italienne au socialisme » était clairement indiquée ; malgré l’idée de Gramsci d’un « communisme au visage humain » — ne faisant qu’un avec l’esprit et le style du vieux parti prolétaire ainsi que son enracinement dans la société italienne et dans son histoire —, ces hommes nobles ne surent pas attraper jusqu’au bout l’occasion qu’on leur offrait, d’abord avec la révolte des étudiants, ensuite avec les critiques sévères, mais équilibrées du Manifesto.
Bien sûr, il y eut la rencontre « historique » entre Luigi Longo et les jeunes, ensuite ce fut le tour de « l’automne chaud », des luttes syndicales de 1969 qui fit mûrir les conditions pour la création, en 1970, des Régions que la Constitution républicaine de 1948 avait prévues tandis que par tous les moyens les défenseurs de l’état centralisé et notamment la Démocratie chrétienne les avaient carrément entravées.
Tout cela se réalisa à la hâte, avançant en dehors d’une stratégie partagée. Les Régions furent obligées de lutter pour obtenir le pouvoir nécessaire pour exercer leurs fonctions ; elles durent fatiguer pour atteindre le droit de légiférer pleinement en raison de leurs compétences. D’ailleurs, toutes les réalités régionales n’étaient pas prêtes à assumer un tel engagement avec la même efficacité et surtout avec la même détermination…
Mais ce furent aussi des années de construction, d’enthousiasme, de travail dur et d’échange culturel. D’ailleurs, ce fut justement en 1970 que la loi sur le divorce fut approuvée. Une loi qui marqua le changement qui s’était finalement produit dans la société aussi.
Évidemment, tout cela ne serait pas arrivé s’il n’y avait pas eu le 1968, s’il n’y avait pas été cette « rupture » traumatique, s’il n’y avait pas eu ces groupes et groupuscules qui ont donné la voix à un malaise diffusé, en nous donnant le courage de critiquer.

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Si je ferme les yeux, je réussis à voir cette journée de Valle Giulia comme dans un film. En nous éloignant, mon frère et moi, avec d’autres comme nous, nous assistâmes aux affrontements depuis plusieurs points de vue différents. De ces temps-là prendre des photos et surtout de vidéo n’était pas facile comme aujourd’hui… Il fallait quand même y penser, sinon avec ma Canon, j’aurais bien sûr fixé, rien qu’avec une vingtaine d’images, ce que nous voyions et même notre étonnement et angoisse. Le point de vue le plus éloigné c’était le bord de villa Borghese, juste au sommet de l’escalier amenant à l’entrée du Jardin du Lac. Nous vîmes des trams et des voitures renversés et mis de travers, pour bloquer le trafic ; nous vîmes des petits nuages de fumée jaillissant depuis l’allée d’accès à la Faculté ; nous assistâmes à l’incendie d’une jeep des militaires… Nous nous approchâmes plusieurs fois. Lors d’une de ces incursions, près de l’escalier en descente à côté de l’Académie Britannique, nous rencontrâmes Renato Nicolini, le plus aimé et respecté parmi mes camarades aînés.
— Ils sont fous, dis-je.
— Non, ils sont courageux, répondit Renato.
Lui aussi éprouvait, je crois, le même bouleversement, sur un niveau plus élevé et conscient que moi. Il comprenait parfaitement les états d’âme de ce mouvement des étudiants qui, d’une certaine façon, s’empêtraient dans des justifications confuses, tout en inventant une « révolution » pour secouer et frapper le père, le patron, le parti. Parti, patron et père qui — il le savait bien — auraient été sourds et méfiants. Peut-être pensait-il, comme moi, qu’il ne pouvait pas y être des raccourcis… Mais lorsqu’un nouveau sentier s’ouvre, comment fait-on à ne pas être tentés de l’emprunter ?

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Plus tard, nous rencontrâmes à nouveau Agostino. Par un large sourire, il avança son hypothèse : nous deux, mon frère et moi, nous avions révélé les mêmes attitudes que les généraux des « guerres pacioccone » ayant l’habitude de s’installer dans un endroit panoramique et suffisamment éloigné avec leurs longues-vues, pour scruter impunément le champ de bataille.
Toujours souriant, Agostino nous traîna dans son bureau via del Corso. Dans l’ascenseur, Agostino s’adressa à un fonctionnaire du Parti socialiste unifié, en lui faisant, avec emportement, en deux mots, le récit de la journée. La réponse fut plus ou moins la suivante : — heureusement, en ce moment, il y a des marges dans les caisses de l’État, on donnera un peu de travail et des bourses à ces jeunes… où est-il le problème ?
Puis, sollicité peut-être par notre appréhension, Agostino eut la hardiesse d’appeler au téléphone le secrétaire du Parti.
— Secrétaire, aujourd’hui il est arrivé un fait très grave, la police a attaqué les étudiants ! Il y a eu des blessés aussi…
— Ils ont fait ce qu’il fallait faire ! répondit le secrétaire.

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Renato Guttuso, graffiti sur la façade de la Faculté d’Architecture de Rome,
photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

Le personnel est-il vraiment politique ? Lettre à Giorgio Muratore (1)

01 jeudi Oct 2015

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Giorgio Muratore

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ASCANI Maurizio, BARBERA Luigi Maria (Mario), FIORE (Francesco Paolo), GERBINO Renato, MARCHITELLI Antonio, MERLONI Giovanni, MURATORE Giorgio, NATOLI Marina, SARACENO Andrea, QUADERNO N. UNO

Le personnel est-il vraiment politique ? Lettre à Giorgio Muratore

Cher Giorgio,
Chacun de nous, chacun de ceux « qui ont essayé de faire quelque chose » devrait expliquer où sont les racines, les causes profondes de son « indignation ».

Peut-être, au-delà des nombreuses affinités électives qui nous rapprochent comme des frères ou des cousins, nous n’avons pas les mêmes idiosyncrasies, les mêmes rages pour les mêmes offenses à l’œil ou à l’estomac, à l’esthétique et à la morale, je veux dire.

Peut-être, avec le temps, nos batailles respectives sont devenues plus ciblées, ou alors elles se trouvent forcément coincées dans des contextes plus étreints, différents et lointains l’un de l’autre.
 Certes, après un parcours commun, nos vies se sont séparées. Non seulement en raison de ma décision de partir à Bologne.
En fait, inaugurant une nouvelle vague d’architectes romains émigrants à Bologne et en Emilia-Romagna (dont faisaient partie, entre autres, Giuseppe Manacorda, Pier Camillo Beccaria, Marco Peticca, Edoardo Pregher, Maurizio Ascani et Gian Piero Rossi) deux ans depuis la fin des études universitaires j’avais décidé de franchir les Apennins pour couper le cordon ombilical avec Rome, aimée et haïe, tandis que tu as décidé de rester, de lutter, à Rome, dans cette même faculté d’architecture, offrant aux nouvelles générations un exemple lumineux de ce que veut dire transmettre démocratiquement et honnêtement le savoir ainsi que les expériences indispensables pour progresser dans un esprit de liberté.

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Moi, je fis le choix de l’urbanisme. De cette « chose » qu’à Rome, pendant nos études, nous regardions avec suspect, que nous critiquions même farouchement, comme la responsable principale de « l’absence de forme » de nos villes.

Si j’ouvre, avec circonspection — et crainte d’y trouver qui sait quoi — ce « livre », que nous voulions titrer « Droit à la ville », ce livre où nous avions déversé nos espoirs ainsi que nos frustrations, je m’aperçois d’emblée du fait que nous devrions justement partir de là si nous voulions faire une autocritique sincère, jusqu’au bout.

Rétrospectivement, et de façon synthétique, je vois notre expérience universitaire piégée par deux éléments primordiaux.

Le premier élément, bien sûr le plus important dans la « longue période », se relie au manque de générosité de la plupart de nos enseignants et assistants. Sans considérer les exceptions lumineuses, comme l’exemple de Maurizio Sacripanti, ou la ténacité d’Antonio Quistelli, ou alors le sérieux de Paolo Marconi et Vieri Quilici, par exemple.
À la base de tout, s’appuyant sur le douteux prétexte de l’excès d’inscriptions (1) une irréductible jalousie professionnelle s’installa chez les enseignants. Un manque de partage qui endommagea la plupart des futurs architectes de l’époque, exception faite pour une élite de privilégiés, qui pouvaient rentrer dans les « ateliers des maîtres » par le biais de formes de cooptation tout à fait discrétionnaires.

Donc, on n’a pas « voulu » enseigner les trucs du métier à la plupart des étudiants et futurs architectes. En même temps, on nous a indiqué ou proposé des buts trop vastes et difficiles à atteindre.

Je ne peux pas me souvenir de Ludovico Quaroni en dehors de sentiments d’affection et d’estime sincère. C’était un homme extraordinaire et charismatique qui savait transmettre de grandes suggestions. Sur sa bouche et dans ses gestes, le « town design » prenait vie jusqu’à s’imposer comme une chose tout à fait abordable. Mais comment est-il possible de concevoir le « town design », c’est-à-dire le dessin préliminaire et unitaire d’entières tranches d’une ville, tout en ignorant ou oubliant l’urbanisme ? Ignorant ou oubliant que d’êtres solitaires ne peuvent « tout résoudre » avec leur baguette magique, pourvu qu’ils la possèdent ?

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Le second facteur de dérangement, nous tomba dessus à peu près à mi-chemin de notre tourmentée « auto-formation ».
Il s’agit de l’explosion, avec le mouvement 1968, d’une dimension politique, aussi traînante que radicale, qui nous amena à remettre en discussion, à la vitesse de la foudre, la plupart de nos modestes certitudes.

Le phénomène de l’université « de masse », comme l’on disait alors, trouva dans ce qu’on appelait la « contestation » une espèce de faux allié.
Si l’université devait se charger d’un changement quantitatif dans le rapport entre professeurs et étudiants et bien sûr aussi pour ce qui concerne les méthodes de formation et de préparation professionnelles, le « mouvement » prêchait une rupture verticale et définitive avec le « système », poussant bien au-delà de l’hypothèse de la lutte à l’autoritarisme, un ennemi réel celui-ci, là où se cachaient des réalités obscurantistes, élitaires et antidémocratiques de l’école et des institutions culturelles. 
Comme Pasolini même l’avait remarqué, au lendemain de la « bataille » de Valle Giulia, dans son poème « Il PCI ai giovani » dans ce mouvement il n’y avait rien de révolutionnaire.
Au lieu de « tuer le père » et assumer jusqu’au bout de vraies responsabilités, on lui a enlevé le statut formel, quitte à profiter de son statut réel pour exploiter jusqu’au fond du puits tous les privilèges et les avantages possibles.

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En ce 1968 désormais révolu, tu te souviens, peut-être, que je pris une fois la parole, dans l’amphi comblé de gens. Pour dire, sous le regard sarcastique de Sergio Petruccioli, que nous aurions pu et dû profiter d’une grande occasion.
Je me souviens que nos camarades étaient muets, qu’ils m’écoutaient très attentivement, même si j’étais fort timide et que je m’exprimais péniblement, par saccades : il fallait utiliser notre provisoire « pouvoir », ce pouvoir de l’imagination dont le ’68 nous faisait don, pour nous exprimer, pour nous asseoir « autour d’une table » avec les professeurs et les assistants. Pour essayer de comprendre, avec eux, ce qui ne marchait pas dans notre faculté en piteux état, pour essayer de donner vie à une didactique et à une recherche plus cohérentes vis-à-vis de l’exigence d’une maîtrise dans notre métier de futurs architectes. Une maîtrise qu’on ne pouvait pas voir séparée de la vie réelle, donc d’une conception démocratique du travail de l’architecte dans la société.
On n’utilisait pas, de ces temps révolus, le mot « transparence ». Pour cela nous avons dû attendre l’arrivée, tardive hélas, de cet homme illuminé et généreux qui était Michail Gorbaciov, avec sa « pérestroïka ». Et pourtant, j’en suis sûr et certain, dans mon intervention timide, je pensais surtout à la transparence.

Si tu étais là, peut-être te souviens-tu que mon invitation au concret ainsi qu’à l’honnêteté des rapports fut interprétée comme une « action dérangeante ». Sergio Petruccioli m’attaqua, en disant dans la substance que je n’avais pas le droit de parler, puisque je n’avais pas participé à toutes les actions et réunions du mouvement des étudiants, donc je ne savais même pas de quoi je parlais.
En vérité, ce leader indiscutable du mouvement dans notre faculté était assez inquiet, puisque tout de suite après il alluma un magnétophone, à plein volume, qui obligea l’assistance à écouter la voix souffrante d’Oreste Scalzone.
Ce dernier avait risqué de mourir au cours d’une très récente manifestation en face de la faculté de Droit, ayant été frappé violemment sur le dos par un banc d’école qu’un étudiant d’extrême droite avait jeté depuis une fenêtre. Un épisode bien sûr très douloureux, qui ramène à ma mémoire le climat spectral de cette journée qu’on ne pouvait imaginer plus absurde et tragique.

Ce qui reste pour moi et pour ceux qui peut-être s’en souviennent, pendant cette assemblée, on fit taire ma bonne volonté en la ridiculisant.
Je ne cessai pour autant de suivre moi-même et je m’aperçus d’ailleurs que je n’étais pas le seul à voir ainsi les choses.
Renato Nicolini, par exemple, fut toujours très lucide sur ce point-là, jusqu’à réaliser lui-même, quand il en eut la possibilité, dix ans plus tard, le vrai renversement auquel beaucoup d’entre nous s’attendaient. Même dans l’hypothèse « éphémère » de l’Été romain, avec son idée d’une culture pour le peuple (2) Nicolini a montré concrètement l’exemple de la voie juste qu’on aurait dû suivre davantage.

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Donc, foudroyés sur la route de Damas par ce « beau moment » de 1968, nous avons tous conclu nos études universitaires dans la condition la moins sereine possible. En sortant, nous avons trouvé devant nous, en cette Rome incapable de devenir capitale d’Italie, un monde extérieur en fuite, où l’autoritarisme idiot cédait la place à une bureaucratie de plus en plus taquine.
Dans notre for intérieur, une petite voix, une étrange obstination et presque une volonté nous contraignaient à résister, à chercher coûte que coûte une voie, pour nous, pour les autres et peut-être pour le reste du monde aussi.
Mais, en y revenant avec le regard et l’expérience d’aujourd’hui, il faut l’admettre : de ces temps-là, il y avait déjà tous les germes de la dégénération future.

Giovanni Merloni

(1) Avec notre génération, appelée pour cause la « classe des baby boomers », il y eut, chose tout à fait inattendue, l’inscription de 500 étudiants à la première année d’architecture !

(2) « panem et circenses » disait-il, tout en prônant une culture de haut niveau, intelligente, ambitieuse, insérée dans le contexte européen.

(Continue)

TEXTE EN ITALIEN

Tous les trois jours

26 mercredi Août 2015

Posted by biscarrosse2012 in les unes du portrait inconscient

≈ 4 Commentaires

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Cour de la Mairie d’Uzès (Gard), août 2015

Tous les trois jours

J’ai longuement cherché les mots justes. En italien, on dit : « un giorno sì e due no ». Mais, on ne peut pas prendre cela au pied de la lettre. Car il faudrait d’abord décider si nous considérons l’expression « sì » comme une chose belle et positive ayant dans le « no » son contraire, ou vice versa. Si je pouvais être sûr de rencontrer une jolie femme contente de me voir, infailliblement, dans les jours marqués par le « oui », je pourrais bien sûr me réjouir d’une perspective de vie où le bonheur s’installe de façon régulière. Et je dirais alors que j’accepte volontiers une telle alternance cadencée, où les jours sombres et solitaires passeront presque inaperçus, pour finir, tôt ou tard, aux oubliettes… Elle ne sera jamais interminable, une telle attente, même si constellée de peine, de ciel gris ainsi que de longues queues au guichet des Impôts, pour essayer d’expliquer, avec le maximum de tranquillité possible, qu’ils se sont peut-être trompés, que ce ne soit pas possible ou logique et surtout supportable de devoir payer deux fois — en Italie et en France — les impôts sur les mêmes revenus…
Une heure de bonheur garantie tous les trois jours ce serait déjà l’antichambre du paradis terrestre, le droit reconnu depuis les Hautes Sphères célestes à l’effacement du péché originel…
Mais la vie peut bien nous réserver des surprises, même en dehors de cette inéluctabilité dont la morale catholique voudrait encore nous convaincre.
Même un agnostique ou athée comme moi peut cogner un jour contre un événement inattendu, « subissant » une agréable surprise. Celui-ci pourrait par exemple rencontrer, dans le jour noir de la queue aux impôts — tandis qu’il peine à tenir debout avec tous ces dossiers sur les bras, ayant la tête lourde, traversée par d’inquiétants sifflements —, une deuxième et (pourquoi pas ?) une troisième jolie femme partageant son souci et son sentiment de détresse…
Voilà que l’hypothèse originaire — se contenter d’une heure de bonheur, tous les trois jours — semble perdre terrain et haleine vis-à-vis des ressources prodigieuses du hasard…

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Série de photos du bal dans la cour de la Mairie d’Uzès (août 2015)

Pourquoi se fixer alors sur la certitude d’une heure de bonheur dans les jours du « oui » s’il se révèle tout à fait possible un bonheur plus fréquent, imprévisible, à taches de léopard ? Un bonheur qui pourrait se révéler transgressif, donc encore plus séduisant et désirable ?
Le choix entre le oui et le non devient, de toute évidence, assez difficile et dangereux. D’ailleurs, on ne peut pas prétendre un bonheur — solitaire ou partagé avec d’autres personnes — ayant une cadence journalière. Cela serait exagéré, même ! Trop de bonheur, pour un Napolitain par exemple, ce serait toucher à un équilibre invisible, très délicat, entre la bonne chance et la mauvaise chance, une provocation envers les dieux, notoirement envieux et jaloux.
En plus, publier un article tous les jours c’est compromettre sa propre santé ayant en échange, dans la meilleure des hypothèses, la compassion des lecteurs, au moins des plus gentils et humains.
Et même publier tous les deux jours c’est excessif, pour moi. Cela veut dire que le bonheur serait presque toujours assuré, montant et descendant du piédestal ou du trottoir d’en face par un rythme tellement accéléré qu’on n’aurait même pas le temps de recul nécessaire pour évaluer, au milieu de l’ivresse performative, si nos propos demeurent valides ou si, au contraire, ils ont pris une allure mauvaise ou médiocre.
Donc, à partir d’aujourd’hui mercredi 26 août, je publierai mes articles ou textes libres tous les trois jours. Selon cette règle, les prochains rendez-vous sont prévus le samedi 29, le mardi 1er septembre, le vendredi 4, et cetera.
Cela marquera peut-être ma rentrée dans le peloton des blogueurs paresseux ou réfléchis, ainsi que ma renonciation à faire partie du petit groupe des rédacteurs fugitifs, maintenant en vue de l’Izoard et du Tourmalet.
Cela déclenchera, peut-être, une phase initiale d’égarement et d’incertitude. Mais je pourrai finalement sortir de ma petite tour, m’envoler de mon perchoir incrusté de plumes d’étourneaux ne faisant qu’un avec les cheveux que le vent a extirpés des seules passantes à la coiffure plus volumineuse.
On pourra se rencontrer ici et là, laissant à l’anonymat tous les bonheurs possibles, tandis que notre sentiment de responsabilité nous poussera, inévitablement, à nous exprimer, à lancer quand même quelques hameçons à cette Gloire qui passe sur le trottoir d’en face.

bal à la mairie d’uzès

bal à la mairie d’uzès

D’ailleurs, si tout doit disparaître, ne vaut-il pas mieux une Gloire comme ça — blonde ou brune, éphémère, en chair et en os — vis-à-vis d’une gloire de marbre, éternelle, incapable de concevoir des caresses en dehors des touches maladroites qu’une foule de mortels aveuglés réserveront toujours à sa peau froide et veloutée ?

Giovanni Merloni

Sensibilité exagérée du poète et « tempérament d’artiste », avec une lecture de Dostoïevski

06 lundi Juil 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats, les unes du portrait inconscient

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Écrivains et Poètes de tout le monde

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Fred Le Chevalier, sérigraphie

Sensibilité exagérée du poète et « tempé-rament d’artiste », avec une lecture de Dostoïevski

Un très intéressant texte publié en couple sur les « vases communicants » de juillet par Dominique Hasselmann et Nicolas Bleusher au sujet d’une photo très évocatrice de Proust à Venise, me donne l’occasion pour une divagation personnelle et universelle à la fois.
Une divagation qui s’enracine d’ailleurs dans mon existence, tout au long de son déroulement entre anonymat et responsabilité, oubli et sagesse, rêverie ou réalisme, acceptation du contexte ou refus-évasion du contexte même…

000_proust s'étonner Le prétexte pour cette réflexion vient d’une observation qui est au centre de ce brillant et envoûtant dialogue entre N. Bleusher et D. Hasselmann, concernant l’extrême sensibilité de Marcel Proust :

« …Mais Proust c’est aussi un regard, une formidable, une monstrueuse capacité à ressentir les choses et les êtres. Plutôt un handicap, si tu veux mon avis. J’ai, parfois, cette sensibilité excessive. Je la recherche, aussi, parfois. Comme une sorte de poison… »

Une sensibilité qu’on pourrait rapprocher de l’hyperacousie, de l’incapacité même de filtrer les lumières, les bruits, les saveurs et les odeurs du monde. La grandeur d’un poète-écrivain se lie strictement, dans le cas de Proust, à une espèce de pathologie, à une faute de cuirasse voire à une extrême incapacité de se défendre, voire d’attaquer.
Évidemment, si paradoxalement Proust n’avait pas eu ce « handicap » n’aurait pas pu faire revivre son « temps perdu » à d’entières générations de lecteurs dévotes. Il faut donc le remercier aussi d’avoir su protéger son handicap, de l’avoir arrosé au jour le jour, le tenant en vie au sacrifice de sa vie.
Je partage jusqu’au bout ce regard admiratif et stupéfait. Et pourtant je me demande s’il y a vraiment quelque chose en Proust qui n’est pas présente en la plupart des écrivains, poètes et artistes qui ont calqué le plateau de l’existence dans l’indifférence générale…
Si Marcel Proust était un homme exagérément sensible, François Mauriac ou Michel Butor, Antoine de Saint-Exupery ou Albert Camus ne sont-ils pas énormément sensibles eux aussi ? Jacques Prévert, quant à lui, ne me semble pas non plus un modèle de cynisme… Sans compter les personnages comme le prince Léon Nicolaïévitch Mychkine, c’est-à-dire L’Idiot de Dostoïevski…

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Fred Le Chevalier, sérigraphie

« – Et là-bas on exécute ?
– Oui. Je l’ai vu en France…
– On pend ?
– Non, en France on coupe la tête aux condamnés.
– Est-ce qu’ils crient ?
– Pensez-vous ! C’est l’affaire d’un instant. On couche l’individu et un large couteau s’abat sur lui grâce à un mécanisme que l’on appelle guillotine. La tête rebondit en un clin d’œil. Mais le plus pénible, ce sont les préparatifs. Après la lecture de la sentence de mort, on procède à la toilette du condamné et on le ligote pour le hisser sur l’échafaud. C’est un moment affreux. La foule s’amasse autour du lieu d’exécution, les femmes elles-mêmes assistent à ce spectacle, bien que leur présence en cet endroit soit réprouvée là-bas.
– Ce n’est pas leur place.
– Bien sûr que non. Aller voir une pareille torture ! Le condamné que j’ai vu supplicier était un garçon intelligent, intrépide, vigoureux et dans la force de l’âge. C’était un nommé Legros. Eh bien ! croyez-moi si vous voulez, en montant à l’échafaud il était pâle comme un linge et il pleurait. Est-ce permis ? N’est-ce pas une horreur ? Qui voit-on pleurer d’épouvante ? Je ne croyais pas que l’épouvante pût arracher des larmes, je ne dis pas à un enfant mais à un homme qui jusque-là n’avait jamais pleuré, à un homme de quarante-cinq ans ! Que se passe-t-il à ce moment-là dans l’âme humaine et dans quelles affres ne la plonge-t-on pas ? Il y a là un outrage à l’âme, ni plus ni moins. Il a été dit: Tu ne tueras point. Et voici que l’on tue un homme parce qu’il a tué. Non, ce n’est pas admissible. Il y a bien un mois que j’ai assisté à cette scène et je l’ai sans cesse devant les yeux. J’en ai rêvé au moins cinq fois.
Le prince s’était animé en parlant : une légère coloration corrigeait la pâleur de son visage, bien que tout ceci eût été proféré sur un ton calme. Le domestique suivait ce raisonnement avec intérêt et émotion ; il semblait craindre de l’interrompre. Peut-être était-il, lui aussi, doué d’imagination et enclin à la réflexion.
– C’est du moins heureux, observa-t-il, que la souffrance soit courte au moment où la tête tombe.
– Savez-vous ce que je pense? rétorqua le prince avec vivacité. La remarque que vous venez de faire vient à l’esprit de tout le monde, et c’est la raison pour laquelle on a inventé cette machine appelée guillotine. Mais je me demande si ce mode d’exécution n’est pas pire que les autres. Vous allez rire et trouver ma réflexion étrange ; cependant avec un léger effort d’imagination vous pouvez avoir la même idée. Figurez-vous l’homme que l’on met à la torture: les souffrances, les blessures et les tourments physiques font diversion aux douleurs morales, si bien que jusqu’à la mort le patient ne souffre que dans sa chair. Or ce ne sont pas les blessures qui constituent le supplice le plus cruel, c’est la certitude que dans une heure, dans dix minutes, dans une demi-minute, à l’instant même, l’âme va se retirer du corps, la vie humaine cesser, et cela irrémissiblement. La chose terrible, c’est cette certitude. Le plus épouvantable, c’est le quart de seconde pendant lequel vous passez la tête sous le couperet et l’entendez glisser. Ceci n’est pas une fantaisie de mon esprit : savez-vous que beaucoup de gens s’expriment de même ? Ma conviction est si forte que je n’hésite pas à vous la livrer. Quand on met à mort un meurtrier, la peine est incommensurablement plus grave que le crime. Le meurtre juridique est infiniment plus atroce que l’assassinat. Celui qui est égorgé par des brigands la nuit, au fond d’un bois, conserve, même jusqu’au dernier moment, l’espoir de s’en tirer. On cite des gens qui, ayant la gorge tranchée, espéraient quand même, couraient ou suppliaient. Tandis qu’en lui donnant la certitude de l’issue fatale, on enlève au supplicié cet espoir qui rend la mort dix fois plus tolérable. Il y a une sentence, et le fait qu’on ne saurait y échapper constitue une telle torture qu’il n’en existe pas de plus affreuse au monde. Vous pouvez amener un soldat en pleine bataille jusque sous la gueule des canons, il gardera l’espoir jusqu’au moment où l’on tirera. Mais donnez à ce soldat la certitude de son arrêt de mort, vous le verrez devenir fou ou fondre en sanglots. Qui a pu dire que la nature humaine était capable de supporter cette épreuve sans tomber dans la folie ? Pourquoi lui infliger un affront aussi infâme qu’inutile ? Peut-être existe-t-il de par le monde un homme auquel on a lu sa condamnation, de manière à lui imposer cette torture, pour lui dire ensuite : « Va, tu es gracié ! » Cet homme-là pourrait peut-être raconter ce qu’il a ressenti. C’est de ce tourment et de cette angoisse que le Christ a parlé. Non ! on n’a pas le droit de traiter ainsi la personne humaine ! »
Fiodor Dostoïevski, L’Idiot, chapitre II

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Fred Le Chevalier, sérigraphie

Il est vrai que l’Idiot de Dostoïevski a été pour moi le plus grand des livres tout au cours de mon adolescence, l’incarnation de l’antihéros qui devient le personnage-phare grâce à sa sensibilité exagérée plutôt qu’en dépit de cette sensibilité même. Il est vrai aussi que je me suis beaucoup identifié en lui, dans ce passé révolu. Mais mon existence ne ressemble pas du tout, quant aux malheurs et aux handicaps, à celle du prince Léon Nicolaïévitch Mychkine ni à celle d’un poète comme Leopardi ou Borges, ou Proust…
Et pourtant, sans crainte de démenti, je peux affirmer que mes parents — très inquiètes au sujet de ma sensibilité qui pouvait selon eux aboutir à une sorte de fragilité… ou même à une auto-exclusion du monde… — ils ont fait le possible pour m’obliger à devenir « normal » (comme notre Président) et pour que je monte une famille, tout en me fabriquant une identité professionnelle dans un domaine honnête et respectable :
« Ne laisse pas le certain pour l’incertain ! »
« L’homme est l’auteur de sa propre fortune… »
« D’abord la vie, après la philosophie ! »
Combien de fois ai-je refoulé mes pinceaux dans la petite valise de bois ! Combien de fois me suis-je obligé à calculer des pourcentages et à écrire des relations techniques dans lesquelles se cachait l’orgueil de l’écrivain ?
« Tu sais si bien écrire, tu sais si bien faire des croquis… »
Voilà le petit compromis que je m’accordais pour voir le gris en rose dans mon travail passionnant, mais dur, riche de possibilités, mais plein d’empêchements !
« Apprends l’art et mets-le de côté ! »
Voilà la phrase la plus récurrente autour de moi tout au long des années 1960 et 1970 : « Apprends les possibilités qu’offre une sensibilité exploitée au-delà de la norme ; mais profite de plus en plus des bénéfices de l’insensibilité. Fabrique-toi un cœur dur ! »
Je n’ai aucune difficulté à admettre que j’avais pris au pied de la lettre ce « diktat » pratique. Je me suis même compénétré dans le rôle ingrat de celui qui traîne les autres dans les initiatives voire dans les petites entreprises professionnelles. Et je me suis trouvé confronté aux incompréhensions, aux ruptures, à la solitude parfois. Pas véritablement la solitude du pouvoir, car j’ai toujours gardé une intransigeance esthétique vis-à-vis des situations sombres ou équivoques qui risquaient de se produire, que j’ai su détourner. Pourtant, cela suffisait, sans me rendre insensible aux exigences des autres, à me rendre antipathique à moi même. Je ne me supportais pas. Ce fut ainsi qu’un jour j’ai décidé de ne pas pousser la pédale au-delà des limites du respect humain, de l’estime et de la compréhension réciproque. Mon avenir professionnel s’est alors transformé en un présent plus dur et engageant. Mais finalement, cela correspondait à mon tempérament, à ma nécessité esthétique de ne pas être responsable de laideurs, fossoyeur de tout ce que j’aimais intimement.
Ensuite, j’ai réussi à m’éloigner des incompréhensions et des ruptures; mettant finalement la profession libérale de côté, pour seconder mon tempérament d’artiste.

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Mais je peux aussi bien citer un échange de boutades que j’avais eu au cours des années avec Franco Farina, directeur de la Galerie d’Art moderne de Ferrare. Un homme extraordinaire et plein de touchante ironie.
En automne 1973 j’allai chez lui avec mon ami Franco Cazzola pour lui soumettre mes aquarelles et mes dessins. Avec une grande loupe lumineuse, Farina examina très sérieusement mes tableaux, avant de constater que là-dedans il y avait un penchant évident pour la « vicenda », c’est-à-dire pour les vicissitudes humaines.
Il me proposa, d’un ton de défi et d’incrédulité, d’illustrer les chants et les personnages du Roland furieux cinq siècles depuis la naissance de l’Arioste (1474-1974).
Je restai perplexe, mais mon ami m’encouragea. L’ambiance de la région Emilia-Romagna, véritable maison d’Atlas, se prêtait fort bien pour y trouver plusieurs sources d’inspiration.
En fait, Farina venait souvent me chercher dans mon bureau et s’amusait à dire que je profitais énormément de la névrose du train train de cette « niche », devenue désormais ma seconde famille.
Ensuite, j’eus l’émotion de cette exposition à côté de grands artistes célèbres, avec un succès immédiat et spontané. Je demeurais embarrassé quand le gardien de la salle d’exposition m’appelait « maestro ». Je restai aussi stupéfait lorsque Franco Farina me dit : « voilà un succès qui arrive tout seul, sans que personne ne doive s’engager pour le défendre ou le relancer, comme il arrive au contraire dans la région Emilia-Romagna… »
Ensuite, mon excessive sensibilité — dont on faisait le possible pour que j’en aie honte — m’a amené à considérer comme impossibles de nouveaux exploits créatifs après celui de Ferrare 1974.
De quelques façons, j’avais désobéi aux désirs de mes parents. L’unique possibilité pour rentrer dans leur estime c’était être gagnant. Selon leur vision sous-entendue, j’aurais dû faire de l’art un métier comme les autres. Rentrer dans de nouvelles règles. Je ne me jugeais pas capable de la détermination ni du cynisme que je voyais dans la plupart des artistes reconnus. Je n’étais pas du tout prêt à devenir adroit, hautain et antipathique, du moins au lendemain de ce « succès » qui avait traversé comme un météore mon ciel et mes tripes.
Quelques ans après, en 1983, j’avait réussi à m’engager dans une double existence où la peinture et la poésie avaient leur espace privilégié ainsi que leur lumière. Mais c’était trop tard pour profiter de la petite gloire que le Roland furieux m’avait sans doute apportée. J’allai voir à nouveau Franco Farina. Très gentiment, pour provoquer peut-être en moi une réaction combattante, celui-ci me dit « Laisse tomber ! Tu n’es pas Picasso… tu as une famille nombreuse ! »
Avec le temps, sans obtenir plus son écoute, par de lettres dévotes je lui avais lancé de temps en temps des signaux, pour lui raconter les pas en avant que j’avais accomplis dans mon travail d’artiste acharné :
« Je vois se développer en moi, de plus en plus, un tempérament d’artiste… »
Plus tard, mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste, m’aurait appris que cela était la chose la moins indiquée de « vanter la faute ».
Vanter la faute ! Pour le seul fait d’avoir un tempérament d’artiste ! C’est comme dire qu’on est né avec des yeux gris, que ce jour-là on pesait quatre kilos et que le premier mot que nous avons prononcé — après une longue attente inquiète de la part de nos parents — n’a pas été maman ou papa, mais « acqua », eau…
Ce matin, cherchant sur Internet pour vérifier si j’avais choisi le bon terme, j’ai trouvé en Herbert French quelqu’un qui a dit mieux que moi ce que veut dire « tempérament d’artiste » depuis la nuit des Temps.

Giovanni Merloni

Je cherche un centre de gravité permanente (voilà comment je vais ranger mon blog)

10 dimanche Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in les unes du portrait inconscient

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Je cherche un centre de gravité permanente 

Mes chers lecteurs, mes chers amis blogueurs,
Chacun de nous, dans le blog et par le blog, cherche quelque chose. Tout le monde cherche la gloire, mais trouve déjà un certain apaisement dans la reconnaissance ou tout simplement dans l’intérêt qu’une publication, un jour, peut susciter.
Un besoin de revanche accompagne pourtant la plupart de nos existences, difficiles sinon frustrées par quelques manques ou quelques injustices subies, que nous portons peut-être en nous jusque de l’enfance ou de la « pénible adolescence ».
Je ne crois pas que l’engagement — souvent quotidien et acharné — qu’on met en place pour donner vie à nos créatures tourbillonnantes, puisse vraiment jaillir du désir de conquérir un prix quelconque de la part de nos semblables visibles ou invisibles. Je ne le crois pas, même si cela fait bien sûr plaisir et que nous devenons bruyamment jaloux si nous avons le sentiment de n’être pas suffisamment appréciés et reconnus…
Chacun de nous voit plus ou moins consciemment dans le blog — et dans l’engagement pour lui donner vie — l’occasion… pour trouver ce qu’il cherche depuis toujours…
Mais, avant d’arriver à une réponse, qui ne pourra pas être conclusive, je veux essayer de trouver une justification à cette réflexion. Pourquoi parlé-je de cela ? Pourquoi vais-je ressusciter ces questions aussi délicates qu’inopportunes de la « reconnaissance » et de la « satisfaction » ? Sont-elles des sujets qu’on peut toucher avec une telle désinvolture ? Certes que non ! Mais je suis arrivé à frôler une réponse, valide pour moi… quand j’étais en train d’essayer de ranger plus logiquement mes articles pour rendre mon blog plus accessible et transparent qu’avant.
L’occasion banale de cette « réorganisation » venait du récent « atelier de réécriture » du recueil des poèmes « d’avant l’amour » dont je me retrouvais deux versions différentes. Je devais finalement choisir et j’ai choisi de refouler dans les tiroirs les anciennes versions pour laisser à la surface ce qui est le résultat d’un travail assez sérieux.
À partir de cela, je me suis tout de suite aperçu que mes publications, au-delà même de mes intentions, avaient suivi toujours les mêmes pistes : l’amour, la mort, les autres, l’Italie, la France, la République, la guerre, la paix, la lutte envers la guerre et la violence, la lutte pour la liberté et la paix. Et puis la famille, le père, le grand-père, le frère et la sœur — rarement convoqués, mais infatigablement présents —, et mes enfants, ma femme, les femmes, et cetera.
J’ai suivi — comme j’ai déjà eu occasion d’éclaircir — des pulsions contradictoires, mais en fin de compte tout à fait logiques. Comment peut-on s’obstiner à sacraliser ceux qui nous ont généré sans mettre en piste une petite stratégie de vengeance ? Mais, évidemment, nous ne nous arrêterons pas à cette désacralisation affectueuse. Il faudra essayer de creuser en nous-mêmes ou, pour mieux dire, continuer à creuser.
Je me suis aperçu qu’au-delà des poèmes, créés depuis la nuit des temps pour tout révéler et tout cacher en même temps, la plupart des publications du « portrait inconscient » tournaient autour de cet arbre généalogique et en définitive des traces plus ou moins nettes d’identités errantes. D’ailleurs, le premier article de ce blog a été occasionné par une glorieuse photo de famille ! Comme vous verrez, après mon rangement indispensable, on pourra découvrir l’existence d’un fil rouge reliant entre elles les publications du « Portrait d’une table » à celle du « Strapontin », tandis que les contes et récits rarement se détachent de cette quête primordiale de l’identité et de la liberté.
Voilà, je vous laisse fouiller dans les
catégories et les mots-clés les plus importants, que je vais intégrer, dans les prochains jours, en installant sur la colonne de gauche une liste complète de toutes les publications. Et je retournerai bien sûr sur cette discussion que je viens juste d’amorcer.
Pour l’instant, d’une chose je suis certain : en dépit de mon penchant irréductible pour la digression et la fuite, je cherche avec opiniâtreté, contre tous et contre moi-même, un centre de gravité permanente. Ou alors je l’ai déjà trouvé.

Sommaire

les unes du portrait inconscient
atelier de réécriture poétique

commentaires
Coup de cœur
Terrasse Gutenberg
Poètes et Artistes Français
Portraits d’Auteurs Italiens

contes et récits
La cloison et l’infini (4)
Clair et calme avec balcon (19)
Les Contes du Strapontin (13)
Rome ce n’est pas une ville de mer (2)
Un curieux rêve
Cent jours (2)
X Y Z W (8) (partagé avec « petite grande histoire d’une famille »)
Portraits d’amis disparus (3)

alphabet renversé

il quarto lato

petite grande histoire d’une famille
Portrait d’une table
Portrait d’Italie
Portrait d’un tableau (5)
album d’une petite et grande famille
L’installation (2)
Le Strapontin (44)
Débris de l’été 2014 (20)
X Y Z W (8) (partagé avec « contes et récits »)

poèmes
avant l’amour (56)
ambra (60)
nuvola
stella
ossidiana
Ma semaine à moi
luna (21)
le train de l’esprit (32)
romamor
La nouvelle vie (3)
testament immoral
je suis parisien (29)

dissemination webasso-auteurs

vases communicants

Giovanni Merloni

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