Les non-dits du silence (Rencontre des Poètes sans frontières avec Marie Vermunt)

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Dessin de Marie Vermunt

Claire Dutrey lit « Notre Dame » de Marie Vermunt
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Notre Dame

Notre Dame
Immolée sur l’autel de la Miséricorde

Sacrifice pointé dans le ciel
d’un cierge incandescent
se prosterne et sombre
dans le brasier dévorant
la forêt ancestrale.

Les larmes de plomb
brûlent les regards
dans une ferveur retrouvée.

Les samaritains
à bout de bras
aspergent le chemin de croix embrasé
la couronne d’épines miraculée
auréole d’espérances.

Marie Vermunt

Vital Heurtebize, Marie Vermunt et Claire Dutrey

Les non-dits du silence

Vendredi 26 avril, les locaux du Hang’Art accueillant Marie Vermunt, Présidente de l’association Renée Vivien et poète communicative et sensible, se sont interrogés au sujet de plusieurs questions ô combien profondes et difficiles. Cependant, les réponses ont été claires et nettes.
Oui, ce lieu de rencontres improvisées autour d’un verre et d’échos musicaux — venant moins de Paris que de notre encombrante planète — n’était pas indifférent à la « tragédie patrimoniale » de Notre Dame ni à l’hypothèse qu’une telle « mutilation », peut-être irréversible, annonce quelque chose de plus grave encore : un manque qui va marquer pendant longtemps la vie de tout en chacun, en gravant dans nos cœurs le sentiment d’une plus vaste déchirure. Une main invisible voudrait rendre méconnaissables, avant de les effacer, les lieux-témoins de notre civilisation. Une civilisation ayant réellement existé, où la valeur de l’éternité a jusqu’ici relié entre elles toutes les générations dans un effort commun et bien sûr dans le respect pour le travail prodigieux d’hommes et femmes extraordinaires qui ont sacrifié leurs vies pour nous offrir des repères et des bornes.
D’ailleurs, cet incendie maladroit qu’un inexorable vent de l’Est a voulu transformer en bûcher rapporte très vite à notre mémoire l’absurde « exécution » des journalistes de Charlie Hebdo ainsi que le massacre au Bataclan et dans les rues populaires de Paris. Même dans les différences, on marque en ces événements insupportables touchant au cœur de Paris et de la France la même indifférence iconoclaste, la même perversion obtuse ayant guidé les mains qui ont détruit Palmyre…
C’est un phénomène inquiétant et vaste, touchant aux différentes civilisations de la planète, par lequel voudrait-elle s’imposer une sorte d’interchangeabilité entre les non-lieux de la vie quotidienne et les lieux imaginaires et inexistants que la fiction numérique nous impose.
Ce qu’on nous annonçait dans Fahrenheit 451 de François Truffaut (1966) — et bien sûr dans le livre homonyme de Ray Bradbury (1953) — va-t-il donc se produire déjà, de façon visible ou invisible, devant nos yeux incrédules ?
Comme dans le film, serons-nous obligés de nous retrouver clandestinement dans une forêt épargnée par la furie aveugle de l’ignorance et nous débiter les uns les autres ce que nous avons pu retenir par cœur de cet immense patrimoine d’expressions et de gestes dans lequel nous avons grandi ?

« Je crois qu’ici, dans cette salle, il n’y a personne qui ne connaisse par cœur une fable de La Fontaine ou les vers de Maurice Carème… » : à partir de cette phrase, Marie Vermunt nous a très simplement expliqué son parcours de « combattante de la poésie ». D’abord, la poésie féminine, si méconnue en France et ailleurs, même dans les cas les plus heureux. En parallèle, l’enseignement de la poésie aux jeunes de Picardie : un enseignement passionné et passionnant, basé sur l’échange et sur la force formative de la voix directe de maîtres plus ou moins reconnus qui peuplent l’univers des mots. Enfin, sa poésie : une sorte de contre-chant et de notation épurée vis-à-vis de cette polyphonie poétique, solennelle et intime, dont elle ressent depuis toujours un écho familier.

Je ne saurais pas dire mieux que Marie Vermunt ce qu’elle exprime dans ses vers en clair-obscur portés jusqu’à la limite du silence. En lisant librement ses poèmes ci-dessous, écoutant la vive voix de Claire Dutrey qui s’y accorde prodigieusement et observant les trois dessins de l’auteur que je viens de choisir, vous noterez sans doute que le silence « a cappella » que le poète évoque comme repère ou décor de ses errances n’est pas que le silence qui sert à la musique et aux mots pour exister. Il ne s’agit pas seulement d’un espace muet entre deux percussions ou deux éclats de voix hurlés ou murmurés. Marie Vermunt nourrit bien sûr ses mots d’une longue et assidue fréquentation de la musique classique — notamment de la musique qui remplit les moindres espaces et interstices des cathédrales pour en ressusciter la vraie vie —, et elle nous signale en fait, de temps en temps, un lien précis, historique, entre les événements musicaux cités et le jaillissement de son acte poétique. Cependant, je crois découvrir dans sa poésie une profonde souffrance, à peine dissimulée derrière cet amour évident pour le mot le plus approprié, pour le sens le plus fidèle. Mais aussi une irrépressible rébellion, avec le besoin de renverser, certes respectueusement, le donné escompté et toute vérité officielle.

Au bout de mes attentives lectures de deux recueils que Marie Vermunt nous a partagés vendredi dernier, je me suis convaincu que notre « militante de la poésie », comme l’a justement appelée Vital Heurtebize, a su profiter de la solitude de son dialogue silencieux avec ses « êtres disparus ». Dans sa cohabitation avec le silence, elle a mûri en elle-même un tel esprit de la mesure, une telle maîtrise de la langue poétique qu’elle a pu arracher au silence les réponses attendues ! Et finalement, en « traduisant » ces réponses dans son œuvre cristalline, elle a trouvé la façon de tout libérer, pour notre plaisir et élévation spirituelle, jusqu’aux « non-dits » du silence.

Giovanni Merloni

Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016 : « L’élégance de l’écriture, richement imagée, fondée sur un lyrisme contenu exprime avec justesse une vision du monde, portée par une subtile émotion, une discrète mais évidente sensibilité »
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997 : « Un petit chef-d’œuvre de pensées poétiques ciselées dans la vie de tous les jours avec leurs images dessinées par l’auteur et leur musique choisie… »

Claire Dutrey lit les poèmes de Marie Vermunt (1)
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Sous la lampe qui vacille,

Les mots, arrachés à l’hiver, se posent
Sans un « je », sans un cri.

Et pourtant la fenêtre s’ouvre.
Et toute la vie fleurit
Du fond du terreau.

Cristaux en suspend,
Ciselés sur le vers
Mots posés sur ce recueil.

Cherchant le repos du regard
Au-delà de la Terre,
Au-delà de la mer.

Cette larme et ce cœur retenus
Dans l’instant du silence
A capella.

Incandescent…
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 9

Le poète, funambule,

Glisse sa plume
À fleur d’âme
Sur le vertige
Des heures suspendues.

Le verbe vacille
Dans la ronde sidérale
Des images
En incandescence.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 10

Vital Heurtebize et Marie Vermunt

Les mots se mêlent

Et s’entrelacent
Au gré d’une plume inspirée.

Énigmatiques ils se croisent
Dans les arcanes
D’une grille vacante.

Au fil des regards
Posés sur le monde
Ils tissent le poème.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 11

Le concert des chiens errants

Émaillent le silence nocturne.
Basse obstinée des aboiements
Mélopée des hurlements
Chant du coq à contre-temps.

Bestiaire cacophonique,
Troublante symphonie sérielle.

Le sommeil différé aux aurores
S’étire dans la moiteur diurne.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 15

Aurore

Le jour baille et s’étire.
Les lambeaux de lumière déchirent la nuit
Les labours exhument une brume pâle et glacée
Dans les paysages estompés le silence s’anime
Et la ronde du temps déroule les heures promises.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 17

Marie Vermunt et Claire Dutrey

Claire Dutrey lit les poèmes de Marie Vermunt (2)
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Le zéphyr se faufile

Dans la chaleur écrasante du soir.
Il caresse l’espace
D’une fraîcheur bienveillante.

Les feuillages frémissent d’aise
Puis s’agitent et se torsent
Dans un chorégraphe dantesque.
Sur le ciel menaçant une clarté éclate
Et paraphé le crépuscule
Alors que la foudre éructe sa colère
Dans un effroyable crépitement,

Puis la fureur s’apaise
Dans le silence ruisselant
Des paysages ravivés.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 22

La nuit consume les braises

De la fournaise diurne.

La fraîcheur se languit
D’une brise trop légère.

Le sommeil s’attarde
Dans la moiteur des heures lascives.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 23

Marie Vermunt et Claire Dutrey

Ce soir

Le ciel paré d’étoiles
Tire sa révérence.

Un dernier croissant de lune
Love son silence endormi.

Sa présence, indéfectible,
Enlumine vos mémoires somnambules.

Tandis qu’à l’orée de la forêt,
Les rameaux caresseront les saisons
Sur le marbre scellé par un long sommeil.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 25

Nuits blanches,

Pages blanches
Où les jours se réécrivent
À l’encre ombrageuse
Des pensées ténébreuses.

Nuit blanche, page blanche
Où les entrelacs raturés
Ruminent les incertitudes.

Nuit blanche, page blanche
Où se dessinent
Les rêves colorés.

À l’aube, le sommeil
Replie la page blanche
Dans les lambeaux flamboyants
De la nuit déchirée
Par les premières lueurs du jour.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 28

Marie Vermunt

Le jour s’éteint,

Pianissimo
Le sommeil se love
Dans le drapé des tendresses partagées.

Les pensées noctambules
Errent et se croisent
De songe en songe.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 30

La lanterne de son visage éclaire sa mémoire

Au comptoir des mémoires oubliées
Notre poète conversait avec la dame grise.
Sa plume trempée dans la cendre froide
Défiait l’injuste sceau de l’oubli.
Dans le dédale des marbres assoupis
Il pénétrait le silence infini.

La marquise des ombres a reployé ses ailes
Sur sa mémoire déchirée.
Enlacé tendrement, il s’est abandonné
Au baiser analgésique et glacé…

…Et son silence s’est endormi.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 35

Les souvenirs,

Parfums de la mémoire
Encensent le chagrin,
Attisent l’émotion
Exhalent l’absence
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 36


Dessin de Marie Vermunt

…suites poétiques d’un concert inspiré en l’Abbatiale
de Saint-Ouen à Rouen

Dans un vaisseau de pierre glacé

Le chant perce le chœur du silence.

Les accords frappent les ogives
Puis se répandent dans la nef
Baignée de lumière sacrée.

Les mouches piquent la note
Et volent l’écho du silence

La virgule apostrophe le verbe
Offre la pause à portée de mots.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 40

Accroché à l’étrave

Du vaisseau de pierre,
L’orgue fend l’espace et expire
L’âme luthérienne
Dans un choral rédempteur.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 41

Marie Vermunt

La musique fend l’espace à coup d’archet

Elle sculpte le silence en accords majeurs
Puis elle se répand en arpèges virtuoses
Dans un flot d’émotions partagées.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 42

Derrière un ciel sans tain,

Miroitent les « Musiques en lumières ».
Elles éclairent notre chemin,
Nous invitent à une fugue singulière.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 43

La nuit aphone,

Sature l’absence.
La veille étire les instants complices
L’aurore farde les songes somnolents.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 45

Quand les mains brisent le silence…

Silenciaires
Les yeux écoutent
La chanson de gestes berce les heures
Une pantomime entendue dévoile le mystère
Et les mains vocalisent l’âme aphone.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 49


Dessin de Marie Vermunt

Départ

Le logis s’est déshabillé de mon enfance.
Il expire mon âme dolente.

Jadis les passions giflaient ses murs,
Mes rires les ont caressés.

La maison éteinte
léthargique
Attend son nouveau souffle.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 43

Marie Vermunt

Absence

Les jeux et les rires se sont tus.
Le courtil déserté s’est assagi.
Il résonne de votre silence.

La frondaison siffle la fête.

L’escarpolette somnolente se languit,
Elle encense mon âme du parfum commensal
L’Absence.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 34

Voilées

Une grâce drapée de ferveur se cloître.
Les Écritures ont immolé son sourire.
Le foulard sacré tamise ses désirs
scelle ses mots.

À contre-jour,
Son visage reclu se mire dans nos regards.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 49

Cauchemar

Une sanguine démente a biffé ton sourire.
Elle a paraphé sur ton visage, son rictus.

Dans la chambre exangue
La douleur puise sa rage.
Les cris de la chair couturée
Éclaboussent mon âme glacée.

Mon souffle éthérise ta souffrance
cajole tes plaintes.

Les murs pastellisés accueillent ta délivrance.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 32

Marie Vermunt

L’édifice fragile de notre histoire (La pointe de l’iceberg n. 12)

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L’édifice fragile de notre histoire

En proie à l’effroi
on ne saurait dire
rien de sensé
en dehors des larmes
brûlant nos yeux
ou de cette poussière
nous glissant des mains.

Puisqu’on nous défigure
notre place la plus belle,
notre maison la plus accueillante
se révélant bruyamment
l’édifice fragile de notre histoire,
est-ce que nous trouverons la force
de nous relever ?

Notre mort ne nous fait pas peur
pourvu que jamais ne s’arrête
la fabrique tenace de notre cathédrale.

Giovanni Merloni
__________________

Il fragile edificio della nostra storia

In preda al terrore
non si sa dire
niente di sensato
se non lacrime
che bruciano gli occhi
o questa polvere
che scivola tra le mani

Se ci sfigurano
la nostra piazza più bella
la nostra casa più accogliente
che rumorosamente si rivela
il fragile edificio della nostra storia
troveremo la forza
di rialzarci ?

La nostra morte non ci fa paura
se continuerà la fabbrica
della nostra cattedrale.

Giovanni Merloni

Au profit de quoi, en France, allons-nous vivre dans une société où le travail, la justice et les bases culturelles de la civilisation seront de moins en moins garantis ?

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Pablo Picasso, Guernica

Au profit de quoi, en France, allons-nous vivre dans une société où le travail, la justice et les bases culturelles de la civilisation seront de moins en moins garantis ?

Toujours en me demandant comment est-il possible que nous en soyons là — à la destruction systématique de biens et valeurs aussi primordiales qu’indispensables pour qu’une démocratie puisse se défendre des attaques venant de l’extérieur — je m’obstine à croire que les hommes et les femmes de France sauront arrêter la vague des actions négatives qui en défigurent l’image et le rôle en Europe et dans le monde.

Dans les récentes interventions gouvernementales concernant la justice, le travail et l’école — trois questions intimement entrelacées et interdépendantes depuis toujours — on perçoit la hâte d’empirer les équilibres existants, négligeant de garantir aux citoyens français cette partie essentielle de la « certitude du droit » qui vient du partage d’une vision commune au sujet des conquêtes et des valeurs de notre démocratie républicaine.

Giovanni Merloni

Sans ultérieur commentaire de ma part, je vous transmets deux entrevues animées par Valère Staraselski, écrivain et journaliste de l’Humanité dans l’émission « Libre parole »  :

— La première, avec Jean-Paul Jouary, philosophe et essayiste : « L’enseignement de la philosophie est-il en danger ? »

— La deuxième, avec Meriem Ghenim, avocat : « Une justice privée coûtera cher aux contribuables ! »

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« Mais les mots se cognaient aux cloisons… » (Rencontre des Poètes sans frontières avec Alain Morinais)

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Vital Heurtebize et Alain Morinais

« Mais les mots se cognaient aux cloisons… »

VITAL HEURTEBIZE — Comment es-tu venu à la poésie ?
ALAIN MORINAIS — D’abord, je voudrais dire que je ressens une émotion très forte à être ici. C’est à la fois un honneur et une grande fierté aussi d’entendre Vital Heurtebize s’exprimer comme il vient de le faire… Quand on est dans son coin, tout seul, pour écrire, on imagine difficilement le lecteur et d’ailleurs, sincèrement, je n’écris pas pour être lu.
J’écris simplement pour écrire. Après, bien sûr, quand quelqu’un, comme Claire, lit ce que vous avez écrit, c’est très surprenant parce que d’abord vous n’avez pas l’impression que c’est vous qui l’avez écrit et puis il y a une dimension nouvelle qui apparaît avec cette lecture, et c’est vrai que la voix donne une vue nouvelle, une vie différente.
Alors, comment suis-je venu à la poésie. En fait, j’y suis venu par hasard. Je vais essayer de vous le dire. C’est compliqué. J’écrivais à cette époque-là le roman que ma femme m’avait demandé d’écrire. Elle était malade et elle voulait absolument que ce livre paraisse avant de disparaître. Et donc tous les matins je me levais pour écrire ce roman. Tous les matins – de cinq heures et demie jusqu’à l’instant où elle pouvait se lever – j’écrivais et il fallait écrire vite. Et le poids à la fois de la maladie et de l’écriture de ce roman, très lourd à porter, a fait qu’à un moment donné j’ai eu le besoin de respirer, de trouver un autre souffle et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire quelques vers. Tout au moins, j’essayais d’écrire quelques vers. L’objectif n’était pas d’écrire de la poésie, l’objectif était de trouver un autre style d’écriture qui était plus fulgurant et qui me permettait de respirer, tout simplement, d’échapper au poids de la situation.
Et puis, petit à petit, j’ai terminé ce roman et j’ai continué à écrire des poèmes, des textes qui me paraissaient à l’époque comme pouvant être des poèmes. J’ai continué à les écrire et me suis aperçu, en persévérant, que ça devenait la forme d’écriture dans laquelle je me sentais mieux et où je pouvais véritablement, très très rapidement en fait, exprimer mes sentiments. Et depuis d’ailleurs, je n’écris plus de roman.
Je ne peux plus écrire, je ne peux plus m’installer dans des histoires longues, j’ai besoin de la fulgurance de la poésie, de l’écriture. J’écris parfois en quelques minutes, parfois en quelques heures. Jamais beaucoup plus, parce que je ne sais pas ce que je vais écrire. Quand j’écris, je ne sais pas ce que je vais écrire. Je suis incapable d’écrire sur commande, je suis incapable d’écrire sur un thème.
OLIVIER LACALMETTE : En songeant aux peintres… je dirais que vous êtes un poète « improvisionniste » !
ALAIN MORINAIS : Je ne sais pas si je suis un poète « improvisionniste ». Si vous voulez, quand j’écris, un mot appelle un autre mot, une phrase appelle une autre phrase. Je ne sais pas où je vais, sincèrement, dans la plupart des cas. C’est seulement arrivé peut-être à la moitié ou à plus de la moitié du texte qui est en train de s’écrire que je commence à percevoir un sens à ce que j’écris et arriver à lui trouver une chute… qui était pour moi imprévisible.
VITAL HEURTEBIZE — Tu viens de nous définir un peu l’inspiration pour ce qui te concerne. Lorsque tu te mets devant ta page blanche, est-ce que tu as, sinon l’intention, du moins le besoin d’écrire ?
ALAIN MORINAIS — Comme je ne peux pas écrire sur commande, je ne peux pas me mettre devant une page blanche si je n’ai pas une pulsion… Je suis en train d’observer quelque chose, j’écoute une musique, j’écoute quelqu’un, ou je lis un texte et brutalement une envie imprescriptible d’écrire apparaît. Je ne sais pas à quel sujet, mais il faut que j’écrive… Il apparaît un mot, il apparaît éventuellement une formule qu’immédiatement je couche sur le papier et ensuite se déroule ce qui doit se dérouler sans trop savoir encore une fois vers quoi cela va me conduire…
C’est une sensation très bizarre, parce qu’en fait je dis souvent que quand j’écris un poème, le poème m’apprend plus sur moi… une fois que j’ai fini le texte j’ai appris quelque chose sur moi, que j’ignorais souvent avant de l’avoir écrite. Je découvre certaines choses en les écrivant alors qu’en réfléchissant tout simplement sans la plume ça ne vient pas toujours.
PHILIPPE COURTEL — À l’origine de la poésie, en général c’est la mère du poète, et là c’est une femme. Cela échappe un peu, il me semble, à la règle générale…
ALAIN MORINAIS — Ce qu’il faut savoir quand même c’est que je viens très tard à l’écriture. Entre l’âge de 22 ans et à suivre 38 ans d’activité professionnelle délirante, ne me permet pas un seul instant d’écrire un seul mot ni une seule ligne, encore moins. Je n’ai pas le temps, et la littérature est complètement éloignée de mes activités…
Donc j’écris avant l’âge de 22 ans, je reviendrai à l’écriture à soixante ans passés. Je ne veux pas dire que je n’ai pas écrit pendant ce temps-là : j’ai écrit des textes commerciaux, des textes pédagogiques, plutôt que de la littérature. Donc je viens tardivement à l’écriture, à la littérature, mais je ne pense pas que ce soit le fruit d’une difficulté, d’un problème relationnel avec la mère ou avec le père. Je ne pense pas. Par contre, dans le dernier poème que Claire vient de lire, « L’enfance », j’exprime d’une certaine manière une des réalités de mon enfance.
C’est vrai que dans l’écriture, par l’écriture on est amené à dire des choses que les mots ne savent pas dire… il y a la pudeur qui intervient… On n’oserait pas dire ce que l’on écrit, je crois…
GIOVANNI MERLONI — Moi j’ai l’impression que ce que tu es en train d’écrire maintenant c’est un journal intime qui garde un lien strict avec ta précédente écriture en prose. Une fois accompli, fini, le roman dont tu nous as parlé demeure très important pour toi. Tu l’as abandonné, certes, mais il est resté dans toi, ne cessant de s’écrire, parce que ce roman était une charnière primordiale de ta vie projetée vers le futur.

Selon ce que j’ai compris, ce roman a donc continué à produire des effets… Ce que je comprends en écoutant tes vers, c’est que tu entends avant tout ta propre voix : c’est ta voix qui donne le « la » chaque fois que tu te mesures à la page blanche, c’est ta voix qui te dit : « commence, écris… » Il y a un mot initial, une suggestion agissant comme une musique, une émotion qui doit urgemment s’expliquer.
D’abord, j’avais pensé, c’est philosophique. Mais ce n’est pas philosophique, c’est une recherche qui démarre avec le premier mot, ce mot qui est la mouche qui traîne les chevaux et le char, c’est la mouche cochère… Après tu t’interroges… et c’est un nouveau parcours qui est aussi une continuation de ton premier roman. Au bout de ce parcours, tu auras écrit un autre grand roman, fait de fragments tenus par un fil rouge très cohérent. Un grand roman qui sera la satisfaction de ta femme !
ALAIN MORINAIS — C’est tout à fait juste. C’est bien vu. Ce roman c’est l’histoire de mon arrière-grand-mère. Elle a vécu 102 ans, elle est morte dans sa cent troisième année… Elle s’est endormie le soir et ne s’est pas réveillée le lendemain matin et, jusqu’à l’âge de ses 102 ans, je parlais avec mon arrière-grand-mère. Elle me racontait le Paris des becs à gaz, des tram à chevaux… Elle était aussi capable de me parler de la recherche spatiale de Yuri Gagarin à l’époque, du Sputnik… C’était une femme exceptionnelle… dont j’avais envie de raconter la vie. 102 ans à cette époque-là… Entre 1865 et 1967, elle avait traversé trois guerres, elle avait traversé des événements considérables, elle avait vécu une vie incroyable qui était en même temps, pour moi, un résumé de la condition féminine, et j’avais envie de raconter son histoire pas simplement pour la petite histoire. Une véritable histoire de la condition féminine… Il s’agissait donc d’un sujet qui me tenait à cœur parce que j’avais découvert au travers d’elle la réalité de la vie des femmes à la fin du XIXe siècle, et jusqu’au milieu du XXe encore. D’ailleurs, si l’on regarde, maintenant il y a parfois des choses qui n’ont pas beaucoup changé.
C’est ce roman qu’il fallait absolument produire. Puis, intégrée à l’écriture de ce roman, est venue une manière d’écrire différente, qui a débouché sur une forme poétique, totalement libre. Je n’écris qu’en vers libres.
JEAN-YVES CUÉNOD — C’est une poésie vibrante. La question que je voulais vous poser est la suivante : quel est le moteur primordial de votre écriture, le « sens » du mot ou le « son » du mot ?
ALAIN MORINAIS — Sincèrement, je ne pourrais pas répondre. Parce que c’est un mot qui vient tout seul ou un vocable… mais je ne sais pas si c’est le son, si c’est le sens, je n’en sais rien. Par contre ce que je sais, c’est que quand j’écris je me parle. Je ne sais pas écrire dans le silence. Je me parle intérieurement. En écrivant un mot, deux mots, trois mots, je n’arrête pas de me lire et de me relire, certainement pour trouver le rythme à l’oreille… Sans doute là, à ce moment-là, c’est plus le son, le rythme, que le sens. Le sens vient certainement beaucoup plus tard. Mais, pour répondre à votre question, au départ je n’en sais rien. Peut-être est-ce le sens, peut-être est-ce le son : je ne sais pas pourquoi à ce moment-là tel mot, telle lumière, telle couleur ou tel reflet de la mer me donnent envie d’écrire quelque chose. Sincèrement, je n’en sais rien.

Claire Dutrey

22 mars 2019, Claire Dutrey lit quelques poèmes d’Alain Morinais
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Inspiration

Une houle d’idées confuses
Déferle marée montante
Écumant ma mémoire
Ballotée de vagues à l’âme

C’est à l’heure de basse mer
Quand le flot des questions se retire
Qu’apparaissent les tables
Chargées de gangues à trier d’eaux vives

Comme l’océan s’en remet aux caprices de la lune
Le poème s’écrit aux fantaisies de ma plume
Les pieds englués de paroles inutiles
Qu’un vocable insensé soudain illumine

Et la mer reprend se droits d’amertume
Emportant avec elle ce qu’aujourd’hui ne rime
Ces mots embourbés soumis à ratures
Qu’une lune nouvelle nous rendra confondants

Qui sait

Alain Morinais, « Résonnances », AMs éditions 2018, page 13

Écrire un poème

Écrire un poème
n’est-ce pas arrêter le temps
L’espace d’un instant
et pour longtemps donner l’espace au temps

Écrire un poème
n’est-ce pas faire d’ici au delà
un ailleurs sans savoir où
ni comment ici devient là-bas

Écrire un poème
n’est-ce pas murmurer l’à présent à l’oreille du vent
rêvant d’un temps outre-songes
découvrant ses ombres des passés

Mais, écrire un poème
n’est-ce pas trouver les mots de l’instant
espérant comprendre encor pourquoi
le temps d’apprendre à lire

Alain Morinais, ibidem, page 24

Vital Heurtebize et Alain Morinais

La page

Blanche de silence
Papier
Glacé d’absences

Vide mémoire à l’écrit
Des mots
Des mots dits en confidences
Faux-semblant d’isoloir

L’empressement de lui dire
Et puis l’angoisse de
Se trahir

Un mot donne à voir
À présent à s’entendre
Ou se méprendre

Alain Morinais, ibidem, page 28

Vivre

Vivre
C’est ramasser les pierres en chemin
En sachant que chacune peut nous apprendre d’elle
Et les reposant dans la mémoire du monde
Se faire une fête de l’avoir compris

Alain Morinais, ibidem, page 37

Alain Morinais

L’enfance

Les mots se cognaient
aux cloisons de verre de ses silences

Le théâtre des grands lui
semblait des jeux d’enfants

Les jeux des enfants une invention
de parents sans doute
Pourquoi aiment-ils toujours les bêtises

Lui ne comprenait pas ce
que l’on attendait de lui

Quand il était
Ce qu’il voulait
On lui disait
Mais
qu’est-ce qu’il te prend
Quand il était ce qu’on voulait
On ne lui disait plus rien

Alors il a décidé d’être dedans
Comme il l’entend
Mais les mots se cognaient aux cloisons

Le verre de ses silences

Alain Morinais, ibidem, page 39

Cliché d’avent

À la brune
Des cendres de brume
Encrassent l’orée des nuits de décembre
Et les rideaux se ferment
Sur la froidure embuée des fenêtres

Dedans
S’oublient les bégaiements d’un hiver d’avance
Dans la douceur feutrée d’un chant de Noël
Rayonnant de sourire dans les yeux des enfants
Brillants de guirlandes aux couleurs électriques

Senteur de sapin parfumé d’orange
Bruissant de papiers d’or et d’argent froissés
Chaude saveur des chocolats
Mémoire d’âge tendre embaumé de joie.

Alain Morinais, ibidem, page 41

L’infini

Seul
Dans l’intimité de la plage
L’horizon brûlait à retarder la nuit
La marée découvrait ses dessous
Le sable s’élongeait sous les caresses d’océan
Le miroir désormais eaux baignait le ciel
L’astre embrasait la terre, la mer et le cieux
L’immensité doutait de ce qui est des reflets

Ce soir-là m’a dit vivre à l’infini

Alain Morinais, ibidem, page 60

L’adieu

Tu savais et tu n’en as rien dit
Je savais mais je n’ai pas voulu qu’il soit dit

Tes lèvres faisaient semblant de parler sans trembler
Ta langue de banquise glaçait tes maux de silence

Ma bouche mâchait des cailloux brûlants
Mes yeux coloriaient les images aux crayons des enfants
Mer regards reflétaient des histoires sans y croire

Le béton nous coulait des oreilles
à ne plus rien entendre du plus simple à comprendre

Alain Morinais, ibidem, page 71

5 août

Quelques notes d’hier
à faire danser l’amer
Marée montante d’un sanglot
aux bouffées d’oublis revenus
Reflet d’étrange lumière
crue à jamais pourtant disparue

Vagues à lames au fil tranchant
de pas glissés à contretemps
Dans l’éclat de rire de tes yeux
La nuit sera tango
jusqu’au miroir fané du matin clair

Alain Morinais, ibidem, page 87

Fenêtre ouverte sur un matin rieur

Fenêtre ouverte sur un matin rieur
Ce sont pourtant des pleurs qu’ils prédisaient tout à l’heure
Un couple de linottes est venu se poser
Le ciel était si lourd à porter
En ce printemps prisonnier de l’hiver
L’horizon était même tombé dans la mer
Mais le long de la route les fossés sont restés verts
À cause sans doute des plaies d’un été de travers
Enfin peut-être
Je ne sais pas
Je ne sais plus
Toujours est-il que les fossés sont verts
Et le bleu bitumineux rend le chemin joyeux
Et le chant des linottes mélodieux

Alain Morinais, ibidem, page 98

À la rencontre du bonheur

Et puis, graver dans la mémoire du temps l’émotion d’un présent qu’emporte le vent à balayer chaque instant, sans pouvoir arrêter l’heure de l’éphémère à la rencontre du bonheur

Alain Morinais, ibidem, page 107

Marcher

La pierre émerge immobile
Chargée d’histoire des dessous ensevelis
Il faudra le vent, la pluie à lui faire dévaler les pentes
Les rouleaux d’océan à découvrir les côtes
L’emporter vers d’autres mondes et transporter le sien

L’arbre grandit sur place
S’enracine, s’élève et s’en remet au ciel
La tempête l’arrache à ses certitudes
Disperse son présent au souffle des vents
Offre au futur cette empreinte nouvelle née du mouvement

Choisir son lendemain
Rose cardinale au poing
Libre de fouler l’espace selon le temps qui passe
Aller au devant même au contraire du vent
Le chemin ne s’ouvre qu’à ceux qui marchent

Alain Morinais, ibidem, page 113

Le tilleul tremble
À Janine

Trois marches à descendre
image d’hier
Le miroir de la chambre
Il y a tant à refaire

Le rire de ses yeux
Le rire de sa voix
À l’orée du parcours
Le rire de son pas
Le rire de son rire

Toujours
Elle me revient
du temps d’avant

Rien ne s’écrit au présent
Demain ne se dit maintenant
Nous ignorons tout de la route
Et le pas nous conduit

Bien au-delà du doute

Alain Morinais, ibidem, page 126

Énième reprise

Sous les coups du soleil
Le ciel a des bleus

Les bleus du ciel son bleus
Des bleus lumineux

Des bleus ciel, pommades de lumière
Protégés des coups du soleil
D’un baume sur sa peau veinée de ciel clair

Jaune clair
Le jaune dans le ciel se pommade les bleus
En pleine lumière
Avant que ne s’achève la reprise
Sans connaître l’issue du combat
Quand bien même, fatigué
Le soleil s’apprête à succomber
Laissant la place à l’orangé

Les bleus, les jaunes s’estompent
En ces soirs d’écorce d’orange
Marbré de miel, coulé de cire huilée de noix

Bientôt couleur mandarine
Les bigarades se font sanguines
Les coups se portent à présent tachés de sang

Le combattant suprême s’écarlate
Explose les rouges venus d’enfer
Enflamme l’olympe d’incarnats
Empourpre les cuivres incandescents

Mais un déluge d’outre-mer étouffe l’incendie couvert de bruns amers

Dans un dernier sursaut
L’horizon se déchaîne
La forge rougit ses fers et le libère
Avant qu’il ne tombe à la mer

Entraîné en ténébreuses profondeurs
L’astre ne peut résoudre nos peurs
La nuit l’emporte et ensevelit avec lui
Nos rêves, d’un éternel oubli

Pourtant
Tant qu’un lendemain reverra le soleil
L’horizon déchaîne ne saurait y sombrer

Énième reprise
Ce n’est que partie remise

Alain Morinais, ibidem, pages 154-155

Vendredi 22 mars 2019, au Hang.Art, la rencontre des Poètes sans frontières avec Alain Morinais a ouvert des horizons nouveaux.
D’abord, les réponses, on ne pouvait plus sincères qu’Alain Morinais a fourni à Vital Heurtebize et aux autres participants, nous ont fait comprendre que la poésie est une chose extrêmement simple. En même temps, elle représente un but très difficile sinon impossible à atteindre. Ou, plus précisément, la poésie ne peut jamais se configurer comme un but. La poésie, chez un poète vrai comme Alain Morinais, jaillit toute seule, à partir d’un mot ou d’une nébuleuse d’émotions.
Ensuite, on a bien appris que chacun doit trouver la façon de s’exprimer qui lui correspond le mieux. Alain Morinais nous a expliqué que son roman sur la condition féminine à cheval de deux siècles passés avait été, pour lui, une épreuve dure et assez contraignante, à laquelle il avait finalement réagi, s’adonnant à l’écriture libre de la poésie. Son témoignage m’a fait revenir à l’esprit un long cortège de poètes qui se sont efforcés d’écrire des romans en y déversant forcément leur langage poétique dense et visionnaire. Je pense d’abord à des exemples italiens, tels Ugo Foscolo ou Cesare Pavese, qui nous laissent quand même des chefs d’œuvre inoubliables. Je pense aussi à l’un de mes préférés, Alvaro Mutis, qui a suivi un processus créatif tout à fait unique, achevant d’abord les poèmes ayant pour personnage principal le gabier Maqroll, réécrivant successivement les romans de Maqroll en prose.
Dans le cas d’Alain et de sa poésie extrêmement limpide et moderne, j’admire aussi la cohérence dans la recherche de sa véritable vocation, de son authentique registre, et je suis vraiment touché par son courage : il n’a pas hésité à choisir pour le mieux !
Enfin, nous avons constaté que l’on peut entreprendre l’art de la poésie à n’importe quel âge. C’est la vie même qui décide. Marguerite Yourcenar disait qu’il faut attendre cinquante ans avant d’entreprendre un premier roman. C’est exactement ce qu’a fait Alain Morinais. Pour écrire, il faut savoir créer une distance vis-à-vis des faits, des lieux et des personnages qu’on a envie de rendre éternels. Il faut créer autour de soi un rideau invisible pour y nourrir une vie parallèle à l’enseigne de la liberté.
Et voilà comment Alain Morinais l’entend, sa liberté. Dans une poésie, très emblématique, consacrée à son enfance, il nous confie son plus intime secret : « Quand il était/Ce qu’il voulait/On lui disait/Mais qu’est-ce qu’il te prend/Quand il était ce qu’on voulait/On ne lui disait plus rien/Alors il a décidé d’être dedans/Comme il l’entend/Mais les mots se cognaient aux cloisons… »

Tout au long d’un intervalle consacré au travail « délirant », les mots du poète sont restés accrochés à ces cloisons, au « verre de ses silences », jusqu’au moment où il a découvert que sa poésie pouvait briser les verres de ces cloisons et en même temps, se réjouir de ce coin solitaire, le lieu mieux adapté pour s’exprimer librement et y revivre petit à petit les miracles de la vie.

Giovanni Merloni

J’étais… Je suis (La pointe de l’iceberg n. 11 )

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001_pantheon 180 J’étais… Je suis

J’étais
un caillou roulé sur le goudron,
un épouvantail souillé,
une affiche déchirée,
un album de famille
vidé de sourires,
un estomac dévoré
par des joies féroces,
un corps de carton-pâte ou de cire
écrasé par l’émoi soudain
d’une épreuve précoce.

J’étais
un costume inhabité,
un geste engourdi,
une ombre audacieuse
osant les labyrinthes et les échos,
le hasard emprunté
sur un chemin de cailloux
me précipitant dessus
le silence assourdissant de la mort.

J’étais
un geste héroïque
verrouillé dans un sombre
deux mètres pour deux,
l’odeur sublime
de mes spermatozoïdes
décédés par millions.

002_caravaggio 180

J’étais
un mot précurseur
gardé à vue
par des phrases faites,
un geste entre parenthèses
n’ouvrant pas de portes
aux joyeuses hypothèses

ne refermant pas non plus
le cheval fou de la vie.

J’étais
une torture subie,
un indomptable sentiment
de culpabilité et d’espérance,
un alibi rédigé en quatre copies,
un dossier envoyé par la poste
aux parents, aux joues ridées
aux cheveux blancs et gris
aux persiennes cassées
au sommet du lierre.

J’étais
un dessin
aux couleurs effacées
un baiser sans lèvres
une langue renfermée
sous un amas de pierre.

Je suis
les yeux dans l’étang,
la terre coagulant
le sang et la salive
d’une mort bénéfique
qui raidit la mémoire.

Je suis
l’élégie du nécrologe fleuri,
la longue attente de l’amour
enfin explosé
à l’orée de beaux jours
révélateurs de contrariétés.

Je suis
un corps ressuscité
au milieu des décombres,
l’estomac oubliant ses blessures
ses effrayantes douleurs,
les bras s’étirant à mort
pour atteindre ton ombre
lumineuse.

Je suis
le regard imperturbable
devant les dessins
que la destinée trace
sur mon horizon de mouches :
d’abord le brouillard
ensuite le ciel gris
enfin le bleu de la nuit.

Je suis
une aube endolorie
et pourtant sereine
flanquant des coups de pied
de joie et de peine
contre les feuilles mouillées.

Je suis
le rêve mort
qu’à nouveau s’égosille
à chanter sans répit
la litanie de nos corps
de nos pas, de nos ombres,
le drap frais hébergeant
encore une fois la joie indicible
d’être au creux de tes mains
ce que j’étais
ce que je suis.

Giovanni Merloni

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Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Comme un ours en été… (La pointe de l’iceberg n. 10)

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Giovanni Merloni, La précieuse, 2019

Comme un ours en été…

Tout à fait innocemment, sans avoir envie de me blesser, voire de casser mon équilibre, quelqu’un m’avait persuadé que cela ne marchait pas. Quelqu’un que j’avais moi-même sollicité, bien sûr.

Quand on a affaire à un jugement ayant en lui-même quelques lueurs de vérité, cela peut déclencher en nous une foudre ou alors une bombe à retardement, destinée à exploser rien que deux ou trois jours après cette espèce d’euphorie de la vérité qui nous avait provisoirement rendus insouciants et courageux.

Cela est relativement important si notre château de sable, qu’un seul souffle de vent a anéanti, avait été auparavant construit et embelli avec la patience et l’amour d’une vie entière… Ce qui compte c’est découvrir, amèrement, qu’il s’agissait d’un abri inadéquat : accueillant pour nos personnages et nos rêves les plus hardis ; très inconfortable pour les exigences et les impatiences de ses visiteurs. Ou alors s’agissait-il d’un personnage, fort ressemblant à nous-mêmes, auquel on avait de but en blanc enlevé le permis de séjour, l’obligeant à traîner dans la menace d’être renvoyé là où personne n’en voulait plus de lui…

Il m’est arrivé plusieurs fois de ma vie d’avoir cette furie, ce besoin spasmodique de savoir…
En mars 1985, j’étais avec mon frère et ma sœur au rez-de-chaussée du Policlinico, un grand hôpital structuré par pavillons, moderne pour son époque, situé en face de la cité universitaire sur viale Regina Margherita, un boulevard assez austère qui mène au cimetière monumental du Verano. Ma mère ne sortait pas du bloc opératoire et l’on nous avait dit que le professeur paraîtrait de l’un de deux ascenseurs de l’entrée. Je n’oublierai jamais la tension de cette attente et ma ténacité désespérée d’être là, à la rencontre de la vérité. Pour une étrange coïncidence, le nom du chirurgien illustre était Piaz… tandis que Pia c’était le prénom de ma mère. Un prénom que mes aventureux grands-parents Agata et Alfredo avaient emprunté à la fameuse Porta Pia de la brèche, ma mère étant née à Naples en juin 1913 et n’ayant que quatre mois quand on la porta à Rome avec Maria, sa sœur aînée, comme prévu…
Cependant, le docteur Piaz ne pouvait rien faire de plus. Après une intervention de quelques heures, ma mère pouvait vivre encore quelques mois, mais elle était condamnée. C’était le même mot insupportable qui avait emporté mon père, s’associant encore une fois à un autre mot inexorable. Je me souviens bien d’avoir adressé la parole au chirurgien tandis que mes frères s’approchaient aussi… Et cette réponse, débitée de façon brusque sinon carrément brutale, agit immédiatement sur nos visages, jusque-là colorés de cet infime espoir auquel on essaie de s’accrocher… celui d’être arrivés à temps pour la sauver. À l’unisson, en un seul instant, nous fûmes contraints à regarder la mort dans les yeux. Nous sortîmes dehors, à la recherche d’un banc où nous asseoir…

On ne se sépare jamais de son propre père ni de sa propre mère. Ils sont toujours là, nos juges bienveillants, nos tendres interlocuteurs qui se laissent reprocher pour de petites interdictions ou d’imperceptibles manques de confiance en nous. Cependant, comme on dit, tout venait du cœur, tout était fait pour le bien, avec l’esprit d’un partage profond qui jamais ne se décollait du respect de la diversité et l’unicité de chacun de nous trois. Toujours est-il que je me suis vivement battu pour emboucher et poursuivre ma route à moi, même contre ce que mes parents auraient voulu… tout en leur obéissant, tout en leur donnant la dernière parole.
Et voilà que cette route est constellée de petites gloires ainsi que de grandes renonciations, d’enthousiasmes et de grandes incertitudes. Il s’agit d’un parcours de guerre où je ne me suis guère épargné, m’adonnant sans trop me protéger à une confrontation continue et acharnée avec d’autres gens de tous les âges, sexes et conditions au bout de laquelle je suis sans doute la conséquence d’une séquelle infinie d’influences subies ainsi que de réactions à tout ce que j’ai moi-même, plus ou moins inconsciemment, voulu transmettre.
Quitte à me voir de temps en temps forcé à prendre le temps de me lécher les blessures loin de tout radar, la vie, heureusement, a été assez clémente avec moi, en me faisant cadeau d’une insoupçonnée capacité de renaître, de tourner la page et de partir enfin vers de nouveaux horizons.

Sans me soucier de voir jusqu’où mon amour était partagé, je m’étais immergé dans une étrange liaison, assez unilatérale, avec la ville de Bordeaux, entamée un jour d’été de 1991 quand j’entendis pour la première fois en magnifier les beautés et peut-être terminée le jour où la voix de Stendhal m’est arrivée comme celle d’une mère m’octroyant doucement une possible voie de fuite. Je trouverai cette phrase lumineuse et l’ajouterai sans doute ici : l’un de mes écrivains préférés m’expliquait finalement que cette ville profite depuis longtemps d’un statut spécial par rapport aux autres villes de la France et y demeure accrochée telle une belle femme indifférente ayant trouvé la formule pour ne pas souffrir.
Je n’ai cessé pour autant de travailler à mon livre, à m’acharner pour que ma langue française devienne une langue audible et bien sûr une langue capable de se faire entendre, m’ouvrant les portes de cette ingrate bien aimée.
Et je ne suis pas sûr que mon roman est malade, affecté par une forme de « cancer » des livres avec le soupçon redoutable d’une « métastase » en cours.
Je suis convaincu du contraire : il est bien vivant mon grand livre ouvert. Il a juste besoin de se promener un peu sous le ciel du printemps pour retrouver ses forces et redonner envie à ses personnages de se battre…

Voilà mes amis que je vous ai raconté ce qui s’est passé pendant une assez longue période d’hibernation. Maintenant, accoudé au balcon de mon boulevard tout à coup printanier, je me découvre une étrange envie de danser, de monter sur une trottinette pour découvrir le « réseau » des deux roues parisiennes. Après des mois de léthargie profonde, je cesse d’être une taupe et me découvre joyeux comme un ours en été…

Giovanni Merloni

Guérir (Zazie n. 68)

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Guérir

Guérir.
Paresser, boire, se reposer, cesser d’errer,
laisser le corps s’endormir parmi des voix aimées.
Manger, attendre, essayer de comprendre,
entrouvrir les yeux, vers le soleil,
ouvrir, en cachette la porte secrète du cœur.

Sortir sans attendre.
Voyager sans vagabonder.
Aller sans revenir.
Rencontrer des maisons de chaux et de bois,
des prés à dessiner,
des albums à remplir d’histoires
à ne raconter qu’à nous-mêmes.

Guérir.
Briser le cercle des murs assiégés
par une sortie élégante et clandestine,
tout en cachant le sourire,
tout en feignant un rictus de douleur.
Briser le petit nuage sombre.
Sortir dans la mer, en larges brasses.
Tête relevée, chercher une île verte
où le corps se perd,
où l’esprit se rassemble
et l’écheveau lentement se dévide.

Envoyer des cartes postales
depuis l’île secrète :
“Bonjour à tous. Je vais bien.”

Giovanni Merloni

« Le poète possède La clé de la maison Le mystère gelé Empêche nuitamment Qu’il en ouvre la porte » (Rencontre des Poètes sans frontières avec Francis Vladimir)

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Vital Heurtebize, Francis Vladimir et Giovanni Merloni

« Le poète possède La clé de la maison Le mystère gelé Empêche nuitamment Qu’il en ouvre la porte »

Vendredi 22 février, il y a donc une semaine, le poète Francis Vladimir, dont j’avais récemment esquissé un premier portrait, a été invité au Hang’Art par Vital Heurtebize et Claire Dutrey et j’ai eu l’honneur et le plaisir de le présenter aux Poètes sans frontières.
Pendant cette rencontre mémorable, Francis Vladimir nous a partagé quelques-uns des moments les plus significatifs de son parcours d’écrivain et de poète, ainsi que d’homme de théâtre, en nous révélant — pour expliquer aussi la richesse visionnaire de son dernier recueil poétique, « Célébration » — la raison primordiale de son attachement à la nature, ayant un rôle central et irremplaçable dans son univers poétique et littéraire.
Il nous a alors raconté l’histoire de cette extraordinaire fratrie — sept, entre frères et sœurs dont il est le quatrième — issue d’un couple de Catalans réfugiés dans le Roussillon au lendemain de la dramatique « retirada » de l’armée républicaine espagnole de 1939. C’est donc à partir d’une enfance heureuse et d’une adolescence laborieuse dans l’exploitation familiale du père à Elne que l’amour de Francis pour sa terre et les paysages alentour a nourri sa fantaisie, en déclenchant en lui un tempérament d’artiste à multiples facettes. Francis Vladimir a mis en valeur aussi, bien sûr, son penchant spontané pour les romans français et russes du XIXe… et le rôle qu’a très tôt exercé pour lui la machine à écrire, clairvoyant cadeau de Daniel, son plus jeune frère…
Ensuite, même s’il ne nous en a pas parlé, il est évident que les expériences de la vie adulte, dont une partie importante s’est déroulée dans la région parisienne, ont eu leur importance dans l’accomplissement de ses oeuvres, de plus en plus mûres et équilibrées, en créant quelques contrepoids à son tempérament « de feu » dont il nous a parlé très sincèrement.
Tout en se définissant « tardif » — ayant écrit sa première composition poétique à vingt-sept ans pour célébrer l’anniversaire de sa sœur qui en accomplissait trente —, Francis Vladimir est indéniablement un poète, un vrai poète, qui révèle, par sa culture et ses ouvertures vers d’autres formes d’expression — notamment le roman et les textes de théâtre —, une vaste palette de créateur et de passeur.
G.M.

Francis Vladimir, Giovanni Merloni et Claire Dutrey

Claire Dutrey lit « L’hiver » depuis « Célébration » de Francis Vladimir
(Editions « au Point 9 » 2018)

L’hiver
Aller là-bas,
Se blottir sur le sein de neige
De la dernière nuit…
Alexandre Blok

Perséphone, pour ce grain de grenade…
L’oublier en plein gel d’hiver ?!
Marina Tsvétaïeva

Mais cette saleté
De froide planète !
Même trois cents soleils
Ne peuvent la réchauffer
Serge Essènine

Un regard ahuri et des yeux d’iris sombre,
Un silence complice,
J’étais mort, je ne saurais mieux dire
Le désarroi, ce grand froid
Venu de l’Antarctique, la dérive de soi
(Francis Vladimir, Hiver 1, page 127)

Nuit d’hiver, longue, obstinément profonde,
Où chaque bruit résonne comme une horloge
Indigne. Des bruits sourds, des silences
Et à nouveau des bruits, gémissements de nuit,
Cris d’effraie pour une âme en péril
(Francis Vladimir, Hiver 2, page 127)

En hiver tout prend une allure nouvelle
Tout est alenti au point de détourner le rythme
De toute chose. Marche ou respiration, regard,
Introspection, tout est ravalé au grand frisson
Que le froid au dehors parfois réveille en nous
(Francis Vladimir, Hiver 6, page 128)

Tout n’était que silence, assourdissant silence,
Éteignoir de la vie sous la coupe du froid
Et là-haut dans des régions lointaines
Faites du grand cosmos et des météorites
D’un coup s’est rallumée une petite étoile
(Francis Vladimir, Hiver 10, page 129)

Avec l’hiver on perd le seul chemin
Qui nous menait, pour sûr, au bout de soi
Voilà que la couleur disparaît à vue d’œil
Et nous ne voyons plus que l’uniformité
La grisaille, le fond, tout l’envers du décor
(Francis Vladimir, Hiver 17, page 130)

Aussi loin que je puis je continue ma route
C’est une vieille antienne que tout homme
Se répète à l’envi comme s’il regrettait
Qu’à l’hiver de sa vie, le goût de vivre
Ne vibre plus en lui et ne soit que dégoût
(Francis Vladimir, Hiver 19, page 130)

Cette sensation qui se fait jour en moi
Ce frisson qui ralentit l’allure
Fait de moi une chose réduite
Dos rond, bras croisés, les pieds froids
Un être oublié face à son propre hiver
(Francis Vladimir, Hiver 21, page 131)

Ce qui nous engourdit c’est moins le froid, je crois,
Que l’incapacité de notre esprit à cheminer
Toujours vers des ailleurs à regarder bien droit
La possibilité d’une île qui serait l’improbable
Terrain, le territoire ouvert sur le dernier voyage
(Francis Vladimir, Hiver 23, page 131)

Il suffit de regarder autour de soi d’émettre
Des signaux de convivialité pour que l’hiver
Qui avance à pas feutrés nous paraisse moins froid,
Moins agressif, moins piquant, moins coupant,
Une manière en somme de le rendre inoffensif
(Francis Vladimir, Hiver 26, page 131)

Cet hiver dont je parle c’est moins l’hiver du dehors
Celui des intempéries, des gelées matinales,
Des chutes de neige sur les premières hauteurs,
Des glaçons suspendus aux branches distordues,
Des camélias gelés, que l’hiver intérieur
(Francis Vladimir, Hiver 27, page 132)

Épreuve de l’hiver
Dont on ne sort vivant
Qu’en veillant sur son âme
Le corps, lui, incidemment
S’épuise en malfaçons
(Francis Vladimir, Hiver 42, page 133)

Sur mon front, dans mes mains,
Sur mon visage hélas et sur mon corps
Vieilli, je porte un grand hiver
Qui claque à chaque pas, hommage
Claironnant à mes saisons meurtries
(Francis Vladimir, Hiver 49, page 134)

Chaque pas dans l’hiver
Est un pas victorieux
Sur soi et la désespérance
Qui mine les chemins déneigés
De notre courte vie
(Francis Vladimir, Hiver 51, page 134)

Aller au bout de soi
Savoir que le voyage
N’aura plus de chaleur
De couleur seulement
La résolution de l’hiver
(Francis Vladimir, Hiver 61, page 135)

Tout se retire en moi
Les rayons du printemps
La torpeur de l’été
De l’automne la pluie
Sauf l’imminent hiver
(Francis Vladimir, Hiver 76, page 136)

Je passe dans l’hiver
Le bonnet enfoncé
Sur mes oreilles froides
Marchant tête baissée
Et les mains camouflées
(Francis Vladimir, Hiver 93, page 137)

Peu d’entre nous le savent
Il n’y a point d’hiver, point d’été,
De printemps ou d’automne
Il n’y a qu’aujourd’hui
Fait des quatre saisons
(Francis Vladimir, Hiver 109, page 139)

Certains ont froid l’hiver
Pas forcément dehors
Mais chez eux
Dans ce qui, habituellement,
Devrait les réchauffer
(Francis Vladimir, Hiver 110, page 139)

Frappez dans vos mains
Vous sentirez que la vie
Se réchauffe, devient
Moins agressive,
Au plus fort de l’hiver
(Francis Vladimir, Hiver 119, page 140)

L’hiver en poésie
Est une longue traque
Les mots à peine relevés
Se transforment en glace
De fait, le poète est gelé
(Francis Vladimir, Hiver 126, page 140)

À petits pas comptés
Je m’approche du terme
La frontière ouverte
Au bout de mes saisons
Sur un immense hiver
(Francis Vladimir, Hiver 145, page 142)

Les mots aussi ont des saisons
Choisies. S’ils fleurissent
À la saison des fleurs
C’est au temps du glaçon
Que leur graine sommeille
(Francis Vladimir, Hiver 158, page 143)

Les poètes aussi
Sombrent en hiver
Le temps des vers
Est court
Face à l’éternité
(Francis Vladimir, Hiver 162, page 143)

Les mots sont des torrents
Majestueux et sombres
Comme l’eau qui dévale
De quelque lac posé
Sur un glacier caché
(Francis Vladimir, Hiver 163, page 143)

On ne peut exprimer
Ce qu’un poète seul
Sait offrir dans ses vers
La poussière la vie
Et l’attente glacée
(Francis Vladimir, Hiver 164, page 143)

Le poète possède
La clé de la maison
Le mystère gelé
Empêche nuitamment
Qu’il en ouvre la porte
(Francis Vladimir, Hiver 165, page 143)

Le poème enfoui
Dans le cœur du poète
Germe avec constance
Jusqu’à briser la glace
Des mots récalcitrants
(Francis Vladimir, Hiver 168, page 144)

La saison assoupie
Est porteuse de vie
Sous le froid, le gel, la neige,
Obstinément elle se régénère
Après avoir mordu
(Francis Vladimir, Hiver 178, page 144)

Je voulais vivre ce que vivent les roses
À l’intérieur de moi je créais un poème
Qui chantait l’homme, la nature, les saints
Las ! À l’orée de l’hiver il me vient à l’esprit
Le désenchantement et la désillusion
(Francis Vladimir, Hiver 191, page 146)

Le froid a contrefait ma pensée intime
Je la garde au fond de moi, telle
Une rose, une myosotis ou un épi
De blé, et mes vagabondages
Redeviendront des sentiers lumineux
(Francis Vladimir, Hiver 223, page 151)

Il fait un froid glacial dans le petit bureau
Penché sur le clavier je m’échine à sonder
L’inconstance des mots et la ferveur du sens
Musique incomparable que celle d’un poème
En plein cœur de l’hiver
(Francis Vladimir, Hiver 224, page 151)

S’absenter de soi-même, l’abandon
Dans la plénitude des mots à peine réveillés
C’est qu’un poème vit en dépit du poète
Et la saison des mots n’est jamais
Que prélude à un ultime hiver
(Francis Vladimir, Hiver 225, page 151)

Le désamour me prend face à l’adversité
Mais je n’ai d’autre choix que de continuer
De marteler plus net chaque mot
Et chaque sensation pour adoucir
Le froid tombant sur moi
(Francis Vladimir, Hiver 226, page 151)

Cette saison d’hiver
Tire sa révérence
Déjà elle a pris langue
Et veille attentive
Tout en hochant la tête
(Francis Vladimir, Hiver 362, page 167)

Tour à tour les saisons
Prennent toute leur place
De cet hiver manqué
Naîtront les primevères
Clin d’œil, célébration
(Francis Vladimir, Hiver 365, page 167)

Vital Heurtebize, Francis Vladimir et Giovanni Merloni

Texte de mon introduction :
Ce n’est pas facile de parler de la poésie de Francis Vladimir, surtout en sa présence, sans risquer d’en dire trop ou trop peu.

En fait, on pourrait traverser son œuvre, constellée de poèmes, de nouvelles, de romans ainsi que de traces évidentes de son amour engagé pour le théâtre, sans réussir à cueillir le fil de son inspiration, apparemment consacrée à la beauté d’œuvres courtes ou fragmentaires, submergée, en réalité, par la richesse de son expression, prodigieuse et parfois débordante sinon volcanique. Toujours est-il qu’à la découverte d’un parcours de lecture adapté à cette œuvre, tout un chacun se rendra compte que la contribution de Francis Vladimir à la poésie française mérite d’être connue et appréciée par un public de plus en plus vaste et bien sûr au-delà des frontières.

Vous voyez ci-dessus quelques-uns de ses titres précédents : un livre qui s’affranchit brillamment du défi de raconter Venise ; une envoûtante affabulation autour d’une Grande Mémé qui scande les émotions primordiales des lieux de la première mémoire ; un roman situé en Italie où « l’on sent la terre, l’air vif des montagnes, l’odeur des draps frais et le sang des vierges ».
Ces textes mériteraient une rencontre spécifique, accompagnée par des lectures qui ne seront pas en mesure, en tout cas, d’en restituer efficacement la musique tout à fait particulière, où le rythme demande en fait d’être suivi tout au long de chaque œuvre pour qu’elle soit assimilée et comprise.

Aujourd’hui, chez les Poètes sans frontières, nous parlerons du dernier titre de l’œuvre de Francis Vladimir, « Célébration », un journal de bord poétique méticuleux et acharné consacré pendant un an aux quatre saisons de la nature et de la vie qu’on observe de nos temps dans la zone tempérée de la planète. Il ne s’agit pas, pour cet auteur, d’un phénomène isolé, même si la forme poétique adoptée dans ce poème en quatre volets est tout à fait neuve et originale.
Déjà en deux titres précédents de Francis Vladimir, « Les Crépusculaires » (1995) et « Agulla » (2002), nous découvrons des anticipations et des contrepoids. Des anticipations thématiques, d’abord, mais aussi des exemples d’écriture ayant la même caractéristique de ne vouloir pas rentrer dans les formes et donc aussi dans les esprits des compositions poétiques connues.
« Les Crépusculaires », par exemple, est un bloc narratif et conceptuel évoquant les poèmes épiques classiques, où ce serait assez compliqué de séparer des autres une seule partie du texte, significative ou emblématique, tandis qu’en « Agulla » le flux poétique s’intègre à la force narrative des images prodigieusement dessinées par Roxane Maurer, de façon tellement stricte que l’une ne peut pas se passer de l’autre.

Quelqu’un a appelé « Célébration » comme « le livre des livres ». Une espèce de Bible bienheureuse ou amère accrochée avec insouciance à l’Arbre du bien et du mal. Je trouve que ce livre, au contraire, reste en deçà de toute ambition d’atteindre le divin, voire de se hisser au plus haut niveau des possibilités humaines pour raconter « au pair » le mystère de ce paradis sur terre que c’est l’Europe, par exemple. Un paradis existant et perdu à la fois que les saisons dévoilent au jour le jour avec leurs subtiles variations infinies.

Suivant donc son but de « rester en deçà » de toute ambition de puissance, Francis Vladimir s’est donné la contrainte de fragmenter ce « livre des livres » en 1735 morceaux poétiques (de quatre ou cinq vers chacun), s’empêchant délibérément toute possibilité d’aboutir à une seule vision (et une seule lecture) d’ensemble.
D’ailleurs, la nature ne s’arrête jamais. Donc, « Célébration » ne peut pas être lue du commencement à la fin comme une pièce de théâtre où l’on ne peut pas avoir de dénouement ni comme un roman, où toute chute morale ou philosophique ne serait pas envisageable.
En fait la grande paroi où chaque tesson de la fresque devrait s’encastrer n’existe que dans l’imaginaire intemporel dont chaque lecteur possède une notion vague ou précise.

« Il s’agit finalement d’une œuvre pointilliste », nous dit-il, tout en nous recommandant de nous éloigner bien de la toile si nous voulons apercevoir le tableau tout entier.
En même temps, on peut saisir au vol cette œuvre ouverte et sans doute ennemie de toute rhétorique comme un lieu de rencontre entre Les Nymphéas de Monet et la Sagrada Familia de Gaudi, ou alors entre Les Caprichos de Goya et Le radeau de la Méduse de Géricault.

En réalité, pour son témoignage de poète et d’homme généreux et sensible, Francis Vladimir enregistre au quotidien des émotions et des réflexions presque cinématographiques que le temps fait déclencher en lui parce qu’il aspire à un dialogue entre l’éphémère et l’intemporel, entre la sensation contingente et le bruit de fond de l’univers. « Célébration » est un acte de foi dans la nature, un acte même de soumission à la nature même, à ses lois insaisissables où chaque lecteur peut déverser librement sa façon de voir et d’entendre ce qui y est représenté ou évoqué.

Dans « Célébration », la nature se laisse observer comme un phénomène extérieur et surnaturel à la fois et, en même temps, elle vit en nous comme un phénomène intérieur et intime. L’arbre aux branches de cristal gisant immobile au-delà de la fenêtre d’un jour d’hiver subit le même choc thermique qui parcourt notre système nerveux de la tête aux pieds, provoquant en nous un frisson douloureux… Tout cela est toujours attendu et inattendu à la fois, car chaque saison, comme la vie d’ailleurs, est capricieuse et monotone, apaisante et déchirante, laide et belle, tandis qu’un récit-reportage intime se déploie au bord de ce mystère de la vie et de la mort qui touche à la nature comme aux êtres humains. Un récit-reportage qui se charge aussi bien de contempler que de mesurer, établissant des échelles de valeurs et de poids, voire des hiérarchies structurant une interaction continue entre le monde hors de nous et notre monde intérieur. Et finalement un dialogue passionné et sincère entre le poète et les infinis interlocuteurs que la nature lui offre tout au long des saisons. Jusqu’au moment où le lecteur perçoit les saisons mêmes comme autant de Bateaux ivres ou de Radeaux de la Méduse auxquels les strophes s’accrochent tels des naufragés anxieux de se sauver et de savourer la vie.

Tout cela reflète une thématique dominante et récurrente dans l’œuvre de Francis Vladimir, qu’on retrouve soit dans « Les crépusculaires » soit dans « Célébration » : celle de l’explosion, du « traumatisme qui nous hante depuis les origines, les premiers instants de l’humanité, avec ses peurs, ses croyances, ses superstitions qui ont permis à l’homme de survivre, contre les éléments et peut-être contre lui même ».

En définitive, avec « Célébration », Francis Vladimir ose briser les règles de la poésie traditionnelle, notamment pour ce qui concerne la mesure et le sens du texte accompli. Il préfère se soumettre dès le début à une dialectique, qui le dépasse, entre le petit et le grand de son propre univers. Tout en renonçant à gouverner son pénible ou joyeux chemin à travers la nébuleuse de la vie, il assigne à chacune de ses petites strophes au sens accompli la charge de se chercher des compagnes de route pour entreprendre ensemble le grand voyage de l’existence :

« J’exprimerai toujours des sentiments hors norme
Le jeu littéraire pourtant de bon aloi
Est une glissade verglacée
Tout au bout il n’en reste qu’un goût
Fortifié par la simplicité »

(Francis Vladimir, Hiver 331, page 162, dans « Célébration », 2018)

Merci, Francis pour cette force de la simplicité qui traverse de bout en comble ton livre en nous restituant enfin une vision épurée et légère de la poésie et de la vie !
Giovanni Merloni

Francis Vladimir et Giovanni Merloni

Pour Francis Vladimir Merino

Fidèle aux lieux d’une magique préexistence
Radeau chantant l’écho d’ancestrales explosions
Ami de toute beauté nuancée de changement
Noble héritier de primordiales sagesses
Copain d’abord
Irréductible maître d’un jardin sans bords
Sincère élève d’une école sans bancs

Vous célébrez la Poésie de l’instant perdu
Lumière octroyant les mots
Arbre immortel, sentinelle de l’infini
Désinvolture d’un don humblement assumé
Insubordination contagieuse
Magnanimité subliminale des gestes
Incessante dévotion aux firmaments inexplorés
Recherche acharnée d’une étoile sévère

Magnifique équilibre
Exemplaire partition
Rythme joyeux et solennel à la fois
Inattendu des exubérances et des prodiges
Nonchalance d’une richesse involontaire
Ordre enfin, Dieu merci !

Giovanni Merloni

Le silence est l’infini de la musique (Extrait de la Ronde du 15 janvier)

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Aujourd’hui, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 janvier dernier, autour du thème « musique/s », publié ce jour-là sur le blog La dilettante  de Marie-Noëlle Bertrand (@eclectante).
G.M.

Giovanni Merloni, Le miroir brisé, collage numérique, 2007

Le silence est l’infini de la musique

Entre toi et moi, je ne vois que montagnes
d’incompréhension, que lagunes d’oubli,
que mers empoisonnées et ambiguës
où s’effondrent les arbres de cocagne
pointant au sommet d’étranges îles perdues.

Ta trompette sous le bras, ambitieuse
un beau soir tu as fui. De tes lèvres moqueuses
fredonnais un retour d’hirondelles
où sombraient nos jolies ritournelles
nos lointaines paroles d’amour.

Tu reviendras de ta ronde inféconde
la tête entre tes mains, déçue du monde
où tu n’auras trouvé que frénésie
qu’envie de tout brûler. Pas de poésie,
surtout, ni d’alchimie, comme entre nous.

Combien de fois, sans prudence
tu jouais de ton truc, que pour moi, le silence
et la joie de s’y perdre, d’y trouver
l’unisson, tel un chœur insouciant de violons,
et l’harmonie, pour une vraie symphonie !

Le silence est l’infini de la musique.
Aux pôles opposés de la même cité
nous en savourerons d’infinies variétés
sans que cesse désormais la cruelle douleur
de te perdre à jamais, ô musique de mon cœur !

Giovanni Merloni

Giovanni Merloni, Le Nozze di Figaro, huile sur toile 70×100, 1984

Corinne Royer et la « jeune fille de longue date »

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Corinne Royer

Corinne Royer et la « jeune fille de longue date »

Au bout d’une lecture passionnée et attentive, j’ai suivi, comme d’habitude, l’instructive suggestion que me donna jadis mon grand-père napolitain. J’ai déposé sur la pile des livres à ne pas perdre de vue « Ce qui nous revient » de Corinne Royer (Actes Sud, 2019) et j’ai fermé les yeux.
« C’est la meilleure façon de retenir l’essence d’un livre, pour pouvoir en parler ou en écrire depuis ! » disait mon aîné de son air triomphant. Pour moi, cette brusque séparation a été aussi une façon de continuer à être hanté par le livre, à le lire mentalement, en y recherchant les réponses cachées ou alors des interprétations que le livre même n’a peut-être pas données.

J’ai beaucoup aimé « Ce qui nous revient ». Il s’agit d’un très beau roman, qui m’a conquis dès la première page jusqu’au dénouement serein et heureux ainsi qu’aux notes hors texte, ô combien nécessaires et parlantes  !
Et voilà le résultat de mes réflexions « à chaud ».
« Ce qui nous revient » de Corinne Royer est un livre courageux qui ne se borne pas à évoquer et transmettre les faits et les circonstances réels de l’insupportable injustice qu’une extraordinaire femme de science, Marthe Gautier, a dû endurer tout au long da sa vie.
Ce livre s’engage jusqu’au bout dans un « j’accuse » net et cristallin visant à rendre publiques les contradictions du monde universitaire et scientifique français à la fin des années 50 et notamment les protections et complicités octroyant à un chercheur tout à fait ordinaire de l’Université Pitié-Salpétrière de Paris une fulgurante carrière. Celui-ci, Jérôme Lejeune, avait reçu des mains confiantes de sa jeune collègue Marthe Gautier les vitres portant la preuve d’une exceptionnelle découverte, qu’il aurait dû se borner à photographier pour le bien de la science. Au contraire, une fois saisie l’importance internationale de cette découverte, il n’avait pas hésité à la rendre publique en s’en attribuant la paternité. Aurait-il perpétré une telle imposture s’il avait eu affaire à un collègue mâle ?
À partir de ce primordial noyau, « Ce qui nous revient » ne se sépare jamais d’une vision passionnée des existences au fur et à mesure interpellées, en France et dans le monde entier, par cette précieuse découverte ainsi que par la personnalité charismatique de Marthe Gautier. S’occupant, avec détermination et pénétration psychologique, des interactions souvent compliquées ou dramatiques entre ses personnages réels ou fictifs, Corinne Royer réussit enfin à briser toute distance entre l’Histoire, la littérature et la vie en nous faisant cadeau d’un texte bouleversant où la tension morale et intellectuelle pour l’histoire douloureuse de la dépossession du travail d’une vie est confrontée à une fiction narrative qui s’inspire toutefois à deux circonstances tout à fait réelles :
— la découverte du chromosome 21, a fait finalement déclencher, malgré le retard de cinquante années, le procès vertueux du rétablissement de la vérité ;
— les familles touchées par « l’anomalie » du chromosome surnuméraire, désignant l’ainsi dit « syndrome de Dawn », sont toutes redevables à la femme de science qui s’est consacrée parmi les premiers à cette recherche ô combien utile dans l’évolution des recherches « génétiques ».
Tout cela ouvre la porte à nombreuses interrogations, dont Corinne Royer s’est sans doute chargée tout au long de sa dure et tumultueuse traversée :
— « ça sert à quoi, lors d’un test de grossesse, de savoir que dans le sang du foetus qu’on a dans le ventre il y a un chromosome en plus et cela le condamne à devenir un enfant trisomique ? »
— «  serviront-ils, les résultats des recherches de Marthe Gautier, avec toutes les conquêtes successives dans le domaine « génétique », à modifier sensiblement les destins des personnes affectées par ce handicap ? »

Tout en laissant au lecteur la tâche et la liberté de se donner des réponses au fur et à mesure du déroulement du roman, Corinne Royer demeure avant tout fidèle à l’exigence de recueillir les témoignages et les preuves pour que son réquisitoire soit incontestable. Tout cela aurait trouvé aussi bien sa place dans un récit que dans un essai, mais Corinne Royer, heureusement, n’a pas hésité à emprunter le chemin du roman, façon privilégiée de s’exprimer pour elle et seul moyen pour intégrer à l’histoire de la découverte du chromosome 21 les histoires infinies qui se déclenchent partout dans la planète lorsque cette « anomalie » touche une famille.

Marthe Gautier et Corinne Royer

Dans ce roman, comme aussi dans les précédents de Corinne Royer, les personnages et les circonstances réels vont constituer un indispensable pilier et point de repère pour les personnages fictifs, tandis que l’histoire de pure invention où des personnages fictifs tiennent magnifiquement debout, aura la fonction de contrepoint rythmique et émotionnel vis-à-vis de l’Histoire réelle.

Un binôme s’installe alors entre deux figures tout à fait affines et complémentaires : la bien réelle Marthe Gautier, « jeune fille de longue date », et Louisa Gorki, un personnage de fiction issu d’un univers familial et social dont la plupart des lecteurs français peuvent bien reconnaître et partager la physionomie et l’esprit. Louisa peut être considérée aussi comme un avatar de Corinne Royer, ayant à son tour un rôle essentiel dans le rapprochement du lecteur à Marthe Gautier, avec tout ce que représente sa découverte pour la science et la multitude de familles qui se trouvent confrontés à la redoutable « modification » génétique marquant le destin d’une cohue d’enfants problématiques partout dans le monde.

J’ai dû un peu réfléchir, avant de comprendre jusqu’au bout le message que Corinne Royer nous a voulu transmettre avec le titre du roman : « Ce qui nous revient ». Sans doute, ce titre met en valeur la leçon morale de cette rare victoire primant pour une fois une femme, en lui redonnant la place qu’elle aurait dû occuper depuis soixante ans désormais. Une reconnaissance tardive, qui nous laisse imaginer ce qu’aurait pu offrir à la collectivité humaine Marthe Gautier si elle avait eu la chance de diriger, elle, la recherche génétique en France.
Cependant, le sujet même de la découverte du chromosome surnuméraire 21 déclenche forcément une série de réflexions et interrogations et bien sûr une modification importante chez les familles concernées : on ne peut pas parler d’une conquête scientifique dans le champ médical tout en demeurant en deçà de ce qu’elle représente pour la vie humaine !

Ce titre exprime donc la satisfaction de l’écrivaine à l’heure du rétablissement de la Vérité, qui nous « revient » et nous aide à avancer dans un monde de plus en plus dur et difficile. Toujours est-il que dans ce mot « revient » s’inscrit la Vie !
Cependant, il ne faut pas négliger que la réalisation de ce roman a demandé à Corinne Royer un engagement sans bornes et, par conséquent, un très délicat jeu d’équilibre, l’empêchant de se passer des émotions fortes et même violentes que le sujet comporte en lui-même.

Dès le début, Corinne savait qu’elle ètait concernée à la première personne par le livre qui allait parler de Marthe et de sa longue traversée avant de rencontrer la reconnaissance et une provisoire justice qui attend encore une sanction définitive, tandis que Marthe Gautier savait qu’elle serait au centre des regards, forcément indiscrets, de milliers de personnes anxieuses de mêler — bien sûr à respectueuse distance — leurs vies avec la sienne.
Voilà pourquoi Corinne a offert à Marthe une partenaire, Louisa, pour l’aider à supporter les contrecoups et les émotions fortes de cette tardive notoriété. Louisa à son tour se trouvera doublement impliquée — en tant que chercheuse au sujet du chromosome surnuméraire 21 et fille d’une mère touchée personnellement par ce syndrome de Dawn — dans le même cyclone que Marthe et Corinne affrontent bras dessus bras dessous dans la réalité.
Au bout de ce cyclone — ou pour mieux dire au lendemain de l’effrayante tempête qui envahit en plein été la pointe du Raz et son phare à quelques pas de la Maison des Sables à Douarnenez (où se rencontrent au jour le jour des enfants touchés par le syndrome de Dawn) —, le calme de la raison et de l’instinct de conservation prend le dessus : la vie c’est une déflagration terrible qu’on ne peut pas s’empêcher de regarder dans les yeux. Mais après ? Après le déluge, un accord s’installe parmi les humains. Les survivants dénombrent les morts et lèchent leurs blessures, avant de constater ce que l’on est devenu, « ce qui nous revient » de tout cela.

« Est-ce que, une fois traduit en italien, je proposerais la lecture de ce livre à mes chers amis de Latina, par exemple, qui se voient confrontés à des épreuves de plus en plus dures et difficiles dès qu’ils sont devenus les parents d’un enfant touché par le syndrome de Dawn ? »
« Est-ce qu’ils comprendront qu’en fin de compte Corinne Royer, dans cette histoire à bout de souffle, ne fait que laisser marcher ou courir librement la fantaisie et l’intelligence du lecteur, qui trouvera lui-même, dans le roman et dans sa propre humanité, toutes les réponses ? »
Oui, j’enverrai ce livre à mes amis. Ils comprendront sans doute et partageront ce sentiment de pitié et solidarité profondes qui fait la beauté et la force magnanime de « Ce qui nous revient ».

« Ce qui nous revient » ressuscite en moi la grande fascination de l’autre roman de Corinne Royer : « La vie contrariée de Louise » dont je garde un souvenir plein d’émotion et de gratitude.
De Louise à Marthe, la jeune fille de longue date… et finalement de Louise à Louisa, la jeune fille dans le plein de ses énergies qui est là pour prendre le relais… je retrouve le même parcours dur et accidenté : les deux romans de Corinne Royer échouent tous les deux dans la joie libératrice du partage de la vérité ! J’y retrouve aussi le même but de rapprocher le passé au présent, en créant une continuité entre la positivité de ces deux figures phares, Marthe et Louise, et la positivité qui jaillit prodigieusement au sein de nouvelles générations avec Louisa, femme exemplaire et très attachante elle aussi : une jeune femme qui a su trouver toute seule la façon de se sauver en se frayant un chemin lumineux parmi les ruines et les ombres d’une famille dérangée et distraite.
Il y a sans doute une magique ressemblance entre le personnage de Louisa et son auteur, Corinne Royer : les deux partagent la même capacité de poursuivre des objectifs ambitieux sans s’en faire détourner, avec une sincère disponibilité à l’écoute qui ne se dissocie jamais de la capacité de reconnaître la valeur de leurs interlocuteurs.
Cependant, la vie de tout un chacun est constamment menacée par le mauvais hasard ou par la méchanceté indifférente d’un quidam qui nous traverse la rue. Tout progrès peut être arrêté ou gravement compromis, comme il arriva en 1959 à Marthe Gautier quand elle se vit subtiliser la découverte clé de sa vie.
Il suffit parfois de nuances, de petites modifications dans le quotidien pour que l’on passe du chagrin lié au manque d’une figure essentielle dans une famille à la détresse de l’abandon où devient lourde et pénible toute recherche d’une nouvelle raison de vie. Abandonnée par sa mère à l’âge de dix ans, Louisa trouve presque immédiatement dans son talent de petite chercheuse la bonne clé pour refouler ce manque et donner un sens à son existence : elle saura tout sur ce chromosome 21 qui a brisé chez elle tous les équilibres. Et elle utilisera ses acquis scientifiques pour aider les familles touchées par ce fléau.
Quinze ans plus tard, Louisa paraît prodigieusement affranchie de ses plus profondes souffrances et semble retrouver nouvel équilibre dans la rencontre avec Marthe Gautier : d’un côté, elle aidera la vieille dame à vaincre la bataille de l’indispensable reconnaissance ; de l’autre, une affection sincère s’installe quand cette femme charismatique va provisoirement remplir le rôle de la figure maternelle depuis si longtemps disparue.
C’est en fait au moment où Marte Gautier se soumet à une vidéoconférence — sans bouger de chez elle — que le roman frôle un long instant de bonheur et de confiance dans le futur. Et c’est à ce moment-là que le lecteur comprend combien il est affectionné à Louisa.
Cependant, il manque encore des choses pour l’accomplissement du roman : tandis que le passé revient brusquement à la surface avec l’apparition d’Elena Paredes et ses instances péremptoires, Louisa va bientôt découvrir la raison cachée de son intérêt spasmodique pour le chromosome 21.
Pendant la rencontre télévisée entre Paris et Bonn — où Marthe Gautier a la chance de dialoguer avec de jeunes handicapés dans un contagieux climat de bonheur —, Louisa reconnaît sa mère au milieu de la petite foule des participants à l’émission et le lecteur perçoit immédiatement le danger. Est-ce que Louisa aurait pris le courage de chercher sa mère s’il n’y avait pas eu Marthe à la pousser ?
Elle ne pouvait pas se dérober à une telle épreuve, bien sûr. Et finalement, lorsqu’on verra flotter en filigrane le mot « FIN », on saura que cette épreuve a échoué dans une heureuse reconstitution familiale.
Toujours est-il que l’acte final de ce roman entraîne Louisa dans un crescendo d’événements traumatiques dont la tempête et le phare de la pointe du Raz giflée par les ondes sont deux symboles hautement poétiques et lourdement dramatiques.
Avec la mère, le passé revient, imposant à Louisa un engagement total auquel en principe elle ne devait pas être prête. Ou alors, l’auteur nous suggère de creuser dans l’empreinte ineffaçable que chaque mère grave en profondeur dans l’esprit et dans l’âme de ses enfants en leur transmettant l’amour pour la mère avec un réflexe spontané : celui d’accueillir avec ce même amour tout ce qu’il leur arrivera de sa part.

En relisant ce livre, qui mériterait d’ultérieurs examens au sujet de l’histoire fictive qui en représente le décor principal et la colonne vertébrale, je me suis demandé quels sont la véritable signification et le rôle précis que Corinne Royer attribue à la « passion », aux « liaisons » et au « danger ».
En fait tout cela fait rebondir en moi le souvenir scandaleux d’un bouquin à la couverture bleu céleste que ma mère n’avait pas eu la promptitude de faire disparaître de notre bibliothèque lors de mes 16-17 ans. Le titre italien du fameux roman épistolaire de Choderlos de Laclos était « I pericoli delle passioni », c’est-à-dire « les dangers amenés par les passions ». À mon avis, s’éloignant du titre d’origine, « Les liaisons dangereuses », cette traduction relève surtout d’une mentalité, l’Italienne, plus moraliste et rigide : tandis que le père moral du vicomte de Valmont circonscrit la dangerosité des passions à des cas tout compte fait limités, ses traducteurs sont là pour mettre le lecteur en garde : attention ! Il y a un danger ici dedans ! Il ne faut pas se laisser traîner par les passions… même lire ce livre-ci est dangereux, peut-être ! À cet âge-là, je ne pouvais pas envisager une différence entre amour — où je voyais bien le côté érotique et charnel — et passion, tandis qu’en cachette je dévorais ce chef d’œuvre à plusieurs reprises…
Pourquoi ai-je introduit cette digression ? Parce qu’au cours de la lecture de ce roman à bout de souffle de Corinne Royer je me suis souvent demandé quel rôle y assumaient les passions des uns et des autres en dehors des événements causés de façon spécifique par la procréation, dans la famille de Louisa, d’un enfant trisomique.

Le premier mouvement de cette histoire se déroule entre Saint-Raphaël et Fréjus, auprès d’un grand hêtre pleureur évoquant une ambiance qui m’a fait songer à « La promenade au phare » de Virginia Woolf . On y voit presque indissolublement unis entre eux Louisa, ses parents Elena et Nicolaï et le chien fidèle. Le lecteur est encore en train de s’accoutumer aux personnalités de la petite enfant de dix ans et des autres personnages de la scène quand la mère quitte aussi élégamment que brusquement les lieux.
Plus tard, on saura qu’elle est partie pour avorter d’un fœtus de douze semaines destiné a priori à une vie très difficile et malheureuse. Plus tard, Elena écrit à son mari qu’elle a entamé une nouvelle vie auprès de sa mère, en Bretagne. Son mari subit cette décision sans réagir, plongeant bientôt dans la dépression. Il est convaincu que sa femme a rencontré quelqu’un d’autre et se sent rejeté.
Pendant les quinze ans qui se suivent, le lecteur essaie de se convaincre qu’Elena a quitté le foyer familial et la fille adorée surtout en fonction de son sentiment de culpabilité pour cette violente interruption de la grossesse, tout en adossant à son mari, peut-être, la responsabilité de cet acte.
Le deuxième mouvement du roman s’entame avec le merveilleux entêtement de Louisa, devenue une femme de vingt-cinq ans, qui décide d’étudier jusqu’au bout, dans sa thèse universitaire, la question du vingt unième chromosome présent dans la structure sanguine des gens trisomiques : elle veut se libérer des non-dits qui ont hanté son adolescence à côté d’un père annihilé. Un jour, à Paris, elle rencontre Marthe Gautier qui l’aide à trouver le fil pour coudre et accomplir efficacement sa thèse doctorale. Quelques jours après, elle est à côté de la vieille octogénaire lorsqu’elle participait à une téléconférence entre Paris et Bonn. Ce jour-là, au milieu d’un groupe d’enfants trisomiques très vivants et originaux, Louisa reconnaît sa mère.
Le lecteur commence à deviner la raison de la présence d’Elena à côté de ce groupe d’enfants handicapés, mais sa fantaisie ne va pas au-delà de cela. Certes, il s’inquiète pour le destin de cette famille, ne cessant de se demander si c’était une passion, plus forte que la honte, qui avait poussé la mère de Louisa à l’abandonner.
Songeant à mes deux amis bien courageux qui se soutiennent l’un l’autre pour ne pas céder au désespoir, je me suis dit que probablement Elena se consacrait depuis longtemps désormais aux enfants handicapés pour se punir de la faute primordiale d’avoir tué le fruit de son ventre.
Plus tard, dans le troisième mouvement du roman, tout s’explique et s’apaise pour la petite communauté reconstituée, dans le partage d’un « esprit de Noël hors saison » envahissant leurs sentiments retrouvés. Des sentiments d’amour, selon ce que je comprends. Je n’y vois pas, en perspective, des liaisons dangereuses. Et même dans le passé, entre le père et la mère de Louisa, je vois moins une liaison dangereuse qu’une réciproque incompréhension, proche de l’incommunicabilité. Des passions isolées, oui, j’en vois beaucoup, dans le cœur et les tripes — comme on dit — de chacun des acteurs du drame. Des passions, peut-être dangereuses, qui peuvent toucher toute famille, même les familles épargnées par le fléau du chromosome surnuméraire 21  !

Giovanni Merloni

Corinne Royer