La lettre qui va tout compromettre (extrait de la Ronde du 15 novembre 2017)

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Je reviens à la « normalité » en publiant sur « le portrait inconscient » une poésie que j’avais écrite pour la ronde du 15 novembre dernier, publiée ce jour-là  sur « talipo » (tapages libres, poèmes), le blog de mon ami poète Noël Bernard
G.M.

La lettre qui va tout compromettre

Sculptant dans l’écorce d’une fête champêtre
Qu’un rêve m’octroie rien qu’ouvrant ma fenêtre
Ma lettre sincère retrace la trame de mon être.

Chaque lettre de ma lettre je désire te soumettre.
Dans tes légers filets volontiers je m’empêtre
Car enfin dans tes bras je voudrais bien me mettre

Si je traîne mes guêtres oubliant mes ancêtres
Si je mène une vie piètre en me passant des maîtres
Si mes sabots de hêtre arpentent des kilomètres

Rien que pour le bien-être que tu vas me transmettre
C’est au pied de la lettre ce que j’ai à te promettre
Car voyant m’apparaître tu voudras bien l’admettre

Qu’il n’y a qu’un millimètre séparant nos deux êtres
Que ce n’est pas une lettre qui nous fera omettre
De commettre le délit qui va tout compromettre.

Giovanni Merloni

« DESTINATAIRE INCONNU » (Roman théâtral n. 37)

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« DESTINATAIRE INCONNU »

On est en 2017. Neuf ans se sont écoulés depuis ce fatidique mercredi 16 avril 2008 où Michele m’invita à dîner à La Paella rue des Vinaigriers pour essayer d’endiguer les sentiments d’égarement et de chagrin que la lettre d’une Franca Donati m’avait provoqués. À partir de cette soirée mémorable, notre vie s’est acheminée sur un sentier étroit, mais assez confortable qui, malgré les difficultés, n’a pas été avare de moments de véritable bonheur.
Puisqu’il avait été dès le début le théâtre, le souffleur et le complice de notre « union inévitable », nous sommes très volontiers restés dans l’appartement « clair et calme avec balcon » de la rue de la Lune, qui nous donnait d’ailleurs la chance de partager l’un ou l’autre des deux grands lits disponibles ou alors — cela est arrivé très rarement —, de passer des nuits solitaires en pleine liberté.
Au bout de ces premières années d’heureuse vie en couple, je vais atteindre à la fin de ce mois de mai, sans sourciller, mes quarante-cinq ans, tandis que Michele en aura soixante-douze à la moitié septembre. Il garde pourtant à mes yeux la même gueule de Polichinelle adolescent qu’il affichait le jour où il m’ouvrit la porte la première fois. N’ayant pas du tout vieilli, on dirait même qu’à présent il affiche juste une dizaine d’années plus que moi. A-t-il fait un pacte avec le diable ? Je ne crois pas. Maintenant que je le connais un peu mieux, je peux affirmer :
— d’abord qu’il n’a jamais eu des problèmes avec son travail où il s’est toujours très bien débrouillé ;
— ensuite, qu’il a su éviter de se fixer trop sur ses contrariétés et, depuis que je suis sa muse inspiratrice, il a cessé de se faire embobiner par les multiples branches de son arbre généalogique ;
— enfin, avant de me connaître, il n’avait eu que deux histoires qui l’avaient vivement engagé au point de vue sentimental en lui laissant, comme on dit, une belle réserve de cartouches à exploser.
Bien sûr, il a souffert, mais ses amours précédents, y compris sa mère Clementina, n’ont pas entamé sa naturelle nonchalance ni sa prodigieuse disponibilité à recommencer comme si de rien n’était, ou presque.
Donc, si bien que moi, dans le rôle d’Achille au pied léger, je ne rattraperai jamais Michele déguisé en tortue, je vais en tout cas me rapprocher de lui et de ses rêves lunaires.
Sinon, en ces années denses et travailleuses, constellées fatalement de hauts et de bas, nous avons plongé au fur et à mesure dans la vie parisienne dont nous avons partagé les joies ainsi que les chagrins les plus insupportables. Nous allons devenir à plein titre des citoyens responsables dans un monde de plus en plus menacé et menaçant. Cependant, chaque fois que nous nous accoudons sur ces jours d’avril 2008, un sourire étonné s’affiche involontairement sur nos visages : étions-nous si naïfs et démunis ? Étions-nous, au contraire, même trop méfiants et enclins à nous dérober à toute découverte ?
Toujours est-il que la lettre que Rose, ma mère, avait expédiée à Michele le 9 janvier 2002 n’a été ouverte qu’hier, le 7 mai 2017, c’est-à-dire 15 ans plus tard !

En deux mots, ou alors comme le ferait le peintre Michele Calenda, en quelques coups de pinceau, les 9 années de bonheur avec mon colocataire entreprenant ont eu un début héroïque dans notre appartement déguisé en alcôve. Nous dûmes attendre un nombre indéterminé de jours et de nuits insomniaques avant de nous décider à sortir nos nez dans la rue bien-aimée et partir finalement en voiture-lit avec le fameux Palatino.
Notre pèlerinage de neuf jours à Naples et alentours fut sans doute inoubliable. Ravi de poursuivre avec ma complicité toutes les suggestions possibles et imaginables, Michele se contenta d’une demi-journée au cimetière de Poggioreale pour un adieu silencieux à ses grands-parents Gaetano et Mimì, à ses parents Alfredo et Clementina… Nous rencontrâmes bien sûr son frère Dodo et sa sœur Enzina, mais ce ne fut qu’une brève parenthèse de joie et sentiments sincères. Pour le reste, j’ai aimé ce monde qui s’empare de toi et pénètre jusqu’à ton intimité secrète en te donnant en échange une espèce de mélancolie de la beauté que la mer ou le volcan va bientôt engloutir… J’ai aimé sincèrement cet état de suspension dans le manque d’équilibre devenant de but en blanc le plaisir de marcher sur le fil d’un promontoire à l’autre… mais, une fois remontée sur le train du nord, j’étais encore plus contente de l’avoir échappé belle !
À la gare de Bologne, je fus accueillie par mon amie Patrizia, qui voulut nous emmener en voiture à la Malacappa (1) où rien n’avait changé, jusqu’au menu, toujours le même. Ensuite, nous nous installâmes via dé Gombrutti, à côté via Nosadella et du bar Viola qui représentaient pour Michele de véritables bornes milliaires. Grâce à Giampaolo Sancisi, un cher ami de Michele originaire de Romagne, qui avait demandé à son fils de l’héberger pour nous laisser libres, nous profitâmes de son lit suspendu dans le vide pour savourer les couleurs changeantes des toits de mon incontournable ville natale… Ce fut une véritable Lune de miel ou alors, pour deux habitants stables d’une rue de la Lune, un prolongement de ce même miel qui se répandait partout sans que cela ne nous gênât pas du tout…
Après l’ivresse béate — ayant cumulé l’une sur l’autre les deux expériences fondatrices de Naples et de Bologne —, il y eut à l’improviste un déclic de sagesse ou, pour mieux dire, un pressentiment.
— Quelle heure est-il ? demanda Michele
— Dix heures et demie du soir… c’est presque la nuit, répondis-je.
— Nous devons chercher Franca Donati, dit-il.
Sincèrement, jusque-là, je n’avais pas réalisé qu’on était dans la même Bologne où j’avais passé la plupart du temps de ma vie, dans le même endroit où la femme censée d’être ma mère s’était installée que pour moi. Cette femme qui avait consacré une part considérable de sa vie à guetter mes déplacements, avec la modeste satisfaction d’arracher quelques bribes de mon épanouissement progressif dans la vie… Est-ce qu’elle avait vraiment envie de me voir et établir avec moi un rapport sincère et durable ? Est-ce que je le voulais moi aussi ?
Le jour suivant, nous traversâmes Bologne à pied. Nous rendîmes d’abord piazza Maggiore, ensuite en bas des Deux Tours où nous embouchâmes via San Vitale, heureux de reconnaître quelques vitrines inchangées, les gens sous les arcades avec le même air hagard et insouciant… Quand on arriva via Broccaindosso mon cœur battait la chamade. En bas de mon portail, le nom Buonvino avait disparu, remplacé par Donati. Nous sonnâmes plusieurs fois, le doigt bien appuyé sur la touche métallique. Personne ne répondait. Nous attendîmes alors, appuyés aux colonnes de l’arcade, en nous aventurant bien sûr en plusieurs hypothèses dont la plus insistante nous invitait à rechercher notre Rose au marché de piazza Aldrovandi, quand une petite dame aux cheveux abondants qui rentrait chez elle me reconnut.
— Madame Pasini ! hurlai-je, en m’approchant pour l’embrasser. Celle-ci n’avait pourtant pas envie de compliments.
— Venez, dit-elle. J’ai une valise pour vous !
Franca Donati n’avait pas attendu que nous arrivions à sa porte. Elle avait disparu, sans donner de renseignement à la pauvre voisine. En un éclair, elle avait quitté l’appartement où j’imaginais la trouver heureusement installée tandis qu’à sa place, un nouveau locataire avait emménagé qui n’avait même pas eu le temps ni l’envie de mettre son nom.
Si j’étais contrariée par l’embarras évident de madame Pasini et sens dessous dessus pour la rencontre ratée avec une mère charnelle qui m’échappait violemment, je n’étais pas frustrée du tout par l’impossibilité de revoir une dernière fois mon ancienne maison !
La valise était lourde et difficile à transporter même unissant nos efforts. Michele partit alors chercher un taxi auprès de la porte San Vitale et vint aussitôt me récupérer… Adieu, via Broccaindosso ! Adieu madame Pasini ! Adieu madame Franca Donati ! Si tu me quittes, je ne te cherche pas. Bien sûr, j’en souffrirai énormément et tous les jours. Mais, où pourrais-je te chercher ?
Avec cette pensée désespérée, nous rentrâmes à Paris, nous rangeâmes la valise de Bologne dans le faux plafond au-dessus de mon placard. Je n’en voulais plus de mon passé insidieux !

Nous avons donc dû attendre que s’accomplît la cabale superstitieuse du numéro 9 à laquelle Michele demeurait « fidèle dans les siècles » (comme les Carabinieri), pour qu’une étrange curiosité se déclenche en nous deux.
Lors du deuxième tour de nos récentes élections présidentielles françaises, Michele — fort inquiet pour les résultats, notamment pour le risque d’une affirmation de la candidate d’extrême droite — avait convoqué dans son rêve de la veille son grand-père Gaetano. Mais celui-ci n’avait pas voulu parler de Macron, ni de Le Pen ou de Mélenchon. Il n’avait qu’un mot sur la bouche : la valise. « Pourquoi n’avez-vous pas ouvert la valise ? Dépêchez-vous ! J’avais prévenu votre compagne, fiancée ou épouse… je lui avais dit de quitter au plus vite cet appartement bruyant et dangereux ! Mais, puisqu’elle n’a pas voulu m’entendre, il est à toi maintenant de prendre la situation en main… Ouvrez la valise, je vous en prie ! »
Le lendemain, jour du ballotage, avant de savoir que la droite extrême était battue et que cela avait coûté cher au Parti socialiste et à beaucoup de gens de bonne volonté, nous avons descendu la valise avant de l’ouvrir scandaleusement au centre de notre salle commune.
Mêlée à des poupées bien oubliées, à mes cahiers d’enfant ainsi qu’à une infinité de bibelots (responsables occultes de la lourdeur de ma valise), il y avait une lettre ! Il s’agissait de la lettre que Rose, ma mère, avait envoyée à Michele lors de son malchanceux séjour à Naples. La fameuse lettre que Vera avait interceptée et renvoyée à l’expéditeur, avec la complicité du facteur, dont je n’oublierai jamais la phrase injuste et inexorable, telle une pierre tombale : « DESTINATAIRE INCONNU »…

Naples, mercredi 9 janvier 2002

« Mon cher Michele,
Je suis désespérée, mais je t’écris quand même, confiant au papier ce que j’aurais désiré te dire de ma vive voix. Je ne serais pas venue jusqu’à Naples si je n’avais pas eu une raison forte et même terrible. Je ne m’y serais pas rendue non plus si seulement j’avais imaginé que tu n’étais pas seul !
Oui, bien sûr, beaucoup de temps est passé. Ta mère est décédée et, selon ce que tu disais dans tes lettres, ta famille s’est un peu dispersée. Pourtant, jusqu’à la fin de l’été dernier, il me semble, tu insistais… Tu protestais tellement ton amour infini que je m’accrochais à ton illusion moi aussi. Même si, honnêtement, les sentiments ne peuvent pas demeurer toujours les mêmes ! Dans la meilleure des hypothèses, ils évoluent et l’amour — ah, quel mot somptueux et toujours exagéré ! — se transforme petit à petit en affection, en confiance et, dans mon cas, en besoin de partager les responsabilités de la vie…
Mais, avant de t’expliquer ce que j’envisageais en m’approchant de Naples et de toi… je dois me libérer de la déception violente que m’a causée ton apparition soudaine au coin de la rue où je t’attendais depuis des heures ! Tu n’étais pas seul ! À ton côté, j’ai vu une typique femme italienne qui sacrifie son charme à la nature de la liaison qu’elle entretient avec son homme. On voyait parfaitement que celle qui emboitait ton pas n’était que ta maîtresse… puisqu’elle se soumettait à l’obligation de montrer au monde que tu étais « son homme » voire une marionnette dans ses petites mains habiles !
Pour la première fois de ma vie, j’ai souffert la jalousie, Michele, et cela m’a fait comprendre en un éclair la banalité de mon être et, laisse-moi le dire, du tien aussi !
Jusqu’à aujourd’hui, j’avais vécu dans un rêve presque innocent dont je n’avais jamais eu la force ni surtout l’impudence de te parler. J’avais commencé à tout t’avouer au moment de ton départ de Bologne, il y a un peu plus que treize ans, en te confiant avec ce précieux prénom, Anna, qu’il y avait une fille, ma fille ! Mais je sais que tu n’en avais saisi qu’un son vague, quitte à t’interroger à ce sujet pendant des années… On aurait dû arrêter le train, ou alors tu aurais dû t’arrêter toi-même, pour connaître enfin mon « mystère ». Je ne voulais pas que tu rentres dans ton cocon familial et je m’en jugeais responsable. C’était surtout ça : je ne savais pas à quoi m’attendre avec ma confession. J’avais besoin de savoir que ce n’était pas de ma faute si tu quittais Bologne. Enfin, le train est parti, tu as disparu et mes bras sont tombés à terre…
Après… je me disais que c’était à toi de rebrousser chemin et venir me chercher. Je ne répondais pas à tes lettres, même en te voyant désespéré, parce que je ne savais pas quoi faire d’un rapport à distance… qui aurait sans doute tué la beauté de nos souvenirs, de nos promenades à villa Ghigi ou alors de nos discussions dans le bar Viola…
Quelques jours avant mon départ à Naples, le jour de l’an 2002, Nevio Buonvino, le père d’Anna, est mort. Je ne sais pas si tu n’as jamais entendu son nom, quand tu habitais à Bologne : il était un avocat qui travaillait à la Mairie… Je l’avais connu pendant mes vacances d’été à Cesenatico, en 1971. Ce ne fut qu’un flirt, qui ne dura que quelques jours et j’étais bien rentrée à Paris quand je m’aperçus que j’étais enceinte, trop tard, hélas, pour une interruption facile… Puisque mon médecin m’en déconseillait, je poursuivis ma grossesse, mais je ne serais jamais partie à Bologne si ma mère n’avait pas insisté.
Une véritable humiliation, car Nevio était fiancé avec Mariangela et leur mariage était aux portes. Nevio eut quand même le courage d’affronter sa future épouse et d’assumer ensuite la paternité d’Anna. Mariangela était infirmière à la Maternité et s’occupa avec empressement de mon accouchement. Elle ne pouvait pas avoir des enfants et trouvait sans doute dans l’acceptation de l’enfant qui allait naître le moyen pour rester accrochée à son futur mari…
Puis, il y a eu un véritable trou de mémoire : mon accouchement heureux déclencha en moi un précipice d’où je suis sortie des mois plus tard, en des conditions vraiment pitoyables. Même si j’étais dans l’un de meilleurs hôpitaux d’Europe, ma mère voulut m’amener à Paris où elle connaissait quelqu’un qui pouvait me sauver. Ce fut alors, au moment précis où l’on me hissa sur l’ambulance pour rejoindre l’aéroport, que Mariangela me proposa de s’occuper de l’enfant, que son père avait appelé Anna. Je partis sans répondre. Plus tard, je donnais mon accord, car une fois rentrées à Paris ma mère était tombée malade. Puisqu’elle n’avait que moi, je décidai de m’en occuper reportant les responsabilités et les joies de la maternité à une date inconnue.
Cela fut une erreur impardonnable, parce que cela déclencha une habitude difficile à extirper : Mariangela s’était affectionnée à la petite Anna et bientôt elle commença à torturer son mari pour qu’il m’empêche de voir ma fille ! Ce qu’il fit, le plus discrètement possible, m’autorisant en cachette à m’approcher de l’enfant et à faire amitié avec elle. La maladie de ma mère m’attirant à Paris, mes escapades pour conquérir l’amour de cette enfant étaient toujours brèves et pénibles. Entre-temps, puisque mes études universitaires autour de la langue italienne m’en donnaient le talent et les connaissances nécessaires, je réussis à établir des collaborations avec des maisons d’édition de Bologne pour lesquelles je m’engageai, avec succès, à traduire en français de textes italiens de plus en plus difficiles. À Paris, j’habitais avec ma mère dans une petite rue à côté du canal Saint-Martin, où j’aurais tant aimé me promener un jour avec toi… Mes déplacements pendulaires durèrent six ans, car ma mère mourut le jour même du sixième anniversaire d’Anna ! Je confiai alors mon appartement à la gardienne, qui m’appelait Cosette en l’honneur de l’unique livre qu’elle avait lu. En échange de mon hospitalité, celle-ci, tout en étant un peu folle, paye régulièrement les charges de la copropriété tandis que moi j’ai dès lors autorisé les impôts de Cité Paradis pour le prélèvement échelonné de mes taxes foncières et d’habitation. Excuse-moi pour ce détail, mais cela représente un point d’orgueil, pour moi, le fait d’être propriétaire, malgré tout, d’un petit appartement lumineux et silencieux à Paris !
Une fois à Bologne, je rencontrais de temps en temps Nevio, qui se comportait toujours en ami respectueux et sincère. Il fit le possible pour que je rencontre Anna de la façon la plus naturelle possible et ne m’empêcha pas de lui dire un jour la vérité. Car il ne trompait pas sa femme, mais préférait consacrer la plupart de son temps de loisir aux amis du Parti communiste ainsi qu’à ses camarades du bureau. Au fur et à mesure qu’Anna grandissait et mûrissait, il insistait pour que Mariangela fût confrontée à ma présence à Bologne, mais je n’ai jamais voulu briser notre équilibre : Anna avait un père exceptionnel tandis que moi je me jugeais inapte à assumer de but en blanc, à plein titre, le rôle de mère. Je préférai souffrir dans mon tout petit appartement au quatrième étage via delle Moline…
Jusqu’au jour où je t’ai rencontré et suis tombée amoureuse de toi ! C’était la première et unique fois de ma vie que j’avais à faire avec l’amour… un mot que je préfère susurrer intérieurement, mais qui a bien retenti dans mon être ! Nous avons partagé une existence de rêve, Michele, et ce rêve continuait pour moi quand je dépassais la porte cochère de l’immeuble où habitait une collaboratrice du « Mulino » qui m’avait permis de garer mon vélo en bas de son escalier. Toujours avec un sentiment de culpabilité et de tristesse, car c’était trop dur pour moi de t’interdire l’accès à mon propre lit, je traversais la grande cour (où trônait un magnifique marronnier d’Inde ayant souvent des airs de reproche) et je débouchais sur une ruelle postérieure s’échouant sur via Ca’ Selvatica… je sais que cette nouveauté absolue de la bicyclette t’étonnera et représentera sans doute une circonstance aggravante dans mon comportement déjà inacceptable à tes yeux, mais je ne pouvais faire autrement. C’était pour préserver le bonheur que je retrouvais au jour le jour dans les yeux de cette fille merveilleuse que je rentrais seule chez moi, renonçant à mon bonheur et, je le savais bien, sacrifiant le tien aussi !
Voilà ! Je t’ai presque tout dit, et je ne m’en repens pas, parce qu’il fallait absolument que tu saches ce que je t’ai caché et que tu comprennes ainsi combien je t’ai aimé !
Maintenant, au lendemain de la disparition soudaine de ce père bon et équilibré, je ne suis pas sûre que Mariangela soit la personne la plus adaptée pour s’occuper encore d’une jeune fille qui va bientôt accomplir trente ans ! Je ne serais pourtant pas capable de prendre cette délicate situation dans mes mains toute seule, ayant d’ailleurs le sentiment de la souffrance atroce que provoquerait en Anna la vérité de sa naissance.
Dans ma naïveté, je pensais à toi comme à l’unique personne capable de me conseiller et m’aider. Inconsciemment, j’espérais aussi pouvoir retrouver un reste de la joie immense que nous avions partagée… D’ailleurs, je ne suis pas encore tombée amoureuse de quelqu’un d’autre !
Mais je t’ai vu si impliqué, incrusté même, avec la petite femme grassouillette avec qui tu discutais t’accompagnant par des gestes brusques…
Tu as changé, Michele, et moi aussi je ne suis pas la même personne dont tu te souviens. Peut-être, le fait de ne nous être pas rencontrés dans cette ville aussi belle qu’incompréhensible se révélera un jour une chance pour notre vie future.
Demain, je rentre à Bologne où m’attend, je le sais déjà, la convocation pour un rendez-vous de travail à Paris, chez une importante maison d’édition. Puisqu’ils ont pleinement confiance en moi, mes amis de Bologne attendent beaucoup de cette nouvelle collaboration avec la France. J’espère vivement que rien n’arrive pendant mon absence qui trouble la tranquillité de cette fille en manque du guide de son père chéri…
Quant à nous… quant à toi, cher ami, sache que je ne désire que ton bonheur. Je te demande alors, si possible, de ne lire qu’une fois cette lettre et surtout de ne pas y répondre ! Ne me cherche pas ! Je penserai à toi comme au plus grand trésor d’une vie désormais révolue, qui sans doute ne trouvera pas d’égal.
Avant de finir, je dois t’avouer une dernière chose : en l’honneur de celle qui t’avait si bien appris le Français, j’étais devenue Madame Lamy pour Anna. Mais j’ai menti à toi aussi, sauf dans le prénom, car je m’appelle bien sûr Rose, mais je ne suis pas une Rose Bertrand, mon nom de famille étant Derain. Un cousin lointain de mon grand-père était le peintre André Derain, grand ami de Balthus et Giacometti, ces artistes que tu adorais…
Je fonds en larmes, pardonne moi.
Rose »

Comme on a pu bien le voir, cette lettre appartenant à Michele ne parlait que de moi et ne nous laissa pas du tout indifférents ni calmes ou sereins. Cependant, avant de nous adonner à la reconstruction de nos vies avec cet outil inattendu, nous fournissant la clé un peu fastidieuse de la vérité, Michele me pria de tout suspendre et passer vite à l’action.
— Quoi ? demandai-je, désemparée.
— Il faut aller tout de suite au 38 de la rue Sampaix… (2)
Elle était là, saine et sauve, un peu grossie par les pâtes italiennes et le bon pain de la boulangerie Liberté qui s’était entre-temps installée à la place de celle où jadis travaillait la mère de Rose Derain…
Nous fûmes tous les trois ravis de cette rapatriée et d’accord aussi pour ne plus nous séparer. Je crois qu’avec la bénédiction d’une Rose finalement épanouie et sans plus d’épines, dorénavant Michele peindra avec davantage d’assurance tandis que moi je publierai mon premier roman de succès. Voilà le titre : « DESTINATAIRE INCONNU » !

FIN

Giovanni Merloni

 

(1) La Malacappa…

(2) Dernière précision, pour contrebalancer les nombreux passages obscurs de cette histoire de vies compliquées ou, si l’on veut, dérangées, comme le sont la plupart des vies humaines : Rose, ma mère, avait quitté Bologne du jour au lendemain, sans m’attendre, pour une banale raison pratique ! Les voisins de Martine, l’ancienne gardienne folle de la rue Sampaix qui avait longuement habité dans l’appartement de Rose, avaient fait une collecte pour aider leur amie à garder cet abri lors de son hospitalisation, dans l’espoir qu’elle y retournerait un jour. Entre-temps, ce joli appartement un peu mal réduit était utilisé pour des réunions, des fêtes ainsi que des rencontres intimes de celui qui en possédait les clés… Jusqu’au jour où Martine mourut et le syndic de la copropriété décida de trancher en cette situation hybride, envoyant une lettre recommandée à Bologne. Puisque Rose n’était pas riche et qu’elle payait le loyer de Bologne avec l’argent que Martine et ses amis lui versaient tous les mois, au terminus de ce circuit vertueux elle se vit de but en blanc obligée à partir… Avait-elle envie de redevenir parisienne et de vivre à quelques centaines de mètres de sa fille désormais grandie ainsi que de son copain gaillard en dépit de l’âge ? Je ne saurais pas quoi répondre. Et elle non plus !

« Peut-on te poser une question tout à fait différente ? » (Roman théâtral n. 36)

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« Peut-on te poser une question tout à fait différente ? »

Au crépuscule, j’étais en train de proclamer, héroïquement, le terminus du deuil tout en m’inquiétant du fait qu’Olivier ne donnait pas signe de vie… quand Michele sortit haletant de sa chambre avec une proposition tout à fait inattendue :
— Je souhaiterais un petit tête-à-tête dînatoire avec toi dans le restaurant espagnol de la rue des Vinaigriers !
En quelques minutes, je fus prête à sortir, pomponnée dans un joli tailleur qui mettait en valeur mes rondeurs. Une fois dans la rue, tout en sachant que notre première promenade ensemble devait en principe rester unique, Michele se chargea de me convaincre que les bâtiments en enfilade aux bords de la rue de la Lune rappelaient les remparts de Saint-Malo resserrant comme une fantastique ceinture la ville « intra-muros » qu’on avait reconstruite après la guerre à l’image fidèle de l’ancienne.
— Mais je n’ai jamais vu Saint-Malo de ma vie ! protestai-je.
— Voilà une très bonne raison pour y aller un jour, répondit-il, avec quelqu’un que tu aimes, par exemple !
Tout de suite après, pour estomper un peu notre enthousiasme, nous nous adonnâmes à un innocent jeu de mots se déroulant dans l’appartement clair et calme où toute initiative était soumise à l’autorité des « Intra-muros », une tribu d’Indiens Peaux-rouge, sans doute les Sioux, campées à deux pas du fort nord-américain de la Bonne Nouvelle ! Il s’agissait bien sûr d’une présence redoutable avec laquelle il fallait absolument pactiser ! En descendant dans le boulevard, des artistes de rue en bande, les « Extra-muros », nous attendaient au passage pour nous faire une embuscade…
Ce fut donc dans un esprit de couvre-feu que nous suivîmes le trajet accidenté d’Hauteville-Paradis-Fidelité-et-Désir qui nous emmena sans surprises à l’embouchure de notre havre de paix espagnole. Là, dans une grande salle à l’étage, vaste et accueillante, nous nous transportâmes sans transition dans le village de « Tortilla flat ».
— Je m’appelle Gazpacho, avait dit Michele.

— Moi, alors, je suis Zarzuela !

— Et la grande absente, l’inimitable Zazie, sera appelée, par accord unanime de nous deux, Paella…
— Tu m’as provoquée, Michele ! Et alors je te dis ce que je pense : tu risques de tomber de la « paella » parisienne dans la « braise » napolitaine !

Nous étions agréablement étourdis par des plats n’ayant rien à envier à ceux que j’avais goûtés dans un « restaurante » de Saragosse avec mon père, quand les jeux de mots plus ou moins idiots passèrent forcément le relais aux aveux primordiaux :

— Il y a trois ou quatre heures, susurra Michele, ne cachant pas sa vive émotion, j’avais découvert que cet homme bien, ayant perdu pendant des années, contre sa volonté, ses prérogatives de père, les a vues enfin reconnues… Et maintenant, je découvre qu’il t’avait emmenée en Espagne et sans doute en d’autres endroits du monde !
— Oui, c’est vraiment incroyable la façon de fonctionner d’un cerveau meurtri… auquel un acte de justice inespéré redonne la vie ! À présent, je me souviens de tout, tandis que cette paella risque de devenir la madeleine de Proust : petit à petit, tout un monde ressuscite enlevant bruyamment sa pierre tombale, comme le Christ de Piero della Francesca…
— Qui sait ? osa Michele. Le grand peintre toscan avait peut-être des origines françaises : Pierre de la Française !

— Tu me fais peur avec tes associations d’idées, dis-je, tout d’un coup. Ne serait-il pas, ce prénom assez commun, Franca, s’ajoutant à Donati, un nom de famille très couru, un escamotage pour ne pas tout dire, pour reporter la seconde vérité ?
— Pourquoi dis-tu « seconde », Anna ? Ne pourrait-il y en avoir une troisième ? observa Michele. En somme, selon tes conjectures, Franca serait une Française et Donati un nom tout à fait faux ?

— Je suis presque sûre que cette femme empressée qui veut maintenant s’occuper de tout est Madame Lamy !
— Et je suis presque sûr, à présent, que Madame Lamy est Rose…
— D’ailleurs, il se peut aussi qu’elle ne s’appelle ni Rose ni Lamy, dis-je de but en blanc, sans savoir d’où me venait une hypothèse si hardie. Toujours est-il qu’elle est la personne qui m’a tenu compagnie tout au long de ma vie et aussi la personne que tu aimais lors de ton installation à Bologne et, selon ce que tu dis, pendant des années depuis !

— Dans sa lettre, réagit-il, elle affirme qu’elle connaît la famille Buonvino depuis toujours, tandis que sa récente rencontre avec Mariangela ce fut un hasard total. Tu y crois ?
— Je pense qu’elle a beaucoup souffert et donc cache encore quelques-uns de ses soucis !
— Est-ce qu’elle s’attendait quelque chose de moi quand elle est venue à Naples ? se demanda Michele hochant péniblement la tête.

— Probablement, elle ne sait pas que sa lettre ne t’est pas arrivée ni que tu ignores son contenu ! dis-je d’un air dubitatif.

— Le seul qui n’a rien su c’est moi ! répondit Michele. Il est bien possible, au contraire, que Vera ou Mario, suivant leurs remords, lui aient raconté des histoires…
— Pourquoi te souviens-tu de cette autre lettre maintenant ? demandai-je tristement.
— Tu le sais bien, Anna. Cette lettre ratée de Naples serait la preuve…
—… Que notre Française, après la mort de mon père, cherchait ton soutien moral et psychologique pour affronter Mariangela dans le but d’établir enfin un rapport sincère avec moi ? Je serais donc la fille de Nevio Buonvino et de cette femme fragile dont le prénom et le nom de famille demeurent inconnus ?

— Puisque tu le dis, Anna ! Ce que tu dis colle parfaitement avec ce que nous avions supposé les derniers jours…
— Arrête ! Arrête ! hurlai-je, faisant sursauter le serveur espagnol qui tanguait dans la salle avec un plat de tapas sur la main. Je ne suis pas un colis ! Je n’attends pas que d’autres décident de ma vie ! Personne n’en a le droit ! Sans compter le temps qui s’est écoulé… dans le deuil pour le manque du père, dans la détresse pour le manque de ma vice-mère, ensuite…
Tandis que je pleurais comme un veau, Michele me regardait sans rien dire, avant de lever le bras pour attirer l’attention de la patronne (2) qui apporta le menu. J’étais en train de m’accrocher au souvenir de mon père qui m’avait garanti tout compte fait une enfance heureuse… quand Michele demanda un tiramisu avec deux cuillères.

— Écoute, Anna ! dit-il calmement. La révolution qu’a déclenchée cette lettre de Bologne ne changera en rien ta vie, ni la mienne non plus ! Bien sûr, il s’agit d’un véritable tremblement de terre, mais nous continuerons de même à régler nos comptes avec ce que nous étions avant que cette lettre nous tombe dessus… Avec ce que nous sommes et serons ! Il est vrai que nous avons traversé, tous les deux, une grande partie de la vie, ignorant complètement des faits et des circonstances extrêmement importants pour nous. Cependant, il est vrai aussi que d’autres personnes en ont verrouillé le secret comme s’il s’agissait d’un délit qu’ils avaient commis. Tandis que le véritable délit que ces quatre ou cinq personnes ont commis c’est justement celui de cacher la vérité sous le sable, ou, si l’on veut, sous une pierre tombale !
— Donc tu en veux à ces quatre ou cinq personnes ? demandai-je. Qui sont-elles ?
— La première, victime et bourreau à la fois, c’est dur pour moi de l’admettre, est Franca Donati alias Rose Bertrand ou Madame Lamy. Certes, elle a eu une vie difficile, constellée de chagrin, qui lui donnerait le droit aux circonstances atténuantes ! Pourtant, je ne m’étonnerais pas si je découvrais que Donati est le nom de son mari…
— Cela te soulagerait ?
— Je ne sais pas, dit-il. Il est vrai que de but en blanc cette lettre s’affiche comme une libération pour moi. Elle était sans doute adressée à moi aussi, celle qui l’a écrite ayant bien compris qu’à ton côté, à l’adresse de rue de la Lune, je la lirais avec toi !
— La deuxième personne qui s’est chargée de tout occulter est Mariangela, bien sûr, dis-je, soudainement en veine de sourire et de rire. Et Vera, la Napolitaine qui ne pardonne jamais, est la troisième, n’est-ce pas ?
— Exactement ! dit-il, en me souriant à son tour. Avec ces trois « inexorables », il faudrait considérer deux victimes secondaires qui ont fini pour jouer le jeu de complices…
— C’est vite deviné, Michele ! hurlai-je, faisant trembler cette fois-ci le plat de zarzuela qui flottait dans un équilibre assez précaire. Le premier complice a été mon père, qui s’est contenté de m’avoir auprès de lui pouvant m’inculquer son insaisissable soleil de l’avenir avec l’admiration sans bornes pour des hommes bien comme Giorgio Amendola, Pietro Ingrao, Enrico Berlinguer, ou Guido Fanti… Cependant, je veux lui pardonner une lâcheté dont je ne connais pas jusqu’au bout les raisons… L’autre victime-complice est sans doute Mario Trentavizi, celui qui a osé te reprocher des choses absolument étrangères à ton être…
— Merci, Anna ! s’exclama Michele me prenant la main. Est-ce que je peux te poser une question tout à fait différente ?
— Allez-y, mon cher colocataire !
— Réponds-moi sincèrement, comme si l’on était devant un prêtre…
— Un prêtre non ! m’exclamai-je.
— Écoute Anna ! Réponds-moi devant ces Espagnols affamés : est-ce que tu m’aimes selon les règles et le sens limité que donnerait à cette expression ta moitié française, ou alors « tu mi ami » sans réserves ni arrière-pensées comme aimerait une Bolonaise dont le Napolitain assis devant toi est tombé éperdument amoureux ?
— Je te réponds à ma manière à moi, Michele. Je suis prête à t’accompagner à Naples, si tu es d’accord ! À condition qu’on y flâne librement, incognito. Et qu’on évite soigneusement d’y rencontrer les vivants qui à de différents titres pourraient nous gâcher l’insouciance dont nous avons besoin. Je serai bien contente de visiter les tombeaux de tes parents, « in primis » de ton grand-père Gaetano. Et je suis prête aussi à faire un pèlerinage idéal pour commémorer Renato Caccioppoli, ce pauvre mathématicien mystérieusement disparu qui a donné le nom à ce nœud de vipères qui fut ton ancien lycée. Si tu en as envie, nous pourrons nous rendre à Ischia, Sorrento et — pourquoi pas ? — dans la côte d’Amalfi… Ensuite nous irons à Bologne, pour une visite de courtoisie à ma mère française. Toujours est-il qu’avant de partir pour une nouvelle vie, nous devons bien vérifier comment ça marche entre nous, n’est-ce pas ?

Giovanni Merloni

(1) De ces jours d’avril 2008

(2) Celle-ci se chargeait personnellement de l’addition, du dessert et d’éventuelles liqueurs pour les gloutons.

« Je m’aperçus que la grosse valise où il avait rangé ses affaires était très légère, presque vide… » (Roman théâtral n. 35)

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« Je m’aperçus que la grosse valise où il avait rangé ses affaires était très légère, presque vide… »

Les derniers mots de mon journal, étrangement survécu aux nombreux changements et dérives de neuf ans successifs, avaient l’allure claudicante d’une épitaphe :
« Au lendemain d’élections doublement perdues, dont il se sentait responsable même si son vote en moins n’avait rien changé, Michele avait entendu, clair et fort, l’appel de la forêt : Naples, cette ville défigurée qu’il voyait encore belle, réclamait de lui. Par conséquent, je ne m’étonnai pas en le voyant tout compte fait content de rentrer dans son tunnel de devoirs pleins d’illusions. Encore une fois, il se découvrait indispensable et… le pas était bref ! L’Italie était déjà au pas de la porte ! Cependant, avec ma grande surprise, au moment de l’adieu, en regardant plus attentivement sa grande silhouette se détacher sur le palier, je m’aperçus que la grosse valise où il avait rangé ses affaires était très légère, presque vide… »

En vérité, à cinq heures du soir de mercredi, Michele s’était lancé dans l’escalier avec la certitude que cette fois-ci, la quatrième en cinq jours, il serait finalement parti… Patience s’il devait changer à NATION, passant de la 9 à la 6, suivant ainsi les deux côtés plutôt que l’hypoténuse du triangle ! Il allait atteindre la gare de Bercy en 15-20 minutes au maximum… Au pas de la porte, se penchant vers moi pour un baiser un peu trop proche de mes lèvres, il m’avait dit solennellement adieu, sans oublier de me recommander sa précieuse malle…

Je n’eus même pas le temps de regarder mélancoliquement notre salle commune, que j’entendis s’ouvrir à nouveau la porte derrière moi. Haletant et bouleversé, Michele me passa une enveloppe grise :

— Une lettre pour toi, Anna !
Tous les deux, nous fûmes touchés en voyant qu’on avait associé mon nom à celui de notre rue parisienne. Celle-ci devenait « ipso facto » une chose banale et pourtant une révélation pour cet expéditeur — Franca Donati —, qui nous faisait cadeau d’une calligraphie arrondie bien élégante :
— Il me semble reconnaître l’écriture de quelqu’un que je connais, observa Michele. Cette manière de tracer l’A d’Anna et le B de Buonvino…
— Mais tu dois partir… dis-je. Je vais lire ça après.

— Non, ne t’inquiète pas, j’ai le temps ! Ouvre-la !
Les deux feuilles que je sortis de l’enveloppe avaient été tapées à la machine à écrire :

« Anna,
Vous ne me connaissez pas. Je suis Franca Donati, une vieille amie de ton père et Mariangela. Depuis des années, même habitant dans la même ville de Bologne, on s’était perdu de vue avec eux. Le hasard a voulu, en sortant de la trattoria via Broccaindosso, que je la rencontre un jour et que je m’aperçoive immédiatement que Mariangela était malade.
Pardonnez-moi si je vous ai fait tout ce préambule, avant de vous communiquer la chose plus importante. Mais je suis sûre que vous pouvez me comprendre.
Le jour même de notre première rencontre, il y a un mois et demi, Mariangela Buonvino m’a demandé de lui tenir compagnie. Elle savait que sa fin était très proche. Même si elle était encore capable de descendre et remonter les quatre étages de son immeuble et qu’elle gardait son appartement tout à fait propre, elle a insisté pour que je reste auprès d’elle. Pendant ces derniers jours qui se sont écoulés, je lui ai demandé d’innombrables fois votre adresse. Elle faisait toujours semblant de ne pas m’entendre et me cachait même que vous lui aviez donné de temps en temps des nouvelles de vous, par carte postale ou par lettre. Cependant, elle parlait continûment de vous et s’ouvrait avec moi pour se reprocher de vous avoir abandonnée… jusqu’au jour où elle m’a avoué toute l’histoire… que je connaissais déjà !
Mariangela vous a menti, que Dieu la pardonne ! Elle vous a dit que votre père n’était pas votre père, et ça, c’est complètement fou… et bien sûr faux ! Car vous ressemblez à votre père, vous en avez l’esprit combatif et le même regard fier… Puisque votre père s’appelait Nevio Buonvino, vous êtes à plein titre Anna Buonvino ! Sans que cela puisse l’absoudre de ses fautes, j’ai toujours su que Mariangela était follement jalouse de son mari qui était votre père naturel et effectif, mais, après son ancienne transgression qui s’est passée quand il n’était pas encore marié — une faute que sa femme considérait comme un péché originel — celui-ci a été toujours un mari fidèle. Mariangela a avoué tout cela au curé de la paroisse de Santa Maria des Servi quand il est venu la confesser… moi j’étais présente et, pour ne laisser rien au hasard, j’ai même enregistré sa confession, en cachette, sur mon magnétophone de poche.
Croyez-moi, Anna, c’est assez lourd pour moi de vous faire part du décès d’une personne que vous aimez sans doute et qui vous aimait elle aussi. Je me rends parfaitement compte de votre situation et j’ai bien compris, par ce que Mariangela m’a raconté, que vous avez trouvé à Paris une seconde patrie et, puisque je vous connais depuis que vous étiez très petite, j’en suis sincèrement ravie.
Ce n’est qu’après l’enterrement de Mariangela — qui a eu lieu auprès de l’église nommée avant —, que j’ai pu rentrer dans l’appartement via Broccaindosso, où Mariangela même avait voulu que je m’installe, lui succédant dans le loyer. Malgré la grande tristesse pour la bonne famille Buonvino qui disparaissait de Bologne, j’ai essayé d’adapter cet appartement à ma personnalité, entamant de petits travaux de peinture. Et voilà qu’un jour j’ai découvert un placard, caché derrière une fausse porte, où Mariangela avait fourré tout ce que vous aviez laissé dans la maison lors de votre brusque départ. Imaginez-vous avec quelle joie j’ai découvert vos lettres… Mais je ne les ai pas lues ! Je me suis bornée à y chercher votre adresse parisienne, en constatant par là que vous habitez maintenant avec un compatriote… J’attends bien sûr votre réponse avec la confirmation que vous êtes bien là et que cela vous intéresse de recevoir vos souvenirs et votre ancienne correspondance avec la pauvre Mariangela. Je m’occuperai par la suite de vous envoyer une valise avec tout ce que vous m’aurez autorisé.
Je vous demande enfin pardon pour un dernier acte de justice dont j’assume sur moi toutes les responsabilités. Votre mère n’est pas morte le jour où vous êtes née, elle est au contraire bien vivante, quelque part. Donc, vous n’êtes pas orpheline, même si des circonstances assez difficiles à comprendre ont empêché votre mère de vous aimer, comme on dit, à la lumière du soleil.
En mourant, trop tard pour elle, Mariangela avait compris qu’en vous disant la vérité elle n’aurait pas forcément perdu votre affection sincère.
Je m’arrête là chère Anna, nous aurons sans doute l’occasion de nous rencontrer un jour !
Franca »

Me voyant fondre en larmes et tomber à genou juste à côté de la malle, Michele m’aida à me relever et m’accompagna jusqu’à mon lit. Il me conseilla de m’étendre avec un plaid et m’apporta un verre d’eau.

— Je reste ici, à côté de la porte, dit-il. Si tu veux, tu peux me parler. Je serais ravi de te répondre.
— Mais tu dois partir ! dis-je.

— Je ne peux pas. Je suis concerné.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis ton compatriote et même une Franca Donati de Bologne a pris acte de mon existence !
— Je savais que Nevio était mon père ! m’exclamai-je. C’est une joie immense, pour moi, d’en avoir la confirmation définitive… Pourtant, la perte subite de cette belle-mère folle et menteuse m’attriste beaucoup.
— Tu connais cette amie ou voisine sortie du néant, Franca Donati ?

— Elle me semble sincère. Je vois que les circonstances qu’elle évoque sont les mêmes dont je me souviens moi-même.
— Et si ce nom de la lettre c’est un nom provisoire, d’invention ? insista Michele. Je n’y crois pas, mais, si elle était, par exemple, votre Madame Lamy, revenue à Bologne depuis sa parenthèse de travail à l’étranger ?
— Je ne veux pas penser à cela. Je ne suis pas pressée. C’est plus important le présent, à présent, pour moi !
— Tu ne pleures plus !

— Oui, je ne pleure plus, c’est vrai ! Je me sens légère, d’abord parce que j’ai rattrapé ma moitié bolonaise ! Sinon, je ne suis pas pressée non plus de découvrir l’autre moitié de mes racines. Je me plais tellement à Paris…

— N’as-tu pas de rancune envers Mariangela ?
— Je la pardonne du fond du cœur… D’ailleurs, je suis très contente de savoir que cette femme sage, qui ne me semble pas du tout une sage femme… habitera dans la maison de mon enfance et de mon adolescence !
— Repose-toi, alors ! murmura Michele.
Tandis qu’il s’éloignait de ma chambre à contrecœur, je suivis ses pas lourds traîner jusqu’à son lit en un mixte de soulagement et de tristesse.
Quelques instants après, Michele rebroussa chemin, s’arrêtant au milieu de la salle pour me lancer un dernier message :

— Puisque cette Franca-ci ne ressemble pas du tout à Rose ni à Madame Lamy, je me retire dans mes appartements, ravi tout compte fait de mon énième faux départ me donnant la chance d’être là quand la vérité que tu avais longuement attendue est enfin arrivée jusqu’à toi !

Giovanni Merloni

Tandis que le balcon paraissait désœuvré, sans plus de rôles à jouer, l’appartement respirait ! (Roman théâtral n. 34)

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Tandis que le balcon paraissait désœuvré, sans plus de rôles à jouer, l’appartement respirait !

Mercredi donc, au lendemain du faux enterrement de Gaetano Calenda, Vera et Mario, les amants déçus dont je n’avais pas su démasquer les véritables intentions, avaient prévu de se rendre le matin tôt à la Gare de Lyon pour s’accorder une halte à Milan, tandis que Michele devait partir le soir même à la Gare de Bercy, profitant du fameux Palatino… (1)
Ayant cette décision dans les oreilles, l’appartement de la rue de la Lune, étant devenu désormais lui aussi une personne de famille, prit à flotter dans un sentiment d’abandon. De temps en temps, quelqu’un de nous sortait. Si c’était moi, je me précipitais dans l’escalier pour des courses indispensables dans le marché de la rue du faubourg Saint-Denis. Quant à Michele, affichant une gueule sérieuse, il se rendit trois fois à la banque de boulevard Sébastopol.
Tandis que le balcon paraissait désœuvré, sans plus de rôles à jouer, l’appartement respirait ! La salle commune était vide parce que Michele et moi, renfermés dans nos chambres respectives, essayions de recomposer la mosaïque de nos vies mises en pièces.
Déjà le matin, Michèle avait entamé sa longue série de salutations, recommandations et charges pour moi… Lors d’un de ses adieux anticipés, il voulut m’ouvrir son cœur :
— Je dois t’avouer la vérité, Anna ! Mon idée abrupte de sauver la patrie est profondément trompeuse et ma rentrée à Naples ce n’est qu’une fuite… En fait, je ne connais que l’évasion, quand je dois me dérober aux situations difficiles ! D’ailleurs, je le sais déjà : une fois rentré, devant l’impossibilité de faire quoi que ce soit d’utile pour la société, je me laisserai vivre et je chercherai chez les amis et les amies quelques petits vices et caprices… Au lieu de l’embauche, la débauche !
— Donc, cette rapatriée napolitaine ce serait une énième fuite ! observai-je interloquée. J’aimerais tant savoir de quoi tu t’échappes au juste, Michele !
En manque de réponse de sa part, j’accueillis avec un sourire les engagements concernant notre appartement qu’il me demandait… Si j’avais la maîtrise et l’inspiration d’un poète, je rangerais volontiers la liste de ses propositions dans un quatrain en vers alexandrins, mais je n’en suis pas capable… Comment faire alors pour encastrer ces choses ennuyeuses dans mon récit dramatique et, bien sûr, théâtral ? Voilà ma gauche tentative :

Ma banque s’empressera de t’envoyer
Tous les mois un montant suffisant
Pour que tu paies à l’instant le loyer

Ainsi que les autres dépenses d’un an !

La partie des dépenses de sa compétence, évidemment ! À Naples, Michele prévoyait de faire des économies, évitant de toucher la retraite arrivant tous les mois de l’Italie sur son compte bancaire français.
Tout était clair et sagement conçu… sauf au sujet de la malle et de son insondable contenu… Rétrospectivement, toutes les fois que je reviens à ce passage fatal d’il y a neuf ans, je considère cette malle comme la chandelle rouge qui manque à la tarte. Elle était l’essence des contradictions ataviques que les événements des jours suivants allaient dénouer… Pour l’instant, à la veille d’un départ qui paraissait traumatique et définitif, la proposition de Michele au sujet de la malle fut assez bouleversante pour moi, car il me priait de la garder jusqu’au jour où Rose… viendrait le chercher !
— Puisque je ne serai pas là, et que je serai désormais refoulé dans l’anonymat de mes origines dévorantes, avait-il dit, elle aura le droit de tout prendre ! Cependant, si elle ne vient pas et que je meurs, je te lègue…
— Tu m’honores, Michele ! Mais si le propriétaire me chasse d’ici ?
— Bon, alors tu verras. Tu pourras bien confier mes trésors au canal Saint-Martin ou à la Seine… dit-il en glissant une lettre dans mes mains avec la recommandation de ne pas l’ouvrir avant son départ.
Cependant — chose étrange qui alors me sembla tout à fait normale —, je n’eus pas la patience d’attendre. Je me sauvai sournoisement dans les toilettes et je lus :

« Mon amie,
Je ne peux pas te dire à la suite de quel miracle je me suis souvenu de ce mot que tu m’avais confié après autant de tourments… ces deux syllabes qui nous ont divisés pendant toutes les années qui se sont écoulées, ce peu de lettres réunies qui, au contraire, auraient dû nous unir : Anna ! Était-ce bien celui-ci, Anna, le prénom de fée, s’attachant si bien à l’enfant que tu adorais, le même que tu m’avais confié à la gare de Bologne il y a… vingt ans ? On était juste au moment du départ du train qui nous séparait à jamais… le bruit insupportable des moteurs l’avait brisé, en le coupant en mille morceaux, ce joli mot dont je ne me souvenais jusqu’ici que de la brièveté… Quatre ou cinq lettres en tout. De cela, j’en étais sûr… Cependant, je ne sais pas pourquoi, je m’affolais avec d’autres prénoms italiens, français, exotiques aussi : Rita par exemple, ou Lara, ou encore Luna… C’est sans doute à cause de cette dernière hypothèse que je suis venu habiter ici, rue de la Lune… Ensuite, hors concours, j’avais songé à un personnage chéri : Zazie…
Je ne sais pas si cette découverte, arrivée juste hier, servira à changer le cours de nos destinées… Cependant, puisque cela, objectivement, nous rapproche, je m’autorise à venir à mon but primordial, celui de te confier un jour la malle contenant les mémoires de ma famille que je ne peux pas apporter à Naples et qu’une jeune femme extraordinaire te consignera !
Je t’en prie, Rose, ne brûle pas cette lettre, n’en abandonne pas la lecture ! Je le sais bien, tu n’es pas d’accord, tu considères comme une espèce de manie régressive mon penchant pour le Panthéon familial, mon illusion de garder les cendres de mes aînés, la mémoire de leurs noms chéris, même si tout cela ne se réduit qu’à quelques photos, à quelques anecdotes que le temps ternit ou balaye invisiblement.
Mais je n’y peux faire rien. Je songe souvent à mon grand-père Gaetano, en train de ranger — à la hâte, soigneusement ou brusquement — dans cette malle-ci ses lettres, ses cartes postales, ses manuscrits, ses photos ainsi que ses petits objets constellant les petites joies et satisfactions de sa vie frénétique… et je me plains à l’idée qu’il n’a pas eu la chance, avant de mourir, de sauver son patrimoine de papier, de sueur et de sang. Ses conjoints, coupés en deux par la douleur, ont été obligés de tout détruire par ce bûcher de la mémoire à 451 degrés Fahrenheit qui a rendu floues et molles leurs racines, en affaiblissant leurs corps ainsi que leurs volontés. Dans cette même malle somptueuse et austère à la fois, que j’ai hérité presque vide, j’ai ajouté mes photos, mes fichiers, mes lettres, mes petites poésies, mes dessins et mes secrets de Polichinelle. Jusqu’à hier, tout flottait partout, de façon que n’importe qui a eu le loisir de consulter mes gloires et mes fautes jusqu’à les apprendre par cœur. Ou alors, plus probablement, tout a glissé dans l’indifférence…
Voilà, je referme la malle. Je suis finalement libre et soulagé, prêt à plonger dans une deuxième page blanche, que je remplirai avant de la ranger dans une deuxième malle…
Tu vois ? Ce ne sont que des rituels tout à fait inefficaces vis-à-vis de ma splendide solitude. Elle me fait peur, la solitude, puisqu’elle me fait sentir de plus en plus égaré et non accompli… sans toi ! Oui, mon amour, je songe à tout ce temps qui s’est écoulé loin de toi, sans te voir, sans pouvoir évoquer librement cette chose extrêmement importante pour toi, et pour moi aussi, que tu m’avais susurrée dans un élan de véritable amour… Anna ! Pendant ces années où tu demeurais vive et unique dans mon esprit, je m’obligeais pourtant de refouler ce secret inexpliqué dans une sorte d’oubli intime, m’accrochant à des illusions remplaçantes…
Cette malle ouverte et famélique m’a aidé à résister à la folie et maintenant, en quittant Paris, je confie cet écrin de rêves à… Anna ! Qui sait ? Il se peut qu’en partant, en laissant ici toutes mes mémoires, ce que je désire depuis toujours se produise vraiment. Tu viendras donc me chercher le jour où je ne serai plus là ! Et je me console à l’idée qu’en te livrant cette malle, ces mains intelligentes et généreuses te transmettront aussi mes mains, mes yeux, mon âme. Et je suis sûr qu’en fouillant ici dedans, en lisant ce que j’y aurai caché, tu seras finalement contente…
Michele »

Ma première impulsion, après cette lecture clandestine, ce fut de courir chez Michele et lui avouer ce que j’avais appris de son texte absurde, mais puisque je me refusais violemment à l’idée qu’il partît à cause de moi, je décidai de ne pas y croire… et d’attendre qu’il parte et que là-bas — ô combien loin d’ici — il sonde dans les replis les plus intimes de son être. Certes, il y a vingt ans, Rose aussi avait voulu qu’il découvre librement ses sentiments et l’avait perdu, mais je n’avais pas le choix. Heureusement, cette fois-ci, à Naples, il n’y avait pas une mère malade à l’attendre, tandis que Paris ce n’était pas Bologne : si Bologne lui reste attachée pendant toute sa vie, Paris ne lui donne même pas le temps d’éprouver des sentiments de nostalgie et de chagrin !
Quand je fus à l’abri de ma chambre — calée dans mon lit blindé ; protégée par la musique de « TSF-Jazz » ; caressée par ces voix qui coupaient de temps en temps la monotonie du saxophone — j’attendis qu’arrivât à son terminus le tourbillon de pensées que j’avais dans la tête. Il fallait mettre le cou sous le robinet d’eau gelée et revenir à la raison que mon âge imposait, avant de dénouer le véritable motif du prochain départ de Michele, un abandon qui de toute évidence ne répondait pas à une nécessité immédiate. Encore une fois, il fallait dire avec Hercule Poirot :

« Cherchez la femme ! »

En fait, les derniers jours avaient vivement bouleversé son esprit, avec ce contact serré avec moi, mon corps et mon visage, évocateur d’un autre corps et visage, hélas… mais il fallait attendre le jour du tournage en bas, sur la rue de la Lune… — ce matin où je m’étais amusée à jouer avec mes cheveux, passant capricieusement d’une coiffure à l’autre — pour que Michele, foudroyé par l’éternel féminin jaillissant de mes gestes, tombât définitivement dans le piège de cette affreuse ressemblance et se souvînt de ce mot que les roues du train avaient englouti pendant vingt ans : Anna ! Moi ! Cette découverte n’avait fait qu’augmenter ses peines. Il flottait désormais dans un pénible tiraillement entre deux pulsions. La première, retrouver l’original, c’est-à-dire sa femme chérie. La deuxième, instaurer un éventuel rapport de couple avec moi. Devant l’impraticabilité des deux hypothèses de vie, il ne lui restait qu’à claquer la porte, essayant de tourner la page.
Qu’il se séparât de moi ou de ce que j’évoquais pour lui, cela ne faisait aucune différence. J’étais une personne, un corps qui bouge, une bouche qui sourit. Un des deux devait alors ficher le camp, et c’était lui, le galant homme, qui s’en allait…
J’aurais dû apprécier et même m’agenouiller, dévouée, devant cette noble conduite. Car je savais bien, moi aussi, que je n’étais pas du tout tranquille. Combien de fois, au cours de ces journées, avais-je eu moi même l’impulsion irrésistible de briser cette distance par un geste d’amour ? Bien sûr, j’y avais résisté, mais j’avais payé cela très cher ! Donc, merci, Michele Calenda, chapeau !
Et pourtant, dans mon esprit, le soulagement devant la générosité de Michele cognait contre le sentiment d’un égarement atroce… J’allais perdre un ami, un frère, un père, un copain !

Giovanni Merloni

(1) Lire à ce propos « La modification » de Michel Butor.

Les fouilles mortes (Roman théâtral n. 33)

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Les fouilles mortes

Plus tard, quand l’heure approchait du faux enterrement, j’étais près de la porte-fenêtre ouverte sur le balcon avec l’esprit d’un gabier guettant le vent et les marées, quand Michele me surprit :

— Bonjour ! dit-il en me souriant, je suis un peintre qui n’a jamais fait le portrait d’une femme nue !
Rien qu’à le regarder dans les yeux, j’eus la confirmation qu’il interprétait les évènements des heures dernières comme un signal péremptoire : sans plus attendre, il devait retourner en Italie, du moins pour régler ses comptes avec lui-même. Par ailleurs, je voyais bien qu’il n’avait pas trop d’envie de renoncer à cette vie de Paris, où il avait trouvé en moi une véritable interlocutrice…
Ce fut à ce point-là que je me risquai dans une attitude tout à fait inédite pour moi, en levant mes cheveux au-dessus de la tête, sans les laisser tomber, pour voir s’il s’en apercevait :

— Alors, tu pars ? demandai-je. Tu vas rentrer à Naples ? Quand ?
— Demain soir, avec le Palatino (1). Aujourd’hui, je n’ai eu aucun problème à avoir le billet.

— Tu penses rester là-bas ? dis-je, tout en entamant une petite tresse à côté de ma joue droite.
— Je ne sais pas Anna ! Il me faudra du temps… Je dois parler à quelqu’un, essayer de faire quelque chose pour que les gens s’éveillent… Les jeunes surtout… bien qu’à présent je demeure assez désenchanté. Vaincre le fatalisme, l’indifférence, ce n’est pas évident. Il faut trouver quelqu’un qui partage nos mêmes idées, nos mêmes soucis. Et cela est encore plus difficile. D’ailleurs, je ne suis plus jeune et je serais doublement présomptueux si j’avais la prétention de changer vraiment les choses. Personne ne peut le faire quand le contexte est réfractaire, et que la terre du potager n’est pas prête à accueillir toutes les semences…
Inspirée par cette digression philosophique de Michele, j’entamai une deuxième tresse à côté de mon œil gauche :
— Est-ce que nous devons nous plaindre, dis-je calmement, parce qu’on va mourir dans l’esprit qu’il n’y a plus rien à faire et que tout s’écroule autour de nous ? Devons-nous rester opiniâtrement accrochés à cette idée délirante, puisque nous n’avons plus rien à perdre, que notre sacrifice servira à sauver le monde ? Ou alors devons-nous accepter fatalement la mort de toute espérance dans l’illusion, tout à fait égoïste, d’y pouvoir survivre ? C’est cela qui t’angoisse, Michele, je le sais…
— La vie en elle-même, dit-il, c’est une chose merveilleuse. Même s’il arrive souvent que la vie ne soit qu’une pâle imitation de la mort.
— Oui, Michele, le quotidien nous offre toujours un avant-goût de la mort. Surtout si l’on regarde les gens qui souffrent dans la rue. Ici-bas, n’importe où l’on se dirige — vers la place de la République ; vers Saint-Denis ou vers le boulevard Magenta — il n’y a que le choix. On en rencontre partout… Donc, ce n’est pas nécessaire d’aller trop loin, de se prendre la peine d’aller jusqu’à Naples, pour trouver des personnes qui ont besoin de nous !
Michele ne pouvait me cacher rien. Il était de toute évidence en difficulté.
— De quoi dois-tu t’affranchir encore, Michele ?
— De moi-même, peut-être. J’ai toujours fait mon possible pour gagner l’estime des autres, en leur donnant confiance, sans trop me soucier de leurs sentiments envers moi. Je m’accrochais à la conviction que le temps est « galant homme » : mon engagement loyal devait forcément obtenir des reconnaissances.
— Cela arrive parfois, Michele, que les relations entre les humains soient basées sur des valeurs partagées. Mais cela est assez rare !

— Je suis et resterai un rêveur…
— Je t’aime bien pour ça.
— Tu…

— J’ai dit « je t’aime bien » ! Je n’ai pas dit « ti amo » !
— Voilà une différence importante entre les Français et les Italiens ! dit Michele en ouvrant grand les bras.
— Tu es comme une montagne pour moi. Je me sens petite, par rapport à toutes les débâcles que tu as sur le dos… des débâcles qui sont des victoires, si tu y penses…
D’un coup, nous entendîmes des bruits métalliques et des voix venant de la rue de la Lune. Nous nous accoudâmes au balcon : en bas, la troupe d’Olivier était en train de tourner la scène d’un enterrement laïque suivi par une foule de chapeaux et drapeaux rouges. Bien avant que moi, Michele reconnut Vera et Mario :
— Ces deux-là ne pouvaient pas manquer aux funérailles d’un Napolitain illustre…, dit Michele, juste un peu agacé.
— Ils ne sont pas encore partis ! dis-je. C’est peut-être Olivier qui leur a demandé de rester un jour…
Michele semblait tout à fait indifférent à ce détail. Peut-être s’efforçait-il d’imaginer son grand-père — cet homme très vivant et même frénétique avec lequel il venait de converser longuement dans mon rêve — en train de rentrer définitivement dans une caisse assez spartiate, qu’un drapeau abîmé essayait d’embellir :
— On ne pouvait pas choisir mieux, dit-il. Rue de la Lune, c’est l’idéal pour un corbillard de bataille suivi par un cortège de gens sincèrement affligés… Cela me rappelle le cours principal, montant, d’un village à l’extrême sud de l’Italie, dont je garde la carte postale que Gaetano avait adressée à ses petits fils… mes cousins aînés ! Bravo, Olivier Jardin, il a su faire revivre de façon très fidèle l’enterrement de Gaetano Calenda ! dit-il, la voix brisée.
— Michele, celui-ci est l’enterrement politique de l’Italie… dis-je, tout en laissant tomber mes cheveux sur mes épaules.
— Voilà une circonstance dont presque personne ne se rend pas compte ! dit-il en fixant mon visage changé. D’un coup, par mon attitude audacieuse j’étais en train de provoquer un brusque changement en lui… Il me serra les bras et m’attira vers lui…
— Je pourrais être ta fille ! hurlai-je, reculant avec énergie. Je sais que cela te dérange, mais enfin… laisse-moi de temps en temps exploiter mon naturel sans que cela doive provoquer une bagarre !

— Oui, tu as raison, Anna ! Une chose à la fois…
Il s’en suivit une longue pause tendue, jusqu’au moment où le spectacle eut son terme :
— Gaetano s’en va, définitivement, observa Michele.
— Dorénavant, Michele, ce sera l’Italie qui hantera nos cauchemars ! dis-je sans réfléchir.
Sans doute, je ne pensais pas qu’à l’Italie qui reprenait sa marche après les élections… Orpheline de Gaetano et de son rêve glorieux, l’Italie des vivants m’inquiétait, avec toutes les inconnues personnelles et celles que je partageais avec Michele, encore submergées par un impénétrable brouillard. Pendant que Michele ne s’inquiétait que d’inconnues plus vastes :
— On est revenus en arrière, bien sûr, tandis que personne, en Italie, ne semble comprendre que les problèmes de notre société sont encore les mêmes, que tout est soumis aux mêmes enjeux. Rien ne démentit ce qu’Antonio Gramsci a écrit avec son martyre, par exemple… Donc, il ne faut pas désespérer, puisque sous les cendres des ruines, il y a encore un besoin de justice et de solidarité qui n’est pas mort !

Quand je vis le dernier figurant tourner le coin et que je savais que le faux cortège allait être démonté, je n’eus pas la sensation d’une libération… car un fardeau insupportable demeurait sur mes épaules ! J’étais sans doute une Bolonaise qui n’avait que très peu profité du tempérament jovial et perspicace de mes compatriotes ! Moi qui venais juste d’apprendre à me donner de l’importance avec d’envoûtantes coiffures… j’avais envie de pleurer, ou alors de m’installer à califourchon du parapet avant de me jeter la tête première. Mais cela ne dura qu’un instant. Je lis dans les yeux de Michele des sentiments très proches des miens. Il avait besoin de moi. Moi j’avais besoin de lui.
— Tu peux vivre encore beaucoup, Michele, à moins que tu n’aies pas envie de mourir à 66 ans, comme Jean Jacques Rousseau ! Tu peux bien arriver à l’âge de Victor Hugo, 83 ans ! Et même plus ! Quant à Gaetano, il suffit que l’année 2008 s’achève, et tu seras déjà plus âgé que lui !

Giovanni Merloni

(1) Lire à ce propos « La modification » de Michel Butor.

« Et si j’étais, à moitié… française ? » (Roman théâtral n. 32)

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« Et si j’étais, à moitié… française ? »

Quand j’entendis le réveil retentir sur ma table de chevet, je pensai m’être trompée au moment de le régler. Puis, me rendant à l‘évidence, je me dis que j‘aurais bien pu me rendormir encore une heure. Mais avant… je courus à l‘ordinateur en y trouvant une confirmation : effectivement, à l‘origine, la rue Sampaix s‘appelait rue Albouy… Quant à ce prénom, Cosette… je découvris en elle l‘un de plus poétiques personnages des Misérables de Victor Hugo, un roman très populaire dans la France d‘il y a cent ans… En y réfléchissant, la boulangère Cosette aimée secrètement par le grand-père d‘Antonio, me ressemblant beaucoup, devait probablement avoir trente-six ans en 1936. Donc, elle ne pouvait pas être la même Cosette qu‘avait connue la gardienne du 38 rue Sampaix et qu‘elle avait cru reconnaître en moi…

J‘étais en train d‘imaginer que ce prénom Cosette avait été donné une deuxième fois dans la même famille, comme on fait souvent en Italie aussi, en l‘honneur de sa grand-mère chérie… quand le téléphone sonna et Olivier, par des expressions pas vraiment professionnelles me rappela que dans trois heures le tournage du faux enterrement de Gaetano Calenda allait démarrer.
Ensuite, en me levant, je me découvris étrangement tranquille et même heu- reuse. Heureuse de quoi ? D‘un côté des mots flatteurs d‘Olivier, sans doute, mais c‘était aussi l’enchantement du rêve qui se prolongeait, avec son étrange « poids de vérité », au cours de mes lentes déambulations, pendant l’habituelle recherche de mes cailloux blancs : mon pantalon, pour ne pas sortir nue ; mon chandail pour ne pas souffrir du froid ; mes pantoufles pour sauver les pieds de quelques clous qui auraient pu ressortir du parquet mal en- tretenu ; ma serviette de douche ; mon téléphone portable ; mon premier verre d’eau de la journée ; ma cafetière déjà prête depuis la veille, mon indis-pensable tasse de café… Ce matin-là, pendant ce trajet connu, je n’arrêtais pas de répéter, comme dans un rituel ésotérique, des gestes qui répondaient à une soudaine nécessité…
Il faut dire qu’avant la saisissante traversée de mondes suspendus que je viens de décrire méticuleusement, dans notre appartement tout s’était déroulé nerveusement, à la hâte, nous obligeant à subir, Michele et moi, un excès de suggestions, de peurs, de souvenirs, de présences. Quant à moi, j’avais enduré une séance de peinture constellée de disputes acharnées au sujet des tableaux réels et irréels de nos deux vies ; j’avais dû me projeter dans des hypothèses de vies futures, où le passé avait pris une importance inquiétante, à cause bien sûr des inimitables ancêtres de Michele, qui avaient presque complètement remplacé les miens, en posant des questions à se tordre les mains… Mais ce qui m’avait vraiment angoissée, c’était cette Rose épineuse, une femme prati- quement inexistante, qui voltigeait comme une mouche au-dessus de nos têtes, ou alors telle une Némésis, feignait de disparaître dans le néant pour m’attendre au passage alors que nous nous ressemblions comme deux gouttes d’eau !
Notre séance créatrice devait servir surtout à cela, à tourner cette page, en faisant sortir des nuages et des limbes ce personnage, ni chair ni poisson, qui nous liait pourtant très étroitement… Mais on nous avait brusquement interrompus, si bien que notre « colloque inévitable » renaissait toujours de ses cendres, et le caillou d’une extrême résistance à déjouer s’installait comme un véritable pari entre Michele et moi.
Était-ce aussi le chagrin du souvenir doux et amer de Bologne qui nous tourmentait ? Y avait-il quelque chose de non dit, de non vécu entre nous ? Est-ce que ce manque nous soudait dans une perspective commune ? Je n’aurais su le dire.
Certes, Michele et moi, nous partagions le même penchant et presque les mêmes attitudes amoureuses envers cette Française timide et résignée, toujours prête à s’effacer pour ne pas troubler les vies d’autrui…
Nous étions donc en pleine croisière, placidement détendus sur deux chaises longues sur le pont d’un bateau de plusieurs étages ballotté par une mer pro- metteuse… lorsque ces deux revenants de Naples avaient tout gâché ! Bien sûr, Vera et Mario n’étaient pas responsables des tortueuses vicissitudes de leur collègue et ami. Mais comment ne pas voir l’évidence d’un homme qui se dérobe petit à petit aux mauvaises habitudes et, même de façon contradictoire, essaie de repartir seul ? Comment ne pas comprendre qu’il ne faut pas exiger une abnégation totale de quelqu’un qui, déjà, adopte le sacrifice comme moyen pour s’autoriser à la renonciation, à l’effacement ?
Mon raisonnement m’avait fourni une clé : Michele et la Française se ressemblaient beaucoup et même trop. Ils étaient tous les deux trop polis, trop gentils, trop respectueux… trop fatalistes ! Il aurait fallu un miracle pour les faire se rencontrer et pour les aider à forcer leur réciproque propension à la renonciation. Voilà, je me sentais concernée par cette abdication absurde, qui allait d’ailleurs miner à la base tout héroïsme, toute abnégation, tout exploit généreux.
Au cours de cette séance interrompue, j’avais donc frôlé une terrible vérité : l’âme prodigue de Michele et de sa bien-aimée. En même temps, j’avais pris conscience du fait qu’il suffit d’une seule personne, porteuse d’actions et de paroles régressives, pour que tout projet de vie glisse, sans transition, dans la poubelle ! En politique, cet homme du destin était évidemment Berlusconi, le nouveau Mussolini de l’Italie. En venant au commun des mortels, je pensais à Vera, qui n’avait obéi qu’à sa possessivité, s’autorisant à intercepter et sans doute détruire le dernier souffle d’un amour malheureux. Mais je ne pouvais pas exclure non plus de ma liste noire Mariangela, cette mère repentie qui n’avait pas hésité à me traîner dans son gouffre d’autodestruction suicidaire.
« On doit faire avec ce que l’on a, avec ce que l’on est ! » me disais-je tandis que sur l’écran de mon ordinateur s’écoulait la « géographie » des résultats de ces élections suicidaires… À ma liste noire, j’ajoutai alors la déception infinie devant l’abdication des Italiens qui, telles des autruches, avaient plongé leurs têtes dans le sable, renonçant à s’autodéterminer pour un vrai changement. Par contre, telle une drogue bénéfique, le rêve à épisodes, qui venait de se dérouler pendant la nuit et le petit matin, agissait en moi avec l’évidence d’une expérience vécue : j’avais vraiment traversé les rues de ma Bologne chérie et l’émotion de la foule derrière le corbillard du Napolitain illustre était absolument véridique… Ensuite, l’apparition de Gaetano Calenda dans notre salle commune m’avait fort impressionnée et par à-coups inquiétée, tandis que les mots de Michele avaient provoqué en moi un sursaut très positif, car il n’aurait pu mieux dire lorsqu’il avait parlé d’un progrès à reculons… On jette à la poubelle toute hypothèse de progrès vertueux, on détruit les ri- chesses cumulées, on renonce même à penser… Michele aurait voulu ajouter, je crois, que le sacrifice d’un seul homme, bien que généreux et parfois effi- cace, ne suffit pas, et que tout héroïsme est vain s’il ne s’inscrit pas dans une conscience et dans une action collectives.
Mieux même qu’autant de discussions réelles, avoir rêvé de Michele et de son grand-père m’avait appris combien il est facile de lâcher prise, de renoncer à nos droits, à notre vie même. Il suffit d’un instant de distraction et c’est fini, nous devenons la proie succulente des autres. Si l’Histoire — en Italie comme partout sur la planète — va à reculons, si nous ne prenons aucune mesure contre l’analphabétisme de retour et que la barbarie remonte à la surface, en quoi devrions-nous nous étonner que nos histoires personnelles aussi s’en aillent à reculons, la queue entre les jambes ?
Mais, à propos de queue ! Ce matin-là, en attendant nonchalamment le rendez-vous avec Olivier et sa troupe, je répétais, comme autant de caresses reçues ou de baisers volés, les gestes qui avaient servi à me faire des tresses ou à rassembler mes cheveux dans une queue de cheval longue jusqu’à la taille… ou alors à les regrouper sur la tête, à les laisser retomber bruyamment. C’était le jeu auquel Michele m’avait demandé de me prêter, au cours de nos longues séances picturales, pour donner vie à différents personnages, rappelant ou non des époques révolues, des modèles fameux, évoquant ou non des histoires liées à des tableaux célèbres, ou aussi à des tableaux dé- truits ou perdus.
Pendant ce jeu, je découvrais pour la première fois de ma vie la forme de ma tête, la lumière de mes cheveux, leur parfum anonyme et sauvage… Mais sutout, tout en enregistrant les réactions de mon portraitiste, je découvrais ses gestes, rapides ou lents, qui accompagnaient mes successives coiffures… Michele n’avait pas été indifférent du tout à mes surprises, à mes grimaces timides, à mon embarras. Son insistance à propos de mon rôle de sosie ou de clone n’était qu’un misérable stratagème pour s’éloigner de moi, de mon corps, de mes vertus cachées. J’étais contente, bien sûr, de cet éloignement, car cela me donnait le temps de naviguer dans une lagune protégée, bien que trouble, tout en expérimentant un côté de moi-même que j’avais toujours refoulé dans des gestes de gêne appuyée.
À présent, après tout ce que j’avais partagé de très intime au cours de ces fouilles à ciel ouvert dans son corps ainsi que dans son âme, auxquelles le long rêve avait ajouté de la substance, ô combien inquiétante, ce décalage professionnel, cette distance délibérée de sa part m’ennuyaient.
Cependant, ce matin-là, un diablotin tout à fait insolite s’était installé dans mes jambes qui voulaient danser, dans ma poitrine qui haletait sans honte, dans ma bouche qui égrenait des mots sans queue ni tête tandis que mes nouveaux gestes, tels des camarades indulgents, semblaient vouloir transformer mon éternelle attente en entente. Une entente immédiate et tout à fait naturelle.
Étais-je, au contraire, en train de sublimer un amour naissant pour ouvrir ma porte close à un amour déjà prêt à le remplacer ? Tout simplement, je me mettais en jeu. Le jeu de la modella m’avait beaucoup servi à cela : sans renoncer à mes fouilles historiques, j’avais décidé dorénavant de jouer le jeu sans trop me soucier de l’enjeu… Ce qu’on pourrait appeler la stratégie de l’attention… En même temps… comment avais-je pu l’oublier ? À la fin de ce rêve étrange, l’intimité de mon lit avait été brisée par une visite inattendue ! Le grand-père napolitain avait cru retrouver en mon ovale et mes couleurs le même nez et la même bouche que ceux de la belle boulangère de la rue des Vinaigriers lui souriant derrière le comptoir, tandis qu’une Martine gardienne d’immeuble juste à côté de la même boulangerie avait constaté bruyamment la ressem- blance incroyable de mon regard hardi avec celui de Cosette, la fille de cette boulangère… Si je devais suivre la cabale des nombres comme le faisait Michele, j’aurais pu enfin me convaincre qu’en 1936, il y avait une femme de trente-six ans aux yeux bleus et qu’elle mettait de côté les éclairs au chocolat et les croissants pour son client préféré, un conspirateur italien… tandis qu’en 1972, sa fille de trente-six ans, après avoir accouché, à Bologne, d’une fille aussi belle qu’elle, avec les mêmes yeux bleus, avait dû brusquement ren- trer auprès de sa famille et rentrer dans le personnage qu’imposait son sobri- quet inspiré par l’une des créatures de Victor Hugo…
Je fermai mes yeux pleins d’électricité et me dis en une envolée : « Et si j’étais, à moitié… Française ? »

Giovanni Merloni

(1) de mardi 15 avril 2008

« Tu as raison, le progrès est comme une femme prête à fuir entre les bras d’un autre ! » (Roman théâtral n. 31)

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« Tu as raison, le progrès est comme une femme prête à fuir entre les bras d’un autre ! »

Pendant des années, mon esprit et mon corps ont subi le va-et-vient continu du souvenir de ce rêve téméraire intervenu juste à la veille du tournage du faux enterrement de Gaetano Calenda… Un rêve hanté d’ailleurs par le manque presque absolu de révélations et l’ennui d’une discussion où l’unique plaisir venait de l’inversion nette des rôles et des tempéraments entre l’homme mûr et l’homme décrépit. Si Michele se perdait nonchalamment dans les méandres de la pédanterie, Gaetano était parfaitement à l’aise dans les brumes de l’inconscience… Cependant, à y penser, quelques portes s’entrouvrirent et quelques ondes — lumineuses, sonores, physiques et même parfumées — passèrent d’un monde à l’autre, entraînant des nouvelles inattendues et des circonstances ou conjectures qui regardaient aussi ma jeune personne sans défense !
Suivant mes notes, je reprends donc le récit de cette séquelle de sons et de lumières (s’alternant aux silences et aux ombres) là où je l’avais interrompu. Avec une précision qui me semble importante : je n’étais pas habillée, comme d’habitude, avec mon jean et mon chandail usé de la rue des Rosiers (1). Je ne portais pas non plus mon vieux pyjama rayé. Entre chien et loup, protégée heureusement par une insondable pénombre, j’arborais la même robe courte et le même châle de soie qui m’avaient transformée en modella sous le regard haletant de Michele à son tour déguisé en peintre…
En cette mise, nu-pieds sur le bois poussiéreux, j’entendis Michele et Gaetano se raconter réciproquement leurs vies parallèles. C’était un passionnant dialogue entre sourds, ayant l’air d’être muets et aveugles aussi. Tous les deux parlaient en contemporaine, sans trop se soucier de répondre du tac au tac. Je comprenais très peu au milieu de ce flux sans forme. Michele savait très peu de cette Italie gaiement soumise à la dictature fasciste, tandis que Gaetano n’imaginait en rien ce qui pouvait s’être passé après sa précoce disparition. De cette façon drôlement décalée, si Gaetano s’attardait sur ses souvenirs extraordinaires de Paris, dont il regrettait la lumière bruyante et la poésie de la rue, Michele à son tour lui confiait son sentiment de culpabilité pour avoir abandonné Naples…
« On ne peut même pas voter ! » dit gravement Gaetano.
« Non, grand-père, tu perds facilement le sens du temps, et c’est bien compréhensible dans ton état. Cependant, depuis la fin de la Seconde Guerre, en Italie, on peut bien voter ! Nous avons installé la République, protégée par l’une de plus belles Constitutions du monde. Et bien sûr, nous avons ce suffrage universel pour lequel tu t’étais autant battu ! Ce n’est pas peu en avoir la possibilité, même si le vote risque d’être la seule arme restante, dans notre démocratie qui a perdu des coups… Certes, il faudrait choisir avant, avec sévérité, ceux qui doivent nous représenter… Quant à moi, il est trop tard, désormais, puisque je viens de rater cette possibilité ! »
« Tu m’as invité dans un monde nouveau, répondit le grand-père, où le progrès technique et scientifique aura entraîné sans doute des contradictions, mais je ne veux pas croire que l’humanité régresse ! »

« Oui, Karl Marx et Sigmund Freud ont encore des raisons à prêter à ceux qui sauront les entendre, répliqua Michele, mais nous avons dû endurer la bombe atomique avec une infinité d’autres inventions dangereuses pour l’humanité ! Sans compter les animaux qui succombent, l’atmosphère, les océans, la Nature ! »
Devant le silence incrédule de son grand-père, Michele hésita un instant, puis il reprit :
« Je fais partie d’une génération qui a joui de presque tout ce qu’on pouvait souhaiter. Du sexe sans contraintes à l’espoir d’une vie prolongée. On nous a fait cadeau du bien-être en dehors de tout sentiment de culpabilité… En échange, nous avons pris l’habitude de considérer, un peu naïvement, le progrès comme positif en lui-même… »
J’eus à cet instant l’impression que Gaetano fût comme soulagé par les attitudes problématiques de Michele, d’autant plus qu’il n’était pas du tout enthousiaste de tomber, à chaque tour de bouée, dans ce sujet lourd comme le plomb de son existence exemplaire dont il était finalement devenu l’otage et l’esclave :
« Tu as raison, Michele, dit-il, le progrès est comme une femme prête à fuir entre les bras d’un autre ! »

Cette phrase inattendue me toucha intimement. Sans transition, à califourchon du parapet je vis Vera Marasco, prête à franchir la barrière invisible, se jetant vers le magnolia…
« Cette femme, continua Gaetano, devient de plus en plus belle, au fur et à mesure qu’elle dévoile à elle-même son destin de traîtresse et qu’elle se voit confrontée, symétriquement, à une inévitable conséquence : elle sera trahie à son tour, comme l’Italie ! »
Je vis à ce point-là Michele se lever, ramasser à terre un des croquis consacrés à mon nez à la française pour le montrer à Gaetano, avant de lui parler longuement à l’oreille… Combien de temps avait-il duré ce colloque à voix basse ? Est-ce qu’ils parlaient de moi ? Je me souviens seulement que cela avait suscité en moi un dynamisme tout à fait inhabituel : presque nue ou trop peu habillée comme j’étais, je m’engageai à ranger le salon en long et en large, balayant et passant bruyamment le chiffon partout. Ai-je frôlé entre-temps leurs silhouettes et leurs nez ? Ai-je provoqué des réactions subliminales ou explicites en ces deux hommes gaillards ?
— Je garderai ton secret dans ma tombe ! dit Gaetano de façon audible, tout en posant son index sur les lèvres charnues.

— Et toi, grand-père, quel est-il le secret que tu as apporté dans la tombe ?
Pour toute réponse, Gaetano se leva et prit à fouiller les différents coins de notre salle commune. Inquiétant à la vue, il frôlait les murs comme une ombre sans corps ou alors comme un corps sans ombre. Ce qui m’effrayait le plus, c’était voir Gaetano cogner contre les encadrements, les fils, les bibelots remplissant les étagères… sans que rien bougeât…
« Grand-père, tu aimais sincèrement grand-mère Mimì, n’est-ce pas ? » murmura Michele, saisi par le doute.
Immédiatement, comme s’il n’avait attendu que cela, Gaetano sortit une lettre de son gilet gris :
« Regarde ici, dit-il, c’est une lettre de Mimi à Alfredo, ton père. Lis-la donc ! »
« Mais la feuille est blanche ! » s’exclama Michele, déçu.


Les premières lueurs du jour avaient brisé le nuage noir, cette espèce d’oreiller funèbre appuyé sur la rambarde du balcon qui avait prolongé la nuit le plus possible. Le temps nécessaire pour que cette rencontre se transformât petit à petit dans un agréable souvenir du futur pour celui qui devait encore se retourner d’infinies fois dans sa tombe, mais aussi pour donner à Michele — déjà prêt à se donner la faute d’un éventuel échec — la chance de tout dire…
Lorsque je m’aperçus de la disparition de l’homme illustre je m’éternuai violemment. Après une heure presque d’observation, même le bois, en avril, même en rêve, peut devenir un pavé gelé. Je me sauvai dans mon lit. Mes dents battaient pour le froid cumulé quand une ombre traversa impunément ma porte fermée : « Je suis venu vous dire adieu, ma belle Française ! » dit Gaetano, provoquant en moi d’autres battements… c’était le cœur, adesso (2) !
« Je ne suis pas française ! » lui dis-je, étonnée.
« Si, je vous ai reconnue. Vous êtes la boulangère du coin entre la rue des Vinaigriers et la rue Albouy ! Je vous adorais sans modération et venais tous les matins prendre ma baguette tradition depuis vos mains… Vous n’avez pas changé, et je me souviens bien que votre mère aussi était belle ! »
« Je ne comprends rien de ce que vous dites, répliquai-je, essayant d’en rire. Je ne suis pas boulangère et ne connais pas cette rue… Albi ou Albouy dont vous parlez… »
« Avant qu’on m’arrête à la frontière italienne et que je rentre dans le tunnel de mes ultimes disgrâces, j’avais passé un mois à Paris, chez la famille d’un vieux socialiste qui habitait au croisement de ces deux rues, pas loin du canal Saint-Martin… où j’allais souvent suivre le trafic des pinasses, fasciné surtout par les ouvertures des écluses… Il y avait, plus en haut, le grand moulin d’une fabrique de papier, cela aussi m’enthousiasmait ! »
En un éclair, tandis que le grand-père de Michele se perdait dans ses labyrinthes aquatiques, je vis apparaître Martine, la vielle gardienne folle de la rue Sampaix. Celle qui m’avait appelée Cosette à cause de la perruque blonde dont mon amie Irina m’avait obligé, par jeu, à me coiffer :
« Ce monsieur ne dit pas de bêtises ! murmura Martine d‘un ton officiel. En fait, à la fin de la guerre, la rue Albouy est devenue rue Sampaix en l’honneur d’un journaliste français fusillé par les Allemands ! »
« La boulangère du coin s‘appelait Cosette ! » s‘exclama à son tour Gaetano, revenant de ses divagations.
Ne sachant pas où me sauver, je fermai les yeux et cachai la tête sous la couverture. Mais Gaetano, tout en gardant des attitudes gentilles et même dévouées, s’approcha de mon lit et susurra :
« Suivez mon conseil, ma belle, fuyez au plus vite cet appartement, c’est un piège ! Mon petit-fils, Antonio, tout en étant un bon garçon… »
Quelque chose venant de la vie réelle lui coupa brutalement la parole.

Plus tard, tant bien que mal réveillée, je me rendis compte que c’était la voix de Michele qui avait brisé le silence anomal de ce matin pluvieux et triste. Je courus aux pantoufles. Au pas de la porte, Michele m’adressa la parole :
— Bonjour, Anna, cette nuit je n’ai presque pas dormi ! Il avait les yeux écarquillés et la voix rauque.
Puisque je ne répondais pas, il continua :

— Transporté par un rêve, mon grand-père Gaetano m’a rendu visite ! D’ailleurs, comment peut-il faire, un mort ? Il n’a que les rêves ! Il m’a longuement parlé… avec un ton solennel et éloigné à la fois. Comme s’il était au seuil d’un oubli définitif. Peut-être, était-il fatigué de flotter dans une sorte de « non-mort » qui ressemblait énormément à ce que nous appelons la « non-vie ». Il me semblait déçu et désabusé à la fois, par rapport à ses idéaux, qu’il voyait piétinés et jetés à la poubelle, comme des habits tellement usés qu’on ne peut plus les retourner ni retoucher… Il était gentil avec moi, en même temps il me jugeait lâche, renonciataire…
— Est-ce qu’il t’a donné des conseils ? lui dis-je tout en passant le peigne sur mes cheveux, pour les réveiller.

— Oui, il m’a vivement recommandé de rentrer à Naples pour essayer de faire quelque chose !

Giovanni Merloni

(1) Rue des Rosiers….

(2) Maintenant.

« Notre amour qui naît sur cette terre en deuil… » (Roman théâtral n. 30)

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« Notre amour qui naît sur cette terre en deuil… »

Suggestionnée par les attitudes insomniaques de Michele, je pensais que je n’aurais pas dormi moi aussi… et voilà que tout au contraire je plongeai sans transition dans un sommeil accueillant et léger où des manifestants excités s’invitaient en cohue de voix et de drapeaux tout au long des rues centrales de ma ville natale pour se donner rendez-vous dans un seul rêve. Ceux qui venaient de Porta Galliera s’acheminaient via Indipendenza ; ceux qui entraient Porta Irnerio remontaient au long via Zamboni, en recueillant les professeurs et les étudiants de l’Université ; ceux qui arrivaient de Ravenna empruntaient Porta San Vitale ne s’arrêtant qu’en bas des Deux Tours, et cætera… Le vrai rêve devait débuter juste au-dessous de l’horloge de Palazzo d’Accurzio (1) d’où la grande foule devait s’aventurer via d’Azeglio, avant de passer silencieusement à côté de la Maternité et dépasser la Porta San Mamolo… J’étais déjà là, au beau milieu de la « place, belle place/ où passa un lièvre, hélas » (2), lorsqu’un type à la chemise blanche, qui ressemblait à Olivier Jardin, jaillit brusquement de la foule, me serra la main et m’embrassa avant de susurrer à mon oreille : « On s’est rassemblés pour l’enterrement d’un vieux socialiste napolitain ! »
Possible ? Que faisait-il à Bologne le cadavre de Gaetano Calenda, cet homme du sud, ayant une intelligence portée moins à la fabrication de Nouveaux Mondes qu’à la célébration des civilisations révolues ? Étais-je, au contraire, en train de participer à l’enterrement de quelqu’un d’autre ? Sur cela, je n’osai pas interroger le camarade à la blouse céleste, ressemblant, lui, au patron de la Malacappa, qui m’avait attirée devant le comptoir de marbre d’Olindo Faccioli, le fameux bar à vin au rez-de-chaussée d’une tour ancienne où maintes fois j’avais accompagné mon babbo…
Tandis que quelqu’un remplissait mon calice de Pagadebit (3) blanc bien frais, je me demandai « Qui suis-je ? », tout en me penchant en avant pour regarder les chaussures noires du patron du bar… « Je ne suis plus une môme, hélas ! » étais-je en train de me répondre quand une voix aiguë de femme retentit via Altabella : « Venez vite ! Le cortège est par là ! »

Plus tard, la foule s’était un petit peu restreinte à la hauteur de la Porta San Mamolo, mais avait repris haleine à l’embouchure de la route montante jusqu’au sommet de la colline… et sincèrement j’étais navrée de suivre d’ainsi près cette bière en guise de lit d’hôpital que trois ou quatre hommes aux épaules robustes portaient péniblement. Sur le lit, on avait jeté un drap rouge et de milliers de photos pourries. Quand je m’aperçus que sur le catafalque, plié sur le côté, dormait un jeune homme au costume gris, j’eus l’impulsion subite de m’approcher pour le voir mieux. Il avait la tête cachée sous un journal, tandis que ses jambes pédalaient sous la couverture de feuilles noircies.
« Michele ! » hurlai-je, tandis que des bras invisibles me hissaient sans effort sur des épaules musclées. En me reconnaissant, de son air plus sérieux Michele m’invita à m’asseoir auprès de lui :

« Je suis venu à Bologne avec la plupart de ma famille… Ils sont ci-dessous, mes aînés ! » me dit-il, en libérant la couverture des feuilles mouillées et de la boue accumulée pendant le long voyage à travers la péninsule.
Quand son méticuleux travail de balayeur fut fini, je reconnus le tissu abîmé et les couleurs floues de la nappe indienne protégeant la malle qui aurait dû être à Paris… Ah, mon Dieu, c’était elle, la même malle où je m’étais allongée en me prenant pour une modella juste pour lui faire plaisir !
« Ne devais-tu pas partir là-bas, à Naples ? » lui dis-je…
Pour toute réponse, en un élan aussi prodigieux qu’inattendu, il me souleva vers les toits rouges et me posa doucement sur le dossier du lit : « D’ici tu peux tout regarder sans être trop impliquée… Tu en as le droit, d’autant plus que le contenu de cette malle ne te regarde que pour une seule chose ! » susurra-t-il.

« Laquelle ? » dis-je, affichant un sourire embarrassé.
« Notre amour qui naît sur cette terre en deuil… » répondit-il.
Je me demandais si celui qui m’avait si gravement parlé d’amour était Michele ou n’importe quel souffleur de théâtre… quand j’entendis le crissement d’un couvercle…
Non, il ne s’agissait pas d’une bière ni d’un coffre… Entouré d’une étrange senteur de fleurs mortes, quelqu’un sortait de la malle ! Les jambes tremblantes, au risque de me tordre un pied je descendis de ce lit voltigeant dangereusement à la hauteur des têtes et des drapeaux. Je n’avais pas de choix, je devais absolument m’occuper de cet inconnu ! Au pas d’une porte cochère où celui-ci était en train de se faufiler, je m’arrêtai pour le respect que m’inspirait l’âge de cet homme à l’air tout à fait inoffensif.

En reconnaissant Gaetano Calenda, je fus d’abord touchée en constatant que celui-ci avait décidé de s’inviter dans mon rêve, se passant de son petit-fils qui l’attendait depuis longtemps dans son rêve à lui ! Puis, je ne savais quoi penser me voyant brusquement catapultée dans un vaste local envahi par la fumée des cigares et des cigarettes. Derrière une table parsemée de fleurs, bouteilles et gobelets blancs, ayant Michele à sa gauche, Gaetano était assis à la place des hôtes d’honneur, tandis qu’un le type à l’eskimo vert (4) — qui se révéla être, à ma grande surprise, mon babbo, Nevio Buonvino — présentait l’illustre disparu au Maire, puis au Président de la Région, enfin à d’autres figures éminentes… Bouleversée par cette passerelle d’inconnus, je levai timidement la main : « Babbo, quelle date sommes-nous aujourd’hui ? »
« C’est le jour de ta naissance ! » me dit à l’oreille une femme blonde coiffée avec un joli chignon au sommet de la tête. « On est en 1972, tout le monde est d’accord pour commémorer 36 ans après sa disparition l’un des pères du socialisme réformateur : un homme généreux et intransigeant qui mourut en 1936 ! »
Je ne fis pas à temps à reconnaître en cette femme empressée et maternelle Madame Lamy… que celle-ci s’était volatilisée, sans négliger pourtant de me rendre ce fameux dessin à elle que j’avais perdu de vue… Haletante, j’essayai de me frayer un chemin au milieu de la foule qui semblait vouloir me resserrer dans son étau. « Michele ! Michele, j’ai le dessin ! » hurlai-je en lui faisant signe que j’allais le rejoindre. Mais la foule bougeait bruyamment, tel un immense animal, vers la sortie du local et l’on se trouva de but en blanc alignés au bord de la route montante où le corbillard s’aventurait par sanglots. Derrière le cercueil, en première ligne, Michele avançait, bras dessus bras dessous, avec mon babbo, Nevio Buonvino… Celui-ci portait dans son sac à dos un nouveau-né hurlant… et j’étais en train de m’écrier, à mon tour « Cet enfant-là c’est moi ! » quand les échos de la manifestation de Bologne s’estompèrent subitement dans l’ambiance anodine et sans éclats des quatre murs d’un appartement clair et calme avec balcon de Paris… à la veille fébrile des fausses funérailles du vieux socialiste !
« Est-il possible, me demandai-je, que dans mon rêve — où l’enterrement se déroule déjà avec la force et la redoutable évidence du cortège et des larmes s’incrustant indélébiles dans ma mémoire — je doive assister à un flash-back, comme dans un film de Bergman ? »
Je voulais de toutes mes forces sortir de ce labyrinthe… Mais j’étais là, désormais, à Paris, au beau milieu d’un plateau vide entouré de décors familiaux, où cette ombre figée, qu’on avait arrêtée au seuil de ses soixante-trois ans, avançait lentement, courbe et mal assurée, vers le fauteuil où Michele dormait.
Certes, la pâleur de la mort ne convenait pas à ce petit homme au costume gris, arborant un œillet à la boutonnière… Cependant, le décalage d’âge paraissait impressionnant avec ce jeune dormeur ayant pourtant cumulé, lui aussi, ce même fardeau respectable !
« Tu es venu me récupérer ? hurla Michele en se réveillant dans un bain de sueur. Je suis déjà mort, n’est-ce pas ? »

« Rassure-toi ! Je suis venu pour te voir, mais je n’ai pas beaucoup de temps, susurra l’homme maigre et haletant d’une voix qui me fit peur. On ne m’a accordé qu’un jour… Et je veux bien en profiter pour fêter ensemble notre anniversaire ! »
« Grand-père, tu te trompes, osa dire Michele, le plus gentiment possible. Nous ne sommes pas nés le même jour ! »

Gaetano ne sut pas quoi répondre. Tout en gardant une étrange énergie, il semblait prêt à crever définitivement d’un instant à l’autre. Combien de temps avait-il à disposition au juste, avant de disparaître ?
« Mais nous sommes tellement âgés, tous les deux, reprit Michele, s’accompagnant d’un geste large. Il m’avait vue et cela avait imperceptiblement modifié sa voix. Maintenant, rassuré par la présence d’un être vivant de sexe féminin, il affichait un air désinvolte en disant : « De quoi pouvons-nous nous réjouir, désormais ? »
« De la Libération de Naples ! » répondit Gaetano qui, au contraire, ne me voyait pas… « Si tu savais combien de fois je me suis retourné dans la tombe en attendant ce jour ! continua-t-il. Depuis mon cachot, j’entendais des échos contradictoires. Le fascisme ne se déballait pas, jusqu’au moment où j’ai entendu une voix assez familière qui hurlait dans un cône de carton : les Napolitains ont chassé seuls les occupants ! C’était la voix d’Alfredo, mon fils ! Ton père ! Trinquons à cette journée de lumière et d’espoir : le fascisme est enfin refoulé ailleurs ! Attends, je vais chercher une bouteille et deux verres ! »
Fort agité, Michele se leva, pour s’approcher de moi et me signifier, par des gestes très éloquents, toute sa contrariété : on ne pouvait certainement pas célébrer une glorieuse victoire le jour même d’une cuisante débâcle électorale ! « Grand-père, hurla-t-il, tu n’es pas à Naples, ici ! »
C’était inutile d’ajouter d’autres précisions historiques… Gaetano se retourna vers le balcon. Au-delà du réverbère, une jeune fille accoudée à une fenêtre lui souriait. Avait-elle suivi cette étrange conversation depuis le début ?
« Nous sommes à Paris, n’est-ce pas ? » s’exclama Gaetano… Il aurait aimé, sans doute, sortir son nez et ses lunettes au-dehors de la porte, descendre l’escalier, emprunter la petite descente jusqu’à la porte Saint-Denis…
Sans doute à cause de ma présence, Michele, le petit-fils, n’avait pas trop envie de pénétrer la personnalité charismatique de son grand-père. Par contre, il avait besoin de se libérer d’un de ses plus gros cailloux, celui du progrès… Un sujet aussi passionnant que décourageant qu’il m’avait déjà partagé plusieurs fois (1) :
« À présent, on nous impose un progrès totalement dépourvu de générosité ! dit-il, scandant les mots, de la peur d’être mal interprété. Par conséquent, le progrès contemporain régresse et détruit le travail des générations qui nous ont précédés ! »
« Un progrès à reculons… comment est-il possible ? » s’inquiéta le vieux socialiste qui, de toute évidence, ne voulait rien savoir d’un monde devenu méconnaissable…
Maintenant, chaque fois que j’essaie de reconstruire, avec des notes de plus en plus fouillées, ce rêve sans fin, je me reproche durement d’en avoir été la responsable : le fantôme de cet ancêtre illustre ne se serait certainement pas invité dans notre appartement minuscule en nous gâchant la fête si je n’avais pas eu l’idée brillante de l’entrevue et de la mise en scène de son enterrement…
Les morts doivent rester là où ils sont ! Attention, ce n’est pas une Napolitaine superstitieuse, c’est une Bolonaise désabusée qui le dit : les morts se sont accoutumés, désormais, à leur disparition, à leur état d’absence. Ils ne manquent qu’à nous. Donc, s’ils ne viendront pas nous chercher spontanément, toute initiative de les convier dans la grisaille de notre présent serait absolument dangereuse et porteuse de désagréables malentendus qui nous accompagneraient pour le reste de notre vie !

Giovanni Merloni

(1) « Quand j’étais un enfant de onze à douze ans, me dit un jour Michele, j’avais une confiance presque aveugle dans le « soleil de l’avenir » dont me parlait mon père ainsi que dans la force traînante de la civilisation « à la Jules Verne ». Je voulais faire de mes mains un petit quotidien à distribution familiale. Son titre devait être, justement, « Le progrès ». Mais à la maison, chose étrange et vraiment incompréhensible, il n’y avait qu’une vieille encyclopédie Bompiani, publiée au beau milieu de l’ère fasciste, où le mot « progrès » ne figurait pas du tout. Ne parvenant pas à me résigner, je revenais continûment à ce gros livre abîmé, avec insistance. Je n’avais pas le courage d’interroger mes parents. Petit à petit, je m’étais convaincu que ce mot « progrès » n’existait pas… et j’abandonnai mon métier de journaliste. »

(2) Souvenir de la comptine que Nevio Buonvino fredonnait à Anna, où le mot « place » évoque à la fois la piazza Maggiore de Bologne et la main de l’enfant qui doit apprendre les noms des cinq doigts : 

Place, belle place,
Où passa un lièvre, hélas :
Le pouce le dévisagea,
L’index le tua,
Le majeur l’écorcha,
L’annulaire le cuisina,
Et le petit doigt le dévora.

Piazza, bella piazza,/ci passò una lepre pazza:/il pollice la vide,/l’indice l’uccise,/il medio la scorticò,/l’anulare la cucinò,/e il mignolino se la mangiò..

(3) Anna avait été toujours fascinée par le nom de ce vin blanc, « Pagadebit », qu’on pourrait aisément traduire avec « Paie-la-dette »

(4) L’eskimo était un imperméable vert clair avec capuchon, pourvu d’une fourrure synthétique à l’intérieur, qu’en Italie la plupart des jeunes portait au début des années 70.

Le dernier métro (Roman théâtral n. 29)

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Le dernier métro

La douche froide des résultats des élections en Italie, entraînant le retour de Berlusconi au pouvoir, dont nous connaissions très bien le style et les méthodes, avait de but en blanc remplacé les sensations, désagréables aussi, provoquées par l’irruption de Vera et Mario au beau milieu d’une scène confuse où la passion abrupte du peintre allait emporter la modella aussi…
Cela avait été déclenché sans doute par les petits malentendus de notre conversation où l’embarras s’alternait à une étrange liberté réciproque… Cependant, la démarche du portrait avait atteint, en elle-même, ce point de départ de l’acte créatif qui devient facilement un point de non-retour pour les personnes concernées…
Sans que je m’en rendisse compte, par quelques coups rapides du pinceau, Michele avait de but en blanc saisi mes traits, avec une telle force expressive qu’il s’en fit emporter, comme si l’évidence de mon corps et de mon regard sur la toile l’autorisait, comme on dit, à passer à l’acte ! Je ne peux pas dire ce qui se serait passé si personne ne nous dérangeait… Toujours est-il que la tournure des événements provoquée par l’irruption de Vera et Mario m’avait profondément indignée et qu’elle n’avait pas suffi à me rassurer la définitive rupture entre Michele et les deux Napolitains, enfin partis.
Plus tard, dans un état déplorable où la rage pour cette interruption se mêlait à des sentiments de profonde impuissance en face de la défaite électorale, Michele avait rangé dans la malle, à la hâte, mon portrait inachevé ainsi que tous les autres fragments de notre mémorable exploit…
Heureusement, nous n’étions pas restés seuls en ce moment pénible. Juste une demi-heure après l’annonce à la télévision, Olivier Jardin avait frappé à la porte. Il était avec un groupe d’amis et d’amies de l’association de la rue des Vinaigriers. Ils ne venaient pas les mains vides. Avec les pizzas et des bières en quantité qu’ils avaient apportées, on avait bu, on avait mangé et l’on avait agréablement sympathisé jusqu’à l’heure du dernier métro…
Au cours de la soirée, j’étais restée interloquée devant le comportement équidistant d’Olivier Jardin. Malgré l’évidence de la séance de peinture, qui avait laissé des traces partout, celui-ci n’était pas du tout jaloux de Michele ! Il souriait même quand, en aparté, j’essayais de me justifier pour le rassurer. Comme s’il savait bien de choses au sujet de Michele que je ne savais pas encore. Comme si cela excluait toute possibilité d’un lien moins que correct entre Michele et moi ! Olivier avait même insisté pour que je reste auprès de mon colocataire pour le consoler.
Comment ? Le jour où finalement je me laisse un peu aller et que je me déclare disponible à une promenade nocturne… qui aurait servi à me défouler un peu de cette chape de plomb… il se dérobe, il me donne même des conseils de frère sage !
Je me demandai, alors, où s’étaient rendus ces deux Napolitains, Vera et Mario, avant de disparaître de la face de la terre. N’avaient-ils pas frappé à la porte de l’association pour renseigner Olivier autour de cette scène qu’on ne pourrait plus délicate et intime, à laquelle ils avaient assisté comme des spectateurs et participé comme des figurants ? Effectivement, Olivier, en ces temps-là, se rendait souvent chez mon association de la rue des Vinaigriers… à la découverte de ses ancêtres italiens du côté maternel, originaires des Pouilles… D’ailleurs, Enotrio, le nom de famille de sa mère, était aussi le nom d’un peintre à la mode en Italie dans les années 60 ayant quelques parentés stylistiques avec Utrillo…
Puisqu’il ne m’en avait jamais parlé, je fus assez touchée en sachant qu’Olivier était Italien par moitié, tandis que peut-être j’étais par moitié Française… que cela venait d’une mère pour chacun de nous… En un éclair ma tête s’envola dans cette redoutable symétrie à faire trembler les veines… mais j’osai m’accorder aussi l’hypothèse que si ma mère et son père — français tous les deux — se rencontraient avant de chercher fortune au-delà des Alpes, et qu’ils s’aimaient, nous n’existerions pas ! Donc je devais dire merci à cette fée-sorcière insaisissable qui avait osé franchir la plus accueillante des frontières à la recherche d’un ailleurs fabuleux qui l’attirait déjà, fatalement !

Au moment des adieux, on était tous rassurés, car nous avions échangé nos ressentis et nos attentes pour le présent, découvrant par cela combien nous étions imprégnés par la même vision des choses. On était tous sur la même rive… gauche, sans être pourtant, du moins pas encore, des bobos parisiens !
— Les idéaux de Marx et Antonio Gramsci ne sont pas morts ! avait proclamé Olivier Jardin sur le pas de la porte, tout en me rappelant, d’un petit coup sur l’épaule, le rendez-vous du lendemain :

— As-tu oublié le faux d’un vrai ?
— Quoi ?
— Le faux enterrement d’un vrai socialiste napolitain !

Une fois seuls, nous nous dirigeâmes sans un mot dans nos respectives cellules. Au-delà de la petite envie secrète de résoudre quelques-uns de mes nœuds personnels — grâce à la complicité d’un saint (Michele) et à la ténacité d’un arbre (l’Olivier) —, je n’avais plus d’illusions, ni pour mon pays ni pour l’Europe. Donc, je ne me serais pas émerveillée si je n’étais pas parvenue à m’endormir pacifiquement tout au long de la nuit. En plus, cela n’avait plus aucun sens, cette promesse de la reconstruction fidèle de l’enterrement de Gaetano Calenda, que la vidéo devait immortaliser au milieu des décors de la rue de la Lune au lieu que dans ce pays éperdu de Calabre où celui-ci était mort !
J’aurais voulu partir, disparaître. Et pourtant, j’avais voté, régulièrement, parmi d’autres Italiens souriants, en me rendant très tôt le matin de dimanche au siège de la rue de la Paix… Je considérais donc tristement que ce n’est pas facile d’émigrer de son propre pays ni de s’enraciner ailleurs. Au-delà de Berlusconi ou des autres gueules de son sombre entourage, que faisait-elle, l’Italie, pour retenir les jeunes ? Que fait-elle pour eux, encore aujourd’hui ?
Au-delà de ma porte fermée, j’entendais Michele gémir et changer continûment de position dans son lit, comme un mort qui se retourne dans sa tombe. Plus tard, il s’était levé et, après avoir traîné dans l’endroit qui avait été, pendant deux glorieuses, son atelier de peintre, il s’était écroulé bruyamment dans l’unique fauteuil, tout en murmurant une phrase typique de lui, que je n’oublierai jamais :
— Il ne manque qu’une chose… que le cauchemar du métro se matérialise encore !

Giovanni Merloni