J’étais… Je suis (La pointe de l’iceberg n. 11 )

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001_pantheon 180 J’étais… Je suis

J’étais
un caillou roulé sur le goudron,
un épouvantail souillé,
une affiche déchirée,
un album de famille
vidé de sourires,
un estomac dévoré
par des joies féroces,
un corps de carton-pâte ou de cire
écrasé par l’émoi soudain
d’une épreuve précoce.

J’étais
un costume inhabité,
un geste engourdi,
une ombre audacieuse
osant les labyrinthes et les échos,
le hasard emprunté
sur un chemin de cailloux
me précipitant dessus
le silence assourdissant de la mort.

J’étais
un geste héroïque
verrouillé dans un sombre
deux mètres pour deux,
l’odeur sublime
de mes spermatozoïdes
décédés par millions.

002_caravaggio 180

J’étais
un mot précurseur
gardé à vue
par des phrases faites,
un geste entre parenthèses
n’ouvrant pas de portes
aux joyeuses hypothèses

ne refermant pas non plus
le cheval fou de la vie.

J’étais
une torture subie,
un indomptable sentiment
de culpabilité et d’espérance,
un alibi rédigé en quatre copies,
un dossier envoyé par la poste
aux parents, aux joues ridées
aux cheveux blancs et gris
aux persiennes cassées
au sommet du lierre.

J’étais
un dessin
aux couleurs effacées
un baiser sans lèvres
une langue renfermée
sous un amas de pierre.

Je suis
les yeux dans l’étang,
la terre coagulant
le sang et la salive
d’une mort bénéfique
qui raidit la mémoire.

Je suis
l’élégie du nécrologe fleuri,
la longue attente de l’amour
enfin explosé
à l’orée de beaux jours
révélateurs de contrariétés.

Je suis
un corps ressuscité
au milieu des décombres,
l’estomac oubliant ses blessures
ses effrayantes douleurs,
les bras s’étirant à mort
pour atteindre ton ombre
lumineuse.

Je suis
le regard imperturbable
devant les dessins
que la destinée trace
sur mon horizon de mouches :
d’abord le brouillard
ensuite le ciel gris
enfin le bleu de la nuit.

Je suis
une aube endolorie
et pourtant sereine
flanquant des coups de pied
de joie et de peine
contre les feuilles mouillées.

Je suis
le rêve mort
qu’à nouveau s’égosille
à chanter sans répit
la litanie de nos corps
de nos pas, de nos ombres,
le drap frais hébergeant
encore une fois la joie indicible
d’être au creux de tes mains
ce que j’étais
ce que je suis.

Giovanni Merloni

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Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Comme un ours en été… (La pointe de l’iceberg n. 10)

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Giovanni Merloni, La précieuse, 2019

Comme un ours en été…

Tout à fait innocemment, sans avoir envie de me blesser, voire de casser mon équilibre, quelqu’un m’avait persuadé que cela ne marchait pas. Quelqu’un que j’avais moi-même sollicité, bien sûr.

Quand on a affaire à un jugement ayant en lui-même quelques lueurs de vérité, cela peut déclencher en nous une foudre ou alors une bombe à retardement, destinée à exploser rien que deux ou trois jours après cette espèce d’euphorie de la vérité qui nous avait provisoirement rendus insouciants et courageux.

Cela est relativement important si notre château de sable, qu’un seul souffle de vent a anéanti, avait été auparavant construit et embelli avec la patience et l’amour d’une vie entière… Ce qui compte c’est découvrir, amèrement, qu’il s’agissait d’un abri inadéquat : accueillant pour nos personnages et nos rêves les plus hardis ; très inconfortable pour les exigences et les impatiences de ses visiteurs. Ou alors s’agissait-il d’un personnage, fort ressemblant à nous-mêmes, auquel on avait de but en blanc enlevé le permis de séjour, l’obligeant à traîner dans la menace d’être renvoyé là où personne n’en voulait plus de lui…

Il m’est arrivé plusieurs fois de ma vie d’avoir cette furie, ce besoin spasmodique de savoir…
En mars 1985, j’étais avec mon frère et ma sœur au rez-de-chaussée du Policlinico, un grand hôpital structuré par pavillons, moderne pour son époque, situé en face de la cité universitaire sur viale Regina Margherita, un boulevard assez austère qui mène au cimetière monumental du Verano. Ma mère ne sortait pas du bloc opératoire et l’on nous avait dit que le professeur paraîtrait de l’un de deux ascenseurs de l’entrée. Je n’oublierai jamais la tension de cette attente et ma ténacité désespérée d’être là, à la rencontre de la vérité. Pour une étrange coïncidence, le nom du chirurgien illustre était Piaz… tandis que Pia c’était le prénom de ma mère. Un prénom que mes aventureux grands-parents Agata et Alfredo avaient emprunté à la fameuse Porta Pia de la brèche, ma mère étant née à Naples en juin 1913 et n’ayant que quatre mois quand on la porta à Rome avec Maria, sa sœur aînée, comme prévu…
Cependant, le docteur Piaz ne pouvait rien faire de plus. Après une intervention de quelques heures, ma mère pouvait vivre encore quelques mois, mais elle était condamnée. C’était le même mot insupportable qui avait emporté mon père, s’associant encore une fois à un autre mot inexorable. Je me souviens bien d’avoir adressé la parole au chirurgien tandis que mes frères s’approchaient aussi… Et cette réponse, débitée de façon brusque sinon carrément brutale, agit immédiatement sur nos visages, jusque-là colorés de cet infime espoir auquel on essaie de s’accrocher… celui d’être arrivés à temps pour la sauver. À l’unisson, en un seul instant, nous fûmes contraints à regarder la mort dans les yeux. Nous sortîmes dehors, à la recherche d’un banc où nous asseoir…

On ne se sépare jamais de son propre père ni de sa propre mère. Ils sont toujours là, nos juges bienveillants, nos tendres interlocuteurs qui se laissent reprocher pour de petites interdictions ou d’imperceptibles manques de confiance en nous. Cependant, comme on dit, tout venait du cœur, tout était fait pour le bien, avec l’esprit d’un partage profond qui jamais ne se décollait du respect de la diversité et l’unicité de chacun de nous trois. Toujours est-il que je me suis vivement battu pour emboucher et poursuivre ma route à moi, même contre ce que mes parents auraient voulu… tout en leur obéissant, tout en leur donnant la dernière parole.
Et voilà que cette route est constellée de petites gloires ainsi que de grandes renonciations, d’enthousiasmes et de grandes incertitudes. Il s’agit d’un parcours de guerre où je ne me suis guère épargné, m’adonnant sans trop me protéger à une confrontation continue et acharnée avec d’autres gens de tous les âges, sexes et conditions au bout de laquelle je suis sans doute la conséquence d’une séquelle infinie d’influences subies ainsi que de réactions à tout ce que j’ai moi-même, plus ou moins inconsciemment, voulu transmettre.
Quitte à me voir de temps en temps forcé à prendre le temps de me lécher les blessures loin de tout radar, la vie, heureusement, a été assez clémente avec moi, en me faisant cadeau d’une insoupçonnée capacité de renaître, de tourner la page et de partir enfin vers de nouveaux horizons.

Sans me soucier de voir jusqu’où mon amour était partagé, je m’étais immergé dans une étrange liaison, assez unilatérale, avec la ville de Bordeaux, entamée un jour d’été de 1991 quand j’entendis pour la première fois en magnifier les beautés et peut-être terminée le jour où la voix de Stendhal m’est arrivée comme celle d’une mère m’octroyant doucement une possible voie de fuite. Je trouverai cette phrase lumineuse et l’ajouterai sans doute ici : l’un de mes écrivains préférés m’expliquait finalement que cette ville profite depuis longtemps d’un statut spécial par rapport aux autres villes de la France et y demeure accrochée telle une belle femme indifférente ayant trouvé la formule pour ne pas souffrir.
Je n’ai cessé pour autant de travailler à mon livre, à m’acharner pour que ma langue française devienne une langue audible et bien sûr une langue capable de se faire entendre, m’ouvrant les portes de cette ingrate bien aimée.
Et je ne suis pas sûr que mon roman est malade, affecté par une forme de « cancer » des livres avec le soupçon redoutable d’une « métastase » en cours.
Je suis convaincu du contraire : il est bien vivant mon grand livre ouvert. Il a juste besoin de se promener un peu sous le ciel du printemps pour retrouver ses forces et redonner envie à ses personnages de se battre…

Voilà mes amis que je vous ai raconté ce qui s’est passé pendant une assez longue période d’hibernation. Maintenant, accoudé au balcon de mon boulevard tout à coup printanier, je me découvre une étrange envie de danser, de monter sur une trottinette pour découvrir le « réseau » des deux roues parisiennes. Après des mois de léthargie profonde, je cesse d’être une taupe et me découvre joyeux comme un ours en été…

Giovanni Merloni

Guérir (Zazie n. 68)

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Guérir

Guérir.
Paresser, boire, se reposer, cesser d’errer,
laisser le corps s’endormir parmi des voix aimées.
Manger, attendre, essayer de comprendre,
entrouvrir les yeux, vers le soleil,
ouvrir, en cachette la porte secrète du cœur.

Sortir sans attendre.
Voyager sans vagabonder.
Aller sans revenir.
Rencontrer des maisons de chaux et de bois,
des prés à dessiner,
des albums à remplir d’histoires
à ne raconter qu’à nous-mêmes.

Guérir.
Briser le cercle des murs assiégés
par une sortie élégante et clandestine,
tout en cachant le sourire,
tout en feignant un rictus de douleur.
Briser le petit nuage sombre.
Sortir dans la mer, en larges brasses.
Tête relevée, chercher une île verte
où le corps se perd,
où l’esprit se rassemble
et l’écheveau lentement se dévide.

Envoyer des cartes postales
depuis l’île secrète :
“Bonjour à tous. Je vais bien.”

Giovanni Merloni

« Le poète possède La clé de la maison Le mystère gelé Empêche nuitamment Qu’il en ouvre la porte » (Rencontre des Poètes sans frontières avec Francis Vladimir)

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Vital Heurtebize, Francis Vladimir et Giovanni Merloni

« Le poète possède La clé de la maison Le mystère gelé Empêche nuitamment Qu’il en ouvre la porte »

Vendredi 22 février, il y a donc une semaine, le poète Francis Vladimir, dont j’avais récemment esquissé un premier portrait, a été invité au Hang’Art par Vital Heurtebize et Claire Dutrey et j’ai eu l’honneur et le plaisir de le présenter aux Poètes sans frontières.
Pendant cette rencontre mémorable, Francis Vladimir nous a partagé quelques-uns des moments les plus significatifs de son parcours d’écrivain et de poète, ainsi que d’homme de théâtre, en nous révélant — pour expliquer aussi la richesse visionnaire de son dernier recueil poétique, « Célébration » — la raison primordiale de son attachement à la nature, ayant un rôle central et irremplaçable dans son univers poétique et littéraire.
Il nous a alors raconté l’histoire de cette extraordinaire fratrie — sept, entre frères et sœurs dont il est le quatrième — issue d’un couple de Catalans réfugiés dans le Roussillon au lendemain de la dramatique « retirada » de l’armée républicaine espagnole de 1939. C’est donc à partir d’une enfance heureuse et d’une adolescence laborieuse dans l’exploitation familiale du père à Elne que l’amour de Francis pour sa terre et les paysages alentour a nourri sa fantaisie, en déclenchant en lui un tempérament d’artiste à multiples facettes. Francis Vladimir a mis en valeur aussi, bien sûr, son penchant spontané pour les romans français et russes du XIXe… et le rôle qu’a très tôt exercé pour lui la machine à écrire, clairvoyant cadeau de Daniel, son plus jeune frère…
Ensuite, même s’il ne nous en a pas parlé, il est évident que les expériences de la vie adulte, dont une partie importante s’est déroulée dans la région parisienne, ont eu leur importance dans l’accomplissement de ses oeuvres, de plus en plus mûres et équilibrées, en créant quelques contrepoids à son tempérament « de feu » dont il nous a parlé très sincèrement.
Tout en se définissant « tardif » — ayant écrit sa première composition poétique à vingt-sept ans pour célébrer l’anniversaire de sa sœur qui en accomplissait trente —, Francis Vladimir est indéniablement un poète, un vrai poète, qui révèle, par sa culture et ses ouvertures vers d’autres formes d’expression — notamment le roman et les textes de théâtre —, une vaste palette de créateur et de passeur.
G.M.

Francis Vladimir, Giovanni Merloni et Claire Dutrey

Claire Dutrey lit « L’hiver » depuis « Célébration » de Francis Vladimir
(Editions « au Point 9 » 2018)

L’hiver
Aller là-bas,
Se blottir sur le sein de neige
De la dernière nuit…
Alexandre Blok

Perséphone, pour ce grain de grenade…
L’oublier en plein gel d’hiver ?!
Marina Tsvétaïeva

Mais cette saleté
De froide planète !
Même trois cents soleils
Ne peuvent la réchauffer
Serge Essènine

Un regard ahuri et des yeux d’iris sombre,
Un silence complice,
J’étais mort, je ne saurais mieux dire
Le désarroi, ce grand froid
Venu de l’Antarctique, la dérive de soi
(Francis Vladimir, Hiver 1, page 127)

Nuit d’hiver, longue, obstinément profonde,
Où chaque bruit résonne comme une horloge
Indigne. Des bruits sourds, des silences
Et à nouveau des bruits, gémissements de nuit,
Cris d’effraie pour une âme en péril
(Francis Vladimir, Hiver 2, page 127)

En hiver tout prend une allure nouvelle
Tout est alenti au point de détourner le rythme
De toute chose. Marche ou respiration, regard,
Introspection, tout est ravalé au grand frisson
Que le froid au dehors parfois réveille en nous
(Francis Vladimir, Hiver 6, page 128)

Tout n’était que silence, assourdissant silence,
Éteignoir de la vie sous la coupe du froid
Et là-haut dans des régions lointaines
Faites du grand cosmos et des météorites
D’un coup s’est rallumée une petite étoile
(Francis Vladimir, Hiver 10, page 129)

Avec l’hiver on perd le seul chemin
Qui nous menait, pour sûr, au bout de soi
Voilà que la couleur disparaît à vue d’œil
Et nous ne voyons plus que l’uniformité
La grisaille, le fond, tout l’envers du décor
(Francis Vladimir, Hiver 17, page 130)

Aussi loin que je puis je continue ma route
C’est une vieille antienne que tout homme
Se répète à l’envi comme s’il regrettait
Qu’à l’hiver de sa vie, le goût de vivre
Ne vibre plus en lui et ne soit que dégoût
(Francis Vladimir, Hiver 19, page 130)

Cette sensation qui se fait jour en moi
Ce frisson qui ralentit l’allure
Fait de moi une chose réduite
Dos rond, bras croisés, les pieds froids
Un être oublié face à son propre hiver
(Francis Vladimir, Hiver 21, page 131)

Ce qui nous engourdit c’est moins le froid, je crois,
Que l’incapacité de notre esprit à cheminer
Toujours vers des ailleurs à regarder bien droit
La possibilité d’une île qui serait l’improbable
Terrain, le territoire ouvert sur le dernier voyage
(Francis Vladimir, Hiver 23, page 131)

Il suffit de regarder autour de soi d’émettre
Des signaux de convivialité pour que l’hiver
Qui avance à pas feutrés nous paraisse moins froid,
Moins agressif, moins piquant, moins coupant,
Une manière en somme de le rendre inoffensif
(Francis Vladimir, Hiver 26, page 131)

Cet hiver dont je parle c’est moins l’hiver du dehors
Celui des intempéries, des gelées matinales,
Des chutes de neige sur les premières hauteurs,
Des glaçons suspendus aux branches distordues,
Des camélias gelés, que l’hiver intérieur
(Francis Vladimir, Hiver 27, page 132)

Épreuve de l’hiver
Dont on ne sort vivant
Qu’en veillant sur son âme
Le corps, lui, incidemment
S’épuise en malfaçons
(Francis Vladimir, Hiver 42, page 133)

Sur mon front, dans mes mains,
Sur mon visage hélas et sur mon corps
Vieilli, je porte un grand hiver
Qui claque à chaque pas, hommage
Claironnant à mes saisons meurtries
(Francis Vladimir, Hiver 49, page 134)

Chaque pas dans l’hiver
Est un pas victorieux
Sur soi et la désespérance
Qui mine les chemins déneigés
De notre courte vie
(Francis Vladimir, Hiver 51, page 134)

Aller au bout de soi
Savoir que le voyage
N’aura plus de chaleur
De couleur seulement
La résolution de l’hiver
(Francis Vladimir, Hiver 61, page 135)

Tout se retire en moi
Les rayons du printemps
La torpeur de l’été
De l’automne la pluie
Sauf l’imminent hiver
(Francis Vladimir, Hiver 76, page 136)

Je passe dans l’hiver
Le bonnet enfoncé
Sur mes oreilles froides
Marchant tête baissée
Et les mains camouflées
(Francis Vladimir, Hiver 93, page 137)

Peu d’entre nous le savent
Il n’y a point d’hiver, point d’été,
De printemps ou d’automne
Il n’y a qu’aujourd’hui
Fait des quatre saisons
(Francis Vladimir, Hiver 109, page 139)

Certains ont froid l’hiver
Pas forcément dehors
Mais chez eux
Dans ce qui, habituellement,
Devrait les réchauffer
(Francis Vladimir, Hiver 110, page 139)

Frappez dans vos mains
Vous sentirez que la vie
Se réchauffe, devient
Moins agressive,
Au plus fort de l’hiver
(Francis Vladimir, Hiver 119, page 140)

L’hiver en poésie
Est une longue traque
Les mots à peine relevés
Se transforment en glace
De fait, le poète est gelé
(Francis Vladimir, Hiver 126, page 140)

À petits pas comptés
Je m’approche du terme
La frontière ouverte
Au bout de mes saisons
Sur un immense hiver
(Francis Vladimir, Hiver 145, page 142)

Les mots aussi ont des saisons
Choisies. S’ils fleurissent
À la saison des fleurs
C’est au temps du glaçon
Que leur graine sommeille
(Francis Vladimir, Hiver 158, page 143)

Les poètes aussi
Sombrent en hiver
Le temps des vers
Est court
Face à l’éternité
(Francis Vladimir, Hiver 162, page 143)

Les mots sont des torrents
Majestueux et sombres
Comme l’eau qui dévale
De quelque lac posé
Sur un glacier caché
(Francis Vladimir, Hiver 163, page 143)

On ne peut exprimer
Ce qu’un poète seul
Sait offrir dans ses vers
La poussière la vie
Et l’attente glacée
(Francis Vladimir, Hiver 164, page 143)

Le poète possède
La clé de la maison
Le mystère gelé
Empêche nuitamment
Qu’il en ouvre la porte
(Francis Vladimir, Hiver 165, page 143)

Le poème enfoui
Dans le cœur du poète
Germe avec constance
Jusqu’à briser la glace
Des mots récalcitrants
(Francis Vladimir, Hiver 168, page 144)

La saison assoupie
Est porteuse de vie
Sous le froid, le gel, la neige,
Obstinément elle se régénère
Après avoir mordu
(Francis Vladimir, Hiver 178, page 144)

Je voulais vivre ce que vivent les roses
À l’intérieur de moi je créais un poème
Qui chantait l’homme, la nature, les saints
Las ! À l’orée de l’hiver il me vient à l’esprit
Le désenchantement et la désillusion
(Francis Vladimir, Hiver 191, page 146)

Le froid a contrefait ma pensée intime
Je la garde au fond de moi, telle
Une rose, une myosotis ou un épi
De blé, et mes vagabondages
Redeviendront des sentiers lumineux
(Francis Vladimir, Hiver 223, page 151)

Il fait un froid glacial dans le petit bureau
Penché sur le clavier je m’échine à sonder
L’inconstance des mots et la ferveur du sens
Musique incomparable que celle d’un poème
En plein cœur de l’hiver
(Francis Vladimir, Hiver 224, page 151)

S’absenter de soi-même, l’abandon
Dans la plénitude des mots à peine réveillés
C’est qu’un poème vit en dépit du poète
Et la saison des mots n’est jamais
Que prélude à un ultime hiver
(Francis Vladimir, Hiver 225, page 151)

Le désamour me prend face à l’adversité
Mais je n’ai d’autre choix que de continuer
De marteler plus net chaque mot
Et chaque sensation pour adoucir
Le froid tombant sur moi
(Francis Vladimir, Hiver 226, page 151)

Cette saison d’hiver
Tire sa révérence
Déjà elle a pris langue
Et veille attentive
Tout en hochant la tête
(Francis Vladimir, Hiver 362, page 167)

Tour à tour les saisons
Prennent toute leur place
De cet hiver manqué
Naîtront les primevères
Clin d’œil, célébration
(Francis Vladimir, Hiver 365, page 167)

Vital Heurtebize, Francis Vladimir et Giovanni Merloni

Texte de mon introduction :
Ce n’est pas facile de parler de la poésie de Francis Vladimir, surtout en sa présence, sans risquer d’en dire trop ou trop peu.

En fait, on pourrait traverser son œuvre, constellée de poèmes, de nouvelles, de romans ainsi que de traces évidentes de son amour engagé pour le théâtre, sans réussir à cueillir le fil de son inspiration, apparemment consacrée à la beauté d’œuvres courtes ou fragmentaires, submergée, en réalité, par la richesse de son expression, prodigieuse et parfois débordante sinon volcanique. Toujours est-il qu’à la découverte d’un parcours de lecture adapté à cette œuvre, tout un chacun se rendra compte que la contribution de Francis Vladimir à la poésie française mérite d’être connue et appréciée par un public de plus en plus vaste et bien sûr au-delà des frontières.

Vous voyez ci-dessus quelques-uns de ses titres précédents : un livre qui s’affranchit brillamment du défi de raconter Venise ; une envoûtante affabulation autour d’une Grande Mémé qui scande les émotions primordiales des lieux de la première mémoire ; un roman situé en Italie où « l’on sent la terre, l’air vif des montagnes, l’odeur des draps frais et le sang des vierges ».
Ces textes mériteraient une rencontre spécifique, accompagnée par des lectures qui ne seront pas en mesure, en tout cas, d’en restituer efficacement la musique tout à fait particulière, où le rythme demande en fait d’être suivi tout au long de chaque œuvre pour qu’elle soit assimilée et comprise.

Aujourd’hui, chez les Poètes sans frontières, nous parlerons du dernier titre de l’œuvre de Francis Vladimir, « Célébration », un journal de bord poétique méticuleux et acharné consacré pendant un an aux quatre saisons de la nature et de la vie qu’on observe de nos temps dans la zone tempérée de la planète. Il ne s’agit pas, pour cet auteur, d’un phénomène isolé, même si la forme poétique adoptée dans ce poème en quatre volets est tout à fait neuve et originale.
Déjà en deux titres précédents de Francis Vladimir, « Les Crépusculaires » (1995) et « Agulla » (2002), nous découvrons des anticipations et des contrepoids. Des anticipations thématiques, d’abord, mais aussi des exemples d’écriture ayant la même caractéristique de ne vouloir pas rentrer dans les formes et donc aussi dans les esprits des compositions poétiques connues.
« Les Crépusculaires », par exemple, est un bloc narratif et conceptuel évoquant les poèmes épiques classiques, où ce serait assez compliqué de séparer des autres une seule partie du texte, significative ou emblématique, tandis qu’en « Agulla » le flux poétique s’intègre à la force narrative des images prodigieusement dessinées par Roxane Maurer, de façon tellement stricte que l’une ne peut pas se passer de l’autre.

Quelqu’un a appelé « Célébration » comme « le livre des livres ». Une espèce de Bible bienheureuse ou amère accrochée avec insouciance à l’Arbre du bien et du mal. Je trouve que ce livre, au contraire, reste en deçà de toute ambition d’atteindre le divin, voire de se hisser au plus haut niveau des possibilités humaines pour raconter « au pair » le mystère de ce paradis sur terre que c’est l’Europe, par exemple. Un paradis existant et perdu à la fois que les saisons dévoilent au jour le jour avec leurs subtiles variations infinies.

Suivant donc son but de « rester en deçà » de toute ambition de puissance, Francis Vladimir s’est donné la contrainte de fragmenter ce « livre des livres » en 1735 morceaux poétiques (de quatre ou cinq vers chacun), s’empêchant délibérément toute possibilité d’aboutir à une seule vision (et une seule lecture) d’ensemble.
D’ailleurs, la nature ne s’arrête jamais. Donc, « Célébration » ne peut pas être lue du commencement à la fin comme une pièce de théâtre où l’on ne peut pas avoir de dénouement ni comme un roman, où toute chute morale ou philosophique ne serait pas envisageable.
En fait la grande paroi où chaque tesson de la fresque devrait s’encastrer n’existe que dans l’imaginaire intemporel dont chaque lecteur possède une notion vague ou précise.

« Il s’agit finalement d’une œuvre pointilliste », nous dit-il, tout en nous recommandant de nous éloigner bien de la toile si nous voulons apercevoir le tableau tout entier.
En même temps, on peut saisir au vol cette œuvre ouverte et sans doute ennemie de toute rhétorique comme un lieu de rencontre entre Les Nymphéas de Monet et la Sagrada Familia de Gaudi, ou alors entre Les Caprichos de Goya et Le radeau de la Méduse de Géricault.

En réalité, pour son témoignage de poète et d’homme généreux et sensible, Francis Vladimir enregistre au quotidien des émotions et des réflexions presque cinématographiques que le temps fait déclencher en lui parce qu’il aspire à un dialogue entre l’éphémère et l’intemporel, entre la sensation contingente et le bruit de fond de l’univers. « Célébration » est un acte de foi dans la nature, un acte même de soumission à la nature même, à ses lois insaisissables où chaque lecteur peut déverser librement sa façon de voir et d’entendre ce qui y est représenté ou évoqué.

Dans « Célébration », la nature se laisse observer comme un phénomène extérieur et surnaturel à la fois et, en même temps, elle vit en nous comme un phénomène intérieur et intime. L’arbre aux branches de cristal gisant immobile au-delà de la fenêtre d’un jour d’hiver subit le même choc thermique qui parcourt notre système nerveux de la tête aux pieds, provoquant en nous un frisson douloureux… Tout cela est toujours attendu et inattendu à la fois, car chaque saison, comme la vie d’ailleurs, est capricieuse et monotone, apaisante et déchirante, laide et belle, tandis qu’un récit-reportage intime se déploie au bord de ce mystère de la vie et de la mort qui touche à la nature comme aux êtres humains. Un récit-reportage qui se charge aussi bien de contempler que de mesurer, établissant des échelles de valeurs et de poids, voire des hiérarchies structurant une interaction continue entre le monde hors de nous et notre monde intérieur. Et finalement un dialogue passionné et sincère entre le poète et les infinis interlocuteurs que la nature lui offre tout au long des saisons. Jusqu’au moment où le lecteur perçoit les saisons mêmes comme autant de Bateaux ivres ou de Radeaux de la Méduse auxquels les strophes s’accrochent tels des naufragés anxieux de se sauver et de savourer la vie.

Tout cela reflète une thématique dominante et récurrente dans l’œuvre de Francis Vladimir, qu’on retrouve soit dans « Les crépusculaires » soit dans « Célébration » : celle de l’explosion, du « traumatisme qui nous hante depuis les origines, les premiers instants de l’humanité, avec ses peurs, ses croyances, ses superstitions qui ont permis à l’homme de survivre, contre les éléments et peut-être contre lui même ».

En définitive, avec « Célébration », Francis Vladimir ose briser les règles de la poésie traditionnelle, notamment pour ce qui concerne la mesure et le sens du texte accompli. Il préfère se soumettre dès le début à une dialectique, qui le dépasse, entre le petit et le grand de son propre univers. Tout en renonçant à gouverner son pénible ou joyeux chemin à travers la nébuleuse de la vie, il assigne à chacune de ses petites strophes au sens accompli la charge de se chercher des compagnes de route pour entreprendre ensemble le grand voyage de l’existence :

« J’exprimerai toujours des sentiments hors norme
Le jeu littéraire pourtant de bon aloi
Est une glissade verglacée
Tout au bout il n’en reste qu’un goût
Fortifié par la simplicité »

(Francis Vladimir, Hiver 331, page 162, dans « Célébration », 2018)

Merci, Francis pour cette force de la simplicité qui traverse de bout en comble ton livre en nous restituant enfin une vision épurée et légère de la poésie et de la vie !
Giovanni Merloni

Francis Vladimir et Giovanni Merloni

Pour Francis Vladimir Merino

Fidèle aux lieux d’une magique préexistence
Radeau chantant l’écho d’ancestrales explosions
Ami de toute beauté nuancée de changement
Noble héritier de primordiales sagesses
Copain d’abord
Irréductible maître d’un jardin sans bords
Sincère élève d’une école sans bancs

Vous célébrez la Poésie de l’instant perdu
Lumière octroyant les mots
Arbre immortel, sentinelle de l’infini
Désinvolture d’un don humblement assumé
Insubordination contagieuse
Magnanimité subliminale des gestes
Incessante dévotion aux firmaments inexplorés
Recherche acharnée d’une étoile sévère

Magnifique équilibre
Exemplaire partition
Rythme joyeux et solennel à la fois
Inattendu des exubérances et des prodiges
Nonchalance d’une richesse involontaire
Ordre enfin, Dieu merci !

Giovanni Merloni

Le silence est l’infini de la musique (Extrait de la Ronde du 15 janvier)

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Aujourd’hui, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 janvier dernier, autour du thème « musique/s », publié ce jour-là sur le blog La dilettante  de Marie-Noëlle Bertrand (@eclectante).
G.M.

Giovanni Merloni, Le miroir brisé, collage numérique, 2007

Le silence est l’infini de la musique

Entre toi et moi, je ne vois que montagnes
d’incompréhension, que lagunes d’oubli,
que mers empoisonnées et ambiguës
où s’effondrent les arbres de cocagne
pointant au sommet d’étranges îles perdues.

Ta trompette sous le bras, ambitieuse
un beau soir tu as fui. De tes lèvres moqueuses
fredonnais un retour d’hirondelles
où sombraient nos jolies ritournelles
nos lointaines paroles d’amour.

Tu reviendras de ta ronde inféconde
la tête entre tes mains, déçue du monde
où tu n’auras trouvé que frénésie
qu’envie de tout brûler. Pas de poésie,
surtout, ni d’alchimie, comme entre nous.

Combien de fois, sans prudence
tu jouais de ton truc, que pour moi, le silence
et la joie de s’y perdre, d’y trouver
l’unisson, tel un chœur insouciant de violons,
et l’harmonie, pour une vraie symphonie !

Le silence est l’infini de la musique.
Aux pôles opposés de la même cité
nous en savourerons d’infinies variétés
sans que cesse désormais la cruelle douleur
de te perdre à jamais, ô musique de mon cœur !

Giovanni Merloni

Giovanni Merloni, Le Nozze di Figaro, huile sur toile 70×100, 1984

Corinne Royer et la « jeune fille de longue date »

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Corinne Royer

Corinne Royer et la « jeune fille de longue date »

Au bout d’une lecture passionnée et attentive, j’ai suivi, comme d’habitude, l’instructive suggestion que me donna jadis mon grand-père napolitain. J’ai déposé sur la pile des livres à ne pas perdre de vue « Ce qui nous revient » de Corinne Royer (Actes Sud, 2019) et j’ai fermé les yeux.
« C’est la meilleure façon de retenir l’essence d’un livre, pour pouvoir en parler ou en écrire depuis ! » disait mon aîné de son air triomphant. Pour moi, cette brusque séparation a été aussi une façon de continuer à être hanté par le livre, à le lire mentalement, en y recherchant les réponses cachées ou alors des interprétations que le livre même n’a peut-être pas données.

J’ai beaucoup aimé « Ce qui nous revient ». Il s’agit d’un très beau roman, qui m’a conquis dès la première page jusqu’au dénouement serein et heureux ainsi qu’aux notes hors texte, ô combien nécessaires et parlantes  !
Et voilà le résultat de mes réflexions « à chaud ».
« Ce qui nous revient » de Corinne Royer est un livre courageux qui ne se borne pas à évoquer et transmettre les faits et les circonstances réels de l’insupportable injustice qu’une extraordinaire femme de science, Marthe Gautier, a dû endurer tout au long da sa vie.
Ce livre s’engage jusqu’au bout dans un « j’accuse » net et cristallin visant à rendre publiques les contradictions du monde universitaire et scientifique français à la fin des années 50 et notamment les protections et complicités octroyant à un chercheur tout à fait ordinaire de l’Université Pitié-Salpétrière de Paris une fulgurante carrière. Celui-ci, Jérôme Lejeune, avait reçu des mains confiantes de sa jeune collègue Marthe Gautier les vitres portant la preuve d’une exceptionnelle découverte, qu’il aurait dû se borner à photographier pour le bien de la science. Au contraire, une fois saisie l’importance internationale de cette découverte, il n’avait pas hésité à la rendre publique en s’en attribuant la paternité. Aurait-il perpétré une telle imposture s’il avait eu affaire à un collègue mâle ?
À partir de ce primordial noyau, « Ce qui nous revient » ne se sépare jamais d’une vision passionnée des existences au fur et à mesure interpellées, en France et dans le monde entier, par cette précieuse découverte ainsi que par la personnalité charismatique de Marthe Gautier. S’occupant, avec détermination et pénétration psychologique, des interactions souvent compliquées ou dramatiques entre ses personnages réels ou fictifs, Corinne Royer réussit enfin à briser toute distance entre l’Histoire, la littérature et la vie en nous faisant cadeau d’un texte bouleversant où la tension morale et intellectuelle pour l’histoire douloureuse de la dépossession du travail d’une vie est confrontée à une fiction narrative qui s’inspire toutefois à deux circonstances tout à fait réelles :
— la découverte du chromosome 21, a fait finalement déclencher, malgré le retard de cinquante années, le procès vertueux du rétablissement de la vérité ;
— les familles touchées par « l’anomalie » du chromosome surnuméraire, désignant l’ainsi dit « syndrome de Dawn », sont toutes redevables à la femme de science qui s’est consacrée parmi les premiers à cette recherche ô combien utile dans l’évolution des recherches « génétiques ».
Tout cela ouvre la porte à nombreuses interrogations, dont Corinne Royer s’est sans doute chargée tout au long de sa dure et tumultueuse traversée :
— « ça sert à quoi, lors d’un test de grossesse, de savoir que dans le sang du foetus qu’on a dans le ventre il y a un chromosome en plus et cela le condamne à devenir un enfant trisomique ? »
— «  serviront-ils, les résultats des recherches de Marthe Gautier, avec toutes les conquêtes successives dans le domaine « génétique », à modifier sensiblement les destins des personnes affectées par ce handicap ? »

Tout en laissant au lecteur la tâche et la liberté de se donner des réponses au fur et à mesure du déroulement du roman, Corinne Royer demeure avant tout fidèle à l’exigence de recueillir les témoignages et les preuves pour que son réquisitoire soit incontestable. Tout cela aurait trouvé aussi bien sa place dans un récit que dans un essai, mais Corinne Royer, heureusement, n’a pas hésité à emprunter le chemin du roman, façon privilégiée de s’exprimer pour elle et seul moyen pour intégrer à l’histoire de la découverte du chromosome 21 les histoires infinies qui se déclenchent partout dans la planète lorsque cette « anomalie » touche une famille.

Marthe Gautier et Corinne Royer

Dans ce roman, comme aussi dans les précédents de Corinne Royer, les personnages et les circonstances réels vont constituer un indispensable pilier et point de repère pour les personnages fictifs, tandis que l’histoire de pure invention où des personnages fictifs tiennent magnifiquement debout, aura la fonction de contrepoint rythmique et émotionnel vis-à-vis de l’Histoire réelle.

Un binôme s’installe alors entre deux figures tout à fait affines et complémentaires : la bien réelle Marthe Gautier, « jeune fille de longue date », et Louisa Gorki, un personnage de fiction issu d’un univers familial et social dont la plupart des lecteurs français peuvent bien reconnaître et partager la physionomie et l’esprit. Louisa peut être considérée aussi comme un avatar de Corinne Royer, ayant à son tour un rôle essentiel dans le rapprochement du lecteur à Marthe Gautier, avec tout ce que représente sa découverte pour la science et la multitude de familles qui se trouvent confrontés à la redoutable « modification » génétique marquant le destin d’une cohue d’enfants problématiques partout dans le monde.

J’ai dû un peu réfléchir, avant de comprendre jusqu’au bout le message que Corinne Royer nous a voulu transmettre avec le titre du roman : « Ce qui nous revient ». Sans doute, ce titre met en valeur la leçon morale de cette rare victoire primant pour une fois une femme, en lui redonnant la place qu’elle aurait dû occuper depuis soixante ans désormais. Une reconnaissance tardive, qui nous laisse imaginer ce qu’aurait pu offrir à la collectivité humaine Marthe Gautier si elle avait eu la chance de diriger, elle, la recherche génétique en France.
Cependant, le sujet même de la découverte du chromosome surnuméraire 21 déclenche forcément une série de réflexions et interrogations et bien sûr une modification importante chez les familles concernées : on ne peut pas parler d’une conquête scientifique dans le champ médical tout en demeurant en deçà de ce qu’elle représente pour la vie humaine !

Ce titre exprime donc la satisfaction de l’écrivaine à l’heure du rétablissement de la Vérité, qui nous « revient » et nous aide à avancer dans un monde de plus en plus dur et difficile. Toujours est-il que dans ce mot « revient » s’inscrit la Vie !
Cependant, il ne faut pas négliger que la réalisation de ce roman a demandé à Corinne Royer un engagement sans bornes et, par conséquent, un très délicat jeu d’équilibre, l’empêchant de se passer des émotions fortes et même violentes que le sujet comporte en lui-même.

Dès le début, Corinne savait qu’elle ètait concernée à la première personne par le livre qui allait parler de Marthe et de sa longue traversée avant de rencontrer la reconnaissance et une provisoire justice qui attend encore une sanction définitive, tandis que Marthe Gautier savait qu’elle serait au centre des regards, forcément indiscrets, de milliers de personnes anxieuses de mêler — bien sûr à respectueuse distance — leurs vies avec la sienne.
Voilà pourquoi Corinne a offert à Marthe une partenaire, Louisa, pour l’aider à supporter les contrecoups et les émotions fortes de cette tardive notoriété. Louisa à son tour se trouvera doublement impliquée — en tant que chercheuse au sujet du chromosome surnuméraire 21 et fille d’une mère touchée personnellement par ce syndrome de Dawn — dans le même cyclone que Marthe et Corinne affrontent bras dessus bras dessous dans la réalité.
Au bout de ce cyclone — ou pour mieux dire au lendemain de l’effrayante tempête qui envahit en plein été la pointe du Raz et son phare à quelques pas de la Maison des Sables à Douarnenez (où se rencontrent au jour le jour des enfants touchés par le syndrome de Dawn) —, le calme de la raison et de l’instinct de conservation prend le dessus : la vie c’est une déflagration terrible qu’on ne peut pas s’empêcher de regarder dans les yeux. Mais après ? Après le déluge, un accord s’installe parmi les humains. Les survivants dénombrent les morts et lèchent leurs blessures, avant de constater ce que l’on est devenu, « ce qui nous revient » de tout cela.

« Est-ce que, une fois traduit en italien, je proposerais la lecture de ce livre à mes chers amis de Latina, par exemple, qui se voient confrontés à des épreuves de plus en plus dures et difficiles dès qu’ils sont devenus les parents d’un enfant touché par le syndrome de Dawn ? »
« Est-ce qu’ils comprendront qu’en fin de compte Corinne Royer, dans cette histoire à bout de souffle, ne fait que laisser marcher ou courir librement la fantaisie et l’intelligence du lecteur, qui trouvera lui-même, dans le roman et dans sa propre humanité, toutes les réponses ? »
Oui, j’enverrai ce livre à mes amis. Ils comprendront sans doute et partageront ce sentiment de pitié et solidarité profondes qui fait la beauté et la force magnanime de « Ce qui nous revient ».

« Ce qui nous revient » ressuscite en moi la grande fascination de l’autre roman de Corinne Royer : « La vie contrariée de Louise » dont je garde un souvenir plein d’émotion et de gratitude.
De Louise à Marthe, la jeune fille de longue date… et finalement de Louise à Louisa, la jeune fille dans le plein de ses énergies qui est là pour prendre le relais… je retrouve le même parcours dur et accidenté : les deux romans de Corinne Royer échouent tous les deux dans la joie libératrice du partage de la vérité ! J’y retrouve aussi le même but de rapprocher le passé au présent, en créant une continuité entre la positivité de ces deux figures phares, Marthe et Louise, et la positivité qui jaillit prodigieusement au sein de nouvelles générations avec Louisa, femme exemplaire et très attachante elle aussi : une jeune femme qui a su trouver toute seule la façon de se sauver en se frayant un chemin lumineux parmi les ruines et les ombres d’une famille dérangée et distraite.
Il y a sans doute une magique ressemblance entre le personnage de Louisa et son auteur, Corinne Royer : les deux partagent la même capacité de poursuivre des objectifs ambitieux sans s’en faire détourner, avec une sincère disponibilité à l’écoute qui ne se dissocie jamais de la capacité de reconnaître la valeur de leurs interlocuteurs.
Cependant, la vie de tout un chacun est constamment menacée par le mauvais hasard ou par la méchanceté indifférente d’un quidam qui nous traverse la rue. Tout progrès peut être arrêté ou gravement compromis, comme il arriva en 1959 à Marthe Gautier quand elle se vit subtiliser la découverte clé de sa vie.
Il suffit parfois de nuances, de petites modifications dans le quotidien pour que l’on passe du chagrin lié au manque d’une figure essentielle dans une famille à la détresse de l’abandon où devient lourde et pénible toute recherche d’une nouvelle raison de vie. Abandonnée par sa mère à l’âge de dix ans, Louisa trouve presque immédiatement dans son talent de petite chercheuse la bonne clé pour refouler ce manque et donner un sens à son existence : elle saura tout sur ce chromosome 21 qui a brisé chez elle tous les équilibres. Et elle utilisera ses acquis scientifiques pour aider les familles touchées par ce fléau.
Quinze ans plus tard, Louisa paraît prodigieusement affranchie de ses plus profondes souffrances et semble retrouver nouvel équilibre dans la rencontre avec Marthe Gautier : d’un côté, elle aidera la vieille dame à vaincre la bataille de l’indispensable reconnaissance ; de l’autre, une affection sincère s’installe quand cette femme charismatique va provisoirement remplir le rôle de la figure maternelle depuis si longtemps disparue.
C’est en fait au moment où Marte Gautier se soumet à une vidéoconférence — sans bouger de chez elle — que le roman frôle un long instant de bonheur et de confiance dans le futur. Et c’est à ce moment-là que le lecteur comprend combien il est affectionné à Louisa.
Cependant, il manque encore des choses pour l’accomplissement du roman : tandis que le passé revient brusquement à la surface avec l’apparition d’Elena Paredes et ses instances péremptoires, Louisa va bientôt découvrir la raison cachée de son intérêt spasmodique pour le chromosome 21.
Pendant la rencontre télévisée entre Paris et Bonn — où Marthe Gautier a la chance de dialoguer avec de jeunes handicapés dans un contagieux climat de bonheur —, Louisa reconnaît sa mère au milieu de la petite foule des participants à l’émission et le lecteur perçoit immédiatement le danger. Est-ce que Louisa aurait pris le courage de chercher sa mère s’il n’y avait pas eu Marthe à la pousser ?
Elle ne pouvait pas se dérober à une telle épreuve, bien sûr. Et finalement, lorsqu’on verra flotter en filigrane le mot « FIN », on saura que cette épreuve a échoué dans une heureuse reconstitution familiale.
Toujours est-il que l’acte final de ce roman entraîne Louisa dans un crescendo d’événements traumatiques dont la tempête et le phare de la pointe du Raz giflée par les ondes sont deux symboles hautement poétiques et lourdement dramatiques.
Avec la mère, le passé revient, imposant à Louisa un engagement total auquel en principe elle ne devait pas être prête. Ou alors, l’auteur nous suggère de creuser dans l’empreinte ineffaçable que chaque mère grave en profondeur dans l’esprit et dans l’âme de ses enfants en leur transmettant l’amour pour la mère avec un réflexe spontané : celui d’accueillir avec ce même amour tout ce qu’il leur arrivera de sa part.

En relisant ce livre, qui mériterait d’ultérieurs examens au sujet de l’histoire fictive qui en représente le décor principal et la colonne vertébrale, je me suis demandé quels sont la véritable signification et le rôle précis que Corinne Royer attribue à la « passion », aux « liaisons » et au « danger ».
En fait tout cela fait rebondir en moi le souvenir scandaleux d’un bouquin à la couverture bleu céleste que ma mère n’avait pas eu la promptitude de faire disparaître de notre bibliothèque lors de mes 16-17 ans. Le titre italien du fameux roman épistolaire de Choderlos de Laclos était « I pericoli delle passioni », c’est-à-dire « les dangers amenés par les passions ». À mon avis, s’éloignant du titre d’origine, « Les liaisons dangereuses », cette traduction relève surtout d’une mentalité, l’Italienne, plus moraliste et rigide : tandis que le père moral du vicomte de Valmont circonscrit la dangerosité des passions à des cas tout compte fait limités, ses traducteurs sont là pour mettre le lecteur en garde : attention ! Il y a un danger ici dedans ! Il ne faut pas se laisser traîner par les passions… même lire ce livre-ci est dangereux, peut-être ! À cet âge-là, je ne pouvais pas envisager une différence entre amour — où je voyais bien le côté érotique et charnel — et passion, tandis qu’en cachette je dévorais ce chef d’œuvre à plusieurs reprises…
Pourquoi ai-je introduit cette digression ? Parce qu’au cours de la lecture de ce roman à bout de souffle de Corinne Royer je me suis souvent demandé quel rôle y assumaient les passions des uns et des autres en dehors des événements causés de façon spécifique par la procréation, dans la famille de Louisa, d’un enfant trisomique.

Le premier mouvement de cette histoire se déroule entre Saint-Raphaël et Fréjus, auprès d’un grand hêtre pleureur évoquant une ambiance qui m’a fait songer à « La promenade au phare » de Virginia Woolf . On y voit presque indissolublement unis entre eux Louisa, ses parents Elena et Nicolaï et le chien fidèle. Le lecteur est encore en train de s’accoutumer aux personnalités de la petite enfant de dix ans et des autres personnages de la scène quand la mère quitte aussi élégamment que brusquement les lieux.
Plus tard, on saura qu’elle est partie pour avorter d’un fœtus de douze semaines destiné a priori à une vie très difficile et malheureuse. Plus tard, Elena écrit à son mari qu’elle a entamé une nouvelle vie auprès de sa mère, en Bretagne. Son mari subit cette décision sans réagir, plongeant bientôt dans la dépression. Il est convaincu que sa femme a rencontré quelqu’un d’autre et se sent rejeté.
Pendant les quinze ans qui se suivent, le lecteur essaie de se convaincre qu’Elena a quitté le foyer familial et la fille adorée surtout en fonction de son sentiment de culpabilité pour cette violente interruption de la grossesse, tout en adossant à son mari, peut-être, la responsabilité de cet acte.
Le deuxième mouvement du roman s’entame avec le merveilleux entêtement de Louisa, devenue une femme de vingt-cinq ans, qui décide d’étudier jusqu’au bout, dans sa thèse universitaire, la question du vingt unième chromosome présent dans la structure sanguine des gens trisomiques : elle veut se libérer des non-dits qui ont hanté son adolescence à côté d’un père annihilé. Un jour, à Paris, elle rencontre Marthe Gautier qui l’aide à trouver le fil pour coudre et accomplir efficacement sa thèse doctorale. Quelques jours après, elle est à côté de la vieille octogénaire lorsqu’elle participait à une téléconférence entre Paris et Bonn. Ce jour-là, au milieu d’un groupe d’enfants trisomiques très vivants et originaux, Louisa reconnaît sa mère.
Le lecteur commence à deviner la raison de la présence d’Elena à côté de ce groupe d’enfants handicapés, mais sa fantaisie ne va pas au-delà de cela. Certes, il s’inquiète pour le destin de cette famille, ne cessant de se demander si c’était une passion, plus forte que la honte, qui avait poussé la mère de Louisa à l’abandonner.
Songeant à mes deux amis bien courageux qui se soutiennent l’un l’autre pour ne pas céder au désespoir, je me suis dit que probablement Elena se consacrait depuis longtemps désormais aux enfants handicapés pour se punir de la faute primordiale d’avoir tué le fruit de son ventre.
Plus tard, dans le troisième mouvement du roman, tout s’explique et s’apaise pour la petite communauté reconstituée, dans le partage d’un « esprit de Noël hors saison » envahissant leurs sentiments retrouvés. Des sentiments d’amour, selon ce que je comprends. Je n’y vois pas, en perspective, des liaisons dangereuses. Et même dans le passé, entre le père et la mère de Louisa, je vois moins une liaison dangereuse qu’une réciproque incompréhension, proche de l’incommunicabilité. Des passions isolées, oui, j’en vois beaucoup, dans le cœur et les tripes — comme on dit — de chacun des acteurs du drame. Des passions, peut-être dangereuses, qui peuvent toucher toute famille, même les familles épargnées par le fléau du chromosome surnuméraire 21  !

Giovanni Merloni

Corinne Royer

« …un ciel plus bleu que les yeux d’un enfant » (Première excursion dans la poésie de Francis Vladimir)

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Giovanni Merloni, L’autunno è i tuoi capelli, aquarelle 50 x 70 cm, 1976

« …un ciel plus bleu que les yeux d’un enfant » (Première excursion dans la poésie de Francis Vladimir)

Le prochain vendredi 22 février à 14 h 30, Francis Vladimir, un ami poète que je connais depuis quelques années et estime beaucoup, sera l’invité des Poètes sans frontières avec sa « Célébration », un texte poétique à mon avis unique. Avec Vital Heurtebize et Claire Dutrey, j’aurai l’honneur de présenter Francis Vladimir et le faire connaître, j’espère, à quelques-uns de mes lecteurs, que j’invite vivement à se rendre, ce jour-là, au Hang.’Art, 63 quai de Seine, 75019 Paris.
Je vous donne ici-dessous quelques anticipations de son œuvre poétique vraiment intéressante et belle. À partir de l’enregistrement vidéo de sa présentation de « Célébration » à la librairie parisienne « Au gai Rossignol ».
G.M.

Vendredi 26 octobre 2018, Au Gai Rossignol de Paris, Francis Vladimir a dit quelques morceaux de « L’automne », extrait de « Célébration », son dernier texte poétique (Video YouTube)

« Que dit ce pleur d’automne ? »
Alexandre Blok

Regarde ce ciel d’automne
Avec ses longs cheveux
Crinière dans le vent
On dirait qu’il chevauche
L’absolu au galop
(p. 120, « Célébration » de Francis Vladimir, éditions Au Pont 9)

Voici le bel automne
Le danseur des couleurs
Qui se balance aux branches
Pour ne faire qu’un corps
Avec un ciel d’alcool.
(p. 113, ibidem)

C’est un automne nu
Qui à présent s’installe
Sans habit ni soulier
Pyromane écorché
De ses couleurs suspectes
(p. 113, ibidem)

Les premiers jours
D’automne
Sont encore inaudibles
Ils ont la foi tronquée
De toute fin d’été.
(p. 86, ibidem)

À la nuit et au jour
Qui se donnent la main
Sous les larmes d’automne
Quand tout semble à jamais
Relégué au passé
(p. 111, ibidem)

J’ai vu des spectres blancs
Dans le grand lait du ciel
Venant de nulle part
Ils ont lâché sur nous
Leur féérie d’automne
(p. 110, ibidem)

Avec des fils d’argent
J’ai arrimé les bas nuages
Blancs que l’automne amoncelle
Sur nos têtes chenues
Grand miroir renversé
(p. 112, ibidem)

Ce sont de grands tissus
Qui traversent le ciel
Une main mystérieuse
Et expérimentée les coud
Au fronton de l’automne
(p. 112, ibidem)

Je les ai vu passer
Du matin jusqu’au soir
Ces grandes banderoles
Que le satin du ciel
Déploie au grand automne
(p. 112, ibidem)

Des étoffes et des couleurs
Toujours pour faire un ciel
Plus bleu que les yeux d’un enfant
Que l’automne tardif
A surpris dans son jeu
(p. 113, ibidem)

Sur la table du ciel
Des monceaux de nuages
Tissus effilochés pour des habits
D’automne que les astres
Lointains refusent d’endosser
(p. 112, ibidem)

C’est un métier bruyant
Qui file à l’horizon des fils
D’or et d’argent que l’automne
Insensible noue à mon cou
De condamné à mort
(p. 113, ibidem)

Il y a dans le ciel une langueur
D’automne, une langue de feu,
Cheval en équilibre
Qui se cabre et hennit, âme
Violette qui se met au galop
(p. 118, ibidem)

La lune est un étang
Céleste. Les passereaux
D’automne la transpercent
La nuit
Pour d’autres horizons
(P.116, ibidem)

D’autres yeux ont pleuré
Et le ciel, informe marécage,
À son tour a pleuré
Sans savoir le pourquoi
De l’automne qui pleure
(p. 116, ibidem)

L’équinoxe d’automne
Où le temps se partage
Dans l’équité des astres
Dernier soupir d’été
Dans les branches des arbres
(p. 82, dans « L’été », ibidem)

Oui nous avons couru comme jamais
Heureux de cette vie aux formes abondantes
À présent tout s’étiole, la terre n’en peut mais,
Et la saison multiple se défie de l’automne
Avec ses tissus froids rapiécés de fils d’or.
(p. 112, ibidem)

Il flotte dans l’air d’automne
Des particules élémentaires
Qu’on se plait à saisir d’un regard
Vagabond comme si la vie
Se résumait à traquer l’indicible
(p. 103, ibidem)

Une harmonie d’automne
Faite de feuilles séchées
Et de couleurs passées
Comme un point d’absolu
Au-devant d’un corps nu
(p. 104, ibidem)

Les géraniums ont changé de couleur
De leurs teintes pourprées
Ils colorent l’espace qui dort sur la terrasse
Et l’air tout alentour
Instille l’harmonique de cet été indien
(p. 102, ibidem)

Dans le jardin d’automne
Les fleurs les arbres
Et les semis cachés
Ont la teinte discrète
Sobre et dépareillée
(p. 100, ibidem)

Les semis d’automne
Sont vigie d’espérance
On dépote, on arrache,
On creuse, on arrose,
On se sent plus léger
(p. 103, ibidem)

Une rose d’automne
Pleure d’éternité
De sa couleur exquise
Elle mime en silence
Les soubresauts d’une âme
(p. 125, ibidem)

Le langage des fleurs
La parole cachée
Que le jardin d’automne
Au secret bien gardé
Ne déflore jamais
(p. 103, ibidem)

Les arbres se souviennent
De leur enfance et dans le ciel
Couleur de geai ils comptent les années
Et les générations que l’automne
Disperse d’un même mouvement
(p. 111, ibidem)

Je regarde l’érable avec ses bras
Si amples qu’il tutoie les nuages
Et le puits qu’il vénère a la mine
Sévère des pierres centenaires
Que l’automne balaie.
(p. 90, ibidem)

Le figuier tremble sous le vent
De l’automne. Il a des larges feuilles
Et des figues trop hautes, trop mûres,
Elles tombent une à une, odorantes
Et très molles, elles collent aux doigts
(p. 90, ibidem)

Sur la feuille d’automne
Voici que disparaît
La couleur de l’été
Et qu’apparaît soudain
Une papille d’or
(p. 97, ibidem)

C’est une journée d’automne
Avec ses couleurs mauves
Et ses pigments safran
Le feuillage muet s’est défait de son or
Sous l’étoffe du ciel
(p. 103, ibidem)

La campagne était belle, d’une lenteur
De vague, sans écume et sans force,
Lorsque la mer, fatiguée, assagie, se fige à son tour
Les yeux alors s’obstinent en quête d’horizon
Et l’automne essoufflé devient un ami sûr
(p. 108, ibidem)

L’automne a déposé inquiet
Son grand manteau troué
La terre est jonchée de feuilles à l’éclat
Lourd mouillé et presque noir
Que le vent par endroit soulève avec effroi
(p. 108, ibidem)

Deux arcs-en-ciel se sont superposés
Dans le ciel menaçant leurs jambes
Étaient visibles puis les couleurs
D’un coup ont fondu tristement
Dans la lueur d’automne
(p. 107, ibidem)

L’horizon n’était barré par rien
Sauf quelques bosquets d’arbres qui, au loin,
Semblaient des casemates où des chevreuils
Bivouaquaient en famille et l’automne, lui,
Avançait à grands pas surchargé de couleurs
(p. 108, ibidem)

Les cieux à l’infini
Sont un jardin céleste
Où l’automne promène
La pourpre et l’or
De son manteau de deuil
(p.103, ibidem)

Dans le café du coin
J’entends parler les gens
De la pluie du beau temps
Mais des rancœurs aussi
Que l’automne déploie
(p. 105, ibidem)

C’est un café fréquenté
Par les gens d’alentour
Des salariés des travailleurs
D’ailleurs et des voisins penauds
Dans leurs habits d’automne
(p. 105, ibidem)

Au détour d’une phrase
Un mot parfois suffit
Et le regret se fait
D’aller voir si ailleurs
L’automne est accueillant
(p. 105, ibidem)

Dans les longs jours d’automne
Tout nous semble si long
Si rangé que l’équinoxe même
Quelque part sur la terre
Renonce à partager le temps
(p. 125, ibidem)

La liturgie d’automne
Un chant amplifié
Par la nature même
Qui se remet en chaire
Ou le genou à terre
(p. 114, ibidem)

Automne, saison des parenthèses,
Où la vie rétrécie se suspend à un fil
Dernier miroir tendu d’une équation
Distante, Insoumission d’une âme, rongée,
Sacrifiée, en plein vol dispersée
(p. 126)

L’homme que je suis devenu
Regarde devant lui
Mais il ne sent plus rien
Ni l’automne mélancolique
Et tendre ni son éternité
(p. 113)

Des mots toujours des mots
Des signes fabuleux des cris
D’oiseaux de proie et des ailes
Géantes en quête de saison
D’automne en majesté
(p. 85)

Francis Vladimir

Juin 2018, Francis Vladimir jouant une pièce d’Anton Tchékhov à Paris

Juin 2018, Francis Vladimir et Marie Aubert jouant une pièce d’Anton Tchékhov à Paris

Cher Francis,
Sincèrement, j’ai beaucoup aimé, vendredi dernier, cette rencontre poétique au Gai Rossignol.
Dans une ambiance libraire on ne pouvait plus cohérente à l’esprit rêveur de l’assistance, ta « lecture par cœur et à voix juste » des Célébrations m’a profondément touché.
Non seulement pour ta présence d’acteur, que j’avais déjà appréciée cet été dans une interprétation de deux « shorts » de Tchékhov pleine d’humour et de verve existentielle. Vendredi j’ai trouvé cette présence encore plus charismatique, avec ta façon désenchantée et intime de nous partager à la fois l’émotion des saisons et le dialogue intérieur du poète engagé et sensible que tu es.
Avec cette « lecture libératoire » — qui ne se dérobe pas aux contraintes de la vie mais dépasse nonchalamment celles de l’édition —, tu m’as fourni une clé indispensable pour aller au-delà de ma première lecture, peut-être trop respectueuse de la configuration de la page, me donnant la chance de me faire une idée plus pertinente de ce que représentent pour toi les quatre saisons, que tu célèbres à l’échelle du temps humain et dramatique qui les traverse.
En t’écoutant, j’ai apprécié l’importance de ton travail, consistant à mon avis moins dans le creusement en profondeur que dans l’endiguement illuminé de ce que ton être généreux et sans doute volcanique laisse jaillir spontanément : comme dans le théâtre de Tchékhov, épuré même quand il s’agit de déchirantes passions, tu recherches dans l’essence impressionniste des images, se mariant prodigieusement à l’essence philosophique des mots, la clarté d’un discours que tout le monde peut enfin comprendre et reconnaître comme sien.
Tu instaures un dialogue merveilleux entre les images et les mots et ce dialogue correspond parfaitement au dialogue intérieur du poète visionnaire que tu deviens quand tu te racontes…
Moi aussi, je m’étais mesuré — en des aquarelles versifiés — avec le thème des saisons, en y mettant en valeur l’importance des cheveux. Moi aussi j’ai toujours cherché la façon de me raconter de façon théâtrale, à travers un dialogue avec un, cent, mille autres personnes vivantes ou disparues qui constellent mon ciel diurne ou nocturne. J’ai longuement songé à une lettre à une personne libre de préjugés et pourtant animée d’une sincère et tenace disponibilité à l’écoute. Jusqu’ici, ce dernier « roman de ma vie » n’a pas trouvé la bonne route pour s’exprimer, tandis que les souvenirs flottent péniblement avec les regrets et les remords, ne se fixant que rarement sur des fragments poétiques ou alors sur des textes forcément fictifs, où les personnages se débattent dans leurs déguisements comme Hercule dans la tunique de Nessus…
Dans tes « Célébrations », les Saisons sont des interlocuteurs neutres mais pas du tout indifférents !
D’ailleurs, elles sont des immenses royaumes, où le particulier et l’universel cohabitent, nous apprenant à décliner le grand avec le petit, la feuille avec la petite étoile tombante, l’arbre avec les immenses et redoutables constellations qui essaient inutilement de mesurer l’infini.
Les Saisons rythment le temps de nos vies : elles sont toutes les mères et tous les pères du monde et, en même temps, elles sont nos parents à nous, ces êtres exigeants et indulgents, se révélant présents ou absents selon ce que décide la loi du Temps qui tout efface et métamorphose.
Entre « infini » et « inattendu », les Saisons, pour toi, ne sont pas que les décors du théâtre de la vérité : elles forment une partition invisible où ta musique intérieure peut s’épanouir ; elles sont la métrique idéale pour tes vers dramatiques et le rythme le plus approprié pour ta quête incessante d’un sens et d’un but à notre vie d’hommes écrasés et de poètes insoumis.
Giovanni Merloni

Mon cher Giovanni,
il est difficile de répondre à une adresse aussi éloquente comme tu as bien voulu le faire.
Je sens combien tu as saisi l’essence de ce que j’ai essayé de dire avec « Célébration ».
Ce que je creuse est bien de l’ordre du sensitif qui rejoint l’interrogation que chacun de nous pose à la vie. Cette avancée de noctambule, d’équilibriste sur la corde raide du peu de temps qui nous est imparti, j’essaye de la mener en me prenant en main du mieux que je le peux et en tendant la main à ceux qui veulent bien la saisir et m’entendre.
Il est bien vrai que le désenchantement n’est jamais loin mais sans doute est-ce pour ça que je m’efforce de réenchanter avec des mots fusains sur la toile de l’existence, le quotidien dont les saisons sont partie prenante, de manière cadencée ou répétitive, mais avec cette prégnance qui fait que l’homme et la femme se retrouvent enrôlés dans le tourbillon de la vie, quel que soit le rôle qu’ils y jouent.
Merci mille fois pour ces mots chaleureux, venus du coeur, dits avec une justesse profonde, qui rejoignent et permettent de partager l’intime conviction que la poésie est salvatrice, que l’art tout court nous élève bien au-dessus de nous.
Et si le sentiment du merveilleux m’habite c’est que je le retrouve dans les regards et les mots échangés avec les autres.
Je ne sais s’il y a une bonne route à prendre pour dire ce que nous avons en nous, pour extirper le sens que nous recherchons et que nous accordons à ce qui nous entoure, au monde tel qu’il va (bien ou mal), mais je sais que la tentative est nécessaire et vitale et qu’elle nous réconcilie avec nous-mêmes et le monde.
Nos royaumes ne sont rien s’ils n’accueillent les pèlerins égarés, les blessés du coeur, les amochés de la vie, les grands solitaires en quête de la dernière étoile, c’est pourquoi j’ai voulu leur offrir cette magie qui opère à portée de mains et sous nos yeux, dès lors qu’on s’attable au quotidien et qu’on apprend à l’accepter.
Si nous nous évadons nous le ferons ensemble et nous goûterons à une liberté possible.
Francis Vladimir

« …quand le jour surgit, je sais qui je suis : Moi » (Rencontre des Poètes sans frontières avec Régine Nobécourt-Seidel)

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Vital Heurtebize et Régine Nobecourt-Seidel

Je suis dur
Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps
À rêver sans dormir
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte accroché au plus haut des entrailles
À la place où la foudre a frappé trop souvent
Un cœur où chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement
Pierre Reverdy, Tard dans la vie

« …quand le jour surgit, je sais qui je suis : Moi »

En début d’après-midi, vendredi 18 janvier 2019, la petite salle que le Hang’Art prête chaque mois aux Poètes sans frontières était déjà presque pleine : beaucoup de personnes aux visages connus, répondant à l’appel de Vital Heurtebize et Claire Dutrey, se sont ajoutées au petit groupe des indéfectibles qui sont là depuis septembre dernier.
Donc, on a commencé bien la nouvelle année ! Pour moi, c’est la progressive découverte d’un vaste réseau de rapports et d’échanges qui dure depuis plus que vingt-cinq ans désormais autour des Poètes sans frontières. Un travail dont Vital Heurtebize s’est chargé avec un engagement constant et une force d’agrégation unique. Je n’avais pas compris, par exemple, qu’il n’y avait pas que les Jeux floraux de Picardie, avec leur prix Renée Vivienne. J’ai découvert, vendredi dernier, l’existence des Jeux floraux du Béarn et d’autres encore, constitués auprès de différentes régions de cette France généreuse et prolifique et réunis, grâce à la clairvoyance et l’autorité morale de Vital Heurtebize, dans cette association des Poètes sans frontières qui reconnaît à la poésie une fonction humanitaire et demande donc à ses membres de participer, par leurs initiatives, à la récolte de fonds à soutien des gens en détresse.
Cela a déclenché en moi un souvenir chéri : pendant deux périodes distinctes de celle que j’appelle « ma vie d’autrefois » — à Bologne dans les années soixante-dix et à Rome dans les années quatre-vingt-dix —, mon travail d’architecte-urbaniste m’a donné la chance de m’occuper au fur et à mesure de différentes réalités de la même région en favorisant des échanges entre elles : cela a fait déclencher une confiance réciproque tout à fait inattendue et une prodigieuse disponibilité à collaborer (la Région avec les Communes, par exemple). En dépit des énormes différences entre la plaine du Pô bordée des Apennins et la vaste région qui encercle Rome, l’impressionnante richesse culturelle et humaine venant des différentes réalités que je découvris à ces époques rebondit de temps en temps dans ma mémoire, avec la sensation d’avoir pu, malgré tout, réaliser quelque chose d’utile et positif.
Je m’amusais beaucoup avec les noms curieux de certains villages et je regrette encore des rencontres qui ont marqué ces tourbillonnants allers-retours, la tête pleine de propos et de questionnements…

Vital Heurtebize et Régine Nobecourt-Seidel

À présent, je découvre une profonde affinité entre mon esprit d’autrefois, celui d’un homme de bonne volonté se consacrant volontiers à une activité noble, même si presque invisible, et mon esprit d’aujourd’hui, celui d’un poète sans frontières qui ne vit ni dans l’une ni dans l’autre de ses patries (L’Italie d’origine, la France d’adoption), et partage pourtant, avec d’autres poètes, des sentiments communs qui vont aussi dans la direction de l’autre avec la conscience qu’il s’agit d’un frère.
Certes, tous les poètes n’ont pas été foudroyés sur la route de Damas. Ils considèrent rarement leur expression libre comme une mission fraternelle. Rarement sont-ils en mesure d’aller au-delà de leur monde exclusif et circonscrit. Donc, même s’ils possèdent parfois la force de briser la boule qui les accompagne et les renferme tel un étau étoilé, ce n’est pas dit que leur message sera forcément altruiste et généreux.
Cependant, au bout de son chemin, la poésie, même la plus rebelle et abrupte, poursuit toujours la lumière de la Bonté et de la Beauté. Tous les petits fleuves, torrents ou ruisseaux ayant leur source dans une douloureuse nécessité d’expression poétique vont tôt ou tard s’échouer dans l’immense mer du partage et de la réconciliation.
Dans le monde entier, la France est sans doute le pays le plus sensible à l’importance des mots, à la force des mots, à la responsabilité que comportent les mots. Cependant, les premiers temps de mon séjour à Paris, j’étais étonné par le nombre de cercles de lecture et d’ateliers d’écriture auxquels se soumettaient aussi, à ma grande surprise, des écrivains et des poètes reconnus. Je m’en émerveillais et me disais aussi que c’était une caractéristique de la culture française, celle de tout faire passer par une école : « qu’elle soit l’école pour tous ou une école d’élite, cela ne change pas grand-chose ! » Avec le temps, cette première impression s’est complètement renversée. Moi aussi, échangeant sur Internet à partir de mon blog et de mon compte Twitter, je me suis mis plusieurs fois à l’épreuve en des ateliers d’écriture poétique comme les « vases communicants » lancés par François Bon ou la « ronde » de Dominique Autrou et Hélène Verdier. Cela m’a aidé à saisir le sens profond de ces échanges, ayant pour but primordial le développement et l’approfondissement de la connaissance de la langue et de la littérature française. J’ai enfin compris que l’apprentissage de l’écriture, véhicule irremplaçable d’une culture de plus en plus vaste et partagée, ne devrait pas s’arrêter, comme il arrive à la plupart de nos concitoyens, au terminus des études scolaires. Il faudrait continuer, même si l’on n’a pas envie de devenir poète jusqu’au bout, parce qu’au fur et à mesure qu’on apprend à lire et à s’exprimer correctement on devient plus civilisé, perméable à la connaissance et ouvert aux autres.

Régine Nobecourt-Seidel

Vendredi dernier, Régine Nobecourt-Seidel, invitée de Vital Heurtebize et des Poètes sans frontières« avec son dernier recueil poétique — « De lunes, de rêves et d’embruns », nous a amené l’âme et l’esprit de sa Provence natale, nourris par son enfance dans les hauts de France : « Si je suis ce que je suis, dit-elle, c’est parce que j’ai vécu en Picardie une enfance particulière ».
Ondoyant entre ces deux paysages ô combien antagonistes, Régine nous invite à l’accompagner dans une longue traversée au rythme d’une marche courageuse et même héroïque où s’alternent l’enthousiasme naïf pour la force représentative des mots et la sensibilité à fleur de peau envers les couleurs et les bruits de fond venant du magma de l’existence ;

« Sur l’onde de ma nuit, intensément je vis,
responsable, gonflée de mille nouvelles envies
et s’affirment mes choix !
Sur le bord de ma nuit
quand le jour surgit, je sais qui je suis : Moi. »
Régine Nobecourt-Seidel, « Révélation » sur « De lunes, de rêves et d’embruns», page 55

En fait, par sa marche, elle traverse les lieux de sa mémoire telles les tombes des aînés ou alors les ombres fuyantes de son passé à elle. Des lieux qui demeurent pourtant séparés et inaccessibles.
Ce sont les lieux qui l’inspirent ou alors s’agit-il de vagues qui montent à la gorge avec les mystères impénétrables qu’elle porte en elle-même des vivants et des morts ? En s’identifiant tout à fait dans l’esprit du poème ci-dessus de Pierre Reverdy, Régine Nobécourt-Seidel a declaré : 

« Je suis dure
Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps
À rêver sans dormir…. »

En lisant les poèmes ci-dessous, vous pourrez y saisir une grande énergie, mais aussi le poids des épreuves endurées, voire les traces de quelques cicatrices qu’on ne peut pas effacer : la poésie assume sans doute, pour elle, une fonction apaisante et consolatrice. Chaque poésie pourrait se transformer en chanson. En même temps, ce vécu douloureux où les déchirures et les ruptures ne semblent pas complètement s’apaiser représente pour Régine un patrimoine identitaire auquel elle ne saurait pas renoncer. Elle ne veut pas oublier, elle revendique au contraire sa diversité, son unicité de femme et d’auteure. Elle semble d’ailleurs suspendue au beau milieu de sa traversée, incertaine sur le chemin à emprunter au tournant peut-être décisif de sa vie. Elle déclare qu’il n’y a plus de beauté dans notre monde. La poésie saisit la lumière du présent là où elle se trouve à éclater, par une hasardeuse coïncidence d’évents favorables. Sinon la poésie en cherchant la lumière, ne rencontre pas forcément la beauté…

Giovanni Merloni

18.01.2019 – Extrait du récital poétique de Régine Nobecourt-Seidel (vidéo)

« Pour Régine Nobecourt-Seidel qui se dit agnostique, il est troublant de voir combien des luttes et des combats qui sont les siens, elle en sait les mêmes remous et les pièges que les grands contemplatifs et mystiques de tous les temps ! Comme eux, cette souffrance de vie est aussi ce qui la fait vivre et rechercher la terre de paix dans les moindres brisures et éclats de l’instant. »
Marie Tuyette, préface à « De lunes, de rêves et d’embruns» de Régine Nobécourt-Seidel

18.01.2019 – Claire Dutrey lit « À fleur de nuit » de Régine Nobecourt-Seidel (vidéo)

Solitude grande
quand gronde le silence des mots
à fleur de peau
à fleur de rêve
à fleur de nuit.

Abîme sans fond
entrevu noir profond
quand gonfle le soufflé de l’absence
dans le creuset
des vagues d’amer.

De flux en reflux
s’amoncellent regrets ou remords.
Résilience.
Et toujours l’haleine chaude
de l’Auran blanc des souvenirs.

Clairières d’enfance en secrets emportés
loin, trop loin
par d’autres à peine entrevus, très loin
dans les vestibules d’un autrefois
pourtant en étoiles d’avenir.

Éblouissement au goût de sel
en cette nuit de solitude grande.
Et puis plus rien.
Sombrer enfin dans
le ventre offert du sommeil.

Régine Nobecourt-Seidel, « À fleur de nuit » sur « De lunes, de rêves et d’embruns», pages 37-38

Claire Dutrey

Enfin la fin d’un soir
qu’ensemencent les erreurs
du jour en partance.

Ma pensée se vrille de vaines attentes,
ma vue se brouille et
s’emmèle dans la pelote nouée
des réticences et des défis
mal ficelés d’une opaque journée.

Nouvelle nuit ondoyant mes insomnies
tendues du drap bleu horizon.
Mensonge toujours en devenir.

Trahison.

Régine Nobecourt-Seidel, « Trahison » sur « De lunes, de rêves et d’embruns», page 11

L’âme des cyprès en étoiles de sanglots
s’évapore,
nappe d’oubli fangeux au-dessus des tombes
et des ombres qui flânent encore.

C’est un jour finissant sans ardeur ni ferveur,
un jour qui s’effrite en larmes sans saveur ni candeur.

L’haleine des buis s’ennuie
et résonne
au ras des souvenirs en péril dans le silence gris
des grès et des marbres écornés.

C’est une nuit qui s’invite en tapinois.
C’est une nuit contrite qui déjà, sur les flots, se noie.

Le souffle de ton cœur étreint la cime de tes rêves
et coulent
dans tes veines, en saccades vaines,
le doute et de ta finitude, la certitude.

C’est un autrefois qui se mêle, s’éternisant,
dans ton aujourd’hui perdu et fourbu.

C’était le jour des morts, c’est la nuit des vivants.
C’est l’océan qui, au loin
lance,
sans foi ni loi, son lancinant cantique cynique.

C’est un autrefois qui sommeille et tremble
en étranges nuées fatiguées sur fond d’antiennes moirées.

Régine Nobecourt-Seidel, « Soir sur les tombes » sur « De lunes, de rêves et d’embruns», pages 16-17

Je marche seule en gris et noir, noir et blanc, dans le blanc laiteux du ciel et le vert des prairies piquées de vaches, blanc et noir, le vert de gris de ma Province natale.

Ô âmes grises de mes vertes années acidulées, vous vous diluez en l’écume mousseuse des nuages si bas qu’ils semblent vouloir me happer pour m’y dissoudre à jamais.

Mais je marche encore.

La main infatigable du temps n’a cessé de tourner le moulin ancestral de nos moissons. Elle moud sans faillir nuit et jour et sans fin les mille grains de nos vies en chagrin noyé dans la lie du regret, de la colère, des remords parfois.

Et je marche.

Fouler la terre de l’enfance et recueillir la cendre d’un passé définitivement révolu et muet, enfoui sans avoir livré ses secrets !

Le vent de la lame aiguisée de la troisième fileuse me hérisse le poil et me glace tandis que la pluie, à ma place, se met à pleurer sur la plaine définitivement désolée. Plus douce que les larmes pour les cicatrices mal refermées.

Et je marche.

À nouveau rejoindre le fleuve paresseux qui, de sommes en veilles, s’étale en son lit, pas pressé de rejoindre la mer. Lui, il semble toujours sommeiller en attente de rares éveils de soleil. Il berce inlassablement tous ces enfants du monde entier venus mourir en ses bras généreux et nourrir la terre grasse de ses flancs.

Goût fade de ce qui est à jamais perdu et pourtant si vibrant, si lumineux dès qu’on ferme les yeux et respire à pleins poumons tous ces effluves à nul autre pareils, ce chant d’une terre qui nous a fait naître et grandir.

Régine Nobecourt-Seidel, « Frissons en terre d’enfance » sur « De lunes, de rêves et d’embruns», pages 27-28

Une escapade au goût d’amande amère
sur fond de cassis et de pain d’épices
notes de tête en rhum et vanille
et puis vapeurs-haleines
en échange de paroles entre ciel et terre

Brûlures de neige, brisures d’âcres gouttes
en carillons de décembre
et ce sont visages en vagues de sourires
pour mieux cacher comme le fait neige
les fêlures de l’âme et les crevasses du cœur

On festoie, voile tendu dessus l’hier
et rideau sur demain
C’est fin d’année en noir et blanc
noir sur ciel d’offrandes virginales
Clairvoyance ou naïve foi

Régine Nobecourt-Seidel, « Parenthèse d’hiver » sur « De lunes, de rêves et d’embruns», page 42

Sur le bord de ma nuit j’enjambe le pont des Soupirs
et m’envolent les flots cotonneux !

Sur l’onde de ma nuit
flottent et s’égaient mes tourments.
Vogue, vogue ma confiance !

Dans le sillage de ma nuit
je joue l’innocent dauphin fantasque
et me dérobe le vaisseau des songes.

Dans les vagues de ma nuit
me laisse emporter en éclats d’obsidienne
et se brise le miroir de ma conscience.

Alors s’ouvre un espace infini, autre lieu, autre vie
visages qui se superposent, sourient, parfois me supplient.

Me souffle l’insaisissable étoile vers des rivages sauvages
où s’échoue ma galère harassée. Fini l’esclavage !

J’aborde sur ces terres inconnues, toujours renouvelées
des rêves sages ou fous aux couleurs de souvenirs,
aux parfums surannés d’expériences inouïes, insensées !
Gesticulations, vapeurs de silence d’embruns en devenir.

Mille passions s’époumonent et s’assouvissent.
Des sentiers de pierre de lune s’ouvrent, se déploient.

M’aspirent et s’y libèrent mes espoirs, s’y dessine un destin,
s’y perdent mes doutes et y fleurissent mes dessins.

Dans les vagues de ma nuit,
l’Inconnu me grise et me soumet.
J’agis et tout se délie.

Dans le sillage de ma nuit,
se pressent les vivants et les morts réunis
en murmures et confidences et je me réjouis.

Sur l’onde de ma nuit, intensément je vis,
responsable, gonflée de mille nouvelles envies
et s’affirment mes choix !
Sur le bord de ma nuit
quand le jour surgit, je sais qui je suis : Moi.

Régine Nobecourt-Seidel, « Révélation » sur « De lunes, de rêves et d’embruns», page 55

Promenades (Contribution de Joseph Frisch à la Ronde du 15 janvier 2019)

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Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui c’est le thème des « Musique(s) », dans tous les sens possibles. J’ai le grand plaisir d’accueillir Joseph FRISCH, auteur du blog JFrish Ma propre contribution est publiée sur La dilettante  de Marie-Noëlle Bertrand (@eclectante). Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde.
G.M.

Promenades

C’est que je passe toujours par la rue Vandamme à droite, j’atteins la fin de la rue de la Gaité, Bobino et les quelques cafés en train d’ouvrir, le matin est frais, plein d’atomes de bleu cobalt, de phosphorescences, on entend un merle, un corbeau dans le petit square Gaston Baty, des pas qui résonnent dans l’humidité de la rue. Il n’est pas sept heures et j’arrive sur le Boulevard Edgar Quinet, le kiosque n’est pas ouvert, pas plus que le magasin des Beaux-Arts. J’aime ce trajet entre des acacias urbains aux pieds desquels des mains anonymes ont installé des plantes, qui va jusqu’à la station de métro Raspail. A ma droite le long mur du Cimetière Montparnasse est comme une vieille connaissance, presque un club aux horaires d’ouverture très libres, où se réuniraient mes amis, à gauche la Grande Chaumière et le libraire Tschann ne sont pas loin, puis voila la rue Campagne Première et l’Hôtel Istria où se réunissaient les surréalistes. On sait que Rimbaud habita là – on en sait pas à quel numéro exactement – quelques mois au printemps 1872, partageant sa chambre avec Jean-Louis Forain. Il y avait à l’époque un foyer pour cochers et certainement des écuries, tout près donc du passage d’Enfer dont j’aime à penser qu’il s’inspirerait plus tard pour sa Saison en Enfer. Je m’arrête un instant, et sur l’harmonica je joue quelques notes, des courtes phrases musicales que je double en refrain, et qui me donne ensuite l’envie de chantonner.

Le violet de la nuit s’étire en glacis sur le boulevard, je suis seul, heureux et inconnu, et je sais que le printemps revient.

Dans les journaux du matin on ne voit que la trace des empires qui s’effondrent : c’est que tout l’effort ordinaire des puissants est de monter le plus haut possible, pour s’écrouler misérablement dans le silence.

Texte et photo : Joseph Frisch
En ce 15 janvier 2019, la ronde des « Musique(s) » tourne comme ça :
Dominique Hasselmann chez Dominique Autrou: La distance au personnage, Dominique Autrou chez Hélène Verdier :simultanées, Hélène chez Noël Bernard : Talipo, Noël chez Jacques d’A. : La vie de Joseph Frisch, Jacques chez Giovanni Merloni : Le portrait inconscient. Giovanni vient de nouveau chez moi : Éclectique et Dilettante ; ensuite, j’attrape la main de Guy Deflaux qui me reçoit de nouveau chez lui : « Wanagramme :Emaux et gemmes des mots que j’aime ». Puis, Guy chez Marie-Christine Grimard : Promenades en ailleurs, Marie-Christine chez Jean-Pierre Boureux : Voir et le dire, mais comment ?, Jean-Pierre chez Dominique Hasselmann : Métronomiques, etc.

« Chaque siècle fera son œuvre, aujourd’hui civique, demain humaine… » (Claire Dutrey et Jean d’Albi à Saint-Lubin des Joncherets pour le centenaire du 11 novembre 1918 )

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Il y a deux mois, le 11 novembre 2018, c’était le centenaire de l’Armistice qui annonça la fin de la Grande Guerre entre la France et l’Allemagne.
J’avais déjà entendu, au cours de ma vie, raconter et fantasmer avec d’infinis accents différents la chronique et l’histoire de la plus grande tragédie européenne, où l’Italie était concernée aussi, avec son épouvantable tribut de morts et de blessés ; avec la participation de quelques-uns de mes ancêtres tandis que d’autres entre eux s’exprimèrent publiquement pour qu’on recherchât une solution pacifique des conflits en Europe.
Sinon, j’ai lu des livres inoubliables et vu des films à bout de souffle qui m’ont aidé à assimiler l’essence profonde de cette guerre monstrueuse : un véritable carnage qui n’a nulle part apporté la paix quitte à renforcer pour le bien ou pour le mal les sentiments identitaires de chacun des peuples concernés.
En Italie, on a dit que cette guerre horrible a été le ciment de l’unité nationale bien au-delà de ce qu’avaient pu faire le Risorgimento et les opéras de Giuseppe Verdi. Si « Va pensiero su l’ali dorate » avait été le véritable hymne de la jeune nation italienne après la troisième guerre d’indépendance, la prise de Rome (1870) et le transfert là-bas de la capitale, « Il Piave mormorò/ non passa lo straniero» fut le chant d’un pays qui réagissait finalement à l’unisson aux attitudes impérialistes et belliqueuses des anciens occupants en quête de revanche.
En France, le sentiment patriotique se conjugue toujours à une grande civilisation où fusionnent la tolérance et l’amour de la « vie en paix ».
J’ai aimé la France pour plusieurs raisons, dont quelques-unes sont liées à la fascination de sa langue, véhiculant en moi tout un monde de personnes et de choses que la langue même embellissait : un pays que j’avais gardé dans un écrin, sous une subtile couche de poussière… Un jour, ce pays est sorti de sa boîte miraculeuse et s’est mis à danser autour de moi, profitant de la musique douée de corps et d’esprit d’un immense carillon… Au fond — et je sais que je ne me trompe pas —, j’aime la France parce que je reconnais au peuple français une nature aussi fière qu’ouverte à la connaissance et au respect des autres. Et je découvre un fil rouge qui relie entre eux les esprits fondateurs de cette culture — de Abélard à Montaigne, de Montesquieu à Diderot, de Voltaire et Rousseau à Victor Hugo, de Sartre et Camus à Gilles Deleuze —, le même fil qui relie les Français à travers les générations, malgré tous les accidents qui ont « dérangé » son parcours. Au temps de la « globalisation », chaque pays résiste à sa façon au nivellement des comportements tout comme à l’uniformité de l’injustice sociale que voudrait de plus en plus imposer un capitalisme désormais structuré selon le modèle nord-américain avec ses ondoiements et ses crises. Les Français essaient de se défendre en faisant appel à leur culture, à la voix de leurs poètes, de leurs écrivains, de leurs hommes de théâtre. Il s’agit heureusement d’un peuple assez cultivé, qui est capable de mettre en scène la réalité de nos temps, s’interrogeant à fond, voire dialectiquement, sur la destinée, même la plus dramatique, de notre civilisation, en retenant mon admiration dévouée et sincère.
Cependant, j’ai à présent le redoutable sentiment de vivre, dans notre monde occidental et en France aussi, dans une époque qui va se terminer… de façon assez traumatique pour les populations concernées. Il y a cent ans, comme nous l’a rappelé Claire Dutrey en lisant la célèbre « Petite auto » de Guillaume Apollinaire, une autre époque aussi se terminait avec la guerre…
Aujourd’hui, je me demande comment a-t-il été possible que des guerres horribles aient pu se dérouler dans le cœur même de cette Europe dans laquelle j’aimerais maintenant pouvoir reconnaître une seule grande patrie. En même temps, j’ai peur de rêver : puisque l’Europe unie et politiquement solidaire serait une force culturelle et économique prodigieuse par rapport aux autres continents de la planète et que ses adversaires visibles et invisibles font le possible pour empêcher son évolution positive en essayant de la diviser, j’ai peur que les difficultés internes à chaque pays provoquent un jour des pas en arrière, voire des incompréhensions et rivalités dangereuses entre les nations européennes. Je m’interroge alors au sujet du sentiment patriotique de chacun des peuples d’Europe… Est-ce que le patriotisme appartient de façon exclusive aux gens qui aiment la guerre ou considèrent la guerre, en ses multiples facettes, comme la seule façon de résoudre les conflits entre les nations ? Est-ce qu’on peut avoir, au contraire, des sentiments patriotiques profonds tout en étant irréductiblement contraires à la guerre en toutes ses formes ?

11.11.2018, Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Claire Dutrey, Jean d’Albi et le Chœur d’hommes de trois vallées : «  La Française » : chant héroïque, musique Camille Saint-Saëns, paroles Miguel Zamacoïs

« En avant contre la traîtrise
Des bandits sans honneur et sans foi !
Les alliés ont pour devise
La Justice et le Droit. »

Quand Claire Dutrey m’a invité à Saint-Lubin des Joncherets pour la Célébration de l’Armistice du 11 novembre 1918, je savais dès le départ que j’y aurais retrouvé le même esprit, la même conception et les mêmes sentiments patriotiques et pas du tout belliqueux que j’éprouve envers mon pays d’origine et mon pays d’adoption.
Comme en d’autres occasions je m’attendais à une espèce de dîner de Babette que Claire allait préparer… Depuis des mois, elle travaillait avec Jean d’Albi aux « lettres des poilus », d’abord pour faire un choix extrêmement difficile, ensuite pour savourer et pénétrer en profondeur dans l’âme de chaque texte, qu’elle lisait et relisait à l’infini… Elle m’avait parlé avec enthousiasme de ces lettres comme d’un véritable laboratoire littéraire sur le thème douloureux et délicat de la nostalgie et du mystère de la mort. Moi, j’avais tout de suite pensé au sentiment de solidarité et de pitié que suscite la voix d’un homme obsédé par l’attente de ce qui se passera demain, au moment de l’assaut ou d’une action quelconque. Se console-t-il dans l’hypothèse d’une fin glorieuse… ou alors crache-t-il bruyamment sur « cette guerre infâme » ? Est-il en mesure de penser à l’avenir ?

11.11.2018. Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Chœur d’hommes dirigé et accompagné au piano par Jean d’Albi : « Verdun », chanson de Michel Sardou

Pour celui qui en revient,
Verdun, c’était bien.
Pour celui qui en est mort,
Verdun, c’est un port.
Mais pour ceux qui n’étaient pas nés,
Qu’étaient pas là pour apprécier,
C’est du passé dépassé,
Un champ perdu dans le nord-est,
Entre Epinal et Bucarest,
C’est une statue sur la grand place.
Finalement Verdun,
Ce n’est qu’un vieux qui passe.
Même si l’histoire nous joue souvent
Le mouvement tournant par Sedan,
C’est du passé.
C’est la chanson des Partisans,
C’est 1515, c’est Marignan,
Dépassé.
Une guerre qui s’est perdue sans doute
Entre Biarritz et Knokke-le-Zoute,
C’est une statue sur la grand place.
Finalement la terreur,
Ce n’est qu’un vieux qui passe.
Pour ceux qu’on n’a pas revus,
Verdun, n’est plus rien.
Pour ceux qui sont revenus,
Verdun, n’est pas loin.
C’est un champ brûlé tout petit,
Entre Monfaucon et Charny,
C’est à côté.
C’est une sortie dans le nord-est,
Sur l’autoroute de Reims à Metz.
On y va par la voie sacrée.
Finalement, Verdun,
C’est un vieillard rusé.
J’ai une tendresse particulière
Pour cette première des dernières guerres,
Dépassée.
Bien sûr que je n’étais pas né.
Je n’étais pas là pour apprécier
Mais j’avais un vieux à Verdun
Et comme je n’oublie jamais rien,
Je reviens,
Je reviens,
Je reviens.
Parolier : Michel Charles Sardou

Comme la plupart de mes lecteurs le savent, désormais, je connais Claire Dutrey depuis à peu près six ans, l’ayant rencontrée la première fois en octobre 2012 à l’Espace Mompezat lors de mon exposition picturale auprès de la Société des Poètes français. Depuis ce premier rendez-vous, nous avons partagé d’inoubliables moments artistiques, poétiques et humains : la rencontre avec les jeunes peintres ukrainiens, invités par Claire et Vital Heurtebize après leur voyage poétique en Crimée ; le livre consacré à Jean-Jacques Travers, initiative à laquelle je demeure très attaché ; enfin, le véritable atelier d’écriture poétique autour de mes poèmes de jeunesse et de leur traduction à l’origine assez abrupte qui, grâce à l’intelligence interprétative de Claire, ont trouvé une façon de sortir du gué… Pendant ce temps, j’ai eu la chance d’être souvent emporté par l’enchantement de la voix récitante de Claire, qui nous transmettait à chaque rencontre les vers prophétiques de Vital Heurtebize… ou alors la voix même de Rimbaud, de Baudelaire, de Verlaine et Apollinaire…
Je fus énormément touché par le premier spectacle musical et poétique que Claire, accompagnée au piano par le « maestro » Jean d’Albi, avait consacré au « Temps d’aimer » de Vital Heurtebize auprès de la Mairie du 6e, place Saint-Sulpice.
Je compris alors que dans le cas de Claire on n’avait pas affaire qu’à une nature, c’est-à-dire à la grande sensibilité d’une lectrice très douée. Claire est une véritable actrice de théâtre : elle en a tous les moyens et la personnalité passionnée et intègre. En plus, c’est elle qui choisit, c’est elle qui établit les temps et les décors d’une mise en scène essentielle et riche à la fois. Parce qu’elle connaît la musique des mots, le poids des mots, l’importance du silence entre les mots. Comme plusieurs d’entre nous, pendant une période de sa vie, Claire a dû sacrifier à la famille et au travail son talent d’artiste et sa vocation théâtrale. Sans pourtant s’en éloigner. Trouvant, au contraire, la force et les moyens de s’organiser toute seule presque, tel un « atelier ambulant ».
Si l’on devine les échanges poétiques très fertiles qui se sont déroulés entre Claire et Vital Heurtebize par exemple, on peut jurer qu’une sorte de symbiose artistique s’est installée aussi, depuis des années désormais, entre Claire et Jean d’Albi. Donc, sans être forcément poétesse ou musicienne, personne ne peut nier que Claire ajoute toujours quelque chose d’unique et irremplaçable à la poésie de Vital ainsi qu’à la musique de Jean.

« Chanson de Craonne » Marc Ogeret — paroles anonymes (1917) sur une musique de Charles Sablon/ Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Chœur d’hommes dirigé et accompagné au piano par Jean d’Albi :

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C’est nous les sacrifiés!

Cependant, le spectacle conçu et réalisé par Claire Dutrey et Jean d’Albi — avec la participation du chœur d’hommes de trois vallées — pour la célébration de l’Armistice du 11 novembre 1918 a été encore plus bouleversant et beau que celui que j’avais admiré à la Mairie du 6e.
D’abord parce qu’il y avait très peu d’officiel ou de rituel dans ce qui se passait devant mes yeux. En dehors de toute rhétorique, on offrait au spectateur une sorte de reportage oral à plusieurs voix des événements et des vicissitudes déclenchées par la guerre. Une véritable dialectique assez spontanée entre la voix de Claire, la musique de Jean et le chœur d’hommes. On a finalement assisté à une double direction d’orchestre ayant un chef dans le pianiste assis au beau milieu du chœur puissant et magnifique et l’autre chef dans l’actrice-lectrice, debout sur le côté droit de la scène.
Je devrais plus correctement parler de parfaite intégration réciproque entre le récital poétique et le concert que nous ont offert le piano et le chœur, mais je parle exprès de double direction parce qu’en fait les chansons et les chants militaires ne sont jamais séparés des récits de la guerre que la voix de Claire a fait vivre…
Cela a été une réussite absolue où les deux auteurs (Claire Dutrey et Jean d’Albi) et les trois interprètes (Claire Dutrey, Jean d’Albi et le chœur d’hommes) ont mis autant d’engagement et de passion dans la préparation et mise en scène que dans la réalisation concrète du spectacle. Toutes les personnes présentes à Saint-Lubin des Joncherets le 11 novembre dernier connaissaient déjà l’immense talent musical de Jean d’Albi, un homme aussi brillant que courageux qui ne cesse d’étonner et d’émouvoir le public de France et d’Europe avec ses directions d’orchestre, ses solos de piano et d’orgue et sa voix magnifique. C’est tout à son mérite la grande souplesse du chœur ainsi que la parfaite intégration de la musique et des voix soient-elles la voix récitante de Claire Dutrey ou la voix chantante du chœur d’hommes.
Tout au long de cette magnifique performance, où tout a marché à l’unisson, nous étions tous emportés par un sentiment profond de partage où finalement la guerre 14-18, jugée en pleine et soufferte objectivité, demeurait un patrimoine inaliénable de la nation française qui en était sortie victorieuse. Un message d’amour et de paix que les auteurs et les interprètes de cette « Célébration » ont réussi à faire passer, avec la douceur des larmes et l’énergie des cœurs.
Et la réussite de ce spectacle — qui va bien au-delà de ce qu’on pouvait attendre pour une célébration se mesurant forcément à des sentiments très enracinés dans la totalité du public — réside aussi dans le courage et l’énergie vitale dont Claire s’est chargée pour prendre sur elle-même, au pied de la lettre, toute la souffrance du monde.
Je n’exagère pas. Claire est une mère généreuse et prête à se sacrifier pour les autres. Donc, tout à fait naturellement, elle a saisi jusqu’à l’intime la tragédie de chaque famille attrapée par la guerre ou alors le désespoir de chacun des poilus en train d’envoyer, au pur hasard de la poste militaire, l’avant-dernière ou la dernière lettre aux siens. Faut-il plus de courage pour courir au dernier combat, ou pour dire à sa femme et à ses fils que tout va bien ? Cependant, Claire n’est pas qu’une femme et une mère. Elle est une véritable grande artiste. Elle sait donc qu’on doit être toujours prêt à traverser la douleur et même à s’en remplir la gorge et les poumons tandis qu’il ne faut pas exhiber son propre chagrin !
Une fois, j’ai raconté un épisode concernant ma mère que m’avait raconté Claudia Lama, l’une de ses élèves parmi les plus intelligentes et dévouées. Professeur d’italien, latin, histoire et géographie aux écoles moyennes, ma mère était assez sévère et charismatique et, d’habitude, dans sa classe ne volait même pas une mouche. Un jour, lisant une des lettres des condamnés à mort de la Résistance, elle ne sut retenir ses larmes et ses sanglots, ce que son élève très sensible critiqua, comme s’il s’agissait d’une sorte de chantage moral.
— Et non, il ne faut pas faire ça ! me dit Claire, s’accompagnant par un sourire.

Giovanni Merloni

11.11.2018 Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Claire Dutrey lit « Déclaration de guerre » de Vital Heurtebize

Tandis que, sur le mur, le brigadier placarde,
rouge, « l’appel de la Patrie » à ses enfants,
que la foule accourue, incrédule et hagarde,
se bouscule, à celui qui prendra les devants,

de mon balcon de pluie où je monte la garde,
mains dans mes pantalons et cheveux à tous vents,
j’écoute la rumeur qui monte, et je regarde
sous mes pieds s’agiter tous ces spectres vivants.

Car ils sont déjà morts, ces fils de la Patrie !…
dix fois, vingt fois, cent fois ! et leur carne pourrie
se mélange à la boue en de puants magmas,

depuis longtemps !… Mais n’allons pas gâcher la fête,
car, pour l’heure, il vaut mieux qu’ils ne le sachent pas
et qu’ils aillent au feu, fleur à la baïonnette…

Vital Heurtebize, « Déclaration de guerre », sur « Le temps des hommes » 2014. Éditions Nouvelle Pleïade

11.11.2018 Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Claire Dutrey lit « La petite auto » de Guillaume Apollinaire

Le 31 du mois d’Août 1914
Je partis de Deauville un peu avant minuit
Dans la petite auto de Rouveyre

Avec son chauffeur nous étions trois

Nous dîmes adieu à toute une époque
Des géants furieux se dressaient sur l’Europe
Les aigles quittaient leur aire attendant le soleil
Les poissons voraces montaient des abîmes
Les peuples accouraient pour se connaître à fond
Les morts tremblaient de peur dans leurs sombres demeures

Les chiens aboyaient vers là-bas où étaient les frontières
Je m’en allais portant en moi toutes ces armées qui se battaient
Je les sentais monter en moi et s’étaler les contrées où elles serpentaient
Avec les forêts les villages heureux de la Belgique
Francorchamps avec l’Eau Rouge et les pouhons
Région par où se font toujours les invasions
Artères ferroviaires où ceux qui s’en allaient mourir
Saluaient encore une fois la vie colorée
Océans profonds où remuaient les monstres
Dans les vieilles carcasses naufragées
Hauteurs inimaginables où l’homme combat
Plus haut que l’aigle ne plane
L’homme y combat contre l’homme
Et descend tout à coup comme une étoile filante
Je sentais en moi des êtres neufs pleins de dextérité
Bâtir et aussi agencer un univers nouveau
Un marchand d’une opulence inouïe et d’une taille prodigieuse
Disposait un étalage extraordinaire
Et des bergers gigantesques menaient
De grands troupeaux muets qui broutaient les paroles
Et contre lesquels aboyaient tous les chiens sur la route

Et quand après avoir passé l’après-midi
Par Fontainebleau
Nous arrivâmes à Paris
Au moment où l’on affichait la mobilisation
Nous comprîmes mon camarade et moi
Que la petite auto nous avait conduits dans une époque
Nouvelle
Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs
Nous venions cependant de naître.

Guillaume Apollinaire, « La petite auto », dans « Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre » 1918

11.11.2018. Célébration de l’Armistice à Saint-Lubin des Joncherets. Chœur d’hommes dirigé et accompagné au piano par Jean d’Albi : « Non, non plus de combat » chanson anonyme écrite dans les tranchées au moment des mutineries de 1917

Non, non, plus de combats !
La guerre est une boucherie.
Ici, comme là-bas
Les hommes n’ont qu’une patrie
Non, non, plus de combats !
La guerre fait trop de misères
Aimons-nous, peuples d’ici-bas,
Ne nous tuons plus entre frères !

« Chaque siècle fera son œuvre, aujourd’hui civique, demain humaine… » 

Au bout de cette journée extraordinaire, j’ai eu la sensation précise d’une émotion partagée profondément et sincèrement où la condamnation de la guerre-boucherie ne faisait qu’un avec la pitié que chacune des lettres des poilus avait provoquée. Pitié et bien sûr questionnements en chaîne sur ce dialogue avec la mort mystérieuse et imminente… Tout cela m’a fait souvenir de la scène finale (1) d’un des romans les plus lucides et clairvoyants de Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, où m’avaient justement étonné la profondeur et le tempérament de deux personnages — Cimourdain et Gauvain — fort emblématiques de cette époque marquée par la Terreur et pourtant dense des valeurs fondatrices d’un monde nouveau. Cette scène se termine avec une phrase de Gauvain qui serait inimaginable sur la bouche de n’importe quel condamné qui va bientôt mourir : « je pense à l’avenir. »
Neveu du marquis de Lantenac, homme phare de la contre-révolution en Vendée, Gauvain avait rejoint l’armée républicaine où son aîné Cimourdain l’avait accueilli comme un fils. Au bout du roman, après une série impressionnante d’actes d’héroïsme, Gauvain se trouve condamné à mort par la même loi qu’il a signée en ordonnant de l’afficher sur les murs, parce qu’il a libéré son oncle Lantenac, un vieillard « meurtrier de la patrie » qui avait pourtant sauvé trois enfants. À la veille de l’exécution, une discussion acharnée se déclenche entre Gauvain qui professe son credo et son « père d’adoption » et maître Cimourdain qui, tout en ayant décrété sa mort, est toujours fasciné et fort troublé par ses utopies.

« – Gauvin, reviens sur la terre [lui dit Cimourdain]. Nous voulons réaliser le possible.
— Commencez par ne pas le rendre impossible.
— Le possible se réalise toujours.
— Pas toujours. Si l’on rudoie l’utopie, on la tue. Rien n’est plus sans défense que l’œuf.
— Il faut pourtant saisir l’utopie, lui imposer le joug du réel, et l’encadrer dans le fait. L’idée abstraite doit se transformer en idée concrète ; ce qu’elle perd en beauté, elle le regagne en utilité ; elle est moindre, mais meilleure. Il faut que le droit entre dans la loi ; et, quand le droit s’est fait loi, il est absolu. C’est là ce que j’appelle le possible.
— Le possible est plus que cela.
— Ah ! te revoilà dans le rêve.
— Le possible est un oiseau mystérieux toujours planant au-dessus de l’homme.
— Il faut le prendre.
— Vivant.
Gauvain continua :
— Ma pensée est : Toujours en avant. Si Dieu avait voulu que l’homme reculât, il lui aurait mis un œil derrière la tête. Regardons toujours du côté de l’aurore, de l’éclosion, de la naissance. Ce qui tombe encourage ce qui monte. Le craquement du vieil arbre est un appel à l’arbre nouveau. Chaque siècle fera son œuvre, aujourd’hui civique, demain humaine. Aujourd’hui la question de droit, demain la question du salaire. Salaire et droit, au fond c’est le même mot. L’homme ne vit pas pour n’être point payé ; Dieu en donnant la vie contracte une dette ; le droit, c’est le salaire inné ; le salaire, c’est le droit acquis.

Et il reprit :
« – Ô mon maître, voici la différence entre nos deux utopies. Vous voulez la caserne obligatoire, moi, je veux l’école. Vous rêvez l’homme soldat, je rêve l’homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous fondez une république des glaives… […] je fonderais une république d’esprits.
Cimourdain regarda le pavé du cachot et dit :
— Et en attendant que veux-tu ?
— Ce qui est.
— Tu absous donc le moment présent ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est une tempête. Une tempête sait toujours ce qu’elle fait. Pour un chêne foudroyé, que de forêts assainies ! La civilisation avait une peste, ce grand vent l’en délivre. Il ne choisit pas assez peut-être. Peut-il faire autrement ? Il est chargé d’un si rude balayage ! Devant l’erreur du miasme, je comprends la fureur du souffle.
Gauvain continua :
— D’ailleurs, que m’importe la tempête, si j’ai la boussole, et que me font les événements, si j’ai ma conscience !

Cimourdain reprit [sur un thème précédemment abordé par Gauvain] :
— Société plus grande que nature. Je te le dis, ce n’est plus le possible, c’est le rêve.
— C’est le but. Autrement, à quoi bon la société ? Restez dans la nature. Soyez les sauvages… […] contentez-vous du travail comme la fourmi, et du miel comme l’abeille. Restez la bête ouvrière au lieu d’être l’intelligence reine. Si vous ajoutez quelque chose à la nature, vous serez nécessairement plus grand qu’elle ; ajouter, c’est augmenter, c’est grandir. La société, c’est la nature sublimée. Je veux tout ce qui manque aux ruches, tout ce qui manque aux fourmilières, les monuments, les arts, la poésie, les héros, les génies ! Non, non, non, plus de parias, plus d’esclaves, plus de forçats, plus de damnés ! Je veux que chacun des attributs de l’homme soit un symbole de civilisation et un patron de progrès ; je veux la liberté devant l’esprit, l’égalité devant le cœur, la fraternité devant l’âme. Non ! plus de joug ! L’homme est fait, non pour traîner des chaînes, mais pour ouvrir des ailes. Plus d’homme reptile. Je veux la transfiguration de la larve en lépidoptère ; je veux que le ver de terre se change en une fleur vivante, et s’envole. Je veux…
Il s’arrêta. Son œil devint éclatant…

Un certain temps se passa ainsi. Cimourdain lui demanda :
— À quoi penses-tu ?
— À l’avenir, dit Gouvain.

Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, Le Livre de Poche Classique, 2001, pages 508-512

Excusez-moi pour cette digression, qui a sans doute alourdi mon récit de cet après-midi plein d »émotions à l’orangerie du château de Saint-Lubin des Joncherets. Cela me donne en fait la chance de développer une des questions primordiales qui montent à l’esprit lorsqu’on parle de condamnés à mort.
Gauvain (qui confie à Cimourdain ses idéaux les plus profonds) et le poilu (qui écrit à sa femme la veille de la bataille), ce sont tous les deux des condamnés à mort qui désirent transmettre, plus ou moins consciemment, leur testament moral ou alors l’inscription qu’ils voudraient voir gravée sur leur tombeau.
Mais, qu’ils soient croyants où qu’ils ne le soient pas, ils savent parfaitement que d’ici peu tout finira dans le néant tandis que leur corps sans souffle ne pourra transmettre — à ceux qui se souviendront d’eux et surtout à ceux qui les auront aimés — que la nouvelle de leur fin physique.
Le poilu qui est en train d’écrire aux siens ne sait pas si sa lettre atteindra son but ou si elle sera brûlée sur le chemin, mais sa confiance inébranlable envers la poste de guerre française lui octroie la tragique certitude que ses derniers mots seront lus et jalousement gardés, avec les témoignages de ses camarades survivants, de façon que sa mort physique ne tombe pas dans l’anonymat le plus total.
Devant le dernier acte de la tragédie de Gauvain — il ne proteste pas contre le vent de mort que tout emporte et s’apprête héroïquement à la guillotine tout en consacrant ses dernières énergies au dialogue extrême avec Cimourdain où il débite par le menu son credo merveilleux — le lecteur demeure contrarié puisqu’il devine que cet immense effort se révélera inutile, puisque celui qui devrait prendre le relais du testament idéal de Gauvain, totalement réfractaire à l’écoute, paraît figé sans remède dans l’obéissance à une loi brutale.
Ensuite, face au coup de théâtre final, qui prouve le contraire, le lecteur même se voit obligé de s’interroger sur la durabilité et le sens du mot « avenir », parce qu’en fait au même instant où la guillotine tombe sur le cou du condamné Gauvain, Cimourdain se suicide par un coup de pistolet sur la tempe. Cimourdain avait laissé entrouverte la porte du cachot pendant son long colloque avec Gauvain, mais personne parmi les survivants à cette double mort de 1793 n’aura pu écouter et puis raconter ce que les deux révolutionnaires échangèrent lors de leur dernière nuit.
Et Victor Hugo, au moment de transmettre cet extraordinaire message de civilisation et de progrès, aura été sans doute bien conscient d’accomplir un acte de foi dans le futur puisqu’il lançait ses fragiles feuilles de papier au-delà de la barrière du temps.

« Chaque siècle fera son œuvre, aujourd’hui civique, demain humaine… » : je crois qu’avec ces mots de Gauvain, Victor Hugo nous a laissé une prophétie qui n’est pas loin de s’être avérée, au-delà de nombreuses contradictions et preuves contraires, tout au long du siècle passé. Maintenant, nous en sommes derechef au siècle civique, ou, pire, à l’époque où une impressionnante vague d’analphabétisme de retour nous fait brusquement revenir à l’idée du « possible » que prêchait Cimourdain : une idée imprégnée de sauvagerie et de brutalité même plus qu’en 1793. Toujours est-il que le spectacle dont Claire Dutrey et Jean d’Albi nous ont fait cadeau — et le public a si vivement applaudi — nous laisse bien espérer, puisqu’il exprime de fond en comble la même aspiration à un nouveau « siècle humain » dont le sublime Gauvin de Victor Hugo n’avait été qu’un de ses premiers porte-parole.

Rentrant lundi soir à Paris, encore profondément touché par le magnifique spectacle et l’invitation de Claire dans sa maison au bord de l’Eure, je ne pouvais pourtant pas me libérer de la perception, sans doute partielle et contingente, que j’avais eue dimanche en traversant les lieux aux alentours du spectacle. On était dimanche, bien sûr, et jour de fête nationale en plus, et ces endroits étaient tout à fait nouveaux et inconnus pour moi… Cependant, en arrivant de Paris avec ma toute neuve voiture louée, j’avais imaginé de trouver un peu de vie à mon arrivée, à midi, dans la commune où j’avais réservé une chambre pour dormir… ou alors juste après 19 h, dans les deux villages attachés de Nonancourt et Saint-Lubin des Joncherets… Rien. Aucun confort, aucune enseigne de restaurant ou de pizzeria. Tous les habitants étaient retranchés chez eux. Donc, à midi, puisque la boulangerie n’avait pas envie de nous faire un sandwich, nous avons mangé des « paninis » enveloppés dans l’aluminium dans un « snack » à côté, tandis qu’au soir, nous nous sommes livrés à la gentillesse expéditive d’un traiteur chinois. Cela nous a fait épargner de l’argent, bien sûr… Toujours est-il que nous nous sommes demandé si tous les habitants de Nonancourt et Saint-Lubin étaient encore là, regroupés dans la salle que la voix de Claire et le chœur d’hommes dirigé par Jean d’Albi avaient pendant deux heures remplie de vie…

Giovanni Merloni

(1) L’échafaud est aussitôt dressé devant le château, et le marquis Lantenac, condamné rapidement par une commission militaire que préside Gauvain, son neveu, est prévenu qu’il mourra le lendemain au lever du jour. Pendant la nuit, Gauvain se rend au corps de garde où le marquis est détenu, essuie sans rien dire les reproches que le vieux chef des chouans lui jette à la figure et, quand il a fini, lui tend son manteau et son chapeau de soldat. Lantenac accepte, et le matin, quand Cimourdain vient chercher sa proie, c’est Gauvain, son fils d’adoption, qu’il trouve à la place du vieux rebelle. Il faut pourtant que force reste à la loi. Gauvain est condamné à mort sur les réquisitions du proconsul. Il monte sur l’échafaud préparé pour son oncle. Au moment où le couperet s’abat, un coup de pistolet se fait entendre : Cimourdain s’est brûlé la cervelle. Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, résumé.