Selfie gothico-sylvique (La contribution de Franck à la ronde de septembre 2018)

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Bienvenus à la Ronde du 15 septembre 2018 ! Cette fois-ci autour de « l’arbre » ou des « arbres ». Avec grand plaisir, j’héberge pour la deuxième fois ici Franck, dont j’apprécie vivement le blog « à l’envi », et le remercie vivement pour sa contribution. 

Selfie gothico-sylvique

Il fait gris, bruine, sombre sous le couvert des grands arbres austères. Les plaques tombales alignées en damier sur leur lit de mousse sont des miroirs sans tain qui, silencieuses, attendent sous les cris sardoniques des corneilles. Nul doute que des racines circulent, de l’èpaisse terre glaiseuse vers les branches, les humeurs gothiques des ancêtres de ces lieux.

A travers les petits carreaux des fenêtres aveugles guettent des ombres. Celles de jeunes filles passionnées, au maintien victorien malgrè une imagination débordante et pétries de romantisme contrarié. Elles guettent, depuis des siècles maintenant, du haut des fenêtres du Parsonage vers le cimetière et l’église en face, à travers les hautes branches dénudées, le galop d’un cavalier qui descendrait de Top Withens vers elles.

A qui vient-il rendre visite, Emilie, Charlotte, Anne ? L’humidité alourdit l’écho, freine l’espoir de voir apparaître, de derrière les futaies, un Heathcliff trempé et radieux.

Hélas, cette apparition diaphane entre les tombes n’est que moi, égotouriste incongru un temps interpellé par le murmure solennel des rêves éffilochés pendus aux branches noires. Entrent en résonnance galop et tronc basilaire, branches issues de l’aorte et des futaies de Wuthering Heights.

« Heathcliff, it’s me, I’m Cathy
I’ve come home, I’m so cold
Let me in through your window ».

Fantôme transparent parmi les ombres, je croise Lord Byron entre les tombes sages, résignées.

Texte et image : Franck

Voilà ci-dessous le tour de la Ronde d’aujourd’hui :

Marie-Noelle BERTRAND
va chez Joseph Frisch https://jfrisch.blog
qui va chez Noel Bertrand http://cluster015.ovh.net/~talipo/
va chez Hélène Verdier  http://simultanees.blogspot.com
va chez Franck Bladou https://alenvi.blog4ever.com/articles
va chez Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com
va chez Marie Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com
va chez Dominique Autrou https://ladistanceaupersonnage.fr
va chez Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com
va chez Guy Deflaux http://wanagramme.blog.lemonde.fr
qui va chez Marie Noelle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.com

Une étrange vision d’ensemble (La pointe de l’iceberg n. 4)

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Une étrange vision d’ensemble

Si mon père aimait Doris Day, ma mère avait une véritable passion pour Gérard Philipe, comme le témoigne une coupure de journal qu’elle gardait au milieu de nombreuses photos de famille assez disparates..
Récemment, suite à un hasard dont je ne suis pas capable de me donner une explication, depuis mon ordinateur avait jailli une espèce de film par images superposées qu’un logiciel ou algorithme très compliqué avait crée tout seul, empruntant depuis mon disque dur, sans façon ni ordre, des images disparates de mon travail de peintre et de ma vie privée, suivant pourtant une logique surprenante, qu’accompagnait une musique aussi silencieuse que touchante, où le vacarme des tambours et des trombes s’alternait à un glissement imperceptible de feuilles de papier et de coulisses de théâtre, avec le résultat de dévoiler à moi-même des choses que je n’aurais jamais crues possibles…

Après une longue hésitation, j’ai décidé qu’il n’y avait rien di vulgaire ni de scandaleux dans un tel étalage automatique et inconscient d’une partie cachée de ma vie passée et finalement avec mon iPad, juste à la veille de sa brusque disparition, j’ai enregistré tout cela dans une vidéo très artisanale : chacun de nous peut subir, sans le savoir, le regard indiscret et parfois inexorable d’un œil extérieur… Mais rarement cet être diabolique et à la limite monstrueux a la générosité de nous dévoiler ses surprenantes découvertes !

Giovanni Merloni

Si vous voulez écouter la musique que j’aurais aimé ajouter à cette séquelle d’images « randon », en cliquant ci-dessous vous entendrez deux morceaux célèbres de « Pat Garret and Billy the Kid » de Bob Dylan.
G.M.

Pourtant, je courais, la main appuyée sur le point rouge du cœur… (La pointe de l’iceberg n. 3)

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« Je faisais des rêves à thème escompté, je ne voulais rêver que d’une seule manière : les mots et les rambardes devaient suivre des marches imprégnées de lumière, tandis que petit à petit, telles des révélations, jailliraient du rêve même des femmes nues…
Pourtant, je courais, la main appuyée sur le point rouge du cœur… je descendais dans la sombre terreur de grottes abruptes où je sentais la lumière s’estomper doucement dans le noir. Et c’était monstrueux de me découvrir renfermé là-dedans, ô combien seul ! »

Nous marchons

Nous marchons
les yeux humides
les rêves cachés
les mains et les cœurs serrés
avec le remords et la peur
de cette joie stupide
qu’on appelle bonheur.

Nous nous regardons
dans les yeux, à travers
une poussière de lumière
qui frôle nos cœurs cachés
et nos mains enchevêtrées
tandis qu’au coin sombre de la rue
nos lèvres inconnues
se rencontrent volontiers.

Giovanni Merloni

Une déconnexion forcée

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Une déconnexion forcée

Comme plusieurs d’entre nous — blogueurs ou simples navigateurs d’Internet — j’ai souvent manifesté mes doutes vis-à-vis de l’immersion totale que demandent les réseaux sociaux, ainsi que ma sincère méfiance au sujet de cette « globalisation » qui hanterait désormais nos pensées et nos actions vitales. Mais je n’ai jamais trouvé la force de me « déconnecter » pour revenir en arrière, en m’engageant dans une reconquête de valeurs plus durables et de rapports plus proches de l’humain.

En fait, dans ma condition d’exilé-immigré d’un pays à l’autre de notre Europe bien-aimée, j’avais besoin de rester « connecté », notamment par le biais de Twitter, à des gens bien réels que j’ai connu en France et qui m’ont aidé, même plus que d’autres amis traditionnels, à me sentir Français, voyant ainsi primés mes efforts dans l’apprentissage de la langue et civilisation de ce pays. En même temps, j’ai gardé « un pied » dans mon pays d’origine, allant de temps en temps retrouver, sur Facebook, les traces visuelles ou verbales de l’existence parallèle de quelques-uns parmi les amis plus chers qui sont restés là, à Rome ou à Bologne, à Naples ou à Gènes, à Perugia ou en Romagne…

Je ne me cache pas que cette « connexion » devient de plus en plus problématique pour moi, au fur et à mesure que des évènements traumatiques frappent mon pays et que je vois mes compatriotes piégés dans la Babel des hurlements croisés, pour la plupart en mauvaise foi, qui empêchent la raison et la bonne volonté de reprendre calmement le dessus.

Si l’Italie de l’époque « berlusconnienne » était sous l’emprise inexorable d’une télévision touche-à-tout, l’Italie occupée par la coalition populiste de droite de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles est à présent soumise à une utilisation du web qui ne laisse aucun espace à la discussion ou à la réflexion.

L’écroulement récent du pont de Morandi à Gènes en est la preuve. Si la Ligue, gouvernant Gènes à plusieurs reprises à l’enseigne de l’indifférence, avait sous-évalué l’urgence de la mise en sécurité du territoire traversé par un viaduc qui ne pouvait plus tenir le poids d’un trafic multiplié pour quatre ou cinq… le parti de Beppe Grillo s’était « battu » pour empêcher que la solution alternative de la « Gronda », envisagée et financée, fût concrètement réalisée !

Malgré l’évidence de graves responsabilités politiques de ces deux partis populistes au pouvoir, il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour voir combien la confusion est alimentée et la recherche des responsabilités accaparée par la simple violence des mots, la ruse aidant de certains professionnels du détournement de l’information qui sont au service des actuels gagnants.

Ce qui se passe en Italie ne diffère pas beaucoup de ce qui s’est passé en Angleterre lors du référendum qui a amené au Brexit, ou alors de ce qui s’est passé dans les États-Unis avec les élections trompeuses de Trump : des utilisations malhonnêtes, anti-démocratiques et criminelles des possibilités octroyées par les nombreuses imperfections et contradictions d’un système informatique, celui d’Internet, qu’on a du mal à régler et maîtriser.

Heureusement, au sujet du pont conçu et réalisé à Gènes par l’un de plus grands ingénieurs du béton armé, j’ai vu sur Facebook quelqu’un qui a su expliquer avec lucidité et sens de l’Histoire ce qui s’est passé et aussi ce qu’on devra faire, logiquement et absolument.

Sans doute on trouvera une solution pour Gènes, redonnant souplesse et efficacité à cette corde brisée du réseau routier international. Mais je ne suis pas sûr que mes compatriotes seront capables de se libérer de ce long travail de dérangement mental et psychologique que la télévision et le web ne cessent d’entretenir, en manque de véritables tutelles et règles solides.

Voilà une bonne raison pour rester connectés, essayant d’ajouter quelques gouttes d’espérance à cette mer minoritaire de gens qui tout en refusant les idées reçues n’aiment pas non plus se laisser embobiner par les élucubrations trop parfaites des « gens bien informés ».

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Cependant, dans ce mois d’août où la canicule semblait intentionnée à s’installer durablement à Paris, je me suis trouvé de but en blanc déconnecté, obligé de m’inventer de nouveaux chasse-têtes, comme il m’arrivait à l’époque révolue où, avec mon frère, pour combattre l’ennui soudain de la fin de l’école, on se régalait de longues après-midis de combat acharné avec le baby-foot…

En fait, tout a commencé avec l’hypothèse d’un tableau érotique à partir d’une vielle diapositive aux contours flous, dont je voulais reconstruire les lignes exactes des corps émergeant de l’ombre, avant d’utiliser le croquis pour un tableau grand format. Cette « reconstruction » est possible avec Adobe Photoshop, si l’on dispose bien sûr d’une tablette graphique adéquate…

Je ne vais pas vous raconter les nombreuses vicissitudes qui m’ont jusqu’ici empêché d’utiliser la tablette Wacom toute neuve ainsi que mon ordinateur pendant deux mois… Cependant, jusqu’au moment du départ pour une brève vacance en Normandie, je pouvais encore me servir de mon iPad en très bon état…

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La décision de partir a été prise abruptement, pour réagir au sentiment de fatalisme et d’apathie qui nous avait dicté jusque-là des propos renonciataires :
C’est trop tard pour les Cinque Terre !

C’est trop compliqué aller à Paimpol, un endroit qui s’affiche trop engageant au point de vue naturel…

On fera des randonnées en Île-de France, cette région merveilleuse que nous ne connaissons que très peu…

Enfin, je me suis souvenu d’un pont… Pas du tout le nouveau pont de Bordeaux, ni bien sûr le pont de Morandi, suspendu sur la vallée du Polcevera à Gènes, que j’ai parcouru en voiture d’infinies fois…

Dans un flash, j’ai pensé au pont de Normandie séparant Le Havre de Honfleur, ce pont que j’aurais dû emprunter une deuxième fois pour me rendre du Havre à Dieppe… Pourquoi avais-je alors évité ce pont et, ensuite, préféré Rouen à Dieppe, renonçant à compléter la visite de la côte d’albâtre ?

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C’est ainsi que la décision de partir pour Dieppe s’est finalement concrétisée. La patronne de l’hôtel du Havre, l’été dernier, nous avait parlé avec enthousiasme du cimetière marin à côté d’une église au sommet de la falaise de Varengeville-sur-mer, en nous proposant de séjourner à Arques-la-bataille, dans un vieux manoir transformé en gîte ayant appartenu à sa famille. Heureusement, on nous y a accueillis pendant cinq jours, nous donnant ainsi la possibilité de visiter Dieppe et presque toutes les localités remarquables situées sur la côte entre Dieppe et Fécamp. Puisque cinq jours nous avaient parus un peu justes, nous avions réservé aussi, pendant trois jours, une grande chambre dans l’hôtel de Calais au Tréport…

Les trois villes enchevêtrées les unes darns les autres du Tréport, Eu et Mers-les-bains nous ont montré un contexte nouveau, où la frontière picarde amenait de sensibles changements dans l’esprit des lieux ainsi que dans les attitudes, brusques mais franches, de ses habitants.

Après une journée pleine d’émotions et une soirée où le hasard nous avait amenés à une funiculaire assez impressionnante qu’on pouvait emprunter tout à fait gratuitement comme un ascenseur… après une nuit pleine de rêves de falaises et d’ombres, je me suis levé encore à demi endormi… Et j’ai cogné fort du sommet de ma tête contre un écran télévisé redoutablement saillant dans la chambre très étroite.

Je ressens encore dans mon cerveau le bruit épouvantable de cette collision et les litres d’eau froide que j’y ai fait tout de suite couler dessus. Cela dit, je n’ai pas eu de phénomènes particulièrement graves et, malgré le choc, j’ai affronté la journée avec fatalisme et énergie…

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Le dimanche 12 août, ce n’était pas le cas de renoncer à la place que j’aurais sans doute perdue dans le parking de l’hôtel. Je me suis donc renseigné auprès de l’accueil et j’ai appris qu’on pouvait se rendre en Picardie confortablement à pied, la commune de Mers-les-bains ne faisant qu’un avec celle du Tréport.

Au delà d’une série de bassins et de ponts, d’où j’ai pris la photo ci-dessus, on a longé la gare du Tréport et…
AUX FRITES GOURMANDES

c’était l’enseigne du kiosque, typiquement picard, d’où commençait la promenade au bord de la plage de Mers…

Comme il arrive toujours dans ces endroits nordiques où l’on doit forcément trouver le juste équilibre entre le froid matinal et le chaud que provoque la marche prolongée, je me suis arrêté devant ce kiosque et j’ai posé mon iPad avec son étui rouge fort abîmé sur une table métallique peinte en vert. Étais-je encore étourdi pour mon accident domestique ? Étais-je contrarié pour quelques phrases changées avec les deux membres de ma famille à propos de ce même accident ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, je me suis éloigné de la table verte et de l’objet rouge sans lancer, comme d’habitude, un coup d’œil autour de moi.

Dix minutes plus tard, ou cinq peut-être, j’ai cherché l’iPad dans mon sac à dos… puis suis revenu en arrière…

C’était perdu, mon alter ego, mon compagnon de route auquel je confie toutes mes pensées et mes rêves.

Et cette perte, avec les trois ou quatre tentatives de le retrouver auprès d’un bureau des objets perdus qui n’existe plus, m’a longuement distrait de cet épisode principal de la collision contre cet objet, l’écran télévisé, que j’arrive souvent à détester pour ce qu’il représente et que je supporte seulement pour la petite joie inattendue de me livrer de beaux films… Comme « Certains l’aiment chaud », ce véritable chef d’œuvre de Billy Wilder qui jaillit à l’improviste, à la veille de notre départ, de ce même téléviseur assassin, avec un très soigné reportage d’Arte sur la vie et la mort de Marilyn Monroe !

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Quand je suis rentré à Paris, j’avais des falaises bleues et blanches dans la tête, avec le souvenir d’une mer d’émeraude qui prenait parfois les nuances « vertes de morve » dont parlait James Joyce dans son Ulysse. Oui, la Manche et la mer qui entoure et protège l’Irlande partagent les mêmes histoires et les mêmes fantômes. Je ne m’étonnai pas de voir un Alec Guinness assis dans une autre table du restaurant du manoir où nous étions hébergés et je fus content de savoir qu’entre Dieppe et la fameuse plage de Brighton il y a un va-et-vient continu de bateaux. J’ai découvert avec plaisir que les Anglais sont bavards et que la haute Normandie en hérite elle aussi quelques traits.

Cependant, cinq jours après ce heurt inouï, j’avais encore mal à la tête. Je me suis dit alors que mon fils Paolo, juste rentré de l’Italie, pouvait m’aider. Ce qu’il a fait, se renseignant d’abord sur l’hôpital où nous rendre, ensuite m’accompagnant aux urgences du Saint-Antoine, juste en face de la sortie du métro Faidherbe-Chaligny.

Avec une gentillesse extraordinaire, les médecins qui m’ont accueilli, m’ont rassuré et autorisé, pour l’instant, à survivre avec prudence.
J’attends maintenant de voir mon ordinateur ressusciter de son choc à lui, avant de reprendre, à petit pas, notre existence en suspens entre nos amours, eux aussi survécus.

Giovanni Merloni

Dans la rue qui mène à la rue où nous étions intègres (Bologne en vers n. 21)

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Dans la rue qui mène à la rue où nous étions intègres

Dans la rue qui mène à la rue
où nous étions intègres
tu demandes à quelqu’un
l’adresse de ces diableries
que le rêve ne veut pas déjouer :
« Car le rêve, tu dis sans bouger,
par son amoncèlement
d’endroits inconnus et d’étranges ravins,
nous fait courir en vain :
il est trop éloigné, rongé par les lapins
notre lit peint en vert,
désormais tout se perd
dans une mer qui n’est plus notre mer ! »

Dans l’escalier qui mène à l’escalier
où naguère demeurâmes volontiers,
un vent de gens musclés
brise et balaie la lumière
qui t’effleure les lèvres.
Il balaie et brise cette fleur
de mots compliqués
qu’épiaient les baisers que t’arrachais,
que tout d’un coup tu m’accordais
par un bond bienfaiteur.

Ton visage réapparaît, à peine courbé
vers le pré où m’amène
un autre pré. Là, se fige une maison
qui ne ressemble pas à la tienne
rue des Orphelines. Au-delà d’une cloison
ton regard retranché et hardi
est en train d’explorer nos ruines :
« Pour le ciel que tu me portes
c’est trop tard, car je suis morte.
Des avalanches assassines
ont trop bien poli ton rêve maudit ! »

Dans le couloir qui mène au couloir
où nous fûmes des guerriers aux membres élancés
je m’accroche à l’ultime porte
tandis que tu jures qu’elle est morte
cette histoire où d’autres histoires me portent
cette joie conquise et ressuscitée
qui explosait dans le bas-ventre
d’une ville dépourvue de centre
dans un pré brûlé
dans un souffle désespéré
qu’à nouveau j’avale
traversant le couloir
me rouant dans l’escalier
où pour la énième fois
tu ne m’attends pas. (1)

Giovanni Merloni

(1)
Tu n’es pas dans la rue,
et je ne trouve pas une rue
où te poursuivre en courant
(du moins quelques instants).
Il n’y a pas non plus un sentier
où me réveiller tout entier…
G.M.

Jamais, ma joie, tu n’aurais quitté mon bras… (Bologne en vers n. 20)

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Jamais, ma joie, tu n’aurais quitté mon bras…

De ces temps éloignés et perdus,
rassurés par les mots de nos apôtres
nous marchions, parmi d’autres
à l’assaut de ce monde mal fichu.

Nous courions bras dessus-bras dessous
estompant dans la joie contagieuse
la blessure âpre et douloureuse
de notre escapade interrompue.

Tout d’un coup, t’ayant perdue de vue,
à la première rambarde je m’accrochai
et, parmi mille têtes, je fouillai dans la rue
désespérant que la tienne jaillît du marais.

En plongeant mon regard de fantôme
dans le miroir lugubre de ta soudaine absence
je vis autour de moi se répandre le silence
avalant rudement tes élans, ton arôme.

Ô combien inutile me sembla l’impatience
qui naguère me poussait à t’emboîter le pas !
Si j’avais cru jusqu’au bout à ma chance
jamais, ma joie, tu n’aurais quitté mon bras…

Giovanni Merloni

Subitement, j’ai grandi (Bologne en vers n. 19)

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Subitement, j’ai grandi

Subitement, j’ai grandi
dans ta petite main.
Abruptement, j’ai suivi
la courbe de ton cou châtain.
Et suis précipité, en contre-jour,
à travers les moucherons de la cour
au bout d’un accablant après-midi
où la chaleur paraissait de velours.

En un seul dessin

En une seule tache lumineuse
je voudrais te résumer
ou sinon t’emprisonner
dans une rude toile d’araignée
dans une suffocante nébuleuse,
dans une sculpture figée.

Rien qu’en deux traits de fusain
je voudrais éterniser
ton regard malencontreux
les couleurs juxtaposées
de ta peau, de tes cheveux.

En un seul dessin
je voudrais savoir graver
les pensées où tu te tords
tes fantaisies bien cachées
tes espoirs, tes remords
tes ombres décachetées.

Il s’ouvrirait alors devant moi
des collines de gel ou de feu
un paysage vallonné vert et bleu
où se confondraient sans émoi
nos vêtements brusquement jetés
dans la mer rose et jaune de l’été.

Plus tard, mon croquis flotterait
sur la table mollement dressée
des amants tourmentés
sur leurs tristes fourchettes
sur le festin encore chaud
que voudrait mettre en miettes
le regard indiscret d’un salaud.

Je demeurerais inconscient
face à l’incessant va-et-vient
de silhouettes étrangères
qui sillonnent notre clairière.

Au-dehors des glaces noircies
et des ampoules éteintes
je savourerais, sur la terre avilie
l’odeur vif de notre étreinte
nos soupirs haletants et imberbes
et nos chuchotement silencieux
rebondissant, tels des adieux,
des ruines et des herbes.

Il me faudra, tôt ou tard

Il me faudra, tôt ou tard
arrêter de décrire ce que dit ton regard,
brusquement m’obliger
de ranger ce portrait mensonger
dans une toile d’araignée,
dans une nébuleuse,
dans une sculpture
dans un lit de fumée
dans une journée boueuse
où notre fabuleuse aventure
se termine.

Giovanni Merloni

j'ai grandi def

Ces trois poésies sont protégées par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

« Ils ont fait un désert et l’ont nommé Paix… » (Extrait de la Ronde du 15 juillet 2018)

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Le Nil vu de l’avion, janvier 1983

« Ils ont fait un désert et l’ont nommé Paix… »

Dans les adorées cartes muettes de mon adolescence — où les mers et les fleuves prenaient orgueilleusement le dessus vis-à-vis du réseau des villes, des routes et des lignes ferroviaires — avec les volcans, les failles géologiques et les tremblements de terre, les déserts figuraient surtout comme un phénomène de la Nature ayant sans doute la fonction de rappeler aux humains que rien n’est acquis à jamais, parce que tout demeure dans un équilibre plus ou moins précaire : tout change continuellement, il faut donc faire toujours attention…

Le désert qu’on voit d’en haut de l’avion descendant sur Le Caire, ressemble aux dunes qui longent les océans et les mers. Également, une plage méditerranéenne assiégée par le soleil d’été évoque en moi le désert, un endroit redoutable où l’on peut facilement se perdre et mourir de soif.
Cela entraîne aussi des personnages emblématiques, comme Saint Antoine harcelé par le Démon, ou l’ambigu Lawrence d’Arabie, ou alors les archéologues qui ont creusé les sables à la découverte des civilisations ensevelies avec leurs alliés les spéléologues, toujours prêts à se faufiler dans les abîmes et les galeries souterraines les plus effrayantes.
Avec son hypothèse de mirages et de mondes mystérieux qui bougent jour et nuit au-dessous d’une immense surface inhospitalière, le désert garde dans notre culture occidentale un charme contradictoire, comme tous les extrêmes d’ailleurs. Voilà alors que le désert est convoqué dans nos métaphores quotidiennes :
« On a dû traverser le désert, avant d’atteindre un peu de bonheur et tranquillité… »
Ou alors dans certaines expressions emblématiques :
« (au Viêt Nam) les États-Unis ont fait un désert et l’ont nommé Paix… »
« … en ce désert surpeuplé qu’on appelle Paris… » (s’exclame Violetta dans la Traviata de Giuseppe Verdi)
et cætera…

Cependant, toutes ces images risquent de devenir anachroniques de nos temps méchants, où le désert a cessé désormais de se figer qu’en métaphore des hauts et des bas de la planète. Parce qu’aujourd’hui une pareille sensation de manque (et disparition de la vie animale et naturelle) est partout et nulle part, tandis que la notion même de désert se décline et se multiplie de façon impressionnante en contribuant de plus en plus, hélas, à la désertification de notre espérance de vie.

Dans les années 1960, en Italie, les rares personnes qui en avaient la conscience, s’inquiétaient vivement et criaient vainement au scandale pour l’édification sauvage qui serrait dans un étau de béton les Temples d’Agrigento, par exemple, ou pour la destruction des côtes, jusque-là presque intactes, où proliféraient sans aucune règle les lotissements de villas privées. Et l’on n’était qu’aux exordes d’un phénomène de « désertification immobilière » qui a progressivement appauvri notre pays sans pour autant enrichir les communautés au fur et à mesure concernées.

Je vois maintenant qu’une massive urbanisation sans scrupule ni loi se déclenche aussi autour des pyramides du Caire : le désert de béton est en train d’engloutir l’ancien désert de sable ayant la fonction, depuis des siècles, de « filtre » ou de « jardin » vis-à-vis du plus extraordinaire site archéologique de la Terre !

Certes, rien n’est vraiment définitif sur les cinq continents. Les Pyramides retrouveront un jour, sans doute, l’aura incontournable que ces assauts irresponsables sont en train de leur enlever. Et les forêts aussi, ces poumons indispensables pour la vie animale, résisteront à la faux assassine où seront remplacées, un jour…

On pourrait écrire des livres et des livres pour témoigner un à un les crimes contre la Nature que les hommes sont en train de perpétrer, en expliquant (moi aussi j’ai essayé de le faire) les logiques perverses et souvent criminelles où l’indifférence et la vénalité fusionnent sous la bénédiction d’un capitalisme de plus en plus malade et agressif.

Atterrissage au Caire, janvier 1983

Mais à quoi bon en parler, s’il n’y a pas quelqu’un capable de travailler dans le sens contraire de toutes ces destructions, voire dans la bonne direction ? À quoi bon jouer du scandale comme s’il s’agissait d’une harpe mélancolique qui résonne dans un vide de mort au lendemain d’une nouvelle Hiroshima ? J’ai toujours cru que les humains, chacun dans sa spécificité, garderont toujours assez d’intelligence et de savoir-faire pour « repartir de trois » (comme le disait l’inoubliable acteur-réalisateur Massimo Troisi) après la débâcle d’un système économique et social qui ne marche pas (surtout quand on prétend de le remettre « en marche », en insistant sur des « réformes » qui se sont déjà révélées en d’autres pays nuisibles pour la société et la démocratie).
Pour repartir, comme après un écrasant chagrin, il nous faudra un peu de silence, beaucoup de vigilance républicaine et… des hommes et des femmes de bonne volonté.

Oui, je ne crois pas aux génies, auxquels je suis prêt à accorder les droits d’auteur pour d’éventuelles découvertes scientifiques ou des innovations technologiques positives. Mais les gens trop intelligents (surtout ceux qui prétendent l’être) devraient être regardés avec respect… donc avec le légitime soupçon qu’ils ne seraient pas à la hauteur de diriger les vies des autres ni de faire vraiment du bien pour les autres. Sauf des exceptions, bien sûr, notamment dans le monde de l’art…

Oui, dans le silence qui succédera à la désertification violente et belliqueuse à laquelle nous assistons dans un angoissant sentiment d’impuissance, ce seront surtout les travailleurs honnêtes, les bons pères et mères de famille, les gens qui offriront humblement leurs habiletés et expériences comme un service, qui pourront remettre debout le pantin et reconstruire le jouet irrémédiablement cassé.

Des hommes et des femmes de bonne volonté, guidés, comme les personnages de José Saramago dans « Aveuglement », par quelqu’un qui a encore les yeux bons pour voir où mettre les mains et les pieds.

En cette hypothèse d’optimisme désespéré, l’homme extraordinaire « qui plantait des arbres » dans le merveilleux livre de Jean Giono, s’avère, encore plus aujourd’hui, comme une figure exemplaire et charismatique dont la route vertueuse devrait être indiquée aux nouvelles générations :

« Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffit pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette œuvre digne de Dieu. » (1)

Giovanni Merloni

(1) Jean Giono : L’homme qui plantait des arbres (1983), Collection Folio Cadet, Gallimard Jeunesse, 2002

Nous devons devenir ennemis de nous-mêmes, jusqu’à nous prendre pour des inconnus (La pointe de l’iceberg n. 2)

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Giovanni Merloni, La pointe de l’iceberg, acrylique sur carton, 2018

Nous devons devenir ennemis de nous-mêmes, jusqu’à nous prendre pour des inconnus

Dans une de ses chansons les plus connues (« On est tous de passage »), le chansonnier Franco Battiato constate le bruit de fond qui dérange de plus en plus notre existence, pas seulement en Italie, en nous enlevant le temps et même l’envie de réfléchir lucidement à notre vie intime :

E intanto passa, ignaro
Il vero senso della vita (1)

Heureusement, on peut se rebeller et se forger une vie à côté de la plaque avant de découvrir qu’on ne sera pas seuls. En dehors des escalades au succès et au pouvoir de l’argent on pourra atteindre le bonheur dans une petite ou grande communauté de récalcitrants comme nous.
Mais, qu’est-ce qui nous pousse à écrire un journal pour y ressusciter le « véritable sens » de notre vie passée après l’avoir longuement cherchée au-delà d’un miroir cassé ?
Est-ce que notre vie passée était heureuse, extraordinaire, unique ? Est-ce qu’on a appartenu à une minorité d’exclus qui ont su quand même profiter de la vie ? Est-ce que le monde a changé et la société est en train de perdre ses prérogatives de « lieu central » pour l’échange entre les humains désireux d’évoluer sans faire de mal à une mouche ? Est-ce que mon existence, donnant vie à plusieurs personnages ayant juste quelques petits traits en commun, pourrait être utile pour un portrait collectif de cette époque révolue qui pourrait même n’avoir pas vraiment existé ?
Si j’essaie de recomposer ce qui flotte dans la mémoire de mon existence contrariée et souvent difficile, je reviens à un étrange puzzle aux couleurs vivantes où je vais toujours chercher ce que je viens d’appeler le véritable sens de ma vie, avec la cohérence – là où elle existe – de mes inquiétudes et de mes enthousiasmes. Une recherche qui exige un équilibre entre le souvenir vain de mes prouesses (et de rares élans d’altruisme que l’amour ou l’orgueil m’ont dictés) et la reconnaissance pour ceux qui m’ont donné la vie ou me l’ont redonnée, en me tendant la main pour que je puisse remonter la pente et sortir du gouffre.

Donc, chaque journal répond à une nécessité tellement forte de consolation et de catharsis qu’on s’y consacre sans retenue, sur n’importe quel support, profitant des parenthèses que nous offre le hasard, jusqu’à se contenter, comme Ferdinand-Pierrot le fou, d’une écriture fragmentaire et délabrée.
On écrit alors au journal, à une feuille de papier ou à une coquille fossile comme si c’était une personne totalement étrangère qui se révèle enfin familière et fidèle. S’il n’est pas brûlé, notre journal sera retrouvé et livré à un notaire méticuleux qui en confiera une copie à des anthropologues passionnés.

J’écris au jour le jour le journal de notre vie difficile pour qu’il en reste une trace, parce que finalement il ne s’agit pas que de ma vie à moi. Il s’agit de la vie d’une entière génération d’hommes et de femmes, me ressemblant ou pas, ayant traîné, comme moi, dans une famille exiguë ou nombreuse, dans un quartier laid ou beau, dans une ville grande ou petite.
Des personnes que j’ai connues, qui me demeurent pourtant inconnues à plusieurs égards, tout comme je le suis, connu et inconnu pour tant d’autres et moi-même.
Des personnes qui ont essayé, comme moi, de pactiser avec le monde et de s’y creuser un destin.
Des personnes qui ont ressenti, comme moi, l’urgence de changer, de briser les ponts et se sauver ailleurs pour y entamer une nouvelle vie.

Écrire alors librement et légèrement — comme me suggérait avec bienveillance Giorgio Barberi Squarotti —, laissant aux mots mêmes le choix de devenir les roues, le moteur ou la carrosserie de cet étrange véhicule en forme d’escargot séché qui voudrait à tout moment partir en voyage en direction de l’essentiel et du beau.

Mais comment pourra-t-elle me devenir familière, une page électronique ? Et puis, quand je me découvrirai soudé pour la vie à cette page réelle et inexistante à la fois, comment ferai-je à éviter sa disparition tout à fait probable ?
Peut-être faut-il vraiment écrire en temps réel, sous les yeux de tout le monde, profitant de la distraction de la plupart des gens et s’accordant l’humble espoir d’un coup de foudre qui se déclenche (bruyamment, à l’improviste et à mon insu) dans le cœur de quelqu’un qui décidera, en sauvant mes mémoires, d’écouter patiemment, à travers la mienne, la voix de ceux qui ont donné vie aux mondes que j’ai habités.
Dans mon blog… sera-t-il possible de réaliser une chose comme ça ? Oui, ce sera possible, à condition de sauter au fur et à mesure les pages où la douleur ou la joie pourraient paraître trop évidentes, s’efforçant de brider le désir de tout dire avec le goût quelque peu diabolique de créer des vides.
Oui, si l’on veut transmettre ces quelques traces d’universel qui sillonnent nos petites vies, nous devons devenir ennemis de nous-mêmes jusqu’à nous prendre pour des inconnus.

Giovanni Merloni

(1) Entre-temps, passe, ignare, le véritable sens de la vie.

Mes cher lecteurs, je vous prie de pardonner la mise en page non justifiée… à cause des travaux en cours sur mon ordinateur. Merci à mon iPad, qui a su quand même remplacer le Maître !
G.M.