Une rue Sampaix — Le balcon du Bon Vin/3 (Roman théâtral n 9)

Mots-clefs

Une rue Sampaix 

Ce fut à ce passage scabreux de « la verge d’Adam » que le balcon se mit à trembler. D’abord, je pensais au métro courant sous mes pieds. Mais bientôt, je m’aperçus que c’était moi qui dansais péniblement dans le vide. Je me laissai glisser sur l’ardoise de façon que personne d’en bas ne puisse me voir. La tête dans les mains, j’essayai de me calmer, ou plutôt de découvrir la raison de cette exaltation soudaine.
Et voilà la réponse. Mon obsessionnelle traversée mentale de Paris avait servi à me déplacer sans incident jusqu’à mon association, me rappelant avec vigueur que moi aussi j’avais un arbre généalogique dans la tête. Certes, la rue des Vinaigriers, avec ses garibaldiens mouillés de mauvais vin (1) était ma nouvelle patrie, car en elle se reproduisait, tel le Phénix, la patrie de mes ancêtres… Cependant, il y avait une autre patrie, aussi importante que celle des « Garibaldiens », qui s’était révélée dans le noir éblouissant de mon cerveau survolté.
En fait, ce qui m’avait fait trembler, ce fut une voix féminine chuchotant une charmante rengaine dans mon oreille rêveuse :

N’ayez pas peur, Anna chérie
des tourbillons lourds de votre vie
vous amenant d’une Bonne Nouvelle
à une nouvelle patrie.

Du Désir n’ayez pas d’impatience,
évitez les excès de la Fidélité,
car depuis votre naissance
votre vie a toujours été
Sampaix !

J’avais oublié de mentionner la rue (Lucien) Sampaix dans ma ritournelle propitiatoire ! J’avais même négligé de soulever la tête, ces derniers temps, quand je passais devant la boulangerie au coin de la rue des Vinaigriers. Et pourtant c’est à cause de la rue Sampaix que je suis revenue dans ce quartier qui n’était pas le mien, ayant finalement, un jour, l’opportunité de trouver ouverte la porte de ma future association !
Assise sur le fond du balcon, je me disais donc qu’il n’y avait pas eu de paix, dans ma vie parisienne, depuis que j’avais eu la hardiesse de m’arrêter un moment contre une vitrine de la rue Sampaix !

…C’était en octobre 2003, j’avais accompli mes 31 ans depuis quelques mois et venais de m’installer tant bien que mal à Paris. Je n’avais plus de nouvelles de Madame Lamy. Elle s’était volatilisée au lendemain de la disparition à Bologne de mon père adoptif… J’avais bien ressenti ce double manque, d’autant plus que la compagnie de cette dame si pleine de ressources m’aurait sans doute encouragée à me concentrer sur moi-même… En ce temps-là, je ne pensais qu’à elle, sans pourtant en être consciente. Le matin du 16 octobre, cela je ne peux pas l’oublier parce que c’était son anniversaire, Irina (2) avait insisté, en me voyant « si jolie ce matin », pour que j’endosse une perruque blonde avec le chignon qu’elle s’était achetée le jour avant. J’avais beaucoup ri en me regardant dans la glace accrochée au placard, en jugeant un peu absurde une chose comme ça : « Je ne me suis jamais déguisée en mademoiselle ni en garçon, et je n’aime pas le Carnaval ! » avais-je hurlé. Mais c’était sa fête et elle insistait avec une telle assurance qu’au bout d’un moment je me dis qu’à Paris on peut faire ce qu’on veut, sans compter qu’on pourrait bien lui reconnaitre le titre et le rôle de capitale mondiale des perruques…
Cependant, un instant avant de sortir, j’avais eu un sursaut d’angoisse en constatant, dans la même glace sombre, qu’avec la complicité de cette perruque ma figure ressemblait de façon impressionnante à celle de Madame Lamy !

Maintenant, esseulée sur le balcon de la rue de la Lune, la déferlante de tous ces souvenirs en bande me semblait irréelle, anachronique et fausse.
Cela me contrariait beaucoup ce déclenchement de souvenirs et d’hypothèses qui ne venaient pas de moi et de ma vie sans paix, mais des troubles amoureux et généalogiques d’un monsieur que je ne connaissais que depuis quatre ou cinq jours. Pourtant, je devais me rendre à l’évidence : cette Rose Bertrand, dont Michele glorifiait les qualités physiques et morales, amenait de plus en plus sur ma route la pauvre Madame Lamy !

Je fermai les yeux. Presque cinq années s’étaient écoulées depuis que je vivais à Paris. J’étais à ma deuxième installation — cette fois-ci dans le centre ville — ayant encore l’impression d’être au commencement, de ne rien savoir de Paris, rien de vraiment important pour moi. Était-ce à cause de l’amour que je n’avais pas encore rencontré ? Ou alors de ce passé tragique et confus dont on s’attendait une explication ? Je ne savais pas. Toujours est-il qu’il y a cinq ans, un 16 octobre, personne n’avait saisi mon déguisement et j’avais reçu au contraire des signaux d’admiration et d’enthousiasme qui m’avaient fait peur. Quand je sortis du métro à République, je suivis la foule fourmillante du boulevard Magenta, achetai une copie de Pariscope dans le kiosque près du métro Bonsergent et m’acheminai ensuite sur la rue Sampaix dans le but, par là, de rattraper l’association des Garibaldiens et sa porte probablement fermée. Il s’agissait de l’une de nombreuses rues qui amènent au canal Saint-Martin. On m’avait parlé du bistrot de l’Atmosphère, en haut, et j’étais en train de m’y rendre quand un cri aigu venant du deuxième étage de l’immeuble à côté de la Pharmacie brisa l’air frais faisant trembler ma perruque : « Cosette ! Cosette ! » hurlait une femme en peignoir qui devait avoir dépassé le soixante ans. « Je ne m’appelle pas Cosette… », répondis-je timidement. Je ne pouvais pas m’éclipser, parce que la femme me priait très gentiment d’attendre qu’elle descendît tandis qu’une petite foule de curieux s’était formée autour de moi. Quand la femme descendit, sans attendre elle me serra dans ses bras, avant de pleurer en disant : « ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ! »
J’essayai d’expliquer aux voisins impertinents qu’elle ne pouvait pas me connaître parce que je ne la connaissais pas, moi ! D’ailleurs, c’était la première fois de ma vie que je posais mon pied dans ce village. « Nous t’appelions tous Cosette, ne te souviens-tu pas ? » insista la femme aux cheveux en bataille. J’eus une fulguration et j’étais prête à scander l’une de ces phrases qu’on entend dans les films américains… quand une infirmière toute blanche et terriblement sérieuse saisit la femme par le bras. Quand l’infirmière et sa victime disparurent dans le hall sombre du 38 de la rue Sampaix, j’eus d’emblée le sentiment d’assister à l’enterrement d’une personne très proche… Je filai vers le métro, tout en fourrant à la hâte la perruque d’Irina dans mon sac…

Maintenant, je pouvais ramener jusqu’à mon balcon suspendu cette phrase tranchante et solennelle que je n’avais pas eu le courage de proférer : « Cosette, était-ce un sobriquet qu’on avait collé à une femme que vous connaissiez à l’époque où vous aviez, toutes les deux, mon même âge ? »

Trois jours depuis cette embarrassante rencontre, je me rendis à nouveau à rue Sampaix. Je n’y rencontrai pas cette femme ni l’infirmière ou les mêmes passants empressés. Dans la pharmacie à côté, un monsieur très distingué me confirma sans hésitations que la femme du deuxième étage était bien réelle : « elle s’appelle Martine. Pendant longtemps elle a été la gardienne de cet immeuble à droite. Les derniers temps, elle vivait avec une dame très âgée restée seule au monde. Célibataire acharnée, Martine connaissait tout le monde, ici. À présent, puisqu’elle est très malade et sans moyens, on l’a renvoyée dans une maison de retraite de la banlieue… »

Voilà un souvenir aigre-doux que j’avais refoulé, un autre caillou qui s’alignait sur mon chemin à rebours, toujours en quête de ma bonne ou mauvaise vérité. C’est encore trop tôt pour que je m’accorde un peu de liberté, que je savoure l’insouciance des chansons… et le tourbillon de la vie quoi !

Giovanni Merloni

(1) Quand le vin « tourne au vinaigre », comme il arriva le jour des « Noces de Canaan » selon Dario Fo, la vie d’une collectivité peut tourner en tragédie. Voilà pourquoi je me permets d’affirmer que le vinaigre, si on devait le boire à litres, ce serait du mauvais vin.

« In questo popoloso deserto che appellano Parigi » – Le balcon du Bon Vin/2 (Roman théâtral n. 8)

Mots-clefs

« In questo popoloso deserto che appellano Parigi »

Ce matin-là, je demeurais dans une sorte d’exaltation inversement proportionnelle à ma contrainte de prisonnière volontaire. Je ne pouvais pas bouger ni songer abstraitement à ma vie future, par exemple à ma thèse doctorale sur les conspirateurs antifascistes à l’époque de la guerre d’Espagne… Pourtant je songeais aux occasions ratées de connaître plus à fond la ville où j’habitais…

In questo popoloso deserto che appellano Parigi... (1)


Je devais rattraper le temps perdu ! Je savais bien que je n’étais pas condamnée à mort, que j’aurais eu donc assez de temps pour me promener en long et en large dans cette immense multitude de villages avant d’en connaître quelques-uns. Cependant, j’avais besoin de récapituler ce que j’avais frôlé de mes pieds et vu de mes yeux jusque-là, car il m’était indispensable d’établir un rapport qui ne fût pas superficiel ou touristique avec cette ville qui allait devenir mon alter ego. Cela pouvait me servir aussi pour ma thèse, puisque Paris, dans les quartiers de mon installation, n’avait pas beaucoup changé en soixante-douze ans… D’ailleurs, j’ai le sentiment précis que les antifascistes de différents pays d’Europe (2) se donnaient rendez-vous dans un endroit très proche de mon balcon, dans un des cafés où je m’accorde parfois des tasses de chocolat chaud.
Certes, de mon balcon je ne pouvais pas reconstruire, par la seule observation, tout ce que cachaient les maisons disparates tout autour de moi. Mais le défi anachronique de me remémorer de mes promenades, solitaires ou en bande, ce n’était rien par rapport à celui de rester debout aux bords d’un abîme de quatre étages… « Tiens ! Je ne suis pas encore descendue dans la rue avec Michele », me dis-je abruptement, avant de constater qu’à peine quatre ou cinq jours s’étaient écoulés et que je n’avais pas encore eu le temps de prendre le bon rythme en montant ou en descendant au long de cette rue atypique…
« Je suis tombé amoureux de la rue de la Lune — m’avait dit mon hôte le jour même où je décidais de m’installer dans la chambre de gauche — parce qu’elle ressemble à une rue de Naples, où je me vois rouler comme une boule humaine en guise d’avalanche. Il ne s’agit pas d’une véritable rue, tellement elle est étroite et modeste. Elle a pourtant un nom anachronique pour une ville comme Naples : vicolo della Neve ! » (3)

Déjà le premier jour de notre cohabitation, cette image de l’avalanche m’avait instillé des sentiments de contrariété. J’avais alors refusé sa proposition de m’accompagner jusqu’à mon association. Cependant, ma première fuite de rue de la Lune ce fut l’occasion pour un agréable échange entre nous, se terminant avec un itinéraire tracé sur un plan de Paris, que Michele me conseillait vivement pour contourner, sans que j’en sois trop endommagée, les « trois axes redoutables » qui marquaient l’histoire de la rive droite…
Et bien hier, rien que quatre ou cinq jours après mon installation à rue de la Lune, j’avais déjà cru voir le métro déraillant à même notre salle commune… et j’avais entendu de la voix crispée de Michele — qui n’avait pas pris de précautions en vérité — des nouvelles que je me forçais de juger bonnes, dont j’avais été pourtant bel et bien bouleversée…
Pourquoi, au lieu de me punir, en me transformant en gabier d’un bateau à la dérive, n’ai-je pas couru tout de suite à mon association ? Là, j’aurais pu raconter tous mes soucis, en parler avec Marc, Sylvain, Catherine… Ou alors, j’y aurais espéré l’apparition d’Olivier, attendu d’habitude pour le début d’après-midi… Il m’aurait sans doute ravi pour une promenade au long du canal Saint-Martin qui se terminerait au bistrot de l’Atmosphère…
Maintenant, le balcon était le mal mineur ! Et c’était bien qu’il me contraignît à ne pas bouger du tout ! Je revins alors au souvenir du premier jour avec Michèle où, tout en gardant son enthousiasme pour son long et abstrus itinéraire, celui-ci s’était sans doute aperçu de mon penchant pour quelque chose ou quelqu’un qui m’attirait dans les murs éloignés de cette association dont je ne manquerai pas de vous parler plus avant.
Maintenant, debout sur le balcon — pour ne pas rentrer dans cet appartement dévasté… ou alors pour ne pas me jeter de ce balcon minuscule et en fin de compte triste —, j’essayais de reconstruire ces mêmes itinéraires en faisant trésor de ce que ce diable d’archange Michele m’avait appris ce jour lointain…
Cela m’ennuyait un peu de comprendre par le menu l’importance pour la ville de Paris des trois axes parallèles de Sud à Nord constitués de deux routes ayant toujours existé (la rue Saint-Denis qui devenait après la Porte triomphale rue du faubourg Saint-Denis ; la rue Saint-Martin qui devenait pareillement rue du faubourg Saint-Martin) et du boulevard Sébastopol-Strasbourg (qu’on avait creusé à la fin du XIXe siècle pour faire lien entre la place du Châtelet et la Gare de l’Est), situé au beau milieu d’un enchevêtrement de rues et passages ayant donné lieu dans le temps à une véritable ville — ou casbah — linéaire. Avec bienveillante indifférence, je laissai glisser doucement tout cela de mes mains tremblantes comme s’il s’agissait d’un avion en papier qui devait tôt ou tard atteindre la rambarde noire et le sol d’en bas, juste en face de la porte Saint-Denis…
D’ailleurs, je connaissais déjà un peu cet échiquier de rues, de passages et d’impasses (4) qui me sépare du canal et de son calme incontournable. Pour me transporter virtuellement là-bas, j’inventai alors une ritournelle qui répétait au mot près ce que Michele m’avait inculqué :

Ne voyez-vous pas, Anna chérie
combien Rue de la Lune

vous à porté une fortune

bénie ?

En fait, auprès d’elle
vous avez appris une Bonne Nouvelle
que dorénavant vous devez transmettre
au pied de la lettre
de ville en ville.


Montez donc par la rue tranquille
d’Hauteville…

elle vous amènera à la rue de Paradis…
avant d’atteindre l’enfer lourd

du faubourg
Saint-Denis…


Vous êtes sans doute étonnée

pour ces noms adaptés

à des évangélistes

mieux qu’à une jeune communiste
comme vous !

Mais vous n’avez pas fini
de transmettre
au pied de la lettre
amenant votre confiante chandelle

la Bonne Nouvelle !

Si vous fermez les yeux,

si vous ne vous laissez 
pas tenter
par les vices du marché
et de la foule d’exilés
qui traînent, jeunes ou vieux,
en petits groupes désœuvrés ;

si ensuite vous pointez
votre nez

vers l’église Saint-Laurent

je n’y vois pas de contresens :
vos semelles frôleront
tranquilles
telles des quilles

la désolation agitée
de rue de la Fidélité…

« Au bout de ce parcours irréprochable, vous toucherez forcément la pointe tentatrice du boulevard de Strasbourg, m’avait dit Michele, d’un air complice. Là, vous allez sans doute perdre l’équilibre et l’orientation. L’église, à première vue imposante, inéluctable, se noie naïvement dans l’espace dilaté de deux boulevards de Strasbourg et Magenta, se résignant à la violence que le quartier a subie au moment de sa naissance. Une violence qui s’éternise sous vos yeux par une interminable vitrine de cas de détresse, de désespoir, de faim et de misère… Il n’y a pas de trottoir ou de banc public où l’on ne découvre pas des gens qui traînent dans une incertitude mortelle… Vous avez peur. La nostalgie de la religion, d’une religion quelconque, ne vous soutient plus. Le pouvoir de ces noms — Bonne Nouvelle, Paradis, Fidélité, Saint-Laurent… — se désintègre tout seul. Maintenant, vous avez absolument besoin d’un peu de calme ! Dès que vous aurez traversé le boulevard de Strasbourg, vous tournerez juste un peu sur la droite et… voilà ! Le passage du Désir vous accueillera, bien sûr si vous trouverez la grille ouverte. C’est un tournant décisif de votre vie, où vous comprendrez l’essence primordiale de cette ville unique, Paris ! D’un côté à l’autre de cette déchirure très bénéfique opérée pour ouvrir le boulevard de Strasbourg, cette démolition dont on ne remerciera jamais assez le baron Haussmann, deux ruelles lointaines se disent adieu, sans aucun espoir de se comprendre un jour : la rue de la Fidélité et le passage du Désir ! Mais ce n’est qu’un instant, rien qu’un frisson de plaisir ou de terreur. Le calme du passage, en contraste évident avec son nom tumultueux, vous dérobe, par son architecture hautaine et silencieuse, au fleuve des multitudes agitées en vous emmenant au-delà de leur brouhaha sans que vous ayez le temps de vous en apercevoir. Après le Désir, fermez un instant les yeux pour ne pas voir le faubourg Saint-Martin et ne pas vous charger d’ultérieures émotions… Je vous concède juste de regarder, à votre droite, ce château foisonnant de pinacles où trônent la Mairie du Xe et, au fond, la glorieuse Porte Saint-Martin. Mais après, empruntez vite la rue que vous voyez en face, traversez vite le tristounet boulevard Magenta et sauvez-vous finalement dans la rue des Vinaigriers, où vous plongerez dans le bien-être d’étranges vapeurs alcooliques et d’une confortable pause de réflexion… »

Oui, la rue des Vinaigriers ! Là-bas, juste au coin du quai de Valmy, je me rendais depuis longtemps, tous les mercredis et les samedis après-midi faire mes recherches et voir mes amis de l’association des Garibaldiens dont je suis membre. Là-dedans, dès le début de mon aventure parisienne, j’avais rencontré des gens qui savaient tout sur les ancêtres italiens et, imaginant que très rarement j’aurais revu Bologne, je n’avais pas pu me passer de cet attirail douceâtre, de cet épouvantail nostalgique. Paris est plein d’Italiens immigrés, qui ne connaissent que quelques mots de la langue de leurs arrière-grands-pères. Cependant — comme les saumons et les anguilles —, ils veulent, coûte que coûte, remonter vers ces sources bénites, qu’ils voient toujours limpides et généreuses… Chacun de nous voudrait rentrer dans le ventre qui l’a vomi, se pelotonner dans le corps de son Ève personnelle, s’attacher à la verge de cet Adam qui a participé sans trop de soucis à sa conception !

Giovanni Merloni

(1) « En ce désert plein de monde qu’on appelle Paris » Giuseppe Verdi, La Traviata.

(2) dont Gaetano Calenda, figure charismatique du socialisme réformiste aux années 1910 et 1920.

(3) rue (ou impasse) de la Neige.

(4) dont une s’appelle justement rue de l’Échiquier.

Mon « sit-in » de protestation était tout à fait justifié et compréhensible – Le balcon du Bon Vin/1 (Roman théâtral n. 7)

Mots-clefs

Mon « sit-in » de protestation était tout à fait justifié et compréhensible

Au petit matin de jeudi 10 avril — juste à l’heure où Paris s’éveille (1) — je m’étais exilée sur le balcon. Debout (ou de temps à autre assise sur la petite chaise pliable qui était là), j’étais revêtue tant bien que mal de mon jean usé et de mon chandail informe. Ainsi emmitouflée, grâce à l’écharpe rouge et au béret de laine, je me dérobais bien sûr aux gênes du froid, toutefois je tremblais d’effroi.
De quoi avais-je peur ? Je ne le savais pas exactement. Je ne songeais pas à d’autres incursions des wagons brinquebalants du métro dans le calme apparent de notre salle commune. Et j’aurais salué, avec enthousiasme même, une nouvelle apparition d’un tel monstre. Je ressentais néanmoins au fond de mon esprit un écho, une voix qui revenait de loin, pour me dire…
Je m’étais collée au balcon dans un état de vertige. D’abord, j’y avais cherché une illusion d’insouciance, comme on en trouve parfois dans les terrasses des bistrots aux jours de soleil. Ensuite, me découvrant serrée entre la porte-fenêtre et le parapet de ciment, j’avais eu la sensation opposée : tout le monde pouvait s’apercevoir de mes cheveux châtains en désordre, ou alors s’évertuer à imaginer mes formes cachées au-dessous de l’épaisse laine irlandaise…
« Que fait-elle, l’Italienne ? Est-ce qu’elle attend quelqu’un ? Un inconnu, qui rentrerait par la fenêtre s’accrochant à sa tresse ? Un type qu’on aurait chassé par la porte ? Et cet homme qui partage son toit tout en cachant derrière son air bien de pénibles secrets… est-ce qu’il dort à l’intérieur comme si de rien n’était ? »
Tous les passants ne pouvaient pas savoir que Michele — oubliant combien il avait pu bouleverser, par ses mots imprudents, mon équilibre fragile —, était sorti faisant bien attention à ne pas faire du bruit avec la porte. Si l’un des concitoyens d’en bas m’avait demandé : « où est-il le Napolitain ? »… j’aurais répondu, d’un air assuré : « il est parti en Italie pour accomplir son devoir de patriote ! » Est-ce qu’ils m’auraient cru ?
Pourtant, je ne savais pas grand-chose et son absence m’inquiétait. Pour me distraire, j’avais suivi le va-et-vient d’un pigeon se promenant sur le bord du parapet avant de s’arrêter pour m’inviter à observer les différents panoramas. À droite, je pouvais rouler mes yeux tout au long de la descente de la rue jusqu’à la porte Saint-Denis, où je découvrais la Lune encore perceptible, en filigrane, contre le ciel gris. À gauche, la présence m’était chère de Notre Dame de la Bonne Nouvelle… en raison surtout du nom joyeux que l’église avait donné au village où je venais de m’installer.
Ce jeudi matin, ce nom Bonne Nouvelle — que je répétais à manivelle au beau milieu d’une ritournelle remplie d’hirondelles anxieuses d’atteindre la Grange aux belles — affichait une gueule inattendue, assumant pour moi un rôle symbolique et prémonitoire… D’un coup, accoudée sur le parapet, les cheveux écroulés devant les yeux, je me souvins de mon nom de famille : Buonvino. Un drôle de nom sans doute, qu’en Français sonnerait « Bonvin ». Je me demandai immédiatement s’il y avait ou pas une parenté possible entre Bonne Nouvelle et Bon Vin…
Sans doute, aux jours de fête (et pas que…) en France comme en Italie l’arrivée d’une bouteille de bon vin est unanimement accueillie comme une bonne nouvelle. Pour ainsi dire, le bon vin brise les frontières, surtout dans les pays baignant dans la Méditerranée. Donc, même s’il ne m’appartenait pas — venant de mes parents, Nevio et Mariangela, que j’avais crus naturels et s’étaient révélés, au contraire, adoptifs —, ce nom Buonvino faisait désormais partie de moi-même, m’aidant à apporter dans mon installation à rue de la Lune une touche de brio…
Certes, l’hypothèse d’une bonne-nouvelle-ivre contrastait avec ce quartier sinistre et abandonné d’en bas ainsi qu’avec ce balcon à l’air suicidaire. Cependant, quand j’étais montée pour la première fois à ce quatrième étage clair et calme, j’y avais immédiatement reconnu la manifestation spontanée d’un nouveau destin…
Maintenant, m’amusant à inverser ces deux noms — bonne et nouvelle — j’échouais sur une nouvelle bonne tout à fait inattendue. Par un hasard vraiment incroyable, je rencontrais sur mon chemin les traces évidentes du passage d’une « dame élégante » qui me tenait à coeur… celle qui s’était longuement occupée de moi avec l’empressement d’une femme de ménage affectionnée. Serait-elle ma véritable mère, cette bonne sans tablier qui m’aimait avec une intensité jamais rencontrée chez Mariangela Buonvino ?

Serait-elle une mère pour Michele ? Une mère pour moi ? Ou bien pour tous les deux ? La question était affreuse et inextricable. Je décidai d’attendre qu’un tel écheveau fût dénoué, plus tard, avec tout le temps nécessaire, à l’intérieur de notre tribunal clair et calme. Il valait mieux se plonger en des casse-têtes insensés !
À présent, si je repense  à ce matin absurde, je me dis que jamais je ne répéterais une expérience pareille. Qu’est-ce qui m’empêchait de rentrer, arracher au vol mon sac et mes clés et sortir à la hâte me jetant la tête première dans l’escalier ? La peur de rencontrer Michele ? La crainte de savoir quelque chose de définitif au sujet de ce personnage flou dans ma mémoire qui prenait corps et vie dans les mots enthousiastes de mon compatriote ? Je savais bien que Michele était sorti, parce qu’en fait je l’avais vu descendre vers la porte Saint-Denis. Mais il n’avait qu’une très petite valise… J’avais peur qu’il rentre, j’étais même sûre qu’il rentrerait bientôt… et je voulais absolument qu’en rentrant il sache que je m’étais délibérément installée sur le balcon… en signe de protestation, pour souligner mon indisponibilité à tout mêler. Dorénavant, chacun de nous devait garder sa propre Italie pour soi, sans plus dépasser certaines limites…
Dans cet état d’âme et d’esprit, mon « sit-in » de protestation envers mon colocataire-patron était tout à fait justifié et compréhensible, d’autant plus que notre salle commune était encore hantée par ses cauchemars publics et privés, tandis que depuis mon palier aérien je pouvais essayer de rattraper mon rapport avec le monde tout à fait réel de Paris. C’était la première fois que je m’accoudais à la rambarde sans avoir le réflexe de m’acheminer, telle une ombre, sous les arcades de Bologne. J’étais à Paris, où personne ne m’obligeait à quoi que ce soit.
Affranchie de mes sentiments de culpabilité envers tous ceux et celles que j’avais abandonnés dans ma première vie, je pouvais dorénavant, comme une souris dans le fromage, me créer de nouveaux labyrinthes !

Giovanni Merloni


(1) Paris s’éveille...

Une dame élégante, que j’imaginais assise sur une chaise de fortune – Une femme-écran/3 (Roman théâtral n. 6)

Mots-clefs

Une dame élégante, que j’imaginais assise sur une chaise de fortune

— Vous avez eu besoin de vous exiler à Paris, pour comprendre que Vera n’était pas la femme de votre vie… Ou alors, vous avez tout quitté avec le seul but de vous séparer d’elle ! Si vous me permettez de le dire, cela demande de la force et du courage, mais relève aussi d’une certaine faiblesse…
— Oui, je ne suis jamais capable de couper net ! Si je quittais Vera sans abandonner Naples, il n’y aurait pas eu de rue ni de vitrine ou de voix dans la rue qui ne me la rappelait pas, qui ne me renvoyait pas nos conversations à la fois acharnées et délicates… Pourtant, elle n’était qu’une compagne de route, une réplique, comme je lui ai dit… par la voie télépathique !
— Et l’original ?
Dès que je prononçai ce mot — « original » —, j’eus un violent frisson. Sans doute, la température dans notre salle commune avait baissé, comme il arrive souvent dans cette ville où même le climat a des allures abruptes et frénétiques. Je courus fermer la porte-fenêtre, me demandant au passage pourquoi j’avais autorisé Michele Calenda, mon colocataire, jusque-là très respectueux, à s’aventurer dans un sujet si pénible pour moi. Avec cet homme qui pouvait être mon père, que pouvais-je connaître des femmes de sa génération dont je n’avais rencontré que des exemplaires figés et distants ? Que pouvais-je m’attendre, moi, du récit des circonstances où son bonheur avait été interrompu ? N’avais-je pas souffert assez, moi-même, pour un état de grâce qui s’était brisé à jamais ?
— Elle était une femme qu’on ne rencontre pas tous les jours ! continua-t-il, s’accompagnant par des gestes vagues. On s’est perdu de vue, et je ne sais pas où elle est… Pourtant il n’y a que deux endroits où elle pourrait décider de s’installer : Bologne ou Paris, Paris ou Bologne !
— A-t-elle un prénom ?
— Oui, elle s’appelle Rose. Chaque fois que je prononce ce mot velouté, elle s’épanouit immédiatement dans mon cœur et serpente dans mes veines jusqu’à devenir tout mon sang, tout mon esprit, tous mes rêves… Mais il arrive aussi qu’un souvenir affreux s’affiche à l’horizon, chaque fois qu’elle me vient à l’esprit. Une espèce de bourrasque, ayant la fonction de tout interrompre, tel le robinet de l’Écluse Saint-Martin. Vous connaissez le canal, n’est-ce pas ? J’y vais souvent et je me réjouis avec une petite multitude de camarades retraités quand je vois le formidable mécanisme à l’œuvre. La péniche amenant quelques touristes du bassin de la Villette à l’Arsenal attend patiemment que le niveau de l’eau en aval soit le même qu’en amont… et finalement les deux battants de l’écluse s’ouvrent en octroyant la liberté intrigante d’un autre segment de canal à parcourir. Ensuite, on attendra qu’à la prochaine écluse s’applique à nouveau le principe des vases communicants ! Il s’agit bien sûr d’une drôle de liberté, assaisonnée de vertu et de respect des règles d’un progrès à mesure d’homme et de péniche… mais on était bien loin de ça, lors de mon histoire bolonaise. Là, il n’y avait pas de robinets libératoires ! Tout au contraire, hélas, mon souvenir des circonstances de notre dernière rencontre n’a même pas le temps de démarrer ni de s’acheminer… puisqu’il cogne soudainement contre un mur de brouillard. Un sortilège s’est installé là-dessus, m’empêchant chaque fois de reconstruire ce qui s’est vraiment passé entre Rose et moi au moment de notre séparation… Ou alors, j’ai affaire à un odieux trou de mémoire !
Michele s’était arrêté, comme le ferait une mule au bord d’un gouffre. Je ne savais pas quoi dire. Pourtant, cette femme insaisissable m’intéressait. Je ressentais sa présence comme une ombre s’agitant au-delà de la vitre, sur le balcon. Une dame élégante, que j’imaginais assise sur une chaise de fortune… Elle aurait pu profiter de la nuit pour frapper de l’extérieur contre la porte-fenêtre, susurrant avec énergie : « ouvrez ! Ouvrez ! »
— Où l’aviez-vous connue ?
— À Bologne. J’y habitais depuis six années, dans une espèce de camaraderie masculine où l’amour était banni… Le jour même où j’eus enfin un petit appartement pour moi seul, je rencontrai Rose Bertrand ! Ce fut en octobre 1978… dans le hall du cinéma Roma, via Fondazza ! À l’affiche, il y avait « Il vizietto » avec Ugo Tognazzi et Michel Serrault…
— C’est « La cage aux folles », pour les Français ! murmurai-je, en me souvenant de mon ami Olivier et de ses expressions enthousiastes au sujet de cette œuvre extraordinaire, si bien transportée du théâtre au cinéma…
— Elle m’avait toujours caché quelque chose, une seule chose peut-être, reprit Michele, haletant. Le jour de notre adieu… on voyait bien qu’elle avait envie de vider le sac. Pauvre Rose ! Elle était tellement bouleversée à cause de mon départ soudain ! Maintenant, je me souviens qu’elle avait les larmes aux yeux et qu’elle débitait son récit très lentement, tandis que le train courait déjà… J’aurai dû reporter d’une heure ou deux mon déplacement au chevet de ma mère… Patience si j’allais voyager debout ! Mais je crois qu’il arriva quelques accidents entre nous. Elle avait peut-être dit quelque chose qui m’avait contrarié… et je ne lui donnai pas le temps de tout avouer. Le train partait déjà et le bruit des roues sur les rails m’empêchait d’entendre sa voix !
— Par contre, vous vous souvenez très bien de cet adieu ! Ce fut bien dramatique !
— Oui, peut-être les choses se sont-elles passées comme ça… Mais il est bien possible que je me trompe… parce que c’est à vous que je raconte tout cela… et que vous n’êtes pas indifférente à ce que je suis en train de dire, peut-être… D’ailleurs, vous ressemblez tellement à Rose Bertrand, du moins au point de vue physique… car elle était exagérément timide, parfois mystérieuse, tandis que vous êtes un livre ouvert, du moins pour moi !
— Ne me mêlez pas à vos souvenirs ! protestai-je.
— Non, non, ne vous inquiétez pas ! Il arrive seulement, en discutant avec vous, que mes souvenirs se transforment un peu, car je m’autorise à y ajouter de petites circonstances tout à fait inventées… Au contraire, tout ce qui concerne Rose est désormais emprisonné sous une couche épaisse de glace, telle une Blanche Neige de Disney dans le cercueil vitré !
— Vous vous êtes passé du baiser qui l’aurait ressuscitée ! D’ailleurs, je ne vous vois pas bien dans les draps du Prince charmant !
— Oui, je me suis dérobé au geste que peut-être elle attendait ! Mais après, si vous saviez combien j’ai regretté tout cela ! Cet adieu à tout coupé entre nous. Dès que je suis descendu à Naples, j’ai essayé de la rejoindre, par la poste, par téléphone. Rien. Elle avait disparu sans même me donner le temps de saluer ma mère souffrante et de redescendre dans la rue pour chercher une cabine…
— Pour vous, ça marche beaucoup mieux avec les conversations télépathiques, n’est-ce pas ?
Indifférent à ma provocation, il avait besoin, apparemment, de se rassurer par d’autres sortilèges :
— Bien que baptisé, je ne suis pas croyant. Mais, puisque j’habitais à  nouveau à Naples, je me disais, surtout dans les mauvaises impasses, que rien ne m’interdisait de m’adresser à San Gennaro pour Rose ! J’étais devenu un habitué de cette église avec mes petits dons et agenouillements auprès de l’autel du saint patron. Donc, j’étais convaincu que Rose, toujours protégée par ma bienveillante cloche de verre, ne courrait aucun danger !
— Vous l’aimiez sincèrement, jusqu’au bout ?
— Oui, je l’adorais même avec son indomptable esprit de contradiction, même si elle se dérobait à mes propositions de tout fusionner, de tout mêler…
— Rose Bertrand était-elle vraiment française ?
— Oui, une Française originaire de Besançon.
— Est-ce qu’elle était engagée avec quelqu’un d’autre ?
— Non, il n’y avait aucun en-dehors de moi, ça c’est sûr !
— Avait-elle alors une raison plus forte que l’existence d’un mari… pour ne pas courir vers vous ?
— Maintenant, c’est vous qui vous adonnez à la télépathie pour découvrir des choses que je ne sais pas.
— Vous n’avez rien imaginé ni su, pendant tout ce temps qui s’est déroulé ?
— Surtout, je n’ai rien remarqué quand j’étais auprès d’elle… J’étais assez naïf, à cette époque-là ! J’étais toujours transporté envers cette femme et concentré dans la recherche d’escamotages et stratagèmes pour rester seul avec elle. Pour moi, il n’y avait que l’attente de cet instant libératoire où la joie subite efface tout… cet instant où la fougue de l’étreinte s’échoue dans le petit délire d’une conversation dépossédée, où les mots voltigent partout et nulle part, sans besoin de syntaxe…
« Mon Dieu, j’ai besoin que vous existiez ! Soyez magnanime, accueillez pour une fois la prière maladroite d’une athée convaincue ! Faites de façon que Rose Bertrand ne soit pas Madame Lamy, la Française en deuil perpétuel soi-disant originaire de Saint-Malo qui m’attendait à la sortie de l’école ! Je vous en prie, laissez-moi croire qu’à Bologne il y a eu en même temps deux Françaises blondes aux yeux bleus ! »
J’étais en train de sortir de mon vœu quand Michele, visiblement épuisé, coupa court son récit :
— Du jour au lendemain, je quittai Bologne et mon espoir de voir enfin l’amour triompher.
— Vous rougissez, maintenant, comme si elle était encore là… !
— Oui, elle est là, au-delà du magnolia ! dit-il sortant dans le balcon. Là… Là, ajouta-t-il, pointant le doigt en plusieurs directions. D’ailleurs, avant de partir, j’avais fait une longue visite à San Gennaro, qui m’avait rassuré : « Elle est bien vivante ! avait-il murmuré. Un beau jour vous vous rencontrerez comme ça, par hasard ! »
— Au marché du dimanche près du boulevard Richard Lenoir, par exemple ! m’exclamai-je. Je me la figure splendide, habillée en noir… Sinon, vous ne m’avez rien dit de ses cheveux !
— Elle avait alors des cheveux châtains très longs dans le cou, fins et légers !
Heureusement, je me souvenais que Mme Lamy, dont je n’avais jamais su le prénom, était blonde avec les cheveux noués en chignon et portait les lunettes solaires Ray Ban…
— Vous l’aimez encore ? lui demanda-je, intimement rassurée.

— Je ne sais pas. Sans doute, pendant ces vingt années qui se sont écoulées, mon corps vivait à Naples tandis que mon esprit vivait à Bologne ! Certes, un mécanisme d’autodéfense s’est déclenché en moi, m’amenant à me convaincre que mes regrets se bornaient à la ville de Bologne, à ses beautés uniques, à sa culture solidaire. Oui, on peut bien aimer une ville sans qu’il y ait forcément une liaison d’amour ou de passion éphémère qui fait tout déclencher… Mais ce ne fut pas le cas de Bologne, pour moi ! Et je vous mentirais si je disais que j’aime Bologne en dehors de ce que j’y ai découvert et aimé avec Rose, de ce que j’y ai pu voir avec ses yeux… des yeux bleus où se niche l’océan, comme les vôtres, Anna !

Giovanni Merloni

Cette différence entre homme et femme qui empêche l’amitié sans équivoques – Une femme-écran/2 (Roman théâtral n. 5)

Mots-clefs

Cette différence entre homme et femme qui empêche l’amitié sans équivoques

Je m’assis sur une chaise imaginant qu’il s’agissait d’un strapontin du métro et je commençai à mimer les gestes suspendus de cette charmante dessinatrice, faisant semblant de gribouiller moi aussi des notes qu’au fur et à mesure je laissais glisser à terre comme les feuilles du calendrier. Pourtant ce jeu dangereux m’inquiétait, car je ressemblerais de façon impressionnante, selon ce que Michele a plusieurs fois affirmé, à la femme dont cette inconnue serait à son tour la photocopie.
— Elle gardait la main très ferme, même quand la rame virait brusquement, reprit Michele d’une voix hésitante.
— C’est à cause de son assurance d’artiste expérimentée que vous vous êtes souvenu de la couche de poussière qui s’est désormais installée sur vos peintures ! observai-je.
— Je pourrais recommencer, maintenant ! Ce chevalet-ci n’attend que ça !
— Vous ne manquez pas d’inspiration, ça, c’est sûr !
— Il me manque le courage nécessaire pour rassembler mon identité en pièces, mais cela ne m’empêcherait pas des œuvres dignes !
Je fis un tour de la pièce, l’imaginant remplie de tableaux en agréable désordre…
— Est-ce que je peux vous dire une chose ? lui proposai-je. À mon avis, vous avez juste le souci de rentrer dans un contexte, de vous découvrir utile à quelqu’un et à la société. Cela est tout à fait compréhensible et humain.
— Vous avez raison. J’hésite à m’installer définitivement à Paris et, de temps en temps, je me sens inutile !
— Mais, ici, vous pourriez être utile… à moi !
— À vous ? 
Son regard subit me fit peur. Alors, je me rétractai :
— Je plaisantais ! Vous en avez déjà assez avec vos ancêtres !
Si ma boutade avait eu le pouvoir de le calmer, j’avais dû pourtant renoncer au propos que j’avais échafaudé pendant son récit. Sa façon de s’exprimer — craintive ou téméraire, en fonction de l’inspiration de l’instant —, son être tout compte fait pathétique… cela avait en fait déclenché en moi un sentiment de protection et de confiance à la fois : si je pouvais sans doute l’aider à se passer des pièges qu’il s’était lui-même fabriqués… il aurait pu m’aider, peut-être, à sortir des miens.
Mais il y avait encore entre nous cette différence entre homme et femme qui empêche presque toujours de bâtir une amitié sans équivoque.
Voilà pourquoi, ayant mis de côté toute fuite en avant au sujet de l’amitié, j’avais décidé de le taquiner un peu, contente même de lui troubler la sérénité :
— Vous ne pensez qu’à l’amour n’est-ce pas ?
— Oui, peut-être, répondit-il, avec un sourire reconnaissant : ma provocation lui convenait mieux qu’un compliment.
— Dans votre quête incessante de l’âme sœur, ajoutai-je alors, vous cherchiez toujours la même femme ?
— J’ai toujours poursuivi le modèle de ma mère. Je sais que ce n’est pas bien, mais c’est comme ça ! Ma dernière compagne était une collègue de Naples : ma mère venait juste de mourir quand j’ai commencé à me promener avec elle…
— Qui s’appelle Vera, n’est-ce pas ?
— Oui ! Comment le savez-vous ?
— Vous avez dit plusieurs fois son prénom dans le sommeil, la nuit dernière !
— Ah ! La nuit dernière ! J’en ai des souvenirs incroyablement exacts, mais je ne sais pas si j’ai rêvé ou si je me suis vraiment rendu, comme un somnambule, à la cabine en face du bureau de Poste, boulevard Bonne Nouvelle… Là-bas, entre chien et loup, je me souviens parfaitement d’avoir appelé Vera au téléphone !
Tout en demeurant incrédule, je le laissai continuer. Je savais bien que la nuit dernière il n’avait pas quitté la maison, mais comment croire qu’elle s’était déroulée dans un rêve, cette pénible conversation dont j’avais entendu quelques échos ressemblant à des sanglots ?
— Je voulais trouver une façon neutre de lui interdire de monter à Paris, s’exclama-t-il, mais de ma bouche ne sont sortis que des mots déplacés : « Je suis désolé, mais je vais tourner la page… Toi, tu resteras cloîtrée dans les chapitres précédents, ma chérie ! »
— Et vous l’avez appelée pour lui dire ça ? protestai-je, contrariée. N’aurait-il pas été préférable que vous en restiez là, la laissant tranquille ?
— C’est exactement ce qu’elle m’a dit !
Étonnée pour la tournure très ou trop intime de notre échange, j’aurais voulu rejoindre les cafards au-dessous des lames du parquet, me dérobant ainsi à la suite de ses confessions embarrassées :
— Au lieu de la rassurer, s’exclama Michele, j’ai renchéri en lui disant : « Tu n’étais pour moi que la réplique d’une autre ! »
— Heureusement, ce n’était pas une conversation réelle ! m’écriai-je, tout en saisissant la poignée de la porte-fenêtre pour me sauver dans le balcon… Mais il avait deviné mes intentions, trouvant tout de suite, par des gestes et des mots appropriés, la façon de rattraper ma curiosité ainsi que ma bienveillance… Le ton inspiré d’un véritable jongleur de mots, il reprit :
— Quand j’appelle quelqu’un très loin à l’étranger, j’ai le sentiment, à chaque numéro, d’avancer avec des bottes de géant… Un premier ZÉRO, et déjà hors de Paris je respire le brouillard du périphérique à la hauteur de Porte d’Orléans. Un autre ZÉRO, et je tombe dans les labyrinthes de la banlieue de Lyon. TROIS, je glisse à Chambéry où l’on est déjà bousculés par le vent froid des Alpes… NEUF, je suis sous la marquise de la petite gare de Modane, en deçà du dernier tunnel menant à l’Italie. Un nouveau ZÉRO et, brûlant tous les records de l’histoire, j’atteins la paisible Bardonecchia, joliment entourée de montagnes familières. C’est là ce point-là que j’hésite entre le UN, qui me catapulterait à Turin, le CINQ ouvrant un œil d’aigle sur Parme, Bologne ou Florence et le SIX aboutissant placidement à Rome… Enfin, je choisis le numéro qui plus m’appartient (évoquant toute une vie de petits déplacements, de longues attentes, d’amitiés bruyantes et d’amours jamais aboutis, le numéro marquant le passage d’une ville à l’autre, d’une gare à l’autre, d’une maison à l’autre) : HUIT ! Et voilà que j’échoue devant une grande porte fermée. Je suis à la fameuse et fabuleuse Cuma, juste en amont de Naples, mais j’hésite à m’agenouiller devant la Sibylle, parce que de toute évidence elle n’est pas là pour m’aider à trancher… C’est à moi de décider si je veux arriver jusqu’au bout ou alors si je raccroche, en revenant en arrière ! Bon, je rassemble toutes mes forces et ne raccroche pas ! Mécaniquement, je reconnais sans faille le numéro qui manque : UN ! Voilà qu’en 7 touches seulement — 0 0 3 9 0 8 1 — je pose mon pied à Naples, dans le vacarme de la gare Vittorio Emanuele II, aussi frénétique que n’importe quel quartier de Paris au fond noir de la nuit… Je m’arrête juste une seconde pour constater combien ces deux villes, Naples et Paris, se ressemblent… Cela me donne même l’impression que je ne suis pas parti… Pourtant, aux tréfonds de mon attention spasmodique, j’entends une rengaine assez mélancolique qu’on n’entendrait jamais à Paris, même dans les rames du métro…

Sul mare luccica, l’astro d’argento
Placida è l’onda, prospero è il vento
Venite all’agile barchetta mia
Santa Lucia, Santa Lucia(1)

Je m’aperçois finalement que je suis à l’autre bout du monde, tout près du terminus de mon voyage sur le fil gris. Je ne peux plus revenir en arrière et je l’assume ! Dorénavant, je vais de plus en plus m’enfoncer dans le corps de pierre et de mer de ma ville natale… TROIS, QUATRE… Me voici dans mon quartier ! UN, vicolo de la Neve ! SIX… je frôle les fenêtres de mon atelier solitaire… UN. Je suis dans l’escalier, je hume à fond l’odeur de la sauce napolitaine montant de la loge au rez-de-chaussée… HUIT… Je suis là, la tête collée au combiné. J’entends à peine mes mots affolés et les étincelantes réponses d’elle… La musique du jukebox du bar recouvre les nuances, les soupirs, les sanglots…
C’était moi, bien sûr, qui parlais, évidemment, depuis un endroit qui n’était pas le même de mes appels éveillés. J’étais à côté des toilettes, dans la cabine abîmée d’un bar du boulevard Bonne Nouvelle… D’abord, j’étais debout, puis j’avais glissé à genoux sur le parterre de l’habitacle. Avec cette musique à plein tube, s’il y avait eu quelqu’un près du comptoir, il n’aurait rien compris de notre colloque télépathique. Certes, j’étais plongé au beau milieu d’un rêve fort agité, mais je suis sûr et certain qu’il n’y avait personne !

Giovanni Merloni

(1) Enrico Caruso – Sul mare luccica (Santa Lucia). Enregistré 20 mars 1916. Victor Orchestra.

C’est un peu tordu de s’empêcher de petites joies innocentes sous le prétexte de plus graves responsabilités… – Une femme-écran/1 (Roman théâtral n. 4)

Mots-clefs

C’est un peu tordu de s’empêcher de petites joies innocentes sous le prétexte de plus graves responsabilités…

Excusez-moi si dans ma reconstruction de ces jours désormais révolus d’avril 2008 je ne vais pas ôter l’hypothèse que m’avait alors suggérée la clairvoyance inébranlable de Dante à propos de la femme-écran (1).
En fait, à la fin d’une journée à bout de souffle, toujours à l’écoute de ce malade mental imaginaire qui ne possédait pas la proverbiale imperturbabilité de son archange homonyme, lasse de cet inextricable enchevêtrement de souvenirs bons et mauvais faisant jaillir des fantômes charmants ou méchants, j’avais eu besoin de tout arrêter pour ne pas devenir folle.
Renfermée dans ma chambre, j’avais alors étalé contre la glace de ma cheminée de marbre rouge les questions plus difficiles… Jusqu’à quelle limite aurais-je pu jouir de mes ressources d’allégresse et de patience avant de succomber ? Voilà la première inquiétude. Deuxièmement, je m’étais demandé pourquoi cet homme m’intéressait qui m’avait offert une chambre en échange d’innocentes conversations. Enfin, qu’avaient-elles à partager avec moi ces femmes-de-sa-vie que j’avais vu défiler en guise de spectres dans la salle commune ?
Je m’étais alors accrochée à la longue soutane rouge de Dante, résignée à devenir l’une de ces femmes-écrans qui se promènent sous les feux de la rampe, prenant sur elles les applaudissements et les sifflements… Tels des miroirs pour les alouettes, celles-ci attirent l’attention des gens indiscrets juste pour les détourner de la seule femme que l’homme jalousé et traqué aime vraiment. Mais comment deviner, entre les deux rivales, laquelle quittera la scène en première ? Jusqu’ici, les comptes-rendus de mon colocataire, constellés d’exagérations et de lacunes, ne m’avaient servi à rien !
Je survole sur l’effet boomerang que toutes ces fouilles ont risqué de faire rebondir sur moi… C’est tellement étranger à ma sensibilité, tout cela ! Car je n’ai jamais envisagé de me cacher à mon tour derrière un homme-écran, ni de profiter de mes amis empressés pour attirer dans mon filet à papillons des hommes-de-ma-vie ! D’ailleurs, je n’ai pas encore rencontré quelqu’un qui me conviendra, qui sera prêt quant à lui à mêler ses pas aux miens…
D’un coup, dans mon for intérieur, je me suis dit que ce n’était pas le cas de prendre trop au pied de la lettre ce que Michele Calenda était en train de me flanquer par ses confessions hallucinées. Je me suis alors armée d’une carapace adaptée à la besogne… cela m’a permis de demeurer imperturbable vis-à-vis de son côté théâtral et de sa façon paradoxale d’aborder les choses de la vie. En fait, dans son avalanche de suggestions apocalyptiques, il n’y avait qu’un but, celui de relativiser aussi bien ses fautes que ses responsabilités !
Même en dehors de ses histoires sentimentales, Michele se sert assez souvent de cet escamotage de l’écran. Par exemple, voyageant sur la ligne 9, entre TROCADÉRO et LA MUETTE, il n’avait pas su m’expliquer s’il avait croisé deux sujets distincts ou bien un seul homme ayant l’habitude de se dédoubler par à-coups, avant de reprendre sa propre physionomie. Toujours est-il que l’un et l’autre l’avaient longuement dévisagé avec une expression incrédule, avec la même surprise qui accompagnerait la découverte d’une aiguille dans une meule de paille, je suppose. Vraie ou hypothétique qu’elle fût, cette rencontre l’avait plongé dans un double cauchemar : d’un côté la peur morale d’une vague de reproches de la part du patriarche pour avoir quitté Naples et ses responsabilités ; de l’autre côté, la peur physique d’avoir été détecté par son ennemi juré, venu exprès pour l’empêcher de se faire une nouvelle vie à Paris…
Pauvre Michele ! Quels délits avait-il commis ? Avait-il essayé de se soustraire aux règles du jeu ? Il est bien possible. Mais de quel jeu s’agissait-il ? Et comment ce double cauchemar symétrique pouvait-il cohabiter avec l’image idyllique d’une liseuse de Renoir ou d’une danseuse de Degas en train de tisser dans le vide accordé par les bras et les jambes des autres voyageurs une toile colorée d’émotions et de mystères ?
Pourquoi la silhouette légère de cette jeune voyageuse à la queue de cheval a-t-elle dû lutter, le bloc-notes serré contre la poitrine, pour rester accrochée à ce souvenir menacé par les déferlantes de ses lourdes pensées ?
C’est un peu tordu de s’empêcher de petites joies innocentes sous le prétexte de plus graves responsabilités, mais il avait bien le droit de le faire. Cependant, Michele exagérait, car son récit asthmatique ne se bornait pas à l’évocation de la double rencontre de la gueule charismatique d’un socialiste persécuté, son grand-père Gaetano, et de la jeune fille aux mains souillées de fusain. Ce jour-là, au tournant critique de son installation en France — resterait-il ou ferait-il demi-tour ? — toutes les cartes en jeu dans le sort de Michele Calenda se rencontraient sur le même redoutable tapis vert.
Rentrée dans la salle commune, notre conversation avait repris comme si de rien n’était. Après un premier moment d’angoisse effrénée, que mon colocataire n’avait pas su maîtriser, je n’avais eu aucune difficulté à l’attirer sur une question qui me tenait à cœur, lui donnant l’illusion de s’aventurer dans des digressions innocentes.

Certes, je ne me souviens pas si je lui ai hurlé que je ne voulais pas écouter davantage le récit du braquage qu’il avait subi dans les rues de Naples… Je ne suis pas sûre non plus si je lui avais dit, à propos de son grand-père, qu’il pouvait encore attendre un peu, ayant déjà patienté soixante-deux ans sous la pierre lisse, tandis que moi, une femme, je ne pouvais pas… Mais je me souviens bien du point précis où notre conversation a commencé à devenir bouleversante pour moi :
— Cette femme à la queue de cheval, avais-je demandé, vous l’avez rencontrée pour de bon ?

— Dans le voyage de retour… À TROCADÉRO elle est entrée, en courant ! m’avait-il vite répondu.
— Maintenant, vous souriez.
— Non, je ne souris pas, répondit Michele, hochant la tête.
— Si, vous avez l’air rêveur !

Giovanni Merloni

Dans le métro en course folle se déroulait pour lui le jugement dernier – Le métro/3 (Roman théâtral n. 3)

Mots-clefs

,

Avec ce troisième épisode de ce « Roman théâtral » je poursuis une nouvelle édition, profondément revue et corrigée, de l’ancien récit d’Anna Buonvino, que j’avais publié ici il y a juste trois ans, avec le titre « Clair et calme avec balcon », que je viens de retirer.

Dans le métro en course folle se déroulait pour lui le jugement dernier…

Je m’étais donc résignée à l’écoute de ce récit sans queue ni tête, dévoilant au fur et à mesure l’étrange personnalité d’un homme qui aspirait sans doute aux plaisirs simples de la vie, mais se laissait facilement subjuguer par des pensées lourdes et inextricables. Je me demandais quand, en quel précis instant une telle angoisse s’était emparée de lui… Son changement d’humeur et d’esprit, remontait-il au moment où il avait claqué la porte de notre appartement avant de franchir le seuil de notre immeuble et s’aventurer dans la rue de la Lune ? J’aurais voulu interrompre son délire pour lui poser une question abrupte qui l’aurait sans doute aidé à s’en sortir. Mais cette phrase assez simple — « où étiez-vous en train de vous rendre, ce matin ? » — ne trouvait pas le bon moment pour s’imposer. J’étais vivement fascinée par le film rétro qu’il me débitait, où notre glorieuse ligne 9 assumait une apparence obsolète et décrépite… Un véritable psychodrame, que j’essayais de peupler d’apparitions silencieuses de mon goût — Buster Keaton ou Jacques Tati, par exemple, deux immortels au milieu d’une foule de morts vivants ; ou alors je songeais à la petite Zazie, heureuse finalement de découvrir le formidable fracas de la rame se déplaçant en long et en large dans cet immense Paris souterrain — tandis que pour mon vis-à-vis, dans le métro en course folle ne se déroulaient que d’infinies variations d’un thème qui n’appartenait qu’à lui, celui du jugement dernier…
Là-dedans, tandis que l’improbable voyou sans moelle — monté exprès de Naples, selon Michele, pour le tuer — s’éclipsait dans la foule, paraissait à nouveau devant lui, presque sans transition, l’homme âgé jaillissant des années 30 du siècle dernier avec le même air de conspirateur que Gaetano Calenda, un personnage encore plus sinistre, à mon sentiment, en raison de son indiscutable autorité morale…
— Vous ne voyez que des répliques de gens morts ou disparus ! m’exclamai-je, en me dérobant à son regard.
— Gaetano avait un air de reproche, insista Michele. De sa poche pointait un journal… le même que je garde dans cette étagère ! Attendez, je vous la montre… Il s’agit d’une feuille clandestine circulant au temps de la guerre civile d’Espagne !
Ce fut à ce point-ci qu’une provisoire normalité reprit le dessus. Sur le parquet, il n’y avait pas de trace de mégots ni de journaux tombés à terre. Sinon, je n’entendis plus aucun bruit, aucun écho du passage de la ligne 9 en dehors des petits tremblements du plancher arrivant de la cuisine tout les deux minutes.
— Mais où est-il ce tract fichu ? répéta Michele, au comble de l’agitation. Et les pince-nez, où les ai-je fourrés ?
— Quoi ? répondis-je, surprise par ce mot tout à fait exotique.
— Les lunettes de Gaetano… Elles étaient ici, à côté du vocabulaire… Tu vois ? dit-il en enfonçant un vieux chapeau sur sa tête. C’est le Borsalino de grand-père !
Je m’aperçus alors qu’il tremblait…

— Voulez-vous que je vous fasse un café ? dis-je, interloquée.
— Oui, je prendrai volontiers un café… plus tard !
— Vos réactions aux fantômes du métro me paraissent disproportionnées, Michele ! Qu’est-ce qu’il y avait dans ce métro pour vous effrayer ainsi ?

— Je ne sais pas quoi répondre… Toujours est-il que j’étais dans un état pénible quand je suis arrivé à notre Consulat…
— À LA MUETTE !
Il ouvrit grand les bras :
— J’ai beaucoup insisté… Rien à faire ! Je ne peux pas voter, ici à Paris ! C’est raté, parce que je ne figure pas encore dans la liste des Italiens demeurant à l’étranger…

— Je vous avais dit que c’était trop tard !

— Je devrais partir pour voter là-bas, dit-il sans conviction. Il n’y a que ça à faire…
 Fort agacée par cette évidente contradiction entre les lunettes sacrées et son impardonnable fatalisme, je le provoquai :
— Vous n’avez pas trop d’envie de partir en Italie, n’est-ce pas ?
J’aurais voulu ajouter que j’avais horreur de son incertitude vis-à-vis d’un engagement dû et je ne comprenais pas du tout son comportement : s’il était ainsi… indifférent aux sorts de l’Italie, d’où venait-elle sa vénération envers les lunettes ébréchées et les feuilles clandestines de son grand-père, un homme qui, au contraire, avait consacré tout son être à la liberté de voter dans notre pays ? J’aurais voulu me laisser emporter aussi par ma rage ancestrale de jeune militante… mais, ce n’était pas si facile de trancher avec un personnage comme celui-là. Donc, je me forçais à aller à sa rencontre :
— Un aller-retour avec le seul but de voter ce n’est pas formidable, dis-je d’un ton qui n’était pas le mien. Je crois que vous, Michele, avez perdu l’habitude de vous déplacer ! Pourtant, ajoutai-je, les élections approchent ! Est-ce que vous cherchez, avec ces fouilles dans les papiers de famille, une raison quelconque ?…
— Pour ne pas partir ? Non, pas du tout !

— Heureusement ! Notre pays risque de glisser dans une situation dangereuse et il faut faire le possible pour l’éviter. Ou, du moins, laisser une trace ! Certes, l’Italie ne va pas perdre son statut de démocratie républicaine par le seul vote de dimanche ! Cependant, vous êtes le premier à avoir peur que cela arrive. Donc, à plus forte raison, vous ne devriez pas manquer à ce rendez-vous !
— Oui, le vote est très important… et cette fois-ci va être décisive ! répondit Michele. Son ton grave n’était pas là pour me rassurer.

— En tout cas, ajouta-t-il, je demeure dans un état d’âme craintif, me voyant harcelé, menacé.
— Ne me dites pas que vous avez peur de votre grand-père Gaetano !

— Non, je serais ravi de lui parler ! D’une rencontre avec lui, je ne m’attends que des émotions positives… Tandis que cet énergumène en noir me fait vraiment peur…
— Si vous me permettez de le dire, vos appréhensions me semblent tout à fait exagérées. Viendrait-il de Naples jusqu’à Paris avec le seul but de vous faire peur, ce type-là ? lui dis-je, affichant des airs incrédules.
— Il m’attendait hors de l’enceinte du lycée et me suivait pendant des heures. Deux fois, il m’a ouvertement intimidé… jusqu’à la veille de mon départ à Paris, il y a moins que deux ans !

— Mais qu’aviez-vous fait pour provoquer un acharnement semblable ?

— J’avais dit en classe qu’en Italie la reconstitution du parti fasciste est interdite par notre loi primordiale, la Constitution. Un collègue idiot a raconté cela à tout le monde, et…
— Réellement, vous avez fait ça ? lui dis-je, émerveillée.
— Je suis surtout trop confiant dans les autres… dit-il en hochant les épaules.

Déçue par cette expression renonciataire, j’aurais voulu lâcher prise et me sauver dans ma chambre. Je restai pourtant là où j’étais, assise sur mon tabouret fort instable, le menton appuyé sur la paume de ma main :

— Mais, ce collègue idiot ? Que devient-il ?

— Mario ? Il était pour moi un ami fraternel, même si tout le monde l’appelait Trente-vices !

— Beuh, chez moi, un ami n’aurait pas fait la bêtise de vous attirer des ennemis. Ou alors, il devait y avoir une raison !

Une hypothèse souterraine dut s’insinuer dans le cerveau bien poreux de mon interlocuteur, parce qu’il bondit furieusement de son fauteuil entamant les cent pas parmi les encombrements de notre petit salon, avant de s’accouder au balcon, où il fit longuement semblant de regarder la rue.
— C’est une affaire compliquée, n’est-ce pas ? lui dis-je, d’un air bienveillant.

Mais Michele ne répondait pas.

— Franchement, lui dis-je alors, je ne pense pas que vous aurez peur, lors de votre descente en Italie, d’un petit voyou ni d’un fantôme suranné ! Vous avez le sentiment d’y rencontrer quelqu’un, ou plutôt quelqu’une qui pourrait vous bousculer, n’est-ce pas ?
Devant son silence obstiné, je m’acheminai vers ma chambre, tout en changeant de ton :
— Faites ce que vous voulez ! Je n’arriverai jamais à vous comprendre !

— Attendez, attendez, c’est vrai, vous avez raison ! réagit-il. Je ne me décide jamais ! En tout cas, ce qui m’arrive n’est pas totalement de ma faute : il ne s’agit pas d’un seul fantôme qui m’attend au passage, en Italie et à Naples notamment ! C’est un mélange d’amour et de haine, d’envie et de jalousie que partagent ceux qui me reprochent d’avoir tout quitté du jour au lendemain. Face à ce redoutable miroir à plusieurs facettes, j’essaie de me défendre par la superstition et l’ironie… D’ailleurs, mon ironie, toujours un peu pathétique et autodestructrice, vous pouvez bien le comprendre, est une façon typiquement italienne de se dérober aux désastres qu’on voit arriver continûment !

Giovanni Merloni

« Avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? » – Le métro/2 (Roman théâtral n. 2)

Mots-clefs

,

Avec ce deuxième épisode de mon « Roman théâtral » je poursuis une nouvelle édition, profondément revue et corrigée, de l’ancien récit d’Anna Buonvino, que j’avais publié ici il y a juste trois ans, avec le titre « Clair et calme avec balcon », que je viens de retirer.

« Avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? »

Ce mercredi paresseux d’avril 2008, je m’étais assise devant l’ordinateur où j’avais tapé la phrase suivante : « Hier soir, avant de se retirer dans sa chambre, mon colocataire m’a susurré : Si vous êtes une réfugiée, je suis un naufragé ! »
Juste ce matin-là, Michele avait sorti de la cave un tableau plein de poussière qu’il avait apporté d’Italie : « Le Naufrage contre l’arbre généalogique ! » avait-il exclamé s’accompagnant de gestes frénétiques. Mon colocataire a sans doute des problèmes avec son passé familial ! Il ne parle que de barques coulant à pic et de radeaux à la dérive, mais c’est une façon à lui de se dérober aux responsabilités ! J’aurais vraiment envie de lui dire combien il se trompe, car ici, entre nous deux, c’est moi la rescapée d’un naufrage, tandis que lui, sans le savoir, est bel et bien un réfugié ! »
Ce même mercredi, j’avais installé sur l’écran de mon ordinateur une photo assez floue de cet étrange tableau, où l’arbre gigantesque ressemblait au platane séculaire du parc Monceau, tandis que la barque en pièces avait la même allure décadente du banc public d’en bas. Au-dessus, j’y avais ajouté une didascalie : « Regardez attentivement ! Je suis Anna Buonvino, cet amas de feuilles au pied de l’arbre sur le côté gauche ! Mais ne vous inquiétez pas, je ne fais pas partie de la famille ! Je ne vais nulle part, et préfère me cacher derrière une branche sèche ! »
Tout de suite après, il y eut l’Apocalypse. Le métro avait envahi notre unique espace de vie par l’éclat d’un bruit sourd. Un vacarme tout à fait incohérent avec ce quartier Bonne Nouvelle à l’esprit en retrait. Fut-elle une sorte d’illusion sonore ? Fut-il un phénomène d’hallucination produite par une série d’images, de bruits et de scènes de la vie réelle que j’avais accumulés pendant des jours et des jours ? Ou alors, avais-je rêvé tout cela ? Ou enfin, plus probablement, avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? Je ne sais pas quoi me répondre. Et pourtant, je suis sûre et certaine que la belle journée — dont je m’étais réjouie en me plongeant plusieurs fois en dehors du balcon pour atteindre les toits rouges de ma Bologne chérie — avait brusquement viré au noir.
Il est difficile à le croire, même pour une personne raisonnable comme je m’efforce de l’être ! Néanmoins, ce mercredi-là ce fut un jour décisif pour Michele Calenda et moi, ainsi que pour l’appartement clair et calme avec balcon au numéro 9 de la rue de la Lune.
D’un coup, la « salle des fêtes », comme l’appelait mon Pygmalion, avait plongé dans l’obscurité d’un nuage passager. Bruyamment, par des éclairs violents, les rames de la ligne 9 avaient glissé à mon côté avec le va-et-vient typique de l’arrivée et du départ du métro. Abasourdie par cette intrusion de voyageurs en train de faire attention à la marche… je risquais de m’évanouir, quand Michele franchit la porte, que le vent du métro avait ouverte.
— Je l’ai vu ! hurla-t-il, une main appuyée sur son front.
Il croyait avoir rencontré sur le métro son grand-père Gaetano. Celui-ci avait sur le nez les mêmes lunettes ébréchées que j’ai vues ici, sur l’étagère en haut.
Lui apportant tout de suite un verre d’eau, j’essayai de le calmer :
— Ah, oui, ils s’enfoncent tous là-dedans ! Moi j’y ai retrouvé tous mes camarades du lycée Galvani ainsi que mon professeur de français…
Jaune comme un mort, Michele ne voulait pas se séparer de son cauchemar :
— J’étais convaincu que Gaetano traînait dans la tombe… depuis soixante-douze ans, désormais. Au contraire, dans le métro, il était en pleine forme ! Les pince-nez à sa place, il avait le rabat de la chemise renversé en haut, selon la mode de ses trente ans…
 Le bruit du train, n’ayant pas du tout quitté nos oreilles, coulait maintenant comme un fleuve tranquille juste au-delà de la porte-fenêtre.
— Asseyez-vous ! dis-je en lui serrant le bras.
Michele s’écroula dans le fauteuil comme un sac… et je dus me résigner à écouter la suite de son récit :
— J’étais encore en train de fixer mon regard effrayé dans les paupières lasses de cet homme qui aurait pu être le père de mon père, dit-il à voix haute, quand, à l’arrêt de GRANDS BOULEVARDS, un type au cuir noir est entré dans la rame. Depuis son strapontin à côté de la porte, il m’a dévisagé tout le temps de façon malveillante. Un individu pareil me poursuivait avec des propos méchants dans les couloirs et les alentours du lycée Caccioppoli, à Naples… Est-ce que ce nom Caccioppoli, un fameux mathématicien mystérieusement disparu, vous dit quelque chose ? Heureusement, à CHAUSSÉE D’ANTIN-LAFAYETTE, ce sale type est descendu….
— Moi aussi je vais descendre ! hurlai-je, essayant de me dérober à la suite du psychodrame. Mais le regard désemparé de mon colocataire me fit changer d’avis, me donnant tout d’un coup la sensation de vivre l’un de rares moments où l’égarement et le sentiment de précarité se mêlent à une sorte d’héroïsme sans nom. En fait, ce qu’il lui arrivait, je ne savais pas pourquoi, me concernait personnellement !
Les ondes sonores qui frôlaient notre salon transformé en quai évoquaient la solennité de l’adieu, des rencontres uniques. En fin de compte, tout passe. Et quand nous nous réveillons dans notre banalité sans rythme, nous regrettons vivement les gueules redoutables qui nous ont quand même donné l’illusion d’être au centre de quelques mystérieux enjeux dont nous serions aussi bien les victimes que les petits soldats de la grande armée des vengeurs !

Giovanni Merloni

Cette effroyable distance que les Alpes augmentent et la mer amoindrit – Le métro/1 (Roman théâtral n. 1)

Mots-clefs

,

J’entame aujourd’hui, sous le titre de « Roman théâtral », une nouvelle édition, profondément revue et corrigée, de l’ancien récit d’Anna Buonvino, que j’avais publié ici il y a juste trois ans, avec le titre « Clair et calme avec balcon », que je viens de retirer.

Cette effroyable distance que les Alpes augmentent et la mer amoindrit


Tout a commencé mercredi 9 avril 2008, à Paris, au début d’un après-midi tranquille et ensoleillé. On ne parlait que de l’Italie, qu’on voyait naviguer dans l’incertitude quatre jours avant les élections politiques. Il s’agissait d’une preuve assez dure, qui me tenait à cœur, en dépit de cette effroyable distance que les Alpes augmentent et la mer amoindrit.
Mercredi donc, je m’étais approchée de la petite écritoire pour allumer l’ordinateur que j’y avais installé, puis, assise, j’avais essayé de regarder les messages. Mais je m’étais aussitôt levée, sous l’impulsion de tourner en rond dans la pièce. Sans doute, j’avais besoin d’une pause, brève ou longue, avant de me plonger dans mes obligations.
Au-delà de la vitre, la rue de la Lune s’étirait tel un serpent dans sa mansuétude caractéristique : on entendait l’infime bruit de rares voitures glissant vers la porte Saint-Denis, tandis que les humains, en marche accélérée pour attraper le métro, se dérobaient à ma vue.

Ce calme extérieur, plus apparent que réel, ne suffisait pas à apaiser mes pulsions pendulaires laissant que l’une de mes patries — celle d’origine ou celle d’élection — prenne le dessus sur l’autre. Même si je me consacrais volontiers au travail, à la moindre provocation — un rayon de soleil, un bruissement de feuilles du magnolia d’en face, une voix familière montant de la rue —, je filais au balcon, traînée par une force irrésistible…
Chaque fois que je m’y accoudais, je pensais inévitablement au pays éloigné de ma naissance, qui des fois me semblait très malheureux et d’autres, au contraire, le berceau et le lit de tout le bien-être possible et imaginable… Dans un tel état, il me semblait que l’Italie flottait au-delà d’une frontière invisible se hissant devant mes yeux. Oui, pourquoi pas ? On aurait pu confondre Rue de la Lune avec une rue de Gênes, ou de Bologne, ou de Naples ! Ce coin de Paris était tellement caractéristique et anonyme à la fois… Il suffisait que je me penche dehors et j’étende mon bras pour que je brise cette fine pellicule d’air et de vent, touchant à l’instant l’atmosphère unique de ma ville natale. Ce n’est qu’en retirant la main, au risque de prendre un élan exagéré et de tomber à terre, que je me retrouvais à nouveau ici, à Paris, l’endroit que j’ai choisi pour y vivre ma vie ! Oui, il suffit d’un seul déclic pour franchir la terrible séparation entre mes deux mondes, et chaque fois que j’abandonne l’un de deux pays pour me plonger dans l’autre, celui-ci s’éclipse dignement dans un repli sombre de mon esprit.
Ce mercredi-là — un jour mitoyen, insignifiant comme une cloison en plaques de plâtre —, je regardais avec attention renouvelée un échantillon de journal glissé par terre. « Trois pièces, clair et calme, avec balcon » c’était l’incipit de l’annonce que mon colocataire avait conçu, faisant tout démarrer… (1)

Avant, je partageais ma chambre à Maison Alfort avec Irina, une employée de la Poste très occupée avec sa liste de prétendants de toute sorte, qui m’obligeait souvent à sortir, à traîner dans le quartier avec mon ordinateur sur le dos et, dans la tête, mon doctorat à moitié. Ici, dans cet appartement clair et calme, outre à la ressource du balcon panoramique, auquel je peux confier mes hurlements secrets, je dispose d’une chambre rien que pour moi et d’une petite cuisine en partage. Ici, le téléphone et internet ne me coûtent rien, grâce à la générosité de mon colocataire, qui profite à son tour de la magnanimité de ce Robin Hood qu’on appelle Free… Sans doute, je suis bien gâtée, cependant, au moment d’emménager, je ne voyais aucun empêchement ni piège au-dessous du tapis…
Le jour où j’ai fait le grand pas venant ici, ce monsieur au prénom d’ange gardien, Michele, avait tout de suite essayé de me rassurer, avec ses airs clairs et calmes ! Figurez-vous ! Lui calme ! Lui… clair ! Disons qu’il aurait beaucoup aimé de l’être, calme et clair, s’il n’était pas, au contraire, un volcan prétendument éteint, tandis que j’étais convaincue, dès le premier instant, qu’il était tranquille comme un lac de montagne entouré de forêts et de nuages ! Bien sûr, je ne me suis jamais brûlée à cause de lui, car il a été toujours respectueux et correct. Néanmoins, j’ai dû soigneusement éviter de m’allonger au bord de ce lac, même pour un déjeuner sans herbe.

Cette annonce, elle, était un piège, une véritable bombe à retardement. D’ailleurs, comment aurait-il dû l’écrire ? En français, évidemment. Et comment aurait-il pu prévoir que la première à répondre, à se convaincre en trois secondes de la bonté de l’affaire, ce serait moi, une compatriote ? Non, il n’a pas été de sa faute. Michele, professeur d’histoire de l’art à la retraite, n’arrivait pas à payer le loyer tous les mois. Mais il ne voulait pas renoncer à cette fenêtre au quatrième étage sur la rue de la Lune. Et c’est tout !

Il avait donc mis l’annonce, j’en suis sûre et certaine, avec l’idée ferme et pourtant innocente de ne pas admettre que des femmes dans ces murs… De toute façon, ce qui compte pour lui c’est le premier regard ! Et je l’avais tout de suite conquis, car j’étais selon lui la copie, un calque presque d’une femme dont les yeux, la silhouette, la taille, les cheveux, et le reste… s’étaient gravés à jamais dans son cœur de chevalier errant… Non, pour l’amour de Dieu, Michele était sans doute un gentilhomme qui essayait juste de tirer son épingle du jeu… Cependant, les premiers temps de mon installation ici, cela m’étonnait beaucoup d’apprendre que ce vrai Napolitain avait passé une partie importante de sa vie à Bologne ! De cette ville qui fut la mienne, il connaissait les endroits les plus reculés et ne se retenait pas de m’en parler à toutes les occasions, car il avait tout de suite deviné qu’il s’agissait d’un sujet où je n’aurais pas eu le courage de l’interrompre. Il aimait d’ailleurs répéter à haute voix la même rengaine : « les arcades, piazza Maggiore, la rue du Pratello, la porte Saragozza, San Luca, le parfum des crescentine… (2) »

Giovanni Merloni

(1)
Comme la plupart des histoires réelles ou imaginaires jaillissantes de la vie ou des rêves des êtres humains, celle-ci, racontée par la Bolonaise Anna Buonvino, se déroule dans la salle principale d’un appartement parisien de trois pièces. Au commencement, cette salle est vue comme un plateau de théâtre, où les parois et l’unique fenêtre seraient des décors plus ou moins contraignants. Au centre de cette « scène », juste au bout d’un plateau imaginaire, on perçoit donc le balcon au quatrième étage sur la rue de la Lune, auquel on accède par une marche. Sur la gauche, on voit un chevalet avec un tableau enveloppé dans un carton ainsi qu’un tabouret avec un ordinateur portable éteint. Sur la droite, il y a une table à tréteaux où l’on entrevoit des pinceaux et des couleurs en ordre parfait, révélant que personne ne s’en sert pas depuis longtemps. Partout sur les murs ou dans les étagères on a accroché ou faufilé de vieilles photos de famille. La porte de la chambre d’Anna B. est sur le mur de gauche. La porte de la chambre de Michele Calenda est sur le mur de droite. Avec un peu d’imagination, on peut reconnaître deux écrans presque invisibles accrochés au plafond : le premier traverse la scène de droite à gauche, à moitié du plateau en profondeur ; le deuxième écran correspond à la porte-fenêtre du balcon.

(2)
Les « crescentine » de Bologne sont des fougasses légères s’accompagnant de préférence avec du jambon et du parmesan.

La banalité du bien ou « Sans doute il est déjà trop tard »

Mots-clefs

, , , , ,

La banalité du bien ou « Sans doute il est déjà trop tard »

Très récemment, le diabolique Facebook (que j’avais fréquenté assez régulièrement pendant les années de ma première installation en France) m’a proposé de relancer le souvenir d’un événement qui s’était déroulé à Paris il y a cinq ans pile. Il s’agissait en fait de ma deuxième exposition en France (la dernière pour le moment) qui eut lieu dans l’Espace Mompezat, un endroit que j’ai plusieurs fois évoqué par la suite sur ce blog.

Revoyant les photos soigneusement gardées par FB, je n’ai pas du tout revécu l’enthousiasme de ces jours, dont j’ai pourtant un souvenir très agréable, physique et sentimental à la fois.

Cela dépend sans doute du fait qu’après cette exposition ne se sont pas enchaînées d’autres initiatives similaires, mais aussi de ce que ces images ressuscitent.

D’abord, les visages et les silhouettes des uns et des autres qui ont changé avec le temps (un peu, assez, beaucoup, énormément), ou alors ont disparu. Ensuite une sorte de radiographie du souvenir lui enlevant les sourires, la circulation vertigineuse des regards que les tableaux capturaient, les éclats des voix sans doute sincères qui rendaient aux tableaux une certaine sonorité sinon l’épaisseur d’une véritable affabulation, fredonnée discrètement…

Non, décidément le souvenir façonné par FB ne correspond pas à ce qui reste dans mon esprit et dans mon cœur. Le souvenir, par exemple, des après-midi que je passais les jours suivant le vernissage en compagnie de deux personnes qui me sont restées chères, toutes les deux membres de l’Association des Poètes français, propriétaire des murs blancs auxquels j’avais accroché ma vie.
La première, se prénommant Corinne (je ne me souviens pas de son nom de famille), habitait dans une péniche sur la Seine. Elle partageait vivement mon naïf désir de reconnaissance à l’étranger et, je crois, mon fatalisme d’homme de l’Europe du sud.
La deuxième, ce fut aussi une apparition magique que je n’oublierai jamais de ma vie. Il s’agissait d’un être bon, ressemblant de façon impressionnant à Clarence, l’ange gardien qui sauve la vie et l’âme de James Stewart dans « La vie est belle ». Un grand poète, un vrai poète, qui m’accueillit, la première fois, en un début d’après-midi, avec une phrase qui évoquait le grand mystère de la fraternité humaine : « Voilà, dit-il à peu près, c’est le Destin qui a décidé que nous devions nous rencontrer ! » Je ne sais pas si Jean-Jacques Travers aimait mes tableaux. Je sais qu’il était très aimable et que nous avons passé ensemble des heures sereines à l’Espace Mompezat, en discutant librement et sans aucune arrière-pensée de poésies mortelles et de poètes immortels.

J’aurais voulu par la suite faire trésor de ces deux amitiés-coups-de-cœur… mais, au lendemain de la fermeture de l’expo, Corinne a déménagé qui sait où, tandis que Jean-Jacques est bientôt tombé malade et quelques ans après il est mort, sans savoir combien cela m’avait attristé…

Lors de cette exposition, j’ai vendu quelques-uns des tableaux exposés et j’en ai donné des autres en cadeau, pour m’acquitter de la bienveillance de ceux qui m’avaient aidé à différents titres…
Je ne regrette pas, en général, les tableaux qui sont partis ailleurs, trouvant un nouveau mur où s’accrocher, ou alors un tiroir ou une cave humide où s’ensevelir. Mais chaque fois que j’y pense, cela fait déclencher en moi une sorte de mélancolie rétrospective dont je me sauve toujours assez péniblement.

Je me demande souvent, par exemple, combien de tableaux, pour la plupart aboutis et pleins d’énergie — qui font presque un tiers de mon travail total —, ont été détruits ou alors gisent, horriblement abîmés, dans des endroits inaccessibles…

Où est-il, par exemple, « L’incendie », que je n’avais même pas eu le temps de photographier avant de le vendre à Parme à un tel Antonio B. (dont je n’ai trouvé aucune trace ni à Parme, ni en Emilia-Romagna ou dans le reste d’Italie) ?

Où est-elle « L’étreinte » que j’avais donné à mon amie Ambra F. ? Où est-elle ? (1)

Y a-t-il quelqu’un qui a eu le sain réflexe de conserver mes quatre ou cinq dessins sur le thème du Roland furieux qui avaient trôné pendant longtemps dans la salle de réunion d’une industrie pharmaceutique de Pomezia, au sud de Rome ?

Et cætera. Voilà une pensée douloureuse, effrayante même, que l’un des infinis réseaux sociaux a déclenché en moi au nom de cette insupportable « banalité du bien » : une véritable avalanche de pacotille à la saveur de miel qui nous envahit au jour le jour.
Sans doute, c’est de ma faute si une partie considérable de mon « patrimoine » flotte dans le terrain vague où tout se perd et tout meurt. Il y aura toujours quelqu’un qui m’accusera de légèreté et sans doute de manque de lucidité. Toujours est-il que mes œuvres perdues, petites ou grandes qu’elles fussent, avaient en elles une indiscutable cohérence, une force !
D’ailleurs, tout autour de nous se métamorphose ou disparaît, sans laisser d’adresse. Il ne reste peut-être que le vent.

Giovanni Merloni

(1) La dernière trace que j’ai trouvée de mon amie peintre, une excellente aquarelliste, c’est un article de 2012 d’une blogueuse passionnée d’art qui, visitant la fameuse exposition annuelle des 100 Peintres de via Margutta, avait repéré dans un coin les tableaux d’Ambra, avec une phrase on ne pourrait plus inquiétante : FORSE È GIÀ TROPPO TARDI (Sans doute, il est déjà trop tard).