Et le quotidien, alors, serait matière à faire du mieux ? (l’un des « Millimètres » de François Bonneau)

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Giovanni Merloni, la deuxième jongleuse, gouache sur papier, 2018

En nouveau Jonathan Swift, François Bonneau mesure en « MILLIMÈTRES » les distances qui unissent (ou séparent) les hommes et leurs mondes. Avant de révéler son visage humain, et son indomptable propension à la transgression, il se sert d’une métaphore extrêmement rationnelle et frôle les frontières inaccessibles du calcul infinitésimal pour revendiquer le naturel heureux de chaque existence, l’exiguïté des destins humains que contredit la force irrépressible de l’amour…

J’ai découvert cela et plusieurs autres choses en lisant — avec une loupe adaptée à mon œil inefficace de Gulliver à la retraite — ce minuscule manuel de chasse (aux trésors plus inaccessibles de l’existence) que l’auteur m’avait affectueusement dédicacé lors du dernier Marché de la Poésie auprès de Saint-Sulpice à Paris.
Malgré mes promesses de m’y mettre aussitôt, presque un an s’est écoulé avant de commencer à lire de ma façon, un à un, les poèmes que j’ai trouvés tout d’un coup évidents et familiers.
J’avais besoin de trouver une clé pour entrer dans le labyrinthe (apparent) que François Bonneau avait sagement bâti pour protéger sa vérité et l’exclusivité de la lecture de chaque fragment ou ligne de son douloureux témoignage poétique.
D’ailleurs, la clé que j’ai découverte et choisie pour me promener librement (en dehors de toute règle ou recommandation) m’attendait depuis toujours au beau milieu de l’une des allées ombragées de ce labyrinthe même… emprunté sans doute aux jardins à l’Italienne qui donnaient jadis une touche de mystérieuse ambiguïté aux austères châteaux des rois de France.
Cette clé est tout simplement un contre-ordre ou alors un laissez-passer :
« Faites ce que vous voulez, M. Merloni ! Vous pouvez suivre les nombreux parcours proposés, censés vous aider à trouver aisément la sortie sans perdre le goût de la découverte, à chaque halte, d’une conversation sincère et approfondie avec l’auteur. Vous pouvez aussi bien vous perdre, rester tout le temps que vous voulez auprès d’un cyprès ou d’un manège de chevaux de bois, savourant le bonheur d’une seule lecture à la fois. Au couchant, d’en haut de notre observatoire, un hélicoptère viendra vous récupérer et vous ramènera chez vous ! »

Profitant de cette clé merveilleuse, m’octroyant une soudaine et presque excessive liberté, j’ai commencé à comprendre combien de courage (et de douleur) pouvait se cacher derrière, avant ou après chacune des révélations de mon ami François Bonneau, s’échouant dans le dévoilement de chaque « millimètre » de son parcours tourmenté et finalement « ascétique ».

Eh oui, il n’y a que l’amitié — chose rare et précieuse ainsi qu’inclassable et irrégulière — pour ouvrir si gentiment et si généreusement, en notre honneur, la porte invisible que nous découvrons juste à quelques millimètres du centre (historique) de notre vie.
Vous lirez ci-dessous un fragment de « Millimètres » qui m’a particulièrement touché, où les questions soulevées par François Bonneau redonnent le souffle à l’espoir meurtri d’un grand nombre d’artistes et poètes qui n’hésitent pas à installer la vérité la plus intransigeante au centre de leurs actes et de leurs silences.
J’aimerais bien revenir encore, prochainement, fouiller dans ces kilomètres de millimètres… et relire quelques autres joyaux de ce chapelet, suivant sans transition la seule impulsion de le faire…
Cependant, je ne veux pas me le promettre, non seulement pour ne pas en sentir l’obligation — qui enlèverait la sincérité que mérite tout rapprochement (au millimètre près) de l’œuvre de François —, mais aussi pour m’en accorder encore le plaisir de la découverte.
Il s’agit d’ailleurs d’une découverte que je ne saurais pas exploiter en un seul souffle : même si l‘Auteur de « Millimètres » (avec la complicité de son éditeur) semble vouloir redimensionner, humblement, chacune de ses pages pour que même les habitants de Lilliput puissent la lire, je ne suis pas, pour l’instant, capable de retrouver un seul sens ni un seul raisonnement qui guide l’ensemble de cette œuvre magnifique.
Je n’ai pas dit que je n’arriverai pas, un jour, à saisir la beauté de la Cappella Sistina invisible que François Bonneau a peinte par successives couches passionnées.
Je me borne à déclarer, aujourd’hui, que chaque poésie de ce recueil est un monde immense ayant aussi la capacité d’arrêter le temps pour donner au lecteur la possibilité d’examiner de tout près, rien qu’à quelques millimètres de distance, l’instant crucial et décisif où se déroule l’Amour ou tout simplement l’échange fraternel d’un sentiment sincère entre deux êtres humains !

Giovanni Merloni

Photo de François Bonneau

Et le quotidien, alors, serait matière à faire du mieux ?

Est-ce que le temps que l’on passe à se
dire que l’on devrait s’y installer, fait
partie du mouvement ? Est-ce que l’on
fait ce que l’on fait, ce mot poésie,
Devenu pornographique,
Devenu sous le pardessus,
Par transmission plastique ? Ou
est-ce que c’est moins avouable,
est-ce qu’on prouve, un brin ? Est-ce
qu’on est si pur, et la pureté, est-ce
bien mieux ? Est-ce qu’une petite
existence est un matériau suffisant,
pour tous les desseins imposés ?
Et le quotidien, alors, serait matière
à faire du mieux ?

François Bonneau

« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

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Giovanni Merloni, Le lit jaune, acrylique et encre d’Inde, 50 x 50 cm, 2018

« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

Dans les années soixante-dix, lorsqu’on avait au plus haut degré l’illusion qu’un idéal pouvait trouver « ses jambes » à travers la confrontation et la discussion, il y avait une expression assez récurrente :
« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

Car, évidemment, à chaque pas, il fallait choisir le bon interlocuteur.
Une autre expression, typique de cette époque, était la suivante :
« Celui-là, au contraire, n’a pas la phase de l’écoute… »
Entre-temps, Michelangelo Antonioni préconisait l’arrivée de la redoutable ère de l’incommunicabilité…

Maintenant, la situation a vivement empiré. Peut-être, les êtres humains sont-ils en train de subir une profonde métamorphose, au bout de laquelle la notion d’amitié désintéressée aura disparu, tandis que nos mains aussi auront perdu toute leur souplesse et habilité calligraphique et dessinatrice. Tout le monde sera « sans papier » au sens strict du terme, parce qu’il n’y aura plus de papier pour y écrire dessus ni de papier imprimé avec des mots immortels…
Les humains volontaires et raisonnables, même ceux qui s’obstinent à protester en descendant dans la rue au nom d’une démocratie qu’ils voient pourtant s’émietter, ils se trouvent de plus en plus confrontés à un manque d’écoute impressionnant, à un sentiment d’impuissance vis-à-vis de bêtises comme la destruction graduelle du transport ferroviaire ou l’abolition progressive du travail stable et de la retraite.
On pourrait dire que le Président Macron, comme ses récents prédécesseurs, profite du manque d’une véritable et surtout constructive circulation des idées ainsi que de la banalisation de la culture. Mais qui sont les responsables de cette banalisation ? Tout cela ne se trouve pas dans les livres, bien sûr.

« Tu sais, le gros problème, jusqu’à présent, c’est qu’il y a toujours eu d’énormes différences entre la littérature et la vie, et ceux qui font de la littérature n’ont pas intégré la vie à leurs textes, et ceux qui sont pleinement dans la vie se sentent exclus de la littérature… »
Voilà un tweet lancé par Laurent Margantin (@oeuvresouvertes) qui m’interpelle vivement.

Il s’agit sans doute d’une affirmation qui ne se veut pas axiomatique ni absolue, exprimant notamment une profonde inquiétude pour les dérives possibles de la littérature contemporaine. Elle met pourtant le doigt sur une plaie bien ouverte, évoquant en moi — et sans doute dans les « passants » de Twitter les moins distraits aussi — le désir d’y ajouter quelques mots ou même d’entamer une discussion (presque) sérieuse sur l’adhérence de la vie à la littérature.

Tout en partageant la vérité autour de laquelle L. Margantin nous propose de réfléchir, je ne crois pas que la vie, avec toutes ses contradictions et conflits quotidiens, ait été de quelque façon ignorée par les livres d’André Gide ou de François Mauriac, par exemple. Elle entre de plain-pied aussi dans les textes de Josè Saramago (voir entre autres « Aveuglement »), d’Albert Camus (« L’étranger ») ou encore de Dino Buzzati (« Le désert des Tartares »). La liste serait bien longue. Et si, au bout de la lecture d’un livre, je lève la tête heureux et ému, c’est pourquoi j’y ai partagé des morceaux de vie réelle, peu importe s’il s’agissait d’une vie rêvée ou réellement vécue, d’une fiction ou d’un récit se voulant « objectif ».
En revanche, la littérature « sert » à la vie. Pourvu que les gens lisent, qu’ils aient le bon esprit ainsi que l’envie de se dépasser culturellement pour rentrer de plus en plus profondément dans les nombreuses richesses qu’un beau livre peut contenir.
Il est vrai aussi qu’une telle envie de se dépasser, vive et présente dans les lecteurs les plus volontaires, cogne de nos jours, de plus en plus souvent, avec « l’aridité » et la « répétitivité » de l’écriture dominante, parfois très soignée et même parfumée, mais de plus en plus à la poursuite des curiosités ou des scandales que nous impose l’actualité. Il s’agit souvent d’une écriture qui ne comporte pas des risques et que la plupart des éditeurs encouragent parce qu’elle contient en doses équilibrées ce que le public est amené selon eux à accepter le plus facilement. Il s’agit finalement de l’écriture des gagnants, des embauchés de la littérature qui ne risqueront pas, apparemment, de perdre leurs postes dans la vitrine figée du monde contemporain…
Il y a en tout cas des exceptions, parmi les écrivains de qualité, dont Valère Staraselski, par exemple — ayant atteint son public d’inconditionnels sans en tirer pourtant, jusqu’ici, une plus vaste reconnaissance —, où j’ai retrouvé le même sentiment et la même intelligence de la vie que L. Margantin recherche dans la littérature.
Au plus bas niveau de cette échelle impitoyable, les écrivains maudits ou marginaux, sans papier ou sans abri au sens plus ou moins métaphorique, n’auront pas la possibilité de faire entendre leur voix. Je ne sais pas s’ils « expriment » mieux que les autres la vie réelle. Je sais qu’ils « sont » eux aussi la vie réelle…

En tout cas, depuis mon observatoire — suivant les différentes expériences de travail et de vie qui m’ont conduit jusqu’à Paris à mes soixante-dix ans largement accomplis et dépassés, toujours avec l’engagement littéraire dans la peau — je peux affirmer que ce qui arrive à la littérature suit le même douloureux destin qui touche aux autres domaines, artistiques ou pas, de notre société contemporaine.
La voix du poète, de l’écrivain ou de l’artiste atteint de moins en moins son but naturel de communiquer voire de témoigner la dramatique richesse de la vie à ceux qui n’attendent que cela.
Parce que nous vivons dans une société devenue extrêmement rigide, cloisonnée et bureaucratique (et bien sûr asservie aux règles commerciales imposées par des élites rusées qui vivent aussi bien au- dedans qu’au-dehors de cette société même).
Parce que les gens sont de moins en moins capables d’écouter ni d’entendre la voix des autres.
Parce qu’on est plongé dans un régime basé sur la méfiance et l’égoïsme du « sauve-qui-peut ».

Parce que ce sont les monopoles grands ou petits qui décident si tel médicament est bon pour la santé, si tel artiste « se vend » et si tel livre peut circuler.
Parce qu’en fin de compte on intercepte de plus en plus les relations entre les humains de façon que tout ce qui est « indépendant » se décourage ou se retire dans un petit cercle aussi marginal qu’inoffensif.

Je ne crois pas que tout ce qui est marginal et indépendant soit forcément « baisé » par les Muses. Mais je suis sûr et certain que ceux qui font le possible pour décider de nos vies et de nos goûts par une sorte d’invisible Fahrenheit 451 trouvent plusieurs complicités dans le « monde » de la littérature.
Je me demande alors, suivant la réflexion de Laurent Margantin : « est-ce que nos guides, nos maîtres ou les gens de lettres qui travaillent à différents titres auprès des maisons d’édition “intègrent la vie” à leurs carrières exemplaires ? »

Giovanni Merloni

Le cheval de Troie était blanc (et riait)

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Giovanni Merloni, L’incendie, acrylique sur toile 65 x 81 cm,
terminé en 2018

Le cheval de Troie était blanc (et riait)

Comme la plupart des lecteurs du « Portrait inconscient » l’auront sans doute imaginé, je traverse une période de suspension ou de trêve où, tout en m’interrogeant sur le sens de la vie des humains et notamment des artistes, je ne cesse pourtant de m’accorder des illusions.
Puisque j’en ai encore les forces et, par intervalles, la lucidité, j’essaie de me consacrer davantage au dessin et à la peinture qui avaient été pendant les dernières années un peu sacrifiés à l’effort linguistique que demandaient mon installation en France et mon tempérament communicant.
Même si je n’ai pas encore atteint le but d’une véritable intégration dans la francophonie, à présent je suis en train de réorganiser mon atelier pour y accueillir à nouveau les « grands tableaux », dont un polyptyque de deux mètres soixante de long sera consacré à La Traviata de Giuseppe Verdi. Je vis par conséquent une période un peu étrange et tiraillée où la création de nouveaux tableaux s’accompagne à la remise en cause de quelques-uns parmi les anciens.

Ce qui est arrivé à mon « cheval de Troie », qui gisait depuis des années en haut d’une étagère comme une réprimande… un tableau auquel j’avais consacré un temps exagéré, essayant à plusieurs reprises de lui donner une touche finale valide, mais inutilement… Mon cheval de Troie rouge foncé s’effondrait dramatiquement dans l’obscurité des ruines brûlantes et des personnages terrorisés qui l’entouraient… jusqu’au moment où, après une journée sans éclats, je suis rentré, crevé, de ma séance périodique d’acuponcture et me suis endormi dans mon fauteuil.
Dans le sommeil, je traînais mélancoliquement parmi les ruines ensoleillées d’une ville grecque… Il s’agissait sans doute de l’Acropole de Lindos dans l’île de Rhodes, où j’ai passé d’inoubliables vacances en 2005 (les ultimes vacances de mer au chaud, avant d’entreprendre le virage à Nord-Nord-Ouest, jusqu’ici le dernier de ma vie). J’étais donc au beau milieu de stèles et colonnes, une paille enfoncée sur la tête, quand j’entendis une voix connue prononcer des mots en latin :
« Timeo Danaos et dona ferentes ! » (1)
C’était Giuseppe Punzi, mon ancien professeur de latin et grec au lycée qui venait de s’asseoir à mon côté.
Il s’ensuivit une longue conversation, au bout de laquelle, exalté, cet homme brusque et gentil à la fois affirma de façon solennelle :
— Le cheval de Troie était blanc !
— En êtes-vous sûr ? lui demandai-je, agité. Le blanc, c’est la couleur de la pureté la plus absolue, donc de la tromperie la plus insupportable !
— Absolument. Et les Grecs portaient de blancs manteaux !
— Et la lumière jaillissant de ma tablette électronique est blanche aussi, n’est-ce pas ?
En 2005 je n’avais pas de tablette et, si je ne me trompe pas, les smartphones ne circulaient pas encore, du moins de la manière massive d’aujourd’hui, tandis que le pauvre professeur Punzi avait quitté ce monde bien avant de connaître ce qui peut jaillir de la ruse des êtres humains. Cependant, dans les rêves, tout est permis :
— As-tu vu les gens dans les transports communs ? s’exclama le vieux professeur. Tout un chacun regarde dans un petit rectangle de lumière blanche comme s’il s’agissait d’un oracle !
— C’est un don des Américains !
— Timeo Danaos, dit le professeur hochant la tête.
— Cela va amener un incendie ? C’est ça que vous voulez dire ?
— Oui, ça va brûler une à une nos têtes. À leur place…
— À leur place ?
— Nous entendrons un petit carillon, qui nous apprendra une jolie rengaine consolatrice : « T’en fais pas, t’en fais pas ! C’est la loi de tous les manèges ! L’instant précis où nous aurons l’impression de tout connaître et que nous serons au sommet de notre délire d’omnipotence… Nous, les grands photographes, nous les grands experts de véritables raisons faisant vivre ou mourir les innombrables contextes où se nichent des hommes comme nous, nous découvrirons que nous n’en savons rien du tout et que nous avons tout perdu. Même ce peu de vers en latin que nous imaginions avoir bien gardés dans la poche ! »

Le matin suivant — ah ! à propos, c’était hier ! —, j’ai descendu le tableau et me suis mis à l’œuvre.
Au soir, profitant de ma diabolique tablette qui peut tout faire, j’ai photographié le tableau et j’en ai envoyé par mail une image époustouflante à un vieux camarade d’école…
— Heureusement, tu n’as pas obéi en tout à notre drôle de professeur ! a-t-il répondu. Tu t’es passé de blancs manteaux, mais tu as saisi l’essentiel… ce cheval se détache maintenant de son sombre paysage de mort. Mais, ne vois-tu pas qu’il sourit, savourant déjà son triomphe ?

Giovanni Merloni

(1) « De toute façon, je crains les Danaens, même s’ils sont porteurs d’offrandes » (Laocoon dans l’Énéide de Virgile, livre II)

…et je l’assume (Zazie n. 63)

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Giovanni Merloni, La jongleuse, acrylique sur toile 8F (46 x 38 cm), 2018

..et je l’assume

Je suis l’équilibriste et le jongleur de la compagnie grande ou petite
…et je l’assume

Je suis le factotum du village ou le confident intime
…et je l’assume.

Je suis l’outsider qui n’as pas eu la chance de partir
à la conquête de l’Ouest

…et je l’assume.

Je suis un marcheur piétiné, un opiniâtre harcelé, un optimiste écarté
…et je l’assume.

Je demeure par conséquent un homme inutile dont la détresse n’engage personne
ni ne pose de problème moral
…et je l’assume.

Si jamais je profiterai d’amitiés passionnées et exclusives
elles ne seront pas inclusives, ça c’est sûr !
…et je l’assume.

Cela dit, je demeure un inconditionnel de la vie
de ses brusques emportements
de ses inévitables péripéties dangereuses
…et je l’assume.

Giovanni Merloni

Dialogue de sourds (Le texte de Marie-Christine Grimard pour la Ronde du 15 mars 2018)

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Bienvenus à la Ronde du 15 mars 2018 ! Cette fois-ci autour du « dialogue » ou des « dialogues ». Avec grand plaisir, j’héberge ici Marie-Christine Grimard, depuis plusieurs années collègue de Twitter et auteure du blog « Promenades en ailleurs » que j’apprécie vivement pour son regard courageux et sensible ainsi que pour son esprit de partage sincère et solidaire jusqu’au bout ! Merci, chère Marie-Christine pour ta contribution !

Dialogue de sourds

“Madame Pinto, Madame Pinto, vous oubliez votre baguette ! “
La boulangère hurle derrière son comptoir, en tendant la baguette qu’elle vient d’empaqueter vers une vieille dame qui franchit la porte sans se retourner.
Celle-ci sourit à une jeune beauté brune, arborant d’énormes lunettes noires qui entre en lui tenant la porte, et sort dans la rue.
La boulangère soupire, l’air exaspéré. Il ne faut pas qu’elle explose devant les clients, mais là, c’est la goutte d’eau. Cette journée a mal commencé, la chambre froide est tombée en panne et la jeune employée a la grippe. Si ça continue, elle va tous les planter là et aller se coucher. Elle est boulangère, pas ange gardien. Malgré elle, elle se fait du souci pour Mme Pinto, si personne n’en prend soin, elle n’ira pas loin. Elle se perd de plus en plus, dans sa monnaie, dans ses trajets, et voilà qu’elle oublie le pain qu’elle vient d’acheter !
La jeune cliente à lunettes comprend la situation, prend le pain puis rattrape la vieille dame en quelques enjambées et lui rend son bien. Elle revient un peu essoufflée, et reprend sa place dans la queue en silence. La boulangère sert les clients un par un lorsqu’arrive le tour de la jeune femme, elle lui dit :
« Merci beaucoup d’avoir porté sa baguette à Mme Pinto, je ne pouvais laisser le magasin pour le faire et mon apprentie est en maladie !

— Je vous en prie, répond la jeune femme d’une voix douce, c’était la moindre des choses.
— Détrompez-vous, les gens comme vous se font rares, réplique la boulangère, ici c’est chacun pour soi et Dieu pour personne. L’autre jour, elle a perdu son porte-monnaie dans la rue. Au moment de payer son pain, elle ne l’avait plus dans son panier, elle est repartie dans le sens inverse pour le chercher. Quelques minutes plus tard, elle est revenue, toute contente de l’avoir retrouvé au bord du caniveau. En fait, il était vide, alors que la veille, je lui avais fait la monnaie sur cinquante euros. Vous voyez, tout le monde n’a pas votre grandeur d’âme, il n’y a pas de petits profits à notre époque et les petites vieilles sont des proies faciles.
— En effet, je trouve ça lamentable ! dit la jeune femme.
— En plus, elle devient sourde comme vous l’avez vu tout à l’heure, j’avais beau hurler son nom, elle n’a rien entendu. Ce qui facilite encore le travail des pickpockets !
— Dans notre monde, les plus faibles sont écrasés. Il faut un solide caractère pour survivre au quotidien lorsqu’on a un handicap, dit-elle en ajustant ses lunettes de soleil. Il n’y a qu’un moyen, faire comme si tout allait bien.
— Vous avez raison, répond la boulangère, ce monde est intraitable pour les plus faibles. Puisque nous sommes seules, je vais vous faire une confidence. Voilà pourquoi je n’ai pas eu d’enfant, ma jeune sœur qui était aveugle de naissance a tellement souffert dans son enfance et jusqu’à sa mort prématurée, que je n’ai pas voulu reproduire cela. Je n’aurais pas supporté de donner la vie à un enfant pour qu’il souffre d’un handicap de ce genre toute sa vie. Il paraît que je suis porteuse du gène responsable. Vous vous rendez compte, comment aurait-il pu se défendre dans un monde aussi violent et égoïste.
— Je vous comprends, on n’a pas envie de voir ses enfants souffrir, mais je crois que la vie est un cadeau et que la souffrance peut passer au second plan si on est entouré d’amour.
— Sans doute… hésite la boulangère un peu déstabilisée.
— Il me semble même, insiste la jeune femme, que si l’on est poussé par des gens qui croient en vous, on peut développer des facultés incroyables, surtout à notre époque où l’on est bien aidé par la technologie, ne croyez-vous pas ?

Elle se retourne vers la commerçante, qui la regarde, dubitative. Cette jeune femme inconnue remet en question ses belles certitudes en quelques phrases. Elle réveille ses regrets aussi. Elle baisse les yeux et poursuit à voix basse, enfermée dans ses souvenirs.

— Aujourd’hui, tout est plus facile, mais du vivant de ma jeune sœur, elle était fermée dans ses ténèbres, comme un animal en cage, et j’avais beau essayer de l’aider, elle refusait…
— Je sais ce qu’il en est, répond la jeune femme, sortir de son carcan est un effort surhumain parfois. La frustration de n’avoir pas accès à un sens que tous les autres possèdent sans s’en apercevoir, nourrit la révolte ou la résignation. En fait, se servir de cette frustration pour y puiser l’énergie de vivre malgré elle, est la solution. Se dire que le ciel est d’un bleu magnifique et que les arbres chantent sur votre passage pour vous expliquer l’intensité ou la tendresse du vert de leurs feuilles, est une tournure d’esprit difficile à acquérir lorsqu’on n’a pas accès à la vision. En hiver c’est plus facile, la vie ressemble à un film en noir et blanc, les différences sont gommées…
— Vous auriez pu aider ma sœur, je crois, dommage qu’elle ne vous ait pas connue. Vous êtes psychologue peut-être ? s’enquière la boulangère de plus en plus intriguée.

La jeune femme se tourne vers la vitrine où l’on voit les arbres du quartier tendre leurs branches dénudées vers un ciel morne et gris.

— Je ne suis pas psychologue, j’ai seulement un peu d’expérience dans ce domaine et j’aurais été ravie d’aider votre sœur. Apprendre à vivre avec ce que la vie nous a donné et accepter ses manques comme une force différente, est probablement la seule manière d’être heureux lorsqu’on a un handicap à porter. Combien vous dois-je pour mon pain ?
— 2 euros 10, répond la boulangère.

La jeune femme cherche dans son porte-monnaie et lui donne l’appoint. Lorsqu’elle se penche en avant pour le ranger dans son sac, ses lunettes glissent sur le bout de son nez. La boulangère aperçoit ses prunelles et ne peut s’empêcher de pousser un petit cri de surprise. La jeune femme se redresse, remonte ses lunettes, prend son pain et sourit en se dirigeant vers la porte, qu’elle ouvre en disant :

— Nous aurons une belle journée, la grisaille se lève, regardez là-bas un petit peu de ciel bleu montre son nez derrière les nuages !
— Mais comment… commence la boulangère.
— Je sens les choses que je ne peux voir, répond la jeune femme en sortant, et souvent elles sont plus belles encore dans les vibrations qu’elles m’offrent. Votre pain, par exemple, je sais qu’il sera bon sans même l’avoir goûté. Belle journée à vous Madame. A bientôt.

La boulangère la regarde s’éloigner sans une hésitation, suivant la ligne du trottoir en regardant vers le ciel, puis se retourne sentant sur elle le regard de la commerçante, lui fait un petit signe de la main, et tourne au coin de la rue.

Texte et photo Marie-Christine Grimard

Aujourd’hui, la ronde tourne dans le sens suivant :

Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.fr/

chez…

Jean-Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr/

Jacques https://jfrisch.wordpress.com/

Elise http://mmesi.blogspot.fr/

Dominique Autrou ladistanceaupersonnage.fr

Marie-Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com/

Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com/

Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/

Franck https://alenvi.blog4ever.com

Noël Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/

Le principe de la ronde est expliqué ici 

Le Calame ou l’Art de la Paix dans l’œuvre de Ghani Alani (Exposition à l’Institut du monde arabe du 8 mars au 1er avril 2018)

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Giovanni Merloni, Mon premier calame.
Calame et encre d’Inde sur toile 33 x 24 cm, mars 2018

Pour une fois, j’entame mon récit — le quatrième (1) — autour de l’œuvre du grand peintre et calligraphe Ghani Alani, avec un dessin à moi.
Pour quelle raison osé-je le faire ? Tout simplement parce qu’il s’agit de mon premier dessin avec le calame, instrument incontournable de l’art calligraphique dont Ghani Alani même m’a récemment confié quelques petits secrets.

Bien sûr, je ne pourrai jamais atteindre les horizons d’insouciance et de gloire où mon Maître travaille joyeusement ne cessant de traduire en mots cristallins son dialogue intérieur ni de lancer ces mêmes mots dans un espace où les couleurs reproduisent le miracle de la beauté de la vie.
Je poursuis depuis toute une vie une expression qui jamais ne se passe de la figure, même dans sa plus furieuse abstraction. Donc, apparemment, mon point de départ est très éloigné de ce que Ghani Alani représente et symbolise par son art incontournable.
Et pourtant, tout au long de mon expérience de peintre et de dessinateur, j’ai souffert une difficulté, physique même, chaque fois que j’essayais de faire rencontrer le pinceau et la plume, le signe graphique et la couleur, la précision et la transgression.
Malgré l’encore courte expérience, le calame, cet instrument mitoyen entre la plume et le pinceau, me donne à présent l’envie d’explorer des univers qu’avec les outils dont je me suis servi jusqu’ici je n’avais pas pu atteindre… Je remercie de tout cela mon ami Ghani Alani, car en fait j’ai la sensation que le calame plus que tout autre allié de la main peut lui redonner sa fonction de compagne de l’esprit lui octroyant une nouvelle liberté…

Le Calame ou l’Art de la Paix dans l’œuvre de Ghani Alani

Calmar, Calame, Calamaio
Dès mon enfance, j’ai été toujours fasciné par cet étrange mollusque marin, le calmar, si agréable à manger, qui réussit à se dérober aux attaques des thons et des requins grâce à son prodigieux nuage d’encre noire…
Cette image ne se sépare pas, dans ma mémoire, du souvenir de l’encrier rond et bien noir (« calamaio » en italien) ayant « sa place » dans mon banc d’école, du moins jusqu’à ma troisième année d’études élémentaires.
Je fais peut-être partie de la dernière génération, en Occident, ayant appris la calligraphie avec la plume et l’encrier, donc parmi les derniers qui puissent se souvenir d’avoir eu — d’abord avec la plume de l’école et des devoirs à la maison, ensuite avec le stylo — une « belle calligraphie » !

Cela dit, c’est évident que la calligraphie, en Europe, a largement perdu l’importance qu’elle avait avant Gutenberg et son historique invention, tandis que dans le monde arabe — tout comme en Chine ou en Japon — elle garde encore aujourd’hui un rôle central dans la diffusion de la langue et de la culture de chaque pays…
Chez nous, en attendant que la « révolution numérique » sanctionne, hélas, avec la disparition progressive du papier, la mort du livre ainsi que de toute manualité, le « geste » de l’impression mécanique sur la feuille d’un journal ou sur la page d’un livre se déroule encore selon le même principe physique du geste de la main et de la plume trempée d’encre sur une feuille ou un cahier.
Pour l’instant, la véritable débâcle de la calligraphie manuelle sur papier a été déclenchée par la production, de plus en plus massive, des machines à écrire. Ensuite, l’arrivée du « biro » — dans les années 50 —, des feutres — dans les années 70 —, des ordinateurs et des tablettes — à partir des années 90 — ont accéléré la crise définitive de la plume et du stylo, condamnés à devenir des objets de luxe de plus en plus inutilisés.

Ceux qui maintiennent en vie le système traditionnel d’écriture et de dessin, en Orient comme en Occident, ce sont à présent les artistes, toujours fidèles aux plumes à l’encre de Chine et à son indispensable rapport avec le papier.
Mais sans doute, parmi les outils d’écriture et de dessin, le calame, le plus ancien, demeure aujourd’hui, grâce aussi à l’exemple charismatique de Ghani Alani, le plus clairvoyant et le plus fiable.

L’importance du pont et du fleuve pour Ghani Alani.
Ghani Alani vit de façon stable à Paris depuis presque cinquante ans.
Ici, il a apporté la culture millénaire de son pays d’origine, l’Irak, qu’il a su entretenir avec le maximum de respect et cohérence. Toujours est-il qu’il a dialogué dès le premier jour avec les artistes et les poètes de tout le monde qui l’y accueillaient. Par conséquent, son expression et son talent, tout en gardant l’authenticité de leur esprit originaire, ont mûri prodigieusement, s’enrichissant de ses rencontres et de ses découvertes.
Avec son art en contretendance — ayant le charisme nécessaire pour dialoguer, tout à fait naturellement, avec les nombreuses formes d’expression littéraires et artistiques qui voyaient le jour autour de lui —, Ghani Alani a beaucoup donné à l’Europe et notamment à la ville de Paris. En revanche, il a sans doute bénéficié des innombrables suggestions que lui a offertes Paris même, un endroit où les rencontres artistiques et humaines sont encouragées et toujours accompagnées par cet indispensable esprit de liberté qui autorise tout un chacun à poursuivre son talent sans s’en interdire l’éventuel côté transgressif…

Si le sémiologue Roland Barthes parle de contreécriture à propos de la calligraphie de Ghani Alani, c’est évidemment pour en reconnaître la valeur fondatrice de nouvelles pistes dans tous les domaines où la langue se détache nettement d’autres moyens d’expression et description de l’existence des humains, de leurs contextes et leurs rêves.
Inspirés par le constat de Roland Barthes, on s’aperçoit alors que l’art de Ghani Alani ne représente pas seulement un pont dialectique entre les cultures de l’Est et de l’Ouest de la planète, mais lance sa contribution, unique dans son originalité — et pour son anticonformisme vis-à-vis de la culture occidentale tout comme de la culture orientale — dans le grand fleuve d’une culture qui parle à tous les hommes et les femmes du monde.

Rapport entre l’écriture et la couleur dans l’art de Ghani Alani
Avec son art, Ghani Alani invite les calligraphes et les peintres de tout le monde à s’affranchir de la traditionnelle scission entre le noir et les autres couleurs.
Certes, dans son œuvre, le signe graphique et calligraphique lié à la parole assume une fonction de guide dans la structure de la page, la soumettant à une précise hiérarchie de règles inspirées à la logique, à la géométrie et à la musique pour imposer enfin le rythme et la signification voulue.
Dans le monde arabe, le signe calligraphique a la responsabilité de tout raconter, même ce que l’on ne peut pas représenter par les images que cette culture bannit…
Cependant, lors de ses premières expériences dans l’art de la calligraphie, Ghani Alani découvre immédiatement une limite dans le manque de couleurs dans la calligraphie traditionnelle.
Et le destin lui offre la possibilité de se rendre là où, au cœur de l’Occident, tout est permis, tandis que la transgression est primée comme une indispensable rupture ouvrant la route à de nouvelles formes d’expression.
Dans ce contexte de liberté presque absolue pour les artistes, Ghani Alani amène la richesse des couleurs, odeurs et saveurs de sa terre d’origine. Cela lui donne la chance de sublimer — dans sa « poésie dessinée » raffinée et touchante —, les innombrables pulsions à une représentation physique et figurative de la réalité qui l’entoure, à laquelle il n’est pas indifférent.

À travers les couleurs et le rituel rigoureux du calame, Ghani Alani réussit donc à incorporer les infinies suggestions de l’Occident dans une œuvre qui va bien au-delà des limites de sa tradition.
Tandis que les peintres occidentaux — qu’ils soient abstraits ou figuratifs, cela ne change pas grand-chose — ne cessent pas de se débattre dans la pratique impossibilité d’une coexistence pacifique entre dessin-écriture et peinture où les couleurs s’imposent, Ghani Alani parvient à une intégration parfaite de ces deux éléments grâce à la capacité médiatrice de chaque lettre et de chaque point de son incontournable écriture…

Giovanni Merloni

(1) Précédentes publications concernant Ghani Alani sur ce blog :

Une étrange immobilité

Giovanni Merloni, Le voyageur (1990), encres sur bois 70 x 50 cm.

Une étrange immobilité

Quand j’étais enfant, et ma mère se passait le fard sur le nez — et l’on entendait la piqure d’un parfum connu se propager dans l’air —, je tombais dans une étrange immobilité.
J’observais les gestes de ses préparatifs avec une appréhension mêlée d’admiration et d’enthousiasme.
Inconsciemment, je me préparais à mes sorties, à la fois douces et brusques, avec une femme de ma vie qui se serait longuement interrogée devant une glace elle aussi.
Je savais aussi qu’il pouvait m’arriver un jour, plus tard, dans l’âge adulte ou pendant ma vieillesse, de me retrouver encore dans une telle situation de détresse et chagrin.
« Je ne pars pas en Amérique ! » fredonnait plusieurs fois ma mère, dansant devant le
miroir invisible qui l’accompagnait jusqu’à l’entrée. Elle ne réussissait jamais à refermer son collier de « fausses perles » et en demandait à mon père, qui attendait quant à lui la dernière minute pour exhiber sa classe exquise.
« Je ne pars pas en Amérique ! »

Ensuite, la vie a été bien généreuse avec moi. Et c’était moi qui partais en Amérique, du moins au point de vue figuré, parce que je partais en vérité pour d’épuisantes tournées de travail en de riches contrées tout autour de villes hantées par le brouillard. Lors de ces absences, accompagnées par un sentiment pénible d’éloignement, moins de ma femme que de moi-même, je devais souvent endurer le brusque ennui d’interminables après-midis que les discussions et le vin ne pouvaient pas alléger du tout.

« Est-ce que partir c’est mourir ? Vraiment ? »

« Est-ce qu’au contraire partir c’est vivre, revivre et même naître à nouveau ? »

Assis au fond de bureaux poussiéreux, je ressentais souvent l’avant-goût froid d’une solitude promise qui ne serait pas un cadeau.
Un jour, dans ce confus futur que je voyais courir, insaisissable, quelques mètres au-delà de mon pare-brise, je vis nettement la silhouette d’une femme gentille — le fruit douloureux de ma fantaisie galopante — en train de préparer une valise avant de se passer le fard sur le nez :
« Tu sais, je pars en Amérique, mais ce n’est pas si loin que ça ! N’aie pas peur, mon cher ami. Dors tranquille, et je serai là à ton réveil ! Veux-tu que je t’emmène Marilyn, mon chou ? »

Giovanni Merloni

Ne le dis pas toujours (Zazie n. 62)

Mots-clés

Giovanni Merloni, Ne le dis pas toujours, 2018
huile sur carton 40 x 30 cm

Ne le dis pas toujours

I
Ne le dis pas toujours
de ce ton insistant
de cette voix de velours
que ton amour est violent.

Ne le dis pas de cet air angoissé
de cette voix téléphonée
(redoutable toile d’araignée)
que je suis presque une fée.

Car je suis, en revanche
le contraire d’une cloison étanche
ou sinon de l’égout parisien
où jeter tout et rien…

II
Ne le dis pas maintenant
que tu m’aimes trop ou tant.
Ne le dis pas non plus
que je vaux le Pérou.

Ne me dis pas, encore
que je serais ton aurore.
Ne le dis pas au vent
que tu serais bien content.

Je ne suis pas absente
ni cette ombre intransigeante
méfiante et étrangère
s’entourant de mystères.

III
Ne le dis pas avec fureur
que tu me donnes ton cœur
Ne me fais pas de promesses :
je ne serai pas ta comtesse !

Ne le dis pas, Icare
que ton amour est si rare.
Épargne-moi, Cyrano
ton avalanche de mots !

Quant à moi, si je hurle ou exagère
c’est pas toi qui me mets en colère.

IV
Ne me dis pas, pardi
que tu n’aimes pas les ennuis
que tu ne cherches pas ta joie
dans mon lit de sang et de soie

qu’il nous suffirait d’avaler
une bouchée de bonheur et gaité
sans vraiment nous embrigader
dans une route délirante et essoufflée.

Je ne te crois pas mon garçon,
mais je ne saurais pas te dire non.

V
Ne dis pas, sans façon
que tu vas perdre la raison.
Ne dis pas, pour finir
que tu vas t’évanouir

que tu vas loin de moi te distraire
Reste ici ! J’examine cette affaire…

Giovanni Merloni

P.-S.
Mais ne dis pas, à moi
que tu n’aimes que moi !

Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ? (extrait de la Ronde de janvier 2018)

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Aujourd’hui, je publie une texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 janvier dernier, autour du thème du paysage, publié ce jour-là  sur « à l’envi », le blog de Franck.
G.M.

Giovanni Merloni, Paysage en voyage, 2018
acrylique sur carton 50 x 51 (ébauche)

Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ?

Qu’il soit grand ou petit, beau ou laid, un paysage reviendra toujours à ce que nous saurons en dire et raconter. En fin de compte, sa description sera aussi importante que son essence.
D’ailleurs, la richesse de la description d’un paysage — s’échouant inévitablement sur un jugement subjectif et personnel qui devra forcément se confronter avec des jugements collectifs basés sur un ensemble de critères codifiés par la culture dominante — est aussi importante que la richesse du paysage même.
Donc, pour être en mesure d’apprécier un paysage, il faut savoir en parler, d’abord intérieurement, avec nous-mêmes. Le paysage se présente en fait devant nous comme un plat dont on est appelé à reconnaître les ingrédients et deviner les saveurs même avant de porter la fourchette à la bouche.
Cependant, chaque fois que nous nous aventurons dans le monde qui nous entoure, nous risquons de cogner contre l’émotion tout à fait inattendue d’un paysage changé, ou d’un paysage nouveau qui se présente à nos yeux sous une apparence inquiétante ou même embarrassante sinon carrément effrayante…
Heureusement, la culture de chaque pays vient au secours de ses citoyens en leur proposant une méthode bien expérimentée pour se défendre par exemple du choc d’une banlieue désolante ou détruite ou à l’opposé pour fixer dans la mémoire la soudaine beauté d’une vallée entourée de montagnes ou alors l’éclat d’une falaise se précipitant abruptement sur la mer…
Dans le jugement de chaque paysage est toujours présente l’idée d’une hiérarchie qui descend de « magnifique », « beau » ou « agréable » jusqu’à « désagréable » :
— Le panorama de la vallée de Cortina d’Ampezzo depuis la route descendant du pas Falzarego, aurait susurré mon père, est d’une beauté qui enlève le souffle !
— Lorsque je me suis accoudée pour la première fois sur le paysage du lungotevere depuis l’atelier d’un ami peintre rue Sant’Onofrio sur les flancs du Gianicolo, dit un jour Marina, une de mes camarades de l’université. D’en haut de cette fenêtre, j’ai eu la vive sensation d’être frappée par un poing sur l’estomac !
— Au couchant, après la pluie, m’écrivit un ami qui voulait m’inviter à Paris, la Tour Eiffel s’est détachée soudainement contre le ciel, avant de se rapprocher de moi, telle une dame élégante au sourire plein de promesses…

Chaque paysage s’enrichit au fur et à mesure de notre observation attentive, ou alors il s’appauvrit si notre regard paresseux devient distrait… Pourtant — en dépit des changements qui s’y produisent imperceptiblement et sans cesse —, ce paysage demeure toujours, indifférent à notre passage, dans une hypothèse d’éternité… tout en étant prêt à harceler notre âme sensible et fantaisiste.

Tandis que je le traverse, le paysage change continuellement autour de moi. C’est un paysage inoubliable, ce que je vois couler derrière la fenêtre d’une ambulance tout comme celui que j’observe dans un tableau de Mario Sironi ou depuis la tour des Asinelli à Bologne.
Pendant cette traversée infinie, il ne faut pas négliger le « syndrome de Stendhal » dont je pourrais être saisi en observant la montée de la marée qu’en quelques minutes transforme Mont Saint-Michel en île…
Je découvre alors qu’un paysage s’adapte très bien à la taille et aux couleurs figées d’une carte postale, et qu’il peut assumer aussi la force menaçante d’une intempérie !

Sinon, il serait intéressant d’évaluer en quelle mesure les transformations apportées au paysage par le travail de l’homme contribuent à la beauté du paysage même.
Pendant une inoubliable journée sur la côte d’Amalfi, un ami de mon père — qui avait écrit le sujet et le scénario d’un film célèbre avec Vittorio De Sica et Gina Lollobrigida (1) — scandalisa tout le monde avec une phrase péremptoire que personne n’osait partager.
« Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ? avait-il crié. Un paysage nu et sauvage, où l’on ne peut pas identifier la trace de la main de l’homme, ne m’intéresse pas du tout ! J’aime au contraire la nature maîtrisée par le génie des hommes ! Amalfi et sa casbah inextricable valent mille fois mieux qu’un promontoire inaccessible, à pic dans l’eau ! »
Il s’agissait bien sûr d’une provocation. Quel paysage demeure intègre dans sa forme originelle ? Quel paysage sortira indemne de la manipulation — bénéfique ou maléfique — d’êtres humains seuls ou associés ?

Pour conclure, en parlant de paysage (et de paysages) il est presque inévitable qu’on sorte du thème et du paysage même avec la conscience de ne jamais être à la hauteur de la tâche d’en décrire les contours ou les couleurs… Parce que le paysage est la vie même : le paysage de tous les jours c’est la vie au jour le jour, tandis que celui que nous voyons pour la première fois pendant des vacances heureuses c’est un paysage extraordinaire qui ne nous appartiendra jamais….

En octobre 2000, ma femme vint me récupérer après un séjour de presque dix jours dans une clinique romaine où j’avais assisté à bien de souffrances ainsi qu’aux petites joies que peuvent déclencher l’envie de vivre et la solidarité humaines. En peu de temps, on s’habitue à ces quatre murs et l’on s’affectionne même à cette étrange communauté où le sourire est la seule arme pour survivre… et l’on oublie qu’au-delà du grand escalier et du hall d’en bas (dont nous gardons le vague souvenir d’un froid sinistre), une banlieue laide et anonyme se réjouit de son indifférence, tel un immense terrain vague…
Toujours est-il que lorsque la voiture se mit à courir, en cette matinée de soleil et de brise légère, je découvris dans la lumière nette qui caressait les maisons et les arbres se détachant contre le ciel la quintessence de la beauté ! Une beauté qui venait à ma rencontre comme une gifle affectueuse ou un cadeau.

Giovanni Merloni

(1) Ettore Maria Margadonna : « Pain, Amour et Fantaisie » (1953)

Portrait d’une mère

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Portrait d’une mère

Voilà mon brouillon pictural du jour : une mère pensive rêvant de solitudes luxuriantes, tandis que ses deux filles au corps caché (sans doute agréable) s’inquiètent surtout pour le manque d’amour, l’une des conséquences de l’incommunicabilité entre les humains, de plus en plus évidente en cette époque de prodiges dans l’art de la communication.

Giovanni Merloni

Paris, 7 février 2018, image empruntée à un tweet de @f_lebel