« Ils ont fait un désert et l’ont nommé Paix… » (Extrait de la Ronde du 15 juillet 2018)

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Le Nil vu de l’avion, janvier 1983

« Ils ont fait un désert et l’ont nommé Paix… »

Dans les adorées cartes muettes de mon adolescence — où les mers et les fleuves prenaient orgueilleusement le dessus vis-à-vis du réseau des villes, des routes et des lignes ferroviaires — avec les volcans, les failles géologiques et les tremblements de terre, les déserts figuraient surtout comme un phénomène de la Nature ayant sans doute la fonction de rappeler aux humains que rien n’est acquis à jamais, parce que tout demeure dans un équilibre plus ou moins précaire : tout change continuellement, il faut donc faire toujours attention…

Le désert qu’on voit d’en haut de l’avion descendant sur Le Caire, ressemble aux dunes qui longent les océans et les mers. Également, une plage méditerranéenne assiégée par le soleil d’été évoque en moi le désert, un endroit redoutable où l’on peut facilement se perdre et mourir de soif.
Cela entraîne aussi des personnages emblématiques, comme Saint Antoine harcelé par le Démon, ou l’ambigu Lawrence d’Arabie, ou alors les archéologues qui ont creusé les sables à la découverte des civilisations ensevelies avec leurs alliés les spéléologues, toujours prêts à se faufiler dans les abîmes et les galeries souterraines les plus effrayantes.
Avec son hypothèse de mirages et de mondes mystérieux qui bougent jour et nuit au-dessous d’une immense surface inhospitalière, le désert garde dans notre culture occidentale un charme contradictoire, comme tous les extrêmes d’ailleurs. Voilà alors que le désert est convoqué dans nos métaphores quotidiennes :
« On a dû traverser le désert, avant d’atteindre un peu de bonheur et tranquillité… »
Ou alors dans certaines expressions emblématiques :
« (au Viêt Nam) les États-Unis ont fait un désert et l’ont nommé Paix… »
« … en ce désert surpeuplé qu’on appelle Paris… » (s’exclame Violetta dans la Traviata de Giuseppe Verdi)
et cætera…

Cependant, toutes ces images risquent de devenir anachroniques de nos temps méchants, où le désert a cessé désormais de se figer qu’en métaphore des hauts et des bas de la planète. Parce qu’aujourd’hui une pareille sensation de manque (et disparition de la vie animale et naturelle) est partout et nulle part, tandis que la notion même de désert se décline et se multiplie de façon impressionnante en contribuant de plus en plus, hélas, à la désertification de notre espérance de vie.

Dans les années 1960, en Italie, les rares personnes qui en avaient la conscience, s’inquiétaient vivement et criaient vainement au scandale pour l’édification sauvage qui serrait dans un étau de béton les Temples d’Agrigento, par exemple, ou pour la destruction des côtes, jusque-là presque intactes, où proliféraient sans aucune règle les lotissements de villas privées. Et l’on n’était qu’aux exordes d’un phénomène de « désertification immobilière » qui a progressivement appauvri notre pays sans pour autant enrichir les communautés au fur et à mesure concernées.

Je vois maintenant qu’une massive urbanisation sans scrupule ni loi se déclenche aussi autour des pyramides du Caire : le désert de béton est en train d’engloutir l’ancien désert de sable ayant la fonction, depuis des siècles, de « filtre » ou de « jardin » vis-à-vis du plus extraordinaire site archéologique de la Terre !

Certes, rien n’est vraiment définitif sur les cinq continents. Les Pyramides retrouveront un jour, sans doute, l’aura incontournable que ces assauts irresponsables sont en train de leur enlever. Et les forêts aussi, ces poumons indispensables pour la vie animale, résisteront à la faux assassine où seront remplacées, un jour…

On pourrait écrire des livres et des livres pour témoigner un à un les crimes contre la Nature que les hommes sont en train de perpétrer, en expliquant (moi aussi j’ai essayé de le faire) les logiques perverses et souvent criminelles où l’indifférence et la vénalité fusionnent sous la bénédiction d’un capitalisme de plus en plus malade et agressif.

Atterrissage au Caire, janvier 1983

Mais à quoi bon en parler, s’il n’y a pas quelqu’un capable de travailler dans le sens contraire de toutes ces destructions, voire dans la bonne direction ? À quoi bon jouer du scandale comme s’il s’agissait d’une harpe mélancolique qui résonne dans un vide de mort au lendemain d’une nouvelle Hiroshima ? J’ai toujours cru que les humains, chacun dans sa spécificité, garderont toujours assez d’intelligence et de savoir-faire pour « repartir de trois » (comme le disait l’inoubliable acteur-réalisateur Massimo Troisi) après la débâcle d’un système économique et social qui ne marche pas (surtout quand on prétend de le remettre « en marche », en insistant sur des « réformes » qui se sont déjà révélées en d’autres pays nuisibles pour la société et la démocratie).
Pour repartir, comme après un écrasant chagrin, il nous faudra un peu de silence, beaucoup de vigilance républicaine et… des hommes et des femmes de bonne volonté.

Oui, je ne crois pas aux génies, auxquels je suis prêt à accorder les droits d’auteur pour d’éventuelles découvertes scientifiques ou des innovations technologiques positives. Mais les gens trop intelligents (surtout ceux qui prétendent l’être) devraient être regardés avec respect… donc avec le légitime soupçon qu’ils ne seraient pas à la hauteur de diriger les vies des autres ni de faire vraiment du bien pour les autres. Sauf des exceptions, bien sûr, notamment dans le monde de l’art…

Oui, dans le silence qui succédera à la désertification violente et belliqueuse à laquelle nous assistons dans un angoissant sentiment d’impuissance, ce seront surtout les travailleurs honnêtes, les bons pères et mères de famille, les gens qui offriront humblement leurs habiletés et expériences comme un service, qui pourront remettre debout le pantin et reconstruire le jouet irrémédiablement cassé.

Des hommes et des femmes de bonne volonté, guidés, comme les personnages de José Saramago dans « Aveuglement », par quelqu’un qui a encore les yeux bons pour voir où mettre les mains et les pieds.

En cette hypothèse d’optimisme désespéré, l’homme extraordinaire « qui plantait des arbres » dans le merveilleux livre de Jean Giono, s’avère, encore plus aujourd’hui, comme une figure exemplaire et charismatique dont la route vertueuse devrait être indiquée aux nouvelles générations :

« Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffit pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette œuvre digne de Dieu. » (1)

Giovanni Merloni

(1) Jean Giono : L’homme qui plantait des arbres (1983), Collection Folio Cadet, Gallimard Jeunesse, 2002

Nous devons devenir ennemis de nous-mêmes, jusqu’à nous prendre pour des inconnus (La pointe de l’iceberg n. 2)

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Giovanni Merloni, La pointe de l’iceberg, acrylique sur carton, 2018

Nous devons devenir ennemis de nous-mêmes, jusqu’à nous prendre pour des inconnus

Dans une de ses chansons les plus connues (« On est tous de passage »), le chansonnier Franco Battiato constate le bruit de fond qui dérange de plus en plus notre existence, pas seulement en Italie, en nous enlevant le temps et même l’envie de réfléchir lucidement à notre vie intime :

E intanto passa, ignaro
Il vero senso della vita (1)

Heureusement, on peut se rebeller et se forger une vie à côté de la plaque avant de découvrir qu’on ne sera pas seuls. En dehors des escalades au succès et au pouvoir de l’argent on pourra atteindre le bonheur dans une petite ou grande communauté de récalcitrants comme nous.
Mais, qu’est-ce qui nous pousse à écrire un journal pour y ressusciter le « véritable sens » de notre vie passée après l’avoir longuement cherchée au-delà d’un miroir cassé ?
Est-ce que notre vie passée était heureuse, extraordinaire, unique ? Est-ce qu’on a appartenu à une minorité d’exclus qui ont su quand même profiter de la vie ? Est-ce que le monde a changé et la société est en train de perdre ses prérogatives de « lieu central » pour l’échange entre les humains désireux d’évoluer sans faire de mal à une mouche ? Est-ce que mon existence, donnant vie à plusieurs personnages ayant juste quelques petits traits en commun, pourrait être utile pour un portrait collectif de cette époque révolue qui pourrait même n’avoir pas vraiment existé ?
Si j’essaie de recomposer ce qui flotte dans la mémoire de mon existence contrariée et souvent difficile, je reviens à un étrange puzzle aux couleurs vivantes où je vais toujours chercher ce que je viens d’appeler le véritable sens de ma vie, avec la cohérence – là où elle existe – de mes inquiétudes et de mes enthousiasmes. Une recherche qui exige un équilibre entre le souvenir vain de mes prouesses (et de rares élans d’altruisme que l’amour ou l’orgueil m’ont dictés) et la reconnaissance pour ceux qui m’ont donné la vie ou me l’ont redonnée, en me tendant la main pour que je puisse remonter la pente et sortir du gouffre.

Donc, chaque journal répond à une nécessité tellement forte de consolation et de catharsis qu’on s’y consacre sans retenue, sur n’importe quel support, profitant des parenthèses que nous offre le hasard, jusqu’à se contenter, comme Ferdinand-Pierrot le fou, d’une écriture fragmentaire et délabrée.
On écrit alors au journal, à une feuille de papier ou à une coquille fossile comme si c’était une personne totalement étrangère qui se révèle enfin familière et fidèle. S’il n’est pas brûlé, notre journal sera retrouvé et livré à un notaire méticuleux qui en confiera une copie à des anthropologues passionnés.

J’écris au jour le jour le journal de notre vie difficile pour qu’il en reste une trace, parce que finalement il ne s’agit pas que de ma vie à moi. Il s’agit de la vie d’une entière génération d’hommes et de femmes, me ressemblant ou pas, ayant traîné, comme moi, dans une famille exiguë ou nombreuse, dans un quartier laid ou beau, dans une ville grande ou petite.
Des personnes que j’ai connues, qui me demeurent pourtant inconnues à plusieurs égards, tout comme je le suis, connu et inconnu pour tant d’autres et moi-même.
Des personnes qui ont essayé, comme moi, de pactiser avec le monde et de s’y creuser un destin.
Des personnes qui ont ressenti, comme moi, l’urgence de changer, de briser les ponts et se sauver ailleurs pour y entamer une nouvelle vie.

Écrire alors librement et légèrement — comme me suggérait avec bienveillance Giorgio Barberi Squarotti —, laissant aux mots mêmes le choix de devenir les roues, le moteur ou la carrosserie de cet étrange véhicule en forme d’escargot séché qui voudrait à tout moment partir en voyage en direction de l’essentiel et du beau.

Mais comment pourra-t-elle me devenir familière, une page électronique ? Et puis, quand je me découvrirai soudé pour la vie à cette page réelle et inexistante à la fois, comment ferai-je à éviter sa disparition tout à fait probable ?
Peut-être faut-il vraiment écrire en temps réel, sous les yeux de tout le monde, profitant de la distraction de la plupart des gens et s’accordant l’humble espoir d’un coup de foudre qui se déclenche (bruyamment, à l’improviste et à mon insu) dans le cœur de quelqu’un qui décidera, en sauvant mes mémoires, d’écouter patiemment, à travers la mienne, la voix de ceux qui ont donné vie aux mondes que j’ai habités.
Dans mon blog… sera-t-il possible de réaliser une chose comme ça ? Oui, ce sera possible, à condition de sauter au fur et à mesure les pages où la douleur ou la joie pourraient paraître trop évidentes, s’efforçant de brider le désir de tout dire avec le goût quelque peu diabolique de créer des vides.
Oui, si l’on veut transmettre ces quelques traces d’universel qui sillonnent nos petites vies, nous devons devenir ennemis de nous-mêmes jusqu’à nous prendre pour des inconnus.

Giovanni Merloni

(1) Entre-temps, passe, ignare, le véritable sens de la vie.

Mes cher lecteurs, je vous prie de pardonner la mise en page non justifiée… à cause des travaux en cours sur mon ordinateur. Merci à mon iPad, qui a su quand même remplacer le Maître !
G.M.

Un insoumis raisonnable (La pointe de l’iceberg n. 1)

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Giovanni Merloni, Les deux îles, acrylique sur carton 54 x 78 cm, 2018

Un insoumis raisonnable

Quand j’étais dans le plein de mes forces, je trouvais toujours dans mon esprit la façon de faire front aux ruptures et aux tempêtes que mon destin d’insoumis raisonnable me préparait au fur et à mesure de mes inévitables tournants de vie.
Dans mon for intérieur, je me fabriquais un antidote aussi puissant que désespéré venant de deux mots clés : « la quête d’un ailleurs » où je pouvais recommencer derechef ma vie ; « l’amour pour une femme » surgissant de cet ailleurs. Une femme qui serait la raison même de mon changement.
Et cet amour a toujours réussi soit à soigner les blessures que j’avais accumulées avant, soit à m’octroyer de nouvelles citoyennetés… même si cela a souvent entraîné d’écrasantes bombes à retardement qui ont explosé bruyamment dans mon corps et mon âme brisant mes certitudes et ma naturelle insouciance.
Par conséquent, j’ai toujours été un insoumis qui ne savait pas l’être jusqu’au bout, un peu comme Baptiste, l’inoubliable funambule des Enfants du paradis…

Maintenant, depuis que les forces ne sont plus tout à fait les mêmes, mon désir de changement et d’intégration dans un monde nouveau cognerait inexorablement avec le manque de quelque chose que je n’ai pas oublié d’avoir eu, mais je n’ai plus.
Donc, je ne bouge pas. Mais si jamais je devais brusquement déménager et me sauver ailleurs, ma vie future serait probablement hantée par l’impossibilité de profiter jusqu’au bout de l’amour pour vaincre la solitude…

Giovanni Merloni

Déserts (Contribution de Jean-Pierre Boureux à la Ronde du 15 juillet)

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Bienvenus à la Ronde du 15 juillet 2018 ! Cette fois-ci autour du mot « désert/s ». Avec grand plaisir, j’héberge ici Jean-Pierre Boureux, auteur du blog Voir et le dire, mais comment ? que j’apprécie vivement. Merci, Jean-Pierre, pour votre belle contribution !

Déserts

Vaste étendue aride de sable ou de pierres dont je ne connais rien, exceptées quelques zones de faible étendue en Europe de l’ouest, dont le ‘Désert de Retz’,  faux désert peuplé de la douceur de vivre propre aux gens d’Ancien Régime favorisés par Fortune et retirés en leurs ‘fabriques’ tel François Racine de Monville. Pourtant dès l’enfance le mot attisait mes sens en éveil vers quelque nouveauté à découvrir, et très vite j’ai su que le désert est vivant. 

-par l’esprit : quantité de voyageurs ont été saisis à tout jamais par ces surfaces infinies, lisses ou rugueuses au point de vouloir y retourner, y vivre, y mourir. Lieux de contemplation propices à la réflexion philosophique ou théologique lors du ‘retrait eu désert’, endroits où le retour sur soi ouvre les portes de l’infini universel.

-par la vie même, étonnamment : nombre d’organismes se sont adaptés à ces ergs et regs comme ils savent tout aussi bien faire en ces autres déserts jamais nommés ainsi = hautes montagnes et fosses marines gigantesques.

Dès l’enfance donc,  comme écrit ci-dessus, car mon « Désert vivant » fut un livre publié sous ce titre par Walt Disney en 1955. J’avais neuf ans. Richement illustré, annonciateur d’une politique éditoriale tournée vers le ‘grand public’ il connut un certain succès de librairie. Tout y est orienté vie et le choix des photographies révèle ces forces obscures qui depuis le vide ou trop plein originel et par le processus mystérieux de l’évolution ont permis l’expression de vie sous des formes végétales ou animales extraordinaires. S’il ne fut le déclencheur de mes penchants naturalistes du moins y a-t-il contribué. 

Quelques courtes années plus tard, quand par des étés très chauds au long des savarts en balcon sur les rives de l’Aisne stridulait la cigale de Bourgogne, quand en ces mêmes heures je parvenais à distinguer parmi les hautes tiges herbacées la silhouette à nulle autre pareille de la mante religieuse, alors oui,  j’étais comme emporté vers ce désert vivant imaginaire et présent tout à la fois. Curieusement cet ouvrage a également été retenu par le mathématicien Cédric Villani, parmi ses souvenirs d’enfance, tel qu’il en fit part dans un article du ‘Monde des livres’ du vendredi 14 septembre 2012 dans lequel il exalte le vivant des mathématiques. 

Encore déserts tous ces déserts planétaires ?  

Ci-dessus : fort apprécié de la famille Claudel et spécialement de Paul et Camille, le chaos rocheux de « la hottée du diable » à Coincy et Bruyères-sur-Fère, Aisne. Peinture numérique sur tablette d’après original au pastel par J.-P. Boureux.

Texte et Images : Jean-Pierre Boureux

Aujourd’hui, la ronde tourne dans le sens suivant :

chez

Je ramasserai ces haillons et ces mouchoirs sales (Bologne en vers n. 18)

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Je ramasserai ces haillons et ces mouchoirs sales

Dans le noir, juste avant l’aube,
je ramasserai ces haillons et ces mouchoirs sales.

Dans le désert de mon cœur
je verrouillerai les enseignes éteintes
de ce quartier incolore qui me fut gentil.

Dans un trou de ma poitrine,
je garderai la photo froissée
le sourire surpris, les yeux étincelants
de la seule femme que j’aimai.

Ce sera sans doute un matin froid
où le vent expérimenté
frappera brusquement aux rideaux métalliques.

Dans cet air sombre et hostile
mes pas malhabiles fouleront les trottoirs
en laissant derrière eux le sillage noir
de regards emboués de tristesse.

Dans ce vacarme silencieux
j’emprunterai une gueule quelconque
et, d’un coup, je me déroberai
aux mesquineries bien connues
qui voudraient m’empêcher
de fredonner mon chant faux
parmi les ombres en cohue.

Au petit soleil, le souvenir m’écrasera
des amis riant fort sous l’ampoule
et leur cri déchirant zigzaguera
parmi les poteaux qui s’écoulent.

Y aura-t-il d’autre moyen, à cette heure fatidique
de savoir qu’à jamais je suis seul ?
Que mon destin de partir va s’étendre
tel un triste linceul
sur un mot de fierté maladroite
sur un geste d’orgueil ?

Seul, j’arpenterai des chemins
de terres arides et fleuves. Quand
au sommet des ponts
je croiserai moi-même,
ce que j’étais vraiment,
j’aurai sur-le-champ l’envie
de faire demi-tour.

Vous ne m’entendrez pas
quand je partirai,
ramassant mon corps amoureux
à la hâte, dans le noir,
juste avant l’aube.

Giovanni Merloni

mulino a vento_fardellox poésie

Lien texte italien 

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

Une statue (Bologne en vers n. 17)

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Giovanni Merloni, Le trapèze, acrylique sur papier 46 x 64 cm, 2015

Une statue

1.
Une statue gesticulante
nous a parlé et même hurlé
avant d’arracher, affolée,
les fils bleus du tramway,
pour se forger, à notre insu,
une cravate tordue
et s’éloigner, tristounette,
parmi des branches violettes
octroyant, juste au bout,
une jolie porte secrète.

Sur mon même sentier, avait-elle marché
cette statue descendue de cheval
orpheline de son piédestal
emboîtant mes pas irréguliers
indifférente aux échos retentissants
de nos corps inexistants.

La fatigue c’était alors mon métier.
Chaque jour j’effondrais dans sa crue
et j’en ressuscitais tout entier
comme en sortant du marbre d’une statue.
Cela m’apprit à me résoudre à la vie
jusqu’à me découvrir gaillard et serein,
ma tête épuisée à même tes seins.

2.
Bien avant, une statue de bois
avait caressé tes cheveux blonds
d’où coulèrent à l’unisson
sur nos bras enchevêtrés
des larmes brûlantes, liquéfiées
libérant enfin nos poitrines boueuses
de toute ombre visqueuse.

Bien avant, une statue de cendre
avait emmené notre amour
dans une grotte de joie
auprès d’un lac de velours
s’évaporant brusquement à rebours
sous des draps de carton.

Bien avant, une statue de cire
s’était dissoute en arpèges
au milieu de nos corps de liège,
nous apportant une rengaine,
ratatinée et étrangère,
envoûtante et grossière
avec l’aubaine inespérée
d’une caresse qui nous réjouit
mes yeux dans les tiens enfouis
lors d’un jour de paix endormie.

Bien avant, une statue d’étoffe
ensevelie par des chiffons de soie
et des foulards de faux coton
ouvrit une brèche dans nos remparts
nous laissant librement arpenter
les labyrinthes sans fin
où se cachait, irrévocable, le destin
de nos vies de pantins.

3.
Il s’agissait
d’une statue de papier,
d’une statue de neige,
d’une statue de feuilles,
d’une statue de mains, de pieds
de sexes entrelacés.

Il s’agissait
d’une statue aux yeux vidés
par des pigeons terrorisés,
d’une statue de granit rose,
d’une statue aux branches soyeuses
où nos blanches chemises accrochées
se rendaient, telles des voiles délabrées
à l’évidence de la chose.

Il s’agissait
d’une statue qui arrêta de chanter,
de rire et nous câliner
reflétant, rien que pour nous
les lumières et les sons inconnus.

Il s’agissait
d’une statue statuée.

Giovanni Merloni

la statua 740

Giorgio De Chirico – sculpture exposée pendant l’été 2004 dans la cour du Palais des Diamants à Ferrare

Il y a 5 ans pile, le 1er juillet de 2013, j’avais publié cette même poésie, « La statue », qui demeura inaperçue, à part le commentaire de Dominique Hasselmann.
Cinq ans après, en entamant cette deuxième publication, je me suis rendu compte que dans le texte français de la première traduction il y avait beaucoup des choses à reprendre.
Il ne s’agissait pas que de la traduction et du choix de mots appropriés et poétiquement efficaces dans la langue de Jean Giono.
Il fallait aussi, pour une meilleure cohérence expressive, revenir à quelques passages du texte italien qui n’étaient déjà pas trop clairs et compréhensibles dans la langue de Umberto Saba.
Au bout de ce travail le nouveau texte vous livre une « chose » tout à fait différente, qui correspond sans doute mieux à mes exigences expressives actuelles ainsi qu’à mes états d’âme de l’époque (années 1976-1977) où la première ébauche italienne a vu le jour.
Tout cela m’a fait bien sûr réfléchir à ces 5 années que j’ai consacrées intensivement à mon blog et à cet étrange échange réel-virtuel avec des lecteurs connus et inconnus. Cinq ans, ce n’est pas une courte quota de mon existence, où j’ai moins profité qu’auparavant du monde physique qui m’entourait et notamment des mille suggestions ou des jardins en grand nombre de Paris…
Il y a eu sans doute des personnes qui ont critiqué plus ou moins ouvertement mon abnégation voire mon acharnement à communiquer avec mes confrères français même si ma langue française n’était pas toujours maîtrisée ni efficace…
Cependant, je crois que cela a été très, très important pour moi, tandis que ce « work in progress » n’ayant pas d’alternative s’est révélé au contraire une formidable façon de croître et d’apprendre le meilleur de la vie.
G.M.

Combien de mots (Bologne en vers n. 16)

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Giovanni Merloni, En contre-couchent, acrylique sur toile, 2018

Combien de mots

Combien de mots
nous héritons
de la peur de la nuit
de la misérable noblesse
de nos jours engourdis.

Combien de mots
en dépit de la fatigue.

Combien de mots
compromis par l’enthousiasme.

Combien de mots
pour nous dire combien
nous nous sommes manqués,
combien de mots
pour te raconter de moi
pour me raconter de toi :
« ô combien hier ce fut triste »
« ô combien ce matin fut lent »
« ô combien cet après-midi
fut furieux ! »

Combien de mots
pour étouffer le scandale
d’avoir emprunté cette retraite
à une déesse distraite.

Combien de mots
pour qu’il devienne enfin juste
ce silence des baisers
cette profondeur de la nuit.

Combien de mots
pour ajouter de la force
au délire de notre abandon.

Combien de mots
tels des funambules
nous avons poursuivis
pour nous dérober
à l’orgueil, à l’embarras
de cette rencontre.

Combien de mots
pour esquiver
le fantôme douceâtre
de la solitude annoncée
du retour chez soi
chez elle, chez lui
chez lui, chez elle.

Combien de mots
pour nous forger des carapaces
de héros solitaires
que bercera gentiment
la musique de la mer.

Combien de mots
pour tout tromper
et tromper nous-mêmes
avant de glisser
dans un nouvel ordre des gestes
qui nous ouvrira à nouveau
la porte invisible
(ô combien légère)
de notre entretien
(ô combien vrai !)
(ô combien chaud !)
(ô combien froid !).

Combien de mots
se perdent au loin
dans un trou noir constellé
de hurlements, de sanglots,
de petits pas brisés.

Combien de mots
voudraient remonter en troupeau
du fond désespéré d’une nuit
qui va se terminer dans un autre lit.

Combien de mots
pour nous plaindre de nos échecs
pour nous reprocher
réciproquement
le train qu’on a raté
où l’on aurait pu se connaître
et se marier aussitôt…

Combien de mots
pour nous autoriser
ce véritable amour qui nous unit
de toute volonté en dépit
par ces instants de crève-cœur
que nous nous arrachons
comme des voleurs.

Combien de mots
entrent et sortent
de nos lèvres ardentes
de nos yeux clos
de nos imprudentes mains
abandonnées dans un beau rêve
d’horizons lointains.

Giovanni Merloni

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TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Que sera sera (Extrait de la Ronde du 15 mai 2018)

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Aujourd’hui, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 mai dernier, autour du thème du souvenir, publié ce jour-là sur « chemin tournant », le blog de Serge Marcel Roche (@Chemintournant) (1).
G.M.

Giovanni Merloni, Que sera sera, calame à l’enchre de Chine sur carton, 2018

Que sera sera

Je n’aurais pas dû attendre la dernière minute.
J’allais à la rencontre de mes amis de la Ronde sans me faire de soucis. Je me disais que le 15 mai était encore loin, et m’amusais à errer parmi des souvenirs éloignés ou proches comme s’il s’agissait de rêves en lutte les uns contre les autres.
Je me demandais : « Est-ce qu’on peut épingler les souvenirs à des étagères secrètes ? » « Demeureraient-ils tranquilles à leur place, sans bouger ou filer à l’anglaise ? »
« Y a-t-il un rapport entre les objets et les images évoquant par exemple une personne chérie et les souvenirs de cette même personne qui font irruption dans nos rêves diurnes et nocturnes, sans nous prévenir ? »
« Que reste-t-il de tout cela ? »
Je me demandais aussi si j’avais tout rêvé de ma vie passée ou ultra-passée, puisqu’il a toujours été très difficile de la raconter. En tout cas, je ne réussissais pas à trancher, à décider de quoi aurais-je trouvé enfin le courage de me libérer avec le talent nonchalant d’un ailier gauche, avant d’en partager la reconstruction, ô combien difficile…
« Parlerai-je d’un souvenir d’amour ou d’un souvenir de mort ? »
« Ressusciterai-je l’un de mes conjoints, ayant formé intimement ma personnalité et son parcours constellé d’intermittences ? Ou alors ferai-je revivre un ami, une amie, une personne rencontrée par hasard, dans la rue, le temps d’un instant ? Un quidam qui me donna pourtant, si le souvenir est sincère, quelques inoubliables suggestions ? »
J’étais juste en train de faire une sorte de liste mentale des rencontres que le hasard m’avait octroyées avec des inconnus clairvoyants et parfois même charismatiques, quand la nouvelle insupportable du dernier attentat de Paris a tout brisé.
Incapable de me souvenir de quoi que ce soit, je me suis figuré la mort de cet homme de vingt-neuf ans qu’on a appelé provisoirement « un passant ». J’ai essayé de reconstruire le trottoir où celui-ci poursuivait le fil de quelques engagements, s’adonnant aussi, comme la plupart des passants parisiens, à l’insouciance d’un samedi soir comme les autres, à cette petite liberté qu’augmente le plaisir de croiser des gens installés aux terrasses des bars, en train de s’échanger des sourires, des petits contacts, des promesses… J’ai vu ou cru voir la scène d’un film d’horreur tout à fait déplacé et brutal dont je n’aurais jamais voulu me souvenir.
Puis j’ai pensé à cet homme de vingt-neuf ans… C’est le même âge que j’avais quand mon deuxième enfant, Paolo, est né. Il a maintenant quarante-quatre ans et se promène, lui aussi, vertigineusement, dans les rues de Paris, comme moi-même d’ailleurs…
Je me suis alors souvenu de premières heures de Paolo et j’ai revu son nez de Pinocchio pointant derrière la vitre de la couveuse où l’on avait emprisonné le temps, heureusement bref, d’être hydraté… Quand il était un bébé, Paolo ressemblait beaucoup à sa mère, mais aussi à mon père, ce qui s’est successivement accentué jusqu’à cet âge adulte où il m’arrive de m’adresser à mon fils avec les mêmes attitudes de respect et d’attente de protection que je réservais à mon père, que j’appelais « babbo »…
« Dépêchez-vous à faire des enfants ! » disait mon babbo, en s’accompagnant d’un geste éloquent. Mais pour ma sœur, mon frère et moi, c’était encore tôt, hélas.
Il aurait été bien fier de ses sept petits-fils, venus au monde au bout de dix-huit ans après sa disparition. Et, peut-être, ce nouveau rôle de grand-père l’aurait emmené à nous laisser découvrir quelques-uns de ses secrets…
Mon père est parti, encore jeune, avant l’explosion de 1968. Il n’a rien su de la décadence de son Parti socialiste, auquel il avait consacré toutes ses aspirations et convictions honnêtes et profondément sages. Il est resté en deçà d’une série de changements imprévisibles à son temps… Je n’ose pas imaginer ce qu’il se passerait si j’avais la chance de le rencontrer maintenant… Qu’est-ce qu’il dirait en sachant par exemple que depuis 2015 deux cent quarante-six personnes ont été tuées en France lors des actes de terrorisme, que les États-Unis ne sont plus les libérateurs d’antan… pour ne pas parler de ce qui se passe en Italie, de la corruption, du chômage de plus en plus dramatique, de la perte de confiance dans la politique !
Je me souviens de son chapeau gris, de ses costumes avec gilet qu’un tailleur de sa confiance lui fabriquait de façon qu’on ne s’apercevait pas de son allure un peu courbe. Et je me souviens, bien sûr, de son penchant pour Doris Day… 

Je me souviens de son arrivée à Cortina d’Ampezzo, au début du mois d’août de l’été 1955, avec la Fiat Giardinetta « Roma 155394 » (eh oui, je me souviens aussi du numéro de la plaque…). Il s’agissait d’une voiture d’occasion qui ne dépassait pas les 80 km/h sans être attrapée par un inquiétant tremblement. Pourtant, notre père s’aventurait sans aucune crainte dans les pas dolomitiques, tout en emmenant les quatre autres membres de la famille ainsi que la cousine Dora ou, d’autres fois, mon oncle Dodo et ma tante Antonia… Les montées étaient pénibles pour le radiateur qui fumait, mais les descentes étaient folles, accompagnées de chansons adaptées à nos esprits créatifs.
Il s’agissait parfois de voyages interminables, avec nombreuses étapes avant d’attraper notre but. Nous sortions chaque fois de notre glorieuse boîte de sardines comme autant de clowns d’un cirque. Et c’étaient pour nous des occasions pour courir, grimper sur des rochers, se rouer sur les prés, courir auprès d’une fontaine… Et, si notre terminus provisoire était Venise, une inattendue liberté du corps et de l’esprit nous comblait, en mettant à l’épreuve nos inépuisables énergies… 

Assis derrière notre père, nous apprenions insensiblement à conduire, sans besoin de leçons supplémentaires, rien qu’à le regarder. Parfois, il nous demandait de poser une main sur son épaule parce qu’il souffrait de rhumatismes en conséquence d’une vie très éloignée du sport et de toute activité physique. Il marchait longuement, bien sûr, orgueilleux de son bâton de montagnard embelli par les plaques des refuges… Mais son esprit contemplatif se traduisait surtout dans un amour invétéré pour son appareil photo, la fameuse Comtesse Zeiss, dont il se servait pour fixer à jamais le portrait des personnalités qui se formaient brusquement ou sournoisement en chacun de nous…
Derrière l’inexprimable « distance bienveillante » que son rôle de père équilibré lui imposait, il nous aimait plus que toute autre chose au monde. Cela se manifestait surtout quand quelqu’un de nous se faisait mal ou tombait malade… quand ma sœur aînée attrapa la pneumonie ou mon frère cadet tomba d’un vélo… ou alors quand j’eus mon premier incident de voiture…
Un ami m’avait accompagné à l’hôpital où l’on était en train de me recoudre un angle de la bouche quand je vis mon père arriver de son pas élégant, avec sa voix chaude qui ne se perdait pas en trop de mots ni surtout d’exclamations inutiles.
Cet attachement aux siens me ramène brusquement un souvenir assez triste.
Mon père, malade dans son lit, tenait foi à l’accord qu’il avait voulu lui-même : « Si vous savez que je dois mourir, ne me le dites pas ! » Donc il avait été soigné toujours avec le sourire, comme s’il s’agissait d’une mauvaise maladie d’où il se serait affranchi, tôt ou tard… Mais ce jour-là, quand mon frère fut convoqué par erreur pour partir en avance au service militaire, il eut une réaction inoubliable.
Depuis longtemps il n’appelait personne au téléphone. Ce jour-là, il s’empara brusquement du combiné et appela le Parti socialiste. Nous fûmes étonnés en voyant la désinvolture qu’il affichait avec les différentes personnes qui lui répondirent : il n’aurait pas eu la force de résister au mal sans avoir toute la famille autour de lui. Ou, pour tout dire, il ne voulait pas mourir sans que mon frère fût là… 

Pendant toute sa vie, cet état d’appréhension à fleur de peau, que toute la famille lui reprochait, se manifestait presque tous les jours si ma mère n’était pas à la maison.
« La mamma ? » disait-il en rentrant. Tout de suite après on le voyait à la fenêtre, ou alors il sortait pour aller à sa rencontre.
Rarement, j’ai vu mon père s’aventurer à pied dans notre quartier de proche périphérie. Il partait en voiture même si elle rentrait de l’école avec le bus. Pourtant, il réussissait toujours à l’intercepter, retrouvant ainsi son calme et sa confiance.
Et, le plus souvent, il préférerait l’accompagner à ses rendez-vous et l’attendre en voiture. Puisque la vie de ma mère et de ses enfants comptait pour lui même plus que la sienne, il se soumettait de bon gré et même avec enthousiasme à ce rôle de chauffeur-accompagnateur…
Mais, ne travaillait-il pas ? Comment est-il possible que sa profession d’avocat lui laissât le loisir de s’occuper des déplacements de sa famille ?
Le matin il ne sortait pas très tôt, mais il avait sans doute une série d’engagements dans les tribunaux (et notamment à la Cour des comptes) qui l’épuisaient. En tout cas, il était assis à notre table ronde à tous les déjeuners. Après cela, il se reposait quelques heures avant de retourner à son cabinet où il recevait ses clients entre 17 et 20 heures. À 21 h on dînait. Il arrivait qu’après dîner il sorte avec ma mère, pour rendre visite à leurs amis et parents préférés. Je ne me souviens pas d’avoir vu mon père travailler le soir ou la nuit…
En fait, à toutes les émergences, il avait une impressionnante capacité de concentration dont il profitait pour exploiter chaque question à la vitesse de la lumière.
Tante Lellina, sa sœur aînée, eut le confort de l’assistance juridique de mon père lors de la mort de son mari et de son héritage très compliqué : « Il écoutait en silence les uns et les autres attendant qu’ils se perdent dans les milles complications des choses dites ou écrites… et finalement, avec une impressionnante lucidité, Lello tranchait, tout expliquant de façon que tout un chacun pouvait l’entendre et, son jugement suivi, tout se déroulait sans secousse… »
Apparemment, mon père n’avait d’autres encombres que la peur de mourir, cette appréhension pour les autres qui rebondissait en lui-même sous forme d’hypocondrie et besoin d’être continuellement rassuré.
Tout le monde se moquait affectueusement de lui. Mais comment pouvait-il être confiant et indifférent avec la vie qu’il avait enduré, les morts auxquelles il avait assisté, la Guerre, la disparition précoce du père ainsi que de nombreux amis et parents ?
Au-delà de cette crainte spontanée, il était sans doute un homme courageux, prêt à affronter n’importe quel péril, sans pour autant se prendre pour un héros. Au contraire, il prêchait silencieusement un comportement honnête et altruiste où le seul héroïsme admis était celui de la cohérence et de la raison.
Mon père m’a appris des choses primordiales qui m’ont sauvé la vie et dont je ne me suis aperçu qu’avec le temps.
J’ai appris à conduire la voiture rien qu’en l’observant ; j’ai profité d’une inattendue attitude d’avocat dans mon travail d’urbaniste sans qu’il m’ait dit un seul mot ou expliqué un seul article de loi ; j’ai appris à faire un pas et même deux en arrière parce qu’il ne faut pas exagérer quand nos ambitions ne trouvent pas un contexte qui l’accueille ; j’ai appris à accompagner mes proches.
J’ai hérité aussi de mon père — qui avait joué du violoncelle pendant sa jeunesse et dessinait avec un sincère dévouement —, mon penchant pour l’art. Cependant, au lieu d’écouter ses mots qui prêchaient une application rigoureuse, je me suis inspiré, plus ou moins consciemment, à l’essence de son être, qui me transmettait la spontanéité du geste dans un esprit de liberté.
Et j’ai appris enfin à aimer Doris Day, une de rares stars d’Hollywood qui ait réussi à s’imposer comme femme douée d’intelligence et de combativité. Je la préfère à Katherine Hepburn, qui a joué des rôles pareils dans un contexte plus aristocratique, parce que je trouve en Doris un côté érotique tout à fait naturel.
Puisqu’on dit que chaque humain est toujours porté à choisir des partenaires qui se ressemblent, il se peut que mon père, ayant trouvé en ma mère la beauté d’une Ava Gardner, cherchât dans la blonde Doris une compagne également énergique et rêveuse ! 

Giovanni Merloni

(1) En cette occasion, Serge Marcel a écrit des mots à mon intention qui m’ont vraiment touché et je garde ici comme « souvenir » : « pour la Ronde de ce 15 mai à laquelle Dominique Autrou m’a aimablement convié, surgissent au tournant du chemin les souvenirs de Giovanni Merloni, auteur du Portrait inconscient, portrait multiple fait, selon son à-propos, à l’insu des personnages ou des choses, au-delà d’un miroir secret. Au sein du pluriel d’un thème au singulier, entre ses parenthèses et la sombre actualité, apparaît la figure de “babbo”, le père, qui dévoile que le souvenir(s) allie, dans l’esprit du lecteur transporté, le rêve et la lucidité. Merci à Giovanni. » 

On se l’arrache, la pauvre !

Giovanni Merloni, On se l’arrache, la pauvre !
acrylique sur carton, part., 2018

On se l’arrache, la pauvre !

Ceux qui suivent mon blog ont bien constaté que j’ai toujours eu l’habitude de lancer dans l’en-tête de mes textes ou de mes poésies quelques dessins, que je traçais au fur et à mesure sur des cartons bristol en format A4, dont j’en ai réalisé 92 (15 en couleur et 77 en noir et blanc) pendant l’année 2017, particulièrement productive.
Cette forme d’écriture graphique, presque journalière, représente pour moi un bon compromis — entre l’absence absolue d’expression artistique et la mise en œuvre d’un motif pictural sur une toile ou un carton qui dépasse les dimensions A4 ou A3 — que j’ai adopté très souvent, dans les périodes brèves ou longues où se révélait impraticable toute hypothèse d’atelier, ou seulement de table prête à l’usage.

Pendant des années, depuis mon débarquement à Paris, j’étais convaincu que le manque cyclique des conditions minimales pour m’adonner pleinement et librement à la peinture dépendait d’un manque d’espace dans mon appartement. Et j’étais tellement engagé dans le projet d’écrire couramment en Français, avec la main gauche… que j’ai fini pour sacrifier la main droite !
Oui, c’est courant en Italie l’expression « s’en sortir avec la main gauche aussi » pour désigner la désinvolture qu’un exercice constant et acharné peut nous apprendre. Donc, pour moi, la beauté de la transmission et de l’échange étant plus importante que la perfection formelle, je suis porté à confier à la main gauche une grande partie de mes ambitions littéraires, tandis que pour la peinture, hélas, aucune illusion de maîtrise ni de désinvolture de la main droite n’est au rendez-vous.
Donc, le temps coulant, à l’approche du couchant de la vie, ce long atelier d’écriture parisien — dont je remercie du fond du cœur tous les lecteurs de mon blog ainsi que mes interlocuteurs sur Twitter — a ralenti un peu l’élan de ma main droite, contrainte, en dehors de quelques exploits picturaux de brève durée, à de petits cartons en noir et blanc, ou alors à des exploitations numériques de dessins esquissés aux différentes époques de ma vie.
Je peux dire en tout cas que les dessins m’ont toujours sauvé de plus graves maladies mentales, qui se seraient sans doute manifestées en alourdissant le tableau de mon tempérament parfois mélancolique et solitaire. Grâce à cette activité presque ininterrompue, la feuille blanche est devenue pour moi une espèce de grand-mère accueillante qui n’hésite pas à m’offrir les murs jaunis de son appartement, tandis que le stylo à l’encre de Chine est désormais une clé capable d’ouvrir n’importe quelle porte, offrant toujours à mon cirque fantastique le bon endroit et le bon rythme pour donner vie à une histoire d’amour.
Cependant, de façon furtive, compulsive et parfois rageuse, j’ai trouvé toujours, dans le temps, les moyens pour peindre…

…Où que je me trouvais
De préférence au milieu des autres !

Je peignais surtout à la maison, dans la salle à manger de Bologne ou de Rome, m’emparant, s’il s’agissait d’aquarelles, de la table tout de suite après nos repas et, si je peignais de grands tableaux à l’huile, plaçant mon brinquebalant chevalet au beau milieu de la vie familiale.
J’ai souvent essayé de m’expliquer une telle attitude de « protagoniste chez moi » avec le besoin d’être accepté par mes conjoints. Plus subtilement, mon comportement se basait toujours sur la vérité — non dite et par tous partagée — qu’il s’agissait d’une exception, d’un défi, d’un rattrapage in extremis…
En fait, j’étais le premier à tout ranger dans un coin, pressé par les préoccupations familiales qu’on ne pouvait pas résoudre en vendant un ou deux tableaux à la hâte… ou alors à cause du travail qui était toujours engageant et compliqué.
Pendant les années, j’ai donc toujours peint et dessiné à rythmes irréguliers, lourdement conditionnés par les échéances de mes nombreux engagements en dehors de l’art…

C’est étrange, mais mon abnégation pour les devoirs assumés a été par à-coups « interrompue » par mes transgressions amoureuses, pour lesquelles je sentais moins le sentiment de culpabilité que le chagrin pour les ruptures inévitables… tandis que la seule hypothèse de me soustraire aux engagements pour me consacrer à mon univers fantastique me semblait un luxe.
Ma mère avait, par exemple, stigmatisé comme un luxe mon escapade d’un jour, de Bologne à Venise, pour assister au spectacle de Béjart piazza San Marco (c’était la IXe symphonie de Beethoven…). Elle avait bien raison.
Des escapades comme celle-là ont été très rares dans ma vie…
Heureusement, j’ai pu arracher quelques bribes de bonheur, du vrai, dans le quotidien, réussissant à faire cohabiter en moi l’âme d’un homme tranquille et l’esprit souterrain d’un être frénétique et diabolique à la fois.

Surtout après mon retour à Rome (1978) l’exercice de la profession libérale m’avait aidé à profiter de l’instant pour passer aisément d’un travail à l’autre tout en gardant la concentration nécessaire à chaque tâche. Même dans les périodes les plus dures je trouvais toujours la façon de m’accorder un temps pour peindre. Cela fonctionnait, sans que je considère l’expression artistique comme un luxe. Je la voyais au contraire comme une réparation, comme le prix de consolation que je m’accorderais moi-même.
Ici, à Paris, dans ma condition de retraité et de père responsable d’une famille qui m’a voulu suivre dans cet exil bienheureux, le rapport entre l’écriture et la peinture n’est pas le même qu’avant j’avais réussi si bien à « planifier ».
Je m’efforce de me dire que ma retraite est la reconnaissance que j’obtiens après des années de travail où j’ai donné tout ce que je pouvais à mon pays. Mais ce n’est pas évident.

Il m’arrive de plus en plus souvent, montant sur la rame du métro, de voir des gens qui se précipitent pour me céder leur place. Mon âge est sans doute la preuve d’une vie de sacrifices, me donnant le droit à une survie sereine, dans laquelle je pourrais faire, bien sûr dans les limites assignées par l’âge même, ce que je veux.
J’ai essayé de m’en convaincre, discutant longuement avec ma famille… jusqu’au jour où tout le monde a été d’accord pour que je consacre à la peinture une pièce, d’ailleurs la plus lumineuse, de notre appartement.
Depuis quelques mois, j’ai mon atelier, avec deux chevalets, une étagère, trois porte-cartons, une grande table équipée de tous les outils nécessaires… Et j’ai repris à peindre de grands formats, qui reflètent fidèlement mon esprit actuel que je pourrais condenser dans la phrase suivante :

« J’assume mon penchant prioritaire pour le dessin et j’accepte le compromis entre l’art éminemment graphique et l’art totalement pictural ! »

Giovanni Merloni, On se l’arrache, la pauvre !
acrylique sur carton 53,5 x 78 cm, 2018

Cela dit, avant de m’y mettre, même si je sais que, tôt ou tard, ma main droite trouvera sa belle désinvolture, voire son esprit rebelle et insouciant, je suis attrapé par un petit pic d’angoisse, sans doute liée à cet ancestral sentiment de culpabilité qui m’a toujours fait considérer la liberté comme un luxe.

La pleine réalisation dans l’art serait-elle alors un tabou ?
C’est vrai que quand j’ai participé à la dernière Ronde, consacrée au « souvenir », j’ai depuis regretté de n’avoir pas eu le courage de m’exprimer jusqu’au bout au sujet du « souvenir de ce qu’on ne peut plus faire » : c’est bien douloureux d’évoquer des morceaux de notre existence que nous voyons définitivement séparés de nous-mêmes !

Or, au sujet de la peinture, ce n’est pas exactement ça : le tableau qui nous attend derrière la toile blanche n’est pas la femme convoitée que tout le monde voudrait s’arracher et qu’un seul homme pourra rendre heureuse. La peinture se réalise par couches physiques s’alternant à des couches métaphysiques que quiconque peut engendrer à n’importe quel âge.
Mais, certes, les forces ne sont plus les mêmes. Et le vieux peintre n’aura surtout pas le courage, quand le tableau sera terminé, de le descendre dans la rue avant de l’offrir à la première passante qui lui donnera un baiser sur le front en signe de surprise.

Giovanni Merloni