« Celui qui suit… suit ; celui qui ne suit pas, suivra par la suite ! » (Caramella n. 4)

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« Celui qui suit… suit ; celui qui ne suit pas, suivra par la suite ! »

Caramella,
Avant notre dernière rencontre à Ostia, il me semblait que notre liaison s’accrochait à un fil, comme dans un film d’Indiana Jones. D’ailleurs, tu as été indulgente avec moi : à l’autre bout de la corde en train de se briser, accoudée là-haut, sur le bord du puits gelé, enfin tu m’as sorti dehors. Combien de fois t’es-tu questionnée : « qui m’y oblige ? » Mais, tout de suite après, tu as allongé le bras, empressée de livrer le cap de la corde de façon que je puisse l’attraper des mains. Énergiquement, aidée peut-être par quelques volontaires, tu as fait passer la corde sur la poulie et… hop, tu m’as sauvé.
Pourtant, au lieu de courir pour t’étreindre, je me suis laissé embobiner, comme Ulysse, par les sirènes de Charybde et Scylla. Tu étais une Penelope assiégée qui attendait son vieil ami. Mais cette rencontre était tellement rare et unique, qu’il n’aurait pas fallu tergiverser. Se voir, se regarder jusqu’au bout de nos âmes… cela était plus important que les mots et les soucis encombrant ma tête comme de véritables drogues. En somme, je t’ai déçue.
Tout comme Ulysse, je suis arrivé sous un faux nom, revêtu de haillons et de cicatrices que tu ne me connaissais pas. Je ne t’ai pas donné la chance de me découvrir de ta façon, suivant ton instinct sans faille. Peut-être, si j’avais su me libérer de ma cuirasse de carton-pâte, j’aurais réussi à m’emparer de ton île !
À présent, il ne me reste dans les mains que ce papier chiffonné, où tu avais griffonné une question : « qu’a-t-il à voir Punzi avec Paparozzi ? »
C’est très subtil le fil que tu laisses flotter, suspendu, entre toi et moi. Un long cheveu châtain que depuis l’avion me semblait une tortueuse route blanche qui disparaissait et paraissait de nouveau au passage des nuages avant de se faufiler sous les montagnes, qui pointait après au milieu des marais aux réflexes aveuglants de l’immense embouchure du Rhône… Et remonter ensuite, remonter, en arrivant on ne sait pas comment jusqu’à ma porte cochère.
Oui, vraiment, qu’a-t-il à faire Punzi avec Paparozzi?
Peut-être, ayant été élève de l’un comme de l’autre, quelqu’un qui n’existe pas pourrait m’aider à répondre une fois pour toutes à une telle question primordiale ou, plus probablement me conseillerait-il de laisser tomber : Punzi c’est Punzi et Paparozzi c’est Paparozzi.
Cela dit, pendant cinq ans de suite j’ai été camarade d’école dans la même classe de Paparozzi. J’ai mûri ainsi, au fur et à mesure, une sublime expérience, car j’ai eu affaire à un inguérissable « premier de la classe » qui était aussi, chose rare, en « dehors de la classe ». Dans la plupart des « galères chic », comme j’appelle les écoles, le premier de la classe n’est pas forcément un génie ayant la science infuse. Au contraire, il s’agit de personnes surtout volontaires et méthodiques, poussées par un désir presque religieux d’être premières… En dehors de ce piédestal, ils ne sauraient pas quoi faire.
Dans notre classe, Caramella, si je me souviens bien, il n’y avait pas de premier de la classe ni de génie. On était le miroir de l’Italie au début du Risorgimento, constellée de petites nations en décadence, toutes incapables de s’imposer sur les autres. Dans d’autres classes, comme c’était le cas pour ma sœur et pour mon frère, la règle était respectée, avec des bosseurs qui ne rataient pas le moindre coup et des « éléments » capables d’exploits surprenants, de temps en temps, dans une matière ou l’autre.
Dans la classe d’où je venais, je faisais partie du petit groupe aguerri à la pérenne poursuite du camarade hors classe en fuite. Paparozzi excellait dans les matières littéraires et dans le dessin, mais il s’en sortait aussi bien en mathématiques et géométrie. En raison de cette suprématie, pour que personne ne le copiât, il était relégué au dernier rang pendant les devoirs en classe. Plus tard, parmi les légendes qui serpentaient dans les couloirs fumeux à l’heure des « pizzette » — que les gardiens nous offraient pour cinquante lires après les avoir réchauffées tant bien que mal, empilées sur les grands radiateurs en fonte —, on disait que Musmarra, professeur de latin et grec dans la section D, faisait pour lui une exception, en le défiant avec une version trois fois plus longue, du grec au latin et vice-versa, car en fait la traduction vers l’italien aurait été trop facile et escomptée. Plus tard, quand Paparozzi était désormais une légende parmi ses collègues enseignants au lycée Pasteur. On raconta que Paparozzi, pas content de déchiffrer des textes grecs et latins très difficiles et décolorés, avait entamé une correspondance avec un professeur de l’Université d’Oxford, qui s’amusait à lui envoyer, après les avoir brûlés ici et là, quelques poèmes méconnus. Et Paparozzi répondait : certes, il s’agissait d’une interprétation… mais sa solution était tellement performante qu’on aurait pu jurer là-dessus.
De nos temps communs, Paparozzi était bon, calme, réfléchi, silencieux. Dévoué au stylo « Pelikan », il s’en servait à loisir en classe pour des exercices de calligraphie en style gothique. Nous étions de quelque façon amis, comme on peut l’être quand la supériorité de l’un sur l’autre est fixée une fois pour toutes. Il habitait en haut dans le quartier de Monte Mario, dans un petit appartement situé derrière le cinéma Edelweiss. Enfant aîné et unique, il s’est toujours chargé avec simplicité et dévotion de ses parents qui auront passé leur vie, je crois, à s’interroger au sujet de leur extraordinaire enfant Maurizio.
Depuis la seconde classe moyenne jusqu’à la cinquième j’avais partagé avec Paparozzi la passion pour la langue française et la France. Ce pays à l’avant-garde — au point de vue littéraire, philosophique et scientifique — représentait pour lui, peut-être, une porte et un véhicule pour s’introduire, dans le gigantesque univers de ses libres intérêts et pour avancer le plus vite que possible. Pour moi, le français était la clé pour entrer dans un monde qui ne pouvait et surtout ne devait pas changer, où, surtout, on aurait respiré le parfum unique de la liberté. Dans ces quatre années, nous eûmes la chance d’avoir deux professeurs de français tout à fait extraordinaires… En particulier la deuxième, Ortensia Lami, cette petite dame frileuse aux cheveux blancs disparaissant dans cette espèce d’uniforme de laine noire à la Strehler lui serrant le cou… Tu l’as peut-être croisée dans les couloirs du Mamiani avec sa queue de fidèles porteurs d’indispensables radiateurs électriques. Regrettée par tous les élèves de français de l’école, elle a été un véritable mythe. Comment ne pas l’aimer ? Comment se dérober à l’assimilation enthousiaste de chaque coin de ses précis et inoubliables mots français ? Quand je me suis installé à Paris, j’ai ensuite deviné que si mon enseignante fût restée en France avec sa famille, son prénom et son nom auraient été Hortense Lamy… mais mon initiative s’arrête là. Au contraire de Paparozzi, qui se rendait régulièrement chez la vieille et guillerette maîtresse d’école, je n’y suis jamais allé, sauf une fois… Même si dans le français, vis-à-vis de tant de matières que j’aimais ou haïssais de façon alterne, j’obtenais les meilleurs résultats. Il m’arriva d’ailleurs plus qu’une seule fois, lors d’un devoir en classe de français, d’être moi aussi renvoyé par la Lami au dernier rang, à côté de Paparozzi…
Je t’épargne, Caramella, le souvenir de ces débats étranges et extraordinaires que la Lami savait susciter en parlant du « religieux » chez Rousseau ou de la « vie réelle » écrite et peinte par Prévert, qui furent tous les deux mes premiers maîtres… Il faut dire que cette interminable saison de classes masculines, où s’imposait sans aucune espérance la question amoureuse, fut brusquement interrompue quand mes parents — au lieu de me laisser continuer la fréquentation de la section D avec Paparozzi et le petit groupe d’amis que je m’étais quand même créé — prirent à ma place la décision de me transférer dans la section C.
Parmi nos nouveaux professeurs, il y avait Giuliano Manacorda, une personne noble et charismatique qui, tout le monde le savait, était un intellectuel de gauche… Mais, je ne crois pas que cette motivation était seule dans leurs têtes empressées. Pourquoi m’ont-ils « enlevé » d’une classe où, en fin de compte, je m’en étais sorti plutôt bien ? Mystère. Pourquoi n’avais-je rien objecté ? Parce que peut-être tout m’était indifférent ? Ils doivent avoir pensé que j’étais devenu comme ça à force de demeurer dans l’ombre… Cette ombre risquait peut-être, selon eux, de devenir un alibi pour ne pas m’efforcer d’être premier et, à la limite, pour ne pas étudier.
Certes, la classe avec ce Paparozzi hors classe semblait piégée, en perspective, par un destin implacable. En plus, au passage de la quatrième à la cinquième classe moyenne, j’avais définitivement perdu ce que l’on appelle « la paix des sens », et je ne réussissais plus à étudier la tête légère, comme auparavant. Et Paparozzi, qui demeurait apparemment encore indemne de ces troubles désastreux, ne pouvait plus être pour moi un interlocuteur assez disponible. Cela dit, Caramella, les premiers jours que je me catapultai dans notre classe commune… finalement mixte, sans avoir le souci ni la conscience d’avoir perdu parmi mes anciens camarades quelques amis, je demeurais tout de même dépaysé et confus.

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« Vous êtes quarante ! » hurla Punzi de son inflexion typique d’Avellino qui fut ensuite l’occasion pour une séquelle d’imitations presque infinies. On était le premier jour, en octobre 1961 et, déjà au commencement du lycée on était en surplus. Trois années depuis, à la première rencontre avec les professeurs de la faculté d’Architecture, où s’étaient inscrits aussi, avec moi, cinq de nos camarades, on nous reprocha la faute encore plus grave d’être cinq cent ! Aujourd’hui, on classe sous l’étiquette des « baby-boomers » la génération de ceux qui sont nés tout de suite après la fin de la guerre, la nôtre, où les mâles dépassaient les femmes… La première génération qui a dû de but en blanc se confronter avec ce changement radical et tumultueux de notre monde occidental dont on voit de ces jours-ci une phase encore plus inquiétante et redoutable. Mais Punzi n’était pas méchant. Il était lié à sa terre, authentique, bourru, mais bienfaisant comme le personnage de Goldoni. Toujours accroché à l’idée archaïque, mais solidaire, d’une société qu’il souhaitait saine et juste, où l’on aurait toujours eu la possibilité de donner à César ce qui était à César…
Il ne m’aurait pas réprimandé, comme au contraire faisait Manacorda, pour tous les adverbes — énergiquement, métaphoriquement, objectivement, probablement, forcément, tellement, rapidement, régulièrement, brusquement, définitivement, apparemment, finalement — avec lesquels j’ai assaisonné jusqu’ici le souvenir de mon « douloureux passage », à la veille de notre rencontre. Punzi ne se serait même pas scandalisé si, dans l’embarras de mon ignorance devant une question difficile, je lui disais encore une fois, lors de mes cauchemars récurrents d’examens qui ne finissent jamais, ce mot « pratiquement… », une véritable béquille selon le professeur d’histoire. Pleinement conscient de ses limites, Punzi allait toujours à l’essentiel. Sévère, mais sans aller trop loin. Une espèce de « dictionnaire ambulant pour les nuls »… En définitive, il était un excellent professeur, si l’on considère que toute la classe franchit sans trop de contrecoups l’examen de fin d’études. On croyait, à la veille, jusqu’à la dernière minute, n’en savoir que très peu ou presque rien… Tandis qu’au contraire…
« Anacréon voyagea beaucoup : orient… occident…! » Celle-ci fut une de ses phrases plus célèbres, avec son appel répétitif « Je n’accepte plus ! Je n’accepte plus ! » au moment de la consigne des devoirs en classe. Sa voix, encore plus aiguë dans le souvenir, retentit encore au bout de la classe. Quelques jours après ces épreuves, cet homme à demi chauve aux lunettes épaisses, la figure petite et abondante dans son éternel costume gris, entrait brusquement en classe tout en faisant heurter son cartable avec les devoirs contre la porte et hurlant : « Vous n’y avez rien compris ! »
Dans mon souvenir ces attitudes avaient sur nous l’effet d’une libération, si seulement l’on pense que pendant l’interrègne entre le devoir et le vote Punzi s’adonnait volontiers à des déclarations souvent menaçantes : « je suis en train de corriger vos devoirs avec la balance à bijoux », ou alors « je vais serrer les vis de façon encore plus saignante », ou encore « celui qui suit… suit, celui qui ne suit pas, suivra par la suite »…
Le souvenir de Punzi que nous partageons avec une multitude d’anciens élèves du Mamiani a été traduit en nombreuses « punzeïdes ». Voilà que les performances quotidiennes de cet homme sincère et hostile aux compliments représentaient — avec les amours secrets et peut-être inventés entre Pagani, le célèbre professeur de mathématiques et la Rizzo, qui nous apprenait de façon efficace et juste un peu froide la chimie et la minéralogie — une de rares choses vives et fortes pendant tout le temps qui s’est écoulé sur ces incommodes bancs sans âme.
Heureusement, avec la peur que le mot « pratiquement » nous échappe avec d’autres béquilles verbales, avec la certitude aussi d’être tôt ou tard stigmatisés pour nos graves manques de tout… la « paix des sens » avait été identifiée, par un accord aussi silencieux que plébiscitaire, avec la poussière qu’on trouve partout incrustée dans les livres d’école.
Dans notre première classe C, en dehors de « mademoiselle Di Giulio » et deux ou trois encore, personne ne s’acharnait dans les études. Sous ce point de vue, revenant à rebours avec la machine du temps, je dois donc corriger le jugement que j’avais gardé immuable pendant des années. Cette classe apathique, amorphe, divisée en autant de petits états comme l’Italie au lendemain du congrès de Vienne de 1815 ; cette classe qu’alors Metternich aurait bien sûr considérée comme « pure et simple expression géographique » ; cette classe formée en 1961 qu’on aurait aussi pu assimiler à cette Italie de cent ans auparavant — juste faite au lendemain de l’unité d’Italie de 1861 — où l’on devait encore « faire les Italiens »… elle était en vérité le mieux que j’aurais pu désirer : le miroir de mes brames et des envies de nous tous.
Parce qu’alors, dans une époque où flottait déjà la contestation et l’intolérance envers ce monde « embaumé » des adultes, personne entre nous ne voulait d’un miroir qui lui disait : « tu es le meilleur, tu es le plus beau ! » Parce que nous tous, au contraire, nous désirions, intérieurement, que le miroir nous disait : « ne vois-tu pas que tout coule sans changement ? Ne vois-tu pas que toi, une fois de plus, tu es passé inaperçu ? »
Ne vois-tu pas, Caramella, ce que peut produire la solitude et l’étrange remords pour des fautes que, j’en suis sûr et certain, je n’ai pas commises ? Jusqu’au moment où tu reviendras à la surface en me disant à nouveau bonjour, je ne ferai qu’entrer et sortir de ce miroir-là !

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

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Soixante-deux poèmes pour Ambra, « idole de la nuit »

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Soixante-deux poèmes pour Ambra, « idole de la nuit »

Chers lecteurs et lectrices,
Je suis en attente d’une réponse, de la part de Caramella, que je juge très importante pour notre correspondance et pour la suite de mon engagement réel et virtuel avec notre commun passé reculé… Une époque très adaptée d’ailleurs aux chants poétiques de femmes mystérieuses comme Caramella ou carrément inexistantes sinon liées à des grains de sable… Une époque où la page blanche se voyait consacrée aux larmes désespérées tandis que la page grise, verte et rose de la réalité quotidienne ne manquait pas, au contraire, de moments inattendus d’insouciance et d’allégresse…
Je profite de cette rupture momentanée pour vous faire part aujourd’hui d’un deuxième résultat de mon engagement obscur… visant à rendre mon blog de plus en plus transparent et disponible pour une consultation mieux organique qu’avant.
Après vous avoir mis en relation avec l’ensemble des poèmes du recueil « Ossidiana », dorénavant, vous pouvez trouver ici, si cela vous intéresse, la totalité des 62 poèmes du recueil « Ambra », qu’on peut aussi lire « en continu » — renversés par rapport à l’ordre chronologique —, en cliquant sur « Ambra », le mot de passe qui figure aussi dans le « nuage » sur le côté gauche de la page d’accueil.
Je ne suis pas en condition d’encadrer « historiquement » ce groupe de poésies, adressées pour la plupart à la jeune femme qui partageait mes premières vicissitudes moins passionnées que sentimentales. Je peux simplement vous certifier que celle-ci avait de cheveux longs à la Catherine Spaak ainsi qu’un authentique humour napolitain. Elle avait tellement bien réussi, dans son but de me faire sortir de mon cocon, que parfois j’eusse frôlé la folie ou alors l’idolâtrie. Accompagnées par une certaine incrédulité de ma part, deux expressions à elle resteront sculptées dans ma mémoire. La première était au sujet de Venise, à mon avis la ville plus belle au monde, où je voudrais pouvoir me rendre au moins une fois par an, si cela était possible. Bon, pour Ambra « Venise puait, sentait l’œuf pourri… » ! La deuxième était un peu sa carte de visite : « l’exception confirme la règle ». Décontenancé par ces deux phrases, j’ai toujours résisté quant à Venise, sans pourtant réussir à la convaincre de m’y suivre… et, pour ce qui concerne l’exception et la règle j’ai essayé de suivre la règle quand elle s’attendait à l’exception, et vice-versa. On ne peut rien contre la mathématique appliquée à la vie d’un jeune homme exubérant et maladroit.
D’ailleurs, je ne peux pas considérer comme accompli mon devoir envers ce morceau encore vif et important de mon « vécu désormais révolu », appartenant à la première moitié des années 1960. L’engagement qui m’attend, comme dans le cas d’Ossidiana, ce sera surtout celui de retravailler une à une les poésies d’Ambra encore imparfaites ou inexpliquées.
Pour conclure, un petit mot sur le ©Copyright. J’ai abandonné le système Créative Commons par ce que la presque totalité des textes que je publie ici sont originaux. Je les ai assujettis à une double forme de tutelle : soit en posant le blog sous les soins de Copyright France soit en déposant les textes au fur et à mesure dans un lieu sécurisé. Donc, dans la pleine liberté de visite et de consultation, je demande à tous les visiteurs du « portrait inconscient » de respecter mes droits d’auteur des textes et des images graphiques ici publiés.

Giovanni Merloni

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Perdono, chantée par Catherine Spaak, texte et musique de Gino Paoli

ARCHIVES DE TAG: AMBRA

J’arracherai ces haillons, 1962 (Ambra n. 1)
02
Mercredi
Jan 2013

Ma vocation à la vie, 1962 (Ambra n. 2)
04
Lundi
Feb 2013

Ils vont récupérer leurs habits quittés, 1962 (Ambra n. 3)
04
Lundi
Feb 2013

Tout seul je marchais, le soleil à la nuque, 1962 (Ambra n. 4)
04
Lundi
Feb 2013

Un nuage te cache, 1962 (Ambra n. 5)
28
Jeudi
Feb 2013

Tu racontes tes souvenirs, 1963 (Ambra n. 6)
12
Mardi
Mar 2013

La cigarette, 1963 (Ambra n. 7)
15
Vendredi
Mar 2013

Les pieds sur terre, 1963 (Ambra n. 8)
16
Samedi
Mar 2013

Amour et goudron, 1963 (Ambra n. 9)
19
Dimanche
May 2013

Tu me parles d’une autre ville, 1963 (Ambra n. 10)
19
Dimanche
May 2013

Ici/là, 1963 (Ambra n. 11)
19
Dimanche
May 2013

Tu es le soleil et la pluie, 1963 (Ambra n. 12)
21
Vendredi
Jun 2013

Hier, je fouillais des cieux sales, 1963 (Ambra n. 13)
22
Samedi
Jun 2013

Rideau noir, 1963 (Ambra n. 14)
16
Samedi
Nov 2013

Au musée, 1963 (Ambra n. 15)
17
Dimanche
Nov 2013

Je ne cesse de t’aimer, 1963 (Ambra n. 16)
29
Vendredi
Nov 2013

Nous partirons un jour, 1963 (Ambra n. 17)
01
Dimanche
Dec 2013

Ma guitare a mille voix, 1963 (Ambra n. 18)
01
Dimanche
Dec 2013

Même pas une caresse, 1963 (Ambra n. 19)
01
Dimanche
Dec 2013

J’avais rêvé (Ambra n. 20)
01
Dimanche
Dec 2013

Dans l’enclos de la nuit, 1964 (Ambra n. 21)
01
Dimanche
Dec 2013

Le corps renversé dans la nuit, 1964 (Ambra n. 22)
01
Dimanche
Dec 2013

L’attente, 1964 (Ambra n. 23)
01
Dimanche
Dec 2013

L’étranger, 1964 (Ambra n. 24)
01
Dimanche
Dec 2013

Plongeons-nous dans l’incompréhension, 1964 (Ambra n. 25)
01
Dimanche
Dec 2013

Je ressemble, 1964 (Ambra n. 26)
17
Mardi
Dec 2013

Je sais que je l’aime, 1964 (Ambra n. 27)
17
Mardi
Dec 2013

Tu me parles en anglais, 1964 (Ambra n. 28)
18
Mercredi
Dec 2013

Nous attendons, 1964 (Ambra n. 29)
19
Jeudi
Dec 2013

Quand tu n’es pas là, 1964 (Ambra n. 30)
20
Vendredi
Dec 2013

L’aube rentre dans le fleuve, 1964 (Ambra n. 31)
21
Samedi
Dec 2013

Le matin gris frappe aux rideaux de fer, 1964 (Ambra n. 32)
22
Dimanche
Dec 2013

Idole de la nuit, 1964 (Ambra n. 33)
02
Jeudi
Jan 2014

Non, 1964 (Ambra n. 34)
07
Mardi
Jan 2014

Toi qui passes toute seule, 1964 (Ambra n. 35)
07
Mardi
Jan 2014

Mémoires de la plateforme (d’un bus), 1964 (Ambra n. 36)
07
Mardi
Jan 2014

Le train est parti, il nous a séparés, 1964 (Ambra n. 37)
28
Vendredi
Mar 2014

Dans le cœur sombre et noir de la rue, 1964 (Ambra n. 38)
29
Samedi
Mar 2014

Adieu, amour du vrai amour, 1964 (Ambra n. 39)
28
Mercredi
May 2014

Pour nous qui oublions toujours, 1964 (Ambra n. 40)
06
Vendredi
Jun 2014

La police défonça la porte, 1964 (Ambra n. 41)
16
Lundi
Jun 2014

« Papa est mort… », 1964 (Ambra n. 42)
17
Mardi
Jun 2014

Renfermez dans quatre lignes nettes, 1964 (Ambra n. 43)
20
Vendredi
Jun 2014

Je me joins au cortège de pas, 1965 (Ambra n. 44)
20
Vendredi
Jun 2014

Des ombres roses et célestes, 1965 (Ambra n. 45)
20
Vendredi
Jun 2014

La banlieue  allume des réverbères  démesurés, 1965 (Ambra n. 46)
20
Vendredi
Jun 2014

Vraiment personne, 1965 (Ambra n. 47)
20
Vendredi
Jun 2014

Vous, gens rusés, 1965 (Ambra n. 48)
20
Vendredi
Jun 2014

Le cirque de la vie, 1965 (Ambra n. 49)
22
Dimanche
Jun 2014

Viens, de nouveau ! 1965 (Ambra n. 50)
25
Mercredi
Jun 2014

Jour et soir, 1965 (Ambra n. 51)
26
Jeudi
Jun 2014

J’attends, 1965 (Ambra n. 52)
26
Jeudi
Jun 2014

J’ai écrit sur le rocher, 1965 (Ambra n. 53)
26
Jeudi
Jun 2014

La grotte à la forme d’oreille, 1965 (Ambra n. 54)
26
Jeudi
Jun 2014

Sur cette table, des feuilles, 1965 (Ambra n. 55)
26
Jeudi
Jun 2014

Des carrosses sous les pieds, 1965 (Ambra n. 56)
26
Jeudi
Jun 2014

Je serai un nomade, 1965 (Ambra n. 57)
22
Mardi
Jul 2014

Ne dis rien, 1965 (Ambra n. 58)
23
Mercredi
Jul 2014

Les chiens, je les rends à la pluie, 1965 (Ambra n. 59)
26
Samedi
Jul 2014

À présent, 1965 (Ambra n. 60)
29
Mardi
Jul 2014

Le calme adieu du vent, 1965 (Ambra n. 61)
29
Mardi
Jul 2014

Je te suis redevable, 1965 Ambra n. 62)
13
Mardi
Jan 2015

Giovanni Merloni

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TEXTES EN ITALIEN

De quoi parlait-il, le film de ta vie ? (Caramella n. 3)

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De quoi parlait-il, le film de ta vie ?

Caramella,
Nos lettres ont fini pour se perdre. Pardonne-moi cette expression « napolitaine » pour dire que notre correspondance a disparu. Elle est morte ou, pire, elle n’a jamais existé. En fait, s’il est vrai que le disque dur de ton ordinateur ne donne plus de signes de vie, dans mon cas une chose est arrivée encore plus grave et définitive. Naïvement, j’étais convaincu que nos messages auraient été gardés à jamais dans cette espèce de bibliothèque virtuelle où je me rendais pour les chercher. Mais j’avais sous-évalué l’infernal automatisme de la machine : il a suffi de six mois d’inactivité… pour qu’ils effacent tout ! Cela me rappelle la tragique histoire de ma sœur, n’ayant plus que trois examens à passer avant de conclure ses études de droit. Elle avait eu beaucoup de contrariétés, elle était tombée malade aussi… jusqu’au jour où elle reçut une lettre dans laquelle elle apprit sans tournure ni compliment que tous les examens qu’elle avait soutenus n’avaient plus de valeur. Comme si elle n’avait rien fait ! Mais, dans les écrins brisés de notre correspondance, Caramella, combien de larmes ensanglantées avons-nous déversées ?

Je pourrais me décider à partir en avion. Il ne s’agit que de deux heures de vol, en fin de compte. En plus, à Fiumicino, je peux louer une voiture… Si je le leur demandais, ils me donneraient, bien sûr, cette Nouvelle Fiat 500 que jusqu’ici je n’ai vue que de dehors. Puis, depuis l’aéroport, si je me souviens bien, il y a le raccourci… rue de la Scala! Une route longue, assez trafiquée, mais confortable, qui longe d’abord le petit lac hexagonal du port de Traïen, puis l’agglomération de Isola Sacra, pour enjamber enfin le Tibre sur le dernier pont avant l’embouchure…
Caramella, combien d’émois jaillissent en moi à la seule idée de ce voyage reliant un aéroport et un croisement ! D’ailleurs, si ce n’était pour la contrainte de la voiture en location, avec la crainte de l’abîmer contre quelques bornes, je ne résisterais pas à l’appel impérieux d’une visite au Phare le plus désolé qu’on peut imaginer ou d’une brève pause auprès de ces quatre maisonnettes branlantes de la rue du Pas de la Sentinelle… Déjà ces noms, même s’ils m’attirent comme un aimant, ils m’effraient, en ramenant des souvenirs où la petite joie de ressentir la vie en moi se mêle à d’angoissantes sensations de danger. Génie et dérèglement… terreur et attraction, peur subliminaire et courage insensé… Une fois passé le pont, la route devient de plus en plus anonyme. Jusqu’au croisement avec la route Ostiense, qu’on appelle aussi Route de la Mer. Je serais désormais presque arrivé chez toi.

« J’ai eu plusieurs problèmes physiques et j’ai été assez triste. Je n’avais rien à raconter qui pouvait t’intéresser. Je n’avais même plus mon habitat : l’élégant bureau de cristal et bambou… mon fauteuil, d’où je regardais la campagne dehors. J’avais laissé ma villa et je m’étais transférée dans l’appartement où je vis maintenant. Même si très petit, il est très joli, à l’intérieur. Malheureusement, il se trouve coincé dans un immeuble très moche... »

J’arrive, j’arrive… Mais avant, laisse-moi faire une petite déviation… courir à la rue de l’Idroscalo pour une brève visite à Pasolini… Ici, en France, on parle beaucoup de son talent extraordinaire… Si je n’y vais tout de suite, je risque de rater à jamais cet endroit qu’on ne pourrait plus « pasolinien », où le grand réalisateur et philosophe est mort il y a quarante ans. Eh oui, Caramella, il a coulé beaucoup de temps déjà depuis cette nuit de sombres présages qui coupa en deux nos enthousiasmes comme une ombre gelée. Personne n’avait voulu croire ce Tirésias contemporain qui, sur sa propre peau, avait tout compris en avance. Tandis que nous, dans notre inconscience juvénile, ne savions pas combien nous étions présomptueux et abstraits. Nous avons voulu continuer à nous bercer dans l’illusion que notre pays serait tôt ou tard sorti, tout seul, de ses contradictions, en se libérant des pièges innombrables lui imposant une éternelle agonie. Rien n’a changé, je crois, dans cet endroit que j’avais déjà visité un jour : un lieu sans personnalité où l’on a perpétré un horrible délit contre l’humanité, qui demeure impuni. Mais je voudrais y aller quand même, je t’en prie, descendre un instant de la voiture neuve et anachronique et… fermer les yeux, pour entendre les hurlements des mouettes sifflant au-dessus de cette rue abandonnée et écouter de nouveau la voix stridente du poète tandis qu’il déclame une de ses rébellions désespérées…

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Peut-être, dans cet instant irremplaçable, des souvenirs me tomberaient dessus, comme dans un film di Pasolini… les visions fragmentaires de l’ancienne route romaine d’Ostia antica, ainsi que le silence des pins contre le ciel dégagé… et le rythme persuasif d’une autre voix inécoutée, la voix de mon ami Ascani. Plié pendant des heures sur son incroyable collage de photos aériennes en photocopie, Ascani avait reconstruit une à une les traces de l’ancienne ville de Portus, qui était juste là, au-delà du vieux port d’escale pour hydravions, dans un territoire qui n’existe plus, ayant énormément changé, en raison surtout du recul de la ligne de côte. Il y a deux mille ans, entre l’Isola Sacra et la mer existait une immense Rotterdam d’où partaient les redoutables flottes de l’ancienne Rome… Mais personne n’a voulu jamais examiner les découvertes d’Ascani…
Caramella, tu es jalouse peut-être de mon penchant pour les digressions et les tours vicieux d’où je reviendrai anéanti et las. Pourtant ces pensées ont donné un but à la solitude de mes corvées en long et en large dans l’Italie, engendrant en moi ce typique besoin de répondre aux défis les plus difficiles. Avec le temps cette deuxième nature est devenue une compagne de voyage très exigeante, mais toujours prête à pardonner mes fuites… J’espère que tu me pardonneras, toi aussi, quand je frapperai un jour à ta porte…

« Les premiers mois, chaque fois que je parcourais le long couloir qui menait à ma porte et que je le voyais aboutir sur une porte-fenêtre au rideau usé, je pleurais. Dans la vente de la vieille maison, tout comme dans l’achat de l’appartement nouveau j’avais eu beaucoup de problèmes. On rencontre toujours des gens malhonnêtes. Et lorsqu’on fait des changements, on risque d’échouer sur quelqu’un qu’on ne voudrait pas avoir connu, y compris les professionnels qui t’assistent… Et puis, je suis seule. Le changement radical d’un quartier à l’autre m’avait éloigné de mes amis. Ma famille était désormais mise en pièces. En 2011, ma douce petite chienne aussi avait disparu. »

Ces mots, je les avais désormais appris par cœur. J’ai frappé à la porte. Dans le silence prolongé de l’attente, je voyais Pasolini comme un père, assassiné lâchement par une bande d’enfants ingrats, tout comme César… quand ta porte s’est ouverte toute seule, tournant sur la gauche et laissant entrevoir un lumineux carrelage, un grand canapé et, au bout, une porte-fenêtre donnant sur un balcon. Cachée derrière la porte grande ouverte, retenant le souffle, tu attendais que je rentre et que j’approche de la lumière naturelle.
— Assieds-toi.
— Caramella…
— Tu vois ? C’est très petit. Mais je vais m’habituer.
Je me souviens que nous avons parlé des lettres. Tu en avais gardé une que j’avais écrite en février 2011 au sujet de Manacorda, notre aimé professeur d’histoire et philosophie… celui qui nous avait surpris tandis que j’étais en train de boutonner le dos de ta blouse.
— Combien de boutons avais-tu ? dis-je.
— Une véritable torture. Dire que c’était l’époque où Catherine Spaak se promenait en minijupe…
— Caramella, plus que cinquante années se sont écoulées… et tu ne cesses pas de voltiger dans ma tête…
— Seulement dans la tête ?
— Non, partout… Mais les sables d’Ostia sont toujours noirs ?
— Oui, pourquoi t’intéresses-tu aux sables noirs ?
— Je trouve inquiétant ce sable qui se colle aux pieds, aux mains, qui nous trouble la figure !
— Au contraire, tu avais répliqué, ce côté sauvage nous rend plus humbles et concrets. Dans les films de Pasolini que tu aimes autant, tu ne trouveras pas du sable invisible, mais du sable noir comme celui-ci !
— Il est vrai que mon premier souvenir d’Ostia ne peut pas se passer de cette sensation presque scandaleuse du sable noir, lourd et piquant… On était à la fin de l’été 1962, commencé avec notre fameuse promenade sur les prés de Villa Borghese… Revenant de Cesenatico, je ne rentrai pas tout de suite chez moi, mais je rejoignis ma mère et ma sœur à Ostia.
— Ostia ce fut une déception, n’est-ce pas ?
— Quand j’arrivai à Ostia de Cesenatico, j’avais finalement embrassé une femme de mon âge et, pour en garder le souvenir, j’avais arrêté de me raser et de changer de chemise… À la gare de Cesena, mon père m’avait ironiquement réprimandé tandis que ma mère, dès que j’étais arrivé à Ostia, m’avait amené chez le coiffeur.
— Mais tu as rôdé dans ces endroits-ci d’autres fois aussi, espiègle que tu es ! Avec d’autres femmes, je crois, en dehors de ta mère et ta sœur !
— Assez rarement. À la hâte, en voiture, pour m’éloigner un peu de Rome, pour savourer l’ivresse du déracinement…
J’aurais voulu te parler de l’incroyable lenteur de mes progrès. De ma difficile émancipation dans les petits gestes de la vie quotidienne. On était bien avant des gestes « grands » de l’amour… Combien de temps avais-je dû attendre avant de briser les cordons qui me liaient comme des lianes robustes ou des serpents ! J’aurais voulu te raconter ce qui se passait pendant l’heure de gymnastique… Lorsque je me cachais parmi les paletots du vestiaire avec Bodo et Cassetti, notre petite société avait ses rites : Cassetti lustrait ses chaussures avec une écharpe ou un pantalon à l’insu de son propriétaire ; Bodo lisait un livre de Faulkner ou Steinbeck tandis que moi, je glissais hors de la porte postérieure et, tel un conspirateur, je franchissais la grille entrouverte pour sortir carrément de l’école ! Mais je n’osais pas dépasser la barrière de notre bar-kiosque et de la fontaine qui trônait généreusement au pied du platane. Juste une fois, tous les trois, pendant l’heure de gymnastique, nous eûmes la hardiesse d’atteindre le muret qui borde le fleuve, piazza des Cinq Journées !
Ironie du sort… Exactement en ce point-là je t’avais rencontrée, quelques années après la sortie du lycée. Ce jour-là, tu étais avec des amies, engagée en une conversation animée. Néanmoins, avant de te lancer sur le pont en direction du Ministère de la Marine, tu me fis cadeau d’un large sourire qui me fit énormément plaisir. Tu vois, j’avais oublié cette rencontre fuyante ainsi que la bienveillance de ton dernier regard. Oui, Caramella, ce sourire dans le soleil complice de Rome se perd dans la nuit des temps… Maintenant…
Mais, en me coupant la parole, tu m’as dit brusquement : — on était en train de parler d’Ostia…, « une petite colonie dépourvue de volonté propre » comme tu dis… Tu connais cette « colonie » juste de dehors, donc de façon superficielle, comme une carte postale. Dois-je te croire ?
— Oui, j’y suis venu juste pour regarder la mer. Pourtant, si j’y pense mieux… un souvenir affleure, très intense. Au bout d’une promenade sur le bord de la mer d’Ostia – j’étais avec une personne qui te ressemblait – j’insistais pour qu’on aille dans un petit hôtel que j’avais noté. Un endroit très anonyme, rien d’autre qu’une inscription abîmée au néon bleu. Assis dans la voiture, elle me reprocha longuement mon amour absolu, sans borne et empressé, ne lui laissant pas le temps de prendre elle-même une initiative quelconque…
— Pourquoi m’en parles-tu ?
— Parce que, Caramella… même avant, quand je suis arrivé ici, j’aurais voulu t’étreindre comme si j’étais revenu de la guerre. Mais je me suis imposé, comme en cette épisode-là, de me calmer, d’attendre que tu t’accoutumais à cette… surprise.
— Je ne me suis pas accoutumée et ne suis pas du tout tranquille !
— Alors restons encore un peu, assis sur ces deux fauteuils, sans dire un mot. Attendons que l’inquiétude s’apaise avant de nous serrer affectueusement la main !
— Mais ton escapade… comment s’est-elle passée ?
— Cette femme qui m’avait suivi… avait surtout envie de me sermonner : « plus tu insistes, me dit-elle, plus je me renferme dans ma coquille ! » Résigné, j’avais élargi les bras, m’écroulant sur mon siège avant de dire : « D’accord, tu as vaincu ! Allons-nous-en ! »
— Mais, tout de suite après cette renonce héroïque, tu descendis de ta voiture avant de te diriger vers l’inscription au néon bleu !
— Comment le sais-tu ?
— Je sais tout…

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À présent, depuis ce fauteuil solitaire qui me ramène à ma réalité, tandis que j’observe la mer au-dessous de l’aile argentée du Boeing 707, je cherche inutilement de parcourir à rebours les fils et les sons de ce long colloque où, la main dans la main, nous avions réussi à vaincre, toi et moi, la banalité du temps…
Comme deux vieux adolescents, tout en regardant par-delà la fenêtre comme on fait d’habitude lorsqu’on se parle dans une voiture, nous avions laissé enfin glisser de véritables mots avec de véritables larmes de joie. Ainsi nous avons découvert que nos lettres demeuraient indélébiles dans nos cerveaux : une pellicule invisible, sur laquelle dansaient nos mots ressuscités, coulait devant nos yeux, nos bouches et nos mains.
— De quoi parlait-il, le film de ta vie ?

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

Cette correspondance est protégée par le ©Copyright

Un joli paquet t’attend en haut de l’escalier ! (Caramella n. 2)

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Caramella,
À présent, j’ai peur de me tromper. Tu m’avais dit : — viens ! Un joli paquet qu’on devrait ouvrir t’attend en haut de l’escalier ! En manque d’autres explications, cette invitation vagabonde dans ma tête agitée comme ces avions de papier qu’on faisait en classe pendant l’heure de religion, que je vois maintenant voltiger sur la mer d’Ostia.
De quel escalier voulais-tu me parler ? Est-ce qu’il s’agit des cent vingt-quatre marches amenant à l’Aracœli ? Là où nous envoya une fois Mme Cellini avec son péremptoire « à reconnaître » ? Est-ce que tu y étais, mêlée à ce troupeau de vandales ? Toutes ces marches en un seul souffle, ce n’est pas évident, mais ça valait le coup. Là-haut, personne entre nous ne s’intéressait au panorama de Rome, personne ne disposait du temps ni surtout de l’envie de briser un peu l’écorce solide de notre ignorance béate jusqu’au point de s’apercevoir de cette monstruosité : une église, cachée derrière une humble façade en briques, qui ressemblait à une belle paysanne prise dans un piège… se trouve encastrée assez brutalement entre les pierres du palais de Michel Ange et les marbres exagérément blancs et faux de l’immense monument au Soldat inconnu. Toi aussi tu appelais « machine à écrire » cet accouchement absurde de l’urbanisme et de l’architecture, et tu riais, la lumière dans les yeux. En cette journée, marquée par l’indécision du soleil ou de la pluie, tu te barricadais dans ton imperméable, comme d’ailleurs les deux ou trois camarades de sexe féminin qui étaient avec toi. Vos rires complices formaient un cercle infranchissable. Et moi, pour le briser, je n’avais même pas l’excuse de la cigarette. Alors, en début mars 1962, debout dans le parvis très exigu de l’église de Sainte-Marie en Aracoeli, vous ne fumiez pas, ça c’est sûr. Sinon, tout comme les mâles, emmitouflées dans vos blouses noires, vous fumiez en cachette dans les w.c. des femmes…
Mais peut-être ce matin-là tu étais absente. Il est d’ailleurs possible que ce soit moi qui veux coûte que coûte t’emprisonner dans un souvenir si net. Il se peut aussi que ce vétuste autel romain hissé au bord du ciel ce fût plutôt un lieu secret de ta jeunesse. Est-ce que tu veux, aujourd’hui, qu’on y aille ensemble ?
Je suis peut-être sur une fausse piste. Mais je me souviens que ton écrivain préféré c’était Elsa Morante et tu as certainement lu son roman « Aracœli », publié vingt ans après notre visite. Je me souviens, pendant une interrogation, tu racontais à M. Vazzana, notre prof d’italien, combien tu avais manifesté ton admiration pour « L’île d’Arturo », le roman situé à Procida, l’île des amours interdites…
Mais je vois bien que tu hoches la tête pour dire « non ». Ni Caramella ni son paquet mystérieux ne m’attendront jamais en face d’une église placée au sommet d’un escalier.
Et pourtant cette attitude de lectrice acharnée m’attire irrésistiblement dans un labyrinthe parallèle… Cela ne m’amènera nulle part, mais je n’y peux rien, je suis là et je te regarde depuis mon quatrième rang… Nous partagions le même couloir entre les bancs et tu es là, assise au troisième rang de la colonne, toute féminine, qui longe le mur où s’ouvre la porte de notre classe….
Tu lisais toujours. Je te voyais bien. Peut-être, comme je le faisais moi aussi, tu te concentrais dans la préparation de la matière de l’heure suivante… ou alors tu regardais tout autour de toi, d’un oeil interrogatif, faisant tourner ton cou de girafe châtaine comme si c’était le périscope d’un sous-marin peint en rose d’Opération jupons, avec Cary Grant et Tony Curtis… J’aimais ton air distrait, cette légère patine de poussière écolière qui protégeait tes éventuelles couleurs ou chaleurs. En cette époque-là, les images de femme nues étaient rares et pourtant j’avais la chance de pouvoir consulter, en cachette, ces deux catalogues que ma mère avait ramenés depuis notre voyage à Paris de 1958 : les nus de Renoir et Degas. Pour moi, Caramella, tu étais une de ces baigneuses de Renoir aux longs cheveux en chignon…

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Photo emprunté de l’article « 2.000 anni… circa… » publié sur le blog de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Parfois, en riant, tu laissais jaillir une sagesse tout à fait singulière…
— Sainte-Sabine… c’est à reconnaître ! Mme Cellini avait tranché cela par une gentille autorité. Au jour suivant, espérant d’en profiter pour une escapade, nous nous étions faufilés dans le Jardin des Oranges, ce rectangle de paix absolue que domine le flanc solennel d’une des plus belles églises au monde. — Sainte-Sabine, sur l’Aventin ! répétait la Cellini, en nous montrant la photo sur le grand livre. Ensuite, elle aurait appuyé la main et même le bras sur la didascalie, avant de prétendre qu’on devine immédiatement le nom de tel palais ou de telle église. Cet usage je le retrouvai ensuite dans le sadisme de Bruno Zevi et Paolo Portoghesi aux examens d’histoire de l’architecture.
Mais si j’y réfléchis… nous nous sommes rendus à Sainte-Sabine tous seuls, sur un tapis volant. La rampe facile et verdoyante je l’ai parcourue plus tard, tout seul, après notre triste adieu. Quant à toi, une vieille tante t’attendait dans son appartement à l’EUR…
Ah oui, on nous nia même ce temps minimum qu’il m’aurait suffi pour te clouer contre un arbre ou prendre juste ta main sur un banc public en forme de triclinium. Mes espoirs aguerris échouèrent contre ton adieu impromptu. Mais avant, comment oublier ces pas invisibles sous les arcades sombres, ce long instant ? Tu t’étais assise à côté de moi, sur une de ces petites chaises en paille qu’on utilise de plus en plus souvent dans nos mariages à l’italienne… Oui c’est aussi à cause du fait que Sainte-Sabine est l’une des églises les plus recherchées pour les mariages que toi, dans le silence lumineux de cette nef blanche, tu as entendu peut-être le battement furieux de mon coeur. Car en fait tu as tourné brusquement ton visage pour me fixer dans les yeux.
C’est étrange… Peut-être, tout cela m’arrive du fait d’un père silencieux et gentil et d’une mère conteuse et, par conséquent, charmeuse… Peut-être, tout, en moi, descend du charme de cette voix qui devait arriver sans prévenir, s’accoudant sur mon lit comme une fée céleste.
En fait, ce jour-là, en cette minute et demie dont tu me fis cadeau au milieu des fleurs blanches d’un mariage qui venait juste d’être célébré, je m’étais déjà accoutumé à vivre le présent de façon fataliste et résignée. Prêt à cueillir les instants de distraction d’un mari ou d’un père, pour jouir jusqu’au bout, si possible, du « beau moment ». D’ailleurs, en cet après-midi à jeun, suspendu entre la cloche de l’école et la rentrée à la maison, ce fut toi qui disais : — dommage, je suis nulle comme photographe… mais celui-ci serait vraiment un moment qu’on devrait arrêter !
J’aurai dû te répondre quelque chose d’intelligent, mais, en ce moment-là, ma tête flottait dans le vide comme celle d’un merle égaré, et je te déçus, peut-être, en disant la première bêtise venue : — avec la photo, la prof d’histoire de l’art ne pourrait pas dire que nous ne sommes pas venus visiter Sainte-Sabine !

Entre-temps, je vivais une parenthèse de joie intense, incommensurable. Si jamais nous étions restés renfermés dans l’église jusqu’au lendemain, nous n’aurions eu peur de rien.

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Voilà que je suis idiot ! Maintenant, je comprends ce que tu voulais me dire au beau milieu de mon rêve de gares parisiennes et d’hélicoptères descendant à pic sur la rotonde d’Ostia : je dois m’attendre à un véritable paquet. Ce dernier se trouve, je le devine, en haut de l’escalier, au milieu du palier du deuxième étage de notre lycée !
Je commence à penser que tu veux me faire une surprise. Ou alors tu me laisses demeurer dans mes illusions, en reportant « sine die » l’amère déception, en me faisant croire que là-dedans il y ait nos lettres… Pourtant je le sais, ma chère Caramella, nos lettres se sont définitivement perdues !

Giovanni Merloni

Cette correspondance est protégée par le ©Copyright 

Nous devons nous acheminer, avant que la nuit tombe de nouveau ! (Caramella n. 1)

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Nous devons nous acheminer, avant que la nuit tombe de nouveau !

Caramella,
Pour briser la glace, j’aimerais bien faire une promenade avec toi sur la passerelle au bord de la mer d’Ostia, cette insignifiante frontière entre l’asphalte et les sauvageries des vagues que mon souvenir considère comme unique au monde. En raison, peut-être, d’une beauté invisible, ou perdue dans quelques méandres de films d’amateurs. Un quartier de Rome catapulté jusqu’au poil de l’eau. De façon étrange, dans mon souvenir, la pinède qui voltige au dos de la mer me fait peur : vis-à-vis de ce maquis hirsute au-dessous des ombrelles grises ou vertes, je préfère carrément la paisible désolation que les avions de papier traversent dans un mélange inquiétant de parfums féminins. En fait, pour me promener confortablement j’ai besoin d’un muret, d’un monde de gens qui vont et qui viennent tout autour, de voitures et de scooters filant dans leur esprit d’indifférence et, de l’autre côté, d’un tableau vivant, mais immobile, toujours en train de changer et pourtant doué d’une personnalité inébranlable et dense : le panorama. Ou seulement un coup d’œil vers l’horizon blanc et gris. Me promener avec toi, respirant le vent avec ses odeurs, savourant un sentiment d’égarement provisoire, plongeant par à-coups dans une espèce d’héroïsme… À Ostia il y a tout cela et, peut-être, même plus !
Je devrais me précipiter, emprunter un hélicoptère avant de descendre sur la blanche terrasse ronde que Mussolini plaça emphatiquement au bout de la Cristoforo Colombo. J’aimerais venir à ta rencontre en hurlant ton nom tandis que tu éventes un foulard blanc.
Mais mon tempérament réfléchi, sans les éteindre, essaie toujours de canaliser mes pulsions dans un courant de pensées plus réalistes. Effondré dans le fauteuil Frau revêtu de jaune foncé et protégé par le vieux plaid écossais qui fut de mes parents, tout comme le fauteuil d’ailleurs, je lorgne le parquet à bâtons rompus de ce salon parisien… et, au-delà de mes cinq fenêtres, je passe en revue l’enfilade des immeubles en gris et beige du boulevard que les platanes nus de janvier ne cachent pas. Un bruissement ininterrompu me rassure : l’année nouvelle a commencé, les gens, dans la rue, essaient de faire quelque chose. Certes, il est samedi, demain ce sera à nouveau dimanche, jour porteur de grasses immobilités ainsi que de tours vicieux… Comment fais-je à partir ? Ne pourrais-tu pas briser toute surprise et te catapulter ici, toi-même ?
Je viendrais très facilement te récupérer à la Gare de Lyon, je t’aiderais bien sûr à te débrouiller avec la lourde valise et tes nombreuses bourses. Ensuite, sans plus attendre, je te traînerais dans le métro. Puis, je t’amènerais à ton hôtel. Pour toi, l’idéal ce serait l’hôtel Chopin. Il se trouve au beau milieu du passage Jouffroy, cette splendide galerie aux boutiques sobres et élégantes où le bruit des talons et le couinement de la valise ne seraient pas inaperçus, malgré l’inquiétante proximité avec le musée Grévin, avec ses redoutables gueules de cire. D’ailleurs, Paris n’aime pas vraiment les spectres. Tout est vif, ici. Et les « Grands disparus » flottent joyeusement, au-delà de la mort, à côté des « petits vivants » que sommes nous, dans un échange infini de suggestions et pulsions d’amour réciproque.
Malheureusement, mon réalisme d’aujourd’hui n’arrive pas trop loin avec cette image fragile et boiteuse d’une promenade retardataire comme la nôtre… Une lente, magique et peut-être assez longue promenade. Avec le sentiment qu’on nous a toujours obligés, tous les deux, à freiner nos impulsions les plus dangereuses, en les coinçant dans une espèce de timidité ou de maladresse renonciataire…
Ou alors… qu’en sais-je ? Si les terribles vicissitudes de nos vies nomades nous ont catapultés sur ces deux rives lointaines… ne vois-tu pas qu’elles semblent de but en blanc se rapprocher ? Elles sont tellement voisines qu’elles se touchent, presque…
Nous devons nous acheminer, avant que la nuit tombe de nouveau !

Giovanni Merloni

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Cette correspondance est protégée par le ©Copyright

TEXTE EN ITALIEN

Une année de “travail pour tous”

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Mes chers lecteurs et lectrices,
à l’arrivée de Noël et du Nouvel An, je me compte parmi ceux qui n’aiment pas terriblement les fêtes commandées.
J’aime mieux le non-anniversaire de l’Alice de Lewis Carroll ainsi que le hasard d’une rencontre qui peut bien se produire lors d’un lundi de grisaille, même dans un endroit sans éclat ni importance.
J’aime revoir les amis, mais je désire surtout les rencontrer dans un bistrot ou aussi les croiser dans la rue, à l’improviste.
Je crains l’esclavage des rites. À l’exception, bien sûr, des bons plats — les « cappelletti in brodo » surtout —, devenus tellement rares ou coûteux. J’ai toujours accepté les invitations pendant les jours de Noël « obtorto collo », en raison des bonnes choses que je comptais trouver sur la table de mes hôtes.
Ou alors j’ai aimé certaines réunions du jour de l’an, qui restent sculptées dans ma mémoire, auxquelles je m’étais rendu d’un pas récalcitrant, hochant la tête, quitte à changer mes sentiments dès que j’en franchissais la porte. Comme les fins d’année chez Clara et Alvaro, dans leur microscopique appartement à La Storta, déjà rempli par un gigantesque piano à queue, où des multitudes de gens enthousiastes de la musique de Mozart et de la vie simple réussissaient à se tasser.
Je ne supporte pas les jeux de cartes ni les « jeux de société ». Mais dans certains labyrinthes de mon cerveau je peux trouver en un seul déclic ces quelques « inventions » qui me plaisaient, comme le « jeu du vocabulaire », ressemblant comme une goutte d’eau italienne aux jeux de mots « oulipiens », justifiés ou pas, qui s’inspirent à des règles qui demeurent un peu abstruses pour un parvenu de la langue française comme moi.
Voilà donc que je m’approche des jours consacrés à la bonté, à la solidarité et à l’amour avec un sentiment partagé, incrédule pour ne pas dire méfiant.
D’ailleurs, je suis prêt à m’unir idéalement, tout de suite, à une chaîne humaine planétaire se formant spontanément au nom de la “non-violence” et du “respect” entre les humains, avec l’attention particulière qu’on doit aux femmes, aux gens âgés et aux enfants.
Pour cela, je serai dorénavant disponible à interrompre mes élucubrations et mes petites fictions de blogueur frustré.
D’ailleurs, profitant de la fin de l’année et de ses inévitables bilans, j’ai déjà commencé à m’éloigner un peu de cet écran “croix et délice” (comme l’appellerait la Violetta de Giuseppe Verdi), de plus en plus totalitaire et ambigu.
Patience pour les statistiques ! Au diable le compte quotidien des “vues” ! Je préfère les “rues” et je vous y invite !

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Avec les mots incroyablement actuels du « DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE » d’Étienne de la Boétie, que je viens d’extraire, pour ceux qui ne le connaissent pas,  ,

Je vous souhaite un
2016
sans alarmes ni larmes
avec un peu de neige,
mais sans aucun piège.

Une année constructive, citoyenne, attentive
avec un peu de saines ivresses,
mais sans l’ombre de détresse

Une année de “travail pour tous”
où l’amour aura toujours
le permis de séjour
.

Ciao, en dehors de fulgurations inattendues
— vos visites étant toujours les bienvenues

ICI

Dès le premier dimanche de l’année
2016
vous trouverez peut-être des articles
qui feront démarrer un nouveau cycle,
une façon inexplorée d’y être
dans cet univers de fête champêtre
où trouvera sa place quand même
l’envie d’échanger et de connaître
et cetera…

Giovanni Merloni

« Nous sommes ainsi faits que les devoirs communs de l’amitié absorbent une bonne part de notre vie. Il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les belles actions, d’être reconnaissants 
pour les bienfaits reçus, et de réduire souvent notre propre bien-être pour accroître l’honneur et l’avantage de ceux que nous aimons, et qui méritent d’être aimés. Si donc les habitants d’un pays trouvent parmi eux un de ces hommes rares qui leur ait donné des preuves d’une grande prévoyance pour les sauvegarder, d’une grande hardiesse pour les défendre, d’une grande prudence pour les gouverner ; s’ils s’habituent à la longue à lui obéir et à se fier à lui jusqu’à lui accorder une certaine suprématie, je ne sais s’il serait sage de l’enlever de là où il faisait bien pour le placer là où il pourra faire mal ; il semble, en effet, naturel d’avoir de la bonté pour celui qui nous a procuré du bien, et de ne pas en craindre un mal… »
« …… »
« Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. Ceux qui ont acquis le pouvoir par le droit de la guerre s’y comportent —
 on le sait et le dit fort justement comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois, en général, ne
 sont guère meilleurs. Nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait le naturel du 
tyran et ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires. Selon leur penchant dominant — avares ou prodigues —, ils usent du royaume comme de leur héritage. Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable ; il le serait, je crois, si dès qu’il se voit élevé au-dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu’on appelle grandeur, il décidait de n’en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuple lui a léguée comme devant être transmise à ses enfants. Or dès que ceux-ci ont adapté cette opinion, il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous 
les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de renforcer la servitude et d’écarter si bien les idées de liberté de l’esprit de leurs sujets que, pour récent qu’en soit le souvenir, il s’efface bientôt de leur mémoire. Pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelques différences, mais de choix, je n’en vois pas : car s’ils arrivent au trône par des moyens divers, leur manière de règne est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature… »
Etienne de la Boétie, philosophe (1530-1563) « DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE »

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Les péripéties d’une lettre (Zazie n. 36)

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Les péripéties d’une lettre

Lettre indirecte
et inapte, qui ne saurait jamais
atteindre ton domicile.

Lettre circonspecte
traversant hyperboliques
circonstances,
entrant et sortant
d’infinis bureaux de poste
s’éparpillant par tous les coins
de la planète.

Lettre falsifiée à Utrecht
par des facteurs indiscrets.

Lettre d’un architecte
trahissant son dialecte
son âme d’emporté
et son esprit violent
prêt à glisser, abject
au bout d’un long sentier
précipitant d’emblée
dans l’abîme de l’été.

Lettre incorrecte
tombant en débandade
sur tes petites mains blanches
lors d’une gaie promenade
sur les prés du dimanche.

Lettre abjecte
dont une lectrice correcte
reprocherait l’haleine
et les mots d’insecte :
« Te l’avouer je dois
j’ai débridé mes veines
en étouffant mes peines
sur un chemin infect
qui m’éloignait de toi ».

Lettre sans intellect
rien qu’un jour qu’elle est partie
que sa course est bien finie.
Je demeure en asphyxie
en devinant tes doigts
méfiants et timides
ressuscitant l’émoi
de nos anciennes missives
jaillissant de la chair vive
de nos étreintes morbides
et de nos feux de joie.

Lettre ou collecte
d’arguments sans queue ni tête
rebondissant par vagues
des tréfonds de nos spectres
incrédule tu la déchireras
à l’expéditeur tu la renverras
enveloppée dans une bague
l’accompagnant d’une blague
alambiquée et directe
accouchement illégitime
de ta fantaisie évaporée
de ton affect magnanime.

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Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

Work in progress : Ossidiana « la fata »

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fata 1 180

Louis Malle, Les amants (1958)

Work in progress : Ossidiana «la fata»

Chers lecteurs et lectrices,
Au beau milieu d’une « pause de travail » qui me prendra une dizaine de jours à peu près, je vous envoie le premier fruit de cet engagement. Il s’agit bien évidemment de « work in progress », c’est-à-dire d’un travail qui nécessite encore d’autres passages.
Mais, dorénavant, vous pouvez trouver ici, si cela vous intéresse, la totalité des 68 poèmes du recueil « Ossidiana », qu’on peut aussi lire « en continu », renversés par rapport à l’ordre chronologique, à partir du tag-mot de passe Ossidiana figurant dans le « nuage » sur le côté gauche de la page d’accueil.
L’engagement qui m’attend, avant de considérer comme accompli mon devoir envers ce morceau encore vif et important de mon « vécu désormais révolu » — un « vécu » partagé avec nombreux amis, amies et personnages de Bologne et d’Emilia-Romagna qui sont encore là ou alors ont disparu, hélas —, ce sera surtout celui de retravailler une à une les poésies encore imparfaites vis-à-vis de la langue française, gardant aussi, ici et là, quelques petits manques par rapport à sa signification profonde et intime. Mais j’ai aussi l’ambition d’aller au-delà de cette indispensable « fidelité » à chacun de ces « fragments d’un discours amoureux ». Il faut que ressuscite « l’autre histoire » — qui ne peut pas se réduire à l’histoire d’un instant, d’une rencontre, du colloque d’un couple assis dans une « paninoteca » ou dans un banc public —, il faut qu’elle devienne compréhensible, même si filtrée, forcément, par le respect et la pudeur dont je suis redevable envers ces mémoires « sacrées » et la personne qui vit à côté et derrière ce personnage qui a voulu spontanément assumer le prénom d’Ossidiana. Le nom d’une pierre aussi exotique que volcanique : exubérante, explosive et, en même temps, capable de rassurer, de donner un sens aux mots qui lui sont adressés avec dévotion mais sans  précautions. Des mots, des gestes et des attitudes révélateurs parfois d’embarras, d’incertitude,  d’énergies déplacées et excessives… D’ailleurs, il n’y a rien de plus beau, dans une rencontre amoureuse, que de voir pardonnés ou même aimés nos défauts et  inaptitudes « graves » !
En général, au bout de cette période de « restructuration » obscure, à laquelle je me condamne pourtant volontiers, je compte pouvoir rendre « le portrait inconscient » encore mieux adapté aux exigences des lecteurs et lectrices moins superficiels, auxquels s’adressent toujours mes pensées, mes soucis et mon désir de leur donner à lire (et à voir) quelque chose de sincère et de beau.

ARCHIVES DE TAG: OSSIDIANA

Drôle d’histoire, 1975 (Ossidiana n. 1)
01
Mardi
Jan 2013

Let’s spend the night together, 1976 (Ossidiana n. 2)
05
Samedi
Jan 2013

Derrière tes yeux verts de clairière, 1975 (Ossidiana n. 3)
10
Jeudi
Jan 2013

Madame Rubens, 1975 (Ossidiana n. 4)
11
Vendredi
Jan 2013

Un voyage à pied, 1975 (Ossidiana n. 5)
16
Mercredi
Jan 2013

S’achemine l’été, 1976 (Ossidiana n. 6)
18
Vendredi
Jan 2013

Je ne bouge pas, 1976 (Ossidiana n. 7)
19
Samedi
Jan 2013

Elle me sourit, ma fée (Ossidiana n. 8)

21
Lundi
Jan 2013

Le printemps est ta main, 1975 (Ossidiana n. 9)
23
Mercredi
Jan 2013

L’automne est tes cheveux, 1975 (Ossidiana n. 10)
25
Vendredi
Jan 2013

L’hiver est ta bouche, 1975 (Ossidiana n. 11)
26
Samedi
Jan 2013

Miroir d’un appartement d’étudiants, 1976 (Ossidiana n.12)
28
Lundi
Jan 2013

Sa maison redevient centre, 1976 (Ossidiana n. 13)
02
Samedi
Feb 2013

Coraçon maldito, 1976 (Ossidiana n. 14)
02
Samedi
Feb 2013

Ces gens, 1975 (Ossidiana n. 15)
21
Jeudi
Feb 2013

Les voies possibles, 1975 (Ossidiana n. 16)
18
Lundi
Mar 2013

Cette enfant gravement malade, 1976 (Ossidiana n. 17)
19
Mardi
Mar 2013

Enclos de la solitude, 1976 (Ossidiana n. 18)
01
Lundi
Apr 2013

Je soutiens mon corps de pantin blessé, 1976 (Ossidiana n. 19)
02
Mardi
Apr 2013

Le lest, 1976 (Ossidiana 20)
03
Mercredi
Apr 2013

Un homme ombrageux, capricieux, 1975 (Ossidiana n. 21)
04
Jeudi
Apr 2013

Ma semaine à moi. Lundi, 1975 (Ossidiana n. 22a)
08
Lundi
Apr 2013

Ma semaine à moi. Mardi, 1975 (Ossidiana n. 22b)
09
Mardi
Apr 2013

Ma semaine à moi. Mercredi, 1975 (Ossidiana n. 22c)
10
Mercredi
Apr 2013

Ma semaine à moi. Jeudi, 1975 (Ossidiana n. 22d)
11
Jeudi
Apr 2013

Ma semaine à moi. Vendredi, 1975 (Ossidiana n. 22e)
12
Vendredi
Apr 2013

Ma semaine à moi. Samedi, 1975 (Ossidiana n. 22f)
13
Samedi
Apr 2013

Ma semaine à moi. Dimanche, 1975 (Ossidiana n. 22g)
14
Dimanche
Apr 2013

« Quel destin ? », 1975 (Ossidiana n. 23)
27
Lundi
May 2013

Je prends l’habitude de te quitter, 1976 (Ossidiana n. 24)
27
Lundi
May 2013

La missive, 1975 (Ossidiana n. 25)
15
Vendredi
Nov 2013

Sans domicile fixe, juin 1975 (Ossidiana n. 26)
07
Mardi
Jan 2014

Riche d’un enthousiasme sans abri, 1976 (Ossidiana n. 27)
30
Dimanche
Mar 2014

1Au milieu de deux barques, 1975 (Ossidiana n. 28)
01
Mardi
Apr 2014

Je pourrais devenir même insouciant, 1975 (Ossidiana n. 29)
03
Jeudi
Apr 2014

Je me suis aligné, 1975 (Ossidiana n. 30)
07
Lundi
Apr 2014

Par la seule force de ton sourire, 1975 (Ossidiana n. 31)
09
Mercredi
Apr 2014

Le moment est venu, peut-être, 1975 (Ossidiana n. 32)
11
Vendredi
Apr 2014

Des moyens possibles, 1975 (Ossidiana n. 33)
12
Samedi
Apr 2014

Pour ramasser un sens accompli à cet espoir, 1975 (Ossidiana n. 34)
16
Mercredi
Apr 2014

San Marco à l’aube, 1975 (Ossidiana n. 35)
16
Vendredi
May 2014

La vie c’est un drôle de jeu, 1975 (Ossidiana n. 36)
23
Vendredi
May 2014

À défaut d’un amour partagé, 1975 (Ossidiana n. 37)
05
Jeudi
Jun 2014

Un oiseau bleu, 1975 (Ossidiana n. 38)
19
Jeudi
Jun 2014

Une petite parenthèse, 1975 (Ossidiana n. 39)
23
Lundi
Jun 2014

Les objets inutiles, 1976 (Ossidiana n. 40)
24
Jeudi
Jul 2014

Chaque jour, je t’attends, 1975 (Ossidiana n. 41)
01
Vendredi
Aug 2014

Le projet d’une poésie, 1975 (Ossidiana n. 42)
18
Dimanche
Jan 2015

La poésie déchirée, 1976 (Ossidiana n. 43)
20
Mardi
Jan 2015

Derrière les persiennes, 1975 (Ossidiana n. 44)
28
Jeudi
May 2015

Promenade à Villa Ghigi, 1976 (Ossidiana n. 45)
03
Vendredi
Jul 2015

Miroir d’un appartement d’étudiants, 1976 (Ossidiana n.46)
04
Samedi
Jul 2015

Ton visage porte ton nom, 1975 (Ossidiana n. 47)
05
Dimanche
Jul 2015

Depuis, 1975 (Ossidiana n. 48)
08
Mercredi
Jul 2015

Elle se vautre dans le rêve, cette vie vagabonde, 1975 (Ossidiana n. 49)
15
Mercredi
Jul 2015

Pour aimer, il faut demeurer seuls, 1975 (Ossidiana n. 50)
17
Vendredi
Jul 2015

Pour te faire plaisir, 1976 (Ossidiana n. 51)
22
Mercredi
Jul 2015

Un train d’ombres, 1976 (Ossidiana n. 52)
24
Vendredi
Jul 2015

Dans un instant je pars, 1975 (Ossidiana n. 53)
26
Dimanche
Jul 2015

La longue écharpe de tes mots, 1975 (Ossidiana n. 54)
29
Mercredi
Jul 2015

Pendant ces jours, 1975 (Ossidiana n. 55)
31
Vendredi
Jul 2015

Tu es toutes les femmes, 8 mars 1975 (Ossidiana n. 56)
24
Lundi
Aug 2015

J’ai décidé de t’écrire, 1975 (Ossidiana n. 57)
01
Mardi
Sep 2015

Le même enthousiasme distrait, 1975 (Ossidiana n. 58)
07
Lundi
Sep 2015

Nous habitons dans un hôtel, 1975 (Ossidiana n. 59)
13
Dimanche
Sep 2015

Des mots abrupts, 1975 (Ossidiana n. 60)
16
Mercredi
Sep 2015

Pour le reste de ma vie, 1975 (Ossidiana n. 61)
22
Mardi
Sep 2015

La meilleure école, 1975 (Ossidiana n. 62)
28
Lundi
Sep 2015

Sur ta robe rouge et grise, 1975 (Ossidiana n. 63)
10
Samedi
Oct 2015

Zigzaguant à rebours, 1975 (Ossidiana n. 64)
04
Mercredi
Nov 2015

Je réussis à ne pas m’effondrer, 1975 (Ossidiana n. 65)
07
Samedi
Nov 2015

Au bout des rues, 1975 (Ossidiana n. 66)
12
Jeudi
Nov 2015

À la mer, 1975 (Ossidiana n. 67)
25
Mercredi
Nov 2015

Adieu, addio, ciao, arrivederci, 1976 (Ossidiana n. 68)
14
Lundi
Dec 2015

fata 2 180

Louis Malle, Les amants (1958)

Giovanni Merloni

Les poésies du recueil « Ossidiana » sont toutes protégées par le ©Copyright, comme d’ailleurs les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Adieu, addio, ciao, arrivederci, 1976 (Ossidiana n. 68)

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paris texas II copia 180 più luminosa

Adieu, addio, ciao, arrivederci

Adieu, addio, ciao, arrivederci
je voudrais mourir
être déjà mort
arrêter de penser.

Je voudrais que ma mort
fût notifiée aux lieux
de nos rendez-vous
silencieux.

Adieu,
ce n’était pas logique
de s’aimer
sans l’intrusion des autres
leurs chantages
leurs chevaux de Troie
à la bouche fermée.

C’était naïf cet enthousiasme
d’esquiver par milliers
les otages de l’embarras.

Adieu,
l’histoire de cet amour
ce fut deux corps
risquant s’écraser
contre un soleil de pierre,
ce fut l’étalage
de souvenirs glorieux
pendant le temps révolu
de conversations infinies.

Adieu, mon héroïne
je ne pouvais pas me passer
de toi, de ta façon
de manipuler les objets
de leur prêter ton nom.

Tu avais la tête,
tu n’avais pas les jambes
de la petite Rosa Luxembourg
que j’aurais suivie
partout.

Adieu, salut
aux certitudes partagées
de nos feux de joie solitaires.
Seul, je ne saurai plus les nourrir.

On avancera séparés
dans la routine de nos épreuves
opiniâtres, épuisés
par les tabous inébranlables
du sud, du nord,
de la femme, de l’homme.

Adieu, à jamais
je creuserai dans le sable
le gouffre d’une élégante vérité,
et y retrouverai les spasmes
de ton corps blanc, les larmes
de tes yeux rouges, le silence
de ta bouche rose, l’ombre
de tes cheveux bleus.

Adieu, ma chérie,
pendant longtemps,
lorsque j’aurai le calme pour briser,
avec circonspection et amour,
cette cage de stupeur
et d’angoisse, quand je saurai
me frayer un chemin douloureux
dans les prés jaunes du monde
je ressentirai le remords
et la peine
de t’avoir trompée.

Adieu.

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Giovanni Merloni

De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 —  ISBN 88-86600-77-1

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

PREMIÈRE VERSION EN FRANÇAIS, publiée le 10 janvier 2013

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

Adieu (première version)

Adieu, adieu, adieu, ciao/au revoir/je voudrais mourir/être déjà mort/ne pas penser,/je voudrais que ma mort/soit notifiée aux lieux/qu’on a vu ensemble.

Adieu/ce n’était pas logique/de s’aimer/sans l’intrusion des autres/les chantages,/les cadeaux/et les mille otages de l’embarras.

Adieu/l’histoire de cet amour/ce fut deux corps/risquant s’écraser/contre le soleil de pierre./Ce fut l’étalage/de souvenirs joyeux./Ce fut un temps révolu/empêché de parler.

Adieu, héroïne/je ne pouvais pas me passer/de toi, de ta manière/de manipuler les objets/en leur donnant ton nom.

Adieu, tu avais la tête,/pas les jambes/de la petite Rosa Luxembourg/que j’espérais.

Adieu aux certitudes partagées./Seul, je ne sais plus les nourrir.

Adieu,/on avancera séparés/dans le train train/dans nos épreuves opiniâtres/épuisés par les tabous/inébranlables du sud,/du nord, de l’homme.

Adieu,/pendant longtemps/même si j’atteindrai le calme/ouvrant en moi le gouffre/d’une élégante vérité,
même si je saurai/vaincre cette cage de stupeur/et d’angoisse/pour entrer avec circonspection/et amour
dans les prés du monde,/il me semblera te tromper.

Adieu.

Giovanni Merloni

De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 —  ISBN 88-86600-77-1

« Le fascisme est partout » : la révolution moléculaire

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«Le fascisme est partout» : la révolution moléculaire
À côté du fascisme des camps de concentration, qui continuent d’exister dans de nombreux pays, se développent de nouvelles formes de fascisme moléculaire : une cuisson à petit feu dans le familialisme, dans l’école, dans le racisme, dans les ghettos de toute nature, supplée avantageusement aux fours crématoires. Partout, la machine totalitaire expérimente des structures mieux adaptées à la situation : c’est-à-dire mieux à même de capter le désir pour le mettre au service de l’économie de profit. On devrait donc abandonner définitivement des formules trop faciles du genre : « le fascisme ne passera pas ». Le fascisme est déjà passé et il ne cesse de passer. Il passe à travers les mailles les plus fines ; il est en évolution constante. Il semble venir de l’extérieur, mais il trouve son énergie au cœur du désir de chacun de nous. Dans des situations en apparence sans problème, des catastrophes peuvent apparaître du jour au lendemain. Le fascisme, comme le désir, est partout éparpillé en pièces détachées dans l’ensemble du champ social ; il prend forme à un endroit ou à un autre en fonction des rapports de force. On peut dire de lui tout à la fois qu’il est sur-puissant, qu’il est d’une faiblesse dérisoire.
Félix Guattari

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Photo  Novella Bonelli Bassano : voyage avec Félix, Palermo 1981

003_novella (1) 180 Novella Bonelli Bassano (@novellabbassano) : #twitterart

L’antifascisme, un «bien commun» dont on ne peut pas se passer

Je suis assez d’accord avec Félix Guattari quand il dit que « le fascisme est partout ». À plus forte raison, je suis de même convaincu que l’antifascisme est un « bien commun » dont on ne peut pas se passer.

Venant d’un pays fondateur de la Communauté européenne, après plus que neuf ans d’installation définitive à Paris, je m’honore de me considérer désormais comme un citoyen français. Retraité et propriétaire avec ma femme d’un appartement dans le Xe arrondissement, comme tous les Français, je paie régulièrement mes impôts : la taxe foncière, la taxe sur l’habitation et l’impôt sur le revenu. J’aurais bien sûr aimé pouvoir voter aux élections régionales de l’Île-de-France.

Néanmoins, je n’écris pas, aujourd’hui, pour manifester une déception vis-à-vis d’une des promesses que le Président Hollande n’a pas (encore) tenues, celle de donner le vote aux étrangers.

Au contraire, voyant se rapprocher au galop l’échéance du dimanche consacré au ballotage, je ressens l’urgence de rompre une lance pour critiquer ouvertement, de ma position d’observateur venant d’un pays très proche de la France, ceux qui n’ont pas voté dimanche dernier.

Je connais bien cette attitude absentéiste, toujours tranchante et sans appel, de justifier son propre manque de participation à la vie publique avec les fautes de la classe politique en général et du parti chargé du gouvernement en particulier.

J’ai malheureusement vu les conséquences de ces comportements en Italie. Si nous nous dérobons au droit devoir de donner notre vote au parti qui nous correspond le plus, nous faisons le même que Ponce Pilate : nous nous lavons les mains et nous fermons les yeux, comme si ne nous regardait pas ce qu’il arrivera après. Au contraire, cela nous regarde.

En Italie, pendant plus que vingt ans, nous avons eu un « fascisme AOC », déclaré et officiel. Une dictature qui a amené le pays à l’isolement et à la guerre. Un régime qui a aboli toute démocratie empêchant ses opposants, par la violence, la prison et la mort, de manifester leurs voix.
Pendant la Seconde Guerre, la Résistance italienne s’est constituée autour de l’idée de l’antifascisme. Une idée très simple : on ne veut plus de dictateurs, de démagogues, des violences, de dénégations de l’histoire. On veut le respect de l’homme et de la femme, on veut défendre les intérêts légitimes de l’ensemble d’un peuple, favorisant d’abord les classes plus démunies et travaillant au jour le jour pour la parité des opportunités. Autour de ces principes, le meilleur de la société italienne se regroupa alors pour fonder un État républicain libre et démocratique. La Résistance italienne, bien que conduite surtout par les socialistes et les communistes, a vu la participation des catholiques, des républicains, et de tous ceux que ce régime avait dégoûtés.

Tout au cours de ma vie, j’ai vu des gens qui défendaient avec constance et clairvoyance l’esprit et l’âme de l’antifascisme. Et, malheureusement, j’ai vu aussi le travail long et inexorable qu’on a fait au cours des années pour dévider de cette signification les principes fondateurs de notre glorieuse Constitution :
« Quoi ? L’antifascisme ? Cela ne sert à rien, car le fascisme n’existe plus ! »
Ou alors : « L’antifascisme ne représente qu’une manifestation de déni, il ne propose pas un programme ni une stratégie positive ! »

Avec l’art. XII des « Dispositions transitoires et finales », la Constitution de la République italienne de 1948 — une république « fondée sur le travail » et sur le respect des libertés individuelles — empêchait carrément la « réorganisation, par n’importe quelle forme, du parti fasciste » qu’on venait juste de dissoudre.
En fait, le ciment idéal de notre société républicaine c’était justement — surtout dans les années de la reconstruction et de la croissance économique — l’antifascisme. En manque de cela, comment aurait-il été possible d’imaginer une évolution pacifique, sereine et honnête de la vie politique ?

Évidemment, les temps évoluent et dans des sociétés très soucieuses de la liberté individuelle et collective comme les nôtres d’aujourd’hui, on ne peut pas s’attendre à une application trop rigide et « policière » de cette interdiction vis-à-vis de la réorganisation du fascisme « sous n’importe quelle forme ». D’ailleurs, la loi seule ne réussit pas à être efficace dans un tel domaine. Voilà donc la nécessité de reconsidérer le rôle de l’antifascisme : un « bien commun » indispensable, une présence nécessaire, un engagement inséparable de l’idée même de démocratie et de liberté.

Or, évidemment, nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles. Beaucoup de questions graves incombent sur nos têtes. Nos extraordinaires démocraties républicaines sont menacées aussi par un système international de la division du travail et de l’argent qui profite mieux des nations où la liberté est restreinte ou trompée par des démagogies populistes. Par contre, ce même système fatigue à s’affirmer jusqu’au bout dans des pays, comme la France, s’inspirant au principe basilaire de la solidarité conjuguée avec le respect pour l’homme et la femme.

Vis-à-vis d’un nombre croissant de nations qui sont forcées, par des dictatures, à quitter tout équilibre et toute perspective de progrès humain et culturel, il y a heureusement encore des nations qui défendent leurs histoires et leurs identités fortes de pays libres. Et la France, dans ce deuxième groupe, ce n’est pas du tout le pire des mondes possibles. Dans le contexte occidental, la France demeure aujourd’hui un des pays phares, un indispensable point de repère culturel, moral et social pour l’Europe et toute la planète.

Ce qui est arrivé dans les derniers temps ressemble vraiment à un cauchemar. Car aux attaques de jeunes kamikazes « radicalisés » se marie une « radicalisation » également insensée et malhonnête à l’intérieur du système politique français.
Si les terroristes veulent frapper l’image de la France, avec d’autres pays occidentaux, pour essayer de renverser les principes fondateurs d’une société libre et équilibrée, évoquant le spectre tout à fait anachronique des « guerres de religion », les fascistes du FN, par le biais d’une agressivité verbale qui ne cache pas la nostalgie d’une véritable violence contre l’homme et la femme, veulent aussi faire régresser la France au Moyen Âge plus totalitaire et obscur.

Personne n’a marqué un passage significatif de notre histoire récente, qui est en partie à l’origine, à mon avis, de ce qui se passe aujourd’hui.
Le Président Hollande a bien fait de maintenir la promesse au sujet du « mariage pour tous » : la France n’est pas le premier pays d’Europe qui ait adopté cette loi. Une loi que je partage tout à fait, qui correspond d’ailleurs à la vision laïque de l’État et de l’administration publique, au respect pour la vie individuelle, à la vision solidaire et humaine dont la société française entre autres est profondément imprégnée.

Pourtant M. Hollande aurait dû en même temps tenir aussi la promesse d’intervenir sur les questions du travail et de l’inégalité sociale de façon plus incisive et surtout plus « socialiste ». Et il aurait dû aussi réfléchir aux possibles conséquences de l’application de cette loi qui autorise le « mariage pour tous ». D’abord, il a peut-être sous-évalué les nombreux contextes sociaux et psychologiques que cette loi allait toucher. Ensuite, il n’a pas vraiment réagi au tourbillon tout à fait démagogique et opportuniste que Marine Le Pen avait déclenché en cette conjoncture. Il fallait, au contraire, répondre par une mobilisation capillaire, par une discussion ouverte et courageuse avec « tous les Français ». Tandis que c’est à partir de cette fameuse manifestation « contre » le mariage pour tous que le FN a commencé à consolider une base électorale dont elle s’est ensuite servie pour des objectifs tout à fait différents, agitant une radicalisation aussi obtuse qu’extrême de la confrontation politique en France.

Si je peux me permettre de le dire, en manque de présence et de visibilité sur le territoire, le gouvernement Hollande a travaillé dans une tour d’ivoire. Certes, il a su surmonter, j’en suis sûr, une partie des dégâts que le gouvernement Sarkozy avait imposés à la France. Et il a fait aussi de bonnes choses. Mais, entre-temps, la société française, de plus en plus fragmentée et frappée par la crise économique, s’est inévitablement concentrée sur le petit bilan de chaque famille ou activité commerciale, mûrissant peut-être un sentiment de solitude et d’incompréhension. C’est ainsi qu’on devient une proie facile de la démagogie ou de l’indifférence !

À la veille du vote régional, l’attaque terroriste du 13 novembre a été sans doute une attaque à la France et à son gouvernement. De cette attaque, FN a bien profité, agitant des hurlements barbares qui ne font qu’ajouter la radicalisation à la radicalisation. Le gouvernement en est attaqué. Et, paradoxalement, cette dernière menace est encore plus redoutable, à long terme, que celle qui l’a précédée.

J’ai pensé souvent que la République présidentielle fait en France de son Président un Roi. Les rois de France représentaient d’ailleurs l’ensemble du pays et son peuple. Ce dernier, même dans les moments les plus difficiles, s’est toujours attendu à un rapport privilégié, même exclusif, avec son Roi, Louis XVI compris. En fin de compte le Roi, jouant toujours le rôle de l’aiguille de la balance, ne pouvait pas mépriser son peuple. Au contraire, il l’aimait sincèrement, même si de façon bien sûr égoïste et intéressée.

Si donc le Président Hollande — qu’il le mérite ou pas, le Temps nous le dira — se trouve au centre de problèmes sans précédent dans l’histoire de France, c’est la France même qui se trouve au centre de ces mêmes problèmes. Peut-être, dans ce moment d’extrême difficulté, cet homme n’est pas en condition de faire le miracle, renversant de but en blanc cette situation électorale qui le punit excessivement, de façon disproportionnée à ses fautes éventuelles.

Je crois que cela nous regarde. Cela regarde tous les Français. Du moins tous ceux qui ne supportent pas les nombreuses formes de fascisme ou de grave régression de la démocratie que l’histoire au fur et à mesure nous a fait connaître. Je ne crois pas d’ailleurs que l’antifascisme, le véritable antifascisme soit minoritaire en France. Et je crois moins à l’indifférence qu’à la sous-évaluation du phénomène. Un manque de sensibilité sur ce thème irait contre l’esprit que j’ai connu dans la plupart des personnes avec lesquelles j’ai parlé au cours des neuf ans et quelques qui se sont écoulés jusqu’ici. Me trompé-je ?

Voilà, puisque je ne peux pas dire « votons », je dis à tous mes lecteurs : « votez », empêchez, tant qu’il est possible, cette vague polluée qui risque de bloquer des engrenages cruciaux pour l’avancement de notre société complexe, mais, en fin de compte, saine et irremplaçable !

Giovanni Merloni